À la Salle de Police
Scène 1
Un Sergent, Agénor des Haut-Fourneaux
Bruit de verrous. La porte s'ouvre : on aperçoit le sergent se débattant avec Agénor qui ne veut pas entrer.
Un Sergent
Allons, entrez !
Agénor des Haut-Fourneaux
Poussez pas !...
Un Sergent
Eh ! Bien, alorss... entrez !
Agénor des Haut-Fourneaux
J'entrerai... mais ne poussez pas !
Petite bousculade. - Agénor entre tout à fait, suivi par le sergent.
Un Sergent
Je vas prendre des gants... Attendez donc !
Agénor des Haut-Fourneaux
Mais, Sergent...
Un Sergent
Y n'y a pas de « mais, sergent... »... Vous avez du clou... faut z'aller au clou !
Agénor des Haut-Fourneaux
Mais, je vous répète encore une fois que ce n'est pas de ma faute !
Un Sergent
Que ça m'est diamétralement z'équilatéral... On m'a dit de vous coller z'au bloc... Je vous colle z'au bloc !
Agénor des Haut-Fourneaux
Z'au bloc !...
Un Sergent
À la salle de police, si vous aimerez mieux !
Agénor des Haut-Fourneaux
Mais non... j'aime pas mieux!... Au bloc, moi, le vicomte Agénor des Haut-Fourneaux !...
Un Sergent
C'est la consigne... Je ne connais que ça !
Agénor des Haut-Fourneaux
Je proteste... je...
Un Sergent
Et puis, vous tâcherez voir de pas faire le malin avec moi... car si vous feriez le malin... Ça ne m'irait pas !
Agénor des Haut-Fourneaux
Mais, Monsieur le sergent...
Un Sergent
Y a pas de monsieur, ici... Je suis sergent... Appelez-moi sergent, tout court...
Agénor des Haut-Fourneaux
Oui, sergent!...
Un Sergent
À la bonne heure !... Et soyez sage, hein ?... Pas de bruit... Pas de chanson... Le silence le plus substentiel... C'est moi que je suis responsible !...
Agénor des Haut-Fourneaux
...Sable !
Un Sergent
Vous dites ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Responsable... On dit : responsable !
Un Sergent
Dans le civil, peut-être... mais, moi je dis : responsible... pourquoi que la cible est une chose militaire... - C'est pas un réservisse comme vous qui fera la leçon à son sergent ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Excusez-moi, sergent !
A Agénor.
Il remonte vers la porte.
Un Sergent
A-t-on jamais vu des réservisses de ce numéro-là ! Soyez mobile et silencieux... Et à se revoir !
Agénor des Haut-Fourneaux
Comment, je vais rester seul, ici ?
Un Sergent
Indubitablement !
Agénor des Haut-Fourneaux
Mais je vais m'ennuyer !
À part, en sortant.
Le sergent sort. On entend un bruit de verrous.
Un Sergent
N'avez pas peur !... Que le colonel il vous enverra bientôt la musique militaire pour vous distraire ! Il est bon, le jeune vicomte des Haut-Fourneaux!
Scène 2
Agénor des Haut-Fourneaux
Au public.
S'arrêtant.
Saluant.
Montrant sa tenue.
Se reprenant.
Sur ces derniers mots la porte s'ouvre, le sergent parait.
Agénor des Haut-Fourneaux
À la salle de police !... Ils m'ont fourré à la salle de police !... Et pourquoi, je vous le demande, pourquoi ?... - C'est vrai, vous ne pouvez pas me répondre, puisque vous n'en savez rien... mais, moi, je le sais... et je vais vous le dire !... Figurez vous... - Ah ! D'abord, permettez-moi de me présenter... Vicomte Agénor des Haut-Fourneaux... Vingt-trois ans... sans profession... ou plutôt si... j'ai une profession : je suis le fils de papa !... Vous devez connaître papa ?... Tout le monde connaît papa !... Papa est un des plus riches banquiers de Paris... Il fait des affaires colossales, papa... Alors, moi, je ne fais rien !... Je vais au Club... Je vais aux courses... Je vais au cirque... je vais au bois... partout enfin où le fils d'un homme comme papa doit se montrer !... Pour le moment, je suis en villégiature à Rouen... Et je fais mes vingt-huit jours... Ce n'est pas amusant... mais il n'y avait pas moyen de faire autrement... C'est égal, qui reconnaîtrait sous ce costume... peu élégant... le jeune vicomte Agénor des Haut-Fourneaux !... Enfin, maintenant que vous me connaissez, je vais vous dire pourquoi on m'a fourré s'a la salle... À la salle de police !... Il y a trois jours...
