Vaudeville · 1866

À quinze ans

de Thomann Jouhaud

Représentation
≈ 25 min
Distribution
1 femme, 2 hommes
Répliques
286
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Dugrand H 102 ≈ 12 min 9
Lucien H 97 ≈ 7 min 7
Léonie F 85 ≈ 6 min 6
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle À Quinze Ans
Dugrand absentabsent
Lucien absentabsentabsentabsent
Léonie absentabsentabsentabsentabsent
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À Quinze Ans

Scène 1

Dugrand, Lucien

Dugrand

Voyons, Lucien... Quelle nouvelle lubie te passe par la tête ?

Lucien

Ce n'est pas une lubie, Monsieur Dugrand ; c'est le désir de m'instruire.

Dugrand

N'es-tu pas heureux chez moi ?

Lucien

Je ne dis pas, mais. je veux voir du pays.

Dugrand

Tu es fou !... Comment ! Quoique retiré du commerce, je te donne cinquante francs par mois, la table, le logement, pour mettre mes livres en état et réviser mes anciens comptes, et tu n'es pas content de ton sort, tu veux courir la prétantaine ?

Lucien

Vos livres sont en ordre et vos comptes en règle, ainsi... laissez-moi partir.

Dugrand

Mais, malheureux, faut-il te rappeler que je suis membre de l'Académie... ?

Lucien

De l'Académie ?...

Dugrand

Des Inscriptions et Belles-Lettres, et que, grâce aux discours que j'improvise, je passe pour l'homme le plus éloquent de mon arrondissement ?

Lucien

Qu'est-ce que cela me fait ?

Dugrand

Mais cela me fait beaucoup, à moi !... Si tu pars, adieu mon éloquence !...

Lucien

Parce que je vous compose vos discours ?... Parbleu ! La belle misère !... Un autre vous en fera autant.

Dugrand

Tu sais bien le contraire. Allons, mon ami, réfléchis donc à l'embarras dans lequel tu vas me plonger, après toutes les bontés que j'ai eues pour toi... Car je t'ai presque servi de père, et, si je ne t'ai pas servi de mère, c'est parce que mon sexe s'opposait à ce grand acte de dévouement de ma part.

Lucien

Je n'en disconviens pas, mais...

Dugrand

Et tu veux m'arracher la parole ? Tu veux me réduire au silence, et me reléguer dans la catégorie des orateurs qui ne disent rien, par la raison qu'ils ne trouvent rien à dire ?... Non, Lucien, non !... Tu ne m'exposeras pas à un pareil affront !...

Lucien

Tout ce que je puis faire, c'est de vous approvisionner pour un an.

Dugrand

Mais dans un an, ces discours, aujourd'hui pleins d'actualité, seront rangés dans la clause des vieux habits.

Lucien

Eh bien! vous les retournerez.

Dugrand

Ingrat ! Prends ma vie, mais laisse moi mes discours !... Veux-tu vingt-cinq francs de plus par mois ?

Lucien

Tous les trésors de la Californie ne me feraient point changer de résolution.

Dugrand

Eh bien ! Va-t'en ! Que je ne te revoie plus !...

ENSEMBLE.

Lucien

C'est-à-dire, je reviendrai vous faire mes adieux.

AIR des Vignes du Seigneur.

Dugrand

Tu reviendras un jour peut-être Reprendre ta position, Mais je te défends de paraître Dorénavant dans la maison.

Il sort.

Lucien

Oui, je regretterai peut-être, Un jour, cette position ; Je me garderai de paraître Dorénavant dans la maison.

Scène 2

Dugrand

Comme par inspiration.

Ritournelle de l'air qui suit.

Dugrand

Me voilà bien !... Que vont dire mes collègues ?... Oh ! Il faut à tout prix que ce jeune homme, qui est indispensable, non à mon existence, mais à mon éloquence, ne s'en aille pas d'auprès de moi !... Mais comment le retenir ?... Puisque l'argent qu'il touche n'a pu le toucher... Puisqu'une augmentation de salaire n'a fait qu'augmenter son désir de voyager ?... Oh ! Quelle idée !... Puisque l'or est une chimère pour lui... Si je pouvais le retenir au moyen de... De quoi ?... L'amour serait un puissant auxiliaire en cette circonstance. Mais de qui le rendre amoureux ?... Eh ! Parbleu ! De ma fille !... Qu'est-ce que je dis ?... Une enfant !... Car ma Léonie a un peu plus de quinze ans. Qu'importe ?... Persuadons à Lucien qu'il adore ma fille !... Si je parviens à lui mettre cette idée dans la tête, il restera, et mon éloquence sera sauvée !... Il est bien entendu que je ne prétends donner aucune suite à cette passion impromptu, et que mon intention n'est nullement de marier ma Léonie à quinze ans. Les choses n'en iront que jusqu'où je voudrai. C'est un parti désespéré, voilà tout. J'entends ma Fille !... Préparons-la, toute innocente qu'elle soit, à recevoir les aveux de Monsieur Lucien.

