À Quinze Ans
Scène 1
Dugrand, Lucien
Dugrand
Voyons, Lucien... Quelle nouvelle lubie te passe par la tête ?
Lucien
Ce n'est pas une lubie, Monsieur Dugrand ; c'est le désir de m'instruire.
Dugrand
N'es-tu pas heureux chez moi ?
Lucien
Je ne dis pas, mais. je veux voir du pays.
Dugrand
Tu es fou !... Comment ! Quoique retiré du commerce, je te donne cinquante francs par mois, la table, le logement, pour mettre mes livres en état et réviser mes anciens comptes, et tu n'es pas content de ton sort, tu veux courir la prétantaine ?
Lucien
Vos livres sont en ordre et vos comptes en règle, ainsi... laissez-moi partir.
Dugrand
Mais, malheureux, faut-il te rappeler que je suis membre de l'Académie... ?
Lucien
De l'Académie ?...
Dugrand
Des Inscriptions et Belles-Lettres, et que, grâce aux discours que j'improvise, je passe pour l'homme le plus éloquent de mon arrondissement ?
Lucien
Qu'est-ce que cela me fait ?
Dugrand
Mais cela me fait beaucoup, à moi !... Si tu pars, adieu mon éloquence !...
Lucien
Parce que je vous compose vos discours ?... Parbleu ! La belle misère !... Un autre vous en fera autant.
Dugrand
Tu sais bien le contraire. Allons, mon ami, réfléchis donc à l'embarras dans lequel tu vas me plonger, après toutes les bontés que j'ai eues pour toi... Car je t'ai presque servi de père, et, si je ne t'ai pas servi de mère, c'est parce que mon sexe s'opposait à ce grand acte de dévouement de ma part.
Lucien
Je n'en disconviens pas, mais...
Dugrand
Et tu veux m'arracher la parole ? Tu veux me réduire au silence, et me reléguer dans la catégorie des orateurs qui ne disent rien, par la raison qu'ils ne trouvent rien à dire ?... Non, Lucien, non !... Tu ne m'exposeras pas à un pareil affront !...
Lucien
Tout ce que je puis faire, c'est de vous approvisionner pour un an.
Dugrand
Mais dans un an, ces discours, aujourd'hui pleins d'actualité, seront rangés dans la clause des vieux habits.
Lucien
Eh bien! vous les retournerez.
Dugrand
Ingrat ! Prends ma vie, mais laisse moi mes discours !... Veux-tu vingt-cinq francs de plus par mois ?
Lucien
Tous les trésors de la Californie ne me feraient point changer de résolution.
Dugrand
Eh bien ! Va-t'en ! Que je ne te revoie plus !...
ENSEMBLE.
Lucien
C'est-à-dire, je reviendrai vous faire mes adieux.
AIR des Vignes du Seigneur.
Dugrand
Tu reviendras un jour peut-être Reprendre ta position, Mais je te défends de paraître Dorénavant dans la maison.
Il sort.
Lucien
Oui, je regretterai peut-être, Un jour, cette position ; Je me garderai de paraître Dorénavant dans la maison.
Scène 2
Dugrand
Comme par inspiration.
Ritournelle de l'air qui suit.
Dugrand
Me voilà bien !... Que vont dire mes collègues ?... Oh ! Il faut à tout prix que ce jeune homme, qui est indispensable, non à mon existence, mais à mon éloquence, ne s'en aille pas d'auprès de moi !... Mais comment le retenir ?... Puisque l'argent qu'il touche n'a pu le toucher... Puisqu'une augmentation de salaire n'a fait qu'augmenter son désir de voyager ?... Oh ! Quelle idée !... Puisque l'or est une chimère pour lui... Si je pouvais le retenir au moyen de... De quoi ?... L'amour serait un puissant auxiliaire en cette circonstance. Mais de qui le rendre amoureux ?... Eh ! Parbleu ! De ma fille !... Qu'est-ce que je dis ?... Une enfant !... Car ma Léonie a un peu plus de quinze ans. Qu'importe ?... Persuadons à Lucien qu'il adore ma fille !... Si je parviens à lui mettre cette idée dans la tête, il restera, et mon éloquence sera sauvée !... Il est bien entendu que je ne prétends donner aucune suite à cette passion impromptu, et que mon intention n'est nullement de marier ma Léonie à quinze ans. Les choses n'en iront que jusqu'où je voudrai. C'est un parti désespéré, voilà tout. J'entends ma Fille !... Préparons-la, toute innocente qu'elle soit, à recevoir les aveux de Monsieur Lucien.
