Comédie héroïque · 1897 · 5 actes

Cyrano de Bergerac

d’Edmond Rostand

Cyrano, poète, bretteur et affligé d’un nez démesuré, aime en secret sa cousine Roxane. Elle aime le beau Christian, qui n’a pas d’esprit : Cyrano lui prête ses mots, jusqu’à écrire ses lettres depuis le siège d’Arras.

Représentation
≈ 2 h 41
Distribution
8 femmes, 22 hommes
Répliques
2 166
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Cyrano de Bergerac H 628 ≈ 1 h 11 11
Roxane F 341 ≈ 25 min 11
Comte de Guiche H 148 ≈ 11 min 8
Ragueneau H 92 ≈ 8 min 8
Christian de Neuvillette H 194 ≈ 8 min 10
Le Bret H 110 ≈ 6 min 9
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux H 57 ≈ 3 min 10
Un Cadet N 49 ≈ 3 min 9
Lignière H 28 ≈ 2 min 2
Duc N 15 ≈ 2 min 1
La Duègne F 28 ≈ 2 min 5
Soeur Marthe F 18 ≈ 1 min 3
Mère Marguerite de Jésus F 11 ≈ 1 min 1
Un Tire-Laine H 12 ≈ 1 min 2
Un Bourgeois H 15 ≈ 1 min 5
Cuigy H 19 ≈ 1 min 5
Lise F 16 ≈ 1 min 4
Premier Cadet N 15 ≈ 1 min 7
Un Fâcheux H 23 ≈ 1 min 1
Le Capucin H 13 ≈ 1 min 3

Et 37 autres rôles.

Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Cyrano de Bergerac absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Roxane absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Comte de Guiche absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ragueneau absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Christian de Neuvillette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Bret absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Cadet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Le Portier, Cavalier, Deuxième Cavalier, Premier Cavalier, Un Laquais, Premier Laquais, Un Garde, Un Des Bretteurs, Un Des Joueurs, La Bouquetière, Un Homme, Un Bourgeois, Un Joueur, Jeune Homme, Les Pages, Premier Page, Deuxième, Un Tire-Laine, Deuxième Page, Troisième Page, Un Spectateur, Un Page, La Distributrice, Une Voix De Fausset, Un Marquis, Cuigy, Marquis, Salle

On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre brusquement.

Le Portier

Holà ! Vos quinze sols !

Cavalier

J'entre gratis !

Le Portier

Pourquoi ?

Cavalier

Je suis chevau-léger de la maison du Roi !

Le Portier

Vous ?

Deuxième Cavalier

Je ne paye pas !

Le Portier

Mais...

Deuxième Cavalier

Je suis mousquetaire.

Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.

au deuxième

Premier Cavalier

On ne commence qu'à deux heures. Le parterre Est vide. Exerçons-nous au fleuret.

entrant

Un Laquais

Pst... Flanquin...

Un Laquais

Champagne ?...

Il s'assied par terre.

Premier Cavalier

Cartes. Dés. Jouons.

Deuxième Cavalier

Oui, mon coquin.

tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume et colle par terre

Premier Laquais

J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.

Il lui prend la taille.

Un Garde

C'est gentil de venir avant que l'on éclaire !...

recevant un coup de fleuret

Un Des Bretteurs

Touche !

Un Des Joueurs

Trèfle !

Un Garde

Un baiser !

La Bouquetière

On voit !...

Un Garde

Pas de danger !

s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de bouche

Un Homme

Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.

Un Bourgeois

Plaçons-nous là, mon fils.

Un Joueur

Brelan d'as !

Il boit

Un Homme

Un ivrogne Doit boire son bourgogne... ... à l'hôtel de Bourgogne !

Il montre l'ivrogne du bout de sa canne.

En rompant, un des cavaliers le bouscule.

Il tombe au milieu des joueurs.

Un Bourgeois

Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ? Buveurs... Bretteurs ! Joueurs !

Un Garde

Un baiser !

Un Bourgeois

Jour de Dieu ! - Et penser que c'est dans une salle pareille Qu'on joua du Rotrou, mon fils !

Jeune Homme

Et du Corneille !

Les Pages

Tra la la la la la la la la la la lère...

Le Portier

Les pages, pas de farce !...

Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos.

avec une dignité blessée

Premier Page

Oh ! Monsieur ! Ce soupçon !... As-tu de la ficelle ?

Deuxième

Avec un hameçon.

Premier Page

On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.

Un Tire-Laine

Or ça, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque : Puis donc que vous volez pour la première fois...

criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures

Deuxième Page

Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?

Il souffle et les crible de pois.

d'en haut

Troisième Page

Et des pois !

Jeune Homme

Que va-t-on nous jouer ?

Un Bourgeois

Clorise.

Jeune Homme

De qui est-ce ?

Il remonte au bras de son fils.

Un Bourgeois

De monsieur Balthazar Baro. C'est une pièce !...

Un Tire-Laine

... La dentelle surtout des canons, coupez-la !

Un Spectateur

Tenez, à la première du Cid, j'étais là !

Un Tire-Laine

Les montres...

Un Bourgeois

Vous verrez des acteurs très illustres...

Un Tire-Laine

Les mouchoirs...

Un Bourgeois

Montfleury...

Un Spectateur

Allumez donc les lustres !

Un Bourgeois

... Bellerose, l Espy, la Beaupré, Jodelet !

Un Page

Ah ! Voici la distributrice !...

Brouhaha à la porte.

La Distributrice

Oranges, lait, Eau de framboise, aigre de cèdre...

Une Voix De Fausset

Place, brutes !

Un Laquais

Les marquis !... Au parterre ?...

Entre une bande de petits marquis.

Un Laquais

Oh ! Pour quelques minutes.

Il se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant.

Grandes embrassades.

Un Marquis

Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers, Sans déranger les gens ? Sans marcher sur les pieds ? Ah ! Fi ! Fi ! Fi ! Cuigy ! Brissaille !

Cuigy

Des fidèles !... Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles...

Marquis

Ah ! Ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur...

Un Marquis

Console-toi, Marquis, car voici l'allumeur !

On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à Christian de Neuvillette. Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne distingué. Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.

saluant l'entrée de l'allumeur

Salle

Ah ! ...

Scène 2

Cuigy, Brisaille, Lignère, Salle, Premier Marquis, Christian de Neuvillette, La Distributrice, Violons, Deuxième Marquis, Jeune Homme, Un Bourgeois, Lignière, Chef Des Violons, Cris, Ragueneau, Le Bret, Marquis

Cuigy

Lignière !

Brisaille

Pas encor gris ! ...

Signe d'assentiment de Christian.

Saluts.

bas à Christian

Lignère

Je vous présente ? Baron de Neuvillette.

Salle

Ah !

Cuigy

La tête est charmante.

qui a entendu

Premier Marquis

Peuh !...

Lignère

Messieurs de Cuigy, de Brissaille...

Christian de Neuvillette

Enchanté ! ...

Premier Marquis

Il est assez joli, mais n'est pas ajusté Au dernier goût.

Lignère

Monsieur débarque de Touraine.

Christian de Neuvillette

Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine. J'entre aux gardes demain, dans les Cadets.

Premier Marquis

Voilà La présidente Aubry !

La Distributrice

Oranges, lait...

s'accordant

Violons

La... la...

Cuigy

Du monde !

Christian de Neuvillette

Eh ! Oui, beaucoup.

Ils nomment les femmes à mesure qu'elle entrent, très parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.

Premier Marquis

Tout le bel air !

Deuxième Marquis

Mesdames De Guéméné...

Cuigy

De Bois-Dauphin...

Premier Marquis

Que nous aimâmes...

Brisaille

De Chavigny...

Deuxième Marquis

Qui de nos coeurs, va, se jouant !

Lignère

Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.

Jeune Homme

L'Académie est là ?

Un Bourgeois

Mais... j'en vois plus d'un membre ; Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ; Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud... Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !

Premier Marquis

Attention ! Nos précieuses prennent place Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace, Félixérie...

Deuxième Marquis

Ah ! Dieu ! Leurs surnoms sont exquis ! Marquis, tu les sais tous ?

Premier Marquis

Je les sais tous, marquis !

Lignière

Mon cher, je suis entré pour vous rendre service : La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !

Christian de Neuvillette

Non !... Vous qui chansonnez et la ville et la cour, Restez : vous me direz pour qui je meurs d'amour.

Il lève son archet.

frappant sur son pupitre, avec son archet

Chef Des Violons

Messieurs les violons !...

Les violons commencent à jouer.

La Distributrice

Macarons, citronnée...

Christian de Neuvillette

J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée, Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit... Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit, Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide. - Elle est toujours à droite, au fond : la loge vide.

Lignière

Je pars.

Christian de Neuvillette

Oh ! Non, restez !

Lignière

Je ne peux. D assoucy M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.

La Distributrice

Orangeade ?

Lignière

Fi !

La Distributrice

Lait ?

Lignière

Pouah !

La Distributrice

Rivesalte ?

À Christian.

Il s'assied près du buffet. La distributrice lui verse du rivesalte.

Lignière

Halte ! Je reste encor un peu. - Voyons ce rivesalte ?

dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui

Cris

Ah ! Ragueneau ! ...

Lignière

Le grand rôtisseur Ragueneau.

Ragueneau

Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?

Lignière

Le pâtissier des comédiens et des poètes !

Ragueneau

Trop d'honneur...

Lignière

Taisez-vous, Mécène que vous êtes !

Ragueneau

Oui, ces messieurs chez moi se servent...

Lignière

À crédit. Poète de talent lui-même...

Ragueneau

Ils me l'ont dit.

Lignière

Fou de vers !

Ragueneau

Il est vrai que pour une odelette...

Lignière

Vous donnez une tarte...

Ragueneau

Oh ! Une tartelette !

Lignière

Brave homme, il s'en excuse ! ... Et pour un triolet Ne donnâtes-vous pas ?

Ragueneau

Des petits pains !

Lignière

Au lait. - Et le théâtre ! Vous l'aimez ?

Ragueneau

Je l'idolâtre.

Lignière

Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre ! Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous, Vous a coûté combien ?

Il regarde de tous côtés.

Ragueneau

Quatre flans. Quinze choux. Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.

Lignière

Pourquoi ?

Ragueneau

Montfleury joue !

Lignière

En effet, cette tonne Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon. Qu'importe à Cyrano ?

Ragueneau

Mais vous ignorez donc ? Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine, Défense, pour un mois, de reparaître en scène.

Lignière

Eh bien ?

Ragueneau

Montfleury joue !

Cuigy

Il n'y peut rien.

Ragueneau

Oh ! Oh ! Moi, je suis venu voir !

Premier Marquis

Quel est ce Cyrano ?

Cuigy

C'est un garçon versé dans les colichemardes.

Deuxième Marquis

Noble ?

Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il cherchait quelqu'un.

Il appelle.

Le Bret descend vers eux.

Cuigy

Suffisamment. Il est cadet aux gardes. Mais son ami Le Bret peut vous dire... Le Bret ! Vous cherchez Bergerac ?

Le Bret

Oui, je suis inquiet !...

Cuigy

N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?

Le Bret

Ah ! C'est le plus exquis des êtres sublunaires !

Ragueneau

Rimeur !

Cuigy

Bretteur !

Brisaille

Physicien !

Le Bret

Musicien !

Lignière

Et quel aspect hétéroclite que le sien !

Ragueneau

Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ; Mais bizarre, excessif, extravagant, falot, Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques : Feutre à panache triple et pourpoint à six basques, Cape, que par derrière, avec pompe, l'estoc Lève, comme une queue insolente de coq, Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne, Il promène, en sa fraise à la Pulcinella, un nez !... Ah ! Messeigneurs, quel nez que ce nez-là ! .... On ne peut voir passer un pareil nasigère Sans s'écrier : « Oh ! Non, vraiment, il exagère ! » Puis on sourit, on dit : « Il va l'enlever... » Mais Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.

Le Bret

Il le porte, - et pourfend quiconque le remarque !

Ragueneau

Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !

Premier Marquis

Il ne viendra pas !

Ragueneau

Si !... Je parie un poulet À la Ragueneau !

Rumeurs d'admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge. Elle s'assied sur le devant, sa Duègne prend place au fond. Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.

Marquis

Soit !

Deuxième Marquis

Ah ! Messieurs ! Mais elle est Épouvantablement ravissante !

Premier Marquis

Une pêche Qui sourirait avec une fraise !

Deuxième Marquis

Et si fraîche Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur !

Christian de Neuvillette

C'est elle !

Lignière

Ah ! C'est elle ? ...

Christian de Neuvillette

Oui. Dites vite. J'ai peur.

Lignière

Magdeleine Robin, dite Roxane.- Fine. Précieuse.

Christian de Neuvillette

Hélas !

À ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.

Lignière

Libre. Orpheline. Cousine De Cyrano,- dont on parlait...

Christian de Neuvillette

Cet homme ?...

Il se lève en titubant, le verre haut, prêt à chanter.

Lignière

Hé ! Hé ! ... - Comte de Guiche. Épris d'elle. Mais marié À la nièce d'Armand de Richelieu. Désire Faire épouser Roxane à certain triste sire, Un monsieur de Valvert, vicomte... et complaisant. Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant Il peut persécuter une simple bourgeoise. D'ailleurs j'ai dévoilé sa manoeuvre sournoise Dans une chanson qui... Ho ! Il doit m'en vouloir ! - La fin était méchante... Écoutez...

Christian de Neuvillette

Non. Bonsoir.

Lignière

Vous allez ?

Christian de Neuvillette

Chez Monsieur de Valvert !

Lui désignant du coin de l'oeil Roxane.

Lignière

Prenez garde : C'est lui qui vous tuera ! Restez. On vous regarde.

Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de lui.

Christian de Neuvillette

C'est vrai !

Il sort en zigzaguant.

Lignière

C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend - Dans des tavernes !

Le Bret

Pas de Cyrano.

Ragueneau

Pourtant...

Le Bret

Ah ! Je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !

Salle

Commencez ! Commencez !

Scène 3

Un Marquis, Deuxième Marquis, Comte de Guiche, Premier Marquis, Christian de Neuvillette, Un Tire-Laine, Salle, Un Bourgeois, Cris De Joie, Rires Et Cris, Le Bret, Un Spectateur, Murmures, Un Page, Ragueneau, Parterre, Montfleury, Une Voix, Voix Diverses, Cuigy, Voix, Toute La Salle, Cyrano de Bergerac

Un Marquis

Quelle cour, ce de Guiche !

Deuxième Marquis

Fi !... Encore un Gascon !

Ils vont vers de Guiche.

Un Marquis

Le Gascon souple et froid, Celui qui réussit ! ... Saluons-le, crois-moi.

Deuxième Marquis

Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ? Baise moi ma mignonne ou bien Ventre-de-biche ?

Comte de Guiche

C'est couleur Espagnol malade.

Premier Marquis

La couleur Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur, L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !

Il se dirige suivi de tous les marquis et gentilshommes vers le théâtre. Il se retourne et appelle.

Comte de Guiche

Je monte Sur scène. Venez-vous ? Viens, Valvert !

Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en train de le dévaliser. Il se retourne.

Christian de Neuvillette

Le vicomte ! Ah ! Je vais lui jeter à la face mon... Hein ?

Un Tire-Laine

Ay ! ...

Christian de Neuvillette

Je cherchais un gant !

Changeant de ton, bas et vite.

Un Tire-Laine

Vous trouvez une main. Lâchez-moi. Je vous livre un secret.

Christian de Neuvillette

Quel ?

Un Tire-Laine

Lignière... Qui vous quitte...

Christian de Neuvillette

Eh bien ?

Un Tire-Laine

... touche à son heure dernière. Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand, Et cent hommes - j'en suis - ce soir sont postés !...

Christian de Neuvillette

Cent ! Par qui ?

Un Tire-Laine

Discrétion...

Christian de Neuvillette

Oh !

Un Tire-Laine

Professionnelle !

Christian de Neuvillette

Où seront-ils postés ?

Un Tire-Laine

À la porte de Nesle. Sur son chemin. Prévenez-le !

Christian de Neuvillette

Mais où le voir !

Un Tire-Laine

Allez courir tous les cabarets : le Pressoir D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque, Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,- et dans chaque, Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.

Regardant Roxane avec amour.

Avec fureur, Valvert.

Il sort en courant. - De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.

Christian de Neuvillette

Oui, je cours ! Ah ! Les gueux ! Contre un seul homme, cent ! La quitter... elle ! Et lui ! ...- Mais il faut que je sauve Lignière ! ...

Salle

Commencez.

Un Bourgeois

Ma perruque !

Cris De Joie

Il est chauve ! ... Bravo, les pages ! .. Ha ! Ha ! Ha ! ...

Un Bourgeois

Petit gredin !

Silence complet.

qui commencent très fort et vont décroissant

Rires Et Cris

Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha ! Ha !

Un spectateur lui parle bas.

Le Bret

Ce silence soudain ? ... Ah ? ...

Un Spectateur

La chose me vient d'être certifiée.

qui courent

Murmures

Chut ! - Il paraît ? ... - Non ! ... - Si ! - Dans la loge grillée. - Le Cardinal ! - Le Cardinal ? - Le Cardinal !

On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.

Un Page

Ah ! Diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal ! ...

Un Marquis

Mouchez cette chandelle !

Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes. Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.

Un Marquis

Une chaise !

On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes. Toile de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale. Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.

Un Spectateur

Silence !

Le Bret

Montfleury entre en scène ?

Ragueneau

Oui, c'est lui qui commence.

Le Bret

Cyrano n'est pas là.

Ragueneau

J'ai perdu mon pari.

On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.

Le Bret

Tant mieux ! Tant mieux !

applaudissant

Parterre

Bravo, Montfleury ! Montfleury !

Montfleury

« Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire, Se prescrit à soi-même un exil volontaire, Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois... »

Stupeur. Tout le monde se retourne. Murmures.

au milieu du parterre

Une Voix

Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?

On se lève dans les loges, pour voir.

Voix Diverses

Hein ? - Quoi ? - Qu'est-ce ? ...

Cuigy

C'est lui !

Le Bret

Cyrano !

Voix

Roi des pitres, Hors de scène à l'instant !

indignée

Toute La Salle

Oh !

Montfleury

Mais...

Voix

Tu récalcitres ?

du parterre, des loges

Voix Diverses

Chut ! - Assez ! - Montfleury, jouez ! - Ne craignez rien ! ...

Montfleury

« Heureux qui loin des cours dans un lieu sol... »

Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.

Voix

Eh bien ? Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles, Une plantation de bois sur vos épaules ?

La canne s'agite.

Montfleury

« Heureux qui... »

Voix

Sortez !

Parterre

Oh !

Montfleury

« Heureux qui loin des cours... »

Sensation à sa vue.

Cyrano de Bergerac

Ah ! Je vais me fâcher ! ...

Scène 4

Montfleury, Un Marquis, Cyrano de Bergerac, Marquis, Une Voix, Parterre, Foule, Toute La Salle, Un Bourgeois, Une Dame, Un Seigneur, Un Page, Salle, Loges, Bellerose, Jodelet, Uns, Autres, Un Jeune Homme, Vieux Bourgeois, Précieuses, Le Bret, Un Fâcheux, Comte de Guiche, De Valvert, Vicomte, Un Cheveau-Léger, Une Femme, Ragueneau, Voix De Femme, Un Mousquetaire, Cuigy, Le Portier, La Distributrice

Montfleury

Venez à mon secours, Messieurs !

Un Marquis

Mais jouez donc !

Cyrano de Bergerac

Gros homme, si tu joues Je vais être obligé de te fesser les joues !

Marquis

Assez !

Cyrano de Bergerac

Que les marquis se taisent sur leurs bancs, Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !

Marquis

C'en est trop !... Montfleury...

Cyrano de Bergerac

Que Montfleury s'en aille, Ou bien je l'essorille et le désentripaille !

Une Voix

Mais...

Cyrano de Bergerac

Qu'il sorte !

Une Voix

Pourtant...

Avec le geste de retrousser ses manches.

Cyrano de Bergerac

Ce n'est pas encor fait ? Bon ! Je vais sur la scène, en guise de buffet, Découper cette mortadelle d Italie !

Montfleury

En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !

Cyrano de Bergerac

Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien, Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne, Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.

Parterre

Montfleury ! Montfleury ! - La pièce de Baro ! -

Le cercle s'élargit.

Cyrano de Bergerac

Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau : Si vous continuez, il va rendre sa lame !

reculant

Foule

Hé ! La !...

Cyrano de Bergerac

Sortez de scène !

Foule

Oh ! Oh !

Nouveau recul.

Cyrano de Bergerac

Quelqu'un réclame ?

Une Voix

Monsieur de Cyrano Vraiment nous tyrannise, Malgré ce tyranneau On jouera la Clorise.

chantant

Toute La Salle

La Clorise, la Clorise ! ...

Cyrano de Bergerac

Si j'entends une fois encor cette chanson, Je vous assomme tous.

Un Bourgeois

Vous n'êtes pas Samson !

Cyrano de Bergerac

Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?

dans les loges

Une Dame

C'est inouï !

Un Seigneur

C'est scandaleux !

Un Bourgeois

C'est vexatoire !

Un Page

Ce qu'on s'amuse !

Parterre

Kss ! - Montfleury ! - Cyrano !

Cyrano de Bergerac

Silence !

Parterre

Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !

Cyrano de Bergerac

Je vous...

Un Page

Miâou !

Silence.

Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse.

La main à son épée.

Cyrano de Bergerac

Je vous ordonne de vous taire ! Et j'adresse un défi collectif au parterre ! - J'inscris les noms ! - Approchez-vous, jeunes héros ! Chacun son tour ! Je vais donner des numéros ! - Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ? Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste, Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit ! - Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt. La pudeur vous défend de voir ma lame nue ? Pas un nom ? - Pas un doigt ? - C'est bien. Je continue. Donc, je désire voir le théâtre guéri De cette fluxion. Sinon... Le bistouri !

Montfleury

Je...

Cyrano de Bergerac

Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune ! Vous vous éclipserez à la troisième.

Parterre

Ah ?...

Cyrano de Bergerac

Une !

Montfleury

Je...

Une Voix

Restez !

Parterre

Restera... restera pas...

Montfleury

Je crois, Messieurs...

Cyrano de Bergerac

Deux !

Montfleury

Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que...

Montfleury disparaît comme dans une trappe. Tempête de rires, et sifflets de huées.

Cyrano de Bergerac

Trois !

Salle

Hu ! ... hu ! ... Lâche ! ... Reviens ! ...

Cyrano de Bergerac

Qu'il revienne, s'il ose !

Bellerose s'avance et salue.

Un Bourgeois

L'orateur de la troupe !

Loges

Ah !... Voilà Bellerose !

Bellerose

Nobles seigneurs...

Parterre

Non ! Non ! Jodelet !

Jodelet

Tas de veaux !

Parterre

Ah ! Ah ! Bravo ! Très bien ! Bravo !