Scène 3

Léonie, Dugrand

AIR d'Une Fête flamande. (P. Henrion.)

Apercevant son père et courant l'embrasser.

Léonie

Ah ! Quel heureux sort ! Quelle douce vie ! D'un père chérie Et d'un seul trésor, Je passe mes jours À chanter à rire ; Ce que je désire M'arrive toujours. Les soucis Et les ennuis Sont choses inconnues, Me voit-on gémir, Souffrir Ou même réfléchir? Si quelques larmes céans Glissent inaperçues, Je les essuie, et je sens Que j'ai perdu mon temps. Ah ! Bonjour, papa!

La regardant.

Dugrand

Bonjour, ma fille. Oh ! Que voilà une robe qui te grandis !....

Léonie

Tu trouves, père ?

À part.

Dugrand

Sais-tu qu'on te donnerait... seize ans... seize ans et demi. presque dix-sept ans ?... Comme c'est adroit, ce que je lui dis là !...

Léonie

Ne te moque donc pas de ta Léonie. Je sais bien que je suis une.

Dugrand

Une quoi ?...

Léonie

Tu te rappelles bien ce que tu disais hier encore à propos du petit garçon du concierge ?...

Dugrand

Oui, je disais : « Peste soit du moutard ! »

Léonie

Eh bien ! Je suis... ça... au féminin.

Dugrand

Tais-toi donc !... Une grande fille comme toi... une demoiselle... à marier...

Léonie

Marier ?... marier ?... J'entends toujours ce mot-là, et je ne le comprends pas. Dis-moi donc, père, pourquoi l'on se marie ?

Dugrand

On se marie pour... On se marie quand.

Léonie

Ah ! Tu m'en diras tant.

Dugrand

Quand on a rencontré... une personne qui sympathise avec nous.

Léonie

Et alors, on demeure ensemble... Je comprend, pour économiser sur le loyer, le chauffage et l'éclairage.

À part.

Dugrand

Oui... oui... Je crois que j'aurai bien de la peine à la préparer aux aveux de Lucien.

Léonie

Que c'est drôle !... Et c'est toujours un jeune homme et une jeune fille qui se mettent comme ça en société ?...

Dugrand

Toujours !... Excepté quand c'est un vieux monsieur et une vieille demoiselle...

Léonie

De cette façon, père, si je trouvais quelqu'un qui sympathisât avec moi, je pourrais lui faire payer la moitié de notre terme ?

Dugrand

Sans doute... et puis...

Léonie

Et puis ?...

Dugrand

Avec le temps. on s'habitue à vivre ensemble. et l'on finit par éprouver l'un pour l'autre. un attachement qui.

Elle soupire.

Léonie

Oui. On s'attache. J'en sais quelque chose.

Dugrand

Hein ?... Est-ce que... ?

Léonie

Oui, père.

Dugrand

Ah ! Bah !...

Léonie

Tu te souviens bien de Médor... notre pauvre Médor, qui a eu le malheur d'avaler une boulette, l'été dernier ?...

Haut.

Dugrand

Je respire !... Oui... Médor... un vieux caniche... pas beau... mais très malpropre.

Léonie

Eh bien ! Dans les premiers temps, je ne pouvais pas le souffrir !... Et, petit à petit, je m'y suis attachée, si bien que, lorsqu'il est mort, j'ai pleuré comme on pleure probablement quand on perd son mari.

À part.

Dugrand

Oui... Quelquefois. Si la comparaison est flatteuse, c'est pour Médor.

Léonie

Oh ! Je me fais bien une idée du mariage à présent, va !...

À part.

Haut.

Dugrand

Vraiment ?... Elle est jolie, son idée !... Et si un jeune homme venait te proposer de...

Léonie

De remplacer Médor ?...

