Acte I
Scène 1
Le Portier, Cavalier, Deuxième Cavalier, Premier Cavalier, Un Laquais, Premier Laquais, Un Garde, Un Des Bretteurs, Un Des Joueurs, La Bouquetière, Un Homme, Un Bourgeois, Un Joueur, Jeune Homme, Les Pages, Premier Page, Deuxième, Un Tire-Laine, Deuxième Page, Troisième Page, Un Spectateur, Un Page, La Distributrice, Une Voix De Fausset, Un Marquis, Cuigy, Marquis, Salle
On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre brusquement.
Le Portier
Holà ! Vos quinze sols !
Cavalier
J'entre gratis !
Le Portier
Pourquoi ?
Cavalier
Je suis chevau-léger de la maison du Roi !
Le Portier
Vous ?
Deuxième Cavalier
Je ne paye pas !
Le Portier
Mais...
Deuxième Cavalier
Je suis mousquetaire.
Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.
au deuxième
Premier Cavalier
On ne commence qu'à deux heures. Le parterre Est vide. Exerçons-nous au fleuret.
entrant
Un Laquais
Pst... Flanquin...
Un Laquais
Champagne ?...
Il s'assied par terre.
Premier Cavalier
Cartes. Dés. Jouons.
Deuxième Cavalier
Oui, mon coquin.
tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume et colle par terre
Premier Laquais
J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.
Il lui prend la taille.
Un Garde
C'est gentil de venir avant que l'on éclaire !...
recevant un coup de fleuret
Un Des Bretteurs
Touche !
Un Des Joueurs
Trèfle !
Un Garde
Un baiser !
La Bouquetière
On voit !...
Un Garde
Pas de danger !
s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de bouche
Un Homme
Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.
Un Bourgeois
Plaçons-nous là, mon fils.
Un Joueur
Brelan d'as !
Il boit
Un Homme
Un ivrogne Doit boire son bourgogne... ... à l'hôtel de Bourgogne !
Il montre l'ivrogne du bout de sa canne.
En rompant, un des cavaliers le bouscule.
Il tombe au milieu des joueurs.
Un Bourgeois
Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ? Buveurs... Bretteurs ! Joueurs !
Un Garde
Un baiser !
Un Bourgeois
Jour de Dieu ! - Et penser que c'est dans une salle pareille Qu'on joua du Rotrou, mon fils !
Jeune Homme
Et du Corneille !
Les Pages
Tra la la la la la la la la la la lère...
Le Portier
Les pages, pas de farce !...
Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos.
avec une dignité blessée
Premier Page
Oh ! Monsieur ! Ce soupçon !... As-tu de la ficelle ?
Deuxième
Avec un hameçon.
Premier Page
On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.
Un Tire-Laine
Or ça, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque : Puis donc que vous volez pour la première fois...
criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures
Deuxième Page
Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?
Il souffle et les crible de pois.
d'en haut
Troisième Page
Et des pois !
Jeune Homme
Que va-t-on nous jouer ?
Un Bourgeois
Clorise.
Jeune Homme
De qui est-ce ?
Il remonte au bras de son fils.
Un Bourgeois
De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !...
Un Tire-Laine
... La dentelle surtout des canons, coupez-la !
Un Spectateur
Tenez, à la première du Cid, j'étais là !
Un Tire-Laine
Les montres...
Un Bourgeois
Vous verrez des acteurs très illustres...
Un Tire-Laine
Les mouchoirs...
Un Bourgeois
Montfleury...
Un Spectateur
Allumez donc les lustres !
Un Bourgeois
... Bellerose, l Espy, la Beaupré, Jodelet !
Un Page
Ah ! Voici la distributrice !...
Brouhaha à la porte.
La Distributrice
Oranges, lait, Eau de framboise, aigre de cèdre...
Une Voix De Fausset
Place, brutes !
Un Laquais
Les marquis !... Au parterre ?...
Entre une bande de petits marquis.
Un Laquais
Oh ! Pour quelques minutes.
Il se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant.
Grandes embrassades.
Un Marquis
Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, Sans déranger les gens ? Sans marcher sur les pieds ? Ah ! Fi ! Fi ! Fi ! Cuigy ! Brissaille !
Cuigy
Des fidèles !... Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles...
Marquis
Ah ! Ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur...
Un Marquis
Console-toi, Marquis, car voici l'allumeur !
On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.
saluant l'entrée de l'allumeur
Salle
Ah ! ...
Scène 2
Cuigy, Brisaille, Lignère, Salle, Premier Marquis, Christian de Neuvillette, La Distributrice, Violons, Deuxième Marquis, Jeune Homme, Un Bourgeois, Lignière, Chef Des Violons, Cris, Ragueneau, Le Bret, Marquis
Cuigy
Lignière !
Brisaille
Pas encor gris ! ...
Signe d'assentiment de Christian.
Saluts.
bas à Christian
Lignère
Je vous présente ? Baron de Neuvillette.
Salle
Ah !
Cuigy
La tête est charmante.
qui a entendu
Premier Marquis
Peuh !...
Lignère
Messieurs de Cuigy, de Brissaille...
Christian de Neuvillette
Enchanté ! ...
Premier Marquis
Il est assez joli, mais n'est pas ajusté Au dernier goût.
Lignère
Monsieur débarque de Touraine.
Christian de Neuvillette
Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine. J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.
Premier Marquis
Voilà La présidente Aubry !
La Distributrice
Oranges, lait...
s'accordant
Violons
La... la...
Cuigy
Du monde !
Christian de Neuvillette
Eh ! Oui, beaucoup.
Ils nomment les femmes à mesure qu'elle entrent, très parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.
Premier Marquis
Tout le bel air !
Deuxième Marquis
Mesdames De Guéméné...
Cuigy
De Bois-Dauphin...
Premier Marquis
Que nous aimâmes...
Brisaille
De Chavigny...
Deuxième Marquis
Qui de nos coeurs, va, se jouant !
Lignère
Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.
Jeune Homme
L'Académie est là ?
Un Bourgeois
Mais... j'en vois plus d'un membre ; Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ; Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud... Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !
Premier Marquis
Attention ! Nos précieuses prennent place Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace, Félixérie...
Deuxième Marquis
Ah ! Dieu ! Leurs surnoms sont exquis ! Marquis, tu les sais tous ?
Premier Marquis
Je les sais tous, marquis !
Lignière
Mon cher, je suis entré pour vous rendre service : La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !
Christian de Neuvillette
Non !... Vous qui chansonnez et la ville et la cour, Restez : vous me direz pour qui je meurs d'amour.
Il lève son archet.
frappant sur son pupitre, avec son archet
Chef Des Violons
Messieurs les violons !...
Les violons commencent à jouer.
La Distributrice
Macarons, citronnée...
Christian de Neuvillette
J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée, Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit... Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit, Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide. - Elle est toujours à droite, au fond : la loge vide.
Lignière
Je pars.
Christian de Neuvillette
Oh ! Non, restez !
Lignière
Je ne peux. D assoucy M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.
La Distributrice
Orangeade ?
Lignière
Fi !
La Distributrice
Lait ?
Lignière
Pouah !
La Distributrice
Rivesalte ?
À Christian.
Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.
Lignière
Halte ! Je reste encor un peu. - Voyons ce rivesalte ?
dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui
Cris
Ah ! Ragueneau ! ...
Lignière
Le grand rôtisseur Ragueneau.
Ragueneau
Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?
Lignière
Le pâtissier des comédiens et des poètes !
Ragueneau
Trop d'honneur...
Lignière
Taisez-vous, Mécène que vous êtes !
Ragueneau
Oui, ces messieurs chez moi se servent...
Lignière
À crédit. Poète de talent lui-même...
Ragueneau
Ils me l'ont dit.
Lignière
Fou de vers !
Ragueneau
Il est vrai que pour une odelette...
Lignière
Vous donnez une tarte...
Ragueneau
Oh ! Une tartelette !
Lignière
Brave homme, il s'en excuse ! ... Et pour un triolet Ne donnâtes-vous pas ?
Ragueneau
Des petits pains !
Lignière
Au lait. - Et le théâtre ! Vous l'aimez ?
Ragueneau
Je l'idolâtre.
Lignière
Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre ! Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous, Vous a coûté combien ?
Il regarde de tous côtés.
Ragueneau
Quatre flans. Quinze choux. Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.
Lignière
Pourquoi ?
Ragueneau
Montfleury joue !
Lignière
En effet, cette tonne Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon. Qu'importe à Cyrano ?
Ragueneau
Mais vous ignorez donc ? Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine, Défense, pour un mois, de reparaître en scène.
Lignière
Eh bien ?
Ragueneau
Montfleury joue !
Cuigy
Il n'y peut rien.
Ragueneau
Oh ! Oh ! Moi, je suis venu voir !
Premier Marquis
Quel est ce Cyrano ?
Cuigy
C'est un garçon versé dans les colichemardes.
Deuxième Marquis
Noble ?
Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il cherchait quelqu'un.
Il appelle.
Le Bret descend vers eux.
Cuigy
Suffisamment. Il est cadet aux gardes. Mais son ami Le Bret peut vous dire... Le Bret ! Vous cherchez Bergerac ?
Le Bret
Oui, je suis inquiet !...
Cuigy
N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?
Le Bret
Ah ! C'est le plus exquis des êtres sublunaires !
Ragueneau
Rimeur !
Cuigy
Bretteur !
Brisaille
Physicien !
Le Bret
Musicien !
Lignière
Et quel aspect hétéroclite que le sien !
Ragueneau
Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ; Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques : Feutre à panache triple et pourpoint à six basques, Cape, que par derrière, avec pompe, l'estoc Lève, comme une queue insolente de coq, Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne, Il promène, en sa fraise à la Pulcinella, un nez !... Ah ! Messeigneurs, quel nez que ce nez-là ! .... On ne peut voir passer un pareil nasigère Sans s'écrier : « Oh ! Non, vraiment, il exagère ! » Puis on sourit, on dit : « Il va l'enlever... » Mais Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.
Le Bret
Il le porte, - et pourfend quiconque le remarque !
Ragueneau
Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !
Premier Marquis
Il ne viendra pas !
Ragueneau
Si !... Je parie un poulet À la Ragueneau !
Rumeurs d'admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge. Elle s'assied sur le devant, sa Duègne prend place au fond. Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.
Marquis
Soit !
Deuxième Marquis
Ah ! Messieurs ! Mais elle est Épouvantablement ravissante !
Premier Marquis
Une pêche Qui sourirait avec une fraise !
Deuxième Marquis
Et si fraîche Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur !
Christian de Neuvillette
C'est elle !
Lignière
Ah ! C'est elle ? ...
Christian de Neuvillette
Oui. Dites vite. J'ai peur.
Lignière
Magdeleine Robin, dite Roxane.- Fine. Précieuse.
Christian de Neuvillette
Hélas !
À ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.
Lignière
Libre. Orpheline. Cousine De Cyrano,- dont on parlait...
Christian de Neuvillette
Cet homme ?...
Il se lève en titubant, le verre haut, prêt à chanter.
Lignière
Hé ! Hé ! ... - Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié À la nièce d'Armand de Richelieu. Désire Faire épouser Roxane à certain triste sire, Un monsieur de Valvert, vicomte... et complaisant. Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant Il peut persécuter une simple bourgeoise. D'ailleurs j'ai dévoilé sa manoeuvre sournoise Dans une chanson qui... Ho ! Il doit m'en vouloir ! - La fin était méchante... Écoutez...
Christian de Neuvillette
Non. Bonsoir.
Lignière
Vous allez ?
Christian de Neuvillette
Chez Monsieur de Valvert !
Lui désignant du coin de l'oeil Roxane.
Lignière
Prenez garde : C'est lui qui vous tuera ! Restez. On vous regarde.
Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de lui.
Christian de Neuvillette
C'est vrai !
Il sort en zigzaguant.
Lignière
C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend - Dans des tavernes !
Le Bret
Pas de Cyrano.
Ragueneau
Pourtant...
Le Bret
Ah ! Je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !
Salle
Commencez ! Commencez !
Scène 3
Un Marquis, Deuxième Marquis, Comte de Guiche, Premier Marquis, Christian de Neuvillette, Un Tire-Laine, Salle, Un Bourgeois, Cris De Joie, Rires Et Cris, Le Bret, Un Spectateur, Murmures, Un Page, Ragueneau, Parterre, Montfleury, Une Voix, Voix Diverses, Cuigy, Voix, Toute La Salle, Cyrano de Bergerac
Un Marquis
Quelle cour, ce de Guiche !
Deuxième Marquis
Fi !... Encore un Gascon !
Ils vont vers de Guiche.
Un Marquis
Le Gascon souple et froid, Celui qui réussit ! ... Saluons-le, crois-moi.
Deuxième Marquis
Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ? Baise moi ma mignonne ou bien Ventre-de-biche ?
Comte de Guiche
C'est couleur Espagnol malade.
Premier Marquis
La couleur Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur, L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !
Il se dirige suivi de tous les marquis et gentilshommes vers le théâtre. Il se retourne et appelle.
Comte de Guiche
Je monte Sur scène. Venez-vous ? Viens, Valvert !
Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en train de le dévaliser. Il se retourne.
Christian de Neuvillette
Le vicomte ! Ah ! Je vais lui jeter à la face mon... Hein ?
Un Tire-Laine
Ay ! ...
Christian de Neuvillette
Je cherchais un gant !
Changeant de ton, bas et vite.
Un Tire-Laine
Vous trouvez une main. Lâchez-moi. Je vous livre un secret.
Christian de Neuvillette
Quel ?
Un Tire-Laine
Lignière... Qui vous quitte...
Christian de Neuvillette
Eh bien ?
Un Tire-Laine
... touche à son heure dernière. Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand, Et cent hommes - j'en suis - ce soir sont postés !...
Christian de Neuvillette
Cent ! Par qui ?
Un Tire-Laine
Discrétion...
Christian de Neuvillette
Oh !
Un Tire-Laine
Professionnelle !
Christian de Neuvillette
Où seront-ils postés ?
Un Tire-Laine
À la porte de Nesle. Sur son chemin. Prévenez-le !
Christian de Neuvillette
Mais où le voir !
Un Tire-Laine
Allez courir tous les cabarets : le Pressoir D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque, Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,- et dans chaque, Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.
Regardant Roxane avec amour.
Avec fureur, Valvert.
Il sort en courant. - De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.
Christian de Neuvillette
Oui, je cours ! Ah ! Les gueux ! Contre un seul homme, cent ! La quitter... elle ! Et lui ! ...- Mais il faut que je sauve Lignière ! ...
Salle
Commencez.
Un Bourgeois
Ma perruque !
Cris De Joie
Il est chauve ! ... Bravo, les pages ! .. Ha ! Ha ! Ha ! ...
Un Bourgeois
Petit gredin !
Silence complet.
qui commencent très fort et vont décroissant
Rires Et Cris
Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !
Un spectateur lui parle bas.
Le Bret
Ce silence soudain ? ... Ah ? ...
Un Spectateur
La chose me vient d'être certifiée.
qui courent
Murmures
Chut ! - Il paraît ? ... - Non ! ... - Si ! - Dans la loge grillée. - Le Cardinal ! - Le Cardinal ? - Le Cardinal !
On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.
Un Page
Ah ! Diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal ! ...
Un Marquis
Mouchez cette chandelle !
Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.
Un Marquis
Une chaise !
On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.
Un Spectateur
Silence !
Le Bret
Montfleury entre en scène ?
Ragueneau
Oui, c'est lui qui commence.
Le Bret
Cyrano n'est pas là.
Ragueneau
J'ai perdu mon pari.
On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.
Le Bret
Tant mieux ! Tant mieux !
applaudissant
Parterre
Bravo, Montfleury ! Montfleury !
Montfleury
« Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire, Se prescrit à soi-même un exil volontaire, Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois... »
Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.
au milieu du parterre
Une Voix
Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?
On se lève dans les loges, pour voir.
Voix Diverses
Hein ? - Quoi ? - Qu'est-ce ? ...
Cuigy
C'est lui !
Le Bret
Cyrano !
Voix
Roi des pitres, Hors de scène à l'instant !
indignée
Toute La Salle
Oh !
Montfleury
Mais...
Voix
Tu récalcitres ?
du parterre, des loges
Voix Diverses
Chut ! - Assez ! - Montfleury, jouez ! - Ne craignez rien ! ...
Montfleury
« Heureux qui loin des cours dans un lieu sol... »
Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.
Voix
Eh bien ? Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles, Une plantation de bois sur vos épaules ?
La canne s'agite.
Montfleury
« Heureux qui... »
Voix
Sortez !
Parterre
Oh !
Montfleury
« Heureux qui loin des cours... »
Sensation à sa vue.
Cyrano de Bergerac
Ah ! Je vais me fâcher ! ...
Scène 4
Montfleury, Un Marquis, Cyrano de Bergerac, Marquis, Une Voix, Parterre, Foule, Toute La Salle, Un Bourgeois, Une Dame, Un Seigneur, Un Page, Salle, Loges, Bellerose, Jodelet, Uns, Autres, Un Jeune Homme, Vieux Bourgeois, Précieuses, Le Bret, Un Fâcheux, Comte de Guiche, De Valvert, Vicomte, Un Cheveau-Léger, Une Femme, Ragueneau, Voix De Femme, Un Mousquetaire, Cuigy, Le Portier, La Distributrice
Montfleury
Venez à mon secours, Messieurs !
Un Marquis
Mais jouez donc !
Cyrano de Bergerac
Gros homme, si tu joues Je vais être obligé de te fesser les joues !
Marquis
Assez !
Cyrano de Bergerac
Que les marquis se taisent sur leurs bancs, Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !
Marquis
C'en est trop !... Montfleury...
Cyrano de Bergerac
Que Montfleury s'en aille, Ou bien je l'essorille et le désentripaille !
Une Voix
Mais...
Cyrano de Bergerac
Qu'il sorte !
Une Voix
Pourtant...
Avec le geste de retrousser ses manches.
Cyrano de Bergerac
Ce n'est pas encor fait ? Bon ! Je vais sur la scène, en guise de buffet, Découper cette mortadelle d Italie !
Montfleury
En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !
Cyrano de Bergerac
Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien, Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne, Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.
Parterre
Montfleury ! Montfleury ! - La pièce de Baro ! -
Le cercle s'élargit.
Cyrano de Bergerac
Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau : Si vous continuez, il va rendre sa lame !
reculant
Foule
Hé ! La !...
Cyrano de Bergerac
Sortez de scène !
Foule
Oh ! Oh !
Nouveau recul.
Cyrano de Bergerac
Quelqu'un réclame ?
Une Voix
Monsieur de Cyrano Vraiment nous tyrannise, Malgré ce tyranneau On jouera la Clorise.
chantant
Toute La Salle
La Clorise, la Clorise ! ...
Cyrano de Bergerac
Si j'entends une fois encor cette chanson, Je vous assomme tous.
Un Bourgeois
Vous n'êtes pas Samson !
Cyrano de Bergerac
Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?
dans les loges
Une Dame
C'est inouï !
Un Seigneur
C'est scandaleux !
Un Bourgeois
C'est vexatoire !
Un Page
Ce qu'on s'amuse !
Parterre
Kss ! - Montfleury ! - Cyrano !
Cyrano de Bergerac
Silence !
Parterre
Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !
Cyrano de Bergerac
Je vous...
Un Page
Miâou !
Silence.
Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse.
La main à son épée.
Cyrano de Bergerac
Je vous ordonne de vous taire ! Et j'adresse un défi collectif au parterre ! - J'inscris les noms ! - Approchez-vous, jeunes héros ! Chacun son tour ! Je vais donner des numéros ! - Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ? Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste, Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit ! - Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt. La pudeur vous défend de voir ma lame nue ? Pas un nom ? - Pas un doigt ? - C'est bien. Je continue. Donc, je désire voir le théâtre guéri De cette fluxion. Sinon... Le bistouri !
Montfleury
Je...
Cyrano de Bergerac
Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune ! Vous vous éclipserez à la troisième.
Parterre
Ah ?...
Cyrano de Bergerac
Une !
Montfleury
Je...
Une Voix
Restez !
Parterre
Restera... restera pas...
Montfleury
Je crois, Messieurs...
Cyrano de Bergerac
Deux !
Montfleury
Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que...
Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, et sifflets de huées.
Cyrano de Bergerac
Trois !
Salle
Hu ! ... hu ! ... Lâche ! ... Reviens ! ...
Cyrano de Bergerac
Qu'il revienne, s'il ose !
Bellerose s'avance et salue.
Un Bourgeois
L'orateur de la troupe !
Loges
Ah !... Voilà Bellerose !
Bellerose
Nobles seigneurs...
Parterre
Non ! Non ! Jodelet !
Jodelet
Tas de veaux !
Parterre
Ah ! Ah ! Bravo ! Très bien ! Bravo !
Jodelet
Pas de bravos ! Le gros tragédien dont vous aimez le ventre S'est senti...
Parterre
C'est un lâche !
Jodelet
Il dut sortir !
Parterre
Qu'il rentre !
Uns
Non !
Autres
Si !
à Cyrano
Un Jeune Homme
Mais à la fin, monsieur, quelle raison Avez-vous de haïr Montfleury ?
Cyrano de Bergerac
Jeune oison, J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule. Primo : c'est un acteur déplorable, qui gueule, Et qui soulève avec des han ! De porteur d'eau, Le vers qu'il faut laisser s'envoler ! - Secundo : Est mon secret...
derrière lui
Vieux Bourgeois
Mais vous nous privez sans scrupule De la Clorise ! Je m'entête...
Cyrano de Bergerac
Vieille mule, Les vers du vieux Baro valant moins que zéro, J'interromps sans remords !
dans les loges
Précieuses
Ha ! - Ho ! - Notre Baro ! Ma chère ! - Peut-on dire ? ... Ah ! Dieu ! ...
Cyrano de Bergerac
Belles personnes, Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes De rêve, d'un sourire enchantez un trépas, Inspirez-nous des vers... mais ne les jugez pas !
Bellerose
Et l'argent qu'il va falloir rendre !
Il se lève, et lançant un sac sur la scène.