Jodelet

Pas de bravos ! Le gros tragédien dont vous aimez le ventre S'est senti...

Parterre

C'est un lâche !

Jodelet

Il dut sortir !

Parterre

Qu'il rentre !

Uns

Non !

Autres

Si !

à Cyrano

Un Jeune Homme

Mais à la fin, monsieur, quelle raison Avez-vous de haïr Montfleury ?

Cyrano de Bergerac

Jeune oison, J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule. Primo : c'est un acteur déplorable, qui gueule, Et qui soulève avec des han ! De porteur d'eau, Le vers qu'il faut laisser s'envoler ! - Secundo : Est mon secret...

derrière lui

Vieux Bourgeois

Mais vous nous privez sans scrupule De la Clorise ! Je m'entête...

Cyrano de Bergerac

Vieille mule, Les vers du vieux Baro valant moins que zéro, J'interromps sans remords !

dans les loges

Précieuses

Ha ! - Ho ! - Notre Baro ! Ma chère ! - Peut-on dire ? ... Ah ! Dieu ! ...

Cyrano de Bergerac

Belles personnes, Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes De rêve, d'un sourire enchantez un trépas, Inspirez-nous des vers... mais ne les jugez pas !

Bellerose

Et l'argent qu'il va falloir rendre !

Il se lève, et lançant un sac sur la scène.

Cyrano de Bergerac

Bellerose, Vous avez dit la seule intelligente chose ! Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !

Salle

Ah ! ... Oh ! ...

Jodelet

À ce prix-là, monsieur, je t'autorise À venir chaque jour empêcher la Clorise ! ...

Salle

Hu !... Hu !...

Jodelet

Dussions-nous même ensemble être hués ! ...

Bellerose

Il faut évacuer la salle !...

On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.

Jodelet

Évacuez ! ...

Le Bret

C'est fou ! ...

Un Fâcheux

Le comédien Montfleury ! Quel scandale ! Mais il est protégé par le duc de Candale ! Avez-vous un patron ?

Cyrano de Bergerac

Non !

Un Fâcheux

Vous n'avez pas ? ...

Cyrano de Bergerac

Non !

Un Fâcheux

Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ? ...

La main à son épée.

Cyrano de Bergerac

Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ? Non, pas de protecteur... mais une protectrice !

Un Fâcheux

Mais vous allez quitter la ville ?

Cyrano de Bergerac

C'est selon.

Un Fâcheux

Mais le duc de Candale a le bras long !

Montrant son épée.

Cyrano de Bergerac

Moins long Que n'est le mien... Quand je lui mets cette rallonge !

Un Fâcheux

Mais vous ne songez pas à prétendre...

Cyrano de Bergerac

J'y songe.

Un Fâcheux

Mais...

Cyrano de Bergerac

Tournez les talons, maintenant.

Un Fâcheux

Mais...

Cyrano de Bergerac

Tournez ! - Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.

Un Fâcheux

Je...

Cyrano de Bergerac

Qu'a-t-il d'étonnant ?

Un Fâcheux

Votre Grâce se trompe...

Cyrano de Bergerac

Est-il mol et ballant, Monsieur, comme une trompe ? ...

Un Fâcheux

Je n'ai pas...

Cyrano de Bergerac

Ou crochu comme un bec de hibou ?

Un Fâcheux

Je...

Cyrano de Bergerac

Y distingue-t-on une verrue au bout ?

Un Fâcheux

Mais...

Cyrano de Bergerac

Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ? Qu'a-t-il d'hétéroclite ?

Un Fâcheux

Oh ! ...

Cyrano de Bergerac

Est-ce un phénomène ?

Un Fâcheux

Mais d'y porter les yeux, j'avais su me garder !

Cyrano de Bergerac

Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?

Un Fâcheux

J'avais...

Cyrano de Bergerac

Il vous dégoûte alors ?

Un Fâcheux

Monsieur...

Cyrano de Bergerac

Malsaine Vous semble sa couleur ?

Un Fâcheux

Monsieur !

Cyrano de Bergerac

Sa forme, obscène ?

Un Fâcheux

Mais du tout ! ...

Cyrano de Bergerac

Pourquoi donc prendre un air dénigrant ? - Peut-être que Monsieur le trouve un peu trop grand ?

Un Fâcheux

Je le trouve petit, tout petit, minuscule !

Cyrano de Bergerac

Hein ? Comment ? M'accuser d'un pareil ridicule ? Petit, mon nez ? Holà !

Un Fâcheux

Ciel !

Il le soufflette.

Cyrano de Bergerac

Énorme, mon nez ! - Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice, Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, Libéral, courageux, tel que je suis, et tel Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire, Déplorable maraud ! Car la face sans gloire Que va chercher ma main en haut de votre col, Est aussi dénuée...

Un Fâcheux

Aï[e] !

Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.

Cyrano de Bergerac

De fierté, d'envol, De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle, De somptuosité, de Nez enfin, que celle... Que va chercher ma botte au bas de votre dos !

Un Fâcheux

Au secours ! À la garde !

Cyrano de Bergerac

Avis donc aux badauds Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage, Et si le plaisantin est noble, mon usage Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir, Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !

Comte de Guiche

Mais à la fin il nous ennuie !

De Valvert

Il fanfaronne !

Comte de Guiche

Personne ne va donc lui répondre ? ...

Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air fat.

Vicomte

Personne ? Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits ! ... Vous.... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.

Cyrano de Bergerac

Très.

Vicomte

Ha !

Cyrano de Bergerac

C'est tout ? ...

Vicomte

Mais...

Cyrano de Bergerac

Ah ! Non ! C'est un peu court, jeune homme ! On pouvait dire... Oh ! Dieu ! ... bien des choses en somme... En variant le ton, - par exemple, tenez : Agressif : « Moi, monsieur, si j'avais un tel nez, Il faudrait sur-le-champ que je me l'amputasse ! » Amical : « Mais il doit tremper dans votre tasse Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! » Descriptif : « C'est un roc ! ... c'est un pic ! ... c'est un cap ! Que dis-je, c'est un cap ? ... C'est une péninsule ! » Curieux : « De quoi sert cette oblongue capsule ? D'écritoire, monsieur, ou de boîte à ciseaux ? » Gracieux : « Aimez-vous à ce point les oiseaux Que paternellement vous vous préoccupâtes De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ? » Truculent : « Ça, monsieur, lorsque vous pétunez, La vapeur du tabac vous sort-elle du nez Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ? » Prévenant : « Gardez-vous, votre tête entraînée Par ce poids, de tomber en avant sur le sol ! » Tendre : « Faites-lui faire un petit parasol De peur que sa couleur au soleil ne se fane ! » Pédant : « L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane Appelle Hippocampéléphantocamélos Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os ! » Cavalier : « Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ? Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode ! » Emphatique : « Aucun vent ne peut, nez magistral, T'enrhumer tout entier, excepté le mistral ! » Dramatique : « C'est la Mer Rouge quand il saigne ! » Admiratif : « Pour un parfumeur, quelle enseigne ! » Lyrique : « Est-ce une conque, êtes-vous un triton ? » Naïf : « Ce monument, quand le visite-t-on ? » Respectueux : « Souffrez, monsieur, qu'on vous salue, C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue ! » Campagnard : « Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain ! C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain ! » Militaire : « Pointez contre cavalerie ! » Pratique : « Voulez-vous le mettre en loterie ? Assurément, monsieur, ce sera le gros lot ! » Enfin parodiant Pyrame en un sanglot : « Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître ! » - Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres, Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot ! Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries, Me servir toutes ces folles plaisanteries, Que vous n'en eussiez pas articulé le quart De la moitié du commencement d'une, car Je me les sers moi-même, avec assez de verve, Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

Comte de Guiche

Vicomte, laissez donc !

Vicomte

Ces grands airs arrogants ! Un hobereau qui... qui... n'a même pas de gants ! Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !

Cyrano de Bergerac

Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances. Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet, Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ; Je ne sortirais pas avec, par négligence, Un affront pas très bien lavé, la conscience Jaune encore de sommeil dans le coin de son oeil, Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil. Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise, Empanaché d'indépendance et de franchise ; Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset, Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache, Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache, Je fais, en traversant les groupes et les ronds, Sonner les vérités comme des éperons.

Vicomte

Mais, monsieur...

Cyrano de Bergerac

Je n'ai pas de gants ? ... La belle affaire ! Il m'en restait un seul d'une très vieille paire ! - Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.

Vicomte

Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule.

Rires.

Cyrano de Bergerac

Ah ? ... Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule De Bergerac.

Vicomte

Bouffon !

Cyrano de Bergerac

Ay ! ...

Vicomte

Qu'est-ce encor qu'il dit ?

Cyrano de Bergerac

Il faut la remuer car elle s'engourdit... - Ce que c'est que de la laisser inoccupée ! - Ay ! ...

Vicomte

Qu'avez-vous ?

Cyrano de Bergerac

J'ai des fourmis dans mon épée !

Vicomte

Soit !

Cyrano de Bergerac

Je vais vous donner un petit coup charmant.

Vicomte

Poète !...

Cyrano de Bergerac

Oui, Monsieur, poète ! Et tellement, Qu'en ferraillant je vais - hop ! - à l improvisade, Vous composer une ballade.

Vicomte

Une ballade ?

Cyrano de Bergerac

Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?

Vicomte

Mais...

Cyrano de Bergerac

La ballade, donc, se compose de trois Couplets de huit vers...

Vicomte

Oh !

Cyrano de Bergerac

Et d'un envoi de quatre...

Vicomte

Vous...

Cyrano de Bergerac

Je vais tout ensemble en faire une et me battre, Et vous toucher, Monsieur, au dernier vers.

Vicomte

Non !

Déclamant.

Cyrano de Bergerac

Non ? « Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon Monsieur de Bergerac eut avec un bélître ! »

Vicomte

Qu'est-ce que c'est que ça, s'il vous plaît ?

Cyrano de Bergerac

C'est le titre.

Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. À droite, De Guiche et ses gentilshommes. À gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.

Salle

Place ! - Très amusant ! - Rangez-vous ! - Pas de bruits !

Il fait ce qu'il dit, à mesure.

Premiers engagements de fer.

Il annonce solennellement :

Se fendant.

Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.

Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emmènent.

Cyrano de Bergerac

Attendez ! ... je choisis mes rimes... Là, j'y suis. Je jette avec grâce mon feutre, je fais lentement l'abandon Du grand manteau qui me calfeutre, Et je tire mon espadon, Élégant comme Céladon, Agile comme Scaramouche, Je vous préviens, cher Myrmidon, Qu'à la fin de l'envoi, je touche ! Vous auriez bien dû rester neutre ; Où vais-je vous larder, dindon ? ... Dans le flanc, sous votre maheutre ? ... Au coeur, sous votre bleu cordon ? ... - Les coquilles tintent, ding-don ! Ma pointe voltige : une mouche ! Décidément... c'est au bedon, Qu'à la fin de l'envoi, je touche. Il me manque une rime en eutre... Vous rompez, plus blanc qu'amidon ? C'est pour me fournir le mot pleutre ! - Tac ! Je pare la pointe dont Vous espériez me faire don : - J'ouvre la ligne,- je la bouche... Tiens bien ta broche, Laridon ! À la fin de l'envoi, je touche. Prince, demande à Dieu pardon ! Je quarte du pied, j'escarmouche, Je coupe, je feinte... Hé ! Là donc À la fin de l'envoi, je touche.

Foule

Ah ! ...

Un Cheveau-Léger

Superbe !

Une Femme

Joli !

Ragueneau

Pharamineux !

Un Marquis

Nouveau ! ...

Bousculade autour de Cyrano. On entend.

Le Bret

Insensé ! ... Compliments... félicite... bravo...

Voix De Femme

C'est un héros !...

Il s'éloigne.

Un Mousquetaire

Monsieur, voulez-vous me permettre ? ... C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître ; J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant ! ...

Cyrano de Bergerac

Comment s'appelle donc ce monsieur ?

Cuigy

D Artagnan.

Le Bret

Ça, causons ! ...

À Bellerose.

Cyrano de Bergerac

Laisse un peu sortir cette cohue... Je peux rester ?

On entend des cris au dehors.

Bellerose

Mais oui ! ...

Jodelet

C'est Montfleury qu'on hue !

Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles.

Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à Cyrano.

Bellerose

Sic transit !... Balayez. Fermez. N'éteignez pas. Nous allons revenir après notre repas, Répéter pour demain une nouvelle farce.

Le Portier

Vous ne dînez donc pas ?

Le portier se retire.

Cyrano de Bergerac

Moi ? ... Non.

Le Bret

Parce que ?

Changeant de ton, en voyant que le portier est loin.

Cyrano de Bergerac

Parce... Que je n'ai pas d'argent ! ...

Le Bret

Comment ! Le sac d'écus ? ...

Cyrano de Bergerac

Pension paternelle, en un jour, tu vécus !

Le Bret

Pour vivre tout un mois, alors ? ...

Cyrano de Bergerac

Rien ne me reste.

Le Bret

Jeter ce sac, quelle sottise !

Cyrano de Bergerac

Mais quel geste ! ...

Cyrano et le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée.

Montrant le buffet.

Avec élan.

La Distributrice

Hum ! ... Monsieur... Vous savoir jeûner... le coeur me fend... J'ai là tout ce qu'il faut... Prenez !

Il va au buffet et choisit.

Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain.

Elle veut y verser du vin, il l'arrête.

Il rend l'autre moitié.

Cyrano de Bergerac

Ma chère enfant, Encor que mon orgueil de Gascon m'interdise D'accepter de vos doigts la moindre friandise, J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin, Et j'accepterais donc... Oh ! Peu de chose ! - Un grain De ce raisin... Un seul ! ... Ce verre d'eau... Limpide ! - Et la moitié d'un macaron !

Le Bret

Mais c'est stupide !

La Distributrice

Oh ! Quelque chose encor !

Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.

Cyrano de Bergerac

Oui. La main à baiser.

Révérence.

Elle sort.

La Distributrice

Merci, Monsieur. Bonsoir.

Scène 5

Cyrano de Bergerac, Le Bret, Le Portier

Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron.

... le verre d'eau.

... le grain de raisin.

Il s'assied.

Mangeant.

Cyrano de Bergerac

Je t'écoute causer. Dîner ! ... Boisson ! ... Dessert ! ... Là, je me mets à table ! - Ah ! ... j'avais une faim, mon cher, épouvantable ! - Tu disais ?

Le Bret

Que ces fats aux grands airs belliqueux Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux ! ... Va consulter des gens de bon sens, et t'informe De l'effet qu'a produit ton algarade.

Cyrano de Bergerac

Énorme.

Le Bret

Le Cardinal...

Cyrano de Bergerac

Il était là, le Cardinal ?

Le Bret

A dû trouver cela...

Cyrano de Bergerac

Mais très original.

Le Bret

Pourtant...

Cyrano de Bergerac

C'est un auteur. Il ne peut lui déplaire Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.

Le Bret

Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !

Cyrano de Bergerac

Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?

Le Bret

Quarante-huit. Sans compter les femmes.

Cyrano de Bergerac

Voyons, compte !

Le Bret

Montfleury, le bourgeois, De Guiche, le vicomte, Baro, l'Académie...

Cyrano de Bergerac

Assez ! Tu me ravis !

Le Bret

Mais où te mènera la façon dont tu vis ? Quel système est le tien ?

Cyrano de Bergerac

J'errais dans un méandre ; J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ; J'ai pris...

Le Bret

Lequel ?

Cyrano de Bergerac

Mais le plus simple, de beaucoup. J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !

Le Bret

Soit ! - Mais enfin, à moi, le motif de ta haine Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !

Cyrano de Bergerac

Ce Silène, Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril, Pour les femmes encor se croit un doux péril, Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille, Des yeux de carpes avec ses gros yeux de grenouilles ! ... Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir, De poser son regard, sur celle... Oh ! J'ai cru voir Glisser sur une fleur une longue limace !

Le Bret

Hein ? Comment ? Serait-il possible ? ...

Changement de ton et gravement.

Cyrano de Bergerac

Que j'aimasse ? ... J'aime.

Le Bret

Et peut-on savoir ? Tu ne m'as jamais dit ? ...

Cyrano de Bergerac

Qui j'aime ? ... Réfléchis, voyons. Il m'interdit Le rêve d'être aimé même par une laide, Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède ; Alors moi, j'aime qui ? ... Mais cela va de soi ! J'aime - mais c'est forcé ! - la plus belle qui soit !

Le Bret

La plus belle ? ...

Avec accablement.

Cyrano de Bergerac

Tout simplement, qui soit au monde ! La plus brillante, la plus fine, La plus blonde !

Le Bret

Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ? ...

Cyrano de Bergerac

Un danger Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer. Un piège de nature, une rose muscade Dans laquelle l'amour se tient en embuscade ! Qui connaît son sourire a connu le parfait. Elle fait de la grâce avec rien, elle fait Tenir tout le divin dans un geste quelconque, Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque, Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris, Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !...

Le Bret

Sapristi ! Je comprends. C'est clair !

Cyrano de Bergerac

C'est diaphane.

Le Bret

Magdeleine Robin, ta cousine !

Cyrano de Bergerac

Oui, - Roxane.

Le Bret

Eh bien ! Mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui ! Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !

Cyrano de Bergerac

Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance Pourrait bien me laisser cette protubérance ! Oh ! Je ne me fais pas d'illusion ! - Parbleu, Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu ; J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume ; Avec mon pauvre grand diable de nez je hume L'avril ; je suis des yeux, sous un rayon d'argent, Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune, Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une, Je m'exalte, j'oublie... et j'aperçois soudain L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !

Le Bret

Mon ami !...

Cyrano de Bergerac

Mon ami, j'ai de mauvaises heures ! De me sentir si laid, parfois, tout seul...

Le Bret

Tu pleures ?

Cyrano de Bergerac

Ah ! Non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid, Si le long de ce nez une larme coulait ! Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître, La divine beauté des larmes se commettre Avec tant de laideur grossière !... Vois-tu bien, Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien, Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée, Une seule, par moi, fût ridiculisée !...

Le Bret

Va, ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !

Cyrano de Bergerac

Non ! J'aime Cléopâtre : ai-je l'air d'un César ? J'adore Bérénice : ai-je l'aspect d'un Tite ?

Le Bret

Mais ton courage ! Ton esprit ! - Cette petite Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas, Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !

Cyrano de Bergerac

C'est vrai !

Le Bret

Hé, bien ! Alors ?... Mais, Roxane, elle-même, Toute blême a suivi ton duel !...

Cyrano de Bergerac

Toute blême ?

Le Bret

Son coeur et son esprit déjà sont étonnés ! Ose, et lui parle, afin...

Cyrano de Bergerac

Qu'elle me rie au nez ? Non ! - C'est la seule chose au monde que je craigne !

Le Portier

Monsieur, on vous demande...

Cyrano de Bergerac

Ah ! Mon Dieu ! Sa Duègne !

Scène 6

La Duègne, Cyrano de Bergerac

La Duègne

De son vaillant cousin on désire savoir Où l'on peut, en secret, le voir.

Cyrano de Bergerac

Me voir ?

La Duègne

Vous voir. - On a des choses à vous dire.

Cyrano de Bergerac

Des ?...

La Duègne

Des choses !

Cyrano de Bergerac

Ah ! Mon Dieu !

La Duègne

L'on ira, demain, aux primes roses D'aurore, - ouïr la messe à Saint-Roch.

Cyrano de Bergerac

Ah ! Mon Dieu !

La Duègne

En sortant, où peut-on entrer, causer un peu ?

Cyrano de Bergerac

Où ?... Je... Ah ! Mon Dieu !...

La Duègne

Dites vite.

Cyrano de Bergerac

Je cherche !...

La Duègne

Où ?...

Cyrano de Bergerac

Chez... chez... Ragueneau... le pâtissier...

La Duègne

Il perche ?

Cyrano de Bergerac

Dans la rue - Ah ! Mon Dieu, mon Dieu ! - Saint-Honoré !...

La Duègne

On ira. Soyez-y. Sept heures.

La Duègne sort.

Cyrano de Bergerac

J'y serai.

Scène 7

Cyrano de Bergerac, Le Bret, Une Voix, Cuigy, Brisaille, Lignière, Une Comédienne, Toutes Les Femmes, Jodelet, Tous

Cyrano de Bergerac

Moi !... D'elle !... Un rendez-vous !...

Le Bret

Eh bien ! Tu n'es plus triste ?

Cyrano de Bergerac

Ah ! Pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !

Le Bret

Maintenant, tu vas être calme ?

Il crie à tue-tête.

Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et de comédiennes s'agitent, chuchotent : on commence à répéter. Les violons ont repris leur place.

Cyrano de Bergerac

Maintenant... Mais je vais être frénétique et fulminant ! Il me faut une armée entière à déconfire ! J'ai dix coeurs ; j'ai vingt bras ; il ne peut me suffire De pourfendre des nains... Il me faut des géants !

Une Voix

Hé ! Pst ! Là-bas ! Silence ! On répète céans !

Il remonte ; par la grande porte du fond ; entrent Cuigy, Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.

Cyrano de Bergerac

Nous partons !

Cuigy

Cyrano !

Cyrano de Bergerac

Qu'est-ce ?

Cuigy

Une énorme grive Qu'on t'apporte !

Cyrano de Bergerac

Lignière !... hé, qu'est-ce qui t'arrive ?

Cuigy

Il te cherche !

Brisaille

Il ne peut rentrer chez lui !

Cyrano de Bergerac

Pourquoi ?

Lignière

Ce billet m'avertit... cent hommes contre moi... À cause de... chanson... grand danger me menace... Porte de Nesle... Il faut, pour rentrer, que j'y passe... Permets-moi donc d'aller coucher sous... sous ton toit !

Cyrano de Bergerac

Cent hommes, m'as-tu dis ? Tu coucheras chez toi !

Lignière

Mais...

Lignière saisit précipitamment la lanterne.

Aux officiers.

Cyrano de Bergerac

Prends cette lanterne !... Et marche ! - Je te jure Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !... Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !

Cuigy

Mais cent hommes !...

Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans leurs divers costumes.

Cyrano de Bergerac

Ce soir, il ne m'en faut pas moins !

Le Bret

Mais pourquoi protéger...

Cyrano de Bergerac

Voilà Le Bret qui grogne !

Le Bret

Cet ivrogne banal ?...

Cyrano de Bergerac

Parce que cet ivrogne, Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli, Fit quelque chose un jour de tout à fait joli Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite, Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier, Se pencha sur sa conque et le but tout entier !...

Une Comédienne

Tiens, c'est gentil, cela !

Cyrano de Bergerac

N'est-ce pas, la soubrette ?

Une Comédienne

Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?

Aux officiers.

Cyrano de Bergerac

Marchons. Et vous, messieurs, en me voyant charger, Ne me secondez pas, quel que soit le danger !

Une Comédienne

Oh ! Mais moi je vais voir !

Cyrano de Bergerac

Venez !...

Une Comédienne

Viens-tu Cassandre ?...