Dugrand

C'est-à-dire...

Léonie

Dam !... je verrais.

Lucien parait au fond.

Dugrand

Allons, c'est bien !... Je crois que la voilà suffisamment préparée... Lucien !... Il ne pouvait arriver plus à propos !

Scène 4

Lucien, Léonie, Dugrand

Lucien

Je viens, Monsieur, vous faire mes adieux...

Léonie

Ses adieux ?...

Lucien

Ainsi qu'à Mademoiselle Léonie.

Dugrand

Un instant, Monsieur !... J'aurais deux mois à vous dire... sans témoins. Sans témoins, entendez- vous ?...

À part.

Lucien

Parfaitement... et je suis à vos ordres, Monsieur. Que peut-il me vouloir encore ?

Dugrand

Léonie, laisse-nous...

Léonie

Je m'en vas, père.

Lucien

Mademoiselle Léonie, si je ne vous revois plus, permettez que...

Dugrand

C'est bien !... C'est bien !... Ma fille n'a pas besoin de vos adieux, Monsieur.

Lucien

Qu'a-t-il donc ?...

Léonie

Sur quelle herbe a donc marché papa ?...

AIR :

Lucien

Mais d'où vient donc son courroux ? Pourquoi s'en prend-il à nous ? Et qui donc a pu céans Agiter ainsi ses sens ?

Léonie

Respectons sa colère !

Lucien

Écoutons sa leçon.

ENSEMBLE.

Léonie

Il faut donner raison En tout et partout à son père !

Lucien

Mais d'où vient donc son courroux ? Pourquoi s'en prend-il à nous ? Et qui donc a pu céans Agiter ainsi ses sens ?

Léonie sort.

Dugrand

J'ai sujet d'être en courroux, Et je puis m'en prendre à vous, Car vous seuls pouvez céans Agiter ainsi ses sens ?

Scène 5

Lucien, Dugrand

Lucien

Je vous écoute, Monsieur.

Dugrand

Et vous faites bien, car ce que j'ai à vous dire est grave !... très grave !... excessivement grave !...

Lucien

Vous m'effrayez !...

Dugrand

Je sais maintenant pour quel motif vous voulez vous éloigner de Paris.

Lucien

Je n'en ai point fait mystère... C'est pour voyager...

Dugrand

Ah ! Lucien !... Lucien !... Qui jamais aurait cru cela de vous ?...

Lucien

Quoi donc ?...

Dugrand

Avez-vous pu penser que l'oeil vigilant d'un père ne finirait pas par découvrir le secret de votre coeur ?

Lucien

Le secret de... Que le diable m'emporte si je comprends un seul mot.

Dugrand

Lucien ! Vous aimez!.

Lucien

Les voyages, c'est vrai.

Dugrand

Non !... Vous aimez encore autre chose !...

Lucien

La chasse... La pêche... Le macaroni... Je ne m'en défends pas.

Dugrand

Il n'est pas question de macaroni !... Vous aimez ma fille !

Riant.

Lucien

Votre fille !... Allons donc !... Vous me faites poser.

Haut.

Dugrand

Le grand mot est lâché !... Continuons !... Vous aimez Léonie, Lucien !... Vous aimez Léonie !...

Lucien

J'aime Léonie,moi ?... Oui... Comme une bonne petite fille qu'elle est, c'est possible... mais...

Dugrand

Vous l'aimez d'amour !...

Lucien

En voilà bien d'une autre !...

Dugrand

Et c'est dans la crainte d'être ingrat envers son père, en abusant de sa confiance, que vous avez résolu de vous expatrier.

Lucien

Que le diable me patafiole si j'ai jamais pensé à tout ça !...

Dugrand

Cessez de feindre !... J'ai lu dans votre coeur !.

Lucien

Alors, permettez-moi de vous dire que vous ne savez pas lire.

Dugrand

Quelle obstination !... Ah ! Mais, je ne suis pas de ces pères commodes.

Lucien

Raison de plus pour que je ne sois plus votre secrétaire.

Dugrand

Vous réfléchirez à ce que je viens de vous révéler, et vous rougirez de votre conduite passée !...

Lucien

C'est votre révélation qui me passe.

Dugrand

Je vous laisse avec vos remords !...

Lucien

Mes remords ?... De quoi ?... Pour quoi ?... À propos de quoi ?...

AIR d'une polka de Pilati.