Scène 3
Un Sergent, Agénor des Haut-Fourneaux
Un Sergent
Eh ben ?...
Agénor des Haut-Fourneaux
Ah ! je peux sortir ?
Un Sergent
Non... C'est votre paillasse qu'on apporte.
Agénor des Haut-Fourneaux
Ma paillasse !
Un Sergent
Que le gouvernement est tout plein d'attention pour vous... Qu'il vous permet une paillasse !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Alors, je vais coucher ici ?
Agénor va jusqu'à la porte et tire une paillasse.
Un Sergent
Inévitablement !... Allons, prenez votre ustensile !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Une simple paillasse... Ce sera dur!...
Un Sergent
Que vous aimeriez mieux un lit de plumes ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Sans comparaison !
Haut.
Un Sergent
Il est bon, le Haut-Fourneaux !... Allons, soyez sage... Je vous surveille... Et vous savez... j'ai un oeil de larynx !...
Agénor des Haut-Fourneaux
... De lynx !
Un Sergent
Vous dites ?
Agénor des Haut-Fourneaux
De lynx ! On dit : un oeil de lynx !
Un Sergent
Dans le civil peut-être... mais dans le militaire nous disons : un oeil de larynx !... C'est plus compréhensable !
Agénor des Haut-Fourneaux
... Sible!...
Un Sergent
Vous dites ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Sible !... On dit : compréhensible !...
Il sort furieux, enfermant la porte avec bruit.
Un Sergent
Sible !... Sable !... D'abord, je dirai comme je veux... Je suis votre supérieur !... A-t-on jamais vu !...
Scène 4
Agénor des Haut-Fourneaux
Il va jusqu'à la porte, s'assure qu'on ne l'écoute pas et revient en scène. Il tire la paillasse au milieu de la scène, s'assied dessus et reprend son récit tranquillement, comme s'il n'avait pas été interrompu.
Montrant sa tenue.
Cherchant autour de lui.
Apercevant le balai dans un coin.
Il se lève et va le prendre.
Il se place dans la position du soldat au port d'armes, le balai en guise de fusil.
Il porte l'arme au bras. - Avec une grosse voix :
De sa voix naturelle.
D'une grosse voix.
Voix naturels.
Grosse voix.
Voix naturelle.
Il porte l'arme gauchement.
Il marche en faisant le tour de la scène, et le manche de son balai va frapper, derrière lui, le sergent qui entre.
Agénor des Haut-Fourneaux
Il y a trois jours, j'arrive à la caserne... Je devrais même dire : nous arrivons... Car, je n'étais pas seul... Nous étions cent quatorze... On nous fait entrer dans une grande salle... et on nous habille... comme vous le voyez !... Puis, on nous mène à l'exercice... Ah ! Si papa m'avait vu !... Je ne savais pas tenir mon fusil, et les autres se moquaient de moi !... Je n'ai rien là... pour vous montrer !... Ah ! Ce balai... Ce balai fera l'affaire !... Voilà... n'est-ce pas... J'étais comme ça... dans le rang... sur la première ligne... On commande : « Portez armes !... » - Les autres... ceux qui savaient... exécutent le mouvement... Je les regarde... et après avoir bien vu comment ils s'y étaient pris... Je l'exécute à mon tour... - Eh bien ! Dites donc, le numéro trois... est-ce que vous attendez l'omnibus pour exécuter le commandement ?... » - - C'était moi, le numéro trois... Je réponds : « - Pas du tout, caporal... Je n'ai pas envie de prendre l'omnibus en ce moment ! » - « Hein ! Vous se moquez de moi !... » - « Oh! caporal !... » - - « Allons, silence dans le rang !... » - « Je me tais... et le caporal commande... : « Arme sur l'épaule... droite !... » « En avant...arche !...»