Cyrano de Bergerac
Bellerose, Vous avez dit la seule intelligente chose ! Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !
Salle
Ah ! ... Oh ! ...
Jodelet
À ce prix-là, monsieur, je t'autorise À venir chaque jour empêcher la Clorise ! ...
Salle
Hu !... Hu !...
Jodelet
Dussions-nous même ensemble être hués ! ...
Bellerose
Il faut évacuer la salle !...
On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.
Jodelet
Évacuez ! ...
Le Bret
C'est fou ! ...
Un Fâcheux
Le comédien Montfleury ! Quel scandale ! Mais il est protégé par le duc de Candale ! Avez-vous un patron ?
Cyrano de Bergerac
Non !
Un Fâcheux
Vous n'avez pas ? ...
Cyrano de Bergerac
Non !
Un Fâcheux
Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ? ...
La main à son épée.
Cyrano de Bergerac
Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? Non, pas de protecteur... mais une protectrice !
Un Fâcheux
Mais vous allez quitter la ville ?
Cyrano de Bergerac
C'est selon.
Un Fâcheux
Mais le duc de Candale a le bras long !
Montrant son épée.
Cyrano de Bergerac
Moins long Que n'est le mien... Quand je lui mets cette rallonge !
Un Fâcheux
Mais vous ne songez pas à prétendre...
Cyrano de Bergerac
J'y songe.
Un Fâcheux
Mais...
Cyrano de Bergerac
Tournez les talons, maintenant.
Un Fâcheux
Mais...
Cyrano de Bergerac
Tournez ! - Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.
Un Fâcheux
Je...
Cyrano de Bergerac
Qu'a-t-il d'étonnant ?
Un Fâcheux
Votre Grâce se trompe...
Cyrano de Bergerac
Est-il mol et ballant, Monsieur, comme une trompe ? ...
Un Fâcheux
Je n'ai pas...
Cyrano de Bergerac
Ou crochu comme un bec de hibou ?
Un Fâcheux
Je...
Cyrano de Bergerac
Y distingue-t-on une verrue au bout ?
Un Fâcheux
Mais...
Cyrano de Bergerac
Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ? Qu'a-t-il d'hétéroclite ?
Un Fâcheux
Oh ! ...
Cyrano de Bergerac
Est-ce un phénomène ?
Un Fâcheux
Mais d'y porter les yeux, j'avais su me garder !
Cyrano de Bergerac
Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?
Un Fâcheux
J'avais...
Cyrano de Bergerac
Il vous dégoûte alors ?
Un Fâcheux
Monsieur...
Cyrano de Bergerac
Malsaine Vous semble sa couleur ?
Un Fâcheux
Monsieur !
Cyrano de Bergerac
Sa forme, obscène ?
Un Fâcheux
Mais du tout ! ...
Cyrano de Bergerac
Pourquoi donc prendre un air dénigrant ? - Peut-être que Monsieur le trouve un peu trop grand ?
Un Fâcheux
Je le trouve petit, tout petit, minuscule !
Cyrano de Bergerac
Hein ? Comment ? M'accuser d'un pareil ridicule ? Petit, mon nez ? Holà !
Un Fâcheux
Ciel !
Il le soufflette.
Cyrano de Bergerac
Énorme, mon nez ! - Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, Libéral, courageux, tel que je suis, et tel Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, Déplorable maraud ! Car la face sans gloire Que va chercher ma main en haut de votre col, Est aussi dénuée...
Un Fâcheux
Aï[e] !
Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.
Cyrano de Bergerac
De fierté, d'envol, De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle, De somptuosité, de Nez enfin, que celle... Que va chercher ma botte au bas de votre dos !
Un Fâcheux
Au secours ! À la garde !
Cyrano de Bergerac
Avis donc aux badauds Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, Et si le plaisantin est noble, mon usage Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !
Comte de Guiche
Mais à la fin il nous ennuie !
De Valvert
Il fanfaronne !
Comte de Guiche
Personne ne va donc lui répondre ? ...
Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air fat.
Vicomte
Personne ? Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits ! ... Vous.... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.
Cyrano de Bergerac
Très.
Vicomte
Ha !
Cyrano de Bergerac
C'est tout ? ...
Vicomte
Mais...
Cyrano de Bergerac
Ah ! Non ! C'est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire... Oh ! Dieu ! ... bien des choses en somme... En variant le ton, - par exemple, tenez : Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez, Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse ! » Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! » Descriptif : « C'est un roc ! ... c'est un pic ! ... c'est un cap ! Que dis-je, c'est un cap ? ... C'est une péninsule ! » Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ? D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? » Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux Que paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? » Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, La vapeur du tabac vous sort-elle du nez Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ? » Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! » Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! » Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane Appelle Hippocampéléphantocamélos Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! » Cavalier : « Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode ! » Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral, T'enrhumer tout entier, excepté le mistral ! » Dramatique : « C'est la Mer Rouge quand il saigne ! » Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! » Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? » Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? » Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue ! » Campagnard : « Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain ! » Militaire : « Pointez contre cavalerie ! » Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! » Enfin parodiant Pyrame en un sanglot : « Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître ! » - Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot ! Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, Me servir toutes ces folles plaisanteries, Que vous n'en eussiez pas articulé le quart De la moitié du commencement d'une, car Je me les sers moi-même, avec assez de verve, Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.
Comte de Guiche
Vicomte, laissez donc !
Vicomte
Ces grands airs arrogants ! Un hobereau qui... qui... n'a même pas de gants ! Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !
Cyrano de Bergerac
Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet, Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ; Je ne sortirais pas avec, par négligence, Un affront pas très bien lavé, la conscience Jaune encore de sommeil dans le coin de son oeil, Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil. Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise, Empanaché d'indépendance et de franchise ; Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset, Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, Je fais, en traversant les groupes et les ronds, Sonner les vérités comme des éperons.
Vicomte
Mais, monsieur...
Cyrano de Bergerac
Je n'ai pas de gants ? ... La belle affaire ! Il m'en restait un seul d'une très vieille paire ! - Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.
Vicomte
Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule.
Rires.
Cyrano de Bergerac
Ah ? ... Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule De Bergerac.
Vicomte
Bouffon !
Cyrano de Bergerac
Ay ! ...
Vicomte
Qu'est-ce encor qu'il dit ?
Cyrano de Bergerac
Il faut la remuer car elle s'engourdit... - Ce que c'est que de la laisser inoccupée ! - Ay ! ...
Vicomte
Qu'avez-vous ?
Cyrano de Bergerac
J'ai des fourmis dans mon épée !
Vicomte
Soit !
Cyrano de Bergerac
Je vais vous donner un petit coup charmant.
Vicomte
Poète !...
Cyrano de Bergerac
Oui, Monsieur, poète ! Et tellement, Qu'en ferraillant je vais - hop ! - à l improvisade, Vous composer une ballade.
Vicomte
Une ballade ?
Cyrano de Bergerac
Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?
Vicomte
Mais...
Cyrano de Bergerac
La ballade, donc, se compose de trois Couplets de huit vers...
Vicomte
Oh !
Cyrano de Bergerac
Et d'un envoi de quatre...
Vicomte
Vous...
Cyrano de Bergerac
Je vais tout ensemble en faire une et me battre, Et vous toucher, Monsieur, au dernier vers.
Vicomte
Non !
Déclamant.
Cyrano de Bergerac
Non ? « Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! »
Vicomte
Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?
Cyrano de Bergerac
C'est le titre.
Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. À droite, De Guiche et ses gentilshommes. À gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.
Salle
Place ! - Très amusant ! - Rangez-vous ! - Pas de bruits !
Il fait ce qu'il dit, à mesure.
Premiers engagements de fer.
Il annonce solennellement :
Se fendant.
Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.
Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emmènent.
Cyrano de Bergerac
Attendez ! ... je choisis mes rimes... Là, j'y suis. Je jette avec grâce mon feutre, je fais lentement l'abandon Du grand manteau qui me calfeutre, Et je tire mon espadon, Élégant comme Céladon, Agile comme Scaramouche, Je vous préviens, cher Myrmidon, Qu'à la fin de l'envoi, je touche ! Vous auriez bien dû rester neutre ; Où vais-je vous larder, dindon ? ... Dans le flanc, sous votre maheutre ? ... Au coeur, sous votre bleu cordon ? ... - Les coquilles tintent, ding-don ! Ma pointe voltige : une mouche ! Décidément... c'est au bedon, Qu'à la fin de l'envoi, je touche. Il me manque une rime en eutre... Vous rompez, plus blanc qu'amidon ? C'est pour me fournir le mot pleutre ! - Tac ! Je pare la pointe dont Vous espériez me faire don : - J'ouvre la ligne,- je la bouche... Tiens bien ta broche, Laridon ! À la fin de l'envoi, je touche. Prince, demande à Dieu pardon ! Je quarte du pied, j'escarmouche, Je coupe, je feinte... Hé ! Là donc À la fin de l'envoi, je touche.
Foule
Ah ! ...
Un Cheveau-Léger
Superbe !
Une Femme
Joli !
Ragueneau
Pharamineux !
Un Marquis
Nouveau ! ...
Bousculade autour de Cyrano. On entend.
Le Bret
Insensé ! ... Compliments... félicite... bravo...
Voix De Femme
C'est un héros !...
Il s'éloigne.
Un Mousquetaire
Monsieur, voulez-vous me permettre ? ... C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître ; J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant ! ...
Cyrano de Bergerac
Comment s'appelle donc ce monsieur ?
Cuigy
D Artagnan.
Le Bret
Ça, causons ! ...
À Bellerose.
Cyrano de Bergerac
Laisse un peu sortir cette cohue... Je peux rester ?
On entend des cris au dehors.
Bellerose
Mais oui ! ...
Jodelet
C'est Montfleury qu'on hue !
Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles.
Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.
Bellerose
Sic transit !... Balayez. Fermez. N'éteignez pas. Nous allons revenir après notre repas, Répéter pour demain une nouvelle farce.
Le Portier
Vous ne dînez donc pas ?
Le portier se retire.
Cyrano de Bergerac
Moi ? ... Non.
Le Bret
Parce que ?
Changeant de ton, en voyant que le portier est loin.
Cyrano de Bergerac
Parce... Que je n'ai pas d'argent ! ...
Le Bret
Comment ! Le sac d'écus ? ...
Cyrano de Bergerac
Pension paternelle, en un jour, tu vécus !
Le Bret
Pour vivre tout un mois, alors ? ...
Cyrano de Bergerac
Rien ne me reste.
Le Bret
Jeter ce sac, quelle sottise !
Cyrano de Bergerac
Mais quel geste ! ...
Cyrano et le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée.
Montrant le buffet.
Avec élan.
La Distributrice
Hum ! ... Monsieur... Vous savoir jeûner... le coeur me fend... J'ai là tout ce qu'il faut... Prenez !
Il va au buffet et choisit.
Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain.
Elle veut y verser du vin, il l'arrête.
Il rend l'autre moitié.
Cyrano de Bergerac
Ma chère enfant, Encor que mon orgueil de Gascon m'interdise D'accepter de vos doigts la moindre friandise, J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, Et j'accepterais donc... Oh ! Peu de chose ! - Un grain De ce raisin... Un seul ! ... Ce verre d'eau... Limpide ! - Et la moitié d'un macaron !
Le Bret
Mais c'est stupide !
La Distributrice
Oh ! Quelque chose encor !
Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.
Cyrano de Bergerac
Oui. La main à baiser.
Révérence.
Elle sort.
La Distributrice
Merci, Monsieur. Bonsoir.
Scène 5
Cyrano de Bergerac, Le Bret, Le Portier
Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron.
... le verre d'eau.
... le grain de raisin.
Il s'assied.
Mangeant.
Cyrano de Bergerac
Je t'écoute causer. Dîner ! ... Boisson ! ... Dessert ! ... Là, je me mets à table ! - Ah ! ... j'avais une faim, mon cher, épouvantable ! - Tu disais ?
Le Bret
Que ces fats aux grands airs belliqueux Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux ! ... Va consulter des gens de bon sens, et t'informe De l'effet qu'a produit ton algarade.
Cyrano de Bergerac
Énorme.
Le Bret
Le Cardinal...
Cyrano de Bergerac
Il était là, le Cardinal ?
Le Bret
A dû trouver cela...
Cyrano de Bergerac
Mais très original.
Le Bret
Pourtant...
Cyrano de Bergerac
C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.
Le Bret
Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !
Cyrano de Bergerac
Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?
Le Bret
Quarante-huit. Sans compter les femmes.
Cyrano de Bergerac
Voyons, compte !
Le Bret
Montfleury, le bourgeois, De Guiche, le vicomte, Baro, l'Académie...
Cyrano de Bergerac
Assez ! Tu me ravis !
Le Bret
Mais où te mènera la façon dont tu vis ? Quel système est le tien ?
Cyrano de Bergerac
J'errais dans un méandre ; J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ; J'ai pris...
Le Bret
Lequel ?
Cyrano de Bergerac
Mais le plus simple, de beaucoup. J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !
Le Bret
Soit ! - Mais enfin, à moi, le motif de ta haine Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !
Cyrano de Bergerac
Ce Silène, Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril, Pour les femmes encor se croit un doux péril, Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille, Des yeux de carpes avec ses gros yeux de grenouilles ! ... Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir, De poser son regard, sur celle... Oh ! J'ai cru voir Glisser sur une fleur une longue limace !
Le Bret
Hein ? Comment ? Serait-il possible ? ...
Changement de ton et gravement.
Cyrano de Bergerac
Que j'aimasse ? ... J'aime.
Le Bret
Et peut-on savoir ? Tu ne m'as jamais dit ? ...
Cyrano de Bergerac
Qui j'aime ? ... Réfléchis, voyons. Il m'interdit Le rêve d'être aimé même par une laide, Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède ; Alors moi, j'aime qui ? ... Mais cela va de soi ! J'aime - mais c'est forcé ! - la plus belle qui soit !
Le Bret
La plus belle ? ...
Avec accablement.
Cyrano de Bergerac
Tout simplement, qui soit au monde ! La plus brillante, la plus fine, La plus blonde !
Le Bret
Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ? ...
Cyrano de Bergerac
Un danger Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer. Un piège de nature, une rose muscade Dans laquelle l'amour se tient en embuscade ! Qui connaît son sourire a connu le parfait. Elle fait de la grâce avec rien, elle fait Tenir tout le divin dans un geste quelconque, Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque, Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !...
Le Bret
Sapristi ! Je comprends. C'est clair !
Cyrano de Bergerac
C'est diaphane.
Le Bret
Magdeleine Robin, ta cousine !
Cyrano de Bergerac
Oui, - Roxane.
Le Bret
Eh bien ! Mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui ! Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !
Cyrano de Bergerac
Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance Pourrait bien me laisser cette protubérance ! Oh ! Je ne me fais pas d'illusion ! - Parbleu, Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu ; J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume ; Avec mon pauvre grand diable de nez je hume L'avril ; je suis des yeux, sous un rayon d'argent, Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune, Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, Je m'exalte, j'oublie... et j'aperçois soudain L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !
Le Bret
Mon ami !...
Cyrano de Bergerac
Mon ami, j'ai de mauvaises heures ! De me sentir si laid, parfois, tout seul...
Le Bret
Tu pleures ?
Cyrano de Bergerac
Ah ! Non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, Si le long de ce nez une larme coulait ! Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître, La divine beauté des larmes se commettre Avec tant de laideur grossière !... Vois-tu bien, Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, Une seule, par moi, fût ridiculisée !...
Le Bret
Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !
Cyrano de Bergerac
Non ! J'aime Cléopâtre : ai-je l'air d'un César ? J'adore Bérénice : ai-je l'aspect d'un Tite ?
Le Bret
Mais ton courage ! Ton esprit ! - Cette petite Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas, Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !
Cyrano de Bergerac
C'est vrai !
Le Bret
Hé, bien ! Alors ?... Mais, Roxane, elle-même, Toute blême a suivi ton duel !...
Cyrano de Bergerac
Toute blême ?
Le Bret
Son coeur et son esprit déjà sont étonnés ! Ose, et lui parle, afin...
Cyrano de Bergerac
Qu'elle me rie au nez ? Non ! - C'est la seule chose au monde que je craigne !
Le Portier
Monsieur, on vous demande...
Cyrano de Bergerac
Ah ! Mon Dieu ! Sa Duègne !
Scène 6
La Duègne, Cyrano de Bergerac
La Duègne
De son vaillant cousin on désire savoir Où l'on peut, en secret, le voir.
Cyrano de Bergerac
Me voir ?
La Duègne
Vous voir. - On a des choses à vous dire.
Cyrano de Bergerac
Des ?...
La Duègne
Des choses !
Cyrano de Bergerac
Ah ! Mon Dieu !
La Duègne
L'on ira, demain, aux primes roses D'aurore, - ouïr la messe à Saint-Roch.
Cyrano de Bergerac
Ah ! Mon Dieu !
La Duègne
En sortant, où peut-on entrer, causer un peu ?
Cyrano de Bergerac
Où ?... Je... Ah ! Mon Dieu !...
La Duègne
Dites vite.
Cyrano de Bergerac
Je cherche !...
La Duègne
Où ?...
Cyrano de Bergerac
Chez... chez... Ragueneau... le pâtissier...
La Duègne
Il perche ?
Cyrano de Bergerac
Dans la rue - Ah ! Mon Dieu, mon Dieu ! - Saint-Honoré !...
La Duègne
On ira. Soyez-y. Sept heures.
La Duègne sort.
Cyrano de Bergerac
J'y serai.
Scène 7
Cyrano de Bergerac, Le Bret, Une Voix, Cuigy, Brisaille, Lignière, Une Comédienne, Toutes Les Femmes, Jodelet, Tous
Cyrano de Bergerac
Moi !... D'elle !... Un rendez-vous !...
Le Bret
Eh bien ! Tu n'es plus triste ?
Cyrano de Bergerac
Ah ! Pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !
Le Bret
Maintenant, tu vas être calme ?
Il crie à tue-tête.
Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et de comédiennes s'agitent, chuchotent : on commence à répéter. Les violons ont repris leur place.
Cyrano de Bergerac
Maintenant... Mais je vais être frénétique et fulminant ! Il me faut une armée entière à déconfire ! J'ai dix coeurs ; j'ai vingt bras ; il ne peut me suffire De pourfendre des nains... Il me faut des géants !
Une Voix
Hé ! Pst ! Là-bas ! Silence ! On répète céans !
Il remonte ; par la grande porte du fond ; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.
Cyrano de Bergerac
Nous partons !
Cuigy
Cyrano !
Cyrano de Bergerac
Qu'est-ce ?
Cuigy
Une énorme grive Qu'on t'apporte !
Cyrano de Bergerac
Lignière !... hé, qu'est-ce qui t'arrive ?
Cuigy
Il te cherche !
Brisaille
Il ne peut rentrer chez lui !
Cyrano de Bergerac
Pourquoi ?
Lignière
Ce billet m'avertit... cent hommes contre moi... À cause de... chanson... grand danger me menace... Porte de Nesle... Il faut, pour rentrer, que j'y passe... Permets-moi donc d'aller coucher sous... sous ton toit !
Cyrano de Bergerac
Cent hommes, m'as-tu dis ? Tu coucheras chez toi !
Lignière
Mais...
Lignière saisit précipitamment la lanterne.
Aux officiers.
Cyrano de Bergerac
Prends cette lanterne !... Et marche ! - Je te jure Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !... Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !
Cuigy
Mais cent hommes !...
Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans leurs divers costumes.
Cyrano de Bergerac
Ce soir, il ne m'en faut pas moins !
Le Bret
Mais pourquoi protéger...
Cyrano de Bergerac
Voilà Le Bret qui grogne !
Le Bret
Cet ivrogne banal ?...
Cyrano de Bergerac
Parce que cet ivrogne, Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli, Fit quelque chose un jour de tout à fait joli Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite, Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier, Se pencha sur sa conque et le but tout entier !...
Une Comédienne
Tiens, c'est gentil, cela !
Cyrano de Bergerac
N'est-ce pas, la soubrette ?
Une Comédienne
Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?
Aux officiers.
Cyrano de Bergerac
Marchons. Et vous, messieurs, en me voyant charger, Ne me secondez pas, quel que soit le danger !
Une Comédienne
Oh ! Mais moi je vais voir !
Cyrano de Bergerac
Venez !...
Une Comédienne
Viens-tu Cassandre ?...
Cyrano de Bergerac
Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre, Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol, La farce italienne à ce drame espagnol, Et sur son ronflement tintant un bruit fantasque, L'entourer de grelots comme un tambour de basque !...
sautant de joie
Toutes Les Femmes
Bravo ! - Vite, une mante ! - Un capuchon !
Jodelet
Allons !
Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux flambeaux.
Il se place comme il dit.
Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque lunaire paraît.
Cyrano de Bergerac
Vous nous jouerez un air, messieurs les violons ! Bravo ! Des officiers, des femmes en costume, Et vingt pas en avant... Moi, tout seul, sous la plume Que la gloire elle-même à ce feutre piqua, Fier comme un Scipion triplement Nasica !... - C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte ! On y est ?... Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte ! Ah !... Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ; Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ; Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ; Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine, Comme un mystérieux et magique miroir, Tremble... Et vous allez voir ce que vous allez voir !
Tous
À la porte de Nesle !
Se retournant avant de sortir, à la soubrette.
Il tire l'épée et, tranquillement.
Il sort. Le cortège, - Lignière zigzaguant en tête, - puis les comédiennes aux bras des officiers, - puis les comédiens gambadant, - se met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.
Cyrano de Bergerac
À la porte de Nesle ! Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ? C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !
Acte II
Scène 1
Premier Pâtissier, Deuxième Pâtissier, Troisième Pâtissier, Quatrième Pâtissier, Cinquième Pâtissier, Ragueneau, Cuisinier, Apprenti, Lise
Ragueneau, à la petite table, écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.
apportant une pièce montée
Premier Pâtissier
Fruits en nougat !
apportant un plat
Deuxième Pâtissier
Flan !
apportant un rôti paré de plumes
Troisième Pâtissier
Paon !
apportant une plaque de gâteaux
Quatrième Pâtissier
Roinsoles !
apportant une sorte de terrine
Cinquième Pâtissier
Boeuf en daube !
Il se lève. - À un cuisinier.