Dugrand

C'est affreux ! C'est abominable ! À vous, Monsieur, le repentir, Car d'une conduite semblable Vous n'avez que trop à rougir. C'en est assez, Monsieur !...

Lucien

D'un malentendu je comprends Que je suis victime céans.

Dugrand

Grand Dieu ! Que les hommes sont fous !

ENSEMBLE.

Lucien

Si quelqu'un l'est, c'est plutôt vous 1

Dugrand

C'est affreux! c'est abominable 1 A vous, monsieur, le repentir, Car d'une conduite semblable Vous n'avez que trop à rougir.

Dugrand sort.

Lucien

Qu'ai-je donc fait d'abominable, Dont je puisse me repentir ? Ma conduite est irréprochable, Et je n'en ai pas à rougir.

Scène 6

Lucien

Lucien

Je n'en reviens pas !... Est-ce que Monsieur Dugrand y verrait plus clair que moi ?... Est-ce que j'aimerais vraiment cette petite Léonie sans m'en douter ?... Oh ! Non !... Elle est si jeune, si innocente, si... Hum !... Les pères sont clairvoyants, et... En y réfléchissant bien, j'avais quelque chose là sur le coeur, quelque chose qui me pesait, en m'éloignant de ces lieux, malgré mon vif désir de voyager. Plus de doute ! C'était le chagrin de me séparer de celle que j'aime !... Car j'aime Léonie !... Et dire que je ne m'en étais jamais aperçu !... Voilà bien les bizarreries du sort !... Comme il se joue de nos projets! - Mais, la voilà !... Qu'est-ce que je disais ?... Ou plutôt que disait Monsieur Dugrand ?... Je sens mon coeur qui bat d'une force !... Je ne croyais pas que c'était si avancé que ça.

Scène 7

Léonie, Lucien, Ensemble

Léonie

Vous êtes seul, Monsieur Lucien ?...

Lucien

Oui... Mademoiselle.

Léonie

Qu'est-ce que papa avait donc de si important à vous communiquer ?

À part.

Lucien

Oh !... Rien... Rien... d'extraordinaire. Le fait est qu'elle est fort gentille, cette petite !... Je ne l'avais jamais remarqué.

Léonie

Qu'avez-vous donc à me regarder comme ça ?...

Lucien

C'est que. j'éprouve du plaisir à vous voir !

Léonie

Tiens ! Tiens !... Est-ce que, comme disait papa, nous sympathiserions tous les deux ?

Lucien

Quoi ! Votre père vous a dit?.

Léonie

Ah ! C'est que si nous sympathisions, nous pourrions demeurer ensemble.

Lucien

Demeurer ensemble ?...

Léonie

Oui !... Nous marier !...

À part, avec joie.

Lucien

Nous marier ?... Qu'entends-je ?... Elle partagerait mon amour?.

Léonie

Et puis, petit à petit, nous nous attacherions... comme Médor et moi...

Lucien

Médor ?...

Barbet : Chien à long poil et frisé. [L]

Léonie

Oui... Un barbet décédé...

Lucien

Eh ! Quoi ! Vous ne seriez pas éloignée, Léonie, de former avec moi des liens indissolubles ?...

Léonie

Des liens... Indissolubles ?...

Lucien

C'est ainsi que l'on appelle les liens du mariage.

Léonie

Ah ! Ça s'appelle des liens... Indissolubles ?... Quel drôle de mot !... Pourquoi donc serais-je éloignée de les former, ces liens ?... Au contraire... Je les formerais plus volontiers avec vous qu'avec un autre.

Lucien

Il serait possible !...

Léonie

Si j'y trouvais de l'économie.

Lucien

De l'économie ?... Ainsi, vous consentiriez à me prendre pour mari ?...

Léonie

Sans doute.

Lucien

Oh ! Ce serait trop de bonheur !...

Léonie

Puisque nous sympathisons ?...

À part.

Lucien

Oh ! Oui... Car je sens que je vous aime de toute la force de mon âme !... J'étais donc insensé de ne pas m'en apercevoir ?...

Léonie

Ah ! Mon Dieu ! Est-ce que nous serions déjà attachés ?...

AIR de la Croix de Thérèse.

Lucien

Pour moi, le bien suprême Serait de vous chérir ! Je sens que je vous aime !

Léonie

Ça commence à venir. Ah ! J'ignorais, sur mon âme, Qu'on s'attachait comme ça.