Scène 3
Léonie, Dugrand
AIR d'Une Fête flamande. (P. Henrion.)
Apercevant son père et courant l'embrasser.
Léonie
Ah ! Quel heureux sort ! Quelle douce vie ! D'un père chérie Et d'un seul trésor, Je passe mes jours À chanter à rire ; Ce que je désire M'arrive toujours. Les soucis Et les ennuis Sont choses inconnues, Me voit-on gémir, Souffrir Ou même réfléchir? Si quelques larmes céans Glissent inaperçues, Je les essuie, et je sens Que j'ai perdu mon temps. Ah ! Bonjour, papa!
La regardant.
Dugrand
Bonjour, ma fille. Oh ! Que voilà une robe qui te grandis !....
Léonie
Tu trouves, père ?
À part.
Dugrand
Sais-tu qu'on te donnerait... seize ans... seize ans et demi. presque dix-sept ans ?... Comme c'est adroit, ce que je lui dis là !...
Léonie
Ne te moque donc pas de ta Léonie. Je sais bien que je suis une.
Dugrand
Une quoi ?...
Léonie
Tu te rappelles bien ce que tu disais hier encore à propos du petit garçon du concierge ?...
Dugrand
Oui, je disais : « Peste soit du moutard ! »
Léonie
Eh bien ! Je suis... ça... au féminin.
Dugrand
Tais-toi donc !... Une grande fille comme toi... une demoiselle... à marier...
Léonie
Marier ?... marier ?... J'entends toujours ce mot-là, et je ne le comprends pas. Dis-moi donc, père, pourquoi l'on se marie ?
Dugrand
On se marie pour... On se marie quand.
Léonie
Ah ! Tu m'en diras tant.
Dugrand
Quand on a rencontré... une personne qui sympathise avec nous.
Léonie
Et alors, on demeure ensemble... Je comprend, pour économiser sur le loyer, le chauffage et l'éclairage.
À part.
Dugrand
Oui... oui... Je crois que j'aurai bien de la peine à la préparer aux aveux de Lucien.
Léonie
Que c'est drôle !... Et c'est toujours un jeune homme et une jeune fille qui se mettent comme ça en société ?...
Dugrand
Toujours !... Excepté quand c'est un vieux monsieur et une vieille demoiselle...
Léonie
De cette façon, père, si je trouvais quelqu'un qui sympathisât avec moi, je pourrais lui faire payer la moitié de notre terme ?
Dugrand
Sans doute... et puis...
Léonie
Et puis ?...
Dugrand
Avec le temps. on s'habitue à vivre ensemble. et l'on finit par éprouver l'un pour l'autre. un attachement qui.
Elle soupire.
Léonie
Oui. On s'attache. J'en sais quelque chose.
Dugrand
Hein ?... Est-ce que... ?
Léonie
Oui, père.
Dugrand
Ah ! Bah !...
Léonie
Tu te souviens bien de Médor... notre pauvre Médor, qui a eu le malheur d'avaler une boulette, l'été dernier ?...
Haut.
Dugrand
Je respire !... Oui... Médor... un vieux caniche... pas beau... mais très malpropre.
Léonie
Eh bien ! Dans les premiers temps, je ne pouvais pas le souffrir !... Et, petit à petit, je m'y suis attachée, si bien que, lorsqu'il est mort, j'ai pleuré comme on pleure probablement quand on perd son mari.
À part.
Dugrand
Oui... Quelquefois. Si la comparaison est flatteuse, c'est pour Médor.
Léonie
Oh ! Je me fais bien une idée du mariage à présent, va !...
À part.
Haut.
Dugrand
Vraiment ?... Elle est jolie, son idée !... Et si un jeune homme venait te proposer de...
Léonie
De remplacer Médor ?...
Dugrand
C'est-à-dire...
Léonie
Dam !... je verrais.
Lucien parait au fond.
Dugrand
Allons, c'est bien !... Je crois que la voilà suffisamment préparée... Lucien !... Il ne pouvait arriver plus à propos !
Scène 4
Lucien, Léonie, Dugrand
Lucien
Je viens, Monsieur, vous faire mes adieux...