Scène 5
Un Sergent, Agénor des Haut-Fourneaux
Un Sergent
Allons, bon !... Dans l'oeil !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Oh ! Pardon... Sergent... Je ne l'ai pas fait exprès !...
Un Sergent
Il ne manquerait plus que vous l'auriez fait du bon !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Je m'amusais à faire l'exercice... et alors...
Il avance en se frottant toujours l'oeil et trébuche dans la paillasse qui est au milieu de la scène. Trébuchant :
Un Sergent
Que vous n'êtes point s'ici pour vous amuser... Qu'est-ce que c'est que ça ?
Agénor des Haut-Fourneaux
C'est ma paillasse.
Un Sergent
Qu'est-ce qu'elle fait au milieu du chemin ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Je ne sais pas !...
Un Sergent
Eh bien ! Mettez-la sur la planche... et plus vite que ça !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Voilà, Sergent !...
Tirant un carnet de sa poche.
Un Sergent
Pas de sang ! Pas de nerfs ! Pas de muscles !... Que le sergent-major a oublié de prendre votre matricule... Oùs qu'elle est ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Quoi ?
Un Sergent
Votre matricule.
Agénor des Haut-Fourneaux
Je ne sais pas...
Un Sergent
Faites donc pas la bête... Elle est sous votre veste...
Il défait les boutons de sa veste et regardant le numéro :
Agénor des Haut-Fourneaux
Ah ! Bon, j'y suis, mon numéro matricule !... Vous dites... ma matricule... Alors, je ne pouvais pas deviner... 14612...
Un Sergent
Quatorze mille quoi ?...
Dictant.
Agénor des Haut-Fourneaux
14612... Un... quatre... six... un... deux...
Un Sergent
Bon !... À tout à l heure !...
Scène 6
Agénor des Haut-Fourneaux
Il apporte un escabeau au milieu de la scène, s'assied et reprend son récit. Il a toujours son balai à la main.
Reprenant.
Se levant.
Brandissant son balai.
S'interrompant.
Reprenant.
Agénor des Haut-Fourneaux
Après l'exercice... Nous revenons à la caserne... et le capitaine... - Un homme charmant,je l'inviterai aux réceptions d'hiver, chez papa... Et le capitaine nous dit : « Mes enfants, je suis content de vous : je vous donne la permission de dix heures ! Seulement celui qui ne sera pas rentré à dix heures précises,aura deux jours de salle de police !... Et je ne suis pas rentré à dix heures, moi !... Je suis rentré à minuit !... Eh ! Bien, tout ça ne serait pas arrivé sans Gontran et Adhémar !... Vous ne connaissez pas Gontran et Adhémar ?... Ce sont deux amis à moi... qui étaient de passage, hier, à Rouen !... Ils allaient à Trouville !... - Au mois d'août, il faut des circonstances très graves pour que Gontran et Adhémar n'aillent pas à Trouville... tout Paris est à Trouville ! - Ils s'étaient arrêtés pour me serrer la main... et je devais aller les retrouver à l'hôtel du Nord !... Jusqu'ici vous ne voyez pas la salle de police ?... Mais patience nous y arrivons !... - Je vais donc retrouver Gontran et Adhémar à l'hôtel du Nord... nous dînons tous les trois... et après le dîner, Gontran propose une petite partie de baccara... - Il est joueur comme les cartes, Gontran ! - J'aurais dû refuser... mais il n'était que neuf heures... et j'accepte !... On joue une partie... on joue deux parties... trois... quatre... cinq... et je regardais, de temps en temps, la pendule... il n'était toujours que neuf heures... On recommence une partie... la dernière... puis une autre partie, la dernière dernière... et encore une autre après...la dernière dernière dernière... Je gagnais... je ne pouvais pas faire Charlemagne ?... Enfin, mettez-vous à ma place... Est-ce que vous auriez fait Charlemagne, à ma place !... Non ?... Ça ne se pouvait pas !... Et d'ailleurs, j'avais le temps, il n'était toujours que neuf heures !... Enfin, nous faisons la dernière des vraies dernières... Je boucle mon ceinturon... Je prends mon képi... Je pars... et qu'est-ce que je vois en sortant, à l'horloge delà poste ?... Non,je vous le donne en mille...! - Qu'est-ce que je vois ?... MINUIT !... La pendule de l'hôtel du Nord était arrêtée !... C'est Gontran et Adhémar qui m'avaient fait une farce !... J'ai eu beau courir, je n'ai pas pu arriver à dix heures à la caserne !... Et voilà pourquoi je suis à la salle de police !... Ah ! Si papa me voyait !...