Cyrano de Bergerac

Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre, Tous ! Car vous allez joindre, essaim charmant et fol, La farce italienne à ce drame espagnol, Et sur son ronflement tintant un bruit fantasque, L'entourer de grelots comme un tambour de basque !...

sautant de joie

Toutes Les Femmes

Bravo ! - Vite, une mante ! - Un capuchon !

Jodelet

Allons !

Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue. Cela devient une retraite aux flambeaux.

Il se place comme il dit.

Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque lunaire paraît.

Cyrano de Bergerac

Vous nous jouerez un air, messieurs les violons ! Bravo ! Des officiers, des femmes en costume, Et vingt pas en avant... Moi, tout seul, sous la plume Que la gloire elle-même à ce feutre piqua, Fier comme un Scipion triplement Nasica !... - C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte ! On y est ?... Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte ! Ah !... Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ; Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ; Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ; Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine, Comme un mystérieux et magique miroir, Tremble... Et vous allez voir ce que vous allez voir !

Tous

À la porte de Nesle !

Se retournant avant de sortir, à la soubrette.

Il tire l'épée et, tranquillement.

Il sort. Le cortège, - Lignière zigzaguant en tête, - puis les comédiennes aux bras des officiers, - puis les comédiens gambadant, - se met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.

Cyrano de Bergerac

À la porte de Nesle ! Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle, Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ? C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !

Acte II

Scène 1

Premier Pâtissier, Deuxième Pâtissier, Troisième Pâtissier, Quatrième Pâtissier, Cinquième Pâtissier, Ragueneau, Cuisinier, Apprenti, Lise

Ragueneau, à la petite table, écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.

apportant une pièce montée

Premier Pâtissier

Fruits en nougat !

apportant un plat

Deuxième Pâtissier

Flan !

apportant un rôti paré de plumes

Troisième Pâtissier

Paon !

apportant une plaque de gâteaux

Quatrième Pâtissier

Roinsoles !

apportant une sorte de terrine

Cinquième Pâtissier

Boeuf en daube !

Il se lève. - À un cuisinier.

Ragueneau

Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube ! Étouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau ! L'heure du luth viendra, - c'est l'heure du fourneau ! Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !

Cuisinier

De combien ?

Il passe.

Ragueneau

De trois pieds.

Cuisinier

Hein !

Premier Pâtissier

La tarte !

Deuxième Pâtissier

La tourte !

À un pâtissier, lui montrant des pains.

À un autre, lui montrant un pâté inachevé.

À un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles.

Un autre apprenti, s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette.

Il découvre un plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.

Ragueneau

Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments ! Vous avez mal placé la fente de ces miches Au milieu la césure, - entre les hémistiches ! À ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit... Et toi, sur cette broche interminable, toi, Le modeste poulet et la dinde superbe, Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe Alternait les grands vers avec les plus petits, Et fais tourner au feu des strophes de rôtis ! Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire Ceci, qui vous plaira, je l'espère.

Ragueneau

Une lyre !

Apprenti

En pâte de brioche.

Ragueneau

Avec des fruits confits !

Apprenti

Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.

Apercevant Lise qui entre.

À Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné.

Ragueneau

Va boire à ma santé ! Chut ! Ma femme ! Circule, Et cache cet argent ! C'est beau ?

Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.

Lise

C'est ridicule !

Il les regarde.

Ragueneau

Des sacs ?... Bon. Merci. Ciel ! Mes livres vénérés ! Les vers de mes amis ! Déchirés ! Démembrés ! Pour en faire des sacs à mettre des croquantes... Ah ! Vous renouvelez Orphée et les bacchantes !

Lise

Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment Ce que laissent ici, pour unique paiement, Vos méchants écriveurs de lignes inégales !

Ragueneau

Fourmi !... n'insulte pas ces divines cigales !

Lise

Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami, Vous ne m'appeliez pas bacchante, - ni fourmi !

Ragueneau

Avec des vers, faire cela !

Lise

Pas autre chose.

Ragueneau

Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?

Scène 2

Ragueneau, Premier Enfant, Deuxième Enfant, Lise

Ragueneau

Vous désirez, petits ?

Premier Enfant

Trois pâtés.

Ragueneau

Là, bien roux... Et bien chauds.

Deuxième Enfant

S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?

Aux enfants.

Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit.

Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les pâtés, il lit.

Même jeu.

Ragueneau

Hélas ! Un de mes sacs ! Que je les enveloppe ?... « Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope... » Pas celui-ci !... « Le blond Phoebus... » Pas celui-là !

Lise

Eh bien ! Qu'attendez-vous ?

Il en prend un troisième et se résigne.

Ragueneau

Voilà, voilà, voilà ! Le sonnet à Philis !... Mais c'est dur tout de même !

Haussant les épaules.

Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.

Lise

C'est heureux qu'il se soit décidé ! Nicodème !

Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant.

Cyrano entre brusquement.

Ragueneau

Pst !... Petits !... Rendez-moi le sonnet à Philis, Au lieu de trois pâtés je vous en donne six. « Philis !... » Sur ce doux nom, une tache de beurre !... « Philis !... »

Scène 3

Cyrano de Bergerac, Ragueneau, Lise, Un Mousquetaire

Cyrano de Bergerac

Quelle heure est-il ?

Ragueneau

Six heures.

Il va et vient dans la boutique.

Cyrano de Bergerac

Dans une heure !

Ragueneau

Bravo ? J'ai vu...

Cyrano de Bergerac

Quoi donc !

Ragueneau

Votre combat !...

Cyrano de Bergerac

Lequel ?

Ragueneau

Celui de l'Hôtel de Bourgogne !

Cyrano de Bergerac

Ah !... Le duel !...

Ragueneau

Oui, le duel en vers !...

Lise

Il en a plein la bouche !

Cyrano de Bergerac

Allons ! Tant mieux !

Avec un enthousiasme croissant.

Ragueneau

« À la fin de l'envoi, je touche !... À la fin de l'envoi, je touche !... » Que c'est beau ! « À la fin de l'envoi... »

Cyrano de Bergerac

Quelle heure Ragueneau ?

Il se relève.

Ragueneau

Six heures cinq !... « ...Je touche ! » ... Oh ! Faire une ballade

Lise

Qu'avez-vous à la main ?

Cyrano de Bergerac

Rien. Une estafilade.

Ragueneau

Courûtes-vous quelque péril ?

Cyrano de Bergerac

Aucun péril.

Lise

Je crois que vous mentez !

Changeant de ton.

Cyrano de Bergerac

Mon nez remuerait-il ? Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme ! J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme, Vous nous laisserez seuls.

Ragueneau

C'est que je ne peux pas ; Mes rimeurs vont venir...

Lise

Pour leur premier repas.

Cyrano de Bergerac

Tu les éloigneras quand je te ferai signe... L'heure ?

Ragueneau

Six heures dix.

Cyrano de Bergerac

Une plume ?...

Ragueneau

De cygne.

Lise remonte vivement vers lui.

Un Mousquetaire

Salut !

Cyrano de Bergerac

Qu'est-ce ?

Ragueneau

Un ami de ma femme. Un guerrier Terrible, - à ce qu'il dit !...

À lui-même.

Jetant la plume.

À Ragueneau.

Cyrano de Bergerac

Chut !... Écrire, - plier, - Lui donner, - me sauver... Lâche !... Mais que je meure, Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot... L'heure ?

Ragueneau

Six et quart !...

Il reprend la plume.

Il écrit. Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes maigres et hésitantes.

Cyrano de Bergerac

...un seul mot de tous ceux que j'ai là ! Tandis qu'en écrivant... Eh bien ! Écrivons-la, Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête, Et que mettant mon âme à côté du papier, Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.

Scène 4

Lise, Premier Poète, Deuxième Poète, Troisième Poète, Quatrième Poète, Cinquième Poète, Ragueneau, Cyrano de Bergerac, Mousquetaire, Les Poètes, Un Poète

Lise

Les voici vos crottés !

entrant, à Ragueneau

Premier Poète

Confrère !...

de même, lui secouant les mains

Deuxième Poète

Cher confrère !

Il renifle.

Troisième Poète

Aigle des pâtissiers ! Ça sent bon dans votre aire.

Quatrième Poète

Ô Phoebus-Rôtisseur !

Cinquième Poète

Apollon maître-queux !...

Ragueneau

Comme on est tout de suite à son aise avec eux !...

Premier Poète

Nous fûmes retardés par la foule attroupée À la Porte de Nesle !...

Deuxième Poète

Ouverts à coups d'épée, Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !

Il reprend sa lettre.

Cyrano de Bergerac

Huit ?... Tiens, je croyais sept.

Ragueneau

Est-ce que vous savez Le héros du combat ?

Cyrano de Bergerac

Moi ?... Non !

Lise

Et vous ?

se frisant la moustache

Mousquetaire

Peut-être !

Cyrano de Bergerac

Je vous aime...

Premier Poète

Un seul homme, assurait-on, sut mettre Toute une bande en fuite !...

Deuxième Poète

Oh ! C'était curieux ! Des piques, des bâtons jonchaient le sol !...

Cyrano de Bergerac

...vos yeux...

Troisième Poète

On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !

Premier Poète

Sapristi ! Ce dut être féroce...

Cyrano de Bergerac

...vos lèvres...

Premier Poète

Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !

Cyrano de Bergerac

...Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.

Deuxième Poète

Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?

Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint.

Cyrano de Bergerac

... qui vous aime... Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.

Ragueneau

J'ai mis une recette en vers.

Troisième Poète

Oyons ces vers !

Il la décoiffe d'un coup de dent.

Quatrième Poète

Cette brioche a mis son bonnet de travers.

Il happe le morceau de pain d'épice.

Premier Poète

Ce pain d'épice suit le rimeur famélique, De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !

Deuxième Poète

Nous écoutons.

Troisième Poète

Ce chou bave sa crème. Il rit.

Deuxième Poète

Pour la première fois la Lyre me nourrit !

Ragueneau

Une recette en vers...

Deuxième Poète

Tu déjeunes ?

Premier Poète

Tu dînes !

Ragueneau

Comment on fait les tartelettes amandines.

Les Poètes

Exquis ! Délicieux !

Ils remontent vers le fond, en mangeant. Cyrano qui a observé s'avance vers Ragueneau.

s'étouffant

Un Poète

Homph !

Cyrano de Bergerac

Bercés par ta voix, Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?

Ragueneau

Je le vois... Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ; Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double, Puisque je satisfais un doux faible que j'ai Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !

Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement.

Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano.

Cyrano de Bergerac

Toi tu me plais !... Hé là, Lise ? Ce capitaine... Vous assiège ?

Lise

Oh ! Mes yeux, d'une oeillade hautaine, Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.

Cyrano de Bergerac

Euh ! Pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.

Lise

Mais...

Cyrano de Bergerac

Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise, Je défends que quelqu'un le ridicoculise.

Lise

Mais...

Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l'horloge.

Cyrano de Bergerac

À bon entendeur...

Lise

Vraiment, vous m'étonnez !... Répondez... sur son nez...

Il s'éloigne vivement, Lise le suit.

Mousquetaire

Sur son nez... sur son nez...

Cyrano de Bergerac

Pst !...

Ragueneau

Nous serons bien mieux par là...

Cyrano de Bergerac

Pst ! Pst !...

Ragueneau

Pour lire Des vers...

Premier Poète

Mais les gâteaux !...

Il sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement, et après avoir fait une rafle de plateaux.

Deuxième Poète

Emportons-les !

Scène 5

Cyrano de Bergerac, La Duègne

Roxane, masquée, suivie de la Duègne, paraît derrière le vitrage. Il ouvre vivement la porte.

Marchant sur la Duègne.

Cyrano de Bergerac

Je tire Ma lettre si je sens seulement qu'il y a Le moindre espoir !... Entrez !... Vous, deux mots duègna !

La Duègne

Quatre.

Cyrano de Bergerac

Êtes-vous gourmande ?

La Duègne

À m'en rendre malade.

Cyrano de Bergerac

Bon. Voici deux sonnets de Monsieur Bensérade...

La Duègne

Heu !...

Cyrano de Bergerac

...que je vous remplis de darioles.

La Duègne

Hou !

Cyrano de Bergerac

Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ?

La Duègne

Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.

Cyrano de Bergerac

J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème De Saint-Amand ! Et dans ces vers de Chapelain Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin. - Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?

La Duègne

J'en suis férue !

Cyrano de Bergerac

Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.

La Duègne

Mais...

Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, à une distance respectueuse.

Cyrano de Bergerac

Et ne revenez qu'après avoir fini !

Scène 6

Cyrano de Bergerac, Roxane, La Duègne

Cyrano de Bergerac

Que l'instant entre tous les instants soit béni, Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire Vous venez jusqu'ici pour me dire... me dire ?...

Roxane

Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat, C'est lui qu'un grand seigneur... épris de moi...

Cyrano de Bergerac

De Guiche ?

Roxane

Cherchait à m'imposer... comme mari...

Saluant.

Cyrano de Bergerac

Postiche ? Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux, Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.

Roxane

Puis... je voulais... Mais pour l'aveu que je viens faire, Il faut que je revoie en vous le... presque frère, Avec qui je jouais, dans le parc - près du lac !...

Cyrano de Bergerac

Oui... Vous veniez tous les étés à Bergerac !...

Roxane

Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées...

Cyrano de Bergerac

Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !

Roxane

C'était le temps des jeux...

Cyrano de Bergerac

Des mûrons aigrelets...

Roxane

Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !...

Cyrano de Bergerac

Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine...

Roxane

J'étais jolie, alors ?

Cyrano de Bergerac

Vous n'étiez pas vilaine.

Elle lui prend la main.

Elle s'arrête stupéfaite.

Cyrano veut retirer sa main.

Roxane

Parfois, la main en sang de quelque grimpement, Vous accourriez ! - Alors, jouant à la maman, Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure « Qu'est-ce que c'est encor que cette égratignure ? » Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci ! Non ! Montrez-la ! Hein ? À votre âge, encor ! - Où t'es-tu fait cela ?

Cyrano de Bergerac

En jouant, du côté de la Porte de Nesle.

Roxane

Donnez !

Cyrano de Bergerac

Si gentiment ! Si gaiement maternelle !

Roxane

Et, dites-moi, - pendant que j'ôte un peu le sang, - Ils étaient contre vous ?

Cyrano de Bergerac

Oh ! Pas tout à fait cent.

Roxane

Racontez !

Cyrano de Bergerac

Non. Laissez. Mais vous, dites la chose Que vous n'osiez tantôt me dire...

Roxane

À présent j'ose, Car le passé m'encouragea de son parfum ! Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.

Cyrano de Bergerac

Ah !...

Roxane

Qui ne le sait pas d'ailleurs.

Cyrano de Bergerac

Ah !...

Roxane

Pas encore.

Cyrano de Bergerac

Ah !...

Roxane

Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.

Cyrano de Bergerac

Ah !...

Roxane

Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima Timidement, de loin, sans oser le dire...

Cyrano de Bergerac

Ah !...

Roxane

Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre. Mais moi j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.

Cyrano de Bergerac

Ah !...

Roxane

Et figurez-vous, tenez, que, justement Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !

Cyrano de Bergerac

Ah !...

Roxane

Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !

Cyrano de Bergerac

Ah !...

Roxane

Il a sur son front de l'esprit, du génie, Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau...

Cyrano de Bergerac

Beau !

Roxane

Quoi ? Qu'avez-vous ?

Il montre sa main, avec un sourire.

Cyrano de Bergerac

Moi, rien... c'est... c'est... C'est ce bobo.

Roxane

Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous dise Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie...

Cyrano de Bergerac

Vous ne vous êtes donc pas parlé ?

Roxane

Nos yeux seuls.

Cyrano de Bergerac

Mais comment savez-vous, alors ?

Roxane

Sous les tilleuls De la place Royale, on cause... Des bavardes M'ont renseignée...

Cyrano de Bergerac

Il est cadet ?

Roxane

Cadet aux gardes.

Cyrano de Bergerac

Son nom ?

Roxane

Baron Christian de Neuvillette.

Cyrano de Bergerac

Hein ?... Il n'est pas aux cadets.

Roxane

Si, depuis ce matin Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.

Cyrano de Bergerac

Vite, Vite, on lance son coeur !... Mais ma pauvre petite...

La Duègne

J'ai fini les gâteaux, Monsieur de Bergerac !

La Duègne disparaît.

Cyrano de Bergerac

Eh bien ! Lisez les vers imprimés sur le sac ! ...Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage, Bel esprit, - si c'était un profane, un sauvage !

Roxane

Non, il a les cheveux d'un héros de d Urfé !

Cyrano de Bergerac

S'il était aussi maldisant que bien coiffé !

Roxane

Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !

Cyrano de Bergerac

Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine. - Mais si c'était un sot !...

Roxane

Eh bien ! J'en mourrais, là !

Cyrano de Bergerac

Vous m'avez fait venir pour me dire cela ? Je n'en sens pas très bien l'utilité, Madame.

Roxane

Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme, Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons Dans votre compagnie...

Cyrano de Bergerac

Et que nous provoquons Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ? C'est ce qu'on vous a dit ?

Roxane

Et vous pensez si j'ai Tremblé pour lui !

Cyrano de Bergerac

Non sans raison !

Roxane

Mais j'ai songé Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes, Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes, - J'ai songé : s'il voulait, lui que tous ils craindront...

Cyrano de Bergerac

C'est bien, je défendrai votre petit baron.

Roxane

Oh, n'est-ce pas que vous allez me le défendre ? J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.

Cyrano de Bergerac

Oui, oui.

Roxane

Vous serez son ami ?

Cyrano de Bergerac

Je le serai.

Roxane

Et jamais il n'aura de duel ?

Cyrano de Bergerac

C'est juré.

Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et distraitement.

Elle lui envoie un petit baiser de la main.

Roxane

Oh ! Je vous aime bien. Il faut que je m'en aille. Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !... - Dites-lui qu'il m'écrive. Oh ! Je vous aime !

Cyrano de Bergerac

Oui, oui.

Roxane

Cent hommes contre vous ? Allons, adieu. - Nous sommes De grands amis !

Cyrano de Bergerac

Oui, oui.

Roxane

Qu'il m'écrive ! - Cent hommes ! - Vous me direz plus tard. Maintenant, je ne puis. Cent hommes ! Quel courage !

Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe la tête.

Cyrano de Bergerac

Oh ! J'ai fait mieux depuis.

Scène 7

Ragueneau, Cyrano de Bergerac, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Une Voix, Les Cadets, Un Cadet, Un Autre, Troisième Cadet, Plusieurs Gascons, Premier Cadet, Le Bret, Un Bourgeois, Foule, Des Gens, Un Petit Marquis, Un Homme De Lettre, Poète, Quelqu'un, Cuigy, Comte de Guiche, Tous, Brisaille, Cadet, Un Porteur

Ragueneau

Peut-on rentrer ?

Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.

Cyrano de Bergerac

Oui...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Le voilà !

Cyrano de Bergerac

Mon capitaine...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine De mes cadets sont là !...

Cyrano de Bergerac

Mais...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Viens ! On veut te voir !

Cyrano de Bergerac

Non !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Ils boivent en face, à la Croix du Trahoir.

Cyrano de Bergerac

Je...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Le héros refuse. Il est d'humeur bourrue !

Tumulte au dehors, bruits d'épées et de bottes qui se rapprochent.

Une Voix

Ah ! Sandious !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Les voici qui traversent la rue !...

Les Cadets

Mille dious ! - Capdedious ! - Mordious ! - Pocapdedious !

Ragueneau

Messieurs, vous êtes donc tous de la Gascogne !

Les Cadets

Tous !

à Cyrano

Un Cadet

Bravo !

Cyrano de Bergerac

Baron !

lui secouant les mains

Un Autre

Vivat !

Cyrano de Bergerac

Baron !

Troisième Cadet

Que je t'embrasse !

Cyrano de Bergerac

Baron !...

Plusieurs Gascons

Embrassons-le !

Cyrano de Bergerac

Baron... baron... de grâce...

Ragueneau

Vous êtes tous barons, Messieurs ?

Les Cadets

Tous ?

Ragueneau

Le sont-ils ?...

Premier Cadet

On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !

Le Bret

On te cherche ! Une foule en délire conduite Par ceux qui cette nuit marchèrent à ta suite...

Cyrano de Bergerac

Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?...

Le Bret

Si !

Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des carrosses s'arrêtent.

Un Bourgeois

Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !

Le Bret

Et Roxane ?

Cyrano de Bergerac

Tais-toi !

Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade. Acclamations.

Foule

Cyrano !...

Ragueneau

Ma boutique Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !

autour de Cyrano

Des Gens

Mon ami... mon ami...

Cyrano de Bergerac

Je n'avais pas hier Tant d'amis !...

Le Bret

Le succès !

accourant, les mains tendues

Un Petit Marquis

Si tu savais, mon cher...

Cyrano de Bergerac

Si tu ?... Tu ?... Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?

Un Autre

Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames Qui là, dans mon carrosse...

Cyrano de Bergerac

Et vous d'abord, à moi, Qui vous présentera ?

Le Bret

Mais qu'as-tu donc ?

Cyrano de Bergerac

Tais-toi !

avec une écritoire

Un Homme De Lettre

Puis-je avoir des détails sur ?...

Cyrano de Bergerac

Non.

Le Bret

C'est Théophraste Renaudot ! L'inventeur de la gazette.

Cyrano de Bergerac

Baste !

Le Bret

Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir ! On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !

s'avançant

Poète

Monsieur...

Cyrano de Bergerac

Encor !

Poète

Je veux faire une pentacrostiche Sur votre nom...

s'avançant encore

Quelqu'un

Monsieur...

Mouvement. On se range. De Guiche paraît escorté d'officiers. Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.

Cyrano de Bergerac

Assez !

Murmure. Tout le monde se range.

Cuigy

Monsieur de Guiche ! Vient de la part du Maréchal de Gassion !

Comte de Guiche

... Qui tient à vous mander son admiration Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.

Tous

Bravo !...

Cyrano de Bergerac

Le maréchal s'y connaît en bravoure.

Comte de Guiche

Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.

Cuigy

De nos yeux.

Le Bret

Mais...

Cyrano de Bergerac

Tais-toi !

Le Bret

Tu parais souffrir !

Sa moustache se hérisse ; il poitrine.

Cyrano de Bergerac

Devant ce monde ?... Moi souffrir ?... Tu vas voir !

Comte de Guiche

Votre carrière abonde De beaux exploits, déjà. - Vous servez chez ces fous De gascons, n'est-ce pas ?

Cyrano de Bergerac

Aux cadets, oui.

Un Cadet

Chez nous !

Comte de Guiche

Ah ! Ah !... Tous ces messieurs à la mine hautaine, Ce sont donc les fameux ?...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Cyrano !

Cyrano de Bergerac

Capitaine ?

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Puisque ma compagnie est, je crois, au complet, Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.

Comte de Guiche

Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne. - Voulez-vous être à moi ?

Cyrano de Bergerac

Non, Monsieur, à personne.

Comte de Guiche

Votre verve amusa mon oncle Richelieu, Hier. Je veux vous servir auprès de lui.