Léonie
Ses adieux ?...
Lucien
Ainsi qu'à Mademoiselle Léonie.
Dugrand
Un instant, Monsieur !... J'aurais deux mois à vous dire... sans témoins. Sans témoins, entendez- vous ?...
À part.
Lucien
Parfaitement... et je suis à vos ordres, Monsieur. Que peut-il me vouloir encore ?
Dugrand
Léonie, laisse-nous...
Léonie
Je m'en vas, père.
Lucien
Mademoiselle Léonie, si je ne vous revois plus, permettez que...
Dugrand
C'est bien !... C'est bien !... Ma fille n'a pas besoin de vos adieux, Monsieur.
Lucien
Qu'a-t-il donc ?...
Léonie
Sur quelle herbe a donc marché papa ?...
AIR :
Lucien
Mais d'où vient donc son courroux ? Pourquoi s'en prend-il à nous ? Et qui donc a pu céans Agiter ainsi ses sens ?
Léonie
Respectons sa colère !
Lucien
Écoutons sa leçon.
ENSEMBLE.
Léonie
Il faut donner raison En tout et partout à son père !
Lucien
Mais d'où vient donc son courroux ? Pourquoi s'en prend-il à nous ? Et qui donc a pu céans Agiter ainsi ses sens ?
Léonie sort.
Dugrand
J'ai sujet d'être en courroux, Et je puis m'en prendre à vous, Car vous seuls pouvez céans Agiter ainsi ses sens ?
Scène 5
Lucien, Dugrand
Lucien
Je vous écoute, Monsieur.
Dugrand
Et vous faites bien, car ce que j'ai à vous dire est grave !... très grave !... excessivement grave !...
Lucien
Vous m'effrayez !...
Dugrand
Je sais maintenant pour quel motif vous voulez vous éloigner de Paris.
Lucien
Je n'en ai point fait mystère... C'est pour voyager...
Dugrand
Ah ! Lucien !... Lucien !... Qui jamais aurait cru cela de vous ?...
Lucien
Quoi donc ?...
Dugrand
Avez-vous pu penser que l'oeil vigilant d'un père ne finirait pas par découvrir le secret de votre coeur ?
Lucien
Le secret de... Que le diable m'emporte si je comprends un seul mot.
Dugrand
Lucien ! Vous aimez!.
Lucien
Les voyages, c'est vrai.
Dugrand
Non !... Vous aimez encore autre chose !...
Lucien
La chasse... La pêche... Le macaroni... Je ne m'en défends pas.
Dugrand
Il n'est pas question de macaroni !... Vous aimez ma fille !
Riant.
Lucien
Votre fille !... Allons donc !... Vous me faites poser.
Haut.
Dugrand
Le grand mot est lâché !... Continuons !... Vous aimez Léonie, Lucien !... Vous aimez Léonie !...
Lucien
J'aime Léonie,moi ?... Oui... Comme une bonne petite fille qu'elle est, c'est possible... mais...
Dugrand
Vous l'aimez d'amour !...
Lucien
En voilà bien d'une autre !...
Dugrand
Et c'est dans la crainte d'être ingrat envers son père, en abusant de sa confiance, que vous avez résolu de vous expatrier.
Lucien
Que le diable me patafiole si j'ai jamais pensé à tout ça !...
Dugrand
Cessez de feindre !... J'ai lu dans votre coeur !.
Lucien
Alors, permettez-moi de vous dire que vous ne savez pas lire.
Dugrand
Quelle obstination !... Ah ! Mais, je ne suis pas de ces pères commodes.
Lucien
Raison de plus pour que je ne sois plus votre secrétaire.
Dugrand
Vous réfléchirez à ce que je viens de vous révéler, et vous rougirez de votre conduite passée !...
Lucien
C'est votre révélation qui me passe.
Dugrand
Je vous laisse avec vos remords !...
Lucien
Mes remords ?... De quoi ?... Pour quoi ?... À propos de quoi ?...
AIR d'une polka de Pilati.
Dugrand
C'est affreux ! C'est abominable ! À vous, Monsieur, le repentir, Car d'une conduite semblable Vous n'avez que trop à rougir. C'en est assez, Monsieur !...
Lucien
D'un malentendu je comprends Que je suis victime céans.