Scène 7
Un Sergent, Alcide Moulard, Agénor des Haut-Fourneaux
La porte s'ouvre, on aperçoit le sergent se débattant avec Alcide, qui ne veut pas entrer.
Un Sergent
Allons, plus vite que ça !...
Alcide Moulard
Mais, Sergent...
Ils entrent tout à fait.
Un Sergent
Et ne répliquons pas !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Tiens ! Quelqu'un !...
Alcide Moulard
Je ne réplique pas... seulement...
Un Sergent
On m'a dit de vous coller à s'à l'ours... Je vous colle S'à l'ours !... C'est la consigne !...
Alcide Moulard
Eh ben !... C'est vexant tout de même... être collé s'à la boîte !...
Haut, au sergent.
Agénor des Haut-Fourneaux
Quel langage !... Collé z'à l'ours ! Collé z'à la boite!... Quel est ce monsieur ?
Un Sergent
Ce monsieur ?... C'est un réservisse comme vous !... Un compagnon que je vous amène pour que vous ne vous ennuyassiez point !
Alcide Moulard
Tiens ! Y a déjà un copain !...
Il sort.
Un Sergent
Et tâchez de pas vous battre, hein, toutes les deuss... ou sans ça, je vous boucle !...
Scène 8
Agénor des Haut-Fourneaux, Alcide Moulard
Agénor des Haut-Fourneaux
C'est ennuyeux d'être enfermé avec quelqu'un que l'on ne connaît pas !
Haut.
Alcide Moulard
Qu'est-ce qu'il marmotte entre ses dents... Hé ! Mon vieux ?...
Agénor des Haut-Fourneaux
Mon vieux !...
À part.
Haut, criant.
Alcide Moulard
Pstt ! Pstt ! Ben..., quoi? ... Il est sourd ?... Hé ! Mon vieux ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Monsieur ?... Vous me faites l'honneur de m'adresser la parole ?...
L'imitant.
Alcide Moulard
Hein ! Oh ! C'te phrase !... « Vous me faites l'honneur... » - En v'la des manières entre copains !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Excusez-moi, mais... je ne vous connais pas !
Alcide Moulard
Tu ne me connais pas ?... - Ça ne ne fait rien, nous ferons connaissance !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Il me tutoie !
Alcide Moulard
D'abord, nous sommes de la même compagnie...
Agénor des Haut-Fourneaux
Vous croyez ?
Alcide Moulard
J'te crois que je le crois... J'me rappelle bien ta tête !
Agénor des Haut-Fourneaux
Ma tête ?... Vous devez vous tromper !
Alcide Moulard
Moi, je suis Alcide Moulard... fumiste... 19, rue de Bondy...
Agénor des Haut-Fourneaux
Un fumiste !
Il lui porte une botte avec la main.
Alcide Moulard
Et toi... tu es Isidore Galuchet... Garçon boucher... C'est-y ça !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Mais pas du tout... pas du tout !... Monsieur !... Je suis le vicomte Agénor des Haut-Fourneaux... le fils de papa !