Le Bret

Grand Dieu !

Comte de Guiche

Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?

Le Bret

Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !

Comte de Guiche

Portez-les lui.

Cyrano de Bergerac

Vraiment...

Comte de Guiche

Il est des plus experts. Il vous corrigera seulement quelques vers...

Cyrano de Bergerac

Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule En pensant qu'on y peut changer une virgule.

Comte de Guiche

Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher, Il le paye très cher.

Cyrano de Bergerac

Il le paye moins cher Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime, Je me le paye, en me le chantant à moi-même !

Comte de Guiche

Vous êtes fier.

Cyrano de Bergerac

Vraiment, vous l'avez remarqué ?

Un Cadet

Regarde, Cyrano ! Ce matin, sur le quai, Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes ! Les feutres des fuyards !...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Des dépouilles opimes !

Tous

Ah ! Ah ! Ah !

Cuigy

Celui qui posta ces gueux, ma foi, Doit rager aujourd'hui.

Brisaille

Sait-on qui c'est ?

Les rires s'arrêtent.

Silence gêné.

Comte de Guiche

C'est moi. Je les avais chargés de châtier, - besogne Qu'on ne fait pas soi-même, - un rimailleur ivrogne.

à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres

Cadet

Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras... Un salmis ?

Cyrano de Bergerac

Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?

À Cyrano, violemment.

Comte de Guiche

Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte. Vous, Monsieur !...

Une Voix

Les porteurs de Monseigneur le Comte De Guiche !

Comte de Guiche

... Avez-vous lu Don Quichot ?

Cyrano de Bergerac

Je l'ai lu. Et me découvre au nom de cet hurluberlu.

Comte de Guiche

Veuillez donc méditer alors...

paraissant au fond

Un Porteur

Voici la chaise.

Comte de Guiche

Sur le chapitre des moulins !

Cyrano de Bergerac

Chapitre treize.

Comte de Guiche

Car lorsqu'on les attaque, il arrive souvent...

Cyrano de Bergerac

J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?

Comte de Guiche

Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles Vous lance dans la boue !...

De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.

Cyrano de Bergerac

Ou bien dans les étoiles !

Scène 8

Cyrano de Bergerac, Le Bret

Cyrano de Bergerac

Messieurs... Messieurs... Messieurs...

Le Bret

Ah ! Dans quels jolis draps...

Cyrano de Bergerac

Oh ! Toi ! Tu vas grogner !

Le Bret

Enfin, tu conviendras Qu'assassiner toujours la chance passagère, Devient exagéré.

Cyrano de Bergerac

Hé bien oui, j'exagère !

Le Bret

Ah !

Cyrano de Bergerac

Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi, Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.

Le Bret

Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire La fortune et la gloire...

Cyrano de Bergerac

Et que faudrait-il faire ? Chercher un protecteur puissant, prendre un patron, Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce, Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ? Non, merci. Dédier, comme tous ils le font, Des vers aux financiers ? Se changer en bouffon Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre, Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ? Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ? Avoir un ventre usé par la marche ? Une peau Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ? Exécuter des tours de souplesse dorsale ?... Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou Cependant que, de l'autre, on arrose le chou, Et donneur de séné par désir de rhubarbe, Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ? Non, merci ! Se pousser de giron en giron, Devenir un petit grand homme dans un rond, Et naviguer, avec des madrigaux pour rames, Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ? Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci ! S'aller faire nommer pape par les conciles Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ? Non, merci ! Travailler à se construire un nom Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non, Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ? Être terrorisé par de vagues gazettes, Et se dire sans cesse : « Oh, pourvu que je sois Dans les petits papiers du Mercure François ? »... Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême, Préférer faire une visite qu'un poème, Rédiger des placets, se faire présenter ? Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! Mais... chanter, Rêver, rire, passer, être seul, être libre, Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre, Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers, Pour un oui, pour un non, se battre, - ou faire un vers ! Travailler sans souci de gloire ou de fortune, À tel voyage, auquel on pense, dans la lune ! N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît, Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit, Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles, Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles ! Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard, Ne pas être obligé d'en rien rendre à César, Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite, Bref, dédaignant d'être le lierre parasite, Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul, Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

Le Bret

Tout seul, soit ! Mais non pas contre tous ! Comment diable As-tu donc contracté la manie effroyable De te faire toujours, partout, des ennemis ?

Cyrano de Bergerac

À force de vous voir vous faire des amis, Et rire à ces amis dont vous avez des foules, D'une bouche empruntée au derrière des poules ! J'aime raréfier sur mes pas les saluts, Et m'écrie avec joie : un ennemi de plus !

Le Bret

Quelle aberration !

Cyrano de Bergerac

Eh bien ! Oui, c'est mon vice. Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse. Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux Sous la pistolétade excitante des yeux ! Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches Le fiel des envieux et la bave des lâches ! - Vous, la molle amitié dont vous vous entourez, Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine : On y est plus à l'aise... et de moins haute mine, Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi, S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi, La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête La fraise dont l'empois force à lever la tête ; Chaque ennemi de plus est un nouveau godron Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon Car, pareille en tous points à la fraise espagnole, La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !

Le Bret

Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais tout bas, Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !

Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets ; ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a fini par s'asseoir seul à une petite table où Lise le sert.

Cyrano de Bergerac

Tais-toi !

Scène 9

Un Cadet, Cyrano de Bergerac, Cadet, Christian de Neuvillette, Un Autre Cadet, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Premier Cadet, Tous, Ragueneau

Cyrano se retourne.

Un Cadet

Hé ! Cyrano ! Le récit ?

Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.

Cyrano de Bergerac

Tout à l'heure !

Il s'arrête devant la table où est Christian.

Cadet

Le récit du combat ! Ce sera la meilleure Leçon ... pour ce timide apprentif !

Christian de Neuvillette

Apprentif ?

Un Cadet

Oui, septentrional maladif !

Christian de Neuvillette

Maladif ?

Un Cadet

Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose : C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !

Christian de Neuvillette

Qu'est-ce ?

Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.

d'une voix terrible

Un Autre Cadet

Regardez-moi ! M'avez-vous entendu ?

Christian de Neuvillette

Ah ! C'est le...

Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.

Un Cadet

Chut !... Jamais ce mot ne se profère ! Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !

Un Cadet

Deux nasillards par lui furent exterminés Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !

Un Cadet

On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge, La moindre allusion au fatal cartilage !

Silence. Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent. Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec un officier, a l'air de ne rien voir.

Un Autre Cadet

Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul ! Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !

Christian de Neuvillette

Capitaine !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Monsieur ?

Christian de Neuvillette

Que fait-on quand on trouve Des méridionaux trop vantards ?...

Il lui tourne le dos.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

On leur prouve Qu'on peut être du Nord et courageux.

Christian de Neuvillette

Merci.

Premier Cadet

Maintenant, ton récit !

Tous

Son récit !

Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise.

Cyrano de Bergerac

Mon récit ?... Eh bien ! Donc je marchais tout seul, à leur rencontre. La lune, dans le ciel, luisait comme une montre, Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger S'étant mis à passer un coton nuager Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde, Il se fit une nuit la plus noire du monde, Et les quais n'étant pas du tout illuminés, Mordious ! On n'y voyait pas plus loin...

Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.

Christian de Neuvillette

Que son nez.

Cyrano de Bergerac

Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?

Un Cadet

C'est un homme Arrivé ce matin.

Cyrano de Bergerac

Ce matin ?

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Il se nomme Le baron de Neuvil...

Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.

Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde.

Il reprend.

Avec un éclat de rage dans la voix.

Il continue d'un ton naturel.

Stupeur. On se rassied en se regardant.

Cyrano de Bergerac

Ah ! C'est bien... Je... Très bien... Je disais donc... Mordious !... que l'on n'y voyait rien. Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince J'allais mécontenter quelque grand, quelque prince, Qui m'aurait sûrement...

Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.

Christian de Neuvillette

Dans le nez...

Cyrano de Bergerac

Une dent, - Qui m'aurait une dent... et qu'en somme, imprudent, J'allais fourrer...

Christian de Neuvillette

Le nez...

Cyrano de Bergerac

Le doigt... entre l'écorce Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force À me faire donner...

Christian de Neuvillette

Sur le nez...

Cyrano de Bergerac

Sur les doigts. - Mais j'ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois ! Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde, Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte...

Christian de Neuvillette

Une nasarde.

Cyrano de Bergerac

Je la pare et soudain me trouve...

Christian de Neuvillette

Nez à nez...

Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.

Cyrano de Bergerac

Ventre-Saint-Gris ! ... avec cent braillards avinés Qui puaient...

Christian de Neuvillette

À plein nez...

Cyrano de Bergerac

L'oignon et la litharge ! Je bondis, front baissé...

Christian de Neuvillette

Nez au vent !

Cyrano de Bergerac

Et je charge ! J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif ! Quelqu'un m'ajuste : Paf ! Et je riposte...

Christian de Neuvillette

Pif !

Tous les cadets se précipitent vers les portes.

Cyrano de Bergerac

Tonnerre ! Sortez tous !

Un Cadet

C'est le réveil du tigre !

Cyrano de Bergerac

Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !

Un Cadet

Bigre ! On va le retrouver en hachis !

Ragueneau

En hachis ?

Un Cadet

Dans un de vos pâtés !

Ragueneau

Je sens que je blanchis, Et que je m'amollis comme une serviette !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Sortons !

Un Cadet

Il n'en va pas laisser une miette !

Un Cadet

Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !

Ils sont tous sortis, - soit par le fond, soit par les côtés, - quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.

Un Cadet

Quelque chose d'épouvantable !

Scène 10

Cyrano de Bergerac, Christian de Neuvillette

Cyrano de Bergerac

Embrasse-moi !

Christian de Neuvillette

Monsieur...

Cyrano de Bergerac

Brave.

Christian de Neuvillette

Ah çà ! Mais !...

Cyrano de Bergerac

Très brave. Je préfère.

Christian de Neuvillette

Me direz-vous ?...

Cyrano de Bergerac

Embrasse-moi. Je suis son frère.

Christian de Neuvillette

De qui ?

Cyrano de Bergerac

Mais d'elle !

Christian de Neuvillette

Hein ?...

Cyrano de Bergerac

Mais de Roxane !

Christian de Neuvillette

Ciel ! Vous, son frère ?

Cyrano de Bergerac

Ou tout comme : un cousin fraternel.

Christian de Neuvillette

Elle vous a ?...

Cyrano de Bergerac

Tout dit !

Christian de Neuvillette

M'aime-t-elle ?

Cyrano de Bergerac

Peut-être !

Christian de Neuvillette

Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !

Cyrano de Bergerac

Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.

Christian de Neuvillette

Pardonnez-moi...

Cyrano de Bergerac

C'est vrai qu'il est beau, le gredin !

Christian de Neuvillette

Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !

Cyrano de Bergerac

Mais tous ces nez que vous m'avez...

Christian de Neuvillette

Je les retire !

Cyrano de Bergerac

Roxane attend ce soir une lettre...

Christian de Neuvillette

Hélas !

Cyrano de Bergerac

Quoi !

Christian de Neuvillette

C'est me perdre que de cesser de rester coi !

Cyrano de Bergerac

Comment ?

Christian de Neuvillette

Las ! Je suis sot à m'en tuer de honte.

Cyrano de Bergerac

Mais non, tu ne l'es pas puisque tu t'en rends compte. D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.

Christian de Neuvillette

Bah ! On trouve des mots quand on monte à l'assaut ! Oui, j'ai certain esprit facile et militaire, Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire. Oh ! Leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés...

Cyrano de Bergerac

Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?

Christian de Neuvillette

Non ! Car je suis de ceux, - je le sais... Et je tremble ! - Qui ne savent parler d'amour.

Cyrano de Bergerac

Tiens !... Il me semble Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler, J'aurais été de ceux qui savent en parler.

Christian de Neuvillette

Oh ! Pouvoir exprimer les choses avec grâce !

Cyrano de Bergerac

Être un joli petit mousquetaire qui passe !

Christian de Neuvillette

Roxane est précieuse et sûrement je vais Désillusionner Roxane !

Cyrano de Bergerac

Si j'avais Pour exprimer mon âme un pareil interprète !

Christian de Neuvillette

Il me faudrait de l'éloquence !

Cyrano de Bergerac

Je t'en prête ! Toi du charme physique et vainqueur, prête m'en : Et faisons à nous deux un héros de roman !

Christian de Neuvillette

Quoi ?

Cyrano de Bergerac

Te sens-tu de force à répéter les choses Que chaque jour je t'apprendrai ?...

Christian de Neuvillette

Tu me proposes ?...

Cyrano de Bergerac

Roxane n'aura pas de désillusion ! Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ? Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !...

Christian de Neuvillette

Mais, Cyrano !...

Cyrano de Bergerac

Christian, veux-tu ?

Christian de Neuvillette

Tu me fais peur !

Cyrano de Bergerac

Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur, Veux-tu que nous fassions - et bientôt tu l'embrases ! - Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?...

Christian de Neuvillette

Tes yeux brillent !...

Cyrano de Bergerac

Veux-tu ?...

Christian de Neuvillette

Quoi ! Cela te ferait Tant de plaisir ?...

Se reprenant, et en artiste.

Cyrano de Bergerac

Cela... Cela m'amuserait ! C'est une expérience à tenter un poète. Veux-tu me compléter et que je te complète ? Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté : Je serai ton esprit, tu seras ma beauté.

Christian de Neuvillette

Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre ! Je ne pourrai jamais...

Cyrano de Bergerac

Tiens, la voilà, ta lettre !

Christian de Neuvillette

Comment ?

Cyrano de Bergerac

Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.

Christian de Neuvillette

Je...

Cyrano de Bergerac

Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.

Christian de Neuvillette

Vous aviez ?...

Cyrano de Bergerac

Nous avons toujours, nous, dans nos poches, Des épîtres à des Chloris... de nos caboches, Car nous sommes ceux-là qui pour amantes n'ont Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !... Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ; Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes : Tu verras se poser tous ces oiseaux errants. Tu verras que je fus dans cette lettre - prends ! - D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère ! - Prends donc, et finissons !

Christian de Neuvillette

N'est-il pas nécessaire De changer quelques mots ? Écrite en divaguant, Ira-t-elle à Roxane ?

Cyrano de Bergerac

Elle ira comme un gant !

Christian de Neuvillette

Mais...

Cyrano de Bergerac

La crédulité de l'amour-propre est telle, Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !

Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.

Christian de Neuvillette

Ah ! Mon ami !

Scène 11

Un Cadet, Les Cadets, Mousquetaire, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Cyrano de Bergerac

Il passe la tête.

Un Cadet

Plus rien... Un silence de mort... Je n'ose regarder... Hein ?

Les Cadets

Ah !... Oh !...

Consternation.

Un Cadet

C'est trop fort !

Mousquetaire

Ouais ?...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Notre démon est doux comme un apôtre ! Quand sur une narine on le frappe, - il tend l'autre ?

Appelant Lise, d'un air triomphant.

Humant l'air avec affectation.

Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence.

Mousquetaire

On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?... - Eh ! Lise ! Tu vas voir ! Oh !... Oh !... C'est surprenant ! Quelle odeur !... Mais monsieur doit l'avoir reniflée ? Qu'est-ce que cela sent ici ?...

Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano ; ils font des culbutes.

Cyrano de Bergerac

La giroflée !

Acte III

Scène 1

Ragueneau, La Duègne, Roxane, Cyrano de Bergerac, Premier Page, Page

Ragueneau

... Et puis, elle est partie avec un mousquetaire ! Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre. Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant, Me vient à sa cousine offrir comme intendant.

La Duègne

Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?

Ragueneau

Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes ! Mars mangeait les gâteaux que laissait Apollon - Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !

La Duègne

Roxane, êtes-vous prête ?... On nous attend !

Roxane

Je passe Une mante !

La Duègne

C'est là qu'on nous attend, en face. Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit. On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.

Ragueneau

Sur le Tendre ?

Criant vers la fenêtre.

La Duègne

Mais oui !... Roxane, il faut descendre, Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !

On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.

Roxane

Je viens !

Cyrano de Bergerac

La ! La ! La ! La !

La Duègne

On nous joue un morceau ?

Cyrano de Bergerac

Je vous dis que la croche est triple, triple sot !

ironique

Premier Page

Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?

Cyrano de Bergerac

Je suis musicien, comme tous les disciples De Gassendi !

jouant et chantant

Page

La ! La !

Cyrano de Bergerac

Je peux continuer !... La ! La ! La ! La !

Roxane

C'est vous ?

Cyrano de Bergerac

Moi qui viens saluer Vos lys, et présenter mes respects à vos ro.....ses !

Elle quitte le balcon.

Roxane

Je descends !

La Duègne

Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?

Aux musiciens.

Les pages remontent pour sortir. - À la Duègne.

Aux pages qui sortent.

À la Duègne.

Cyrano de Bergerac

C'est un pari que j'ai gagné sur d Assoucy. Nous discutions un point de grammaire. - Non ! - Si ! - Quand soudain me montrant ces deux escogriffes Habiles à gratter les cordes de leurs griffes, Et dont il fait toujours son escorte, il me dit : « Je te parie un jour de musique ! » Il perdit. Jusqu'à ce que Phoebus recommence son orbe, J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe, De tout ce que je fais harmonieux témoins !... Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins. Hep !... Allez de ma part jouer une pavane À Montfleury !... Je viens demander à Roxane Ainsi que chaque soir... Jouez longtemps, - et faux ! ...Si l'ami de son coeur est toujours sans défauts ?

Roxane

Ah ! Qu'il est beau, qu'il a d'esprit et que je l'aime !

Cyrano de Bergerac

Christian a tant d'esprit ?...

Roxane

Mon cher, plus que vous-même !

Cyrano de Bergerac

J'y consens.

Roxane

Il ne peut exister à mon goût Plus fin diseur de ces jolis rien qui sont tout. Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ; Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !

Cyrano de Bergerac

Non ?

Roxane

C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont : Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !

Cyrano de Bergerac

Il sait parler du coeur d'une façon experte ?

Roxane

Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !

Cyrano de Bergerac

Il écrit ?

Déclamant.

Triomphante.

Roxane

Mieux encor ! Écoutez donc un peu « Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai !... » Eh bien !

Cyrano de Bergerac

Peuh !...

Roxane

Et ceci : « Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre, Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le vôtre ! »

Cyrano de Bergerac

Tantôt il en a trop et tantôt pas assez. Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur ?...

Roxane

Vous m'agacez ! C'est la jalousie...

Cyrano de Bergerac

Hein !...

Roxane

...d'auteur qui vous dévore ! - Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ? « Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri, Et que si les baisers s'envoyaient par écrit, Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !... »

Se reprenant et avec dédain.

Cyrano de Bergerac

Ha ! Ha ! Ces lignes-là sont... Hé ! Hé ! mais bien mièvres !

Roxane

Et ceci...

Cyrano de Bergerac

Vous savez donc ses lettres par coeur ?

Roxane

Toutes !

Cyrano de Bergerac

Il n'y a pas à dire : c'est flatteur !

Roxane

C'est un maître !

Cyrano de Bergerac

Oh !... Un maître !...

Roxane

Un maître !...

Cyrano de Bergerac

Soit !... Un maître !...

À Cyrano, le poussant vers la maison.

La Duègne

Monsieur de Guiche ! Entrez !... car il vaut mieux, peut-être, Qu'il ne vous trouve pas ici ; cela pourrait Le mettre sur la piste...

Roxane

Oui, de mon cher secret ! Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache ! Il peut dans mes amours donner un coup de hache !

De Guiche paraît.

Cyrano de Bergerac

Bien ! Bien ! Bien !

Scène 2

Roxane, Comte de Guiche, La Duègne

Roxane

Je sortais.

Comte de Guiche

Je viens prendre congé.

Roxane

Vous partez ?

Comte de Guiche

Pour la guerre.

Roxane

Ah !

Comte de Guiche

Ce soir même.

Roxane

Ah !

Comte de Guiche

J'ai Des ordres. On assiège Arras.

Roxane

Ah !... On assiège ?...

Comte de Guiche

Oui... Mon départ a l'air de vous laisser de neige.

Roxane

Oh !...

Comte de Guiche

Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?... Quand ? - Vous savez que je suis nommé mestre de camp ?

Roxane

Bravo.

Comte de Guiche

Du régiment des gardes.

Roxane

Ah ! Des gardes ?

Comte de Guiche

Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes. Je saurai me venger de lui, là-bas.

Roxane

Comment ! Les gardes vont là-bas ?

Comte de Guiche

Tiens ! C'est mon régiment !

Roxane

Christian !

Comte de Guiche

Qu'avez-vous ?

Roxane

Ce... départ... me désespère ! Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !

Comte de Guiche

Pour la première fois me dire un mot si doux, Le jour de mon départ !

Roxane

Alors, - vous allez vous Venger de mon cousin ?...

Comte de Guiche

On est pour lui ?

Roxane

Non, - contre !

Comte de Guiche

Vous le voyez ?

Roxane

Très peu.

Il cherche le nom.

Comte de Guiche

Partout on le rencontre Avec un des cadets... ce Neu... villen... viller...

Roxane

Un grand ?

Comte de Guiche

Blond.

Roxane

Roux.

Comte de Guiche

Beau !

Roxane

Peuh !

Comte de Guiche

Mais bête.

Changeant de ton.

Roxane

Il en a l'air ! ... Votre vengeance envers Cyrano, - c'est peut-être De l'exposer au feu, qu'il adore ?... Elle est piètre ! Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !

Comte de Guiche

C'est ?...

Roxane

Mais si le régiment, en partant, le laissait Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre, À Paris, bras croisés !... C'est la seule manière, Un homme comme lui, de le faire enrager Vous voulez le punir ? Privez-le de danger.

Comte de Guiche

Une femme ! Une femme ! Il n'y a qu'une femme Pour inventer ce tour !

Roxane

Il se rongera l'âme, Et ses amis les poings, de n'être pas au feu Et vous serez vengé !

Elle sourit.

Comte de Guiche

Vous m'aimez donc un peu ! Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune Une preuve d'amour, Roxane !...

Roxane

C'en est une.

Il en détache un.

Il le met dans sa poche.

Riant.

Comte de Guiche

J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis À chaque compagnie, à l'instant même, hormis... Celui-ci ! C'est celui des cadets. Je le garde. Ah ! Ah ! Ah ! Cyrano !... Son humeur bataillarde !... - Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?...

Roxane

Quelquefois.

Comte de Guiche

Vous m'affolez ! Ce soir - écoutez - oui, je dois Être parti. Mais fuir quand je vous sens émue !... Écoutez. Il y a, près d'ici dans la rue D'Orléans, un couvent fondé par le syndic Des capucins, le Père Athanase. Un laïc N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !... Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large. - Ce sont les capucins qui servent Richelieu Chez lui ; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu. - On me croira parti. Je viendrai sous le masque. Laisse-moi retarder d'un jour, chère fantasque !

Roxane

Mais si cela s'apprend, votre gloire...

Comte de Guiche

Bah !

Roxane

Mais Le siège, Arras...

Comte de Guiche

Tant pis ! Permettez !