Dugrand
Grand Dieu ! Que les hommes sont fous !
ENSEMBLE.
Lucien
Si quelqu'un l'est, c'est plutôt vous 1
Dugrand
C'est affreux! c'est abominable 1 A vous, monsieur, le repentir, Car d'une conduite semblable Vous n'avez que trop à rougir.
Dugrand sort.
Lucien
Qu'ai-je donc fait d'abominable, Dont je puisse me repentir ? Ma conduite est irréprochable, Et je n'en ai pas à rougir.
Scène 6
Lucien
Lucien
Je n'en reviens pas !... Est-ce que Monsieur Dugrand y verrait plus clair que moi ?... Est-ce que j'aimerais vraiment cette petite Léonie sans m'en douter ?... Oh ! Non !... Elle est si jeune, si innocente, si... Hum !... Les pères sont clairvoyants, et... En y réfléchissant bien, j'avais quelque chose là sur le coeur, quelque chose qui me pesait, en m'éloignant de ces lieux, malgré mon vif désir de voyager. Plus de doute ! C'était le chagrin de me séparer de celle que j'aime !... Car j'aime Léonie !... Et dire que je ne m'en étais jamais aperçu !... Voilà bien les bizarreries du sort !... Comme il se joue de nos projets! - Mais, la voilà !... Qu'est-ce que je disais ?... Ou plutôt que disait Monsieur Dugrand ?... Je sens mon coeur qui bat d'une force !... Je ne croyais pas que c'était si avancé que ça.
Scène 7
Léonie, Lucien, Ensemble
Léonie
Vous êtes seul, Monsieur Lucien ?...
Lucien
Oui... Mademoiselle.
Léonie
Qu'est-ce que papa avait donc de si important à vous communiquer ?
À part.
Lucien
Oh !... Rien... Rien... d'extraordinaire. Le fait est qu'elle est fort gentille, cette petite !... Je ne l'avais jamais remarqué.
Léonie
Qu'avez-vous donc à me regarder comme ça ?...
Lucien
C'est que. j'éprouve du plaisir à vous voir !
Léonie
Tiens ! Tiens !... Est-ce que, comme disait papa, nous sympathiserions tous les deux ?
Lucien
Quoi ! Votre père vous a dit?.
Léonie
Ah ! C'est que si nous sympathisions, nous pourrions demeurer ensemble.
Lucien
Demeurer ensemble ?...
Léonie
Oui !... Nous marier !...
À part, avec joie.
Lucien
Nous marier ?... Qu'entends-je ?... Elle partagerait mon amour?.
Léonie
Et puis, petit à petit, nous nous attacherions... comme Médor et moi...
Lucien
Médor ?...
Barbet : Chien à long poil et frisé. [L]
Léonie
Oui... Un barbet décédé...
Lucien
Eh ! Quoi ! Vous ne seriez pas éloignée, Léonie, de former avec moi des liens indissolubles ?...
Léonie
Des liens... Indissolubles ?...
Lucien
C'est ainsi que l'on appelle les liens du mariage.
Léonie
Ah ! Ça s'appelle des liens... Indissolubles ?... Quel drôle de mot !... Pourquoi donc serais-je éloignée de les former, ces liens ?... Au contraire... Je les formerais plus volontiers avec vous qu'avec un autre.
Lucien
Il serait possible !...
Léonie
Si j'y trouvais de l'économie.
Lucien
De l'économie ?... Ainsi, vous consentiriez à me prendre pour mari ?...
Léonie
Sans doute.
Lucien
Oh ! Ce serait trop de bonheur !...
Léonie
Puisque nous sympathisons ?...
À part.
Lucien
Oh ! Oui... Car je sens que je vous aime de toute la force de mon âme !... J'étais donc insensé de ne pas m'en apercevoir ?...
Léonie
Ah ! Mon Dieu ! Est-ce que nous serions déjà attachés ?...
AIR de la Croix de Thérèse.
Lucien
Pour moi, le bien suprême Serait de vous chérir ! Je sens que je vous aime !
Léonie
Ça commence à venir. Ah ! J'ignorais, sur mon âme, Qu'on s'attachait comme ça.
Lucien
Vous posséder pour femme, Vous avoir là Et toujours là, Le joli rêve que voilà ! J'y crois déjà.
Dugrand parait au fond et écoute.