Ragueneau
Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube ! Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! L'heure du luth viendra, - c'est l'heure du fourneau ! Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !
Cuisinier
De combien ?
Il passe.
Ragueneau
De trois pieds.
Cuisinier
Hein !
Premier Pâtissier
La tarte !
Deuxième Pâtissier
La tourte !
À un pâtissier, lui montrant des pains.
À un autre, lui montrant un pâté inachevé.
À un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles.
Un autre apprenti, s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette.
Il découvre un plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.
Ragueneau
Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments ! Vous avez mal placé la fente de ces miches Au milieu la césure, - entre les hémistiches ! À ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit... Et toi, sur cette broche interminable, toi, Le modeste poulet et la dinde superbe, Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe Alternait les grands vers avec les plus petits, Et fais tourner au feu des strophes de rôtis ! Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire Ceci, qui vous plaira, je l'espère.
Ragueneau
Une lyre !
Apprenti
En pâte de brioche.
Ragueneau
Avec des fruits confits !
Apprenti
Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.
Apercevant Lise qui entre.
À Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné.
Ragueneau
Va boire à ma santé ! Chut ! Ma femme ! Circule, Et cache cet argent ! C'est beau ?
Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.
Lise
C'est ridicule !
Il les regarde.
Ragueneau
Des sacs ?... Bon. Merci. Ciel ! Mes livres vénérés ! Les vers de mes amis ! Déchirés ! Démembrés ! Pour en faire des sacs à mettre des croquantes... Ah ! Vous renouvelez Orphée et les bacchantes !
Lise
Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment Ce que laissent ici, pour unique paiement, Vos méchants écriveurs de lignes inégales !
Ragueneau
Fourmi !... n'insulte pas ces divines cigales !
Lise
Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami, Vous ne m'appeliez pas bacchante, - ni fourmi !
Ragueneau
Avec des vers, faire cela !
Lise
Pas autre chose.
Ragueneau
Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?
Scène 2
Ragueneau, Premier Enfant, Deuxième Enfant, Lise
Ragueneau
Vous désirez, petits ?
Premier Enfant
Trois pâtés.
Ragueneau
Là, bien roux... Et bien chauds.
Deuxième Enfant
S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?
Aux enfants.
Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit.
Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les pâtés, il lit.
Même jeu.
Ragueneau
Hélas ! Un de mes sacs ! Que je les enveloppe ?... « Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope... » Pas celui-ci !... « Le blond Phoebus... » Pas celui-là !
Lise
Eh bien ! Qu'attendez-vous ?
Il en prend un troisième et se résigne.
Ragueneau
Voilà, voilà, voilà ! Le sonnet à Philis !... Mais c'est dur tout de même !
Haussant les épaules.
Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.
Lise
C'est heureux qu'il se soit décidé ! Nicodème !
Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant.
Cyrano entre brusquement.
Ragueneau
Pst !... Petits !... Rendez-moi le sonnet à Philis, Au lieu de trois pâtés je vous en donne six. « Philis !... » Sur ce doux nom, une tache de beurre !... « Philis !... »
Scène 3
Cyrano de Bergerac, Ragueneau, Lise, Un Mousquetaire
Cyrano de Bergerac
Quelle heure est-il ?
Ragueneau
Six heures.
Il va et vient dans la boutique.
Cyrano de Bergerac
Dans une heure !
Ragueneau
Bravo ? J'ai vu...
Cyrano de Bergerac
Quoi donc !
Ragueneau
Votre combat !...
Cyrano de Bergerac
Lequel ?
Ragueneau
Celui de l'Hôtel de Bourgogne !
Cyrano de Bergerac
Ah !... Le duel !...
Ragueneau
Oui, le duel en vers !...
Lise
Il en a plein la bouche !
Cyrano de Bergerac
Allons ! Tant mieux !
Avec un enthousiasme croissant.
Ragueneau
« À la fin de l'envoi, je touche !... À la fin de l'envoi, je touche !... » Que c'est beau ! « À la fin de l'envoi... »
Cyrano de Bergerac
Quelle heure Ragueneau ?
Il se relève.
Ragueneau
Six heures cinq !... « ...Je touche ! » ... Oh ! Faire une ballade
Lise
Qu'avez-vous à la main ?
Cyrano de Bergerac
Rien. Une estafilade.
Ragueneau
Courûtes-vous quelque péril ?
Cyrano de Bergerac
Aucun péril.
Lise
Je crois que vous mentez !
Changeant de ton.
Cyrano de Bergerac
Mon nez remuerait-il ? Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme ! J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme, Vous nous laisserez seuls.
Ragueneau
C'est que je ne peux pas ; Mes rimeurs vont venir...
Lise
Pour leur premier repas.
Cyrano de Bergerac
Tu les éloigneras quand je te ferai signe... L'heure ?
Ragueneau
Six heures dix.
Cyrano de Bergerac
Une plume ?...
Ragueneau
De cygne.
Lise remonte vivement vers lui.
Un Mousquetaire
Salut !
Cyrano de Bergerac
Qu'est-ce ?
Ragueneau
Un ami de ma femme. Un guerrier Terrible, - à ce qu'il dit !...
À lui-même.
Jetant la plume.
À Ragueneau.
Cyrano de Bergerac
Chut !... Écrire, - plier, - Lui donner, - me sauver... Lâche !... Mais que je meure, Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot... L'heure ?
Ragueneau
Six et quart !...
Il reprend la plume.
Il écrit. Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes maigres et hésitantes.
Cyrano de Bergerac
...un seul mot de tous ceux que j'ai là ! Tandis qu'en écrivant... Eh bien ! Écrivons-la, Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête, Et que mettant mon âme à côté du papier, Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.
Scène 4
Lise, Premier Poète, Deuxième Poète, Troisième Poète, Quatrième Poète, Cinquième Poète, Ragueneau, Cyrano de Bergerac, Mousquetaire, Les Poètes, Un Poète
Lise
Les voici vos crottés !
entrant, à Ragueneau
Premier Poète
Confrère !...
de même, lui secouant les mains
Deuxième Poète
Cher confrère !
Il renifle.
Troisième Poète
Aigle des pâtissiers ! Ça sent bon dans votre aire.
Quatrième Poète
Ô Phoebus-Rôtisseur !
Cinquième Poète
Apollon maître-queux !...
Ragueneau
Comme on est tout de suite à son aise avec eux !...
Premier Poète
Nous fûmes retardés par la foule attroupée À la Porte de Nesle !...
Deuxième Poète
Ouverts à coups d'épée, Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !
Il reprend sa lettre.
Cyrano de Bergerac
Huit ?... Tiens, je croyais sept.
Ragueneau
Est-ce que vous savez Le héros du combat ?
Cyrano de Bergerac
Moi ?... Non !
Lise
Et vous ?
se frisant la moustache
Mousquetaire
Peut-être !
Cyrano de Bergerac
Je vous aime...
Premier Poète
Un seul homme, assurait-on, sut mettre Toute une bande en fuite !...
Deuxième Poète
Oh ! C'était curieux ! Des piques, des bâtons jonchaient le sol !...
Cyrano de Bergerac
...vos yeux...
Troisième Poète
On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !
Premier Poète
Sapristi ! Ce dut être féroce...
Cyrano de Bergerac
...vos lèvres...
Premier Poète
Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !
Cyrano de Bergerac
...Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.
Deuxième Poète
Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?
Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint.
Cyrano de Bergerac
... qui vous aime... Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.
Ragueneau
J'ai mis une recette en vers.
Troisième Poète
Oyons ces vers !
Il la décoiffe d'un coup de dent.
Quatrième Poète
Cette brioche a mis son bonnet de travers.
Il happe le morceau de pain d'épice.
Premier Poète
Ce pain d'épice suit le rimeur famélique, De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !
Deuxième Poète
Nous écoutons.
Troisième Poète
Ce chou bave sa crème. Il rit.
Deuxième Poète
Pour la première fois la Lyre me nourrit !
Ragueneau
Une recette en vers...
Deuxième Poète
Tu déjeunes ?
Premier Poète
Tu dînes !
Ragueneau
Comment on fait les tartelettes amandines.
Les Poètes
Exquis ! Délicieux !
Ils remontent vers le fond, en mangeant. Cyrano qui a observé s'avance vers Ragueneau.
s'étouffant
Un Poète
Homph !
Cyrano de Bergerac
Bercés par ta voix, Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?
Ragueneau
Je le vois... Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ; Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, Puisque je satisfais un doux faible que j'ai Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !
Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement.
Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano.
Cyrano de Bergerac
Toi tu me plais !... Hé là, Lise ? Ce capitaine... Vous assiège ?
Lise
Oh ! Mes yeux, d'une oeillade hautaine, Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.
Cyrano de Bergerac
Euh ! Pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.
Lise
Mais...
Cyrano de Bergerac
Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise, Je défends que quelqu'un le ridicoculise.
Lise
Mais...
Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l'horloge.
Cyrano de Bergerac
À bon entendeur...
Lise
Vraiment, vous m'étonnez !... Répondez... sur son nez...
Il s'éloigne vivement, Lise le suit.
Mousquetaire
Sur son nez... sur son nez...
Cyrano de Bergerac
Pst !...
Ragueneau
Nous serons bien mieux par là...
Cyrano de Bergerac
Pst ! Pst !...
Ragueneau
Pour lire Des vers...
Premier Poète
Mais les gâteaux !...
Il sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement, et après avoir fait une rafle de plateaux.
Deuxième Poète
Emportons-les !
Scène 5
Cyrano de Bergerac, La Duègne
Roxane, masquée, suivie de la Duègne, paraît derrière le vitrage. Il ouvre vivement la porte.
Marchant sur la Duègne.
Cyrano de Bergerac
Je tire Ma lettre si je sens seulement qu'il y a Le moindre espoir !... Entrez !... Vous, deux mots duègna !
La Duègne
Quatre.
Cyrano de Bergerac
Êtes-vous gourmande ?
La Duègne
À m'en rendre malade.
Cyrano de Bergerac
Bon. Voici deux sonnets de Monsieur Bensérade...
La Duègne
Heu !...
Cyrano de Bergerac
...que je vous remplis de darioles.
La Duègne
Hou !
Cyrano de Bergerac
Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?
La Duègne
Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.
Cyrano de Bergerac
J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème De Saint-Amand ! Et dans ces vers de Chapelain Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin. - Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?
La Duègne
J'en suis férue !
Cyrano de Bergerac
Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.
La Duègne
Mais...
Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, à une distance respectueuse.
Cyrano de Bergerac
Et ne revenez qu'après avoir fini !
Scène 6
Cyrano de Bergerac, Roxane, La Duègne
Cyrano de Bergerac
Que l'instant entre tous les instants soit béni, Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire Vous venez jusqu'ici pour me dire... me dire ?...
Roxane
Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat, C'est lui qu'un grand seigneur... épris de moi...
Cyrano de Bergerac
De Guiche ?
Roxane
Cherchait à m'imposer... comme mari...
Saluant.
Cyrano de Bergerac
Postiche ? Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux, Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.
Roxane
Puis... je voulais... Mais pour l'aveu que je viens faire, Il faut que je revoie en vous le... presque frère, Avec qui je jouais, dans le parc - près du lac !...
Cyrano de Bergerac
Oui... Vous veniez tous les étés à Bergerac !...
Roxane
Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées...
Cyrano de Bergerac
Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !
Roxane
C'était le temps des jeux...
Cyrano de Bergerac
Des mûrons aigrelets...
Roxane
Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !...
Cyrano de Bergerac
Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine...
Roxane
J'étais jolie, alors ?
Cyrano de Bergerac
Vous n'étiez pas vilaine.
Elle lui prend la main.
Elle s'arrête stupéfaite.
Cyrano veut retirer sa main.
Roxane
Parfois, la main en sang de quelque grimpement, Vous accourriez ! - Alors, jouant à la maman, Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure « Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ? » Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci ! Non ! Montrez-la ! Hein ? À votre âge, encor ! - Où t'es-tu fait cela ?
Cyrano de Bergerac
En jouant, du côté de la Porte de Nesle.
Roxane
Donnez !
Cyrano de Bergerac
Si gentiment ! Si gaiement maternelle !
Roxane
Et, dites-moi, - pendant que j'ôte un peu le sang, - Ils étaient contre vous ?
Cyrano de Bergerac
Oh ! Pas tout à fait cent.
Roxane
Racontez !
Cyrano de Bergerac
Non. Laissez. Mais vous, dites la chose Que vous n'osiez tantôt me dire...
Roxane
À présent j'ose, Car le passé m'encouragea de son parfum ! Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.
Cyrano de Bergerac
Ah !...
Roxane
Qui ne le sait pas d'ailleurs.
Cyrano de Bergerac
Ah !...
Roxane
Pas encore.
Cyrano de Bergerac
Ah !...
Roxane
Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.
Cyrano de Bergerac
Ah !...
Roxane
Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima Timidement, de loin, sans oser le dire...
Cyrano de Bergerac
Ah !...
Roxane
Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. Mais moi j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.
Cyrano de Bergerac
Ah !...
Roxane
Et figurez-vous, tenez, que, justement Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !
Cyrano de Bergerac
Ah !...
Roxane
Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !
Cyrano de Bergerac
Ah !...
Roxane
Il a sur son front de l'esprit, du génie, Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau...
Cyrano de Bergerac
Beau !
Roxane
Quoi ? Qu'avez-vous ?
Il montre sa main, avec un sourire.
Cyrano de Bergerac
Moi, rien... c'est... c'est... C'est ce bobo.
Roxane
Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous dise Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie...
Cyrano de Bergerac
Vous ne vous êtes donc pas parlé ?
Roxane
Nos yeux seuls.
Cyrano de Bergerac
Mais comment savez-vous, alors ?
Roxane
Sous les tilleuls De la place Royale, on cause... Des bavardes M'ont renseignée...
Cyrano de Bergerac
Il est cadet ?
Roxane
Cadet aux gardes.
Cyrano de Bergerac
Son nom ?
Roxane
Baron Christian de Neuvillette.
Cyrano de Bergerac
Hein ?... Il n'est pas aux cadets.
Roxane
Si, depuis ce matin Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.
Cyrano de Bergerac
Vite, Vite, on lance son coeur !... Mais ma pauvre petite...
La Duègne
J'ai fini les gâteaux, Monsieur de Bergerac !
La Duègne disparaît.
Cyrano de Bergerac
Eh bien ! Lisez les vers imprimés sur le sac ! ...Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage, Bel esprit, - si c'était un profane, un sauvage !
Roxane
Non, il a les cheveux d'un héros de d Urfé !
Cyrano de Bergerac
S'il était aussi maldisant que bien coiffé !
Roxane
Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !
Cyrano de Bergerac
Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. - Mais si c'était un sot !...
Roxane
Eh bien ! J'en mourrais, là !
Cyrano de Bergerac
Vous m'avez fait venir pour me dire cela ? Je n'en sens pas très bien l'utilité, Madame.
Roxane
Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme, Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons Dans votre compagnie...
Cyrano de Bergerac
Et que nous provoquons Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ? C'est ce qu'on vous a dit ?
Roxane
Et vous pensez si j'ai Tremblé pour lui !
Cyrano de Bergerac
Non sans raison !
Roxane
Mais j'ai songé Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes, Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes, - J'ai songé : s'il voulait, lui que tous ils craindront...
Cyrano de Bergerac
C'est bien, je défendrai votre petit baron.
Roxane
Oh, n'est-ce pas que vous allez me le défendre ? J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.
Cyrano de Bergerac
Oui, oui.
Roxane
Vous serez son ami ?
Cyrano de Bergerac
Je le serai.
Roxane
Et jamais il n'aura de duel ?
Cyrano de Bergerac
C'est juré.
Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et distraitement.
Elle lui envoie un petit baiser de la main.
Roxane
Oh ! Je vous aime bien. Il faut que je m'en aille. Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !... - Dites-lui qu'il m'écrive. Oh ! Je vous aime !
Cyrano de Bergerac
Oui, oui.
Roxane
Cent hommes contre vous ? Allons, adieu. - Nous sommes De grands amis !
Cyrano de Bergerac
Oui, oui.
Roxane
Qu'il m'écrive ! - Cent hommes ! - Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis. Cent hommes ! Quel courage !
Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe la tête.
Cyrano de Bergerac
Oh ! J'ai fait mieux depuis.
Scène 7
Ragueneau, Cyrano de Bergerac, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Une Voix, Les Cadets, Un Cadet, Un Autre, Troisième Cadet, Plusieurs Gascons, Premier Cadet, Le Bret, Un Bourgeois, Foule, Des Gens, Un Petit Marquis, Un Homme De Lettre, Poète, Quelqu'un, Cuigy, Comte de Guiche, Tous, Brisaille, Cadet, Un Porteur
Ragueneau
Peut-on rentrer ?
Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.
Cyrano de Bergerac
Oui...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Le voilà !
Cyrano de Bergerac
Mon capitaine...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine De mes cadets sont là !...
Cyrano de Bergerac
Mais...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Viens ! On veut te voir !
Cyrano de Bergerac
Non !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Ils boivent en face, à la Croix du Trahoir.
Cyrano de Bergerac
Je...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !
Tumulte au dehors, bruits d'épées et de bottes qui se rapprochent.
Une Voix
Ah ! Sandious !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Les voici qui traversent la rue !...
Les Cadets
Mille dious ! - Capdedious ! - Mordious ! - Pocapdedious !
Ragueneau
Messieurs, vous êtes donc tous de la Gascogne !
Les Cadets
Tous !
à Cyrano
Un Cadet
Bravo !
Cyrano de Bergerac
Baron !
lui secouant les mains
Un Autre
Vivat !
Cyrano de Bergerac
Baron !
Troisième Cadet
Que je t'embrasse !
Cyrano de Bergerac
Baron !...
Plusieurs Gascons
Embrassons-le !
Cyrano de Bergerac
Baron... baron... de grâce...
Ragueneau
Vous êtes tous barons, Messieurs ?
Les Cadets
Tous ?
Ragueneau
Le sont-ils ?...
Premier Cadet
On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !
Le Bret
On te cherche ! Une foule en délire conduite Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite...
Cyrano de Bergerac
Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?...
Le Bret
Si !
Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des carrosses s'arrêtent.
Un Bourgeois
Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !
Le Bret
Et Roxane ?
Cyrano de Bergerac
Tais-toi !
Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.
Foule
Cyrano !...
Ragueneau
Ma boutique Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !
autour de Cyrano
Des Gens
Mon ami... mon ami...
Cyrano de Bergerac
Je n'avais pas hier Tant d'amis !...
Le Bret
Le succès !
accourant, les mains tendues
Un Petit Marquis
Si tu savais, mon cher...
Cyrano de Bergerac
Si tu ?... Tu ?... Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?
Un Autre
Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames Qui là, dans mon carrosse...
Cyrano de Bergerac
Et vous d'abord, à moi, Qui vous présentera ?
Le Bret
Mais qu'as-tu donc ?
Cyrano de Bergerac
Tais-toi !
avec une écritoire
Un Homme De Lettre
Puis-je avoir des détails sur ?...
Cyrano de Bergerac
Non.
Le Bret
C'est Théophraste Renaudot ! L'inventeur de la gazette.
Cyrano de Bergerac
Baste !
Le Bret
Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir ! On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !
s'avançant
Poète
Monsieur...
Cyrano de Bergerac
Encor !
Poète
Je veux faire une pentacrostiche Sur votre nom...
s'avançant encore
Quelqu'un
Monsieur...
Mouvement. On se range. De Guiche paraît escorté d'officiers. Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.
Cyrano de Bergerac
Assez !
Murmure. Tout le monde se range.
Cuigy
Monsieur de Guiche ! Vient de la part du Maréchal de Gassion !
Comte de Guiche
... Qui tient à vous mander son admiration Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.
Tous
Bravo !...
Cyrano de Bergerac
Le maréchal s'y connaît en bravoure.
Comte de Guiche
Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.
Cuigy
De nos yeux.
Le Bret
Mais...
Cyrano de Bergerac
Tais-toi !
Le Bret
Tu parais souffrir !
Sa moustache se hérisse ; il poitrine.
Cyrano de Bergerac
Devant ce monde ?... Moi souffrir ?... Tu vas voir !
Comte de Guiche
Votre carrière abonde De beaux exploits, déjà. - Vous servez chez ces fous De gascons, n'est-ce pas ?
Cyrano de Bergerac
Aux cadets, oui.
Un Cadet
Chez nous !
Comte de Guiche
Ah ! Ah !... Tous ces messieurs à la mine hautaine, Ce sont donc les fameux ?...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Cyrano !
Cyrano de Bergerac
Capitaine ?
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Puisque ma compagnie est, je crois, au complet, Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.
Comte de Guiche
Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne. - Voulez-vous être à moi ?
Cyrano de Bergerac
Non, Monsieur, à personne.
Comte de Guiche
Votre verve amusa mon oncle Richelieu, Hier. Je veux vous servir auprès de lui.
Le Bret
Grand Dieu !
Comte de Guiche
Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?
Le Bret
Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !
Comte de Guiche
Portez-les lui.
Cyrano de Bergerac
Vraiment...
Comte de Guiche
Il est des plus experts. Il vous corrigera seulement quelques vers...
Cyrano de Bergerac
Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule En pensant qu'on y peut changer une virgule.
Comte de Guiche
Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher, Il le paye très cher.
Cyrano de Bergerac
Il le paye moins cher Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime, Je me le paye, en me le chantant à moi-même !
Comte de Guiche
Vous êtes fier.
Cyrano de Bergerac
Vraiment, vous l'avez remarqué ?
Un Cadet
Regarde, Cyrano ! Ce matin, sur le quai, Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes ! Les feutres des fuyards !...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Des dépouilles opimes !
Tous
Ah ! Ah ! Ah !
Cuigy
Celui qui posta ces gueux, ma foi, Doit rager aujourd'hui.
Brisaille
Sait-on qui c'est ?
Les rires s'arrêtent.
Silence gêné.
Comte de Guiche
C'est moi. Je les avais chargés de châtier, - besogne Qu'on ne fait pas soi-même, - un rimailleur ivrogne.
à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres
Cadet
Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras... Un salmis ?
Cyrano de Bergerac
Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?
