Tragi-comédie · 1636 · 5 actes

Agarite

de Jean-Gilbert Durval

Représentation
≈ 1 h 42
Distribution
3 femmes, 7 hommes
Répliques
445
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Le Roi H 51 ≈ 24 min 5
Policaste H 72 ≈ 19 min 3
Celidor H 71 ≈ 14 min 5
Agarite F 84 ≈ 14 min 3
Corintie F 57 ≈ 10 min 4
Medon H 37 ≈ 8 min 4
Phénice H 16 ≈ 4 min 4
Lyzene N 10 ≈ 2 min 2
Lizene H 8 ≈ 2 min 2
Premier Pêcheur N 12 ≈ 2 min 1
Amelise F 7 ≈ 1 min 3
Second Pêcheur N 11 ≈ 1 min 1
L'Exempt H 3 ≈ 1 min 2
Pêcheur N 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Le Roi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Policaste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Celidor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agarite absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Corintie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Medon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Phénice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lyzene absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Le Roi, Celidor

Le Roi

Que les Rois de mon âge ont de trouble en aimant ! Et qu'un Sceptre déplaît en la main d'un Amant ! L'éclat de ma Couronne est contraire à la flamme Qu'un Soleil de beautés allume dans mon âme. Et bien que ma fortune élève mon amour Elle me fait haïr les pompes de ma Cour, J'aime d'entretenir à des heures secrètes Celui d'entre les Dieux qu'on adore à cachettes : C'est ici qu'avec lui je confère souvent, Il entend les raisons que je mets en avant : Je lui dis mes secrets, il me prête l'oreille, Et tout Roi que je suis un enfant me conseille. Ce petit Dieu m'apprend que les plus innocents Souffrent quand il lui plaît les peines que je sens. Et lors que je me plains des tourments que j'endure Il me dit que j'ai tort d'accuser la Nature Qui soumet tout le monde à ses divines lois, Et lui fait obéir les Princes et les Rois, Ainsi contre l'Amour j'éprouve ma constance, Et toutefois en vain je lui fais résistance, Comment lui résister ? Il est armé de traits, Et pour se faire aimer ma belle a tant d'attraits, Que si je ne cédais à la force des armes, Elle me gagnerait par l'effet de ses charmes. Mais voici de retour celui qui tous les jours A l'honneur de la voir.

Celidor

Sire point de discours On ne la peut gagner par des belles paroles, Une chaîne de prix et du poids des pistoles Pourrait à mon avis.

Le Roi

Ha ! Ce trafic aussi Me déplaît.

Celidor

Si fait-on toutes choses ainsi.

Le Roi

L'or ne peut enrichir que les Nymphes du Tage, Il faut qu'à celle-ci je donne davantage.

Celidor

Ô Prince libéral que l'on dût adorer ! Que nous verrons longtemps votre règne durer !

Le Roi

Si tu me fais jouir d'une beauté si rare, Outre qu'en ton endroit je ne suis point avare, Sache qu'en un instant je te puis élever Jusques où tes souhaits ne sauraient arriver.

Celidor

J'y fais tout mon pouvoir mais plus je continue Et plus dans le discours je la vois retenue.

Le Roi

Il n'en faut donc jamais espérer d'amitié ?

Celidor

Jamais qu'elle ne soit votre chère moitié.

Le Roi

Celidor tu sais bien que c'est chose impossible Sollicite, poursuis et la rends plus sensible, La jeunesse, l'amour et la simplicité Gagneront son esprit étant sollicité.

Celidor

Il est vrai que l'Amour fond les âmes de glace Il faudra que ce feu dans son coeur trouve place, Vis à vis de chez elle un marchand de tableaux Qui s'entend avec moi, fait montre des plus beaux. Elle de qui l'esprit aux nouveautés s'applique, Pour les considérer entre dans la boutique. Alors je prends mon temps et la viens accoster Lui montrant des objets qui la peuvent tenter. Enfin votre portrait dont je dis des merveilles Charme autant ses beaux yeux que je fais ses oreilles[.]

Le Roi

Tu lui parles d'amour.

Celidor

Je vous laisse à penser.

Le Roi

Ô service qu'un Roi ne peut récompenser ! Tu te peux assurer que ta fortune est grande, Mais vois la plus souvent et fais qu'elle se rende.

Scène 2

Agarite, Le Flamand, Celidor, Medon

Agarite

Si le mignon du Roi n'est point un suborneur Qui tâche d'abuser une fille d'honneur, Ce nom de Majesté m'éblouit et me tente Et celui de l'amour me peut rendre contente, Mais quoi ! c'est me flatter d'espérances en l'air Qui passent devant moi plus vite qu'un éclair, Encore que les Rois chérissent les plus belles Ils n'épousent jamais de simples Damoiselles. Et pour moi j'aime mieux vivre sans vanité Que de perdre la fleur de ma pudicité : C'est toujours le plus sûr. Mais les belles figures Hé Dieu ! que ce Flamand a de riches peintures ? Je m'en vais l'aborder pour les voir de plus près. Monsieur assurément vous les faites exprès, Vous nous montrez toujours quelques pièces nouvelles.

Le Flamand

Le monde qui les voit les estime plus belle Quand elles ont reçu quelques traits de vos yeux ; En effet il est vrai qu'elles s'en vendent mieux.

Agarite

Ha ! Ne me gaussez point en me voulant complaire[.]

Le Flamand

Excusez j'ai là haut quelques comptes à faire.

Celidor

Page tiens mon épée et m'attends là devant, Vraiment j'eusse mal fait de passer plus avant Voyant des raretés où l'art de la peinture Compare tous ses traits à ceux de la Nature.

Agarite

Monsieur, je vous entends : mais de tous ces portraits Vous ne voyez en moi que les plus rudes traits.

Celidor

J'estime que l'amour n'acheva cet ouvrage Qu'après vous avoir vue en la fleur de votre âge.

Agarite

Pensez-vous ? Et l'on dit que l'amour n'a point d'yeux.

Celidor

On en peut dire autant de tous les autres Dieux. Mais laissent ils de voir ce qu'on fait dans le monde ?

Agarite

Je ne sais donc sur quoi le vulgaire se fonde.

Celidor

Passons outre, parlons de ce que nous voyons Et disons librement ce que nous en croyons.

Agarite

Bien que ce soient ici des peintures profanes Monsieur, que dites vous de ces deux courtisanes ?

Celidor

Si leurs rares tableaux se perdaient une fois On trouverait en vous les beautés que j'y vois.

Agarite

Ha ! Vous ne dites pas tout ce qu'il vous en semble Je ne crois point avoir tant de beautés ensemble.

Celidor

Vous les avez pourtant et ne les semblez pas Car cette belle gorge a bien d'autres appas.

Agarite

Dites mieux que de loin je parais être telle, Mais à me voir de près que je ne suis plus belle.

Celidor

Je ne ferai jamais cette comparaison, Ce serait proprement démentir la raison, Et dès lors ces portraits qui manquent de parole En auraient pour reprendre une personne folle.

Agarite

Vous ne serez jamais par leurs bouches repris.

Celidor

Pourquoi ? De leurs beaux yeux je me sens bien épris, Ils font dedans mon coeur ce qu'au vôtre peut faire Cette image du Roi capable de vous plaire.

Agarite

Pour me parler du Roi vous me dites cela.

Celidor

Comment ! Négligez vous la passion qu'il a ? Il est si libéral, si vaillant, et si sage.

Agarite

Vraiment ce sont bien là de beaux traits de visage, Mais une autre que moi le pourra contenter.

Celidor

Dieux ! Tout ce que je vois vous y dut inviter, Voyez ce beau Printemps où l'amour s'est lui-même Représenté partout comme sur un emblème. Il n'est trait là dedans qui ne vous fasse voir Des chef-d'oeuvres entiers de son divin pouvoir. Alors que ces peupliers à la Vigne se lient Leurs feuilles tremblent d'aise et leurs branches s'en plient, L'esprit qui les produit d'un soin perpétuel, Nourrit entre leurs troncs un amour mutuel : Ainsi le Grenadier et le myrte se baisent, Et parmi les citrons les oranges se plaisent, Cette palme profite et se charge de fruits, Passant près de son mâle et les jours et les nuits, Ces arbres où l'on prend des poires et des pommes Ont chacun leurs moitiés aussi bien que les hommes, Et sans nous arrêter à tant de végétaux La nature marie encore les métaux, L'or avecque le plomb sur le feu se rassemble Et dedans ce creuset ils se mêlent ensemble, Savez-vous bien pourquoi l'on a peint ce cailloux ? C'est pour montrer qu'il a plus d'amitié que vous, Car le jaspe s'engendre au coeur de cette pierre, Et rien de votre coeur ne germe sur la terre, Certes sans y penser nous tombons dans la mer, Où même les poissons nous enseignent d'aimer, Dans ce froid élément, les sèches s'entrelacent Les Dauphins font l'amour, et les poulpes s'embrassent. Ceux-ci qui sont plongés au fonds de ce tableau N'éteignent point le feu qui les brûle dans l'eau. On dirait à les voir qu'ils se meurent de joie Et que dedans du lait l'un et l'autre se noie, O[u] que bien à propos en la saison des fleurs Le peintre les a faits de diverses couleurs, Car c'est la vérité qu'approchants du rivage Ils prennent la couleur de tout un paysage, En la même façon que vous prenez en vous Tout l'éclat des portraits qui sont autour de nous. Mais c'est trop vous mener à la merci des ondes Retournons maintenant dans les plaines secondes ; Que pensez vous que fait dedans ce chaume sec Cette belle perdrix qui nous montre son bec : Elle en conçoit une autre à la moindre parole Qu'elle entend prononcer à son mêle qui vole, Il ne faudrait que voir ces ramiers accouplés, Pour savoir en quel temps les déserts sont peuplés, Quoi ! ne direz-vous pas que ces deux Tourterelles Rappellent leurs maris pour coucher avec elles, Regardés ces lapins, ces lièvres, ces chevreaux Ce sont des animaux qui sont tous amoureux. Surtout considérez que ce bocage sombre Où l'ouvrier a caché deux personnes à l'ombre, N'empêche point de voir ces deux jeunes amants Qui sont venus au but de leurs contentements, Il n'en faut point mentir cette pièce mérite Il n'y manque rien plus que l'amour d'Agarite.

Agarite

Mon coeur ne s'est ému non plus de ce discours Que mes yeux en voyant tant de sortes d'amours, Le papier souffre tout et la toile de même.

Celidor

Quoi ! N'aimerez vous pas un Prince qui vous aime ? Serez vous seule au monde en qui la cruauté Ait de l'intelligence avecque la beauté.

Medon

Qu'est-ce que ce mignon peut tant dire à ma fille ? Sur la fleur de ses ans je crains cette chenille.

Agarite

Monsieur retirez-vous, hé Dieu ! J'entends parler Mon père à la fenêtre.

Celidor

Il faut donc s'en aller.

Medon

Agarite ma fille.

Agarite

Écoutez il m'appelle ! Adieu c'est trop causer.

Celidor

Adieu doncque cruelle Ha ! Qu'il est malaisé de la solliciter En passant par ici je ne puis m'arrêter Qu'aussitôt d'elle et moi son père ne soupçonne ; Ce vieillard ne veut pas qu'elle parle à personne, Et la tient de si près, que même de chez lui Il voit ce qu'elle fait en la maison d'autrui. Allons trouver le Roi, mais feignons que l'affaire S'est passée autrement afin de lui complaire, Il faut payer les Grands d'espérance et de vent Car de même monnaie ils nous payent souvent.