Roxane

Non !

Comte de Guiche

Permets !

Roxane

Je dois vous le défendre !

Comte de Guiche

Ah !

À part.

Haut.

Roxane

Partez ! Christian reste. Je vous veux héroïque, - Antoine !

Comte de Guiche

Mot céleste ! Vous aimez donc celui ?...

Roxane

Pour lequel j'ai frémi.

Il lui baise la main.

Comte de Guiche

Je pars ! Êtes-vous contente ?

Il sort.

Roxane

Oui, mon ami !

La Duègne

Oui mon ami !

Elle appelle vers la maison.

Roxane

Taisons ce que je viens de faire Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre ! Cousin !

Scène 3

Roxane, La Duègne, Cyrano de Bergerac, Tous Les Deux

Elle désigne la porte d'en face.

Roxane

Nous allons chez Clomire. Alcandre y doit Parler, et Lysimon !

La Duègne

Oui ! Mais mon petit doigt Dit qu'on va les manquer !

Ils sont arrivé devant la porte de Clomire.

Cyrano de Bergerac

Ne manquez pas ces singes.

Au heurtoir.

Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.

La Duègne

Oh ! Voyez ! Le heurtoir est entouré de linges !... On vous a bâillonné pour que votre métal Ne troublât pas les beaux discours, - petit brutal !

Du seuil, à Cyrano.

Roxane

Entrons !... Si Christian vient, comme je présume, Qu'il m'attende !

Elle se retourne.

Cyrano de Bergerac

Ah !... Sur quoi, selon votre coutume, Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ?

Roxane

Sur...

Cyrano de Bergerac

Sur ?

Roxane

Mais vous serez muet, là-dessus !

Cyrano de Bergerac

Comme un mur.

Roxane

Sur rien !... Je vais lui dire : Allez ! Partez sans bride ! Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !

Cyrano de Bergerac

Bon.

Roxane

Chut !...

Cyrano de Bergerac

Chut !...

Elle rentre et referme la porte.

Roxane

Pas un mot !...

La porte se rouvre et Roxane passe la tête.

Cyrano de Bergerac

En vous remerciant.

Roxane

Il se préparerait !...

Cyrano de Bergerac

Diable, non !...

La porte se ferme.

ensemble

Tous Les Deux

Chut !...

Cyrano de Bergerac

Christian !

Scène 4

Cyrano de Bergerac, Christian de Neuvillette

Cyrano de Bergerac

Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire. Voici l'occasion de se couvrir de gloire. Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon. Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre...

Christian de Neuvillette

Non !

Cyrano de Bergerac

Hein ?

Christian de Neuvillette

Non ! J'attends Roxane ici.

Cyrano de Bergerac

De quel vertige Es-tu frappé ? Viens vite apprendre...

Christian de Neuvillette

Non, te dis-je ! Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours, Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !... C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime ! Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.

Cyrano de Bergerac

Ouais !

Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire.

Christian de Neuvillette

Et qui te dit que je ne saurai pas ?... Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras ! Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables. Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables, Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !... - C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !

Il disparaît derrière le mur du jardin.

Cyrano de Bergerac

Parlez tout seul, Monsieur.

Scène 5

Roxane, La Duègne, Christian de Neuvillette, Cyrano de Bergerac

Roxane

Barthénoïde ! - Alcandre ! - Grémione !...

Elle rentre chez Roxane.

La Duègne

On a manqué le discours sur le Tendre !

Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian.

Elle va à lui.

Roxane

Urimédonte... Adieu !... C'est vous !... Le soir descend. Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant. Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.

Christian de Neuvillette

Je vous aime.

Roxane

Oui, parlez-moi d'amour.

Christian de Neuvillette

Je t'aime.

Roxane

C'est le thème. Brodez, brodez.

Christian de Neuvillette

Je vous...

Roxane

Brodez !

Christian de Neuvillette

Je t'aime tant.

Roxane

Sans doute. Et puis ?

Christian de Neuvillette

Et puis... je serai si content Si vous m'aimiez ! - Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !

Roxane

Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes ! Dites un peu comment vous m'aimez ?...

Christian de Neuvillette

Mais... beaucoup.

Roxane

Oh !... Délabyrinthez vos sentiments !

Christian de Neuvillette

Ton cou ! Je voudrais l'embrasser !...

Roxane

Christian !

Christian de Neuvillette

Je t'aime !

Roxane

Encore !

Christian de Neuvillette

Non, je ne t'aime pas !

Roxane

C'est heureux.

Christian de Neuvillette

Je t'adore !

Roxane

Oh !

Christian de Neuvillette

Oui... Je deviens sot !

Roxane

Et cela me déplaît ! Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.

Christian de Neuvillette

Mais...

Roxane

Allez rassembler votre éloquence en fuite !

Christian de Neuvillette

Je...

Elle va vers la maison.

Roxane

Vous m'aimez, je sais. Adieu.

Christian de Neuvillette

Pas tout de suite ! Je vous dirai...

Roxane

Que vous m'adorez... oui, je sais. Non ! Non ! Allez vous-en !

Elle lui ferme la porte au nez.

Christian de Neuvillette

Mais je...

Cyrano de Bergerac

C'est un succès.

Scène 6

Christian de Neuvillette, Cyrano de Bergerac, Les Pages, Premier Page, Deuxième Page, Roxane

Christian de Neuvillette

Au secours !

Cyrano de Bergerac

Non, Monsieur.

Christian de Neuvillette

Je meurs si je ne rentre En grâce, à l'instant même...

Cyrano de Bergerac

Et comment puis-je, diantre ! Vous faire à l'instant même, apprendre ?...

La fenêtre du balcon s'est éclairée.

Christian de Neuvillette

Oh ! Là, tiens, vois !

Cyrano de Bergerac

Sa fenêtre !

Christian de Neuvillette

Je vais mourir !

Cyrano de Bergerac

Baissez la voix !

Christian de Neuvillette

Mourir !...

Cyrano de Bergerac

La nuit est noire...

Christian de Neuvillette

Eh bien ?

Cyrano de Bergerac

C'est réparable ! Vous ne méritez pas... Mets-toi là, misérable ! Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous... Et je te soufflerai tes mots.

Christian de Neuvillette

Mais...

Cyrano de Bergerac

Taisez-vous !

Les Pages

Hep !

Il leur fait signe de parler bas.

Cyrano de Bergerac

Chut !...

Premier Page

Nous venons de donner la sérénade À Montfleury !...

Cyrano de Bergerac

Allez vous mettre en embuscade L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci ; Et si quelque passant gênant vient par ici, Jouez un air !

Deuxième Page

Quel air, Monsieur le gassendiste ?

Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue. - À Christian.

Cyrano de Bergerac

Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste ! Appelle-la !

Christian de Neuvillette

Roxane !

Cyrano de Bergerac

Attends ! Quelques cailloux.

Roxane

Qui donc m'appelle ?

Christian de Neuvillette

Moi.

Roxane

Qui, moi ?

Christian de Neuvillette

Christian.

Roxane

C'est vous ?

Christian de Neuvillette

Je voudrais vous parler.

Cyrano de Bergerac

Bien. Bien. Presque à voix basse.

Roxane

Non ! Vous parlez trop mal. Allez vous-en !

Christian de Neuvillette

De grâce !...

Roxane

Non ! Vous ne m'aimez plus !

Christian de Neuvillette

M'accuser, - justes dieux ! - De n'aimer plus... quand... j'aime plus !

Roxane

Tiens, mais c'est mieux !

Christian de Neuvillette

L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète... Que ce... cruel marmot prit pour... Barcelonnette !

Roxane

C'est mieux ! - Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot De ne pas, cet amour, l'étouffer au berceau !

Christian de Neuvillette

Aussi l'ai-je tenté, mais tentative nulle Ce... nouveau-né, Madame, est un petit... Hercule.

Roxane

C'est mieux !

Christian de Neuvillette

De sorte qu'il... strangula comme rien... Les deux serpents... Orgueil et... Doute.

Roxane

Ah ! C'est très bien. - Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ? Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?

Cyrano de Bergerac

Chut ! Cela devient trop difficile !...

Roxane

Aujourd'hui... Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

Cyrano de Bergerac

C'est qu'il fait nuit, Dans cette ombre, à tâtons, ils cherchent votre oreille.

Roxane

Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.

Cyrano de Bergerac

Ils trouvent tout de suite ? Oh ! Cela va de soi, Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les reçois ; Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite. D'ailleurs vos mots à vous descendent : ils vont plus vite, Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !

Roxane

Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

Cyrano de Bergerac

De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !

Roxane

Je vous parle en effet d'une vraie altitude !

Cyrano de Bergerac

Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur !

Roxane

Je descends !

Cyrano de Bergerac

Non !

Roxane

Grimpez sur le banc, alors, vite !

Cyrano de Bergerac

Non !

Roxane

Comment... non ?

Cyrano de Bergerac

Laissez un peu que l'on profite... De cette occasion qui s'offre... de pouvoir Se parler doucement, sans se voir.

Roxane

Sans se voir ?

Cyrano de Bergerac

Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine. Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne, J'aperçois la blancheur d'une robe d'été : Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté ! Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes ! Si quelquefois je fus éloquent...

Roxane

Vous le fûtes !

Cyrano de Bergerac

Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti De mon vrai coeur...

Roxane

Pourquoi ?

Cyrano de Bergerac

Parce que... jusqu'ici Je parlais à travers...

Roxane

Quoi ?

Cyrano de Bergerac

... le vertige où tremble Quiconque est sous vos yeux !... Mais ce soir, il me semble... Que je vais vous parler pour la première fois !

Roxane

C'est vrai que vous avez une toute autre voix.

Il s'arrête et, avec égarement.

Cyrano de Bergerac

Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège J'ose être enfin moi-même, et j'ose... Où en étais-je ? Je ne sais... tout ceci, - pardonnez mon émoi, - C'est si délicieux... c'est si nouveau pour moi !

Roxane

Si nouveau ?

Cyrano de Bergerac

Si nouveau... mais oui... d'être sincère : La peur d'être raillé, toujours au coeur me serre...

Roxane

Raillé de quoi ?

Cyrano de Bergerac

Mais de... d'un élan !... Oui, mon coeur Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur : Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !

Roxane

La fleurette a du bon.

Cyrano de Bergerac

Ce soir, dédaignons-la !

Roxane

Vous ne m'aviez jamais parlé comme cela !

Cyrano de Bergerac

Ah ! Si, loin des carquois, des torches et des flèches, On se sauvait un peu vers des choses... plus fraîches ! Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon, Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve En buvant largement à même le grand fleuve !

Roxane

Mais l'esprit ?...

Cyrano de Bergerac

J'en ai fait pour vous faire rester D'abord, mais maintenant ce serait insulter Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature, Que de parler comme un billet doux de Voiture ! - Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel Nous désarmer de tout notre artificiel : Je crains tant que parmi notre alchimie exquise Le vrai du sentiment ne se volatilise, Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains, Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !

Roxane

Mais l'esprit ?...

Cyrano de Bergerac

Je le hais, dans l'amour ! C'est un crime Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime ! Le moment vient d'ailleurs inévitablement, - Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment ! - Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe Que chaque joli mot que nous disons rend triste !

Roxane

Eh bien ! Si ce moment est venu pour nous deux, Quels mots me direz-vous ?

Cyrano de Bergerac

Tous ceux, tous ceux, tous ceux Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe, Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j'étouffe, Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ; Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot, Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne, Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne ! De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé : Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai, Pour sortir le matin tu changeas de coiffure ! J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil, On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil, Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes, Mon regard ébloui pose des taches blondes !

Roxane

Oui, c'est bien de l'amour...

Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.

Cyrano de Bergerac

Certes, ce sentiment Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment De l'amour, il en a toute la fureur triste ! De l'amour, - et pourtant il n'est pas égoïste ! Ah ! Que pour ton bonheur je donnerais le mien, Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien, S'il ne pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice ! - Chaque regard de toi suscite une vertu Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu À comprendre, à présent ? Voyons, te rends-tu compte ? Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?... Oh ! Mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux ! Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous ! C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste, Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux ! Car vous tremblez, comme une feuille entre les feuilles ! Car tu trembles ! Car j'ai senti, que tu le veuilles Ou non, le tremblement adoré de ta main Descendre tout le long des branches du jasmin !

Roxane

Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne ! Et tu m'as enivrée !

Cyrano de Bergerac

Alors, que la mort vienne ! Cette ivresse, c'est moi, moi, qui l'ai su causer ! Je ne demande plus qu'une chose...

Christian de Neuvillette

Un baiser !

Roxane

Hein ?

Cyrano de Bergerac

Oh !

Roxane

Vous demandez ?

À Christian bas.

Cyrano de Bergerac

Oui... je... Tu vas trop vite.

Christian de Neuvillette

Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !

Cyrano de Bergerac

Oui, je... j'ai demandé, c'est vrai... mais justes cieux ! Je comprends que je fus bien trop audacieux.

Roxane

Vous n'insistez pas plus que cela ?

Cyrano de Bergerac

Si ! J'insiste... Sans insister !... Oui, oui ! Votre pudeur s'attriste ! Eh bien ! Mais, ce baiser... ne me l'accordez pas !

Christian de Neuvillette

Pourquoi ?

Cyrano de Bergerac

Tais-toi, Christian !

Roxane

Que dites-vous tout bas ?

Les théorbes se mettent à jouer.

Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont un joue un air folâtre et l'autre un air lugubre.

Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.

Cyrano de Bergerac

Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde ; Je me disais : tais-toi, Christian !... Une seconde !... On vient ! Air triste ? Air gai ?... Quel est donc leur dessein ? Est-ce un homme ? Une femme ? - Ah ! C'est un capucin !

Scène 7

Cyrano de Bergerac, Le Capucin, Christian de Neuvillette

Cyrano de Bergerac

Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?

Le Capucin

Je cherche la maison de madame...

Christian de Neuvillette

Il nous gêne !

Le Capucin

Magdeleine Robin...

Christian de Neuvillette

Que veut-il ?

Cyrano de Bergerac

Par ici ! Tout droit, toujours tout droit...

Il sort.

Le Capucin

Je vais pour vous Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.

Il redescend vers Christian.

Cyrano de Bergerac

Bonne chance ! Mes voeux suivent votre cuculle !

Scène 8

Christian de Neuvillette, Cyrano de Bergerac

Christian de Neuvillette

Obtiens-moi ce baiser !...

Cyrano de Bergerac

Non !

Christian de Neuvillette

Tôt ou tard...

À lui-même.

Bruit de volet qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.

Cyrano de Bergerac

C'est vrai ! Il viendra, ce moment de vertige enivré Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause De ta moustache blonde et de sa lèvre rose ! J'aime mieux que ce soit à cause de...

Scène 9

Roxane, Cyrano de Bergerac, Christian de Neuvillette

Roxane

C'est vous ? Nous parlions de... de... d'un...

Cyrano de Bergerac

Baiser. Le mot est doux ! Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose ; S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ? Ne vous en faites pas un épouvantement N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement, Quitté le badinage et glissé sans alarmes De sourire au soupir, et du soupir aux larmes ! Glissez encore un peu d'insensible façon : Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !

Roxane

Taisez-vous !

Cyrano de Bergerac

Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ? Un serment fait d'un peu plus près, une promesse Plus précise, un aveu qui veut se confirmer, Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer ; C'est un secret qui prend la bouche pour oreille, Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille, Une communion ayant un goût de fleur, Une façon d'un peu se respirer le coeur, Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !

Roxane

Taisez-vous !

Cyrano de Bergerac

Un baiser, c'est si noble, Madame, Que la reine de France, au plus heureux des lords, En a laissé prendre un, la reine même !

Roxane

Alors !

Cyrano de Bergerac

J'eus comme Buckingham des souffrances muettes, J'adore comme lui la reine que vous êtes, Comme lui je suis triste et fidèle...

Roxane

Et tu es Beau comme lui !

Cyrano de Bergerac

C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !

Roxane

Eh bien ! Montez cueillir cette fleur sans pareille...

Cyrano de Bergerac

Monte !

Roxane

Ce goût de coeur...

Cyrano de Bergerac

Monte !

Roxane

Ce bruit d'abeille...

Cyrano de Bergerac

Monte !

Christian de Neuvillette

Mais il me semble à présent que c'est mal !

Roxane

Cet instant d'infini !...

Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.

Cyrano de Bergerac

Monte donc, animal !

Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.

Christian de Neuvillette

Ah ! Roxane !

On entend les théorbes.

Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire.

Cyrano de Bergerac

Aïe ! Au coeur, quel pincement bizarre ! - Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare ! Il me vient de cette ombre une miette de toi, - Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te reçoit, Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure ! Un air triste, un air gai : le capucin ! Holà !

Roxane

Qu'est-ce ?

Cyrano de Bergerac

Moi. Je passai... Christian est encor là ?

Christian de Neuvillette

Tiens, Cyrano !

Roxane

Bonjour, cousin !

Cyrano de Bergerac

Bonjour, cousine !

Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.

Roxane

Je descends !

Il suit Roxane.

Christian de Neuvillette

Oh ! Encor !

Scène 10

Le Capucin, Cyrano de Bergerac, Roxane, Christian de Neuvillette

Le Capucin

C'est ici, - je m'obstine - Magdeleine Robin !

Cyrano de Bergerac

Vous aviez dit : Ro-lin.

Le Capucin

Non : bin. B, i, n, bin !

Roxane

Qu'est-ce ?

Le Capucin

Une lettre.

Christian de Neuvillette

Hein ?

Le Capucin

Oh ! Il ne peut s'agir que d'une sainte chose ! C'est un digne seigneur qui...

Roxane

C'est De Guiche !

Christian de Neuvillette

Il ose ?...

Décachetant la lettre.

À la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse.

Au capucin.

Tous se rapprochent, elle lit à haute voix.

Elle tourne la page.

Roxane

Oh ! Mais il ne va pas m'importuner toujours ! Je t'aime, et si... « Mademoiselle, les tambours Battent ; mon régiment boucle sa soubreveste ; Il part ; moi, l'on me croit déjà parti : je reste. Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent. Je vais venir, et vous le mande auparavant Par un religieux simple comme une chèvre Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre M'a trop souri tantôt : j'ai voulu la revoir. Éloignez un chacun, et daignez recevoir L'audacieux déjà pardonné, je l'espère, Qui signe votre très... et caetera...» Mon père, Voici ce que me dit cette lettre. Écoutez. « Mademoiselle, Il faut souscrire aux volontés Du cardinal, si dur que cela vous puisse être. C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint, D'un très intelligent et discret capucin ; Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure, La bénédiction nuptiale sur l'heure. Christian doit en secret devenir votre époux ; Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous. Songez bien que le ciel bénira votre zèle, Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle, Le respect de celui qui fut et qui sera Toujours votre très humble et très... et caetera. »

Le Capucin

Digne seigneur !... Je l'avais dit. J'étais sans crainte ! Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !

Roxane

N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?

Christian de Neuvillette

Hum !

Roxane

Ah !... C'est affreux !

Le Capucin

C'est vous ?

Christian de Neuvillette

C'est moi !

Le Capucin

Mais...

Roxane

Post-scriptum « Donnez pour le couvent cent vingt pistoles. »

À Roxane.

Le Capucin

Digne, Digne Seigneur ! Résignez-vous !

Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano.

Roxane

Je me résigne ! Vous retenez ici De Guiche ! Il va venir ! Qu'il n'entre pas tant que...

Au capucin.

Cyrano de Bergerac

Compris ! Pour les bénir Il vous faut ?...

Le Capucin

Un quart d'heure.

Cyrano de Bergerac

Allez ! Moi, je demeure !

Ils entrent.

Roxane

Viens !...

Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon.

Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre.

Le trémolo devient sinistre.

Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au-dehors.

Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, prêt à se laisser tomber.

Cyrano de Bergerac

Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure ? Là !... Grimpons !... J'ai mon plan !... Ho ! C'est un homme ! Ho ! Ho ! Cette fois, c'en est un !... Non, ce n'est pas trop haut... Je vais légèrement troubler cette atmosphère !...

Scène 11

Comte de Guiche, Cyrano de Bergerac

Comte de Guiche

Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?

Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef.

Solennellement.

Cyrano de Bergerac

Diable ! Et ma voix ?... S'il la reconnaissait ? Cric ! Crac ! Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !...

Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ; il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bon en arrière.

Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée ; il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.

Comte de Guiche

Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune ! Hein ? Quoi ? D'où tombe cet homme ?

Cyrano de Bergerac

De la lune !

Comte de Guiche

De la ?...

Cyrano de Bergerac

Quelle heure est-il ?

Comte de Guiche

N'a-t-il plus sa raison ?

Cyrano de Bergerac

Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?

Comte de Guiche

Mais...

Cyrano de Bergerac

Je suis étourdi !

Comte de Guiche

Monsieur...

Cyrano de Bergerac

Comme une bombe Je tombe de la lune !

Comte de Guiche

Ah çà ! Monsieur !

Cyrano de Bergerac

J'en tombe !

Comte de Guiche

Soit ! Soit ! Vous en tombez !... C'est peut-être un dément !

Cyrano de Bergerac

Et je n'en tombe pas métaphoriquement !...

Comte de Guiche

Mais...

Cyrano de Bergerac

Il y a cent ans, ou bien une minute, - J'ignore tout à fait ce que dura ma chute ! - J'étais dans cette boule à couleur de safran !

Comte de Guiche

Oui. Laissez-moi passer !

Cyrano de Bergerac

Où suis-je ? Soyez franc ! Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site, Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?

Comte de Guiche

Morbleu !...

Cyrano de Bergerac

Tout en cheyant je n'ai pu faire choix De mon point d'arrivée, - et j'ignore où je chois ! Est-ce dans une lune ou bien dans une terre, Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?

Comte de Guiche

Mais je vous dis, Monsieur...

Cyrano de Bergerac

Ha ! Grand Dieu !... je crois voir Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !

Comte de Guiche

Comment ?

Cyrano de Bergerac

Suis-je en Alger ? Êtes-vous indigène ?...

Comte de Guiche

Ce masque !...

Cyrano de Bergerac

Je suis donc à Venise, ou dans Gênes ?

Comte de Guiche

Une dame m'attend !...

Cyrano de Bergerac

Je suis donc à Paris.

Comte de Guiche

Le drôle est assez drôle !

Cyrano de Bergerac

Ah ! Vous riez ?

Comte de Guiche

Je ris, Mais veux passer !

Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant.

Cueillant quelque chose sur sa manche.

Il souffle comme pour le faire envoler.

Cyrano de Bergerac

C'est à Paris que je retombe ! J'arrive - excusez-moi ! - Par la dernière trombe. Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé ! J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai Aux éperons, encor, quelques poils de planète ! Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !...

Comte de Guiche

Monsieur !...

Empêchant vivement De Guiche de passer et le prenant à un bouton du pourpoint.

Cyrano de Bergerac

Dans mon mollet je rapporte une dent De la Grande Ourse, - et comme, en frôlant le Trident, Je voulais éviter une de ses trois lances, Je suis aller tomber assis dans les Balances, - Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids ! Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts, Il jaillirait du lait !