Lucien

Vous posséder pour femme, Vous avoir là Et toujours là, Le joli rêve que voilà ! J'y crois déjà.

Dugrand parait au fond et écoute.

Ensemble

C'est l'objet de mes voeux, Ma plus chère espérance ! Vivre ainsi tous deux, Et longtemps heureux, Ah ! C'est le sort des dieux !

Scène 8

Lucien, Dugrand, Léonie

Il lui baise la main.

Lucien

Chère Léonie !...

Dugrand

Qu'entends-je ?...

Lucien

Le bonheur est ici !... Plus de voyages !...

Dugrand

Que dit-il ?...

Léonie

À la bonne heure !...

Lucien

Ensemble en ces lieux, et pour la vie !...

Se montrant tout à coup, et feignant de la colère.

Dugrand

Je suis sauvé !... Et mon éloquence aussi !... Enfin !... Je vous y prends !...

Lucien

Monsieur Dugrand !...

Léonie

Ah ! C'est toi, papa ?... Tu ne sais pas ?... Nous sympathisions, Monsieur Lucien et moi.

Dugrand

Taisez-vous, Mademoiselle !...

Léonie

Mais ne m'as-tu pas dit, Papa ?...

Dugrand

Rentrez dans votre chambre !... Et si je vous y reprends jamais à sympathiser de cette façon-là ?...

Léonie

Il me semble pourtant, papa, que c'est tout naturel.

Dugrand

Ça l'est trop...

Lucien

Mais, Monsieur Dugrand ?...

À part.

Dugrand

Sortez, Monsieur !... Ou plutôt, partez !... Allez voyager... pour vous instruire. Il n'en fera rien, maintenant... Je suis tranquille...

Lucien

Voyager ?... Jamais !...

Léonie

Ce serait affreux, après ce qu'il m'a promis.

Dugrand

Hein ?... Il vous a promis.

Léonie

De rester ici, pour moi... Toute la vie !...

À part.

Dugrand

Pour toi ?... Est-ce que je l'aurais trop préparée ?...

Lucien

Oh ! Ne crains rien, Léonie !...

Dugrand

Qu'est-ce que j'entends ?... On se tutoie, je crois ?...

Léonie

Où est le mal ?... Entre mari et femme ?... Car nous serons mari et femme. Nous demeurerons ensemble.

Haut.

Dugrand

Oh ! Décidément, je l'ai trop préparée. Retirez-vous, Mademoiselle, et que je ne vous entende plus tenir de pareils discours !... Vous, Monsieur, faites nous vos adieux, et partez !...

Lucien

Adieu donc, Léonie.

Léonie

Adieu ?... Mais je ne veux pas moi !...

Lucien fait des signes à Léonie.

Dugrand

Voulez-vous vous taire ?...

Léonie

Il ne partira pas !...

Dugrand

Des signes d'intelligence ?... Ah ça, mais, ont-ils été vite en besogne !...

À part.

Léonie

Adieu donc, Monsieur Lucien. C'est une frime.

À part.

AIR de Monseigneur.

Haut.

Dugrand

Allons, que l'on se sépare À l'instant. car telle est ma loi ! Adieu !... Adieu !... Il ne faut pas leur dire les choses deux fois à ces gaillards-là.

Lucien

Mon Dieu ! Qu'un père est barbare !

La musique continue en sourdine. Lucien feint de sortir par le fond et se cache dans un cabinet à gauche ; Léonie rentre dans sa chambre.

Léonie

Lucien, n'ira pas loin, je croiS !

Scène 9

Dugrand

Il se cache derrière un paravent, monte sur une chaise, et dit en passant la tête au-dessus du paravent.

Dugrand

En vérité, c'est un baril de poudre que ce petit Lucien !... Il a suffi d'approcher l'allumette de son coeur pour qu'il s'enflammât et fît explosion !... Et ma fille, c'est du salpêtre ! Elle tient de son père. Tout cela est fort bien. Je suis certain maintenant de conserver auprès de moi ce jeune homme si nécessaire à ma réputation d'orateur, mais quand je lui ai insinué cet amour auquel il ne pensait pas le moins du monde, j'étais loin de m'attendre à des résultats aussi prompts, aussi dangereux !... Car il y a péril en la demeure, à présent. Et si je ne surveille pas. C'est une véritable corvée que je me suis imposée là. Mon Dieu ! Qu'il en coûte pour être... ou plutôt pour paraître un homme d'esprit !... Car je ne puis pas me dissimuler que je me suis créé des embarras, des tourments, quand j'étais l'homme le plus tranquille de mon bataillon... et tout cela pour des discours !... Des discours que je ne sais pas faire moi-même. Est-on bête comme ça ?... J'entends Léonie qui revient !... Épions ses démarches !... Car c'est à surveiller que je vais employer ma vie désormais ! Comme c'est agréable !... Oh ! Les enfants ! Les enfants!. Voilà mon observatoire.