Scène 3

Medon, Agarite

Medon

Agarite parfois pour être trop civile On fait courir de soi de faux bruits dans la ville ; Que te montrait là-bas le favori du Roi ?

Agarite

Un tableau du printemps.

Medon

Ma fille je te crois. Mais dans mon cabinet j'en ai bien un plus rare, Celui de qui je l'ai l'acheta d' un Barbare.

Agarite

Hé ! Mon père voyons ce tableau précieux.

Medon

Il faut bien contenter ton esprit curieux, Vois comme là dedans toutes choses finissent, Comme les unes font que les autres périssent, Et de quelle façon la nature réduit Aux termes du néant tout ce qu'elle produit. D'abord tu connais bien qu'à l entour de la vigne, Ce laurier est toujours une plante maligne, Que ce jeune olivier un vieux chêne détruit, Et que tous deux mourants ils ne font aucun fruit, L'or l'argent et l'étain dans ce fourneau de pierre Se font comme tu vois une cruelle guerre, Et tu peux bien juger que ce fin diamant Empêche tout à fait la vertu de l'aimant. Ce congre dans la mer dévore une lamproie, Et cet autre poisson est des poulpes la proie. Sur terre nous voyons qu'il n'est point d'animal Qui ne nuise à quelque autre, ou ne lui veuille mal, Ainsi cette perdrix deux ou trois fois remise Sous la main de l'Autour, enfin se trouve prise, L'Aigle dessus les bois va prendre des ramiers Et les cerfs sont dedans déchirés des limiers. O Dieux ! Que vois-je là ? Non loin de ce feuillage Une bergère meurt à la fleur de son âge, C'est un jeune Seigneur qui feignant de chasser Lui vient ôter la vie en la voulant forcer. Agarite prends garde où sa rage le porte Et songe que l'on peut te traiter de la sorte.

Agarite

Las ! Pourvoyez-y donc car c'est la vérité Qu'on attente déjà sur ma pudicité, Le favori du Roi tous les jours m'importune Il voudrait que l'amour gouvernât ma fortune.

Medon

Ha ! Ma fille l'amour est un mauvais enfant Il se plaît à des jeux que l'honneur lui défend, Garde que ce mignon. Mais il est difficile D'empêcher son dessein demeurant dans la ville ; Il faut. Attends un peu que je songe à ceci, Il faut que sur le soir tu t'en ailles d'ici, Et qu'aussitôt après en déplorant ma vie Je vienne dire au Roi que quelqu'un t'a ravie, Qu'en dis-tu mon enfant il n'est pas mal aisé, De sauver ton honneur par un rapt supposé, Je te ferai mener en un lieu de plaisance Éloigné de la Cour et de la médisance, Et je pourrai sous-main te trouver un époux, Dont le Roi quelque jour ne sera point jaloux.

Agarite

On ne saurait trouver une fourbe meilleure.

Medon

Non, mais il faut aussi l'accomplir de bonne heure.

Scène 4

Phénice, Amelise, Le Roi, Celidor, L'Exempt, Medon

Phénice

Quand je pense, Madame, au bonheur qui vous fuit, Il me semble de voir un beau jour qui me luit. Soit que je vous regarde ou que je considère, Le grand bien pour l'État que de vous on espère, Il n'est point de Princesse, en qui sans vanité, On puisse remarquer tant de prospérité. Outre que tout le monde à bon droit vous honore, Tant de nobles partis vous regardent encore, Qu'il ne vous reste plus.

Amelise

Phénice taisez vous, Je sais que vous allez me parler d'un époux, Mais ne me flattez point d'une espérance vaine, Et ne me parlez plus de ce titre de Reine. J'ai bien assez de coeur pour régner quelque jour, Si j'étais créature à donner de l'amour, Encore que le Roi, quelque fois me caresse, Une moindre beauté lui tient lieu de maîtresse, Mais il entre au Conseil, allez-y vitement Tandis je me retire en mon appartement.

Phénice

Je reviendrai bientôt.

Le Roi

Les affaires civiles, Nous tiennent prisonniers dans les plus belles villes, Les Sceptres dont les Rois gouvernent les humains, Sont d'un cèdre pesant qui sue entre leurs mains, Ceux qui sont élevés au faîte d'un Empire, Tiennent à mon avis le timon d'un navire, Dont le fonds est d'ébène et le reste d'un bois, Que l'orage et la foudre enflamment comme poix, Et puis en leur endroit tous les vents sont propices Ils nagent dans les biens et dedans les délices. Erreur de louer tant la fortune des Rois, En mon particulier je me contenterais Si quelqu'un sans toucher à l'intérêt des Princes, Pouvait mettre un bon ordre en toutes mes provinces.

Phénice

Si la tête n'agit, tout les membres du corps, En matière d'État sont de faibles ressorts. Sire, pardonnez-moi, je le dis d'un bon zèle, À peine trouvez-vous un seul homme fidèle, Il est temps désormais de ne croire que vous, Puisque vos conseillers vous trompent quasi tous.

Le Roi

Les Rois sur leurs sujets ne sont pas toujours maîtres, On voit en tous états des méchants et des traîtres ; Si mon conseil n'est bon, pour le moins je n'élis Que des hommes de bien lorsque je l'établis.

Phénice

C'est aussi dans ce choix que les sages vous trompent Car dedans les honneurs les hommes se corrompent. Et tels que de bienfaits vous pensez obliger, Ont de l'intelligence avecque l'étranger.

Celidor

Monsieur quand on a su de semblables cabales, On a toujours puni ces âmes déloyales. Quiconque sert les Rois, et ne vit comme il faut, Est mené tôt ou tard dessus un échafaud.

Phénice

Oui, quand les Magistrats ne se laissent corrompre.

Le Roi

Que me veut cet exempt qui nous vient interrompre ?

L'Exempt

Sire, un pauvre vieillard, et fort inquiété, Désire de parler à votre Majesté.

Le Roi

Et bien faites le entrer, ma clémence m'oblige D'avoir pitié de ceux que la Fortune afflige.

Celidor

C'est le père, écoutez à l'oreille.

Le Roi

Tant mieux.

Medon

Sire, si ce discours ne vous est ennuyeux, Je demande justice, et me plains d'une injure, Qui trouble en mes vieux ans le cours de la Nature. On a ravi ma fille (Hélas ! en ce penser Mille traits de douleur me viennent traverser.)

Le Roi

Console-toi, Bonhomme, en des crimes semblables, Il se faut informer des personnes coupables. Sachons les ravisseurs, afin de les punir Et voyons quel chemin ils auront pu tenir. Celidor, c'est de toi que j'attends la vengeance, Te chargeant tout exprès de cette diligence.

Celidor

Quiconque soit l'auteur de cette lâcheté Je réponds de sa tête à votre majesté.

Acte II

Scène 1

Agarite, Lyzene, Policaste

Agarite

Je pense qu'autrefois en cette solitude, Quelque esprit amoureux s'occupait à l'étude, Et je crois que celui qui fit bâtir ce lieu, Faisait ici des vers à la gloire d'un Dieu. Pour le moins j'ai trouvé sur de vieilles armoires, Ce recueil où l'Amour a rangé ces mémoires. Il semble que l'auteur ne les fit imprimer Que pour me faire voir comme je dois aimer. Dans ce livre tout plein d'agréables mélanges, La flatterie enseigne à donner des louanges. On apprend à parler avec des compliments Capables de tromper les meilleurs jugements. Il est un peu mêlé de Sonnets Satyriques : Mais c'est pour condamner ces amants frénétiques, Qui ne veulent jamais recevoir d'autre loi, Encore qu'on rejette et qu'on blâme leur foi. Tel est en mon endroit cet obstiné Lyzene, Dont l'Amour s'est rendu coupable de ma haine, Tant il est déplaisant, et tant j'aime celui Que je dois par dessein obliger aujourd'hui. J'ai choisi dans ces Vers une sorte de style, Où Lyzene verra sa recherche inutile : En un même feuillet j'ai trouvé ce qu'il est, Et combien en son lieu Policaste me plaît : Mais les voici tous deux à propos.

Lyzene

C'est merveilles De voir une Beauté qui n'a point de pareille.

Agarite

Vous pouvez bien aussi vous tromper en ce point.

Policaste

Ha ! nous sommes d'accord, que vous n'en avez point.

Agarite

Peu s'en faut que tous deux je ne vous désavoue.

Policaste

Si vous ne voulez pas que personne vous loue, Je ne sais comme il faut vous faire un compliment.

Agarite

Lisez où j'en étais, et vous saurez comment.

Policaste

Sonnet, d'un gentilhomme aimé de sa maîtresse.

Lyzene

Celui-là méritait d'être mis sur la Presse, Achève Policaste, il semble que l'auteur Eut dessein là dedans de parler du Lecteur.

Policaste

Celle que je chéris ne rougit point de honte, Quand je prends sur sa bouche un amoureux baiser, Et si quelque rougeur sur sa face lui monte Elle provient d'un feu que je sais attiser. Souvent entre ses bras, il faut que je lui conte, D'où peut naître ce feu qui nous vient embraser, Et quand c'est tout de bon que l'Amour nous surmonte, Cette flamme s'accroît au lieu de s'apaiser. Alors pour adoucir mes amoureuses peines Et rafraîchir le sang qui me bout dans les veines, Elle me fait presser la neige de son sein. Mais en cette action elle a beau me complaire, La nature a formé ses tétons à dessein Qu'il en sorte du lait, et non pas de l'eau claire.

Lyzene

Je meure, ce Sonnet en sa pointe me plaît,

Policaste

L'eau m'en vient à la bouche, avec ce goût de lait.

Lyzene

De grâce, permettez que j'en trouve un semblable.

Agarite

Tournez donc le feuillet, sans chercher à la Table.

Lyzene

Je suis d'un beau sujet épris si follement, Que je prends à faveur le dédain et la haine, Celle que je poursuis me hait mortellement Et si je n'oserai l'appeler inhumaine. Je fais ce que je puis pour son contentement, Elle ce qu'elle peut pour rengréger ma peine, Et si je la veux voir une heure seulement, Elle ne me veut voir de toute la semaine. Jamais je n'en aurai le plaisir que j'attends : Un autre jouira du bien que je prétends, Car alors qu'elle voit mon âme a la torture, Elle irrite mon mal au lieu de le guérir, Et dit en se moquant des tourments que j'endure, Qu'elle m'aimerait bien, si j'en pouvais mourir. Cela s'adresse à moi, je trouve en cette page Pour sortir de chez vous un honnête passage. Adieu la belle Adieu : vous avez de l'esprit De me donner ainsi mon congé par écrit.

Agarite

Policaste va voir, je ne crois pas qu'il sorte, Il nous peut écouter sur le seuil de la porte.

Policaste

Il est déjà bien loin[.]

Agarite

Laisse le donc courir, Ce n'est pas avec lui que je veux discourir.

Policaste

Je crains que de colère il découvre la vie Que nous faisons tous deux[.]

Agarite

Il crèvera d'envie Plutôt que d'en parler : car un sot amoureux Espère tôt ou tard de se voir bien heureux Et ne s'offense point quelque mal qu'on lui fasse.

Policaste

Je serais bien fâché si j'étais à sa place.

Agarite

Je n'ai garde, mon coeur de te désobliger,

Policaste

Ce serait le moyen de me bien affliger.