À Cyrano, violemment.
Comte de Guiche
Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte. Vous, Monsieur !...
Une Voix
Les porteurs de Monseigneur le Comte De Guiche !
Comte de Guiche
... Avez-vous lu Don Quichot ?
Cyrano de Bergerac
Je l'ai lu. Et me découvre au nom de cet hurluberlu.
Comte de Guiche
Veuillez donc méditer alors...
paraissant au fond
Un Porteur
Voici la chaise.
Comte de Guiche
Sur le chapitre des moulins !
Cyrano de Bergerac
Chapitre treize.
Comte de Guiche
Car lorsqu'on les attaque, il arrive souvent...
Cyrano de Bergerac
J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?
Comte de Guiche
Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles Vous lance dans la boue !...
De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.
Cyrano de Bergerac
Ou bien dans les étoiles !
Scène 8
Cyrano de Bergerac, Le Bret
Cyrano de Bergerac
Messieurs... Messieurs... Messieurs...
Le Bret
Ah ! Dans quels jolis draps...
Cyrano de Bergerac
Oh ! Toi ! Tu vas grogner !
Le Bret
Enfin, tu conviendras Qu'assassiner toujours la chance passagère, Devient exagéré.
Cyrano de Bergerac
Hé bien oui, j'exagère !
Le Bret
Ah !
Cyrano de Bergerac
Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi, Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.
Le Bret
Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire La fortune et la gloire...
Cyrano de Bergerac
Et que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? Non, merci. Dédier, comme tous ils le font, Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ?... Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, Et donneur de séné par désir de rhubarbe, Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ? Non, merci ! Se pousser de giron en giron, Devenir un petit grand homme dans un rond, Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! S'aller faire nommer pape par les conciles Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ? Non, merci ! Travailler à se construire un nom Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? Être terrorisé par de vagues gazettes, Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois Dans les petits papiers du Mercure François ? »... Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, Préférer faire une visite qu'un poème, Rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre, Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre, Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers ! Travailler sans souci de gloire ou de fortune, À tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit, Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !
Le Bret
Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable As-tu donc contracté la manie effroyable De te faire toujours, partout, des ennemis ?
Cyrano de Bergerac
À force de vous voir vous faire des amis, Et rire à ces amis dont vous avez des foules, D'une bouche empruntée au derrière des poules ! J'aime raréfier sur mes pas les saluts, Et m'écrie avec joie : un ennemi de plus !
Le Bret
Quelle aberration !
Cyrano de Bergerac
Eh bien ! Oui, c'est mon vice. Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse. Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux Sous la pistolétade excitante des yeux ! Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches Le fiel des envieux et la bave des lâches ! - Vous, la molle amitié dont vous vous entourez, Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine : On y est plus à l'aise... et de moins haute mine, Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi, S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi, La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête La fraise dont l'empois force à lever la tête ; Chaque ennemi de plus est un nouveau godron Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon Car, pareille en tous points à la fraise espagnole, La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !
Le Bret
Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais tout bas, Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !
Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets ; ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a fini par s'asseoir seul à une petite table où Lise le sert.
Cyrano de Bergerac
Tais-toi !
Scène 9
Un Cadet, Cyrano de Bergerac, Cadet, Christian de Neuvillette, Un Autre Cadet, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Premier Cadet, Tous, Ragueneau
Cyrano se retourne.
Un Cadet
Hé ! Cyrano ! Le récit ?
Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.
Cyrano de Bergerac
Tout à l'heure !
Il s'arrête devant la table où est Christian.
Cadet
Le récit du combat ! Ce sera la meilleure Leçon ... pour ce timide apprentif !
Christian de Neuvillette
Apprentif ?
Un Cadet
Oui, septentrional maladif !
Christian de Neuvillette
Maladif ?
Un Cadet
Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose : C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !
Christian de Neuvillette
Qu'est-ce ?
Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.
d'une voix terrible
Un Autre Cadet
Regardez-moi ! M'avez-vous entendu ?
Christian de Neuvillette
Ah ! C'est le...
Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.
Un Cadet
Chut !... Jamais ce mot ne se profère ! Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !
Un Cadet
Deux nasillards par lui furent exterminés Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !
Un Cadet
On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge, La moindre allusion au fatal cartilage !
Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien voir.
Un Autre Cadet
Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !
Christian de Neuvillette
Capitaine !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Monsieur ?
Christian de Neuvillette
Que fait-on quand on trouve Des méridionaux trop vantards ?...
Il lui tourne le dos.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
On leur prouve Qu'on peut être du Nord et courageux.
Christian de Neuvillette
Merci.
Premier Cadet
Maintenant, ton récit !
Tous
Son récit !
Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise.
Cyrano de Bergerac
Mon récit ?... Eh bien ! Donc je marchais tout seul, à leur rencontre. La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger S'étant mis à passer un coton nuager Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde, Il se fit une nuit la plus noire du monde, Et les quais n'étant pas du tout illuminés, Mordious ! On n'y voyait pas plus loin...
Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.
Christian de Neuvillette
Que son nez.
Cyrano de Bergerac
Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?
Un Cadet
C'est un homme Arrivé ce matin.
Cyrano de Bergerac
Ce matin ?
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Il se nomme Le baron de Neuvil...
Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.
Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde.
Il reprend.
Avec un éclat de rage dans la voix.
Il continue d'un ton naturel.
Stupeur. On se rassied en se regardant.
Cyrano de Bergerac
Ah ! C'est bien... Je... Très bien... Je disais donc... Mordious !... que l'on n'y voyait rien. Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince, Qui m'aurait sûrement...
Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.
Christian de Neuvillette
Dans le nez...
Cyrano de Bergerac
Une dent, - Qui m'aurait une dent... et qu'en somme, imprudent, J'allais fourrer...
Christian de Neuvillette
Le nez...
Cyrano de Bergerac
Le doigt... entre l'écorce Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force À me faire donner...
Christian de Neuvillette
Sur le nez...
Cyrano de Bergerac
Sur les doigts. - Mais j'ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois ! Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde, Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte...
Christian de Neuvillette
Une nasarde.
Cyrano de Bergerac
Je la pare et soudain me trouve...
Christian de Neuvillette
Nez à nez...
Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.
Cyrano de Bergerac
Ventre-Saint-Gris ! ... avec cent braillards avinés Qui puaient...
Christian de Neuvillette
À plein nez...
Cyrano de Bergerac
L'oignon et la litharge ! Je bondis, front baissé...
Christian de Neuvillette
Nez au vent !
Cyrano de Bergerac
Et je charge ! J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif ! Quelqu'un m'ajuste : Paf ! Et je riposte...
Christian de Neuvillette
Pif !
Tous les cadets se précipitent vers les portes.
Cyrano de Bergerac
Tonnerre ! Sortez tous !
Un Cadet
C'est le réveil du tigre !
Cyrano de Bergerac
Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !
Un Cadet
Bigre ! On va le retrouver en hachis !
Ragueneau
En hachis ?
Un Cadet
Dans un de vos pâtés !
Ragueneau
Je sens que je blanchis, Et que je m'amollis comme une serviette !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Sortons !
Un Cadet
Il n'en va pas laisser une miette !
Un Cadet
Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !
Ils sont tous sortis, - soit par le fond, soit par les côtés, - quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.
Un Cadet
Quelque chose d'épouvantable !
Scène 10
Cyrano de Bergerac, Christian de Neuvillette
Cyrano de Bergerac
Embrasse-moi !
Christian de Neuvillette
Monsieur...
Cyrano de Bergerac
Brave.
Christian de Neuvillette
Ah çà ! Mais !...
Cyrano de Bergerac
Très brave. Je préfère.
Christian de Neuvillette
Me direz-vous ?...
Cyrano de Bergerac
Embrasse-moi. Je suis son frère.
Christian de Neuvillette
De qui ?
Cyrano de Bergerac
Mais d'elle !
Christian de Neuvillette
Hein ?...
Cyrano de Bergerac
Mais de Roxane !
Christian de Neuvillette
Ciel ! Vous, son frère ?
Cyrano de Bergerac
Ou tout comme : un cousin fraternel.
Christian de Neuvillette
Elle vous a ?...
Cyrano de Bergerac
Tout dit !
Christian de Neuvillette
M'aime-t-elle ?
Cyrano de Bergerac
Peut-être !
Christian de Neuvillette
Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !
Cyrano de Bergerac
Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.
Christian de Neuvillette
Pardonnez-moi...
Cyrano de Bergerac
C'est vrai qu'il est beau, le gredin !
Christian de Neuvillette
Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !
Cyrano de Bergerac
Mais tous ces nez que vous m'avez...
Christian de Neuvillette
Je les retire !
Cyrano de Bergerac
Roxane attend ce soir une lettre...
Christian de Neuvillette
Hélas !
Cyrano de Bergerac
Quoi !
Christian de Neuvillette
C'est me perdre que de cesser de rester coi !
Cyrano de Bergerac
Comment ?
Christian de Neuvillette
Las ! Je suis sot à m'en tuer de honte.
Cyrano de Bergerac
Mais non, tu ne l'es pas puisque tu t'en rends compte. D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.
Christian de Neuvillette
Bah ! On trouve des mots quand on monte à l'assaut ! Oui, j'ai certain esprit facile et militaire, Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. Oh ! Leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés...
Cyrano de Bergerac
Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?
Christian de Neuvillette
Non ! Car je suis de ceux, - je le sais... Et je tremble ! - Qui ne savent parler d'amour.
Cyrano de Bergerac
Tiens !... Il me semble Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler, J'aurais été de ceux qui savent en parler.
Christian de Neuvillette
Oh ! Pouvoir exprimer les choses avec grâce !
Cyrano de Bergerac
Être un joli petit mousquetaire qui passe !
Christian de Neuvillette
Roxane est précieuse et sûrement je vais Désillusionner Roxane !
Cyrano de Bergerac
Si j'avais Pour exprimer mon âme un pareil interprète !
Christian de Neuvillette
Il me faudrait de l'éloquence !
Cyrano de Bergerac
Je t'en prête ! Toi du charme physique et vainqueur, prête m'en : Et faisons à nous deux un héros de roman !
Christian de Neuvillette
Quoi ?
Cyrano de Bergerac
Te sens-tu de force à répéter les choses Que chaque jour je t'apprendrai ?...
Christian de Neuvillette
Tu me proposes ?...
Cyrano de Bergerac
Roxane n'aura pas de désillusion ! Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ? Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !...
Christian de Neuvillette
Mais, Cyrano !...
Cyrano de Bergerac
Christian, veux-tu ?
Christian de Neuvillette
Tu me fais peur !
Cyrano de Bergerac
Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur, Veux-tu que nous fassions - et bientôt tu l'embrases ! - Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?...
Christian de Neuvillette
Tes yeux brillent !...
Cyrano de Bergerac
Veux-tu ?...
Christian de Neuvillette
Quoi ! Cela te ferait Tant de plaisir ?...
Se reprenant, et en artiste.
Cyrano de Bergerac
Cela... Cela m'amuserait ! C'est une expérience à tenter un poète. Veux-tu me compléter et que je te complète ? Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté : Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.
Christian de Neuvillette
Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre ! Je ne pourrai jamais...
Cyrano de Bergerac
Tiens, la voilà, ta lettre !
Christian de Neuvillette
Comment ?
Cyrano de Bergerac
Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.
Christian de Neuvillette
Je...
Cyrano de Bergerac
Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.
Christian de Neuvillette
Vous aviez ?...
Cyrano de Bergerac
Nous avons toujours, nous, dans nos poches, Des épîtres à des Chloris... de nos caboches, Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n'ont Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !... Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ; Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes : Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. Tu verras que je fus dans cette lettre - prends ! - D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère ! - Prends donc, et finissons !
Christian de Neuvillette
N'est-il pas nécessaire De changer quelques mots ? Écrite en divaguant, Ira-t-elle à Roxane ?
Cyrano de Bergerac
Elle ira comme un gant !
Christian de Neuvillette
Mais...
Cyrano de Bergerac
La crédulité de l'amour-propre est telle, Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !
Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.
Christian de Neuvillette
Ah ! Mon ami !
Scène 11
Un Cadet, Les Cadets, Mousquetaire, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Cyrano de Bergerac
Il passe la tête.
Un Cadet
Plus rien... Un silence de mort... Je n'ose regarder... Hein ?
Les Cadets
Ah !... Oh !...
Consternation.
Un Cadet
C'est trop fort !
Mousquetaire
Ouais ?...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Notre démon est doux comme un apôtre ! Quand sur une narine on le frappe, - il tend l'autre ?
Appelant Lise, d'un air triomphant.
Humant l'air avec affectation.
Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence.
Mousquetaire
On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?... - Eh ! Lise ! Tu vas voir ! Oh !... Oh !... C'est surprenant ! Quelle odeur !... Mais monsieur doit l'avoir reniflée ? Qu'est-ce que cela sent ici ?...
Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano ; ils font des culbutes.
Cyrano de Bergerac
La giroflée !
Acte III
Scène 1
Ragueneau, La Duègne, Roxane, Cyrano de Bergerac, Premier Page, Page
Ragueneau
... Et puis, elle est partie avec un mousquetaire ! Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre. Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant, Me vient à sa cousine offrir comme intendant.
La Duègne
Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?
Ragueneau
Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes ! Mars mangeait les gâteaux que laissait Apollon - Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !
La Duègne
Roxane, êtes-vous prête ?... On nous attend !
Roxane
Je passe Une mante !
La Duègne
C'est là qu'on nous attend, en face. Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit. On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.
Ragueneau
Sur le Tendre ?
Criant vers la fenêtre.
La Duègne
Mais oui !... Roxane, il faut descendre, Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !
On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.
Roxane
Je viens !
Cyrano de Bergerac
La ! La ! La ! La !
La Duègne
On nous joue un morceau ?
Cyrano de Bergerac
Je vous dis que la croche est triple, triple sot !
ironique
Premier Page
Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?
Cyrano de Bergerac
Je suis musicien, comme tous les disciples De Gassendi !
jouant et chantant
Page
La ! La !
Cyrano de Bergerac
Je peux continuer !... La ! La ! La ! La !
Roxane
C'est vous ?
Cyrano de Bergerac
Moi qui viens saluer Vos lys, et présenter mes respects à vos ro.....ses !
Elle quitte le balcon.
Roxane
Je descends !
La Duègne
Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?
Aux musiciens.
Les pages remontent pour sortir. - À la Duègne.
Aux pages qui sortent.
À la Duègne.
Cyrano de Bergerac
C'est un pari que j'ai gagné sur d Assoucy. Nous discutions un point de grammaire. - Non ! - Si ! - Quand soudain me montrant ces deux escogriffes Habiles à gratter les cordes de leurs griffes, Et dont il fait toujours son escorte, il me dit : « Je te parie un jour de musique ! » Il perdit. Jusqu'à ce que Phoebus recommence son orbe, J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe, De tout ce que je fais harmonieux témoins !... Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins. Hep !... Allez de ma part jouer une pavane À Montfleury !... Je viens demander à Roxane Ainsi que chaque soir... Jouez longtemps, - et faux ! ...Si l'ami de son coeur est toujours sans défauts ?
Roxane
Ah ! Qu'il est beau, qu'il a d'esprit et que je l'aime !
Cyrano de Bergerac
Christian a tant d'esprit ?...
Roxane
Mon cher, plus que vous-même !
Cyrano de Bergerac
J'y consens.
Roxane
Il ne peut exister à mon goût Plus fin diseur de ces jolis rien qui sont tout. Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ; Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !
Cyrano de Bergerac
Non ?
Roxane
C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont : Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !
Cyrano de Bergerac
Il sait parler du coeur d'une façon experte ?
Roxane
Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !
Cyrano de Bergerac
Il écrit ?
Déclamant.
Triomphante.
Roxane
Mieux encor ! Écoutez donc un peu « Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai !... » Eh bien !
Cyrano de Bergerac
Peuh !...
Roxane
Et ceci : « Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre, Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le vôtre ! »
Cyrano de Bergerac
Tantôt il en a trop et tantôt pas assez. Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur ?...
Roxane
Vous m'agacez ! C'est la jalousie...
Cyrano de Bergerac
Hein !...
Roxane
...d'auteur qui vous dévore ! - Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ? « Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri, Et que si les baisers s'envoyaient par écrit, Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !... »
Se reprenant et avec dédain.
Cyrano de Bergerac
Ha ! Ha ! Ces lignes-là sont... Hé ! Hé ! mais bien mièvres !
Roxane
Et ceci...
Cyrano de Bergerac
Vous savez donc ses lettres par coeur ?
Roxane
Toutes !
Cyrano de Bergerac
Il n'y a pas à dire : c'est flatteur !
Roxane
C'est un maître !
Cyrano de Bergerac
Oh !... Un maître !...
Roxane
Un maître !...
Cyrano de Bergerac
Soit !... Un maître !...
À Cyrano, le poussant vers la maison.
La Duègne
Monsieur de Guiche ! Entrez !... car il vaut mieux, peut-être, Qu'il ne vous trouve pas ici ; cela pourrait Le mettre sur la piste...
Roxane
Oui, de mon cher secret ! Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache ! Il peut dans mes amours donner un coup de hache !
De Guiche paraît.
Cyrano de Bergerac
Bien ! Bien ! Bien !
Scène 2
Roxane, Comte de Guiche, La Duègne
Roxane
Je sortais.
Comte de Guiche
Je viens prendre congé.
Roxane
Vous partez ?
Comte de Guiche
Pour la guerre.
Roxane
Ah !
Comte de Guiche
Ce soir même.
Roxane
Ah !
Comte de Guiche
J'ai Des ordres. On assiège Arras.
Roxane
Ah !... On assiège ?...
Comte de Guiche
Oui... Mon départ a l'air de vous laisser de neige.
Roxane
Oh !...
Comte de Guiche
Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?... Quand ? - Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?
Roxane
Bravo.
Comte de Guiche
Du régiment des gardes.
Roxane
Ah ! Des gardes ?
Comte de Guiche
Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes. Je saurai me venger de lui, là-bas.
Roxane
Comment ! Les gardes vont là-bas ?
Comte de Guiche
Tiens ! C'est mon régiment !
Roxane
Christian !
Comte de Guiche
Qu'avez-vous ?
Roxane
Ce... départ... me désespère ! Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !
Comte de Guiche
Pour la première fois me dire un mot si doux, Le jour de mon départ !
Roxane
Alors, - vous allez vous Venger de mon cousin ?...
Comte de Guiche
On est pour lui ?
Roxane
Non, - contre !
Comte de Guiche
Vous le voyez ?
Roxane
Très peu.
Il cherche le nom.
Comte de Guiche
Partout on le rencontre Avec un des cadets... ce Neu... villen... viller...
Roxane
Un grand ?
Comte de Guiche
Blond.
Roxane
Roux.
Comte de Guiche
Beau !
Roxane
Peuh !
Comte de Guiche
Mais bête.
Changeant de ton.
Roxane
Il en a l'air ! ... Votre vengeance envers Cyrano, - c'est peut-être De l'exposer au feu, qu'il adore ?... Elle est piètre ! Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !
Comte de Guiche
C'est ?...
Roxane
Mais si le régiment, en partant, le laissait Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre, À Paris, bras croisés !... C'est la seule manière, Un homme comme lui, de le faire enrager Vous voulez le punir ? Privez-le de danger.
Comte de Guiche
Une femme ! Une femme ! Il n'y a qu'une femme Pour inventer ce tour !
Roxane
Il se rongera l'âme, Et ses amis les poings, de n'être pas au feu Et vous serez vengé !
Elle sourit.
Comte de Guiche
Vous m'aimez donc un peu ! Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune Une preuve d'amour, Roxane !...
Roxane
C'en est une.
Il en détache un.
Il le met dans sa poche.
Riant.
Comte de Guiche
J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis À chaque compagnie, à l'instant même, hormis... Celui-ci ! C'est celui des cadets. Je le garde. Ah ! Ah ! Ah ! Cyrano !... Son humeur bataillarde !... - Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?...
Roxane
Quelquefois.
Comte de Guiche
Vous m'affolez ! Ce soir - écoutez - oui, je dois Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !... Écoutez. Il y a, près d'ici dans la rue D'Orléans, un couvent fondé par le syndic Des capucins, le Père Athanase. Un laïc N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !... Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large. - Ce sont les capucins qui servent Richelieu Chez lui ; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu. - On me croira parti. Je viendrai sous le masque. Laisse-moi retarder d'un jour, chère fantasque !
Roxane
Mais si cela s'apprend, votre gloire...
Comte de Guiche
Bah !
Roxane
Mais Le siège, Arras...
Comte de Guiche
Tant pis ! Permettez !
Roxane
Non !
Comte de Guiche
Permets !
Roxane
Je dois vous le défendre !
Comte de Guiche
Ah !
À part.
Haut.
Roxane
Partez ! Christian reste. Je vous veux héroïque, - Antoine !
Comte de Guiche
Mot céleste ! Vous aimez donc celui ?...
Roxane
Pour lequel j'ai frémi.
Il lui baise la main.
Comte de Guiche
Je pars ! Êtes-vous contente ?
Il sort.
Roxane
Oui, mon ami !
La Duègne
Oui mon ami !
Elle appelle vers la maison.
Roxane
Taisons ce que je viens de faire Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre ! Cousin !
Scène 3
Roxane, La Duègne, Cyrano de Bergerac, Tous Les Deux
Elle désigne la porte d'en face.
Roxane
Nous allons chez Clomire. Alcandre y doit Parler, et Lysimon !
La Duègne
Oui ! Mais mon petit doigt Dit qu'on va les manquer !
Ils sont arrivé devant la porte de Clomire.
Cyrano de Bergerac
Ne manquez pas ces singes.
Au heurtoir.
Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.
La Duègne
Oh ! Voyez ! Le heurtoir est entouré de linges !... On vous a bâillonné pour que votre métal Ne troublât pas les beaux discours, - petit brutal !
Du seuil, à Cyrano.
Roxane
Entrons !... Si Christian vient, comme je présume, Qu'il m'attende !
Elle se retourne.
Cyrano de Bergerac
Ah !... Sur quoi, selon votre coutume, Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ?
Roxane
Sur...
Cyrano de Bergerac
Sur ?
Roxane
Mais vous serez muet, là-dessus !
Cyrano de Bergerac
Comme un mur.