Alcide Moulard
Haut-Fourneaux !... Ah ! Mais j'te connais !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Vous me connaissez ?...
Alcide Moulard
J'suis allé en poser, chez toi... cet hiver !
Agénor des Haut-Fourneaux
En poser ? De quoi ?...
Alcide Moulard
Eh ben !... des fourneaux !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Des fourneaux ?
Alcide Moulard
Puisque j'te dis que je suis fumiste...
Agénor des Haut-Fourneaux
Ah ! C'est un calembour!
Alcide Moulard
Et un bon, pas vrai ? C'est pas parce qu'on est au clou qu'il faut pleurer !...
Agénor des Haut-Fourneaux
C'est égal... Si papa me voyait !...
Alcide Moulard
« ... Si papa me voyait !...» - De quoi qu'il vend ton papa ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Il est banquier !
Alcide Moulard
Banquier ! Un bon état !... J'aurais voulu t'être banquier, moi !... On doit gagner plus d'argent que dans la fumisterie ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Je vous crois !
Alcide Moulard
« Je vous crois !... » J'te permets de me tuteyer...
Agénor des Haut-Fourneaux
Merci!...
Alcide Moulard
Et pourquoi que t'es à la salle de police ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Oh ! C'est toute une histoire... Figurez-vous...
Alcide Moulard
Eh ben ! Moi aussi... Figure-toi...
Agénor des Haut-Fourneaux
... Que Gontran et Adhémar...
Alcide Moulard
... Que Toupinard et Isidore...
Agénor des Haut-Fourneaux
... Deux amis à moi...
Alcide Moulard
.... Deux copains à Bibi...
Scène 9
Un Sergent, Agénor des Haut-Fourneaux, Alcide Moulard
Un Sergent
Le réservisse des Haut-Fourneaux!...
Agénor des Haut-Fourneaux
C'est moi ! Je peux sortir!...
Un Sergent
Oui !
Agénor des Haut-Fourneaux
Ah ! Enfin!...
Un Sergent
Que vous êtes commandé de corvée !
Agénor des Haut-Fourneaux
De corvée ?... Moi !... Jamais de la vie !...
Un Sergent
Faudrait peut-être que ça soye moi qui faise votre service ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Oh ! Avec plaisir!
Un Sergent
Eh ben !... Excusez ! Allons, prenez un balai...
Agénor des Haut-Fourneaux
Un balai ? où ça un balai ?...
Il le lui donne.
Un Sergent
Tenez, celui-là... Vous allez prendre cette petite clarinette de famille... et balier soigneusement, attentivement et subrepticement, la cour de la caserne !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Comment, il faut que je balaie ?
Un Sergent
Incontestablement !
Agénor des Haut-Fourneaux
Moi, le vicomte des Haut-Fourneaux !
Un Sergent
Des Haut-Fourneaux tant que vous voudrez... mais allez balier !
Il sort.
Agénor des Haut-Fourneaux
En voilà une situation pour un gentilhomme !... Ah ! Si papa me voyait !...
Alcide Moulard
Ah ! Ah ! Elle est bien bonne !...
Un Sergent
Riez pas !... Que ce sera votre tour demain!
Alcide Moulard
Ah !...
Il sort.
Un Sergent
Demain !!
Scène 10
Alcide Moulard
Au public.
S'interrompant.
Reprenant son récit.
Il imite une locomotive qui part...
Il crie comme les employés du chemin de fer :
Avec rage.
Il indique un grand rond.