Agarite

Que jamais ce penser n'interrompe notre aise,

Policaste

Pour n'y penser jamais, permets que je te baise.

Agarite

Pourvu qu'en tout honneur.

Policaste

Je ne demande rien. Autre chose, d'honneur, je ne veux que le tien.

Agarite

Tu t'émancipes trop de parler de la sorte.

Policaste

Ha ! que tu connais mal l'amour que je te porte.

Agarite

Après un doux baiser ne demande rien plus, Je hay plus que la mort ces plaisirs dissolus.

Policaste

Je ne veux point passer ou le sein ou la bouche. Mignarde ne crains point qu'autre part je te touche.

Agarite

C'est trop recommencer : ha ! Je me fâcherai.

Policaste

Je n'en veux plus qu'un autre, et puis je m'en irai.

Agarite

Dépêchez-vous : je crains que Lyzene revienne.

Policaste

Adieu, je prends ton livre, afin qu'il t'en souvienne.

Agarite

Agréable maison mon honneur est chez toi, Beaucoup plus sûrement qu'à la ville où j'étais. Il est vrai qu'en ce lieu je suis comme captive, Mais l'Amour encourage une fille craintive ; Et ce qui me console en ma captivité, Est de voir Policaste en toute liberté : Son entretien me plaît en ce lieu solitaire, Plus que tous les honneurs qu'un Roi me pouvait faire. Et certes désormais l'amour qu'il a pour moi Me fait haïr la Cour autant que je l'aimais.

Scène 2

Lyzene, Corintie, Celidor

Lyzene

Malgré ses cruautés je lui serai fidèle, Ma soeur ne parle point de son père, ni d'elle, Peut-être qu'à la fin.

Corintie

Elle se résoudra De prendre le parti que son père voudra, Medon depuis longtemps connaît notre famille.

Lyzene

En tout cas je m'en vais lui demander sa fille : Adieu, si je l'épouse on te viendra quérir.

Corintie

Je ne sais quoi, me dit qu'on le fera mourir, Mais je n'oserais pas lui conter ce présage : Et d'ailleurs pour le croire, il n'est pas assez sage : Dieu veuille qu'aucun mal ne lui puisse arriver. Cependant Celidor me doit venir trouver, Et pourvu qu'à chasser il ne s'arrête guère, Nous saurons ménager l'absence de mon frère. Courage, le voici, j'entends un Cor d'argent, Son Veneur ce matin est assez diligent, Afin qu'aucun des siens ne le puisse distraire, Je m'en vais lui montrer le signal ordinaire. Quand je mets un bouquet sur ma fenêtre, alors Il est bien assuré que mon frère est dehors. Ô qu'heureuse me fut sa première visite ! Il me trouva naguère en cherchant Agarite, Et je lui plus si fort qu'à la faveur des bois, Il est venu depuis me revoir plusieurs fois.

Celidor

Beaux yeux qui m'arrêtez le matin quand je passe, Et me faites quitter le plaisir de la chasse, C'est ici que de vous je reçois le bon jour, Et non pas du Soleil qui luit sur cette Tour.

Corintie

Si comme le Soleil je réglais les journées, Celles-ci croyez-moi dureraient des années.

Celidor

Celle par qui je compte et les jours et les nuits, Peut bien croître ma joie, et finir mes ennuis.

Corintie

Ne vous en moquez pas une personne absente Pourra rendre votre âme et la mienne contente.

Celidor

Hé Dieu ! Serait-ce bien votre Frère ?

Corintie

C'est lui.

Celidor

Mais quoi ! ne doit-il pas retourner d'aujourd'hui ?

Corintie

Possible de huit jours.

Celidor

Ô favorable absence ! Donne nous désormais un peu plus de licence.

Corintie

Il faut croire qu'un Dieu nous procure ce bien, Pour unir à ce coup votre coeur et le mien. Vous savez que mon âme est unie à la vôtre, Il n'est point d'amitié qui ressemble la nôtre.

Corintie

En ce parfait amour une difficulté M'empêche de goûter notre félicité.

Celidor

Quelle difficulté vous empêche de rire ?

Corintie

Je n'ose découvrir ce que mon coeur désire.

Celidor

Me taire tel secret, c'est me faire un affront.

Corintie

Il se fait voir assez lisez-le sur mon front.

Celidor

Vraiment, puisque l'Amour se lit en votre face Comme une vive flamme en une belle Glace, Je vais parler si haut de vos rares beautés Que je vous ravirai si vous les écoutez. Cette gorge d'appas, et de grâces pourvues, Est le plus bel objet qui contente ma vue. Voire, si la beauté s'appelle proprement Une chose que l'oeil connaît parfaitement, Il faut avec les yeux m'ôter la connaissance, Ou croire que de vous mon amour prend naissance. Au reste, qui ne voit que vos yeux ravissants Pour attirer les coeurs ont des charmes puissants ? Ils jettent dans les miens de petites bluettes, Et des langues de feu qui ne parlent muettes : Les astres prennent tous leur clarté de la leur : C'est d'eux que le Ciel emprunte sa couleur. Mais nul à mon avis ne doit trouver étrange Qu'ils soient de bleu céleste au visage d'un Ange.

Corintie

Que vous êtes flatteur !

Celidor

Voila trop m'offenser

Corintie

De parler autrement que vous n'osez penser.

Celidor

Ha ! vous le payerez,

Corintie

Tout beau je vous supplie.

Celidor

Il faut,

Corintie

Arrêtez-vous : Hé Dieu ! quelle folie.

Celidor

Quand l'âme par les yeux exprime ses désirs Pourquoi priver le corps de ses menus plaisirs ?

Corintie

Ha ! Que vous êtes fin.

Celidor

Quelle grande finesse Trouvez[-vous] en l'humeur d'une simple jeunesse ?

Corintie

Vous tâchez de venir,

Celidor

Achevez sur un point.

Corintie

Où sans doute (Beau-fils) vous n'arriverez point.

Celidor

Possible qu'au jardin dessous un beau feuillage, Vous laisserez la fleur de votre Pucelage.

Corintie

Ha ! vous ferez beaucoup d'obtenir un baiser.

Celidor

Allons, je ne suis plus en humeur de causer.

Scène 3

Policaste, Agarite, Le Cocher de Medon

Policaste

Celui qui n'aime pas n'est pas digne de vivre, J'ai marqué ce beau trait feuilletant votre Livre.

Agarite

Où l'avez-vous laissé ?

Policaste

Dedans mon cabinet.

Agarite

Vous ne lirez donc point maintenant de sonnet.

Policaste

Non, mais je pourrai lire en plus beaux caractères Les merveilles d'amour et ses divins mystères. Où saurais-je mieux voir sa puissance qu'en vous ? Elle y paraît écrite en un style si doux, Qu'il n'est Esprit humain qui me la puisse apprendre Comme un si beau sujet me la peut faire entendre.

Agarite

Tout-beau vous me feriez entrer en vanité Reprenez le discours que vous avez quitté.

Policaste

Je disais que ceux-là sont indignes de vivre Qui censurent l'amour, ou ne l'osent pas suivre ; Si je suis amoureux, ne vous en étonnez, Ce n'est que pour aimer que nous sommes tous nez, Et je crois que les Dieux seraient ce que nous sommes, Si l'on aimait au Ciel à la façon des hommes.

Agarite

Vous voulez donc conclure, afin de me charmer, Qu'il n'est point de plaisir

Policaste

Plus grand que de s'aimer. C'est le souverain bien des personnes bien nées.

Agarite

Passons donc en aimant nos meilleures années.

Policaste

Vivons, vivons contents, mais que mal à propos Celui-ci vient troubler notre amoureux repos.

Agarite

Ha ! c'est notre cocher : et bien quelle nouvelle A la ville ?

Policaste

Il me faut retirer d'auprès d'elle.

Le Cocher de Medon

Monsieur m'a commandé de vous venir quérir, Et depuis mes chevaux n'ont cessé de courir : Il vous écrit ce mot.

Agarite

Montre que je le voie. Ô le mauvais conseil que mon père m'envoie ! Cocher, fais tout le moins repaître tes chevaux. Dieux, toujours les amants auront-ils des Rivaux ?

Policaste

Entendez-vous parler de Lyzene ?

Agarite

Mon père Me le fait épouser, cela me désespère.

Policaste

L'apparence qu'absente on vous puisse obliger ? Un père ne le peut, mais il y faut songer.

Agarite

Si je n'ai qu'un lourdaud, le moyen que je l'aime. Lyzene, couvert d'or sera toujours lui-même : Il sera toujours tel que je l'ai reconnu, Ha ! j'aime mieux avoir Policaste tout nu.

Policaste

Écoutez le conseil que l'amour me suggère J'ai trouvé le moyen de tromper votre père : Mais il faut que ce soit bien avant dans la nuit, Et lorsqu'ès grands chemins on n'entend plus de bruit : En sortant de la ville on voit sur la rivière Un clocher ruineux dedans un cimetière, C'est le lieu plus commode où peut s'exécuter Le glorieux dessein que je viens d'inventer.

Agarite

Toujours vous inventez quelque ruse gentille.

Policaste

Vous savez comme on danse aux noces d'une fille. Le soir étant venu qu'espère mon rival, Il vous faut esquiver de la Presse du bal. Quand vous serez venue à la rive du fleuve, Où dans le même temps il faut que je me trouve, Vous lairrez vos habits, où durant les chaleurs Ceux qui se vont baigner se dépouillent des leurs. Le monde qui verra cet indice funeste, Pourra s'imaginer facilement le reste, Et croira que d'ennui, de rage et désespoir, Vous vîntes vous noyer à quelque heure du soir. Tandis à la faveur de l'ombre et des étoiles, Je vous aurai conduit à rames et à voiles, Jusques dans une place, où mon père autrefois, A souffert des assauts, et des sièges de Rois, Là nous pourrons tous deux finir nos destinées, Ou du moins nous aimer durant longues années.

Agarite

Je trouve aucunement ce dessein hasardeux Toutefois l'entreprise est heureuse à tous deux. Mon coeur assurez-vous que l'affaire est conclue, Adieu, c'est assez dit, m'y voilà résolue.

Scène 4

Le Roi, Celidor

Le Roi

Je ne m'étonne pas si tes gens n'ont rien fait Et si tu n'as pas mis ta promesse en effet, Tu n'avais pas moyen de trouver cette Belle, Puisque son Ravisseur est en ville avec elle. Or bien que ta poursuite ait fort mal réussi, Tu peux savoir le bruit qu'on en fait courir ici : On dit que le Seigneur qui la tenait naguère, Afin de l'épouser est venu vers le père, Et que du rapt commis lui demandant pardon, Il a fléchi le coeur du bonhomme Medon Tellement que bientôt la noce se doit faire, Pour couvrir ce forfait d'un amour volontaire.

Celidor

En ce rapt vous avez le plus grand intérêt C'est un crime public, Sire, je suis tout prêt D'exterminer l'auteur d'une faute si grande.

Le Roi

Celidor, c'est aussi ce que je te commande, Quand tu verras le soir de la noce approcher, Une heure auparavant qu'on s'en aille coucher, Il le faut.

Celidor

C'est tout dire.

Le Roi

Et ravir l'épousée.

Celidor

Sire je vois déjà l'affaire bien aisée.

Le Roi

Écoute, si tu fais ce coup là dextrement, Juge que peut un Roi qui t'aime uniquement.