Comte de Guiche

Hein ? Du lait ?...

Cyrano de Bergerac

De la Voie Lactée !...

Comte de Guiche

Oh ! Par l'enfer !

Se croisant les bras.

Confidentiel.

Riant.

Superbe.

Cyrano de Bergerac

C'est le ciel qui m'envoie ! Non ! Croiriez-vous, je viens de le voir en tombant, Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ? L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde ! J'ai traversé la Lyre en cassant une corde ! Mais je compte en un livre écrire tout ceci, Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi Je viens de rapporter à mes périls et risques, Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !

Comte de Guiche

À la parfin, je veux...

Cyrano de Bergerac

Vous, je vous vois venir !

Comte de Guiche

Monsieur !

Cyrano de Bergerac

Vous voudriez de ma bouche tenir Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite Dans la rotondité de cette cucurbite ?

Comte de Guiche

Mais non ! Je veux...

Cyrano de Bergerac

Savoir comment j'y suis monté. Ce fut par un moyen que j'avais inventé.

Comte de Guiche

C'est un fou !

Cyrano de Bergerac

Je n'ai pas refait l'aigle stupide De Regiomontanus, ni le pigeon timide D'Archytas !...

Comte de Guiche

C'est un fou, - mais un fou savant.

De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de Roxane. Cyrano le suit, prêt à l'empoigner.

Cyrano de Bergerac

Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant ! J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !

Comte de Guiche

Six ?

Cyrano de Bergerac

Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge, Le caparaçonner de fioles de cristal Toutes pleines des pleurs d'un ciel matutinal, Et ma personne, alors, au soleil exposée, L'astre l'aurait humée en humant la rosée !

Comte de Guiche

Tiens ! Oui, cela fait un !

Cyrano de Bergerac

Et je pouvais encor Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor, En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !

Comte de Guiche

Deux !

Cyrano de Bergerac

Ou bien, machiniste autant qu'artificier, Sur une sauterelle aux détentes d'acier, Me faire, par des feux successifs de salpêtre, Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !

Comte de Guiche

Trois !

Cyrano de Bergerac

Puisque la fumée a tendance à monter, En souffler dans un globe assez pour m'emporter !

Comte de Guiche

Quatre !

Cyrano de Bergerac

Puisque Phoebé, quand son acte est le moindre, Aime sucer, ô boeufs, votre moelle... m'en oindre !

Comte de Guiche

Cinq !

Cyrano de Bergerac

Enfin, me plaçant sur un plateau de fer, Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air ! Ça, c'est un bon moyen : le fer se précipite, Aussitôt que l'aimant s'envole, à sa poursuite On relance l'aimant bien vite, et cadédis ! On peut monter ainsi indéfiniment.

Comte de Guiche

Six ! - Mais voilà six moyens excellents !... Quel système Choisîtes-vous des six, Monsieur ?

Cyrano de Bergerac

Un septième !

Comte de Guiche

Par exemple ! Et lequel ?

Cyrano de Bergerac

Je vous le donne en cent !

Comte de Guiche

C'est que ce mâtin-là devient intéressant !

Cyrano de Bergerac

Houüh ! Houüh !

Comte de Guiche

Eh bien !

Cyrano de Bergerac

Vous devinez ?

Comte de Guiche

Non !

Cyrano de Bergerac

La marée !... À l'heure où l'onde par la lune est attirée, Je me mis sur le sable - après un bain de mer - Et la tête partant la première, mon cher, - Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur franges ! - Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange. Je montais, je montais, doucement, sans efforts, Quand je sentis un choc !... Alors...

Comte de Guiche

Alors ?

Reprenant sa voix naturelle.

Cyrano de Bergerac

Alors... Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre Le mariage est fait.

La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.

Comte de Guiche

Ça, voyons, je suis ivre !... Cette voix ? Et ce nez !... Cyrano ?

Cyrano de Bergerac

Cyrano. - Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.

Il se retourne. - Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau élève aussi un flambeau. La Duègne ferme la marche, ahurie, en petit saut de lit.

Comte de Guiche

Qui cela ? Ciel !

Scène 12

Comte de Guiche, Cyrano de Bergerac, Le Capucin, Roxane, Christian de Neuvillette

Reconnaissant Christian avec stupeur.

Saluant Roxane avec admiration.

À Cyrano.

Comte de Guiche

Vous ! Lui ? Vous êtes des plus fines ! Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines : Votre récit eût fait s'arrêter au portail Du paradis, un saint ! Notez-en le détail, Car vraiment cela peut resservir dans un livre !

Cyrano de Bergerac

Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.

Le Capucin

Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !

À Roxane.

Comte de Guiche

Oui. Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.

Roxane

Comment ?

Comte de Guiche

Le régiment déjà se met en route. Joignez-le !

Roxane

Pour aller à la guerre ?

Comte de Guiche

Sans doute !

Roxane

Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !

Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche.

À Christian.

Comte de Guiche

Ils iront. Voici l'ordre. Courez le portez, vous, baron.

Roxane

Christian !

Comte de Guiche

La nuit de noce est encore lointaine !

Cyrano de Bergerac

Dire qu'il croit me faire énormément de peine !

Christian de Neuvillette

Oh ! Tes lèvres encor !

Cyrano de Bergerac

Allons, voyons, assez !

Christian de Neuvillette

C'est dur de la quitter... Tu ne sais pas...

On entend au loin des tambours qui battent une marche.

Cyrano de Bergerac

Je sais.

Comte de Guiche

Le régiment qui part !

Roxane

Oh !... Je vous le confie ! Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie En danger !

Cyrano de Bergerac

J'essaierai... mais ne peux cependant Promettre...

Roxane

Promettez qu'il sera très prudent !

Cyrano de Bergerac

Oui, je tâcherai, mais...

Roxane

Qu'à ce siège terrible Il n'aura jamais froid !

Cyrano de Bergerac

Je ferai mon possible. Mais...

Roxane

Qu'il sera fidèle !

Cyrano de Bergerac

Eh oui ! Sans doute, mais...

Roxane

Qu'il m'écrira souvent !

Cyrano de Bergerac

Ça, - je vous le promets !

Acte IV

Scène 1

Le Bret, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Un Cadet, Une Sentinelle, Cyrano de Bergerac, Sentinelle

Le Bret

C'est affreux !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Oui, plus rien.

Le Bret

Mordious !

Aux cadets.

À Le Bret.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Jure en sourdine ! Tu vas les réveiller. Chut ! Dormez ! Qui dort dîne !

On entend au loin quelques coups de feu.

Le Bret

Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu ! Quelle famine !

Aux cadets qui lèvent la tête.

On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Ah ! Maugrébis des coups de feu !... Ils vont me réveiller mes enfants ! Dormez !

Un Cadet

Diantre ! Encore ?

Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !

au dehors

Une Sentinelle

Ventrebieu ! Qui va là ?

Cyrano de Bergerac

Bergerac !

qui est sur le talus

Sentinelle

Ventrebieu ! Qui va là ?

Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet.

Cyrano de Bergerac

Bergerac, imbécile !

Le Bret

Ah ! Grand Dieu !

Cyrano de Bergerac

Chut !

Le Bret

Blessé ?

Cyrano de Bergerac

Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude De me manquer tous les matins !

Le Bret

C'est un peu rude, Pour porter une lettre, à chaque jour levant, De risquer !

Il le regarde.

Cyrano de Bergerac

J'ai promis qu'il écrirait souvent ! Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite Savait qu'il meurt de faim... Mais toujours beau !

Le Bret

Va vite Dormir !

Cyrano de Bergerac

Ne grogne pas Le Bret !... Sache ceci Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.

Le Bret

Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.

Cyrano de Bergerac

Il faut être léger pour passer ! - Mais je sais Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français Mangeront ou mourront, - si j'ai bien vu...

Le Bret

Raconte !

Cyrano de Bergerac

Non. Je ne suis pas sûr... vous verrez !...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Quelle honte, Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !

Le Bret

Hélas ! Rien de plus compliqué que ce siège d Arras : Nous assiégeons Arras, - nous-mêmes, pris au piège, Le cardinal infant d'Espagne nous assiège...

Cyrano de Bergerac

Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.

Le Bret

Je ne ris pas.

Cyrano de Bergerac

Oh ! Oh !

Le voyant qui se dirige vers une tente.

Le Bret

Penser que chaque jour Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre, Pour porter... Où vas-tu ?

Il soulève la toile et disparaît.

Cyrano de Bergerac

J'en vais écrire une autre.

Scène 2

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Un Cadet, Tous, Troisième Cadet, Quatrième Cadet, Premier Cadet, Les Cadets, Pêcheur, Chasseur

Le jour s'est un peu levé. Lueurs roses. La ville d'Arras se dore à l'horizon. On entend un coup de canon immédiatement suivi d'une batterie de tambours, très au loin, vers la gauche. D'autres tambours battent plus près. Les batteries vont se répondant, et se rapprochant, éclatent presque en scène et s'éloignent vers la droite, parcourant le camp. Rumeurs de réveil. Voix lointaines d'officiers.

Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

La diane !... Hélas ! Sommeil succulent, tu prends fin !... Je sais trop quel sera leur premier cri !

Un Cadet

J'ai faim !

Un Cadet

Je meurs !

Tous

Oh !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Levez-vous !

Troisième Cadet

Plus un pas !

Quatrième Cadet

Plus un geste !

Premier Cadet

Ma langue est jaune : l'air du temps est indigeste !

Un Cadet

Mon tortil de baron pour un peu de Chester !

Un Cadet

Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster De quoi m'élaborer une pinte de chyle, Je me retire sous ma tente, - comme Achille !

Un Cadet

Oui, du pain !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Cyrano !

Les Cadets

Nous mourrons !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Au secours ! Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours, Viens les ragaillardir !

Un Cadet

Qu'est-ce que tu grignotes ?

Un Cadet

De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes On fait frire en la graisse à graisser les moyeux. Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !

Un Cadet

Moi je viens de chasser !

Un Cadet

J'ai pêché dans la Scarpe !

Tous

Quoi ? - Que rapportez-vous ? - Un faisan ? - Une carpe ? - Vite, vite, montrez !

Pêcheur

Un goujon !

Chasseur

Un moineau !

Tous

Assez ! - Révoltons-nous !

Il fait maintenant tout à fait jour.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Au secours, Cyrano !

Scène 3

Cyrano de Bergerac, Un Cadet, Premier Cadet, Tous, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Les Cadets, Un Autre, Troisième Cadet, Deuxième, Le Bret

Silence. Au premier cadet.

Cyrano de Bergerac

Hein ? Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne !

Un Cadet

J'ai quelque chose dans les talons qui me gêne !...

Cyrano de Bergerac

Et quoi donc ?

Un Cadet

L'estomac !

Cyrano de Bergerac

Moi de même, pardi !

Un Cadet

Cela doit te gêner ?

Cyrano de Bergerac

Non, cela me grandit.

Un Cadet

J'ai les dents longues !

Cyrano de Bergerac

Tu n'en mordras que plus large.

Un Cadet

Mon ventre sonne creux !

Cyrano de Bergerac

Nous y battrons la charge.

Un Cadet

Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.

Cyrano de Bergerac

Non, non ; ventre affamé, pas d'oreilles : tu mens !

Un Cadet

Oh ! Manger quelque chose, - à l'huile !

Cyrano de Bergerac

Ta salade.

Un Cadet

Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?

Cyrano de Bergerac

L'Iliade.

Un Cadet

Le ministre, à Paris, fait ses quatre repas !

Cyrano de Bergerac

Il devrait t'envoyer du perdreau ?

Un Cadet

Pourquoi pas ? Et du vin !

Cyrano de Bergerac

Richelieu, du bourgogne, if you please ?

Un Cadet

Par quelque capucin !

Cyrano de Bergerac

L'éminence qui grise ?

Un Cadet

J'ai des faims d'ogre !

Cyrano de Bergerac

Eh ! Bien !... Tu croques le marmot !

Premier Cadet

Toujours le mot, la pointe !

Cyrano de Bergerac

Oui, la pointe, le mot ! Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose, En faisant un bon mot, pour une belle cause ! - Oh ! Frappé par la seule arme noble qui soit, Et par un ennemi qu'on sait digne de soi, Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres, Tomber la pointe au coeur en même temps qu'aux lèvres !

Tous

J'ai faim !

Le vieux s'assied et prépare son fifre.

Le vieux commence à jouer des airs languedociens.

Toutes les têtes se sont inclinées ; - tous les yeux rêvent ; - et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.

Cyrano de Bergerac

Ah çà ! Mais vous ne pensez qu'à manger ?... - Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ; Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres, Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur, Dont chaque note est comme une petite soeur, Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées, Ces airs dont la lenteur est celle des fumées Que le hameau natal exhale de ses toits, Ces airs dont la musique a l'air d'être un patois !... Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige, Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau, Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau ; Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !... Écoutez, les Gascons... Ce n'est plus, sous ses doigts, Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois ! Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres, C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !... Écoutez... C'est le val, la lande, la forêt, Le petit pâtre brun sous son rouge béret, C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne, Écoutez, les Gascons : c'est toute la Gascogne !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Mais tu les fais pleurer !

Cyrano de Bergerac

De nostalgie !... Un mal Plus noble que la faim !... pas physique : moral ! J'aime que leur souffrance ait changé de viscère, Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Tu vas les affaiblir en les attendrissant !

Il fait un geste. Le tambour roule.

Cyrano de Bergerac

Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leurs sang Sont vite réveillés ! Il suffit...

Tous

Hein ?... Quoi ?... Qu'est-ce ?

Cyrano de Bergerac

Tu vois, il a suffi d'un roulement de caisse ! Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour... Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !

Un Cadet

Ah ! Ah ! Voici Monsieur de Guiche !

Les Cadets

Hou...

Cyrano de Bergerac

Murmure Flatteur !

Premier Cadet

Il nous ennuie !

Un Autre

Avec, sur son armure, Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !

Troisième Cadet

Comme si l'on portait du linge sur du fer !

Premier Cadet

C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !

Deuxième

Encore un courtisan !

Troisième Cadet

Le neveu de son oncle !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

C'est un Gascon pourtant !

Premier Cadet

Un faux !... Méfiez-vous ! Parce que, les Gascons... ils doivent être fous : Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.

Le Bret

Il est pâle !

Troisième Cadet

Il a faim... autant qu'un pauvre diable ! Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil, Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !

Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de pétun.

Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tiré de sa poche. - Tableau. - De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.

Cyrano de Bergerac

N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes, Vos pipes et vos dés... Et moi, je lis Descartes.

Scène 4

Comte de Guiche, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Cyrano de Bergerac, Tous, Sentinelle, Premier Cadet, Christian de Neuvillette, Voix D'une Sentinelle, Cris, Roxane

Ils s'observent tous les deux. À part, avec satisfaction.

Comte de Guiche

Ah ! - Bonjour ! Il est vert.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Il n'a plus que les yeux.

Silence. On joue. On fume.

Comte de Guiche

Voici donc les mauvaises têtes ?... Oui, messieurs, Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde, Hobereaux béarnais, barons périgourdins, N'ont pour leur colonel pas assez de dédain, M'appellent intrigant, courtisan, - Qu'il les gêne De voir sur ma cuirasse un col au point de Gênes, - Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux ! Vous ferai-je punir par votre capitaine ? Non.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine...

Comte de Guiche

Ah ?

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

J'ai payé ma compagnie, elle est à moi. Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.

S'adressant aux cadets.

Comte de Guiche

Ah ?... Ma foi ! Cela suffit. Je peux mépriser vos bravades. On connaît ma façon d'aller aux mousquetades ; Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi ; Ramenant sur ses gens les miens en avalanche, J'ai chargé par trois fois !

Cyrano de Bergerac

Et votre écharpe blanche ?

Les cadets n'ont pas l'air d'écouter ; mais ici les cartes et les cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les joues : attente.

Comte de Guiche

Vous savez ce détail ?... En effet, il advint, Durant que je faisais ma caracole afin De rassembler mes gens pour la troisième charge, Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge Des ennemis ; j'étais en danger qu'on me prît Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit De dénouer et de laisser couler à terre L'écharpe qui disait mon grade militaire ; En sorte que je pus, sans attirer les yeux, Quitter les Espagnols, et revenant sur eux, Suivi de tous les miens réconfortés, les battre ! - Eh bien ! Que dites-vous de ce trait ?

Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombent. La fumée s'échappe.

Cyrano de Bergerac

Qu'Henri IV N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant, À se diminuer de son panache blanc.

Même attente suspendant les jeux et les pipes.

Comte de Guiche

L'adresse a réussi, cependant !

Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction croissante.

Cyrano de Bergerac

C'est possible. Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible. Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula - Nos courages, monsieur, diffèrent en cela - Je l'aurais ramassée et me la serais mise.

Comte de Guiche

Oui, vantardise, encor, de gascon !

Cyrano de Bergerac

Vantardise ?... Prêtez-là moi. Je m'offre à monter, dès ce soir, À l'assaut, le premier, avec elle en sautoir.

Comte de Guiche

Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe, En un lieu que depuis la mitraille cribla, - Où nul ne peut aller la chercher !

Silence. Les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, le regarde ; immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs jeux ; l'un d'eux sifflote avec indifférence l'air montagnard joué par le fifre.

Cyrano de Bergerac

La voilà.

Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.

Comte de Guiche

Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire, Pouvoir faire un signal, - que j'hésitais à faire.

Tous

Hein !

Sentinelle

Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !...

Comte de Guiche

C'est un faux espion espagnol. Il nous rend De grands services. Les renseignements qu'il porte Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte Que l'on peut influer sur leurs décisions.

Cyrano de Bergerac

C'est un gredin !

Comte de Guiche

C'est très commode. Nous disions ?... - Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même, Pour nous ravitailler tentant un coup suprême, Le Maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours ; Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre, Il a pris avec lui des troupes en tel nombre Que l'on aurait beau jeu, certes, en nous attaquant : La moitié de l'armée est absente du camp !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave. Mais ils ne savent pas ce départ ?

Comte de Guiche

Ils le savent. Ils vont nous attaquer.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Ah !

Comte de Guiche

Mon faux espion M'est venu prévenir de leur agression. Il ajouta : « J'en peux déterminer la place ; Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ? Je dirai que de tous c'est le moins défendu, Et l'effort portera sur lui. » - J'ai répondu : « C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe. »

Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Messieurs préparez-vous !

Comte de Guiche

C'est dans une heure.

Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.

Premier Cadet

Ah !... Bien !...

Comte de Guiche

Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Et pour gagner du temps ?

Comte de Guiche

Vous aurez l'obligeance De vous faire tuer.

Cyrano de Bergerac

Ah ! Voilà la vengeance ?

Comte de Guiche

Je ne prétendrai pas que si je vous aimais Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais, Comme à votre bravoure on n'en compare aucune, C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.

Cyrano de Bergerac

Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.

Il remonte, avec Carbon.

Comte de Guiche

Je sais que vous aimez vous battre un contre cent. Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.

De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond. On donne des ordres. La résistance se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté immobile, les bras croisés.

Cyrano de Bergerac

Eh bien donc ! Nous allons au blason de Gascogne, Qui porte six chevrons, Messieurs, d'azur et d'or, Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !

Cyrano de Bergerac

Christian ?

Christian de Neuvillette

Roxane !

Cyrano de Bergerac

Hélas !

Christian de Neuvillette

Au moins, je voudrais mettre Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre !...

Il tire un billet de son pourpoint.

Cyrano de Bergerac

Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui. Et j'ai fait tes adieux.

Christian de Neuvillette

Montre !...

Cyrano de Bergerac

Tu veux ?...

Il l'ouvre, lit et s'arrête.

Christian de Neuvillette

Mais oui ! Tiens !...

Cyrano de Bergerac

Quoi ?

Christian de Neuvillette

Ce petit rond ?...

Cyrano de Bergerac

Un rond ?...

Christian de Neuvillette

C'est une larme !

Cyrano de Bergerac

Oui... Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !... Tu comprends... ce billet, - c'était très émouvant Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.

Christian de Neuvillette

Pleurer ?...

Christian le regarde.

Vivement.

Cyrano de Bergerac

Oui... parce que... mourir n'est pas terrible. Mais... ne plus la revoir jamais... Voilà l'horrible ! Car enfin je ne la... nous ne la... Tu ne la...

On entend une rumeur, au loin, dans le camp.

Christian de Neuvillette

Donne-moi ce billet !

Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.

Voix D'une Sentinelle

Ventrebieu, qui va là ?

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Qu'est-ce ?...

On se précipite pour voir.

Sentinelle

Un carrosse !

Tout le monde est sur le talus et regarde au-dehors. Les grelots se rapprochent.

Cris

Quoi ? Dans le camp ? - Il y entre ! - Il a l'air de venir de chez l'ennemi ! - Diantre ! Tirez ! - Non ! Le cocher a crié ! - Crié quoi ? - Il a crié : Service du Roi !

On redescend, on s'aligne.

Comte de Guiche

Hein ? Du Roi !...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Chapeau bas, tous !

Le carrosse entre au grand trot. Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière. Il s'arrête net.

Comte de Guiche

Du Roi ! - Rangez-vous, vile tourbe, Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !

Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Battez aux champs !

Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.

Comte de Guiche

Baissez le marchepied !

Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde profondément incliné. - Stupeur.

Roxane

Bonjour !

Scène 5

Comte de Guiche, Roxane, Cyrano de Bergerac, Christian de Neuvillette, Premier Cadet, Le Bret, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Tous, Un Cadet

Comte de Guiche

Service du Roi ! Vous ?

Roxane

Mais du seul roi, l'Amour !

Cyrano de Bergerac

Ah ! Grand Dieu !

Christian de Neuvillette

Vous ! Pourquoi ?

Roxane

C'était trop long, ce siège !

Christian de Neuvillette

Pourquoi ?...

Roxane

Je te dirai !

Cyrano de Bergerac

Dieu ! La regarderai-je ?

Comte de Guiche

Vous ne pouvez rester ici !

Elle s'assied sur un tambour qu'on avance.

Elle rit.

Fièrement.

Envoyant des lèvres un baiser à Christian.

Les regardant tous.

Apercevant Cyrano.

Roxane

Mais si ! Mais si ! Voulez-vous m'avancer un tambour ?... Là, merci ! On a tiré sur mon carrosse ! Une patrouille ! - Il a l'air d'être fait avec une citrouille, N'est-ce pas ? Comme dans le conte, et les laquais Avec des rats. Bonjour ! Vous n'avez pas l'air gais ! - Savez-vous que c'est loin, Arras ? Cousin, charmée !

Cyrano de Bergerac

Ah çà ! Comment ?...

Roxane

Comment j'ai retrouvé l'armée ? Oh ! Mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple : j'ai Marché tant que j'ai vu le pays ravagé. Ah ! Ces horreurs, il a fallu que je les visse Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service De votre Roi, le mien vaut mieux !

Cyrano de Bergerac

Voyons, c'est fou ! Par où diable avez-vous bien pu passer ?

Roxane

Par où ? Par chez les Espagnols.