Alcide Moulard
Demain !... Ça sera mon tour demain !... Et tout ça, à cause de Toupinard et d'Isidore !... Vous connaissez pas Toupinard et Isidore ?... Toupinard, c'est un ami à moi qu'est dans le bâtiment... et Isidore aussi... C'est des bons garçons... seulement Toupinard, il [aime] trop faire des farces... Et il m'en a fait une... pommée !... Le matin de mon départ, y sont venus tous les deux m'accompagner... Arrivés dans la cour de la gare de l'Ouest, le sergent qui nous conduisait, nous dit : « C'est pas tout ça, mes enfants... le train de Rouen ne part que dans une heure et quart... vous pouvez rompre les rangs et aller vous promener dans le quartier... mais dans une heure... tout le monde au train !... » - Moi, vous comprenez, j'étais content... j'embrasse Toupinard... j'embrasse Isidore... et nous v'là partis, tous les trois, bras dessus bras dessous, casser une croûte !... Toupinard n'avait l'air de rien... Il portait même mon baluchon, Toupinard !... Mais il ruminait sa farce !... Au bout d'une heure, il me laisse avec Isidore... sous prétexte d'aller voir si les autres étaient à la gare !... Dix minutes après,je le vois revenir en criant : « Alcide, dépêche-toi... les autres sont déjà dans le train ! » - Je prends mes jambes à mon cou... - C'est une façon de parler...parce que si on prenait ses jambes à son cou... on pourrait plus courir... mais ça se dit... Je prends mes jambes à mon cou... Toupinard et Isidore aussi... nous arrivons dans la gare... Isidore me pousse... Toupinard me montre un train qui allait partir... je saute dans un wagon... le premier venu... un wagon de première classe... Et psstt ! psstt ! psstt!... Ouf ! Que je me dis... Il était temps !... J'étais fatigué... je m'endors !... Au bout de deux heures, je me réveille et j'entends crier : « BERCY-CEINTURE ! BERCY-CEINTURE !... » Toupinard m'avait fait monter dans un train de ceinture... et depuis deux heures, je faisais le tour de Paris... » Je tournais dans un cercle vicieux, quoi ! Comme un écureuil dans sa cage !... Sans avancer d'un mètre! J'ai même dû, en descendant, payer un supplément pour être monté en première classe...sans billet!... Et voilà la farce de Toupinard... Je l'ai trouvée mauvaise !... J'suis arrivé le lendemain à Rouen... et on m'a collé z'au clou!...
Scène 11
Agénor des Haut-Fourneaux, Alcide Moulard
Agénor entre, conduit par le sergent qui sort immédiatement après sans dire un mot. Agénor tient toujours son balai. Il est couvert de poussière et de brins de paille.
Agénor des Haut-Fourneaux
Eh bien !... Il m'a vu !
Alcide Moulard
Qui ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Papa !...
Alcide Moulard
Allons donc !... Pas possible !...
Agénor des Haut-Fourneaux
C'est comme ça !
Alcide Moulard
Il est donc à Rouen, ton papa ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Arrivé par l'express de quatre heures !...
Alcide Moulard
Pour te voir ?
Il balaie.
Il s'époussette, il sort un gros nuage blanc de ses effets.
Agénor des Haut-Fourneaux
Oui... et il m'a vu ! J'étais entrain de balayer la cour... consciencieusement... comme ça... Et il y avait une poussière... J'en ai, au moins, deux centimètres sur moi...
Alcide Moulard
Hé ! Là-bas ! Hé !...
Agénor des Haut-Fourneaux
Lorsqu'un monsieur s'avance derrière moi, en disant : « Pardon,militaire, le bureau du colonel, je vous prie ? » - - Je me retourne...
Alcide Moulard
C'était papa !...
Il frappe ses effets : même jeu que plus haut.
Agénor des Haut-Fourneaux
... Dans un nuage de poussière !
Alcide Moulard
Tableau !
Il indique le mouvement.
Agénor des Haut-Fourneaux
J'essayais bien de cacher cet animal de balai derrière mon dos . Mais trop tard... il l'avait vu!...
Alcide Moulard
Ce qu'il a dû être fier de toi, ton papa !
Agénor des Haut-Fourneaux
Il m'a fallu lui raconter pourquoi j'étais puni... et en ce moment, il est chez le colonel qui est justement un de ses bons amis !...
Alcide Moulard
T'as de la veine... on va te faire sortir ?...
Il aperçoit Alcide sur la paillasse.
Agénor des Haut-Fourneaux
J'ai bien peur du contraire !... En attendant... Je suis bien fatigué... Je vais me reposer un peu... Pardon... Cette paillasse est à moi !