Celidor

Pourvu que ses faveurs soient un peu de durée, Je verrai pour longtemps ma fortune assurée. Tandis qu'un Gentilhomme a l'oreille d'un Roi, A tous ses courtisans il impose la loi, Mais au premier revers de la moindre disgrâce Chacun la lui veut faire et se mettre en sa place, De sorte qu'à la Cour, dès la première fois, Il se faut bien servir de la bonté des Rois.

Acte III

Scène 1

Medon, Lyzene, Agarite, Lizene, Corintie

Medon

Le sacré mariage unit l'homme et la femme, D'un noeud comme celui qui joint le corps et l'âme, Et l'anneau conjugal qui les serre est si fort Que leur chaste amitié dure jusqu'à la mort. Ainsi de temps en temps le monde multiplie Et la loi de nature est toujours accomplie, Par elle on voit toujours les pères rajeunir, Et l'on ne voit jamais les familles finir, Mais il vaut mieux entrer dans quelque monastère, Et mourir tous les jours dans une vie austère Que d'être mal ensemble et de s'injurier, Pour avoir un sujet de se démarier. Depuis que la discorde entre dans un ménage, On y passe à regret le reste de son âge, Et le contentement qu'on y devrait avoir Se change en une horreur que l'on a de se voir. Agarite je crois que vous êtes bien aise, Que Lyzene aujourd'hui vous caresse et vous baise. Mais il lui faut montrer un visage gaillard, Prenez exemple à moi qui ne suis qu'un vieillard, De l'aise que j'en ai, j'ai quitté la calotte, Et bientôt pour danser je vais prendre la botte, Afin de témoigner aux hommes de mon temps Que je retourne encore à l'âge de vingt ans.

Lyzene

Est ce que vous craignez quelque trait de malice, Quand nous serons tous deux en l'amoureuse lice ? Il n'en faut pas rougir, et cet oeil rigoureux Ne se doit offenser d'un langage amoureux.

Agarite

Excusez mon humeur, je suis ainsi nourrie.

Lyzene

Je vous adoucirai.

Agarite

Laissez moi je vous prie.

Medon

Volontiers qu'elle songe aux prises qu'à ce soir Vous aurez avec elle et vous le pouvez voir.

Lyzene

Est-il vrai.

Agarite

Je ne sais.

Medon

Tu ne l'oses pas dire.

Lizene

Elle a bien de la peine à s'empêcher de rire.

Agarite

Je n'en ai point d'envie, au moins avecque vous.

Lizene

C'est que vous me craignez en qualité d'époux, Mais ne vous arrêtez sur de telles pensées, Vos appréhensions seront bientôt passées.

Corintie

Causeur promettez moins et la payez comptant. Faites-en davantage et n'en dites pas tant.

Medon

Ces rencontres gaillards abrègent les journées Et pourraient de beaucoup prolonger mes années. Sus allons de bon coeur recevoir nos amis, Et leur donnons le bal que je leur ai promis.

Scène 2

Policaste, Agarite

Policaste

Nymphes ne trouvés point ce changement étrange, Ce n'est qu'en vêtements que j'affecte le change, Et puis je suis de ceux que vous favorisez, Vos amoureux Bergers sont ainsi déguisés, Et je crois que ceux-là ne savent pas leur monde, Qui ne font le métier que je fais dessus l'onde, Ici vos claires eaux me servent de miroir Pour plaire à vos beautés que je suis venu voir, Mais quoi sans y penser je caresse des Fées Couvertes de roseaux et de saules coiffées, Nymphes je m'en dédis je ne vous puis flatter, Agarite croirait que je la veux quitter, Elle en serait jalouse, et dirait à part elle, Que je serais épris d'une flamme nouvelle, Ou du moins que le feu qui me brûle en aimant Se pourrait amortir dedans votre élément, J'aime mieux vous laisser que de la mettre en peine, Tandis courez toujours afin que je l'emmène, Ou plutôt retenez pour un temps mon bateau, Je m'en vais la trouver sur la rive de l'eau, Dieux ! qu'il fait déjà noir, la campagne déserte En un crêpe de deuil change sa robe verte : Il fait clair dessus l'eau, mais ce petit faux jour Ne me peut enseigner les chemins d'alentour. Je rencontre à tâtons des murailles de brique, C'est je pense la tour de ce clocher antique, Où j'étais obligé de me rendre à ce soir ; Voici les monuments où je me dois asseoir. Tombeaux, où les défunts sont pourris de vermine, Sépulcres démolis que la rivière mine, Reliques du vieux Temps où les flots courroucez Déterrent quelquefois les pauvres trépassés. Piliers d'antiquités, vieilles poutres, masures : Je vous remarquerai dedans mes aventures, Et sur vos fondements j'élèverai des Tours, Que l'on verra durer autant que mes amours, Dans l'horreur de la nuit je vous rendrai célèbres Et vous ferai paraître au milieu des ténèbres : Vos pierres parleront de ma fidélité, Je les ferai connaître à la postérité. Et bien que leur hauteur ne surpasse les arbres, Elles dureront plus que les Palais de marbres, Mais qu'Agarite est longue à me venir trouver Elle est cause qu'ici je m'amuse à rêver. Ô Ciel ! Si les flambeaux ne percent le nuage Qui s'étend sur la terre et te couvre d'ombrage, Le moyen qu'elle vienne en ces lieux écartés ? Toutefois si tes feux nous montraient leurs clartés Quelqu'un la pourrait voir en passant dans les rues. Donc ô flambeaux des Cieux ne dissipez les nues, Ne chassez de la nuit que les spectres hideux, Qui peuvent à présent nous effrayer tous deux. Sorciers, allez bien loin allumer vos bougies, Et courez autre part faire voir vos magies. Vous fantômes errants qui n'avez point de corps, N'en prenez point ici dans les bières des morts. Et toi Dieu du repos et des songes nocturnes, Afin de m'assoupir en ces lieux taciturnes, Sur mes yeux languissants fais glisser le sommeil, Et puis en t'en allant fais venir mon Soleil. Las ! pour ce que la nuit est mère du silence, Il semble qu'en parlant je lui fais violence, Ou que je veux forcer cette fille de l'air, Que les murs seulement peuvent faire parler. Et bien, c'est pour le mieux que je vois toute chose Se taire en ce quartier, afin que je repose. Agarite en ce lieu je vais penser à toi. Encore que déjà tu me manques de foi. Je vois que tes serments se tournent en mensonge : Mais je m'efforcerai de te baiser en songe. Et si de ce tombeau je ne me lève pas, Dis qu'au lieu du sommeil j'ai trouvé le trépas.

Agarite

On n'entend plus de bruit dans les places publiques, Tous les gens de métiers ont fermé leurs boutiques. Le Guet ne marche plus chacun est en repos. Pouvais-je de chez nous sortir plus à propos ? Non certes : mais pourtant une chose m'attriste, À trouver les chemins ma Fortune consiste, Et le Ciel est si plein de brouillards, que la nuit En me favorisant de son ombre me nuit. O Dieux ! que la campagne est pleine de ténèbres ! Que d'images affreux, et de songes funèbres ! J'ai peur à chaque pas de l'ombre qui me suit, Et je crains en parlant de faire trop de bruit : Si je ferme les yeux, mon âme est offensée, De celle d'un défunt qui m'entre en la pensée. Amour, vas-tu la nuit sans prendre ton flambeau ? Vois-tu pas que la peur me va mettre au tombeau ? Je te prie aide moi d'un rayon de lumière. A ce coup je connais qu'il entend ma prière : Ces petits feux ardents qui font un peu de jour, Ne peuvent être nés que du flambeau d'amour : On dit que ces feux-là mènent vers les rivières, Quand pour se faire suivre ils charment nos paupières. Mais je le saurai bien, je m'en vais l'éprouver Sur la rive du fleuve, où je dois arriver. Toutefois en suivant ces bluettes errantes, Si je me laissais choir dans les ondes courantes, Qui pourrait dedans l'eau me venir secourir ? Ma flamme serait lors en danger de mourir, Et l'on verrait ici tous les jours Polycaste, Qui me reprocherait d'être morte si chaste. Ne suivre point aussi le chemin où je suis, Ce n'est pas m'éloigner de la mort que je fuis : Puis que celui que j'aime est sur le bord des ondes, Où me veulent mener ces flammes vagabondes, Sans doute si je veux me rendre sur le port, Je trouverai ma vie où je crains tant la mort. Ha ! C'est trop consulter une affaire pressée, La crainte que j'avais est à demi passée. Mais j'entends sous mes pieds des os s'entrechoquer. La mort en cet endroit me veut-elle attaquer ? Je ne m'étonne point de son images blême, Par les flèches d'amour elle meurt elle-même. Cependant, quand j'y pense il semble que j'ai peur ? Hélas ! c'est de trouver Policaste trompeur. Qu'est-ce à dire ? Vraiment pourvu que je le trouve ; De sa fidélité je ne veux autre preuve. La Mort et le sommeil n'ont qu'un lit pour tous deux, Auprès de quelque tombe il repose avec eux. Il le faut appeler. Dieux ! Tout nous favorise Et tous les éléments consultent de ma prise. J'entends pour mon sujet les vents se quereller A qui repoussera les injures de l'air. Le Ciel en ma faveur est couvert d'un grand voile, Il ne voit que d'un oeil, je ne vois qu'une étoile. Les flots disent entre eux qu'ils me veulent servir, Et la terre consent qu'ils me viennent ravir. Paresseux es-tu sourd es-tu mort sur la rive Si tu l'es, c'en est fait, il faut que je te suive. Néanmoins un baiser te peut ressusciter.

Policaste

La rivière s'arrête afin de l'écouter. C'est elle mais je veux la tenir en haleine Le plaisir est plus grand avec un peu de peine.

Agarite

Policaste, réponds tu n'es point endormi. Ou pour le moins sans moi tu ne l'es qu'à demi[.]

Policaste

Ingrate, déloyale, et cruelle maîtresse.

Agarite

He ! Mauvais à la fin j'ai tenu ma promesse.

Policaste

Tu ne viens qu'en esprit et pour me faire peur.

Agarite

Je réduirai bientôt cette crainte en vapeur.

Policaste

Tu visites les morts pour en croître le nombre.

Agarite

Rêveur, assurément, tu me prends pour une Ombre : Mais je vais te heurter au rencontre si fort, Que tu diras.

Policaste

Hé Dieu ! Je croyais être mort.

Agarite

Au moins jusques ici tu ne m'as pas connue.

Policaste

C'est que je n'ai pas cru que tu fusses venue.

Agarite

Et moi, bien que le jour ne soit pas arrivé, J'ai connu Policaste et si je l'ai trouvé.

Policaste

Il nous reste mon coeur de prévenir l'Aurore Nous sommes assurés qu'elle sommeille encore.

Agarite

J'entends comme tu sais lui donner mes habits, Et ne me veux laisser ni perles ni rubis.

Policaste

Que le jour sera beau si l'Aurore se pare Des habits somptueux d'une beauté si rare. Mais laisse là ta coiffe et ton masque ennuyeux, Cette nuit le serin ne fait point mal aux yeux.

Agarite

Puisque tu me préviens en ce louable office, Aide à me dévêtir, mais ne songe malice.

Policaste

Mon âme le moyen de t'aider à tâtons ? La main en ce devoir est si près des tétons, Qu'on ne peut.

Agarite

Laisse moi.

Policaste

Pourquoi te laisserai-je ? Miracle ! J'ai trouvé sur deux pommes de neige Deux petits glands de feu.

Agarite

Sois sage.

Policaste

En cet endroit. Comme peux-tu sentir plus de chaud que de froid ?