Ensemble
C'est l'objet de mes voeux, Ma plus chère espérance ! Vivre ainsi tous deux, Et longtemps heureux, Ah ! C'est le sort des dieux !
Scène 8
Lucien, Dugrand, Léonie
Il lui baise la main.
Lucien
Chère Léonie !...
Dugrand
Qu'entends-je ?...
Lucien
Le bonheur est ici !... Plus de voyages !...
Dugrand
Que dit-il ?...
Léonie
À la bonne heure !...
Lucien
Ensemble en ces lieux, et pour la vie !...
Se montrant tout à coup, et feignant de la colère.
Dugrand
Je suis sauvé !... Et mon éloquence aussi !... Enfin !... Je vous y prends !...
Lucien
Monsieur Dugrand !...
Léonie
Ah ! C'est toi, papa ?... Tu ne sais pas ?... Nous sympathisions, Monsieur Lucien et moi.
Dugrand
Taisez-vous, Mademoiselle !...
Léonie
Mais ne m'as-tu pas dit, Papa ?...
Dugrand
Rentrez dans votre chambre !... Et si je vous y reprends jamais à sympathiser de cette façon-là ?...
Léonie
Il me semble pourtant, papa, que c'est tout naturel.
Dugrand
Ça l'est trop...
Lucien
Mais, Monsieur Dugrand ?...
À part.
Dugrand
Sortez, Monsieur !... Ou plutôt, partez !... Allez voyager... pour vous instruire. Il n'en fera rien, maintenant... Je suis tranquille...
Lucien
Voyager ?... Jamais !...
Léonie
Ce serait affreux, après ce qu'il m'a promis.
Dugrand
Hein ?... Il vous a promis.
Léonie
De rester ici, pour moi... Toute la vie !...
À part.
Dugrand
Pour toi ?... Est-ce que je l'aurais trop préparée ?...
Lucien
Oh ! Ne crains rien, Léonie !...
Dugrand
Qu'est-ce que j'entends ?... On se tutoie, je crois ?...
Léonie
Où est le mal ?... Entre mari et femme ?... Car nous serons mari et femme. Nous demeurerons ensemble.
Haut.
Dugrand
Oh ! Décidément, je l'ai trop préparée. Retirez-vous, Mademoiselle, et que je ne vous entende plus tenir de pareils discours !... Vous, Monsieur, faites nous vos adieux, et partez !...
Lucien
Adieu donc, Léonie.
Léonie
Adieu ?... Mais je ne veux pas moi !...
Lucien fait des signes à Léonie.
Dugrand
Voulez-vous vous taire ?...
Léonie
Il ne partira pas !...
Dugrand
Des signes d'intelligence ?... Ah ça, mais, ont-ils été vite en besogne !...
À part.
Léonie
Adieu donc, Monsieur Lucien. C'est une frime.
À part.
AIR de Monseigneur.
Haut.
Dugrand
Allons, que l'on se sépare À l'instant. car telle est ma loi ! Adieu !... Adieu !... Il ne faut pas leur dire les choses deux fois à ces gaillards-là.
Lucien
Mon Dieu ! Qu'un père est barbare !
La musique continue en sourdine. Lucien feint de sortir par le fond et se cache dans un cabinet à gauche ; Léonie rentre dans sa chambre.
Léonie
Lucien, n'ira pas loin, je croiS !
Scène 9
Dugrand
Il se cache derrière un paravent, monte sur une chaise, et dit en passant la tête au-dessus du paravent.
Dugrand
En vérité, c'est un baril de poudre que ce petit Lucien !... Il a suffi d'approcher l'allumette de son coeur pour qu'il s'enflammât et fît explosion !... Et ma fille, c'est du salpêtre ! Elle tient de son père. Tout cela est fort bien. Je suis certain maintenant de conserver auprès de moi ce jeune homme si nécessaire à ma réputation d'orateur, mais quand je lui ai insinué cet amour auquel il ne pensait pas le moins du monde, j'étais loin de m'attendre à des résultats aussi prompts, aussi dangereux !... Car il y a péril en la demeure, à présent. Et si je ne surveille pas. C'est une véritable corvée que je me suis imposée là. Mon Dieu ! Qu'il en coûte pour être... ou plutôt pour paraître un homme d'esprit !... Car je ne puis pas me dissimuler que je me suis créé des embarras, des tourments, quand j'étais l'homme le plus tranquille de mon bataillon... et tout cela pour des discours !... Des discours que je ne sais pas faire moi-même. Est-on bête comme ça ?... J'entends Léonie qui revient !... Épions ses démarches !... Car c'est à surveiller que je vais employer ma vie désormais ! Comme c'est agréable !... Oh ! Les enfants ! Les enfants!. Voilà mon observatoire.