Scène 10

Léonie, Dugrand

Léonie

C'est plus fort que moi, je ne puis plus rester en place !...

Dugrand

Voyez-vous ça ?...

Léonie

Lucien est là !... Il n'est pas sorti !...

Dugrand

Ah ! Ah ! Voilà déjà une petite manoeuvre qui m'avait échappé.

Léonie

Appelons-le... pour causer pendant que papa n'y est pas.

Dugrand

C'est toujours comme ça.

Léonie

Lucien ?.

Dugrand

Et dire que c'est moi qui l'ai préparée de la sorte !...

Scène 11

Lucien, Dugrand, Léonie, Ensemble

Lucien

Léonie !... C'est vous, ma petite Léonie ?...

Dugrand

Sa petite Léonie !... Ont ils fait du chemin, mon Dieu ! Et en peu de temps ?...

Léonie

Mon père ne nous écoute pas.

Dugrand

Non... Au contraire...

Léonie

Nous pouvons causer... C'est bien vrai que vous ne partirez pas, n'est-ce pas, Lucien ?...

Lucien

Partir !... Le pourrais-je ?... Quand je sens là que vivre loin de vous serait un tourment de chaque jour, de chaque minute ?

Léonie

Oh ! Pour moi aussi !...

Dugrand

Exactement comme des amoureux qui se connaîtraient depuis cinq ans... et ils s'adorent depuis trente-cinq minutes.

Lucien

Léonie ! Il m'est venu une idée !...

Dugrand

Voyons donc son idée.

Léonie

Quelle est-elle ?...

Lucien

Si votre père s'obstine à nous séparer, il faut prendre un parti désespéré !...

Dugrand

Ah ! Mon Dieu !...

Léonie

Et ce parti, Lucien ?...

Lucien

C'est... de partir ensemble !...

Dugrand

Qu'entends-je ?...

Léonie

J'y avais bien pensé déjà !...

Dugrand

Elle y avait pensé !... Je trouve qu'elle est encore plus forte que lui...

Léonie

Mais abandonner mon père... Mon bon père... qui me chérit si tendrement !... Oh !... Ce serait affreux !...

Dugrand

Chère enfant !... Elle a songé à son père.

Lucien

S'il le faut, pourtant ?...

Léonie

Je comprends bien...

Lucien

Un enlèvement peut seul parer le coup qui nous menace !...

Dugrand

Un enlèvement !... Vont-ils vite, mon Dieu ! Vont-ils vite !... Ça devient effrayant !...

Léonie

Quitter cette maison... où je suis née... Affliger un tendre père...

Dugrand

C'est du drame, ma parole d'honneur !...

Léonie

Et d'un autre côté, si l'on nous sépare. Je sens que j'en mourrai !...

Lucien

Et moi aussi !...

Léonie

Mon Dieu ! Que nous sommes donc malheureux !...

Lucien

Quel sort, fatal !...

Dugrand

Ces pauvres enfants !... Et c'est moi qui les ai mis dans cet état là... Peste soit de mon éloquence !...

Avec résolution.

Lucien

Vois-tu, Léonie, si ton père ne veut pas nous marier, eh bien !... Je me tuerai !...

Dugrand

Allons, voilà que ça tourne à la tragédie, à présent.

Léonie

C'est cela ! Nous nous tuerons tous les deux !...

Dugrand

Nous nous tuerons tous les trois !...

Lucien

Ton père sera bien plus avancé quand il nous saura morts...

Léonie

Oui... Ça lui apprendra à contrarier notre inclination...

Lucien

Tiens ! Toute réflexion faite, je t'enlève !...

Léonie

Eh bien !... Enlève-moi...

Dugrand

Enlève-moi... Quelle docilité !... Et c'est moi qui l'ai préparée à ce point-là... Butor que je suis !...

Lucien

Les instants sont précieux !... Monsieur Dugrand doit être sorti !... Partons !...