Agarite

Mon Dieu ! Que faisons nous si long temps sur la rive, J'appréhende le jour.

Policaste

Ne crains point qu'il arrive.

Agarite

Les eaux ne coulent pas si vite que le temps.

Policaste

Tu verras à la fin que nous serons contents.

Agarite

Dépêchons.

Policaste

As-tu fait.

Agarite

Allons me voila prête.

Policaste

Afin que le serin ne te nuise à la tête, Entre dans la cabane et laisse-moi ramer.

Agarite

Au moins que ce bateau n'aille point dans la mer.

Policaste

Peureuse nous n'irons que dans la place forte, Où le vent est d'accord que ce fleuve nous porte.

Agarite

J'ai peur que cet accord ne tienne.

Policaste

Pour le moins En le voulant passer ils ont pris deux témoins.

Agarite

Je meure... la rivière est bonne larronnesse.

Policaste

Comment.

Agarite

Pour me ravir elle use de finesse, Je n'entends plus le bruit de son flux et reflux.

Policaste

Ayant ce qu'elle veut elle n'en parle plus.

Scène 3

Medon, Lizene, Corintie

En cette scène est représenté le Ballet des Quatre-vents, lequel est dansé pour faire tuer Lyzene le soir de ses noces par un stratagème inventé par Celidor.

Medon

Il faut voir ce ballet.

Lizene

Je commence d'entendre Le son des instruments.

Medon

Prenons place mon Gendre.

Corintie

Les voici j'entrevois la clarté d'un flambeau.

Lizene

Chacun dit que la Cour n'a rien vu de si beau.

Medon

À propos il faudrait appeler l'épousée.

Lizene

La mauvaise me fuit de peur d'être baisée.

Corintie

Les Dames maintenant parlaient de la coucher.

Medon

Possible que pour rire elles la font cacher.

Corintie

Prenez garde Monsieur ils sont tous à la porte.

Medon

N'ont-ils point de cartel.

Lizene

Le voici qu'on l'apporte.

Corintie

Mon frère je les vois.

Medon

Lyzene je ne puis En faire la lecture à la place où je suis.

Lizene

Donnez-moi.

Medon

Quel plaisir en auraient les poètes Si pour lire des vers je prenais mes lunettes.

AUX DAMES.

Lizene

Des quatre coins de l'Univers, Où chacun de nous quatre a choisi sa demeure, D'habits tous différents et de plumes couverts, Nous sommes venus dans une heure. Par notre souffle seulement Nous éprouvons en quoi notre force consiste, Remuant toute chose aussi facilement Que le moulin qui nous résiste. En cette province arrivant, Nous montrons que c'est nous qui possédons les dames, Car puisque leurs esprits se tournent à tous Vents, Nous pouvons tout dessus leurs âmes. Pour nous garantir du trépas Que nous pourraient causer leurs oeillades mortelles, Nous n'allons que la nuit et pour ne les voir pas Nous tuons toutes les chandelles. Les pistolets que nous avons Représentent l'éclair, la foudre et le tonnerre Et nos vases pleins d'eau montrent que nous pouvons Faire pleuvoir dessus la terre. Beaux sujets paraissez hardiment, Les Vents que vous voyez n'enrhument point les Dames, Ils les couvrent fort bien et soufflent seulement Dans leur sein amoureux des soupirs et des flammes. Ce sont les Quatre-vents que nous verrons danser,

Ici se danse le Ballet

Celidor masqué représentant l'un des Quatre-vents, le ballet fini dit les vers suivants.

Medon

C'est assez taisons-nous, car ils vont commencer. Amis le coup est fait, avant qu'il ressuscite Un autre jouira des amours d'Agarite. Cependant sauvons-nous puisqu'on ne peut trouver La belle qu'à ce soir je voulais enlever.

Medon

Ce ballet sur la fin me déplaît de ses feintes, Quelqu'un rallumez nous les chandelles éteintes, Ô Dieux ! ce n'est pas feinte.

Corintie

Ô Ciel ! Tout est perdu, Mon frère auprès de nous est tout raide étendu.

Medon

Ô scandaleuse danse !

Corintie

Ô noce infortunée !

Medon

Ô malheureuse nuit !

Corintie

Ô funeste journée !

Medon

Hélas ! Je vais savoir.

Corintie

Ha ! Je meurs de douleur.

Medon

Ce que l'on aura fait de ma fille.

Corintie

Ô malheur ! Ou plutôt perfidie horrible à la mémoire ! Exécrable homicide et difficile à croire, Mon frère ai-je perdu ce nom plein de douceur ? Ne saurais-je pour tout m'appeler votre soeur ? Mon frère encore un mot, un soupir, une oeillade. Hé Dieu ! Peut-on mourir que l'on ne soit malade, Ô Cieux ! L'horrible coup ! C'en est fait il est mort, Ô coup de trahison ! Que tu me fais de tort.

Medon

Bons Dieux ! Que ferons nous ma fille est enlevée, Las ! J'ai cherché partout et ne l'ai point trouvée.

Corintie

Amis emportés nous dans un même cercueil, Venez m'aider.

Medon

Allons nous revêtir de deuil.

Acte IV

Scène 1

Premier Pêcheur, Second Pêcheur

Premier Pêcheur

Tant que dessus les eaux nous voyons la bonace, Les poissons clairvoyants n'entrent point dans ma nasse, Mais après que les vents ont troublé nos marais, Et que l'égout du Ciel inondant nos guérets, A coulé dans ce fleuve une épaisse lessive C'est alors qu'il est bon de pêcher à la rive. H[i]er soir il fit un temps qui coucha nos moissons. Il aura dans l'eau trouble étourdi les poissons. Prenons chacun un croc qui nous serve de sonde, Pour trouver mon panier, jusques au fond de l'onde.

Second Pêcheur

Faisons tout bellement pour le tirer dehors, L'adresse fait autant que la force du corps.

Premier Pêcheur

Sens-tu dans le profond notre nasse ?

Second Pêcheur

Courage ! Nous allons voir bientôt des Anguilles en cage. O la belle ! Compère apprêtez notre seau.

Premier Pêcheur

Donne-moi ce poisson qui se bat hors de l'eau. Il est froid comme glace, et luisant comme verre.

Second Pêcheur

Prenez garde, il échappe à celui qui le serre.

Premier Pêcheur

Méchante, je m'en vais te percer le gosier Et passer à travers une branche d'osier.

Second Pêcheur

L'autre jour en raillant, je disais qu'une anguille Passerait aisément par le trou d'une aiguille, Et ma femme disait qu'elle n'en croirait rien.

Premier Pêcheur

Pauvre sot, tu devais la passer dans le sien.

Second Pêcheur

Je vous prie allons boire, et changeons de langage.

Premier Pêcheur

Je le veux, allons voir l'hôtesse du village. Tu mangeras ta part de la pêche[.]

Second Pêcheur

Vraiment Je l'entends bien ainsi mon Parrain, autrement,

Premier Pêcheur

Garçon, voici de quoi s'étonner[.]

Second Pêcheur

Au contraire Il se faut réjouir d'une si bonne affaire.

Premier Pêcheur

Ces habits que tu vois si riches et si beaux, Me font appréhender sur la rive des eaux Quelque Dame imbécile ou d'amour transportée Pour finir ses ennuis dans les flots s'est jetée.

Second Pêcheur

Et quoi ! Laisserons-nous ces vêtements tous neufs ? Ils nous vaudront l'argent de vingt paires de boeufs, Prenons les.

Premier Pêcheur

Si tu veux que l'on te mène pendre.

Second Pêcheur

Ho ! Ho ! que dites vous je ne veux pas les prendre.

Premier Pêcheur

Sais-tu que nous ferons, retourne à la maison.

Second Pêcheur

Il vaut mieux s'y tenir que d'aller en prison.

Premier Pêcheur

Cependant.

Second Pêcheur

N'ayez peur que l'on m'en divertisse.

Premier Pêcheur

Je m'en vais de ce cas avertir la justice.

Scène 2

Le Roi, Celidor, Medon, Phénice, Pêcheur

Le Roi

Un désir violent me presse de la voir, Où crois-tu qu'elle soit ?

Celidor

On ne le peut savoir.

Le Roi

Je l'aurai morte ou vive, ou ma juste colère Dans le fonds d'un cachot fera mourir son père. Qu'on le fasse venir se voyant mal traité, Il saura bien trouver cette jeune beauté.

Celidor

Sire, si je savais ce qu'elle est devenue.

Le Roi

Ta bonne volonté ne m'est que trop connue, Il faut que ce vieillard qui la fit esquiver En quel lieu qu'elle soit me la fasse trouver. Écoutons ces raisons, le voici. Misérable. Est-il vrai que tu sois de deux meurtres coupable ? Pour celui de ton gendre il n'en faut plus douter Sur un autre plus grand je te veux écouter, Qu'as-tu fait de ta fille ?

Medon

Ô noire calomnie !

Le Roi

On n'est pas déchargé des crimes que l'on nie : Confesse qu'elle est morte ou me la fais venir, Autrement ton bon droit ne se peut soutenir.

Medon

Ô Cieux ! De quel forfait l'innocence est chargée.

Le Roi

Barbare je connais que tu l'as égorgée, N'osant venir au point qui te presse le plus Tu nous veux abuser de propos superflus.

Medon

Sire, pour me purger d'une telle imposture Il ne faudrait qu'ouïr la voix de la nature. On a ravi ma fille et fait un assassin Mais je n'ai point trempé dans ce mauvais dessein.

Le Roi

C'est trop dissimuler, qu'on le mène au supplice, Toutefois attendez, que j'écoute Phénice, C'est peut être un témoin qu'il nous amène ici, Afin que sur le tout je sois mieux éclairci.

Phénice

Sire, ce bon pêcheur sur une conjecture Désire vous conter une étrange aventure.

Le Roi

Dépêche, que veux-tu nous dire de nouveau.

Pêcheur

Sire, que j'ai trouvé dessus le bord de l'eau Des vêtements.

Le Roi

Voici de mauvaises nouvelles.

Pêcheur

Tels qu'on en voit porter aux jeunes Damoiselles.

Medon

Las, peut-être ma fille, haïssant son époux Au soir pour se noyer se déroba de nous.

Le Roi

Je suspends ma colère et veux que la justice Examine à son tour de plus près cet indice, Pêcheur viens nous mener au rivage.

Medon

Les Cieux N'influent dessus moi que la haine des Dieux.

Scène 3

Policaste, Agarite

Policaste

Encore qu'en ce lieu tu sois en ma puissance, Je crains de te parler avec trop de licence, J'ai peur de te déplaire, et crois faire un larcin De toucher seulement l'albâtre de ton sein. Je n'ose mesurer cette main à la mienne. Ma bouche n'ose prendre un baiser sur la tienne, Il semble que je sors des bornes du devoir Depuis que je conseille à mes yeux de te voir. Enfin dirais-tu pas en cet amour extrême Que je suis trop discret ou jaloux de moi-même.

Agarite

Si tes déportements ressemblent tes discours Vraiment j'aurai sujet de le dire toujours, Et jamais avec toi je n'aurai de divorce.

Policaste

Mon âme, le moyen que je prenne par force Des faveurs que l'honneur me permet librement.

Agarite

Que tu sais obtenir un baiser finement,

Policaste

Agarite, j'entends demeurer un quart d'heure Sur cette belle gorge.

Agarite

Ha ! Tu veux que je meure, C'est trop en voilà plus que je ne t'ai promis.