Scène 10
Léonie, Dugrand
Léonie
C'est plus fort que moi, je ne puis plus rester en place !...
Dugrand
Voyez-vous ça ?...
Léonie
Lucien est là !... Il n'est pas sorti !...
Dugrand
Ah ! Ah ! Voilà déjà une petite manoeuvre qui m'avait échappé.
Léonie
Appelons-le... pour causer pendant que papa n'y est pas.
Dugrand
C'est toujours comme ça.
Léonie
Lucien ?.
Dugrand
Et dire que c'est moi qui l'ai préparée de la sorte !...
Scène 11
Lucien, Dugrand, Léonie, Ensemble
Lucien
Léonie !... C'est vous, ma petite Léonie ?...
Dugrand
Sa petite Léonie !... Ont ils fait du chemin, mon Dieu ! Et en peu de temps ?...
Léonie
Mon père ne nous écoute pas.
Dugrand
Non... Au contraire...
Léonie
Nous pouvons causer... C'est bien vrai que vous ne partirez pas, n'est-ce pas, Lucien ?...
Lucien
Partir !... Le pourrais-je ?... Quand je sens là que vivre loin de vous serait un tourment de chaque jour, de chaque minute ?
Léonie
Oh ! Pour moi aussi !...
Dugrand
Exactement comme des amoureux qui se connaîtraient depuis cinq ans... et ils s'adorent depuis trente-cinq minutes.
Lucien
Léonie ! Il m'est venu une idée !...
Dugrand
Voyons donc son idée.
Léonie
Quelle est-elle ?...
Lucien
Si votre père s'obstine à nous séparer, il faut prendre un parti désespéré !...
Dugrand
Ah ! Mon Dieu !...
Léonie
Et ce parti, Lucien ?...
Lucien
C'est... de partir ensemble !...
Dugrand
Qu'entends-je ?...
Léonie
J'y avais bien pensé déjà !...
Dugrand
Elle y avait pensé !... Je trouve qu'elle est encore plus forte que lui...
Léonie
Mais abandonner mon père... Mon bon père... qui me chérit si tendrement !... Oh !... Ce serait affreux !...
Dugrand
Chère enfant !... Elle a songé à son père.
Lucien
S'il le faut, pourtant ?...
Léonie
Je comprends bien...
Lucien
Un enlèvement peut seul parer le coup qui nous menace !...
Dugrand
Un enlèvement !... Vont-ils vite, mon Dieu ! Vont-ils vite !... Ça devient effrayant !...
Léonie
Quitter cette maison... où je suis née... Affliger un tendre père...
Dugrand
C'est du drame, ma parole d'honneur !...
Léonie
Et d'un autre côté, si l'on nous sépare. Je sens que j'en mourrai !...
Lucien
Et moi aussi !...
Léonie
Mon Dieu ! Que nous sommes donc malheureux !...
Lucien
Quel sort, fatal !...
Dugrand
Ces pauvres enfants !... Et c'est moi qui les ai mis dans cet état là... Peste soit de mon éloquence !...
Avec résolution.
Lucien
Vois-tu, Léonie, si ton père ne veut pas nous marier, eh bien !... Je me tuerai !...
Dugrand
Allons, voilà que ça tourne à la tragédie, à présent.
Léonie
C'est cela ! Nous nous tuerons tous les deux !...
Dugrand
Nous nous tuerons tous les trois !...
Lucien
Ton père sera bien plus avancé quand il nous saura morts...
Léonie
Oui... Ça lui apprendra à contrarier notre inclination...
Lucien
Tiens ! Toute réflexion faite, je t'enlève !...
Léonie
Eh bien !... Enlève-moi...
Dugrand
Enlève-moi... Quelle docilité !... Et c'est moi qui l'ai préparée à ce point-là... Butor que je suis !...
Lucien
Les instants sont précieux !... Monsieur Dugrand doit être sorti !... Partons !...