Roxane
Sur rien !... Je vais lui dire : Allez ! Partez sans bride ! Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !
Cyrano de Bergerac
Bon.
Roxane
Chut !...
Cyrano de Bergerac
Chut !...
Elle rentre et referme la porte.
Roxane
Pas un mot !...
La porte se rouvre et Roxane passe la tête.
Cyrano de Bergerac
En vous remerciant.
Roxane
Il se préparerait !...
Cyrano de Bergerac
Diable, non !...
La porte se ferme.
ensemble
Tous Les Deux
Chut !...
Cyrano de Bergerac
Christian !
Scène 4
Cyrano de Bergerac, Christian de Neuvillette
Cyrano de Bergerac
Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire. Voici l'occasion de se couvrir de gloire. Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon. Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre...
Christian de Neuvillette
Non !
Cyrano de Bergerac
Hein ?
Christian de Neuvillette
Non ! J'attends Roxane ici.
Cyrano de Bergerac
De quel vertige Es-tu frappé ? Viens vite apprendre...
Christian de Neuvillette
Non, te dis-je ! Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours, Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !... C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime ! Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.
Cyrano de Bergerac
Ouais !
Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire.
Christian de Neuvillette
Et qui te dit que je ne saurai pas ?... Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras ! Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables. Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables, Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !... - C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !
Il disparaît derrière le mur du jardin.
Cyrano de Bergerac
Parlez tout seul, Monsieur.
Scène 5
Roxane, La Duègne, Christian de Neuvillette, Cyrano de Bergerac
Roxane
Barthénoïde ! - Alcandre ! - Grémione !...
Elle rentre chez Roxane.
La Duègne
On a manqué le discours sur le Tendre !
Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian.
Elle va à lui.
Roxane
Urimédonte... Adieu !... C'est vous !... Le soir descend. Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant. Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.
Christian de Neuvillette
Je vous aime.
Roxane
Oui, parlez-moi d'amour.
Christian de Neuvillette
Je t'aime.
Roxane
C'est le thème. Brodez, brodez.
Christian de Neuvillette
Je vous...
Roxane
Brodez !
Christian de Neuvillette
Je t'aime tant.
Roxane
Sans doute. Et puis ?
Christian de Neuvillette
Et puis... je serai si content Si vous m'aimiez ! - Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !
Roxane
Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes ! Dites un peu comment vous m'aimez ?...
Christian de Neuvillette
Mais... beaucoup.
Roxane
Oh !... Délabyrinthez vos sentiments !
Christian de Neuvillette
Ton cou ! Je voudrais l'embrasser !...
Roxane
Christian !
Christian de Neuvillette
Je t'aime !
Roxane
Encore !
Christian de Neuvillette
Non, je ne t'aime pas !
Roxane
C'est heureux.
Christian de Neuvillette
Je t'adore !
Roxane
Oh !
Christian de Neuvillette
Oui... Je deviens sot !
Roxane
Et cela me déplaît ! Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.
Christian de Neuvillette
Mais...
Roxane
Allez rassembler votre éloquence en fuite !
Christian de Neuvillette
Je...
Elle va vers la maison.
Roxane
Vous m'aimez, je sais. Adieu.
Christian de Neuvillette
Pas tout de suite ! Je vous dirai...
Roxane
Que vous m'adorez... oui, je sais. Non ! Non ! Allez vous-en !
Elle lui ferme la porte au nez.
Christian de Neuvillette
Mais je...
Cyrano de Bergerac
C'est un succès.
Scène 6
Christian de Neuvillette, Cyrano de Bergerac, Les Pages, Premier Page, Deuxième Page, Roxane
Christian de Neuvillette
Au secours !
Cyrano de Bergerac
Non, Monsieur.
Christian de Neuvillette
Je meurs si je ne rentre En grâce, à l'instant même...
Cyrano de Bergerac
Et comment puis-je, diantre ! Vous faire à l'instant même, apprendre ?...
La fenêtre du balcon s'est éclairée.
Christian de Neuvillette
Oh ! Là, tiens, vois !
Cyrano de Bergerac
Sa fenêtre !
Christian de Neuvillette
Je vais mourir !
Cyrano de Bergerac
Baissez la voix !
Christian de Neuvillette
Mourir !...
Cyrano de Bergerac
La nuit est noire...
Christian de Neuvillette
Eh bien ?
Cyrano de Bergerac
C'est réparable ! Vous ne méritez pas... Mets-toi là, misérable ! Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous... Et je te soufflerai tes mots.
Christian de Neuvillette
Mais...
Cyrano de Bergerac
Taisez-vous !
Les Pages
Hep !
Il leur fait signe de parler bas.
Cyrano de Bergerac
Chut !...
Premier Page
Nous venons de donner la sérénade À Montfleury !...
Cyrano de Bergerac
Allez vous mettre en embuscade L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci ; Et si quelque passant gênant vient par ici, Jouez un air !
Deuxième Page
Quel air, Monsieur le gassendiste ?
Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue. - À Christian.
Cyrano de Bergerac
Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste ! Appelle-la !
Christian de Neuvillette
Roxane !
Cyrano de Bergerac
Attends ! Quelques cailloux.
Roxane
Qui donc m'appelle ?
Christian de Neuvillette
Moi.
Roxane
Qui, moi ?
Christian de Neuvillette
Christian.
Roxane
C'est vous ?
Christian de Neuvillette
Je voudrais vous parler.
Cyrano de Bergerac
Bien. Bien. Presque à voix basse.
Roxane
Non ! Vous parlez trop mal. Allez vous-en !
Christian de Neuvillette
De grâce !...
Roxane
Non ! Vous ne m'aimez plus !
Christian de Neuvillette
M'accuser, - justes dieux ! - De n'aimer plus... quand... j'aime plus !
Roxane
Tiens, mais c'est mieux !
Christian de Neuvillette
L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète... Que ce... cruel marmot prit pour... Barcelonnette !
Roxane
C'est mieux ! - Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !
Christian de Neuvillette
Aussi l'ai-je tenté, mais tentative nulle Ce... nouveau-né, Madame, est un petit... Hercule.
Roxane
C'est mieux !
Christian de Neuvillette
De sorte qu'il... strangula comme rien... Les deux serpents... Orgueil et... Doute.
Roxane
Ah ! C'est très bien. - Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?
Cyrano de Bergerac
Chut ! Cela devient trop difficile !...
Roxane
Aujourd'hui... Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?
Cyrano de Bergerac
C'est qu'il fait nuit, Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.
Roxane
Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.
Cyrano de Bergerac
Ils trouvent tout de suite ? Oh ! Cela va de soi, Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les reçois ; Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite. D'ailleurs vos mots à vous descendent : ils vont plus vite, Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !
Roxane
Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.
Cyrano de Bergerac
De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !
Roxane
Je vous parle en effet d'une vraie altitude !
Cyrano de Bergerac
Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur !
Roxane
Je descends !
Cyrano de Bergerac
Non !
Roxane
Grimpez sur le banc, alors, vite !
Cyrano de Bergerac
Non !
Roxane
Comment... non ?
Cyrano de Bergerac
Laissez un peu que l'on profite... De cette occasion qui s'offre... de pouvoir Se parler doucement, sans se voir.
Roxane
Sans se voir ?
Cyrano de Bergerac
Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine. Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne, J'aperçois la blancheur d'une robe d'été : Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté ! Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes ! Si quelquefois je fus éloquent...
Roxane
Vous le fûtes !
Cyrano de Bergerac
Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti De mon vrai coeur...
Roxane
Pourquoi ?
Cyrano de Bergerac
Parce que... jusqu'ici Je parlais à travers...
Roxane
Quoi ?
Cyrano de Bergerac
... le vertige où tremble Quiconque est sous vos yeux !... Mais ce soir, il me semble... Que je vais vous parler pour la première fois !
Roxane
C'est vrai que vous avez une toute autre voix.
Il s'arrête et, avec égarement.
Cyrano de Bergerac
Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège J'ose être enfin moi-même, et j'ose... Où en étais-je ? Je ne sais... tout ceci, - pardonnez mon émoi, - C'est si délicieux... c'est si nouveau pour moi !
Roxane
Si nouveau ?
Cyrano de Bergerac
Si nouveau... mais oui... d'être sincère : La peur d'être raillé, toujours au coeur me serre...
Roxane
Raillé de quoi ?
Cyrano de Bergerac
Mais de... d'un élan !... Oui, mon coeur Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur : Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !
Roxane
La fleurette a du bon.
Cyrano de Bergerac
Ce soir, dédaignons-la !
Roxane
Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !
Cyrano de Bergerac
Ah ! Si, loin des carquois, des torches et des flèches, On se sauvait un peu vers des choses... plus fraîches ! Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon, Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve En buvant largement à même le grand fleuve !
Roxane
Mais l'esprit ?...
Cyrano de Bergerac
J'en ai fait pour vous faire rester D'abord, mais maintenant ce serait insulter Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, Que de parler comme un billet doux de Voiture ! - Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel Nous désarmer de tout notre artificiel : Je crains tant que parmi notre alchimie exquise Le vrai du sentiment ne se volatilise, Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains, Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !
Roxane
Mais l'esprit ?...
Cyrano de Bergerac
Je le hais, dans l'amour ! C'est un crime Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime ! Le moment vient d'ailleurs inévitablement, - Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment ! - Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe Que chaque joli mot que nous disons rend triste !
Roxane
Eh bien ! Si ce moment est venu pour nous deux, Quels mots me direz-vous ?
Cyrano de Bergerac
Tous ceux, tous ceux, tous ceux Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j'étouffe, Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ; Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot, Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne ! De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé : Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, Pour sortir le matin tu changeas de coiffure ! J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes, Mon regard ébloui pose des taches blondes !
Roxane
Oui, c'est bien de l'amour...
Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.
Cyrano de Bergerac
Certes, ce sentiment Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment De l'amour, il en a toute la fureur triste ! De l'amour, - et pourtant il n'est pas égoïste ! Ah ! Que pour ton bonheur je donnerais le mien, Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien, S'il ne pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice ! - Chaque regard de toi suscite une vertu Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu À comprendre, à présent ? Voyons, te rends-tu compte ? Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?... Oh ! Mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux ! Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous ! C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste, Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux ! Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles ! Car tu trembles ! Car j'ai senti, que tu le veuilles Ou non, le tremblement adoré de ta main Descendre tout le long des branches du jasmin !
Roxane
Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne ! Et tu m'as enivrée !
Cyrano de Bergerac
Alors, que la mort vienne ! Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer ! Je ne demande plus qu'une chose...
Christian de Neuvillette
Un baiser !
Roxane
Hein ?
Cyrano de Bergerac
Oh !
Roxane
Vous demandez ?
À Christian bas.
Cyrano de Bergerac
Oui... je... Tu vas trop vite.
Christian de Neuvillette
Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !
Cyrano de Bergerac
Oui, je... j'ai demandé, c'est vrai... mais justes cieux ! Je comprends que je fus bien trop audacieux.
Roxane
Vous n'insistez pas plus que cela ?
Cyrano de Bergerac
Si ! J'insiste... Sans insister !... Oui, oui ! Votre pudeur s'attriste ! Eh bien ! Mais, ce baiser... ne me l'accordez pas !
Christian de Neuvillette
Pourquoi ?
Cyrano de Bergerac
Tais-toi, Christian !
Roxane
Que dites-vous tout bas ?
Les théorbes se mettent à jouer.
Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont un joue un air folâtre et l'autre un air lugubre.
Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.
Cyrano de Bergerac
Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde ; Je me disais : tais-toi, Christian !... Une seconde !... On vient ! Air triste ? Air gai ?... Quel est donc leur dessein ? Est-ce un homme ? Une femme ? - Ah ! C'est un capucin !
Scène 7
Cyrano de Bergerac, Le Capucin, Christian de Neuvillette
Cyrano de Bergerac
Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?
Le Capucin
Je cherche la maison de madame...
Christian de Neuvillette
Il nous gêne !
Le Capucin
Magdeleine Robin...
Christian de Neuvillette
Que veut-il ?
Cyrano de Bergerac
Par ici ! Tout droit, toujours tout droit...
Il sort.
Le Capucin
Je vais pour vous Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.
Il redescend vers Christian.
Cyrano de Bergerac
Bonne chance ! Mes voeux suivent votre cuculle !
Scène 8
Christian de Neuvillette, Cyrano de Bergerac
Christian de Neuvillette
Obtiens-moi ce baiser !...
Cyrano de Bergerac
Non !
Christian de Neuvillette
Tôt ou tard...
À lui-même.
Bruit de volet qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.
Cyrano de Bergerac
C'est vrai ! Il viendra, ce moment de vertige enivré Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause De ta moustache blonde et de sa lèvre rose ! J'aime mieux que ce soit à cause de...
Scène 9
Roxane, Cyrano de Bergerac, Christian de Neuvillette
Roxane
C'est vous ? Nous parlions de... de... d'un...
Cyrano de Bergerac
Baiser. Le mot est doux ! Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose ; S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ? Ne vous en faites pas un épouvantement N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement, Quitté le badinage et glissé sans alarmes De sourire au soupir, et du soupir aux larmes ! Glissez encore un peu d'insensible façon : Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !
Roxane
Taisez-vous !
Cyrano de Bergerac
Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ? Un serment fait d'un peu plus près, une promesse Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer ; C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, Une communion ayant un goût de fleur, Une façon d'un peu se respirer le coeur, Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !
Roxane
Taisez-vous !
Cyrano de Bergerac
Un baiser, c'est si noble, Madame, Que la reine de France, au plus heureux des lords, En a laissé prendre un, la reine même !
Roxane
Alors !
Cyrano de Bergerac
J'eus comme Buckingham des souffrances muettes, J'adore comme lui la reine que vous êtes, Comme lui je suis triste et fidèle...
Roxane
Et tu es Beau comme lui !
Cyrano de Bergerac
C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !
Roxane
Eh bien ! Montez cueillir cette fleur sans pareille...
Cyrano de Bergerac
Monte !
Roxane
Ce goût de coeur...
Cyrano de Bergerac
Monte !
Roxane
Ce bruit d'abeille...
Cyrano de Bergerac
Monte !
Christian de Neuvillette
Mais il me semble à présent que c'est mal !
Roxane
Cet instant d'infini !...
Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.
Cyrano de Bergerac
Monte donc, animal !
Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.
Christian de Neuvillette
Ah ! Roxane !
On entend les théorbes.
Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire.
Cyrano de Bergerac
Aïe ! Au coeur, quel pincement bizarre ! - Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare ! Il me vient de cette ombre une miette de toi, - Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te reçoit, Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure ! Un air triste, un air gai : le capucin ! Holà !
Roxane
Qu'est-ce ?
Cyrano de Bergerac
Moi. Je passai... Christian est encor là ?
Christian de Neuvillette
Tiens, Cyrano !
Roxane
Bonjour, cousin !
Cyrano de Bergerac
Bonjour, cousine !
Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.
Roxane
Je descends !
Il suit Roxane.
Christian de Neuvillette
Oh ! Encor !
Scène 10
Le Capucin, Cyrano de Bergerac, Roxane, Christian de Neuvillette
Le Capucin
C'est ici, - je m'obstine - Magdeleine Robin !
Cyrano de Bergerac
Vous aviez dit : Ro-lin.
Le Capucin
Non : bin. B, i, n, bin !
Roxane
Qu'est-ce ?
Le Capucin
Une lettre.
Christian de Neuvillette
Hein ?
Le Capucin
Oh ! Il ne peut s'agir que d'une sainte chose ! C'est un digne seigneur qui...
Roxane
C'est De Guiche !
Christian de Neuvillette
Il ose ?...
Décachetant la lettre.
À la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse.
Au capucin.
Tous se rapprochent, elle lit à haute voix.
Elle tourne la page.
Roxane
Oh ! Mais il ne va pas m'importuner toujours ! Je t'aime, et si... « Mademoiselle, les tambours Battent ; mon régiment boucle sa soubreveste ; Il part ; moi, l'on me croit déjà parti : je reste. Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent. Je vais venir, et vous le mande auparavant Par un religieux simple comme une chèvre Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre M'a trop souri tantôt : j'ai voulu la revoir. Éloignez un chacun, et daignez recevoir L'audacieux déjà pardonné, je l'espère, Qui signe votre très... et caetera...» Mon père, Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez. « Mademoiselle, Il faut souscrire aux volontés Du cardinal, si dur que cela vous puisse être. C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint, D'un très intelligent et discret capucin ; Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure, La bénédiction nuptiale sur l'heure. Christian doit en secret devenir votre époux ; Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous. Songez bien que le ciel bénira votre zèle, Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle, Le respect de celui qui fut et qui sera Toujours votre très humble et très... et caetera. »
Le Capucin
Digne seigneur !... Je l'avais dit. J'étais sans crainte ! Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !
Roxane
N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?
Christian de Neuvillette
Hum !
Roxane
Ah !... C'est affreux !
Le Capucin
C'est vous ?
Christian de Neuvillette
C'est moi !
Le Capucin
Mais...
Roxane
Post-scriptum « Donnez pour le couvent cent vingt pistoles. »
À Roxane.
Le Capucin
Digne, Digne Seigneur ! Résignez-vous !
Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano.
Roxane
Je me résigne ! Vous retenez ici De Guiche ! Il va venir ! Qu'il n'entre pas tant que...
Au capucin.
Cyrano de Bergerac
Compris ! Pour les bénir Il vous faut ?...
Le Capucin
Un quart d'heure.
Cyrano de Bergerac
Allez ! Moi, je demeure !
Ils entrent.
Roxane
Viens !...
Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon.
Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre.
Le trémolo devient sinistre.
Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au-dehors.
Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, prêt à se laisser tomber.
Cyrano de Bergerac
Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure ? Là !... Grimpons !... J'ai mon plan !... Ho ! C'est un homme ! Ho ! Ho ! Cette fois, c'en est un !... Non, ce n'est pas trop haut... Je vais légèrement troubler cette atmosphère !...
Scène 11
Comte de Guiche, Cyrano de Bergerac
Comte de Guiche
Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?
Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef.
Solennellement.
Cyrano de Bergerac
Diable ! Et ma voix ?... S'il la reconnaissait ? Cric ! Crac ! Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !...
Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ; il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bon en arrière.
Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée ; il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.
Comte de Guiche
Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune ! Hein ? Quoi ? D'où tombe cet homme ?
Cyrano de Bergerac
De la lune !
Comte de Guiche
De la ?...
Cyrano de Bergerac
Quelle heure est-il ?
Comte de Guiche
N'a-t-il plus sa raison ?
Cyrano de Bergerac
Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?
Comte de Guiche
Mais...
Cyrano de Bergerac
Je suis étourdi !
Comte de Guiche
Monsieur...
Cyrano de Bergerac
Comme une bombe Je tombe de la lune !
Comte de Guiche
Ah çà ! Monsieur !
Cyrano de Bergerac
J'en tombe !
Comte de Guiche
Soit ! Soit ! Vous en tombez !... C'est peut-être un dément !
Cyrano de Bergerac
Et je n'en tombe pas métaphoriquement !...
Comte de Guiche
Mais...
Cyrano de Bergerac
Il y a cent ans, ou bien une minute, - J'ignore tout à fait ce que dura ma chute ! - J'étais dans cette boule à couleur de safran !
Comte de Guiche
Oui. Laissez-moi passer !
Cyrano de Bergerac
Où suis-je ? Soyez franc ! Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site, Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?
Comte de Guiche
Morbleu !...
Cyrano de Bergerac
Tout en cheyant je n'ai pu faire choix De mon point d'arrivée, - et j'ignore où je chois ! Est-ce dans une lune ou bien dans une terre, Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?
Comte de Guiche
Mais je vous dis, Monsieur...
Cyrano de Bergerac
Ha ! Grand Dieu !... je crois voir Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !
Comte de Guiche
Comment ?
Cyrano de Bergerac
Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?...
Comte de Guiche
Ce masque !...
Cyrano de Bergerac
Je suis donc à Venise, ou dans Gênes ?
Comte de Guiche
Une dame m'attend !...
Cyrano de Bergerac
Je suis donc à Paris.
Comte de Guiche
Le drôle est assez drôle !
Cyrano de Bergerac
Ah ! Vous riez ?
Comte de Guiche
Je ris, Mais veux passer !
Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant.
Cueillant quelque chose sur sa manche.
Il souffle comme pour le faire envoler.
Cyrano de Bergerac
C'est à Paris que je retombe ! J'arrive - excusez-moi ! - Par la dernière trombe. Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé ! J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai Aux éperons, encor, quelques poils de planète ! Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !...
Comte de Guiche
Monsieur !...
Empêchant vivement De Guiche de passer et le prenant à un bouton du pourpoint.
Cyrano de Bergerac
Dans mon mollet je rapporte une dent De la Grande Ourse, - et comme, en frôlant le Trident, Je voulais éviter une de ses trois lances, Je suis aller tomber assis dans les Balances, - Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids ! Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts, Il jaillirait du lait !
Comte de Guiche
Hein ? Du lait ?...
Cyrano de Bergerac
De la Voie Lactée !...
Comte de Guiche
Oh ! Par l'enfer !
Se croisant les bras.
Confidentiel.
Riant.
Superbe.
Cyrano de Bergerac
C'est le ciel qui m'envoie ! Non ! Croiriez-vous, je viens de le voir en tombant, Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ? L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde ! J'ai traversé la Lyre en cassant une corde ! Mais je compte en un livre écrire tout ceci, Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi Je viens de rapporter à mes périls et risques, Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !
Comte de Guiche
À la parfin, je veux...
Cyrano de Bergerac
Vous, je vous vois venir !
Comte de Guiche
Monsieur !
Cyrano de Bergerac
Vous voudriez de ma bouche tenir Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite Dans la rotondité de cette cucurbite ?
Comte de Guiche
Mais non ! Je veux...
Cyrano de Bergerac
Savoir comment j'y suis monté. Ce fut par un moyen que j'avais inventé.
Comte de Guiche
C'est un fou !
Cyrano de Bergerac
Je n'ai pas refait l'aigle stupide De Regiomontanus, ni le pigeon timide D'Archytas !...
Comte de Guiche
C'est un fou, - mais un fou savant.
De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le suit, prêt à l'empoigner.
Cyrano de Bergerac
Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant ! J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !
Comte de Guiche
Six ?
Cyrano de Bergerac
Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge, Le caparaçonner de fioles de cristal Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal, Et ma personne, alors, au soleil exposée, L'astre l'aurait humée en humant la rosée !
Comte de Guiche
Tiens ! Oui, cela fait un !
Cyrano de Bergerac
Et je pouvais encor Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor, En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !
Comte de Guiche
Deux !
Cyrano de Bergerac
Ou bien, machiniste autant qu'artificier, Sur une sauterelle aux détentes d'acier, Me faire, par des feux successifs de salpêtre, Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !
Comte de Guiche
Trois !
Cyrano de Bergerac
Puisque la fumée a tendance à monter, En souffler dans un globe assez pour m'emporter !
Comte de Guiche
Quatre !
Cyrano de Bergerac
Puisque Phoebé, quand son acte est le moindre, Aime sucer, ô boeufs, votre moelle... m'en oindre !
Comte de Guiche
Cinq !
Cyrano de Bergerac
Enfin, me plaçant sur un plateau de fer, Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air ! Ça, c'est un bon moyen : le fer se précipite, Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite On relance l'aimant bien vite, et cadédis ! On peut monter ainsi indéfiniment.
Comte de Guiche
Six ! - Mais voilà six moyens excellents !... Quel système Choisîtes-vous des six, Monsieur ?
Cyrano de Bergerac
Un septième !
Comte de Guiche
Par exemple ! Et lequel ?
Cyrano de Bergerac
Je vous le donne en cent !
Comte de Guiche
C'est que ce mâtin-là devient intéressant !
Cyrano de Bergerac
Houüh ! Houüh !
Comte de Guiche
Eh bien !
Cyrano de Bergerac
Vous devinez ?
Comte de Guiche
Non !
Cyrano de Bergerac
La marée !... À l'heure où l'onde par la lune est attirée, Je me mis sur le sable - après un bain de mer - Et la tête partant la première, mon cher, - Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur franges ! - Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange. Je montais, je montais, doucement, sans efforts, Quand je sentis un choc !... Alors...
Comte de Guiche
Alors ?
Reprenant sa voix naturelle.
Cyrano de Bergerac
Alors... Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre Le mariage est fait.
La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.
Comte de Guiche
Ça, voyons, je suis ivre !... Cette voix ? Et ce nez !... Cyrano ?
Cyrano de Bergerac
Cyrano. - Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.
Il se retourne. - Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau élève aussi un flambeau. La Duègne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit.
Comte de Guiche
Qui cela ? Ciel !
Scène 12
Comte de Guiche, Cyrano de Bergerac, Le Capucin, Roxane, Christian de Neuvillette
Reconnaissant Christian avec stupeur.
Saluant Roxane avec admiration.
À Cyrano.
Comte de Guiche
Vous ! Lui ? Vous êtes des plus fines ! Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines : Votre récit eût fait s'arrêter au portail Du paradis, un saint ! Notez-en le détail, Car vraiment cela peut resservir dans un livre !
Cyrano de Bergerac
Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.
Le Capucin
Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !
À Roxane.
Comte de Guiche
Oui. Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.
Roxane
Comment ?
Comte de Guiche
Le régiment déjà se met en route. Joignez-le !
Roxane
Pour aller à la guerre ?
Comte de Guiche
Sans doute !
Roxane
Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !
Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche.
À Christian.
Comte de Guiche
Ils iront. Voici l'ordre. Courez le portez, vous, baron.
Roxane
Christian !
Comte de Guiche
La nuit de noce est encore lointaine !
Cyrano de Bergerac
Dire qu'il croit me faire énormément de peine !
Christian de Neuvillette
Oh ! Tes lèvres encor !
Cyrano de Bergerac
Allons, voyons, assez !
Christian de Neuvillette
C'est dur de la quitter... Tu ne sais pas...
On entend au loin des tambours qui battent une marche.
Cyrano de Bergerac
Je sais.
Comte de Guiche
Le régiment qui part !
Roxane
Oh !... Je vous le confie ! Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie En danger !
Cyrano de Bergerac
J'essaierai... mais ne peux cependant Promettre...
Roxane
Promettez qu'il sera très prudent !
Cyrano de Bergerac
Oui, je tâcherai, mais...
Roxane
Qu'à ce siège terrible Il n'aura jamais froid !
Cyrano de Bergerac
Je ferai mon possible. Mais...
Roxane
Qu'il sera fidèle !
Cyrano de Bergerac
Eh oui ! Sans doute, mais...
Roxane
Qu'il m'écrira souvent !
Cyrano de Bergerac
Ça, - je vous le promets !
Acte IV
Scène 1
Le Bret, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Un Cadet, Une Sentinelle, Cyrano de Bergerac, Sentinelle
Le Bret
C'est affreux !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Oui, plus rien.
Le Bret
Mordious !
Aux cadets.
À Le Bret.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Jure en sourdine ! Tu vas les réveiller. Chut ! Dormez ! Qui dort dîne !
On entend au loin quelques coups de feu.
Le Bret
Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu ! Quelle famine !
Aux cadets qui lèvent la tête.
On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Ah ! Maugrébis des coups de feu !... Ils vont me réveiller mes enfants ! Dormez !
Un Cadet
Diantre ! Encore ?
Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !
au dehors
Une Sentinelle
Ventrebieu ! Qui va là ?
Cyrano de Bergerac
Bergerac !
qui est sur le talus
Sentinelle
Ventrebieu ! Qui va là ?
Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet.
Cyrano de Bergerac
Bergerac, imbécile !
Le Bret
Ah ! Grand Dieu !
Cyrano de Bergerac
Chut !
Le Bret
Blessé ?
Cyrano de Bergerac
Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude De me manquer tous les matins !
Le Bret
C'est un peu rude, Pour porter une lettre, à chaque jour levant, De risquer !
Il le regarde.
Cyrano de Bergerac
J'ai promis qu'il écrirait souvent ! Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite Savait qu'il meurt de faim... Mais toujours beau !
Le Bret
Va vite Dormir !
Cyrano de Bergerac
Ne grogne pas Le Bret !... Sache ceci Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.
Le Bret
Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.
Cyrano de Bergerac
Il faut être léger pour passer ! - Mais je sais Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français Mangeront ou mourront, - si j'ai bien vu...
Le Bret
Raconte !
Cyrano de Bergerac
Non. Je ne suis pas sûr... vous verrez !...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Quelle honte, Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !
Le Bret
Hélas ! Rien de plus compliqué que ce siège d Arras : Nous assiégeons Arras, - nous-mêmes, pris au piège, Le cardinal infant d'Espagne nous assiège...
Cyrano de Bergerac
Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.
Le Bret
Je ne ris pas.
Cyrano de Bergerac
Oh ! Oh !
Le voyant qui se dirige vers une tente.
Le Bret
Penser que chaque jour Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre, Pour porter... Où vas-tu ?
Il soulève la toile et disparaît.
Cyrano de Bergerac
J'en vais écrire une autre.
Scène 2
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Un Cadet, Tous, Troisième Cadet, Quatrième Cadet, Premier Cadet, Les Cadets, Pêcheur, Chasseur
Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d'Arras se dore à l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.
Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
La diane !... Hélas ! Sommeil succulent, tu prends fin !... Je sais trop quel sera leur premier cri !
Un Cadet
J'ai faim !
Un Cadet
Je meurs !
Tous
Oh !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Levez-vous !
Troisième Cadet
Plus un pas !
Quatrième Cadet
Plus un geste !
Premier Cadet
Ma langue est jaune : l'air du temps est indigeste !
Un Cadet
Mon tortil de baron pour un peu de Chester !
Un Cadet
Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster De quoi m'élaborer une pinte de chyle, Je me retire sous ma tente, - comme Achille !
Un Cadet
Oui, du pain !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Cyrano !
Les Cadets
Nous mourrons !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Au secours ! Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours, Viens les ragaillardir !
Un Cadet
Qu'est-ce que tu grignotes ?
Un Cadet
De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes On fait frire en la graisse à graisser les moyeux. Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !
Un Cadet
Moi je viens de chasser !
Un Cadet
J'ai pêché dans la Scarpe !
Tous
Quoi ? - Que rapportez-vous ? - Un faisan ? - Une carpe ? - Vite, vite, montrez !
Pêcheur
Un goujon !
Chasseur
Un moineau !
Tous
Assez ! - Révoltons-nous !
Il fait maintenant tout à fait jour.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Au secours, Cyrano !
Scène 3
Cyrano de Bergerac, Un Cadet, Premier Cadet, Tous, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Les Cadets, Un Autre, Troisième Cadet, Deuxième, Le Bret
Silence. Au premier cadet.
Cyrano de Bergerac
Hein ? Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne !
Un Cadet
J'ai quelque chose dans les talons qui me gêne !...
Cyrano de Bergerac
Et quoi donc ?
Un Cadet
L'estomac !
Cyrano de Bergerac
Moi de même, pardi !
Un Cadet
Cela doit te gêner ?
Cyrano de Bergerac
Non, cela me grandit.
Un Cadet
J'ai les dents longues !
Cyrano de Bergerac
Tu n'en mordras que plus large.
Un Cadet
Mon ventre sonne creux !
Cyrano de Bergerac
Nous y battrons la charge.
Un Cadet
Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.
Cyrano de Bergerac
Non, non ; ventre affamé, pas d'oreilles : tu mens !
Un Cadet
Oh ! Manger quelque chose, - à l'huile !
Cyrano de Bergerac
Ta salade.
Un Cadet
Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?
Cyrano de Bergerac
L'Iliade.
Un Cadet
Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !
Cyrano de Bergerac
Il devrait t'envoyer du perdreau ?
Un Cadet
Pourquoi pas ? Et du vin !
Cyrano de Bergerac
Richelieu, du bourgogne, if you please ?
Un Cadet
Par quelque capucin !
Cyrano de Bergerac
L'éminence qui grise ?
Un Cadet
J'ai des faims d'ogre !
Cyrano de Bergerac
Eh ! Bien !... Tu croques le marmot !
Premier Cadet
Toujours le mot, la pointe !
Cyrano de Bergerac
Oui, la pointe, le mot ! Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, En faisant un bon mot, pour une belle cause ! - Oh ! Frappé par la seule arme noble qui soit, Et par un ennemi qu'on sait digne de soi, Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres, Tomber la pointe au coeur en même temps qu'aux lèvres !
Tous
J'ai faim !
Le vieux s'assied et prépare son fifre.
Le vieux commence à jouer des airs languedociens.
Toutes les têtes se sont inclinées ; - tous les yeux rêvent ; - et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.
Cyrano de Bergerac
Ah çà ! Mais vous ne pensez qu'à manger ?... - Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ; Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres, Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, Dont chaque note est comme une petite soeur, Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, Ces airs dont la lenteur est celle des fumées Que le hameau natal exhale de ses toits, Ces airs dont la musique a l'air d'être un patois !... Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige, Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau, Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau ; Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !... Écoutez, les Gascons... Ce n'est plus, sous ses doigts, Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois ! Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres, C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !... Écoutez... C'est le val, la lande, la forêt, Le petit pâtre brun sous son rouge béret, C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, Écoutez, les Gascons : c'est toute la Gascogne !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Mais tu les fais pleurer !
Cyrano de Bergerac
De nostalgie !... Un mal Plus noble que la faim !... pas physique : moral ! J'aime que leur souffrance ait changé de viscère, Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Tu vas les affaiblir en les attendrissant !
Il fait un geste. Le tambour roule.
Cyrano de Bergerac
Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leurs sang Sont vite réveillés ! Il suffit...
Tous
Hein ?... Quoi ?... Qu'est-ce ?
Cyrano de Bergerac
Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse ! Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour... Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !
Un Cadet
Ah ! Ah ! Voici Monsieur de Guiche !
Les Cadets
Hou...
Cyrano de Bergerac
Murmure Flatteur !
Premier Cadet
Il nous ennuie !
Un Autre
Avec, sur son armure, Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !
Troisième Cadet
Comme si l'on portait du linge sur du fer !
Premier Cadet
C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !
Deuxième
Encore un courtisan !
Troisième Cadet
Le neveu de son oncle !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
C'est un Gascon pourtant !
Premier Cadet
Un faux !... Méfiez-vous ! Parce que, les Gascons... ils doivent être fous : Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.
Le Bret
Il est pâle !
Troisième Cadet
Il a faim... autant qu'un pauvre diable ! Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil, Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !
Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de pétun.
Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tiré de sa poche. - Tableau. - De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.
Cyrano de Bergerac
N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes, Vos pipes et vos dés... Et moi, je lis Descartes.
Scène 4
Comte de Guiche, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Cyrano de Bergerac, Tous, Sentinelle, Premier Cadet, Christian de Neuvillette, Voix D'une Sentinelle, Cris, Roxane
Ils s'observent tous les deux. À part, avec satisfaction.
Comte de Guiche
Ah ! - Bonjour ! Il est vert.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Il n'a plus que les yeux.
Silence. On joue. On fume.
Comte de Guiche
Voici donc les mauvaises têtes ?... Oui, messieurs, Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde, Hobereaux béarnais, barons périgourdins, N'ont pour leur colonel pas assez de dédain, M'appellent intrigant, courtisan, - Qu'il les gêne De voir sur ma cuirasse un col au point de Gênes, - Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux ! Vous ferai-je punir par votre capitaine ? Non.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine...
Comte de Guiche
Ah ?
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
J'ai payé ma compagnie, elle est à moi. Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.
S'adressant aux cadets.
Comte de Guiche
Ah ?... Ma foi ! Cela suffit. Je peux mépriser vos bravades. On connaît ma façon d'aller aux mousquetades ; Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi ; Ramenant sur ses gens les miens en avalanche, J'ai chargé par trois fois !
Cyrano de Bergerac
Et votre écharpe blanche ?
Les cadets n'ont pas l'air d'écouter ; mais ici les cartes et les cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les joues : attente.
Comte de Guiche
Vous savez ce détail ?... En effet, il advint, Durant que je faisais ma caracole afin De rassembler mes gens pour la troisième charge, Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge Des ennemis ; j'étais en danger qu'on me prît Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit De dénouer et de laisser couler à terre L'écharpe qui disait mon grade militaire ; En sorte que je pus, sans attirer les yeux, Quitter les Espagnols, et revenant sur eux, Suivi de tous les miens réconfortés, les battre ! - Eh bien ! Que dites-vous de ce trait ?
Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombent. La fumée s'échappe.
Cyrano de Bergerac
Qu'Henri IV N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant, À se diminuer de son panache blanc.
Même attente suspendant les jeux et les pipes.
Comte de Guiche
L'adresse a réussi, cependant !
Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction croissante.
Cyrano de Bergerac
C'est possible. Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible. Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula - Nos courages, monsieur, diffèrent en cela - Je l'aurais ramassée et me la serais mise.
Comte de Guiche
Oui, vantardise, encor, de gascon !
Cyrano de Bergerac
Vantardise ?... Prêtez-là moi. Je m'offre à monter, dès ce soir, À l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.
Comte de Guiche
Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe, En un lieu que depuis la mitraille cribla, - Où nul ne peut aller la chercher !
Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, le regarde ; immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs jeux ; l'un d'eux sifflote avec indifférence l'air montagnard joué par le fifre.
Cyrano de Bergerac
La voilà.
Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.
Comte de Guiche
Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire, Pouvoir faire un signal, - que j'hésitais à faire.
Tous
Hein !
Sentinelle
Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !...
Comte de Guiche
C'est un faux espion espagnol. Il nous rend De grands services. Les renseignements qu'il porte Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte Que l'on peut influer sur leurs décisions.
Cyrano de Bergerac
C'est un gredin !
Comte de Guiche
C'est très commode. Nous disions ?... - Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même, Pour nous ravitailler tentant un coup suprême, Le Maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours ; Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre, Il a pris avec lui des troupes en tel nombre Que l'on aurait beau jeu, certes, en nous attaquant : La moitié de l'armée est absente du camp !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave. Mais ils ne savent pas ce départ ?
Comte de Guiche
Ils le savent. Ils vont nous attaquer.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Ah !
Comte de Guiche
Mon faux espion M'est venu prévenir de leur agression. Il ajouta : « J'en peux déterminer la place ; Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ? Je dirai que de tous c'est le moins défendu, Et l'effort portera sur lui. » - J'ai répondu : « C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe. »
Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Messieurs préparez-vous !
Comte de Guiche
C'est dans une heure.
Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.
Premier Cadet
Ah !... Bien !...
Comte de Guiche
Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Et pour gagner du temps ?
Comte de Guiche
Vous aurez l'obligeance De vous faire tuer.
Cyrano de Bergerac
Ah ! Voilà la vengeance ?
Comte de Guiche
Je ne prétendrai pas que si je vous aimais Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais, Comme à votre bravoure on n'en compare aucune, C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.
Cyrano de Bergerac
Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.
Il remonte, avec Carbon.
Comte de Guiche
Je sais que vous aimez vous battre un contre cent. Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.
De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté immobile, les bras croisés.
Cyrano de Bergerac
Eh bien donc ! Nous allons au blason de Gascogne, Qui porte six chevrons, Messieurs, d'azur et d'or, Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !
Cyrano de Bergerac
Christian ?
Christian de Neuvillette
Roxane !
Cyrano de Bergerac
Hélas !
Christian de Neuvillette
Au moins, je voudrais mettre Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre !...
Il tire un billet de son pourpoint.
Cyrano de Bergerac
Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui. Et j'ai fait tes adieux.
Christian de Neuvillette
Montre !...
Cyrano de Bergerac
Tu veux ?...
Il l'ouvre, lit et s'arrête.
Christian de Neuvillette
Mais oui ! Tiens !...
Cyrano de Bergerac
Quoi ?
Christian de Neuvillette
Ce petit rond ?...
Cyrano de Bergerac
Un rond ?...
Christian de Neuvillette
C'est une larme !
Cyrano de Bergerac
Oui... Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !... Tu comprends... ce billet, - c'était très émouvant Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.
Christian de Neuvillette
Pleurer ?...
Christian le regarde.
Vivement.
Cyrano de Bergerac
Oui... parce que... mourir n'est pas terrible. Mais... ne plus la revoir jamais... Voilà l'horrible ! Car enfin je ne la... nous ne la... Tu ne la...
On entend une rumeur, au loin, dans le camp.
Christian de Neuvillette
Donne-moi ce billet !
Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.
Voix D'une Sentinelle
Ventrebieu, qui va là ?
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Qu'est-ce ?...
On se précipite pour voir.
Sentinelle
Un carrosse !
Tout le monde est sur le talus et regarde au-dehors. Les grelots se rapprochent.
Cris
Quoi ? Dans le camp ? - Il y entre ! - Il a l'air de venir de chez l'ennemi ! - Diantre ! Tirez ! - Non ! Le cocher a crié ! - Crié quoi ? - Il a crié : Service du Roi !
On redescend, on s'aligne.
Comte de Guiche
Hein ? Du Roi !...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Chapeau bas, tous !
Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête net.
Comte de Guiche
Du Roi ! - Rangez-vous, vile tourbe, Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !
Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Battez aux champs !
Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.
Comte de Guiche
Baissez le marchepied !
Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde profondément incliné. - Stupeur.
Roxane
Bonjour !
Scène 5
Comte de Guiche, Roxane, Cyrano de Bergerac, Christian de Neuvillette, Premier Cadet, Le Bret, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Tous, Un Cadet
Comte de Guiche
Service du Roi ! Vous ?
Roxane
Mais du seul roi, l'Amour !
Cyrano de Bergerac
Ah ! Grand Dieu !
Christian de Neuvillette
Vous ! Pourquoi ?
Roxane
C'était trop long, ce siège !
Christian de Neuvillette
Pourquoi ?...
Roxane
Je te dirai !
Cyrano de Bergerac
Dieu ! La regarderai-je ?
Comte de Guiche
Vous ne pouvez rester ici !
Elle s'assied sur un tambour qu'on avance.
Elle rit.
Fièrement.
Envoyant des lèvres un baiser à Christian.
Les regardant tous.
Apercevant Cyrano.
Roxane
Mais si ! Mais si ! Voulez-vous m'avancer un tambour ?... Là, merci ! On a tiré sur mon carrosse ! Une patrouille ! - Il a l'air d'être fait avec une citrouille, N'est-ce pas ? Comme dans le conte, et les laquais Avec des rats. Bonjour ! Vous n'avez pas l'air gais ! - Savez-vous que c'est loin, Arras ? Cousin, charmée !
Cyrano de Bergerac
Ah çà ! Comment ?...
Roxane
Comment j'ai retrouvé l'armée ? Oh ! Mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple : j'ai Marché tant que j'ai vu le pays ravagé. Ah ! Ces horreurs, il a fallu que je les visse Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service De votre Roi, le mien vaut mieux !
Cyrano de Bergerac
Voyons, c'est fou ! Par où diable avez-vous bien pu passer ?
Roxane
Par où ? Par chez les Espagnols.
Premier Cadet
Ah ! Qu'elles sont malignes !
Comte de Guiche
Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?
Le Bret
Cela dut être très difficile !...
Roxane
Pas trop. J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot. Si quelque hidalgo montrait sa mine altière, Je mettais mon plus beau sourire à la portière, Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français, Les plus galantes gens du monde, -je passais !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Oui, c'est un passeport, certes que ce sourire ! Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire Où vous alliez ainsi, madame ?
Roxane
Fréquemment. Alors je répondais : « Je vais voir mon amant. » - Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce Refermait gravement la porte du carrosse, D'un geste de la main à faire envie au Roi Relevait les mousquets déjà pointés sur moi, Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue, L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d orgue, Le feutre au vent pour que la plume palpitât, S'inclinait en disant : « Passez, señorita ! »
Christian de Neuvillette
Mais, Roxane...
Roxane
J'ai dit : mon amant, oui... pardonne ! Tu comprends, si j'avais dit : mon mari, personne Ne m'eût laissé passer !
Christian de Neuvillette
Mais...
Roxane
Qu'avez-vous ?
Comte de Guiche
Il faut Vous en aller d'ici !
Roxane
Moi ?
Cyrano de Bergerac
Bien vite !
Le Bret
Au plus tôt !
Christian de Neuvillette
Oui !
Roxane
Mais comment ?