Policaste

Dieux ! que ne m'en as-tu davantage permis ? Pourquoi ne passons-nous jusqu'à la jouissance.

Agarite

Amour ne serait plus à l'âge d'innocence.

Policaste

Étant comme je suis à l'âge de raison, Il ne te pourrait faire aucune trahison.

Agarite

Les amants font toujours tant de belles promesses.

Policaste

Je ne suis point de ceux qui changent de maîtresses. Si tu veux en ce point des marques de ma foi, Je ne t'en puis montrer autre part que chez moi. Considère ces Tours dont l'assiette guerrière, Résiste fortement au cours de la rivière, Et de grâce dis moi, si tu vois ce château Se bouger tant soit peu pour la vague de l'eau. Quand les flots raviront cette forte muraille, Tout ainsi qu'ils feraient une loge de paille, Jure que Policaste est un esprit léger, Et dis que pour un[e] autre il t'a voulu changer.

Agarite

Lorsqu'on demandera cette roche perdue, Comme si dans ce fleuve elle s'était fondue, Appelle-moi volage, et sur le bord de l'eau Accuse d'inconstance un débile cerveau.

Policaste

Bien que nous ayons tous le cerveau fort humide, Amour n'a point en moi de siège plus solide : Et pourtant je n'obtiens que le simple baiser Que même aux inconstants on ne peut refuser.

Agarite

C'est tout ce que je puis te donner à cette heure, En attendant toujours quelque saison meilleure.

Policaste

Ainsi nous espérons que les fleurs du Printemps Feront naître des fruits au bout de quelque temps.

Agarite

Les Dieux nous aideront, allons je te supplie Passer en quelque lieu notre mélancolie.

Policaste

Dans ce parc où les daims se promènent parfois Nous pouvons faire un tour à l'ombrage des bois.

Scène 4

Le Roi, Medon, Phénice, Pêcheur

Le Roi

Nous voici sur le lieu.

Medon

Ha ! Je connais ma perte. De ces mêmes habits ma fille était couverte : Amis soutenez-moi, je tombe en pâmoison.

Phénice

La douleur en ce corps fait l'effet du poison, Pêcheur cours vitement au bord de la rivière, Tes mains en un besoin te serviront d'aiguière.

Pêcheur

Tenez voila de l'eau tant qu'il en peut tenir Dans le creux de ma main.

Phénice

Faisons-le revenir.

Le Roi

Oiseaux qui vous cachez dans les vieilles masures, Et cherchez votre vie auprès des sépultures, Quittez ces monuments. Venez tristes hiboux Sur la rive des eaux vous plaindre comme nous : Agarite est perdue et les Ondes coupables M'ont privé de l'objet de ses beautés aimables ; J'espérais de la voir au lever du Soleil, Et l'horreur de la nuit m'a caché son bel oeil. Ô Ciel ! Ô Terre ! Ô Mer ! Ô Ciel devais-tu luire De tant d'astres malins ce soir-là pour me nuire ? Ô Terre devais-tu priver de monument Celle que je demande à ce traître élément ? Ô Mer ! devais-tu pas engloutir tout ce fleuve Qui d'un si beau sujet fait la nature veuve. Et vous tristes Rochers d'où naissent les ruisseaux, Qui vont perdre leur nom dans l'abîme des eaux, Pourquoi d'un frein glacé n'arrêtiez-vous leurs courses, Ou ne les faisiez-vous remonter à leurs sources ? Ha ! c'est qu'en cette nuit si pleine de malheurs Vous n'aviez pas moyen de retenir vos pleurs, Même il semble à présent que votre deuil redouble, Et que de vos torrents la rivière se trouble. Mais ce n'est pas à vous, ô Rochers ! de pleurer, Et ce n'est pas à vous, ô Vents de soupirer, La tristesse n'agit qu'en un sujet passible Et c'est aux hommes seuls que le mal est sensible. Qu'on ne me peigne plus Amour comme un oiseau, Depuis cet accident il nage dessous l'eau, Si jadis il sortit d'une conque marine Il est allé trouver sa première origine. Et dans ce désespoir se jetant sous les joncs Il a voulu donner ses ailes aux plongeons. Pêcheur en cet endroit ne jette plus ta ligne : Purge plutôt les eaux de toute herbe maligne, Et crois que les poissons qui vivent dans leurs cours Désormais en ce lieu seront autant d'amours, Pour toi n'afflige point ce vieillard davantage, Ne baigne plus son front de l'eau de ce rivage, Oblige moi Phénice : Ha ! tu le fais mourir. Si sa fille en est morte on ne peut le guérir. Ô riches vêtements ! dont l'ornement superbe De honte et de regret se cache dessous l'herbe. Je veux qu'à mon exemple on arrose de pleurs Ce fertile gazon qui vous couvre de fleurs. Je vous tiendrai toujours ainsi que des reliques, Et vous ferai montrer en nos fêtes publiques, Je vous enchâsserai dans un riche métal, Et vous ferai baiser à travers un cristal. Qu'on prenne ces habits qu'on les parfume d'ambre, Et que tout de ce pas on les porte en ma chambre, J'y veux voir Agarite, et là de tous côtés, En sa belle effigie adorer ses beautés. Je veux que l'on lui dresse un beau lit de parade, Où de deuil et d'ennui je devienne malade : Mais le pauvre Medon est enfin revenu. Dieux que ce mal de coeur vous a long temps tenu ?

Medon

Ha ! Sire, commandez s'il vous plaît qu'on m'emporte.

Le Roi

Qu'on l'emmène, pour moi la douleur me transporte.

Scène 5

Corintie, Celidor

Corintie

Quel jour peut amener le Soleil qui nous luit Qui ne soit obscurci de l'ombre de la nuit ? L'air peut-il être calme où mes pleurs continues Versent plus de torrents qu'il n'en tombe des nues ? Le moyen qu'en ce lieu s'exhalent mes soupirs Sans troubler à l entour le rire des zéphyrs, Les champs qui sont ailleurs tapissez de verdure, Souffrent ici leur part des peines que j'endure, Et les fleurs que mes yeux regardent par mépris, Contractent la couleur des atours que j'ai pris. Ce bocage attristé du crêpe que je porte, D'un vêtement de deuil couvre sa feuille morte. La mort d'un voile obscur ombrage les buissons, Et pare les chemins de ses noirs écussons : En quel lieu je passe une image tremblante Me fait voir comme en songe une tête sanglante, Aux champs et dans la ville un Esprit me poursuit Lizene massacré m'apparaît chaque nuit Et sachant que l'amour a commis cette offense Contre mon propre sang, j'excuse son enfance. Triste deuil fallait-il que ta noire couleur Accusât un Amant d'avoir fait ce malheur ? Si d'un drap si pesant je n'eusse été chargée Celidor là dessus ne m'eut interrogée. Et je n'eusse pas su le crime qu'il a fait. Crime, hélas ! dont ses yeux m'ont plus que satisfait. Il faudrait qu'il eût eu la poitrine de Roche Pour tuer celui-là qui m'était le plus proche. Mais jamais par malheur il ne l'avait connu, Encore que chez nous il fut souvent venu. Pour ce que ma beauté lui fut toujours si chère, Qu'il semblait acheter l'absence de mon frère. Or bien que l'ignorance excuse tout péché, Il pense que le sien ne peut être caché. Sachant que les amants ne souffrent qu'en l'absence, Il veut aller bien loin en faire pénitence. Hé Dieu ! n'est-ce pas lui, qui tenant un bourdon, Vient encore une fois me demander pardon ? En fin ce dessein est d'aller en Terre sainte.

Celidor

C'est là que j'ai conclu d'aller cueillir l'absinthe Qui par son amertume efface les péchés.

Corintie

Ha ! Je vous retiendrai.

Celidor

Hélas ! Ne me touchez Que je ne sois purgé d'un meurtre détestable.

Corintie

L'ignorance et l'amour l'ont rendu pardonnable.

Celidor

Toujours est-ce commettre un énorme forfait De rompre le saint voeu qu'une personne a fait.

Corintie

Accomplir celui-ci c'est un crime bien pire.

Celidor

Ne blâmes le conseil qu'un bon Ange m'inspire.

Corintie

S'il faut que sur l'amour un Ange soit vainqueur, Vous ferez donc encore un meurtre dans mon coeur.

Celidor

Cet Archer qui naguère y faisait quelques brèches, Par dessous mon habit ne tire plus de flèches,

Corintie

Ce Chasseur qui souvent m'est venu visiter, Encore par les champs se fait-il redouter.

Celidor

Croyez-moi ce Bourdon que j'ai pour toutes armes Ne me sert qu'à passer les ruisseaux de mes larmes.

Corintie

Les miennes que vous seul pouvez faire cesser, Font ici des Torrents que l'on ne peut passer.

Celidor

Adieu, vous ne pouvez m'empêcher le passage, Me dussé-je noyer commençant mon voyage.

Corintie

Tu n'iras guère loin sans m'avoir près de toi, Ton remords ne saurait te séparer de moi. Cruel ! Pourrais-tu faire une plus grande offense Que me priver ainsi de ta chère présence ? Ne crois pas que je veuille attendre ton retour, Je me saurai servir des conseils de l'amour. Si je me déguisais ? Dieux comme les pensées, Nous viennent promptement aux affaires pressées. Je recevrai dans l'âme un plaisir singulier De le suivre par tout en jeune cavalier, J'éveillerai par fois son humeur solitaire, Et puis en temps et lieu je lui dirai l'affaire, C'est le meilleur moyen que je puisse trouver : Au reste d'accident il n'en peut arriver : Je puis en peu de temps dresser mon équipage, Et sans être connue entreprendre un voyage. Allons, je me résous de partir promptement, Et ne veux différer ce dessein d'un moment.