Léonie
Partir ! Mon Dieu !... Quelle triste extrémité !...
Lucien
Il le faut !... Viens !...
Léonie
Pauvre père !... Ah ! Je suis bien ingrate !...
Lucien
Nous gagnerons la frontière !...
Dugrand
Heureusement que je suis là pour leur demander leurs passeports.
AIR : On y va1 (Clé du Caveau, 1529.)
Lucien
Viens, quittons cet asile, Si cher à notre coeur !
Léonie
Il eût été facile D'éviter ce malheur.
Lucien
Viens ! L'amour nous rassemble !
Léonie
Comme il s'affligera !
Lucien
Partons ! Fuyons ensemble !...
bis.
Dugrand
Halte-là !
Lucien
Dieu ! son père !... Je tremble ! Dieu ! mon père !... Je tremble !
ter.
Dugrand
Halte-là ! Eh ! Bien, ne vous gênez pas !...
Léonie
Père... nous allions voir... Si tu venais.
Dugrand
Oh ! Ne mens pas, petite !... J'ai tout entendu !...
Léonie
Il se pourrait !...
Lucien
Eh bien, tant mieux ! Vous avez pu vous convaincre, Monsieur, que vous ne vous trompiez pas quand vous me disiez que j'aimais Léonie. Oui, je l'aime ! Oui, je l'adore !... Je l'ignorais complètement, c'est vous qui avez eu la bonté de m'en faire apercevoir.
Dugrand
C'est vrai... J'ai eu... Cette bonté.
Léonie
J'ignorais aussi, Papa, que lorsqu'une jeune fille rencontrait un jeune homme, et qu'ils sympathisaient ensemble, on devait les marier... C'est toi qui as eu la complaisance de me l'apprendre.
Dugrand
C'est vrai... J'ai eu cette complaisance...
Lucien
Alors, mariez-nous !...
Léonie
Et tout de suite !...
À part.
Haut.
Dugrand
Y pensez-vous ?... Gagnons du temps... Dans cinq ou six ans, nous verrons...
Léonie
Cinq ou six ans ?... C'est un siècle !...
Lucien
C'est une éternité !...
Dugrand
Mais Léonie est trop jeune... à quinze ans !...
Léonie
Quinze ans et six semaines, Papa !...
Lucien
Eh bien, nous serons heureux plus longtemps.
Dugrand
C'est impossible !...
Lucien
En ce cas... nous nous tuerons !...
Léonie
Nous nous périrons !...
Lucien
Tous les deux !...
À part.
Dugrand
Un instant !... Et mes discours ?...
Léonie
Ou bien, nous nous enlèverons !...
Lucien
Léonie, ou la mort !...
Léonie
Lucien, ou la mort !...
Lucien
C'est notre dernier mot !...
Léonie
Le dernier des derniers !...
Dugrand
Vous verrez qu'ils me forceront la main !...
Lucien
Une fois ?... Deux fois ?...
Léonie
Trois fois ?...
Lucien
Nous mariez-vous ?...
Dugrand
Ah ! Vous me mettez le pistolet sur la gorge ?...
Lucien
Oui !...
Dugrand
Eh bien !...
Lucien
Eh bien ?...
Haut.
Dugrand
Ô mon éloquence ! À quoi me réduis-tu ?... Mariez-vous !...
Lucien
Enfin !...
Léonie
Allons-nous faire des économies !...
Dugrand
Mais c'est à condition que vous ne quitterez pas la maison paternelle ?...
Lucien
Oh ! Jamais !...
Dugrand
À la bonne heure !...
Lucien
Cette fois, je tiens ma femme !...
Léonie
Moi, mon mari !...
Dugrand
Et moi, mes discours !
AiR d'Un Premier coup de canif.
Ensemble
De beaux jours luiront pour nous, Puisqu'exempts d'alarmes, Nous allons goûter les charmes D'un bonheur bien doux.
AIR de l'Amoureux de quinze ans.
Léonie
On dit qu'à quinze ans On plaît, on aime, on se marie ; C'est vrai, je le sens, Car j'aime et je n'ai que quinze ans ! Vu mon étourderie, Ce soir, si par un châtiment Je dois être punie, Que chacun se montre indulgent ! On dit qu'à quinze ans On n'est pas encore accomplie ; Soyez bienveillants, Car je n'ai pas plus de quinze ans !