Christian de Neuvillette
C'est que...
Cyrano de Bergerac
Dans trois quarts d'heure...
Comte de Guiche
ou... quatre...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Il vaut mieux...
Le Bret
Vous pourriez...
Roxane
Je reste. On va se battre.
Tous
Oh ! Non !
Elle se jette dans les bras de Christian.
Roxane
C'est mon mari ! Qu'on me tue avec toi !
Christian de Neuvillette
Mais quels yeux vous avez !
Roxane
Je te dirai pourquoi !
Comte de Guiche
C'est un poste terrible !
Roxane
Hein ! Terrible ?
Cyrano de Bergerac
Et la preuve C'est qu'il nous l'a donné !
Roxane
Ah ! Vous me vouliez veuve ?
Comte de Guiche
Oh ! Je vous jure !...
Roxane
Non ! Je suis folle à présent ! Et je ne m'en vais plus ! D'ailleurs, c'est amusant.
Cyrano de Bergerac
Eh quoi ! La précieuse était une héroïne ?
Roxane
Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.
Un Cadet
Nous vous défendrons bien !
Roxane
Je le crois, mes amis !
Un Cadet
Tout le camp sent l'iris !
Regardant de Guiche.
Roxane
Et j'ai justement mis Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !... Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille : On pourrait commencer.
Comte de Guiche
Ah ! C'en est trop ! Je vais Inspecter mes canons, et reviens... Vous avez Le temps encor : changez d'avis !
De Guiche sort.
Roxane
Jamais !
Scène 6
Christian de Neuvillette, Roxane, Premier Cadet, Tous, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Cadet, Baron Hillot, Un Cadet, Les Cadets, Cyrano de Bergerac, Ragueneau, Troisième Cadet, Le Bret
Christian de Neuvillette
Roxane !...
Roxane
Non !
Premier Cadet
Elle reste !
Tous
Un peigne ! - Un savon ! - Ma basane Est trouée : une aiguille ! - Un ruban ! - Ton miroir ! - Mes manchettes ! - Ton fer à moustache ! - Un rasoir !
Roxane
Non ! Rien ne me fera bouger de cette place !
Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Peut-être siérait-il que je vous présentasse, Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux. Baron de Peyrescous de Colignac !
Cadet
Madame...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Baron de Casterac de Cahuzac. - Vidame De Malgoyre Estressac Lésbas d Escarabiot. - Chevalier d Antignac-Juzet. - Baron Hillot De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules...
Roxane
Mais combien avez-vous de noms chacun ?
Baron Hillot
Des foules !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.
Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.
Roxane
Pourquoi ?
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi, C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !
Roxane
Il est un peu petit.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Mais il est en dentelle !
Un Cadet
Je mourrais sans regrets ayant vu ce minois, Si j'avais seulement dans le ventre une noix !...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Fi ! Parler de manger lorsqu'une exquise femme !...
Consternation.
Roxane
Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame : Pâtés, chauds-froids, vins fins : - mon menu, le voilà ! - Voulez-vous m'apportez tout cela !
Un Cadet
Tout cela !
Un Cadet
Où le prendrions-nous, grand Dieu ?
Roxane
Dans mon carrosse.
Tous
Hein ?...
Roxane
Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse ! Regardez mon cocher d'un peu plus près messieurs, Et vous reconnaîtrez un homme précieux : Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !
Acclamations.
Les Cadets
C'est Ragueneau ! Oh ! Oh !
Roxane
Pauvres gens !
Cyrano de Bergerac
Bonne fée !
Enthousiasme.
Ragueneau
Messieurs !...
Les Cadets
Bravo ! Bravo !
Applaudissements.
Ragueneau
Les Espagnols n'ont pas, Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !
Cyrano de Bergerac
Hum ! Hum ! Christian !
Il tire de son siège un plat qu'il élève.
Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.
Ragueneau
Distraits par la galanterie Ils n'ont pas vu... La galantine !
Cyrano de Bergerac
Je t'en prie, Un seul mot !...
Il brandit un gigot.
Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.
Ragueneau
Et Vénus sut occuper leur oeil Pour que Diane, en secret, pût passer... son chevreuil !
Cyrano de Bergerac
Je voudrais te parler !
Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse.
Roxane
Posez cela par terre !
Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.
Roxane
Vous, rendez-vous utile !
Ragueneau
Un paon truffé !
Se reprenant vivement en voyant Roxane.
Premier Cadet
Tonnerre ! Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard Sans faire un gueuleton... Pardon ! Un balthazar !
Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.
Ragueneau
Les coussins sont remplis d'ortolans !
Troisième Cadet
Ah ! Viédaze !
De vin blanc.
Ragueneau
Des flacons de rubis !... Des flacons de topaze !
Roxane
Défaites cette nappe !... Eh ! Hop ! Soyez léger !
Ragueneau
Chaque lanterne est un petit garde-manger !
Cyrano de Bergerac
Il faut que je te parle avant que tu lui parles !
Ragueneau
Le manche de mon fouet est un saucisson d Arles !
Allant de l'un à l'autre.
Roxane
Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! Nous nous moquons Du reste de l'armée ! - Oui ! Tout pour les Gascons ! Et si de Guiche vient, personne ne l'invite ! Là, vous avez le temps. - Ne mangez pas si vite ! - Buvez un peu. - Pourquoi pleurez-vous ?
Premier Cadet
C'est trop bon !
Roxane
Chut ! - Rouge ou blanc ? - Du pain pour Monsieur de Carbon ! - Un couteau ! - Votre assiette ! - Un peu de croûte ? - Encore ? - Je vous sers ! - Du bourgogne ? - Une aile ?
Cyrano de Bergerac
Je l'adore !
Roxane
Vous ?
Christian de Neuvillette
Rien.
Roxane
Si ! Ce biscuit, dans du muscat... deux doigts !
Christian de Neuvillette
Oh ! Dites-moi pourquoi vous vîntes ?
Roxane
Je me dois À ces malheureux... Chut ! Tout à l'heure !...
Le Bret
De Guiche !
À Ragueneau.
En un clin d'oeil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. - De Guiche entre vivement - et s'arrête, tout d'un coup, reniflant. - Silence.
Cyrano de Bergerac
Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! Hop ! - N'ayons l'air de rien !... Toi, remonte d'un bond Sur ton siège ! - Tout est caché ?...
Scène 7
Comte de Guiche, Un Cadet, Cadet, Un Autre, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Premier Cadet, Roxane, Cyrano de Bergerac, Deuxième Cadet, Un Troisième Cadet, Christian de Neuvillette, Piquiers
Comte de Guiche
Cela sent bon.
Un Cadet
To lo lo !...
Comte de Guiche
Qu'avez-vous, vous ?... Vous êtes tout rouge !
Cadet
Moi ?... Mais rien. C'est le sang. On va se battre : il bouge !
Un Autre
Poum... poum... poum...
Comte de Guiche
Qu'est cela ?
Cadet
Rien ! C'est une chanson ! Une petite...
Comte de Guiche
Vous êtes gai, mon garçon !
Cadet
L'approche du danger !
Il s'arrête en le voyant.
Comte de Guiche
Capitaine ! Je... Peste ! Vous avez bonne mine aussi !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Oh !...
Il montre un endroit dans la coulisse.
Comte de Guiche
Il me reste Un canon que j'ai fait porter... là, dans ce coin, Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.
Un Cadet
Charmante attention !
Un Autre
Douce sollicitude !
Sèchement.
Comte de Guiche
Ah çà ! Mais ils sont fous ! - N'ayant pas l'habitude Du canon, prenez garde au recul.
Premier Cadet
Ah ! Pfftt !
Comte de Guiche
Mais !...
Cadet
Le canon des Gascons ne recule jamais !
Comte de Guiche
Vous êtes gris !... De quoi ?
Cadet
De l'odeur de la poudre !
Comte de Guiche
Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?
Roxane
Je reste !
Comte de Guiche
Fuyez !
Roxane
Non !
Comte de Guiche
Puisqu'il en est ainsi, Qu'on me donne un mousquet !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Comment ?
Comte de Guiche
Je reste aussi.
Cyrano de Bergerac
Enfin, Monsieur ! Voilà de la bravoure pure !
Premier Cadet
Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?
Roxane
Quoi... !
Comte de Guiche
Je ne quitte pas une femme en danger.
Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.
au premier
Deuxième Cadet
Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !
Comte de Guiche
Des vivres !
Un Troisième Cadet
Il en sort de sous toutes les vestes !
Comte de Guiche
Est-ce que vous croyez que je mange vos restes !
Cyrano de Bergerac
Vous faites des progrès !
Comte de Guiche
Je vais me battre à jeun !
Premier Cadet
À jeun ! Il vient d'avoir l'accent !
Comte de Guiche
Moi !
Ils se mettent tous à danser.
Cadet
C'en est un !
Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !
Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tout le monde se découvre et les suit.
Comte de Guiche
Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?...
Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s'élève : elle s'incline.
Christian de Neuvillette
Parle vite !
au-dehors
Piquiers
Vivat !
Christian de Neuvillette
Quel était ce secret !
Cyrano de Bergerac
Dans le cas où Roxane...
Christian de Neuvillette
Eh bien ?
Cyrano de Bergerac
Te parlerait Des lettres ?
Christian de Neuvillette
Oui, je sais !...
Cyrano de Bergerac
Ne fais pas la sottise De t'étonner...
Christian de Neuvillette
De quoi ?
Cyrano de Bergerac
Il faut que je te dise !... Oh ! Mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui En la voyant. Tu lui...
Christian de Neuvillette
Parle vite !
Cyrano de Bergerac
Tu lui... As écrit plus souvent que tu ne crois.
Christian de Neuvillette
Hein ?
Cyrano de Bergerac
Dame ! Je m'en étais chargé : j'interprétais ta flamme ! J'écrivais quelquefois sans te dire : j'écris !
Christian de Neuvillette
Ah ?
Cyrano de Bergerac
C'est tout simple !
Christian de Neuvillette
Mais comment t'y es-tu pris, Depuis qu'on est bloqué pour ?...
Cyrano de Bergerac
Oh !... Avant l'aurore Je pouvais traverser...
Christian de Neuvillette
Ah ! C'est tout simple encore ? Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?... Deux ? - Trois ?... Quatre ? -
Cyrano de Bergerac
Plus.
Christian de Neuvillette
Tous les jours ?
Cyrano de Bergerac
Oui, tous les jours. - Deux fois.
Christian de Neuvillette
Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle Que tu bravais la mort...
Il rentre vivement dans sa tente.
Cyrano de Bergerac
Tais-toi ! Pas devant elle !
Scène 8
Roxane, Christian de Neuvillette
Roxane
Et maintenant, Christian !...
Christian de Neuvillette
Et maintenant, dis-moi Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi À travers tous ces rangs de soudards et de reîtres, Tu m'as rejoint ici ?
Roxane
C'est à cause des lettres !
Christian de Neuvillette
Tu dis ?
Roxane
Tant pis pour vous si je cours ces dangers ! Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! Songez Combien depuis un mois vous m'en avez écrites, Et plus belles toujours !
Christian de Neuvillette
Quoi ! Pour quelques petites Lettres d'amour...
Roxane
Tais-toi !... Tu ne peux pas savoir ! Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir, D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre, Ton âme commença de se faire connaître... Eh bien ! Tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois, Comme si tout le temps, je l'entendais, ta voix De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe ! Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope Ne fût pas demeurée à broder sous son toit, Si le Seigneur Ulysse eût écrit comme toi, Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène, Envoyé promener ses pelotons de laine !...
Christian de Neuvillette
Mais...
Roxane
Je lisais, je relisais, je défaillais, J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets Était comme un pétale envolé de ton âme. On sent à chaque mot de ces lettres de flamme L'amour puissant, sincère...
Christian de Neuvillette
Ah ! Sincère et puissant ? Cela se sent, Roxane ?...
Roxane
Oh ! Si cela se sent !
Christian de Neuvillette
Et vous venez ?
Roxane
Je viens (ô mon Christian, mon maître ! Vous me relèveriez si je voulais me mettre À vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets, Et vous ne pourrez plus la relever jamais ! Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !) De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité, L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !
Christian de Neuvillette
Ah ! Roxane !
Roxane
Et plus tard, mon ami, moins frivole, - Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole, - Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant, Je t'aimais pour les deux ensemble !...
Christian de Neuvillette
Et maintenant ?
Roxane
Eh bien ! Toi-même enfin l'emporte sur toi-même, Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !
Christian de Neuvillette
Ah ! Roxane !
Roxane
Sois donc heureux. Car n'être aimé Que pour ce dont on est un instant costumé, Doit mettre un coeur avide et noble à la torture ; Mais ta chère pensée efface ta figure, Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus, Maintenant j'y vois mieux... et je ne la vois plus !
Christian de Neuvillette
Oh !...
Roxane
Tu doutes encor d'une telle victoire ?...
Christian de Neuvillette
Roxane !
Roxane
Je comprends, tu ne peux pas y croire, À cet amour ?...
Christian de Neuvillette
Je ne veux pas de cet amour ! Moi, je veux être aimé plus simplement pour...
Roxane
Pour Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ? Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !
Christian de Neuvillette
Non ! C'était mieux avant !
Roxane
Ah ! Tu n'y entends rien ! C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien ! C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore, Et moins brillant...
Christian de Neuvillette
Tais-toi !
Roxane
Je t'aimerais encore ! Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait...
Christian de Neuvillette
Oh ! Ne dis pas cela !
Roxane
Si ! Je le dis !
Christian de Neuvillette
Quoi ? Laid ?
Roxane
Laid ! Je le jure !
Christian de Neuvillette
Dieu !
Roxane
Et ta joie est profonde ?
Christian de Neuvillette
Oui...
Roxane
Qu'as-tu ?...
Christian de Neuvillette
Rien. Deux mots à dire : une seconde...
Roxane
Mais ?...
Christian de Neuvillette
À ces pauvres gens mon amour t'enleva Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir... Va !
Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent respectueusement autour d'elle.
Roxane
Cher Christian !
Scène 9
Christian de Neuvillette, Cyrano de Bergerac, Roxane
Christian de Neuvillette
Cyrano ?
Cyrano de Bergerac
Qu'est-ce ? Te voilà blême !
Christian de Neuvillette
Elle ne m'aime plus !
Cyrano de Bergerac
Comment ?
Christian de Neuvillette
C'est toi qu'elle aime !
Cyrano de Bergerac
Non !
Christian de Neuvillette
Elle n'aime plus que mon âme !
Cyrano de Bergerac
Non !
Christian de Neuvillette
Si ! C'est donc bien toi qu'elle aime, - et tu l'aimes aussi !
Cyrano de Bergerac
Moi ?
Christian de Neuvillette
Je le sais.
Cyrano de Bergerac
C'est vrai.
Christian de Neuvillette
Comme un fou.
Cyrano de Bergerac
Davantage.
Christian de Neuvillette
Dis-le lui !
Cyrano de Bergerac
Non !
Christian de Neuvillette
Pourquoi ?
Cyrano de Bergerac
Regarde mon visage !
Christian de Neuvillette
Elle m'aimerait laid !
Cyrano de Bergerac
Elle te l'a dit !
Christian de Neuvillette
Là !
Cyrano de Bergerac
Ah ! Je suis bien content qu'elle t'ait dit cela ! Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée ! - Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée De la dire, - mais va, ne la prends pas au mot, Va, ne deviens pas laid : elle m'en voudrait trop !
Christian de Neuvillette
C'est ce que je veux voir !
Cyrano de Bergerac
Non, non !
Christian de Neuvillette
Qu'elle choisisse ! Tu vas lui dire tout
Cyrano de Bergerac
Non, non ! Pas ce supplice.
Christian de Neuvillette
Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ? C'est trop injuste !
Cyrano de Bergerac
Et moi, je mettrais au tombeau Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître, J'ai le don d'exprimer... ce que tu sens peut-être ?
Christian de Neuvillette
Dis-lui tout !
Cyrano de Bergerac
Il s'obstine à me tenter, c'est mal !
Christian de Neuvillette
Je suis las de porter en moi-même un rival !
Cyrano de Bergerac
Christian !
Christian de Neuvillette
Notre union - sans témoins - clandestine, - Peut se rompre, - si nous survivons !
Cyrano de Bergerac
Il s'obstine !...
Christian de Neuvillette
Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout ! - Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout Du poste ; Je reviens : parle, et qu'elle préfère L'un de nous deux !
Cyrano de Bergerac
Ce sera toi !
Il appelle.
Christian de Neuvillette
Mais... Je l'espère ! Roxane !
Cyrano de Bergerac
Non ! Non !
Roxane
Quoi ?
Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.
Christian de Neuvillette
Cyrano vous dira Une chose importante...
Scène 10
Roxane, Cyrano de Bergerac, Le Bret, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Christian de Neuvillette, Comte de Guiche, Une Voix, Les Cadets, Ragueneau, Un Cadet, Cri, Un Officier Espagnol
Roxane
Importante ?
À Roxane.
Cyrano de Bergerac
Il s'en va !... Rien... Il attache, - Oh ! Dieu ! Vous devez le connaître ! - De l'importance à rien !
Roxane
Il a douté peut-être De ce que j'ai dit là ?... J'ai vu qu'il a douté !...
Cyrano de Bergerac
Mais vous avez bien dit, d'ailleurs, la vérité ?
Elle hésite une seconde.
Roxane
Oui, oui, je l'aimerais même...
Cyrano de Bergerac
Le mot vous gêne Devant moi ?
Roxane
Mais...
Cyrano de Bergerac
Il ne me fera pas de peine ! - Même laid ?
Mousqueterie au-dehors.
Roxane
Même laid ! Ah ! Tiens, on a tiré !
Cyrano de Bergerac
Affreux ?
Roxane
Affreux !
Cyrano de Bergerac
Défiguré ?
Roxane
Défiguré !
Cyrano de Bergerac
Grotesque ?
Roxane
Rien ne peut me le rendre grotesque !
Cyrano de Bergerac
Vous l'aimeriez encore ?
Roxane
Et davantage presque !
À Roxane.
Cyrano de Bergerac
Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là. Je... Roxane... écoutez !...
Le Bret
Cyrano !
Cyrano de Bergerac
Hein ?
Il lui dit un mot tout bas.
Le Bret
Chut !
Cyrano de Bergerac
Ah !...
Roxane
Qu'avez-vous ?
Détonations nouvelles.
Cyrano de Bergerac
C'est fini.
Elle remonte pour regarder au-dehors.
Roxane
Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?
Cyrano de Bergerac
C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !
Roxane
Que se passe-t-il ?
Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.
Cyrano de Bergerac
Rien !
Roxane
Ces hommes ?
Cyrano de Bergerac
Laissez-les !...
Roxane
Mais qu'alliez-vous me dire avant ?...
Solennellement.
Se reprenant avec terreur.
Cyrano de Bergerac
Ce que j'allais Vous dire ?... Rien, oh ! Rien, je le jure, Madame ! Je jure que l'esprit de Christian, que son âme Étaient... sont les plus grands...
Avec un grand cri.
Elle se précipite et écarte tout le monde.
Roxane
Étaient ? Ah !...
Cyrano de Bergerac
C'est fini.
Roxane
Christian !
Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Tambours.
Le Bret
Le premier coup de feu de l'ennemi !
Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
C'est l'attaque ! Aux mousquets !
Roxane
Christian !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Qu'on se dépêche !
Roxane
Christian !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Alignez-vous !
Roxane
Christian !
Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Mesurez... mèche !
Christian de Neuvillette
Roxane !...
Christian ferme les yeux.
Cyrano de Bergerac
J'ai tout dit. C'est toi qu'elle aime encor !
Roxane
Quoi, mon amour ?
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Baguette haute !
Roxane
Il n'est pas mort ?...
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Ouvrez la charge avec les dents !
Roxane
Je sens sa joue Devenir froide, là, contre la mienne !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
En joue !
Elle l'ouvre.
Roxane
Une lettre sur lui ! Pour moi !
Cyrano de Bergerac
Ma lettre !
Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Feu !
Cyrano de Bergerac
Mais Roxane on se bat !
Elle pleure doucement.
Roxane
Restez encore un peu. Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître. - N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être Merveilleux ?
Cyrano de Bergerac
Oui, Roxane.
Roxane
Un poète inouï, Adorable ?
Cyrano de Bergerac
Oui, Roxane.
Roxane
Un esprit sublime ?
Cyrano de Bergerac
Oui, Roxane !
Roxane
Un coeur profond, inconnu du profane, Une âme magnifique et charmante ?
Cyrano de Bergerac
Oui, Roxane !
Roxane
Il est mort !
Trompettes au loin.
Cyrano de Bergerac
Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui, Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !
Comte de Guiche
C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres ! Les Français vont rentrer au camp avec des vivres ! Tenez encore un peu !
Roxane
Sur la lettre, du sang, Des pleurs !
Une Voix
Rendez-vous !
Les Cadets
Non !
Ragueneau
Le péril va croissant !
Cyrano de Bergerac
Emportez-la ! Je vais charger !
Roxane
Son sang ! Ses larmes !...
Ragueneau
Elle s'évanouit !
Comte de Guiche
Tenez bon !
Une Voix
Bas les armes !
Les Cadets
Non !
Lui montrant Roxane.
Cyrano de Bergerac
Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur Fuyez en la sauvant !
Comte de Guiche
Soit ! Mais on est vainqueur Si vous gagnez du temps !
Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie.
Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon, couvert de sang.
Cyrano de Bergerac
C'est bon ! Adieu, Roxane !
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux
Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !
À Carbon, qu'il soutient.
Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane.
Il la plante en terre ; il crie aux cadets.
Au fifre.
Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se transforme en redoute.
Cyrano de Bergerac
Hardi ! Reculès pas, drollos ! N'ayez pas peur ! J'ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur ! Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre ! Toumbé dèssus ! Escrasas lous ! Un air de fifre !
et tombe mort.
Un Cadet
Ils montent le talus !
Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent.
Cyrano de Bergerac
On va les saluer !
Décharge générale.
Cyrano de Bergerac
Feu !
Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.
dans les rangs ennemis
Cri
Feu !
Un Officier Espagnol
Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?
Il s'élance, suivi des quelques survivants.