Scène 6

Le Roi

Le Roi

Traîtres sortez d'ici, mes fureurs, et mes rages Me servent-elles pas d'Officiers et de pages ? Voulez-vous par dépit irriter votre Roi ? Laissez faire l'amour, je ne suis plus à moi. Je déteste, j'enrage. Ha ! Dieux ! Je désespère, Que le Ciel contre moi ne se met en colère ? Que la Terre ne s'ouvre, et qu'au bruit de mes cris Je ne fais soulever tous les malins Esprits ? Engeance de Sorciers ! Fantômes effroyables, Qui nous faites haïr les objets plus aimables, Venez m'empoisonner de fiel et de rancoeur, Et chassez le Tyran qui règne dans mon coeur. Faites moi confesser en l'ardeur qui m'enflamme, Que je n'ai plus d'amour qui ne soit tout de flamme ! Démons, ouvrez le sein d'un Monarque amoureux, Et faites y l'Enfer d'un Prince malheureux. Tenez, le voilà prêt, accourez je vous prie ; Mais ces Monstres cruels ont peur de ma furie. Foudre, grêles, éclairs, Quoi ! N'êtes vous là haut, Que pour faire combattre et le froid et le chaud ? N'osez-vous me frapper ? Faut-il que mes blasphèmes, Et mes cris insolents irritent les Dieux mêmes ? Faux Dieux que les Mortels ont formé de leurs doigts Là haut comme ici bas ils vous ont fait de bois. Puisque pas un de vous n'est sensible à l'outrage Que vomit contre lui ma furie et ma rage... Ha ! c'est ici le trône où la Divinité Ne souffre que je vive avec impunité. Mais, ô sainte Beauté, que seule je réclame, Contente toi du corps, et ne puni mon âme. Hélas ! Que te sert-il de me voir insensé, Te suffirait-il pas de me voir trépassé, Si du mal que je sens tu n'es pas satisfaite, Puni, puni de mort la faute que j'ai faite Traite moi, je te prie, avec plus de rigueur, Et ne me laisse plus si long temps en langueur. Las ! je me plains en vain, celle que je regrette, Animerait plutôt cette idole muette, Et je verrais plutôt son corps ressuscité Que je ne fléchirais son esprit irrité. Cruelle, si faut-il que je te témoigne encore, Quel pouvoir a sur moi ton ombre que j'adore, Ma bouche baisera ce chef-d'oeuvre parfait, Et bénira la main de l'ouvrier qui l'a fait : Mes yeux contempleront cette belle effigie, Où l'art semble avoir fait quelques traits de magie, Figurant ma Déesse avec tant de rapport Qu'on croit même de près que c'est elle qui dort. O divine Beauté ! depuis que tu reposes On n'a point vu mourir les oeillets ni les roses, Ton front majestueux, ton visage vermeil Conservent leur beau teint en dépit du sommeil, Et je crois que l'amour n'a fermé ses paupières Que pour mieux éviter leurs oeillades meurtrières, Quand ma belle perdit la lumière des Cieux Il fit cette figure agréable à mes yeux, Croyant que son idée empreinte en cette image Pourrait aucunement réparer ce dommage. Autre qu'Amour n'a fait un ouvrage si beau, Il suivit tout exprès Agarite sous l'eau, Afin de rapporter sa chevelure blonde, Que naguère en plongeant il a sauvé de l'onde. Beaux cheveux qui saurait que vous fûtes jadis Les cheveux du Soleil croirait ce que je dis, Qui verrait en ce lieu comme je vous adore, Verrait idolâtrer les atours de l'Aurore, Il serait amoureux de tout ce que je vois, Mais ce mol entretien est indigne d'un Roi, O paroles de femme, un homme de courage Se dut-il échapper a tenir ce langage ? Brise là ce discours et montre que tu peux Disposer ta raison à tout ce que tu veux. Ne souffre ce tyran qui règne sur la terre Et tâche désormais de lui faire la guerre. Pauvre Prince déjà ton courage abattu Pour complaire à l'amour a trahi ta vertu. Tu n'avais dans l'esprit qu'une bonne pensée Et le meilleur remède à ton âme blessée, C'est de perdre le soin de venir tous les jours T'entretenir ici de tes folles amours.

Acte V

Scène 1

Policaste, Agarite, Phénice, Amelise

Policaste

Tant de braves Seigneurs que le Roi tient à gages, Et que l'on voit suivis d'une troupe de Pages, Ne s'imaginent pas, me voyant à la Cour, Que je mène avec toi la prudence et l'amour, Si mon dessein était seulement de paraître, La sottise et l'orgueil me feraient mieux connaître, Le vice a plus de train que non pas la vertu, Chacun de ses couleurs désire être vêtu, Tel pour faire le brave en bonne compagnie, Engage sa Noblesse et vend sa Baronnie, Et souvent la plus part de tous ceux que tu vois Se vient faire de fête à la suite des Rois : Mais c'est pitié de voir que tant de volontaires, Au lieu de s'avancer y font mal leurs affaires, Je ne m'étonne pas si le monde s'en rit, Il n'est parmi les grands que d'avoir de l'esprit, J'ai partout des ressorts dont je fais des merveilles, Et si je ne fais rien que tu ne me conseilles. Amour en soit loué, c'est lui qui dans tes yeux Me montre les moyens de passer en tous lieux, Naguère qu' avec toi j'étais à la Campagne, Dedans ce beau château, que la rivière bagne, Le Dieu que nous servons me montrait les détours, Et les chemins secrets pour sortir de nos tours. Il m'a dit le premier cette nouvelle heureuse, Que le Roi languissait d'une fièvre amoureuse, Et m'a fait espérer, qu'en lui donnant secours, Je verrais à la fin réussir mes amours : Tant est que j'ai songé cette noble furie, Par quelque beau secret pouvoir être guérie. J'ai pensé qu'arrivant dans la chambre du Roi, Il nous pourra tous deux regarder sans effroi, Et qu'il perdra l'amour d'une muette idole, Si je puis seulement lui dire une parole. Qu'en dis-tu ? Si je puis le remettre en santé.

Agarite

Vous serez plus heureux que vous n'avez été.

Policaste

La plus grande faveur que le Roi me peut faire, Dépend de t'épouser.

Agarite

C'est le juste salaire Que j'attends d'un Seigneur de votre qualité.

Policaste

Page, vous m'alléguez votre fidélité. Quoique le vermillon vous monte sur la face, Encore en ce discours vous avez bonne grâce.

Agarite

Me voulez-vous longtemps gausser de la façon À cause qu'à présent je ressemble un garçon.

Policaste

Agarite, chacun fait l'amour à sa guise, Et l'on doit trouver bon qu'ainsi je te déguise.

Agarite

Mais direz-vous au Roi qui je suis ?

Policaste

Je dirai, Si je m'y vois contraint, ce que j'aviserai. Ce pendant je voudrais avoir trouvé Phénice, Je suis bien assuré que sachant l'artifice Dont je me veux servir, il nous ferait entrer.

Agarite

Cet honnête écuyer nous le pourra montrer.

Policaste

Dieux ! Faites réussir cette haute entreprise. C'est lui-même, il conduit la Princesse Amelise : Allons le saluer.

Agarite

Je vous suis.

Policaste

Monseigneur. J'interprète déjà ce rencontre à bonheur, En ce Palais-Royal, le dessein qui m'amène, Est de guérir le Roi, vous donnant une Reine

Phénice

Si vous avez moyen de le désabuser, Voici bien la Beauté qu'il pourrait épouser, On ne saurait trouver un parti plus sortable Pour un Roi si puissant, mais, chose épouvantable ! Il est si furieux qu'on ne le peut tenir.

Policaste

Dites-moi, s'il vous plaît, d'où son mal peut venir.

Phénice

D'un amour déréglé, maudite rêverie, Qui par aucun secret ne peut être guérie.

Policaste

Cet amour déréglé, qui lui passe en fureur, D'ordinaire provient d'une divine erreur, Et ne se guérit point comme une maladie, Dont l'assoupissement rend notre âme étourdie. Les fièvres, dans nos corps, s'engendrent des humeurs, Mais telles passions s'engendrent de nos moeurs : De sorte que ce mal, que vous nommez furie, Procède d'une belle, et noble intempérie. Et jamais il ne faut estimer insensé Celui-là que l'amour de ses traits a blessé. Vu qu'un mal qui provient d'une cause divine Comme un bien souverain, porte sa médecine.

Phénice

Si le Roi vous oyait quelque temps discourir, Pour le sûr vos raisons le pourraient bien guérir.

Amelise

Encore pour venir à bout de cette cure, Quel secret savez-vous en toute la Nature ?

Phénice

Il nous le pourra dire en un lieu moins suspect, Où nous le traiterons avec plus de respect. On ne saurait ici recevoir la Noblesse, Selon qu'elle mérite, à cause de la presse. Entrons dans le Palais.

Amelise

Venez m'entretenir, Du louable dessein qui vous a fait venir.

Scène 2

Corintie, Celidor

Corintie

Mon amant doit passer au coin de ce bocage, En ce lieu je pourrai le guetter au passage, Cet ormeau que je vois, de lambruches couvert, Me peut mettre à l'abri de son feuillage vert.

Celidor

En fin, m'accoutumant à baiser les fontaines, J'étancherai ma soif de leurs eaux souveraines. Et me désaltérant de leur fraîche liqueur, J'amortirai le feu que je sens dans le coeur. Je me trompe, les eaux n'augmentent que ma braise, Et mon amour renaît des Nymphes que je baise.

Corintie

Demeure, Pèlerin, dans ce bois écarté, Un jeune homme se plaint que tu l'as maltraité.

Celidor

Généreux Cavalier, à tort on me soupçonne, Croyez-moi, dans ce bois je n'ai trouvé personne.

Corintie

Je te crois, Celidor, et je te parle ainsi, Afin tant seulement, de t'arrêter ici. Ne fais pas l'étonné, tu chéris Corintie, Ta flamme dans cette eau ne s'est point amortie, Tu ne t'en peux dédire.

Celidor

Il est vrai, je l'ai dit À l'écho.

Corintie

Tu voulais qu'elle te répondit, Mais en cet entretien ma voix l'a prévenue.

Celidor

Hélas ! Pourquoi dès lors ne vous ai-je connue ?

Corintie

Pourvu que je t'emmène, il n'importe.

Celidor

Vraiment. Je vous suivrai par tout en qualité d'Amant,

Corintie

Ainsi j'ai le pouvoir de rompre ce voyage, Où tu voulais passer le meilleur de ton âge : Tu confesses qu'Amour n'exauce point de voeux Contraires à celui que nous fîmes tous deux.

Celidor

Que vous m'avez surpris d'une façon étrange, Il faut que mon humeur à la vôtre se range, Un pauvre pèlerin ne peut aller plus loin, Voyant un cavalier qui vient l'épée au poing.

Corintie

Ta volonté suffit, les Dieux pour une offense, Sont déjà satisfaits aussitôt qu'on y pense.

Celidor

Hélas ! vous dites vrai, les Dieux ont eu pitié, Et de notre fortune, et de notre amitié : Mais que vous me plaisez d'être ainsi déguisée.

Corintie

Pour rompre ton dessein, je me suis avisée D'errer à l'aventure, ainsi que ces guerriers Que nos vieux Amadis couronnent de lauriers.

Celidor

Donc pour les imiter, ici tout nous convie De goûter les douceurs d'une paisible vie : Sans passer plus avant il nous faut reposer, Et prendre l'un de l'autre un amoureux baiser : Ha ! Que je sens de mal en cette solitude !

Corintie

Tout ce mal ne sera qu'un peu de lassitude, Vous avez bu trop chaud, vous avez trop marché, Mais vous ne serez pas demie-heure couché, Que vous serez guéri.

Celidor

Soutenez-moi, je pâme.

Corintie

Hé, Dieux ! entre mes bras voulez-vous rendre l'âme. Il ne tient pas à moi de vous bien secourir, Pourquoi, sans me tuer, vous laissez-vous mourir ?

Celidor

Ne vous effrayez point.

Corintie

D'où vient cette faiblesse, Qui vous rend si défait ?

Celidor

Peu de chose me blesse, Et toutefois mes sens me vont abandonner, Si je n'ai le plaisir de vous déboutonner.

Corintie

Je vous entends, vos yeux meurent de jalousie.

Celidor

Pour ne vous point mentir, j'ai dans la fantaisie De vous prendre au collet, et d'ouvrir ce pourpoint Pour voir à découvert ce que je ne vois point.

Corintie

Est-ce que vous doutez que je sois Corintie ?

Celidor

Non, mais vous m'en cachez la plus saine partie.

Corintie

Pèlerin, je connais quel est votre dessein.

Celidor

Suis-je pas bien dévot, d'aimer tant votre sein ?

Corintie

Alors qu'il sera temps d'entrer en jouissance, Des biens que la Nature a mis en ma puissance, Et lors qu'en même lit on nous fera coucher, Je t'abandonnerai ce que j'ai de plus cher, Ce pendant aimons-nous.

Celidor

Ha ! que ce temps me dure ? Et qu'il fait bon ici nous coucher sur la dure.

Corintie

Nous n'avons point de droit sur les terres d'autrui. Debout, il nous faut rendre à la Cour aujourd'hui.