Premier Cadet

Ah ! Qu'elles sont malignes !

Comte de Guiche

Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?

Le Bret

Cela dut être très difficile !...

Roxane

Pas trop. J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot. Si quelque hidalgo montrait sa mine altière, Je mettais mon plus beau sourire à la portière, Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français, Les plus galantes gens du monde, -je passais !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Oui, c'est un passeport, certes que ce sourire ! Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire Où vous alliez ainsi, madame ?

Roxane

Fréquemment. Alors je répondais : « Je vais voir mon amant. » - Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce Refermait gravement la porte du carrosse, D'un geste de la main à faire envie au Roi Relevait les mousquets déjà pointés sur moi, Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue, L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d orgue, Le feutre au vent pour que la plume palpitât, S'inclinait en disant : « Passez, señorita ! »

Christian de Neuvillette

Mais, Roxane...

Roxane

J'ai dit : mon amant, oui... pardonne ! Tu comprends, si j'avais dit : mon mari, personne Ne m'eût laissé passer !

Christian de Neuvillette

Mais...

Roxane

Qu'avez-vous ?

Comte de Guiche

Il faut Vous en aller d'ici !

Roxane

Moi ?

Cyrano de Bergerac

Bien vite !

Le Bret

Au plus tôt !

Christian de Neuvillette

Oui !

Roxane

Mais comment ?

Christian de Neuvillette

C'est que...

Cyrano de Bergerac

Dans trois quarts d'heure...

Comte de Guiche

ou... quatre...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Il vaut mieux...

Le Bret

Vous pourriez...

Roxane

Je reste. On va se battre.

Tous

Oh ! Non !

Elle se jette dans les bras de Christian.

Roxane

C'est mon mari ! Qu'on me tue avec toi !

Christian de Neuvillette

Mais quels yeux vous avez !

Roxane

Je te dirai pourquoi !

Comte de Guiche

C'est un poste terrible !

Roxane

Hein ! Terrible ?

Cyrano de Bergerac

Et la preuve C'est qu'il nous l'a donné !

Roxane

Ah ! Vous me vouliez veuve ?

Comte de Guiche

Oh ! Je vous jure !...

Roxane

Non ! Je suis folle à présent ! Et je ne m'en vais plus ! D'ailleurs, c'est amusant.

Cyrano de Bergerac

Eh quoi ! La précieuse était une héroïne ?

Roxane

Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.

Un Cadet

Nous vous défendrons bien !

Roxane

Je le crois, mes amis !

Un Cadet

Tout le camp sent l'iris !

Regardant de Guiche.

Roxane

Et j'ai justement mis Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !... Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille : On pourrait commencer.

Comte de Guiche

Ah ! C'en est trop ! Je vais Inspecter mes canons, et reviens... Vous avez Le temps encor : changez d'avis !

De Guiche sort.

Roxane

Jamais !

Scène 6

Christian de Neuvillette, Roxane, Premier Cadet, Tous, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Cadet, Baron Hillot, Un Cadet, Les Cadets, Cyrano de Bergerac, Ragueneau, Troisième Cadet, Le Bret

Christian de Neuvillette

Roxane !...

Roxane

Non !

Premier Cadet

Elle reste !

Tous

Un peigne ! - Un savon ! - Ma basane Est trouée : une aiguille ! - Un ruban ! - Ton miroir ! - Mes manchettes ! - Ton fer à moustache ! - Un rasoir !

Roxane

Non ! Rien ne me fera bouger de cette place !

Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian. Carbon présente.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Peut-être siérait-il que je vous présentasse, Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux. Baron de Peyrescous de Colignac !

Cadet

Madame...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Baron de Casterac de Cahuzac. - Vidame De Malgoyre Estressac Lésbas d Escarabiot. - Chevalier d Antignac-Juzet. - Baron Hillot De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules...

Roxane

Mais combien avez-vous de noms chacun ?

Baron Hillot

Des foules !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.

Roxane

Pourquoi ?

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi, C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !

Roxane

Il est un peu petit.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Mais il est en dentelle !

Un Cadet

Je mourrais sans regrets ayant vu ce minois, Si j'avais seulement dans le ventre une noix !...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Fi ! Parler de manger lorsqu'une exquise femme !...

Consternation.

Roxane

Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame : Pâtés, chauds-froids, vins fins : - mon menu, le voilà ! - Voulez-vous m'apportez tout cela !

Un Cadet

Tout cela !

Un Cadet

Où le prendrions-nous, grand Dieu ?

Roxane

Dans mon carrosse.

Tous

Hein ?...

Roxane

Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse ! Regardez mon cocher d'un peu plus près messieurs, Et vous reconnaîtrez un homme précieux : Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !

Acclamations.

Les Cadets

C'est Ragueneau ! Oh ! Oh !

Roxane

Pauvres gens !

Cyrano de Bergerac

Bonne fée !

Enthousiasme.

Ragueneau

Messieurs !...

Les Cadets

Bravo ! Bravo !

Applaudissements.

Ragueneau

Les Espagnols n'ont pas, Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !

Cyrano de Bergerac

Hum ! Hum ! Christian !

Il tire de son siège un plat qu'il élève.

Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.

Ragueneau

Distraits par la galanterie Ils n'ont pas vu... La galantine !

Cyrano de Bergerac

Je t'en prie, Un seul mot !...

Il brandit un gigot.

Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingt mains tendues.

Ragueneau

Et Vénus sut occuper leur oeil Pour que Diane, en secret, pût passer... son chevreuil !

Cyrano de Bergerac

Je voudrais te parler !

Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse.

Roxane

Posez cela par terre !

Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.

Roxane

Vous, rendez-vous utile !

Ragueneau

Un paon truffé !

Se reprenant vivement en voyant Roxane.

Premier Cadet

Tonnerre ! Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard Sans faire un gueuleton... Pardon ! Un balthazar !

Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.

Ragueneau

Les coussins sont remplis d'ortolans !

Troisième Cadet

Ah ! Viédaze !

De vin blanc.

Ragueneau

Des flacons de rubis !... Des flacons de topaze !

Roxane

Défaites cette nappe !... Eh ! Hop ! Soyez léger !

Ragueneau

Chaque lanterne est un petit garde-manger !

Cyrano de Bergerac

Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

Ragueneau

Le manche de mon fouet est un saucisson d Arles !

Allant de l'un à l'autre.

Roxane

Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! Nous nous moquons Du reste de l'armée ! - Oui ! Tout pour les Gascons ! Et si de Guiche vient, personne ne l'invite ! Là, vous avez le temps. - Ne mangez pas si vite ! - Buvez un peu. - Pourquoi pleurez-vous ?

Premier Cadet

C'est trop bon !

Roxane

Chut ! - Rouge ou blanc ? - Du pain pour Monsieur de Carbon ! - Un couteau ! - Votre assiette ! - Un peu de croûte ? - Encore ? - Je vous sers ! - Du bourgogne ? - Une aile ?

Cyrano de Bergerac

Je l'adore !

Roxane

Vous ?

Christian de Neuvillette

Rien.

Roxane

Si ! Ce biscuit, dans du muscat... deux doigts !

Christian de Neuvillette

Oh ! Dites-moi pourquoi vous vîntes ?

Roxane

Je me dois À ces malheureux... Chut ! Tout à l'heure !...

Le Bret

De Guiche !

À Ragueneau.

En un clin d'oeil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. - De Guiche entre vivement - et s'arrête, tout d'un coup, reniflant. - Silence.

Cyrano de Bergerac

Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche ! Hop ! - N'ayons l'air de rien !... Toi, remonte d'un bond Sur ton siège ! - Tout est caché ?...

Scène 7

Comte de Guiche, Un Cadet, Cadet, Un Autre, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Premier Cadet, Roxane, Cyrano de Bergerac, Deuxième Cadet, Un Troisième Cadet, Christian de Neuvillette, Piquiers

Comte de Guiche

Cela sent bon.

Un Cadet

To lo lo !...

Comte de Guiche

Qu'avez-vous, vous ?... Vous êtes tout rouge !

Cadet

Moi ?... Mais rien. C'est le sang. On va se battre : il bouge !

Un Autre

Poum... poum... poum...

Comte de Guiche

Qu'est cela ?

Cadet

Rien ! C'est une chanson ! Une petite...

Comte de Guiche

Vous êtes gai, mon garçon !

Cadet

L'approche du danger !

Il s'arrête en le voyant.

Comte de Guiche

Capitaine ! Je... Peste ! Vous avez bonne mine aussi !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Oh !...

Il montre un endroit dans la coulisse.

Comte de Guiche

Il me reste Un canon que j'ai fait porter... là, dans ce coin, Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.

Un Cadet

Charmante attention !

Un Autre

Douce sollicitude !

Sèchement.

Comte de Guiche

Ah çà ! Mais ils sont fous ! - N'ayant pas l'habitude Du canon, prenez garde au recul.

Premier Cadet

Ah ! Pfftt !

Comte de Guiche

Mais !...

Cadet

Le canon des Gascons ne recule jamais !

Comte de Guiche

Vous êtes gris !... De quoi ?

Cadet

De l'odeur de la poudre !

Comte de Guiche

Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?

Roxane

Je reste !

Comte de Guiche

Fuyez !

Roxane

Non !

Comte de Guiche

Puisqu'il en est ainsi, Qu'on me donne un mousquet !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Comment ?

Comte de Guiche

Je reste aussi.

Cyrano de Bergerac

Enfin, Monsieur ! Voilà de la bravoure pure !

Premier Cadet

Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?

Roxane

Quoi... !

Comte de Guiche

Je ne quitte pas une femme en danger.

Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.

au premier

Deuxième Cadet

Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !

Comte de Guiche

Des vivres !

Un Troisième Cadet

Il en sort de sous toutes les vestes !

Comte de Guiche

Est-ce que vous croyez que je mange vos restes !

Cyrano de Bergerac

Vous faites des progrès !

Comte de Guiche

Je vais me battre à jeun !

Premier Cadet

À jeun ! Il vient d'avoir l'accent !

Comte de Guiche

Moi !

Ils se mettent tous à danser.

Cadet

C'en est un !

Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !

Elle la prend, ils remontent vers le talus. Tout le monde se découvre et les suit.

Comte de Guiche

Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?...

Au moment où Roxane paraît sur la crête, les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s'élève : elle s'incline.

Christian de Neuvillette

Parle vite !

au-dehors

Piquiers

Vivat !

Christian de Neuvillette

Quel était ce secret !

Cyrano de Bergerac

Dans le cas où Roxane...

Christian de Neuvillette

Eh bien ?

Cyrano de Bergerac

Te parlerait Des lettres ?

Christian de Neuvillette

Oui, je sais !...

Cyrano de Bergerac

Ne fais pas la sottise De t'étonner...

Christian de Neuvillette

De quoi ?

Cyrano de Bergerac

Il faut que je te dise !... Oh ! Mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui En la voyant. Tu lui...

Christian de Neuvillette

Parle vite !

Cyrano de Bergerac

Tu lui... As écrit plus souvent que tu ne crois.

Christian de Neuvillette

Hein ?

Cyrano de Bergerac

Dame ! Je m'en étais chargé : j'interprétais ta flamme ! J'écrivais quelquefois sans te dire : j'écris !

Christian de Neuvillette

Ah ?

Cyrano de Bergerac

C'est tout simple !

Christian de Neuvillette

Mais comment t'y es-tu pris, Depuis qu'on est bloqué pour ?...

Cyrano de Bergerac

Oh !... Avant l'aurore Je pouvais traverser...

Christian de Neuvillette

Ah ! C'est tout simple encore ? Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?... Deux ? - Trois ?... Quatre ? -

Cyrano de Bergerac

Plus.

Christian de Neuvillette

Tous les jours ?

Cyrano de Bergerac

Oui, tous les jours. - Deux fois.

Christian de Neuvillette

Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle Que tu bravais la mort...

Il rentre vivement dans sa tente.

Cyrano de Bergerac

Tais-toi ! Pas devant elle !

Scène 8

Roxane, Christian de Neuvillette

Roxane

Et maintenant, Christian !...

Christian de Neuvillette

Et maintenant, dis-moi Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi À travers tous ces rangs de soudards et de reîtres, Tu m'as rejoint ici ?

Roxane

C'est à cause des lettres !

Christian de Neuvillette

Tu dis ?

Roxane

Tant pis pour vous si je cours ces dangers ! Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! Songez Combien depuis un mois vous m'en avez écrites, Et plus belles toujours !

Christian de Neuvillette

Quoi ! Pour quelques petites Lettres d'amour...

Roxane

Tais-toi !... Tu ne peux pas savoir ! Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir, D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre, Ton âme commença de se faire connaître... Eh bien ! Tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois, Comme si tout le temps, je l'entendais, ta voix De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe ! Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope Ne fût pas demeurée à broder sous son toit, Si le Seigneur Ulysse eût écrit comme toi, Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène, Envoyé promener ses pelotons de laine !...

Christian de Neuvillette

Mais...

Roxane

Je lisais, je relisais, je défaillais, J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets Était comme un pétale envolé de ton âme. On sent à chaque mot de ces lettres de flamme L'amour puissant, sincère...

Christian de Neuvillette

Ah ! Sincère et puissant ? Cela se sent, Roxane ?...

Roxane

Oh ! Si cela se sent !

Christian de Neuvillette

Et vous venez ?

Roxane

Je viens (ô mon Christian, mon maître ! Vous me relèveriez si je voulais me mettre À vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets, Et vous ne pourrez plus la relever jamais ! Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !) De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité, L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !

Christian de Neuvillette

Ah ! Roxane !

Roxane

Et plus tard, mon ami, moins frivole, - Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole, - Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant, Je t'aimais pour les deux ensemble !...

Christian de Neuvillette

Et maintenant ?

Roxane

Eh bien ! Toi-même enfin l'emporte sur toi-même, Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !

Christian de Neuvillette

Ah ! Roxane !

Roxane

Sois donc heureux. Car n'être aimé Que pour ce dont on est un instant costumé, Doit mettre un coeur avide et noble à la torture ; Mais ta chère pensée efface ta figure, Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus, Maintenant j'y vois mieux... et je ne la vois plus !

Christian de Neuvillette

Oh !...

Roxane

Tu doutes encor d'une telle victoire ?...

Christian de Neuvillette

Roxane !

Roxane

Je comprends, tu ne peux pas y croire, À cet amour ?...

Christian de Neuvillette

Je ne veux pas de cet amour ! Moi, je veux être aimé plus simplement pour...

Roxane

Pour Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ? Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !

Christian de Neuvillette

Non ! C'était mieux avant !

Roxane

Ah ! Tu n'y entends rien ! C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien ! C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore, Et moins brillant...

Christian de Neuvillette

Tais-toi !

Roxane

Je t'aimerais encore ! Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait...

Christian de Neuvillette

Oh ! Ne dis pas cela !

Roxane

Si ! Je le dis !

Christian de Neuvillette

Quoi ? Laid ?

Roxane

Laid ! Je le jure !

Christian de Neuvillette

Dieu !

Roxane

Et ta joie est profonde ?

Christian de Neuvillette

Oui...

Roxane

Qu'as-tu ?...

Christian de Neuvillette

Rien. Deux mots à dire : une seconde...

Roxane

Mais ?...

Christian de Neuvillette

À ces pauvres gens mon amour t'enleva Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir... Va !

Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent respectueusement autour d'elle.

Roxane

Cher Christian !

Scène 9

Christian de Neuvillette, Cyrano de Bergerac, Roxane

Christian de Neuvillette

Cyrano ?

Cyrano de Bergerac

Qu'est-ce ? Te voilà blême !

Christian de Neuvillette

Elle ne m'aime plus !

Cyrano de Bergerac

Comment ?

Christian de Neuvillette

C'est toi qu'elle aime !

Cyrano de Bergerac

Non !

Christian de Neuvillette

Elle n'aime plus que mon âme !

Cyrano de Bergerac

Non !

Christian de Neuvillette

Si ! C'est donc bien toi qu'elle aime, - et tu l'aimes aussi !

Cyrano de Bergerac

Moi ?

Christian de Neuvillette

Je le sais.

Cyrano de Bergerac

C'est vrai.

Christian de Neuvillette

Comme un fou.

Cyrano de Bergerac

Davantage.

Christian de Neuvillette

Dis-le lui !

Cyrano de Bergerac

Non !

Christian de Neuvillette

Pourquoi ?

Cyrano de Bergerac

Regarde mon visage !

Christian de Neuvillette

Elle m'aimerait laid !

Cyrano de Bergerac

Elle te l'a dit !

Christian de Neuvillette

Là !

Cyrano de Bergerac

Ah ! Je suis bien content qu'elle t'ait dit cela ! Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée ! - Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée De la dire, - mais va, ne la prends pas au mot, Va, ne deviens pas laid : elle m'en voudrait trop !

Christian de Neuvillette

C'est ce que je veux voir !

Cyrano de Bergerac

Non, non !

Christian de Neuvillette

Qu'elle choisisse ! Tu vas lui dire tout

Cyrano de Bergerac

Non, non ! Pas ce supplice.

Christian de Neuvillette

Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ? C'est trop injuste !

Cyrano de Bergerac

Et moi, je mettrais au tombeau Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître, J'ai le don d'exprimer... ce que tu sens peut-être ?

Christian de Neuvillette

Dis-lui tout !

Cyrano de Bergerac

Il s'obstine à me tenter, c'est mal !

Christian de Neuvillette

Je suis las de porter en moi-même un rival !

Cyrano de Bergerac

Christian !

Christian de Neuvillette

Notre union - sans témoins - clandestine, - Peut se rompre, - si nous survivons !

Cyrano de Bergerac

Il s'obstine !...

Christian de Neuvillette

Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout ! - Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout Du poste ; Je reviens : parle, et qu'elle préfère L'un de nous deux !

Cyrano de Bergerac

Ce sera toi !

Il appelle.

Christian de Neuvillette

Mais... Je l'espère ! Roxane !

Cyrano de Bergerac

Non ! Non !

Roxane

Quoi ?

Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.

Christian de Neuvillette

Cyrano vous dira Une chose importante...

Scène 10

Roxane, Cyrano de Bergerac, Le Bret, Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux, Christian de Neuvillette, Comte de Guiche, Une Voix, Les Cadets, Ragueneau, Un Cadet, Cri, Un Officier Espagnol

Roxane

Importante ?

À Roxane.

Cyrano de Bergerac

Il s'en va !... Rien... Il attache, - Oh ! Dieu ! Vous devez le connaître ! - De l'importance à rien !

Roxane

Il a douté peut-être De ce que j'ai dit là ?... J'ai vu qu'il a douté !...

Cyrano de Bergerac

Mais vous avez bien dit, d'ailleurs, la vérité ?

Elle hésite une seconde.

Roxane

Oui, oui, je l'aimerais même...

Cyrano de Bergerac

Le mot vous gêne Devant moi ?

Roxane

Mais...

Cyrano de Bergerac

Il ne me fera pas de peine ! - Même laid ?

Mousqueterie au-dehors.

Roxane

Même laid ! Ah ! Tiens, on a tiré !

Cyrano de Bergerac

Affreux ?

Roxane

Affreux !

Cyrano de Bergerac

Défiguré ?

Roxane

Défiguré !

Cyrano de Bergerac

Grotesque ?

Roxane

Rien ne peut me le rendre grotesque !

Cyrano de Bergerac

Vous l'aimeriez encore ?

Roxane

Et davantage presque !

À Roxane.

Cyrano de Bergerac

Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là. Je... Roxane... écoutez !...

Le Bret

Cyrano !

Cyrano de Bergerac

Hein ?

Il lui dit un mot tout bas.

Le Bret

Chut !

Cyrano de Bergerac

Ah !...

Roxane

Qu'avez-vous ?

Détonations nouvelles.

Cyrano de Bergerac

C'est fini.

Elle remonte pour regarder au-dehors.

Roxane

Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?

Cyrano de Bergerac

C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !

Roxane

Que se passe-t-il ?

Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.

Cyrano de Bergerac

Rien !

Roxane

Ces hommes ?

Cyrano de Bergerac

Laissez-les !...

Roxane

Mais qu'alliez-vous me dire avant ?...

Solennellement.

Se reprenant avec terreur.

Cyrano de Bergerac

Ce que j'allais Vous dire ?... Rien, oh ! Rien, je le jure, Madame ! Je jure que l'esprit de Christian, que son âme Étaient... sont les plus grands...

Avec un grand cri.

Elle se précipite et écarte tout le monde.

Roxane

Étaient ? Ah !...

Cyrano de Bergerac

C'est fini.

Roxane

Christian !

Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Tambours.

Le Bret

Le premier coup de feu de l'ennemi !

Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

C'est l'attaque ! Aux mousquets !

Roxane

Christian !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Qu'on se dépêche !

Roxane

Christian !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Alignez-vous !

Roxane

Christian !

Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Mesurez... mèche !

Christian de Neuvillette

Roxane !...

Christian ferme les yeux.

Cyrano de Bergerac

J'ai tout dit. C'est toi qu'elle aime encor !

Roxane

Quoi, mon amour ?

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Baguette haute !

Roxane

Il n'est pas mort ?...

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Ouvrez la charge avec les dents !

Roxane

Je sens sa joue Devenir froide, là, contre la mienne !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

En joue !

Elle l'ouvre.

Roxane

Une lettre sur lui ! Pour moi !

Cyrano de Bergerac

Ma lettre !

Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Feu !

Cyrano de Bergerac

Mais Roxane on se bat !

Elle pleure doucement.

Roxane

Restez encore un peu. Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître. - N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être Merveilleux ?

Cyrano de Bergerac

Oui, Roxane.

Roxane

Un poète inouï, Adorable ?

Cyrano de Bergerac

Oui, Roxane.

Roxane

Un esprit sublime ?

Cyrano de Bergerac

Oui, Roxane !

Roxane

Un coeur profond, inconnu du profane, Une âme magnifique et charmante ?

Cyrano de Bergerac

Oui, Roxane !

Roxane

Il est mort !

Trompettes au loin.

Cyrano de Bergerac

Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui, Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !

Comte de Guiche

C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres ! Les Français vont rentrer au camp avec des vivres ! Tenez encore un peu !

Roxane

Sur la lettre, du sang, Des pleurs !

Une Voix

Rendez-vous !

Les Cadets

Non !

Ragueneau

Le péril va croissant !

Cyrano de Bergerac

Emportez-la ! Je vais charger !

Roxane

Son sang ! Ses larmes !...

Ragueneau

Elle s'évanouit !

Comte de Guiche

Tenez bon !

Une Voix

Bas les armes !

Les Cadets

Non !

Lui montrant Roxane.

Cyrano de Bergerac

Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur Fuyez en la sauvant !

Comte de Guiche

Soit ! Mais on est vainqueur Si vous gagnez du temps !

Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie.

Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon, couvert de sang.

Cyrano de Bergerac

C'est bon ! Adieu, Roxane !

Le Capitaine Carbon de Castel-Jaloux

Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !

À Carbon, qu'il soutient.

Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane.