Le reste se perd dans la bataille.
Rideau.
Cyrano de Bergerac
Ce sont les cadets de Gascogne De Carbon de Castel-Jaloux ; Bretteurs et menteurs sans vergogne... Ce sont cadets de Gascogne De Carbon de Castel-Jaloux...
Acte V
Scène 1
Soeur Marthe, Mère Marguerite de Jésus, Soeur Claire, Soeurs
Soeur Marthe
Soeur Claire a regardé deux fois comment allait Sa cornette, devant la glace.
Mère Marguerite de Jésus
C'est très laid.
Soeur Claire
Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte, Ce matin : je l'ai vu.
Mère Marguerite de Jésus
C'est très vilain, soeur Marthe.
Soeur Claire
Un tout petit regard !
Soeur Marthe
Un tout petit pruneau !
Mère Marguerite de Jésus
Je le dirai, ce soir, à Monsieur Cyrano.
Soeur Claire
Non ! Il va se moquer !
Soeur Marthe
Il dira que les nonnes Sont très coquettes !
Soeur Claire
Très gourmandes !
Mère Marguerite de Jésus
Et très bonnes.
Soeur Claire
N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus, Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans ?
Mère Marguerite de Jésus
Et plus ! Depuis que sa cousine à nos béguins de toile Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile, Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans, Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !
Soeur Marthe
Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître, Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.
Soeurs
Il est si drôle ! - C'est amusant quand il vient ! - Il nous taquine ! - Il est gentil ! - Nous l'aimons bien ! - Nous fabriquons pour lui des pâtes d'Angélique !
Soeur Marthe
Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !
Soeur Claire
Nous le convertirons.
Soeurs
Oui ! Oui !
Mère Marguerite de Jésus
Je vous défend De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants. Ne le tourmentez pas : il viendrait moins peut-être !
Soeur Marthe
Mais... Dieu !...
Mère Marguerite de Jésus
Rassurez-vous : Dieu doit bien le connaître.
Soeur Marthe
Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier, Il me dit en entrant : « Ma soeur j'ai fait gras, hier ! »
Mère Marguerite de Jésus
Ah ! Il vous dit cela ?... Eh bien ! La fois dernière Il n'avait pas mangé depuis deux jours.
Soeur Marthe
Ma Mère !
Mère Marguerite de Jésus
Il est pauvre.
Soeur Marthe
Qui vous l'a dit ?
Mère Marguerite de Jésus
Monsieur Le Bret.
Soeur Marthe
On ne le secourt pas ?
Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève.
Mère Marguerite de Jésus
Non, il se fâcherait. - Allons il faut rentrer... Madame Madeleine, Avec un visiteur, dans le parc se promène.
Soeur Marthe
C'est le duc-maréchal de Grammont ?
Soeur Claire
Oui, je crois.
Soeur Marthe
Il n'était plus venu la voir depuis des mois !
Soeurs
Il est très pris ! - La cour ! - Les camps !
Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arrêtent près du métier. Un temps.
Soeur Claire
Les soins du monde !
Scène 2
Duc, Roxane, Le Bret, Soeur, Ragueneau
Duc
Et vous demeurerez ici, vainement blonde, Toujours en deuil ?
Roxane
Toujours.
Duc
Aussi fidèle ?
Roxane
Aussi.
Duc
Vous m'avez pardonné ?
Nouveau silence.
Roxane
Puisque je suis ici.
Duc
Vraiment c'était un être ?...
Roxane
Il fallait le connaître !
Duc
Ah ! Il fallait ?... Je l'ai trop peu connu, peut-être ! ... Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours ?
Roxane
Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.
Duc
Même mort, vous l'aimez ?
Roxane
Quelquefois il me semble Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos coeurs sont ensemble, Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !
Duc
Est-ce que Cyrano vient vous voir ?
Le Bret paraît sur le perron.
Le Bret descend.
Roxane
Oui, souvent. - Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes. Il vient ; c'est régulier ; sous cet arbre où vous êtes On place son fauteuil, s'il fait beau ; je l'attends En brodant ; l'heure sonne ; au dernier coup, j'entends - Car je ne tourne plus même le front ! - sa canne Descendre le perron ; il s'assied ; il ricane De ma tapisserie éternelle ; il me fait La chronique de la semaine, et... Tiens, Le Bret ! Comment va notre ami ?
Le Bret
Mal.
Duc
Oh !
Roxane
Il exagère !
Le Bret
Tout ce que j'ai prédit : l'abandon, la misère !... Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux ! Il attaque les faux nobles, les faux dévots, Les faux braves, les plagiaires, - tout le monde.
Roxane
Mais son épée inspire une terreur profonde. On ne viendra jamais à bout de lui.
Duc
Qui sait ?
Le Bret
Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est La solitude, la famine, c'est Décembre Entrant à pas de loup dans son obscure chambre : Voilà les spadassins qui plutôt le tueront ! - Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon. Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire. Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.
Duc
Ah ! Celui-là n'est pas parvenu ! - C'est égal, Ne le plaignez pas trop.
Le Bret
Monsieur le maréchal !...
Duc
Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes, Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.
Le Bret
Monsieur le duc !...
Saluant Roxane.
Duc
Je sais, oui : j'ai tout ; il n'a rien... Mais je lui serrerais bien volontiers la main. Adieu.
Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.
Roxane
Je vous conduis.
Duc
Oui, parfois, je l'envie. - Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie, On sent, - n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! - Mille petits dégoûts de soi, dont le total Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ; Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, Pendant que des grandeurs on monte les degrés, Un bruit d'illusions sèches et de regrets, Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.
Roxane
Vous voilà bien rêveur ?...
Au moment de sortir, brusquement.
À Roxane.
Il va à Le Bret, et à mi-voix.
Duc
Eh ! Oui ! Monsieur Le Bret ! Vous permettez ? Un mot. C'est vrai : nul n'oserait Attaquer votre ami ; mais beaucoup l'ont en haine ; Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine : « Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident. »
Le Bret
Ah ?
Duc
Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.
Le Bret
Prudent ! Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !...
Roxane
Qu'est-ce ?
Soeur
Ragueneau veut vous voir, Madame.
Au duc et à Le Bret.
Roxane
Qu'on le laisse Entrer. Il vient crier misère. Étant un jour Parti pour être auteur, il devint tour à tour Chantre...
Le Bret
Étuviste...
Roxane
Acteur...
Le Bret
Bedeau...
Roxane
Perruquier...
Le Bret
Maître De théorbe...
Roxane
Aujourd'hui, que pourrait-il bien être ?
Il aperçoit Le Bret.
Ragueneau
Ah ! Madame ! Monsieur !
Roxane
Racontez vos malheurs À Le Bret. Je reviens.
Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers Le Bret.
Ragueneau
Mais, Madame...
Scène 3
Ragueneau, Le Bret, Roxane
Ragueneau
D'ailleurs, Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore ! - J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore À vingt pas de chez lui... quand je le vois de loin, Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin De la rue... et je cours... lorsque d'une fenêtre Sous laquelle il passait - est-ce un hasard ?... peut-être ! - Un laquais laisse choir une pièce de bois.
Le Bret
Les lâches !... Cyrano !
Ragueneau
J'arrive et je le vois...
Le Bret
C'est affreux !
Ragueneau
Notre ami, Monsieur, notre poète, Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !
Le Bret
Il est mort ?
Ragueneau
Non ! Mais... Dieu ! Je l'ai porté chez lui. Dans sa chambre... Ah ! Sa chambre ! Il faut voir ce réduit !
Le Bret
Il souffre ?
Ragueneau
Non, Monsieur, il est sans connaissance.
Le Bret
Un médecin ?
Ragueneau
Il en vint un par complaisance.
Le Bret
Mon pauvre Cyrano ! - Ne disons pas cela Tout d'un coup à Roxane ! - Et ce docteur ?
Ragueneau
Il a parlé, - Je ne sais plus, - de fièvre, de méninges !... Ah ! Si vous le voyiez - la tête dans des linges !... Courons vite ! - Il n'y a personne à son chevet ! - C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !
Le Bret
Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !
Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre.
Elle descend le perron.
Roxane
Monsieur Le Bret ! Le Bret s'en va quand on l'appelle ? C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !
Scène 4
Roxane, Soeur Marthe, Une Soeur
Elle s'assied à son métier. Deux soeurs sortent de la maison et apportent un grand fauteuil sous l'arbre.
Roxane
Ah ! Que ce dernier jour de septembre est donc beau ! Ma tristesse sourit. Elle qu'avril offusque, Se laisse décider par l'automne, moins brusque. Ah ! Voici le fauteuil classique où vient s'asseoir Mon vieil ami !
Soeur Marthe
Mais c'est le meilleur du parloir !
Les soeurs s'éloignent.
Elle s'installe. On entend sonner l'heure.
Un temps.
Elle pousse du doigt la feuille tombée sur son métier.
Roxane
Merci, ma soeur. Il va venir. Là... l'heure sonne. - Mes écheveaux ! - L'heure a sonné ? Ceci m'étonne ! Serait-il en retard pour la première fois ? La soeur tourière doit - mon dé ?... Là, je le vois ! - L'exhorter à la pénitence. Elle l'exhorte ! - Il ne peut plus tarder. - Tiens ! Une feuille morte ! - D'ailleurs, rien ne pourrait - mes ciseaux ?... dans mon sac ! - L'empêcher de venir !
paraissant sur le perron
Une Soeur
Monsieur de Bergerac.
Scène 5
Roxane, Cyrano de Bergerac, Soeur Marthe
Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie.
À Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie.
Roxane
Qu'est-ce que je disais ?... Ah ! Ces teintes fanées... Comment les rassortir ? Depuis quatorze années, Pour la première fois, en retard !
Cyrano de Bergerac
Oui, c'est fou ! J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !...
Roxane
Par ?
Cyrano de Bergerac
Par une visite assez inopportune.
Roxane
Ah ! Oui ! Quelque fâcheux ?
Cyrano de Bergerac
Cousine, c'était une Fâcheuse.
Roxane
Vous l'avez renvoyée ?
Cyrano de Bergerac
Oui, j'ai dit : Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi, Jour où je dois me rendre en certaine demeure ; Rien ne m'y fait manquer : repassez dans une heure !
Roxane
Eh bien ! Cette personne attendra pour vous voir Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.
Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit signe de tête.
Cyrano de Bergerac
Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.
Roxane
Vous ne taquinez pas soeur Marthe ?
Avec une grosse voix comique.
La soeur glisse vers lui.
Cyrano de Bergerac
Si ! Soeur Marthe ! Approchez ! Ha ! Ha ! Ha ! Beaux yeux toujours baissés !
Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement.
Soeur Marthe
Mais... Oh !
D'une voix fanfaronne. Haut.
Cyrano de Bergerac
Chut ! Ce n'est rien ! Hier, j'ai fait gras.
À part.
Vite et bas.
Soeur Marthe
Je sais. C'est pour cela qu'il est si pâle ! Au réfectoire Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire Un grand bol de bouillon... Vous viendrez ?
Cyrano de Bergerac
Oui, oui, oui.
Soeur Marthe
Ah ! Vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !
Roxane
Elle essaie de vous convertir !
Soeur Marthe
Je m'en garde !
Avec une fureur bouffonne.
Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver.
Cyrano de Bergerac
Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde, Vous ne me prêchez pas ? C'est étonnant, ceci !... Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi ! Tenez, je vous permets... Ah ! La chose est nouvelle ?... De... de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.
Roxane
Oh ! Oh !
Cyrano de Bergerac
Soeur Marthe est dans la stupéfaction !
Elle rentre.
Soeur Marthe
Je n'ai pas attendu votre permission.
Cyrano de Bergerac
Du diable si je peux jamais, tapisserie, Voir ta fin !
À ce moment, un peu de brise fait tomber les feuilles.
Roxane
J'attendais cette plaisanterie.
Cyrano de Bergerac
Les feuilles !
Roxane
Elles sont d'un blond vénitien. Regardez-les tomber.
Cyrano de Bergerac
Comme elles tombent bien ! Dans ce trajet si court de la branche à la terre, Comme elles savent mettre une beauté dernière, Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol, Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !
Roxane
Mélancolique, vous ?
Cyrano de Bergerac
Mais pas du tout, Roxane !
Roxane
Allons, laissez tomber les feuilles de platane... Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf. Ma gazette ?
Cyrano de Bergerac
Voici !
Roxane
Ah !
Cyrano de Bergerac
Samedi, dix-neuf : Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette, Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups de lancette Son mal fut condamné pour lèse-majesté, Et cet auguste pouls n'a plus fébricité ! Au grand bal, chez la Reine, on a brûlé, dimanche, Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ; Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l Autrichien ; On a pendu quatre sorciers ; le petit chien De Madame d Athis a dû prendre un clystère...
Roxane
Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !
Cyrano de Bergerac
Lundi... rien. Lygdamire a changé d'amant.
Roxane
Oh !
Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.
Cyrano de Bergerac
Mardi, toute la Cour est à Fontainebleau. Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque : Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, - ou presque ! Le vingt-cinq, la Montglat à de Fiesque dit : Oui ; Et samedi, vingt-six...
Elle court vers lui en criant.
Roxane
Il est évanoui ? Cyrano !
Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil.
Cyrano de Bergerac
Qu'est-ce ?... Quoi ?... Non ! Non ! Je vous assure, Ce n'est rien. Laissez-moi !
Roxane
Pourtant...
Cyrano de Bergerac
C'est ma blessure D'Arras... qui... quelquefois... vous savez...
Roxane
Pauvre ami !
Il sourit avec effort.
Cyrano de Bergerac
Mais ce n'est rien. Cela va finir. C'est fini.
Elle met la main sur sa poitrine.
Le crépuscule commence à venir.
Roxane
Chacun de nous a sa blessure : j'ai la mienne. Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne, Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !
Cyrano de Bergerac
Sa lettre !... N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être, Vous me la feriez lire ?
Roxane
Ah ! Vous voulez ?... Sa lettre ?
Cyrano de Bergerac
Oui... Je veux... Aujourd'hui...
Roxane
Tenez !
Cyrano de Bergerac
Je peux ouvrir ?
Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.
Roxane
Ouvrez... lisez !...
Cyrano de Bergerac
« Roxane, adieu, je vais mourir !... »
Roxane
Tout haut ?
Cyrano de Bergerac
« C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée ! J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée, Et je meurs ! Jamais plus, jamais mes yeux grisés, Mes regards dont c'était... »
Roxane
Comme vous la lisez, Sa lettre !
Cyrano de Bergerac
« ...dont c'était les frémissantes fêtes, Ne baiseront au vol les gestes que vous faites J'en revois un petit qui vous est familier Pour toucher votre front, et je voudrais crier... »
La nuit vient insensiblement.
Roxane
Comme vous la lisez, - cette lettre !
Cyrano de Bergerac
« Et je crie : Adieu !... »
Roxane
Vous la lisez...
Cyrano de Bergerac
« Ma chère, ma chérie, « Mon trésor... »
Roxane
D'une voix...
Cyrano de Bergerac
« Mon amour !... »
Elle tressaille.
Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. L'ombre augmente.
Roxane
D'une voix... Mais... que je n'entends pas pour la première fois !
Cyrano de Bergerac
« Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde, Et je suis et serai jusque dans l'autre monde Celui qui vous aima sans mesure, celui... »
Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains.
Roxane
Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit. Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !
Cyrano de Bergerac
Roxane !
Roxane
C'était vous.
Cyrano de Bergerac
Non, non, Roxane, non !
Roxane
J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !
Cyrano de Bergerac
Non ! Ce n'était pas moi !
Roxane
C'était vous !
Cyrano de Bergerac
Je vous jure...
Roxane
J'aperçois toute la généreuse imposture : Les lettres, c'était vous...
Cyrano de Bergerac
Non !
Roxane
Les mots chers et fous, C'était vous...
Cyrano de Bergerac
Non !
Roxane
La voix dans la nuit, c'était vous.
Cyrano de Bergerac
Je vous jure que non !
Roxane
L'âme, c'était la vôtre !
Cyrano de Bergerac
Je ne vous aimais pas.
Roxane
Vous m'aimiez !
Cyrano de Bergerac
C'était l'autre !
Roxane
Vous m'aimiez !
Cyrano de Bergerac
Non !
Roxane
Déjà vous le dites plus bas !
Cyrano de Bergerac
Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !
Roxane
Ah ! Que de choses qui sont mortes... qui sont nées ! - Pourquoi vous être tu pendant quatorze années, Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien, Ces pleurs étaient de vous ?
Cyrano de Bergerac
Ce sang était le sien.
Roxane
Alors pourquoi laisser ce sublime silence Se briser aujourd'hui ?
Le Bret et Ragueneau entrent en courant.
Cyrano de Bergerac
Pourquoi ?...
Scène 6
Le Bret, Cyrano de Bergerac, Roxane, Ragueneau
Le Bret
Quelle imprudence ! Ah ! J'en étais bien sûr ! Il est là !
Cyrano de Bergerac
Tiens, parbleu !
Le Bret
Il s'est tué, Madame, en se levant !
Roxane
Grand Dieu ! Mais tout à l'heure alors... Cette faiblesse ?... Cette ?...
Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.
Cyrano de Bergerac
C'est vrai ! Je n'avais pas terminé ma gazette : ... Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné, Monsieur de Bergerac est mort assassiné.
Roxane
Que dit-il ? - Cyrano ! - Sa tête enveloppée !... Ah ! Que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?
Cyrano de Bergerac
« D'un coup d'épée, Frappé par un héros, tomber la pointe au coeur ! »... - Oui, je disais cela !... Le destin est railleur !... Et voilà que je suis tué dans une embûche, Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche ! C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.
Ragueneau
Ah ! Monsieur !...
Il lui tend la main.
Cyrano de Bergerac
Ragueneau, ne pleure pas si fort !... Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?
Ragueneau
Je suis moucheur de... de... chandelles, chez Molière.
Cyrano de Bergerac
Molière !
Ragueneau
Mais je veux le quitter, dès demain ; Oui, je suis indigné !... Hier, on jouait Scapin, Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !
Le Bret
Entière !
Ragueneau
Oui, Monsieur, le fameux : « Que diable allait-il faire ?... »
Le Bret
Molière te l'a pris !
À Ragueneau.
Cyrano de Bergerac
Chut ! Chut ! Il a bien fait !... La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?
Ragueneau
Ah ! Monsieur, on riait ! On riait !
À Roxane.
À ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit tout au fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office.
Cyrano de Bergerac
Oui, ma vie Ce fut d'être celui qui souffle - et qu'on oublie ! Vous souvient-il du soir où Christian vous parla Sous le balcon ? Eh bien toute ma vie est là : Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire, D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau : Molière a du génie et Christian était beau ! Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !
Roxane
Ma soeur ! Ma soeur !
Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue.
Cyrano de Bergerac
Non ! Non ! N'allez chercher personne : Quand vous reviendriez, je ne serais plus là. Il me manquait un peu d'harmonie... en voilà.
Roxane
Je vous aime, vivez !
Cyrano de Bergerac
Non ! Car c'est dans le conte Que lorsqu'on dit : Je t'aime ! Au prince plein de honte, Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil... Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.
Roxane
J'ai fait votre malheur ! Moi ! Moi !
Cyrano de Bergerac
Vous ?... Au contraire ! J'ignorais la douceur féminine. Ma mère Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de soeur. Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'oeil moqueur. Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie. Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.
Le Bret
Ton autre amie est là, qui vient te voir !
Cyrano de Bergerac
Je vois.
Roxane
Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !
Cyrano de Bergerac
Le Bret, je vais monter dans la lune opaline, Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine...
Roxane
Que dites-vous ?
Cyrano de Bergerac
Mais oui, c'est là, je vous le dis, Que l'on va m'envoyer faire mon paradis. Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée, Et je retrouverai Socrate et Galilée !
Le Bret
Non ! Non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop Injuste ! Un tel poète ! Un coeur si grand, si haut ! Mourir ainsi !... Mourir !...
Cyrano de Bergerac
Voilà Le Bret qui grogne !
Le Bret
Mon cher ami...
Cyrano de Bergerac
Ce sont les cadets de Gascogne... - La masse élémentaire... Eh oui ?... Voilà le hic...
Le Bret
Sa science... dans son délire !
Cyrano de Bergerac
Copernic A dit...
Roxane
Oh !
Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles.
Cyrano de Bergerac
Mais aussi que diable allait-il faire, Mais que diable allait-il faire en cette galère ?... Philosophe, physicien, Rimeur, bretteur, musicien, Et voyageur aérien, Grand riposteur du tac au tac, Amant aussi - pas pour son bien ! - Ci-gît Hercule-Savinien De Cyrano de Bergerac Qui fut tout, et qui ne fut rien. ... Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre ! Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant, Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres, Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres, Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.
Roxane
Je vous jure !...
On veut s'élancer vers lui.
Il va s'adosser à l'arbre.
Silence.
Il se raidit.
Il tire l'épée.
Cyrano de Bergerac
Pas là ! Non ! Pas dans ce fauteuil ! - Ne me soutenez pas ! - Personne ! Rien que l'arbre ! Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre, - Ganté de plomb ! Oh ! Mais !... Puisqu'elle est en chemin, Je l'attendrai debout, et l'épée à la main !
Le Bret
Cyrano !
Tous reculent épouvantés.
Roxane
Cyrano !
Il lève son épée.
Il frappe de son épée le vide.
Il frappe.
Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant.
Il s'élance l'épée haute.
L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.
Cyrano de Bergerac
Je crois qu'elle regarde... Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde ! Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais ! Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès ! Non ! Non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! - Qu'est-ce que c'est que tous ceux-là ! - Vous êtes mille ? Ah ! Je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! Le Mensonge ? Tiens, tiens ! - Ha ! Ha ! Les Compromis, Les Préjugés, les Lâchetés !... Que je pactise ? Jamais, jamais ! - Ah ! Te voilà, toi, la Sottise ! - Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas ; N'importe : je me bats ! Je me bats ! Je me bats ! Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose ! Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu, Mon salut balaiera largement le seuil bleu, Quelque chose que sans un pli, sans une tache, J'emporte malgré vous, et c'est...
Roxane
C'est ?...
Cyrano de Bergerac
Mon panache.