Celidor

Las ! Sans vous obéir, le moyen que je vive ? Allons, puisqu'il vous plaît, il faut que je vous suive.

Corintie

Sans toi, mon cher amant, je pourrais m'égarer, Avec toi le chemin ne me saurait durer.

Scène Dernière

Le Roi, Policaste, Phénice, Amelise, Agarite, Medon, L'Exempt, Corintie, Celidor

Le Roi

Enfin cette beauté, dont je suis idolâtre, A changé ma fureur en une humeur folâtre, Je ne sens plus en moi ce transport furieux, Qui me venait de voir son portrait glorieux, Ma passion n'est plus dans la mélancolie, Et mon amour n'est plus qu'une douce folie, Qui porte mon esprit à parler seulement, A des choses qui n'ont, ni sens, ni mouvement. Ainsi dessus ce lit mon âme s'imagine Qu'elle adore en essence une Beauté divine, Et tout autour de moi je ne vois point d'objet, Que pour m'entretenir sur un si beau sujet. Ô Divine effigie, où l'humaine industrie A fait ce qu'elle a pu pour mon idolâtrie, Trouve bon qu'un pêcheur, et qu'un pauvre Mortel T'élève sur ce lit, comme sur un Autel. Et toi, divin Esprit, belle âme que j'honore, Puissance que je crains, Déesse que j'adore, Cependant qu'à genoux j'admire ton portrait, Fais que d'aucun des miens je ne sois point distrait. Ici puisse le Ciel répandre tant de Baume, Qu'il soit en Orient p[l]us cher qu'en mon Royaume : Ici brûle toujours tant de Myrrhe et d'Encens, Que l'on flaire du Ciel les odeurs que je sens, Comme si l'on avait parfumé toutes choses De l'essence des lys, et de celle des roses. O beau visage aimé d'un Prince malheureux, Ha ! vraiment ton bel oeil ne m'est plus rigoureux. Je te trouve aujourd'hui plus beau que de coutume ; Une plus noble flamme en mon âme s'allume, Et mon coeur est épris de tant de Majesté Que je vois sur le front d'une Divinité. En toi je ne crois plus adorer une idole : Et si tu me réponds une seule parole, Je croirai qu'à ce coup, pour m'ôter de souci, Une belle Déesse est descendue ici. Je croirai que l'Amour anime cet albâtre, Et n'invoquerai plus une image de plâtre. Ha ! Si tu me disais un seul mot, je pourrais M'en prévaloir beaucoup dessus les autres Rois : Mais, hélas ! T'en prier, c'est faire une insolence, Ta Majesté veut être adorée en silence.

Policaste

Il est temps de paraître.

Phénice

Allons l'entretenir.

Le Roi

Ô Dieux ! Elle se lève, elle me veut punir, Méchant ! J'ai profané ce beau lit de parade.

Policaste

Quoi ! Sire, craignez-vous de mourir d'une oeillade, Où courez-vous ainsi ? Cette chaste beauté Ne dut pas faire peur à votre Majesté.

Amelise

Sire, me voici prête à tout ce que votre âme Peut jamais désirer d'une pudique Dame.

Policaste

L'image que vos yeux adoraient ci-devant, Fut-il jamais si beau que ce portrait vivant ?

Le Roi

Confus d'étonnement, et ravi de merveille, Je ressemble à celui qui d'un songe s'éveille : Ha ! Quand elle dormait, je disais bien alors Que la grâce et l'amour animaient ce beau corps.

Amelise

Après l'événement d'une feinte subtile, Celle qui sur un lit paraissait immobile, A repris la parole, et vous offre à présent Ce que le coeur disait, la langue se taisant.

Phénice

Sire, qu'en dites-vous, de pareilles Princesses Feraient-elles pas honte aux plus belles Déesses ?

Le Roi

Phénice, as-tu trouvé ce merveilleux secret Pour chasser de mon coeur un amour indiscret, Et pour éteindre en moi cette flamme illicite Qui n'a pu s'amortir en la mort d'Agarite ?

Phénice

Sire, ce Gentilhomme a lui-même trouvé Le secret que sur vous nous avons éprouvé : Mais afin de vous dire encore mieux sa feinte, Pour vous ôter l'amour d'une figure peinte, Et pour vous faire aimer Amelise en son lieu, Il a fait ce qu'à peine aurait pu faire un Dieu : Il nous a conseillez de vous faire connaître Qu'il ne faut se troubler de ce qui ne peut être ; Et vous me permettrez de vous représenter, Qu'Agarite ici bas ne peut ressusciter : Même pour ne frustrer cette amour excessive Qui vous est demeurée en l'imaginative, Nous avons trouvé bon de surprendre vos yeux Par un autre sujet qui vous plaît déjà mieux. Sire, pensez à vous, et quand bien Agarite Retournerait au monde avec plus de mérite, Songez que sur vous-même il faut être absolu Pour éteindre le feu d'un amour dissolu. En fin, puis qu'on a mis Amelise en sa place, Avec autant d'appas, avec autant de grâce, Ne l'éconduisez point par un honteux refus.

Le Roi

Las ! Tu m'en as trop dit pour me rendre confus, Je reconnais ma faute, et j'en porte la peine, De n'oser voir en face une si belle Reine : Car, à ne point mentir, j'ai dû considérer Qu'aux plus belles du monde on la doit préférer ; De ma part je consens que la foi mutuelle Confirme l'amitié que je noue avec elle.

Phénice

C'est le commun souhait de tous les gens de bien, Les Dieux veuillent unir votre coeur et le mien.

Le Roi

Madame, le parti vous est-il agréable, Pour moi je n'en sais point qui me soit plus sortable.

Amelise

Sire, le bon plaisir de votre Majesté Agit absolument dessus ma volonté.

Le Roi

Ha ! Que cette parole a de grâce en la bouche D'une belle Princesse, et digne de ma couche. Peuple, réjouis toi, l'allégresse, et la paix Font un noeud que la mort ne défera jamais Pour toi, qui m'as guéri, je te donne parole, Mais parole d'un Roi plus ferme que le pôle, De te récompenser ainsi que tu voudras, Et mêmes si tu veux un Sceptre, tu l'auras.

Policaste

De charges, et d'honneurs, mon âme est assouvie, Je voudrais contenter mon amoureuse envie.

Le Roi

Parle donc, et choisi quelque noble parti : On passera partout où j'aurai consenti.

Policaste

Si quelqu'un d'entre nous vous montrait tout à l'heure Cette jeune beauté que tout le monde pleure, En qualité d'époux, la pourrait-il avoir.

Le Roi

Il faudrait que les Dieux nous la fissent revoir.

Policaste

Cette affaire pourtant, n'est pas fort malaisée : Car la belle Agarite est ainsi déguisée.

Le Roi

O Cieux ! Qu'auparavant ne m'en suis-je aperçu ? Toutefois je me suis heureusement déçu, Et je me réjouis qu'une amitié si forte, Face ressusciter une personne morte.

Agarite

Sire, je le chéris d'un amour conjugal, Et lui ne trouve point de parti plus égal.

Le Roi

O merveille d'Amour ! ô joyeuse nouvelle ! Le Ciel veuille bénir votre couple fidèle. Finissez avec moi vos amoureux tourments, Jouissant du repos qu'attendent les amants. Qu'on appelle Medon, que mon peuple la voie, Et que toute la ville en fasse feu de joie. Ha ! Vraiment dans ma Cour il n'est point de Seigneur, Qui ne voulut avoir un tel Page d'honneur.

Policaste

Sire, je vous promets qu'elle fut toujours sage, Et qu'elle l'est encore en cet habit de Page : Cent fois entre ses bras j'ai demeuré vaincu ! Mais le frère et la soeur n'auraient pas mieux vécu.

Le Roi

Agarite en sera davantage estimée, En cela tu fais voir comme tu l'as aimée. Un amour débauché ne saurait prospérer, Les plaisirs dissolus ne peuvent pas durer, Et sont comme des fruits que par force l'on cueille, Ou que le vent abat auparavant la feuille ; Au contraire l'amour qui cède à la raison, Ne craint point la rigueur de l'arrière saison, Semblable à l'oranger, dont la feuille ne tremble Que pour donner des fleurs, et des fruits tout ensemble.

Medon

Ha ! Sire, montrez-moi ma fille.

Le Roi

La voici.

Agarite

Hé ! Mon père, prenez votre fille à merci.

Medon

Mon Enfant, lève-toi, j'excuse ta jeunesse, Qu'a voulu gouverner mon avare vieillesse.

Le Roi

Ce n'est pas tout, il faut la pourvoir promptement, Ce brave gentilhomme est son fidèle amant.

Medon

Les Dieux en soient loués.

Policaste

Je meurs d'impatience, De passer avec vous cette heureuse alliance.

Le Roi

J'approuve cet accord, mais je pense toujours Aux effets arrivez dans vos longues amours, Ami, je m'en étonne, il faut que je médite Sur ce qu'ont fait les Dieux pour l'Amour d'Agarite. Je veux penser comment nous fûmes tous déçus ; Laissez-moi quelque temps ruminer là dessus.

L'Exempt

Je pense que ces gens qui heurtent à la porte, Sont de ceux qui croyaient qu'Agarite fut morte.

Corintie

Étrangers, nous venons pour voir sa Majesté.

L'Exempt

Entrez, et vous tenez seulement à côté.

Celidor

Il nous faut demeurer en un profond silence.

Le Roi

La fortune et l'amour sont en juste balance, Je ne sais que juger de tant d'événements Qui traversent ainsi les plaisirs des amants, Pourtant, puis que je vois que les Dieux nous bénissent, Et que pour même fin nos volontés s'unissent, Ma Reine, derechef je vous donne ma foi.

Amelise

Sire, dessus mon coeur vous serez toujours Roi.

Le Roi

Dites qu'en vos beautés je conquête un Empire, Et qu'en terre il n'est plus de Couronne où j'aspire. Écoute voyageur, possible tu verras Tout ce que l'océan renferme de ses bras, Quand tu feras le tour de la terre et de l'onde, Vante toi d'avoir vu le plus grand Roi du monde.

Celidor

Sire, pardonnez-moi, je serai près de vous, Celidor se plaît trop en un règne si doux.

Le Roi

Ravi d'étonnement, croirai-je ce miracle, Ai-je ouï Celidor, ou la voix d'un Oracle ? Hé, Dieux ! En quel habit te viens-tu présenter ?

Celidor

Je serais trop long temps à vous le raconter, Vous saurez à loisir toutes mes aventures, Cependant, si je suis entre vos créatures, Celui que dessus tous vous avez plus chéri, Donnez ce cavalier à votre favori.

Corintie

Sire, sous tel habit vous voyez une Amante.

Le Roi

Dieux ! Mon étonnement de plus en plus s'augmente, Je crois qu'en ma faveur le Ciel fait tout ceci, Et que tous les amants se trouveront ici.

Corintie

Que votre Majesté, s'il lui plaît, me permette D'épouser aujourd'hui celui que je souhaite.

Le Roi

Approche, Cavalier. Pèlerin, le saint-noeud Que je fais entre vous, t'excuse de ton voeu. Or sus, que tout mon peuple, et toute ma Noblesse Prépare un carrousel à ma belle Princesse, Que l'on nous mène tous dans un char triomphant, Où l'amour soit assis, non pas comme un enfant : Mais comme un jeune Roi que la presse environne, Lors qu'en cérémonie on lui met la Couronne.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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