Il la plante en terre ; il crie aux cadets.

Au fifre.

Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se transforme en redoute.

Cyrano de Bergerac

Hardi ! Reculès pas, drollos ! N'ayez pas peur ! J'ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur ! Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre ! Toumbé dèssus ! Escrasas lous ! Un air de fifre !

et tombe mort.

Un Cadet

Ils montent le talus !

Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent.

Cyrano de Bergerac

On va les saluer !

Décharge générale.

Cyrano de Bergerac

Feu !

Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.

dans les rangs ennemis

Cri

Feu !

Un Officier Espagnol

Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?

Il s'élance, suivi des quelques survivants.

Le reste se perd dans la bataille.

Rideau.

Cyrano de Bergerac

Ce sont les cadets de Gascogne De Carbon de Castel-Jaloux ; Bretteurs et menteurs sans vergogne... Ce sont cadets de Gascogne De Carbon de Castel-Jaloux...

Acte V

Scène 1

Soeur Marthe, Mère Marguerite de Jésus, Soeur Claire, Soeurs

Soeur Marthe

Soeur Claire a regardé deux fois comment allait Sa cornette, devant la glace.

Mère Marguerite de Jésus

C'est très laid.

Soeur Claire

Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte, Ce matin : je l'ai vu.

Mère Marguerite de Jésus

C'est très vilain, soeur Marthe.

Soeur Claire

Un tout petit regard !

Soeur Marthe

Un tout petit pruneau !

Mère Marguerite de Jésus

Je le dirai, ce soir, à Monsieur Cyrano.

Soeur Claire

Non ! Il va se moquer !

Soeur Marthe

Il dira que les nonnes Sont très coquettes !

Soeur Claire

Très gourmandes !

Mère Marguerite de Jésus

Et très bonnes.

Soeur Claire

N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus, Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans ?

Mère Marguerite de Jésus

Et plus ! Depuis que sa cousine à nos béguins de toile Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile, Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans, Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !

Soeur Marthe

Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître, Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.

Soeurs

Il est si drôle ! - C'est amusant quand il vient ! - Il nous taquine ! - Il est gentil ! - Nous l'aimons bien ! - Nous fabriquons pour lui des pâtes d'Angélique !

Soeur Marthe

Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !

Soeur Claire

Nous le convertirons.

Soeurs

Oui ! Oui !

Mère Marguerite de Jésus

Je vous défend De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants. Ne le tourmentez pas : il viendrait moins peut-être !

Soeur Marthe

Mais... Dieu !...

Mère Marguerite de Jésus

Rassurez-vous : Dieu doit bien le connaître.

Soeur Marthe

Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier, Il me dit en entrant : « Ma soeur j'ai fait gras, hier ! »

Mère Marguerite de Jésus

Ah ! Il vous dit cela ?... Eh bien ! La fois dernière Il n'avait pas mangé depuis deux jours.

Soeur Marthe

Ma Mère !

Mère Marguerite de Jésus

Il est pauvre.

Soeur Marthe

Qui vous l'a dit ?

Mère Marguerite de Jésus

Monsieur Le Bret.

Soeur Marthe

On ne le secourt pas ?

Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d'elle. Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève.

Mère Marguerite de Jésus

Non, il se fâcherait. - Allons il faut rentrer... Madame Madeleine, Avec un visiteur, dans le parc se promène.

Soeur Marthe

C'est le duc-maréchal de Grammont ?

Soeur Claire

Oui, je crois.

Soeur Marthe

Il n'était plus venu la voir depuis des mois !

Soeurs

Il est très pris ! - La cour ! - Les camps !

Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arrêtent près du métier. Un temps.

Soeur Claire

Les soins du monde !

Scène 2

Duc, Roxane, Le Bret, Soeur, Ragueneau

Duc

Et vous demeurerez ici, vainement blonde, Toujours en deuil ?

Roxane

Toujours.

Duc

Aussi fidèle ?

Roxane

Aussi.

Duc

Vous m'avez pardonné ?

Nouveau silence.

Roxane

Puisque je suis ici.

Duc

Vraiment c'était un être ?...

Roxane

Il fallait le connaître !

Duc

Ah ! Il fallait ?... Je l'ai trop peu connu, peut-être ! ... Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours ?

Roxane

Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.

Duc

Même mort, vous l'aimez ?

Roxane

Quelquefois il me semble Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos coeurs sont ensemble, Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !

Duc

Est-ce que Cyrano vient vous voir ?

Le Bret paraît sur le perron.

Le Bret descend.

Roxane

Oui, souvent. - Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes. Il vient ; c'est régulier ; sous cet arbre où vous êtes On place son fauteuil, s'il fait beau ; je l'attends En brodant ; l'heure sonne ; au dernier coup, j'entends - Car je ne tourne plus même le front ! - sa canne Descendre le perron ; il s'assied ; il ricane De ma tapisserie éternelle ; il me fait La chronique de la semaine, et... Tiens, Le Bret ! Comment va notre ami ?

Le Bret

Mal.

Duc

Oh !

Roxane

Il exagère !

Le Bret

Tout ce que j'ai prédit : l'abandon, la misère !... Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux ! Il attaque les faux nobles, les faux dévots, Les faux braves, les plagiaires, - tout le monde.

Roxane

Mais son épée inspire une terreur profonde. On ne viendra jamais à bout de lui.

Duc

Qui sait ?

Le Bret

Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est La solitude, la famine, c'est Décembre Entrant à pas de loup dans son obscure chambre : Voilà les spadassins qui plutôt le tueront ! - Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon. Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire. Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.

Duc

Ah ! Celui-là n'est pas parvenu ! - C'est égal, Ne le plaignez pas trop.

Le Bret

Monsieur le maréchal !...

Duc

Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes, Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.

Le Bret

Monsieur le duc !...

Saluant Roxane.

Duc

Je sais, oui : j'ai tout ; il n'a rien... Mais je lui serrerais bien volontiers la main. Adieu.

Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.

Roxane

Je vous conduis.

Duc

Oui, parfois, je l'envie. - Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie, On sent, - n'ayant rien fait, mon Dieu, de vraiment mal ! - Mille petits dégoûts de soi, dont le total Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ; Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure, Pendant que des grandeurs on monte les degrés, Un bruit d'illusions sèches et de regrets, Comme, quand vous montez lentement vers ces portes, Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

Roxane

Vous voilà bien rêveur ?...

Au moment de sortir, brusquement.

À Roxane.

Il va à Le Bret, et à mi-voix.

Duc

Eh ! Oui ! Monsieur Le Bret ! Vous permettez ? Un mot. C'est vrai : nul n'oserait Attaquer votre ami ; mais beaucoup l'ont en haine ; Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine : « Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident. »

Le Bret

Ah ?

Duc

Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.

Le Bret

Prudent ! Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !...

Roxane

Qu'est-ce ?

Soeur

Ragueneau veut vous voir, Madame.

Au duc et à Le Bret.

Roxane

Qu'on le laisse Entrer. Il vient crier misère. Étant un jour Parti pour être auteur, il devint tour à tour Chantre...

Le Bret

Étuviste...

Roxane

Acteur...

Le Bret

Bedeau...

Roxane

Perruquier...

Le Bret

Maître De théorbe...

Roxane

Aujourd'hui, que pourrait-il bien être ?

Il aperçoit Le Bret.

Ragueneau

Ah ! Madame ! Monsieur !

Roxane

Racontez vos malheurs À Le Bret. Je reviens.

Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers Le Bret.

Ragueneau

Mais, Madame...

Scène 3

Ragueneau, Le Bret, Roxane

Ragueneau

D'ailleurs, Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore ! - J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore À vingt pas de chez lui... quand je le vois de loin, Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin De la rue... et je cours... lorsque d'une fenêtre Sous laquelle il passait - est-ce un hasard ?... peut-être ! - Un laquais laisse choir une pièce de bois.

Le Bret

Les lâches !... Cyrano !

Ragueneau

J'arrive et je le vois...

Le Bret

C'est affreux !

Ragueneau

Notre ami, Monsieur, notre poète, Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !

Le Bret

Il est mort ?

Ragueneau

Non ! Mais... Dieu ! Je l'ai porté chez lui. Dans sa chambre... Ah ! Sa chambre ! Il faut voir ce réduit !

Le Bret

Il souffre ?

Ragueneau

Non, Monsieur, il est sans connaissance.

Le Bret

Un médecin ?

Ragueneau

Il en vint un par complaisance.

Le Bret

Mon pauvre Cyrano ! - Ne disons pas cela Tout d'un coup à Roxane ! - Et ce docteur ?

Ragueneau

Il a parlé, - Je ne sais plus, - de fièvre, de méninges !... Ah ! Si vous le voyiez - la tête dans des linges !... Courons vite ! - Il n'y a personne à son chevet ! - C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !

Le Bret

Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !

Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre.

Elle descend le perron.

Roxane

Monsieur Le Bret ! Le Bret s'en va quand on l'appelle ? C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !

Scène 4

Roxane, Soeur Marthe, Une Soeur

Elle s'assied à son métier. Deux soeurs sortent de la maison et apportent un grand fauteuil sous l'arbre.

Roxane

Ah ! Que ce dernier jour de septembre est donc beau ! Ma tristesse sourit. Elle qu'avril offusque, Se laisse décider par l'automne, moins brusque. Ah ! Voici le fauteuil classique où vient s'asseoir Mon vieil ami !

Soeur Marthe

Mais c'est le meilleur du parloir !

Les soeurs s'éloignent.

Elle s'installe. On entend sonner l'heure.

Un temps.

Elle pousse du doigt la feuille tombée sur son métier.

Roxane

Merci, ma soeur. Il va venir. Là... l'heure sonne. - Mes écheveaux ! - L'heure a sonné ? Ceci m'étonne ! Serait-il en retard pour la première fois ? La soeur tourière doit - mon dé ?... Là, je le vois ! - L'exhorter à la pénitence. Elle l'exhorte ! - Il ne peut plus tarder. - Tiens ! Une feuille morte ! - D'ailleurs, rien ne pourrait - mes ciseaux ?... dans mon sac ! - L'empêcher de venir !

paraissant sur le perron

Une Soeur

Monsieur de Bergerac.

Scène 5

Roxane, Cyrano de Bergerac, Soeur Marthe

Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie.

À Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie.

Roxane

Qu'est-ce que je disais ?... Ah ! Ces teintes fanées... Comment les rassortir ? Depuis quatorze années, Pour la première fois, en retard !

Cyrano de Bergerac

Oui, c'est fou ! J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !...

Roxane

Par ?

Cyrano de Bergerac

Par une visite assez inopportune.

Roxane

Ah ! Oui ! Quelque fâcheux ?

Cyrano de Bergerac

Cousine, c'était une Fâcheuse.

Roxane

Vous l'avez renvoyée ?

Cyrano de Bergerac

Oui, j'ai dit : Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi, Jour où je dois me rendre en certaine demeure ; Rien ne m'y fait manquer : repassez dans une heure !

Roxane

Eh bien ! Cette personne attendra pour vous voir Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.

Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit signe de tête.

Cyrano de Bergerac

Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.

Roxane

Vous ne taquinez pas soeur Marthe ?

Avec une grosse voix comique.

La soeur glisse vers lui.

Cyrano de Bergerac

Si ! Soeur Marthe ! Approchez ! Ha ! Ha ! Ha ! Beaux yeux toujours baissés !

Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement.

Soeur Marthe

Mais... Oh !

D'une voix fanfaronne. Haut.

Cyrano de Bergerac

Chut ! Ce n'est rien ! Hier, j'ai fait gras.

À part.

Vite et bas.

Soeur Marthe

Je sais. C'est pour cela qu'il est si pâle ! Au réfectoire Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire Un grand bol de bouillon... Vous viendrez ?

Cyrano de Bergerac

Oui, oui, oui.

Soeur Marthe

Ah ! Vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !

Roxane

Elle essaie de vous convertir !

Soeur Marthe

Je m'en garde !

Avec une fureur bouffonne.

Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver.

Cyrano de Bergerac

Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde, Vous ne me prêchez pas ? C'est étonnant, ceci !... Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi ! Tenez, je vous permets... Ah ! La chose est nouvelle ?... De... de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.

Roxane

Oh ! Oh !

Cyrano de Bergerac

Soeur Marthe est dans la stupéfaction !

Elle rentre.

Soeur Marthe

Je n'ai pas attendu votre permission.

Cyrano de Bergerac

Du diable si je peux jamais, tapisserie, Voir ta fin !

À ce moment, un peu de brise fait tomber les feuilles.

Roxane

J'attendais cette plaisanterie.

Cyrano de Bergerac

Les feuilles !

Roxane

Elles sont d'un blond vénitien. Regardez-les tomber.

Cyrano de Bergerac

Comme elles tombent bien ! Dans ce trajet si court de la branche à la terre, Comme elles savent mettre une beauté dernière, Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol, Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !

Roxane

Mélancolique, vous ?

Cyrano de Bergerac

Mais pas du tout, Roxane !

Roxane

Allons, laissez tomber les feuilles de platane... Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf. Ma gazette ?

Cyrano de Bergerac

Voici !

Roxane

Ah !

Cyrano de Bergerac

Samedi, dix-neuf : Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette, Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups de lancette Son mal fut condamné pour lèse-majesté, Et cet auguste pouls n'a plus fébricité ! Au grand bal, chez la Reine, on a brûlé, dimanche, Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ; Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l Autrichien ; On a pendu quatre sorciers ; le petit chien De Madame d Athis a dû prendre un clystère...

Roxane

Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !

Cyrano de Bergerac

Lundi... rien. Lygdamire a changé d'amant.

Roxane

Oh !

Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.

Cyrano de Bergerac

Mardi, toute la Cour est à Fontainebleau. Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque : Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, - ou presque ! Le vingt-cinq, la Montglat à de Fiesque dit : Oui ; Et samedi, vingt-six...

Elle court vers lui en criant.

Roxane

Il est évanoui ? Cyrano !

Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil.

Cyrano de Bergerac

Qu'est-ce ?... Quoi ?... Non ! Non ! Je vous assure, Ce n'est rien. Laissez-moi !

Roxane

Pourtant...

Cyrano de Bergerac

C'est ma blessure D'Arras... qui... quelquefois... vous savez...

Roxane

Pauvre ami !

Il sourit avec effort.

Cyrano de Bergerac

Mais ce n'est rien. Cela va finir. C'est fini.

Elle met la main sur sa poitrine.

Le crépuscule commence à venir.

Roxane

Chacun de nous a sa blessure : j'ai la mienne. Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne, Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !

Cyrano de Bergerac

Sa lettre !... N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être, Vous me la feriez lire ?

Roxane

Ah ! Vous voulez ?... Sa lettre ?

Cyrano de Bergerac

Oui... Je veux... Aujourd'hui...

Roxane

Tenez !

Cyrano de Bergerac

Je peux ouvrir ?

Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.

Roxane

Ouvrez... lisez !...

Cyrano de Bergerac

« Roxane, adieu, je vais mourir !... »

Roxane

Tout haut ?

Cyrano de Bergerac

« C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée ! J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée, Et je meurs ! Jamais plus, jamais mes yeux grisés, Mes regards dont c'était... »

Roxane

Comme vous la lisez, Sa lettre !

Cyrano de Bergerac

« ...dont c'était les frémissantes fêtes, Ne baiseront au vol les gestes que vous faites J'en revois un petit qui vous est familier Pour toucher votre front, et je voudrais crier... »

La nuit vient insensiblement.

Roxane

Comme vous la lisez, - cette lettre !

Cyrano de Bergerac

« Et je crie : Adieu !... »

Roxane

Vous la lisez...

Cyrano de Bergerac

« Ma chère, ma chérie, « Mon trésor... »

Roxane

D'une voix...

Cyrano de Bergerac

« Mon amour !... »

Elle tressaille.

Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. L'ombre augmente.

Roxane

D'une voix... Mais... que je n'entends pas pour la première fois !

Cyrano de Bergerac

« Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde, Et je suis et serai jusque dans l'autre monde Celui qui vous aima sans mesure, celui... »

Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains.

Roxane

Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit. Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle D'être le vieil ami qui vient pour être drôle !

Cyrano de Bergerac

Roxane !

Roxane

C'était vous.

Cyrano de Bergerac

Non, non, Roxane, non !

Roxane

J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

Cyrano de Bergerac

Non ! Ce n'était pas moi !

Roxane

C'était vous !

Cyrano de Bergerac

Je vous jure...

Roxane

J'aperçois toute la généreuse imposture : Les lettres, c'était vous...

Cyrano de Bergerac

Non !

Roxane

Les mots chers et fous, C'était vous...

Cyrano de Bergerac

Non !

Roxane

La voix dans la nuit, c'était vous.

Cyrano de Bergerac

Je vous jure que non !

Roxane

L'âme, c'était la vôtre !

Cyrano de Bergerac

Je ne vous aimais pas.

Roxane

Vous m'aimiez !

Cyrano de Bergerac

C'était l'autre !

Roxane

Vous m'aimiez !

Cyrano de Bergerac

Non !

Roxane

Déjà vous le dites plus bas !

Cyrano de Bergerac

Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

Roxane

Ah ! Que de choses qui sont mortes... qui sont nées ! - Pourquoi vous être tu pendant quatorze années, Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien, Ces pleurs étaient de vous ?

Cyrano de Bergerac

Ce sang était le sien.

Roxane

Alors pourquoi laisser ce sublime silence Se briser aujourd'hui ?

Le Bret et Ragueneau entrent en courant.

Cyrano de Bergerac

Pourquoi ?...

Scène 6

Le Bret, Cyrano de Bergerac, Roxane, Ragueneau

Le Bret

Quelle imprudence ! Ah ! J'en étais bien sûr ! Il est là !

Cyrano de Bergerac

Tiens, parbleu !

Le Bret

Il s'est tué, Madame, en se levant !

Roxane

Grand Dieu ! Mais tout à l'heure alors... Cette faiblesse ?... Cette ?...

Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.

Cyrano de Bergerac

C'est vrai ! Je n'avais pas terminé ma gazette : ... Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné, Monsieur de Bergerac est mort assassiné.

Roxane

Que dit-il ? - Cyrano ! - Sa tête enveloppée !... Ah ! Que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?

Cyrano de Bergerac

« D'un coup d'épée, Frappé par un héros, tomber la pointe au coeur ! »... - Oui, je disais cela !... Le destin est railleur !... Et voilà que je suis tué dans une embûche, Par derrière, par un laquais, d'un coup de bûche ! C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.

Ragueneau

Ah ! Monsieur !...

Il lui tend la main.

Cyrano de Bergerac

Ragueneau, ne pleure pas si fort !... Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?

Ragueneau

Je suis moucheur de... de... chandelles, chez Molière.

Cyrano de Bergerac

Molière !

Ragueneau

Mais je veux le quitter, dès demain ; Oui, je suis indigné !... Hier, on jouait Scapin, Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !

Le Bret

Entière !

Ragueneau

Oui, Monsieur, le fameux : « Que diable allait-il faire ?... »

Le Bret

Molière te l'a pris !

À Ragueneau.

Cyrano de Bergerac

Chut ! Chut ! Il a bien fait !... La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?

Ragueneau

Ah ! Monsieur, on riait ! On riait !

À Roxane.

À ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit tout au fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office.

Cyrano de Bergerac

Oui, ma vie Ce fut d'être celui qui souffle - et qu'on oublie ! Vous souvient-il du soir où Christian vous parla Sous le balcon ? Eh bien toute ma vie est là : Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire, D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire ! C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau : Molière a du génie et Christian était beau ! Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !

Roxane

Ma soeur ! Ma soeur !

Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue.

Cyrano de Bergerac

Non ! Non ! N'allez chercher personne : Quand vous reviendriez, je ne serais plus là. Il me manquait un peu d'harmonie... en voilà.

Roxane

Je vous aime, vivez !

Cyrano de Bergerac

Non ! Car c'est dans le conte Que lorsqu'on dit : Je t'aime ! Au prince plein de honte, Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil... Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.

Roxane

J'ai fait votre malheur ! Moi ! Moi !

Cyrano de Bergerac

Vous ?... Au contraire ! J'ignorais la douceur féminine. Ma mère Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de soeur. Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'oeil moqueur. Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie. Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

Le Bret

Ton autre amie est là, qui vient te voir !

Cyrano de Bergerac

Je vois.

Roxane

Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !

Cyrano de Bergerac

Le Bret, je vais monter dans la lune opaline, Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine...

Roxane

Que dites-vous ?

Cyrano de Bergerac

Mais oui, c'est là, je vous le dis, Que l'on va m'envoyer faire mon paradis. Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée, Et je retrouverai Socrate et Galilée !

Le Bret

Non ! Non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop Injuste ! Un tel poète ! Un coeur si grand, si haut ! Mourir ainsi !... Mourir !...

Cyrano de Bergerac

Voilà Le Bret qui grogne !

Le Bret

Mon cher ami...

Cyrano de Bergerac

Ce sont les cadets de Gascogne... - La masse élémentaire... Eh oui ?... Voilà le hic...

Le Bret

Sa science... dans son délire !

Cyrano de Bergerac

Copernic A dit...

Roxane

Oh !

Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles.

Cyrano de Bergerac

Mais aussi que diable allait-il faire, Mais que diable allait-il faire en cette galère ?... Philosophe, physicien, Rimeur, bretteur, musicien, Et voyageur aérien, Grand riposteur du tac au tac, Amant aussi - pas pour son bien ! - Ci-gît Hercule-Savinien De Cyrano de Bergerac Qui fut tout, et qui ne fut rien. ... Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre ! Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant, Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres, Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres, Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

Roxane

Je vous jure !...

On veut s'élancer vers lui.

Il va s'adosser à l'arbre.

Silence.

Il se raidit.

Il tire l'épée.

Cyrano de Bergerac

Pas là ! Non ! Pas dans ce fauteuil ! - Ne me soutenez pas ! - Personne ! Rien que l'arbre ! Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre, - Ganté de plomb ! Oh ! Mais !... Puisqu'elle est en chemin, Je l'attendrai debout, et l'épée à la main !

Le Bret

Cyrano !

Tous reculent épouvantés.

Roxane

Cyrano !

Il lève son épée.

Il frappe de son épée le vide.

Il frappe.

Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant.

Il s'élance l'épée haute.

L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.

Cyrano de Bergerac

Je crois qu'elle regarde... Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde ! Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais ! Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès ! Non ! Non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile ! - Qu'est-ce que c'est que tous ceux-là ! - Vous êtes mille ? Ah ! Je vous reconnais, tous mes vieux ennemis ! Le Mensonge ? Tiens, tiens ! - Ha ! Ha ! Les Compromis, Les Préjugés, les Lâchetés !... Que je pactise ? Jamais, jamais ! - Ah ! Te voilà, toi, la Sottise ! - Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas ; N'importe : je me bats ! Je me bats ! Je me bats ! Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose ! Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu, Mon salut balaiera largement le seuil bleu, Quelque chose que sans un pli, sans une tache, J'emporte malgré vous, et c'est...

Roxane

C'est ?...

Cyrano de Bergerac

Mon panache.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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