Il s'écarte un peu.
Alcide Moulard
J'veux pas la manger... Ya de la place pour deux... Tiens, v'là ta part !
Il se couche à demi.
Agénor des Haut-Fourneaux
Merci !
Moment de silence.
Alcide Moulard
À la guerre comme à la guerre !...
Scène 12
Un Sergent, Agénor des Haut-Fourneaux, Alcide Moulard
Agénor et Alcide se lèvent.
Un Sergent
Allons, debout !
Agénor des Haut-Fourneaux
Encore une corvée!
Alcide Moulard
C'est mon tour ?
Un Sergent
Que vous avez de la veine... qu'un particuilier il a sollicité pour vous !
Alcide Moulard
Pour moi ?
Un Sergent
Non !
Agénor des Haut-Fourneaux
Pour moi ?
Un Sergent
Non plus !
Agénor des Haut-Fourneaux
Alors ?...
Un Sergent
Pour toutes les deuss !... C'est le père du Haut-Fourneaux !... Il n'a pas voulu que son fils soye le seul gracié... Le colonel lève les deux punitions.
Alcide Moulard
Vive le colonel ! Vive le Haut-Fourneaux !
Agénor des Haut-Fourneaux
Alors nous sommes libres ?
Un Sergent
Vous pourrez sortir... lorsque ça vous fera plaisir !...
Alcide Moulard
Mais tout de suite... pas vrai... Vicomte?
Agénor des Haut-Fourneaux
Oh ! Oui!...
Alcide Moulard
C'est à toi que je dois ma délivrance... J'te remercie... j'me suis peut-être un peu moqué de toi, tout à l'heure... Ça n'empêche pas les sentiments... Je te fais mes excuses... Là... Es-tu content ?...
Agénor des Haut-Fourneaux
Oui, Alcide... et je te permets de me tutoyer !
Alcide Moulard
À la bonne heure !... Vois-tu, mon p tit Fourneaux... Le régiment c'est une grande famille... où comme qui dirait tout le monde est égal... Ya pas de fumistes et de vicomtes... de banquiers et de forgerons... d'attachés d ambassade et d'épiciers... Il n'y a que des soldats !...
Un Sergent
Bravo !
Alcide Moulard
Rien que des soldats... Nous sommes tous ici dans le même but : Toi, t'as ton gigot à défendre... moi, j'ai ma soupe aux choux... et au-dessus de ça... il y a not'pays !...
Ils se serrent la main.
Agénor des Haut-Fourneaux
Oui !... Donne-moi une poignée demain... Tu es un brave garçon !...
Un Sergent
Ils sont gentils tout plein !...
Alcide Moulard
Et tu sais quand t'auras d'fourneaux à rarranger... Je te demande ta pratique ?
Agénor des Haut-Fourneaux
Je te la promets ! Et maintenant fais-moi un plaisir... Veux-tu dîner avec moi, ce soir ?
Alcide Moulard
J'accepte... mais à une condition... c'est qu'on invitera le sergent? ..
Faisant le salut militaire.
Agénor des Haut-Fourneaux
Mais, j'y compte bien !... Sergent,voulez-vous nous faire l'honneur de diner avec nous ?
Un Sergent
C'est en dehors du service... J'accepte... - Est-ce qu'il y aura du mouton aux z'haricots ?
Agénor des Haut-Fourneaux
On ne dit pas z'haricots... L'h est aspirée.
Un Sergent
Moi, j'ai toujours dit des z'haricots.. C'est de naissance !
Agénor des Haut-Fourneaux
Oh ! Alors... Si c'est de naissance!... Allons, en route !...
Agénor et Alcide se placent sur un rang, la main sur la couture du pantalon.
Un Sergent
Attention au commandement... Garde à vô !...
Agénor et Alcide exécutent le mouvement.
Un Sergent
Demi-tour à droite... droite !...
Agénor et Alcide partent du pied droit, font le tour de la scène et sortent par la porte, suivis du sergents.
Un Sergent
En avant... arche!...