Léonie

Partir ! Mon Dieu !... Quelle triste extrémité !...

Lucien

Il le faut !... Viens !...

Léonie

Pauvre père !... Ah ! Je suis bien ingrate !...

Lucien

Nous gagnerons la frontière !...

Dugrand

Heureusement que je suis là pour leur demander leurs passeports.

AIR : On y va1 (Clé du Caveau, 1529.)

Lucien

Viens, quittons cet asile, Si cher à notre coeur !

Léonie

Il eût été facile D'éviter ce malheur.

Lucien

Viens ! L'amour nous rassemble !

Léonie

Comme il s'affligera !

Lucien

Partons ! Fuyons ensemble !...

bis.

Dugrand

Halte-là !

Lucien

Dieu ! son père !... Je tremble ! Dieu ! mon père !... Je tremble !

ter.

Dugrand

Halte-là ! Eh ! Bien, ne vous gênez pas !...

Léonie

Père... nous allions voir... Si tu venais.

Dugrand

Oh ! Ne mens pas, petite !... J'ai tout entendu !...

Léonie

Il se pourrait !...

Lucien

Eh bien, tant mieux ! Vous avez pu vous convaincre, Monsieur, que vous ne vous trompiez pas quand vous me disiez que j'aimais Léonie. Oui, je l'aime ! Oui, je l'adore !... Je l'ignorais complètement, c'est vous qui avez eu la bonté de m'en faire apercevoir.

Dugrand

C'est vrai... J'ai eu... Cette bonté.

Léonie

J'ignorais aussi, Papa, que lorsqu'une jeune fille rencontrait un jeune homme, et qu'ils sympathisaient ensemble, on devait les marier... C'est toi qui as eu la complaisance de me l'apprendre.

Dugrand

C'est vrai... J'ai eu cette complaisance...

Lucien

Alors, mariez-nous !...

Léonie

Et tout de suite !...

À part.

Haut.

Dugrand

Y pensez-vous ?... Gagnons du temps... Dans cinq ou six ans, nous verrons...

Léonie

Cinq ou six ans ?... C'est un siècle !...

Lucien

C'est une éternité !...

Dugrand

Mais Léonie est trop jeune... à quinze ans !...

Léonie

Quinze ans et six semaines, Papa !...

Lucien

Eh bien, nous serons heureux plus longtemps.

Dugrand

C'est impossible !...

Lucien

En ce cas... nous nous tuerons !...

Léonie

Nous nous périrons !...

Lucien

Tous les deux !...

À part.

Dugrand

Un instant !... Et mes discours ?...

Léonie

Ou bien, nous nous enlèverons !...

Lucien

Léonie, ou la mort !...

Léonie

Lucien, ou la mort !...

Lucien

C'est notre dernier mot !...

Léonie

Le dernier des derniers !...

Dugrand

Vous verrez qu'ils me forceront la main !...

Lucien

Une fois ?... Deux fois ?...

Léonie

Trois fois ?...

Lucien

Nous mariez-vous ?...

Dugrand

Ah ! Vous me mettez le pistolet sur la gorge ?...

Lucien

Oui !...

Dugrand

Eh bien !...

Lucien

Eh bien ?...

Haut.

Dugrand

Ô mon éloquence ! À quoi me réduis-tu ?... Mariez-vous !...

Lucien

Enfin !...

Léonie

Allons-nous faire des économies !...

Dugrand

Mais c'est à condition que vous ne quitterez pas la maison paternelle ?...

Lucien

Oh ! Jamais !...

Dugrand

À la bonne heure !...

Lucien

Cette fois, je tiens ma femme !...

Léonie

Moi, mon mari !...

Dugrand

Et moi, mes discours !

AiR d'Un Premier coup de canif.

Ensemble

De beaux jours luiront pour nous, Puisqu'exempts d'alarmes, Nous allons goûter les charmes D'un bonheur bien doux.

AIR de l'Amoureux de quinze ans.

Léonie

On dit qu'à quinze ans On plaît, on aime, on se marie ; C'est vrai, je le sens, Car j'aime et je n'ai que quinze ans ! Vu mon étourderie, Ce soir, si par un châtiment Je dois être punie, Que chacun se montre indulgent ! On dit qu'à quinze ans On n'est pas encore accomplie ; Soyez bienveillants, Car je n'ai pas plus de quinze ans !

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.