Acte I
Scène 1
Ismène, Antigone
Le jour est à sa fin et la nuit commence insensiblement.
Ismène
Quand je veux, Antigone, adoucir vos alarmes, Je n'entends que vos1 cris, je ne vois qué vos larmes. Avez-vous oublié qu'il vous reste mon coeur?
Antigone
Hélas ! nous succombons sous la même infortune !
Antigone
Nous traînons toutes deux une vie importune ; Ma soeur, quels sont les traits du céleste courroux Que le sort conjuré n'épuise pas sur nous ? Ces remparts, ce palais m'offrent toujours la trace Des malheurs renaissans d'OEdipe et de sa race. Chère Ismène, combien notre aspect douloureux, D'un père inconsolable attendrit les adieux ! Je crois le voir encor de sa main meurtrière Dans ses yeux tout sanglans éteindre la lumière ; J'ai vu ma mère, hélas ! s'enfermant au cercueil, D'un crime involontaire ensevelir le deuil . OEdipe, se penchant sur mon bras tutélaire, A cherché pour mourir une terre étrangère : Pour le suivre partout j'ai quitté mon berceau ; Je voulais m'enchaîner au pied de son tombeau ; Et lorsqu'en m'embrassant au terme de sa vie, Il veut que je retourne au sein de ma patrie, Mes frères, n'écoutant qu'un coupable transport, L'un contre l'autre armés vont se donner la mort,
Ismène
Le vertueux Hémon qui, dans cette journée, Doit conduire Antigone aux autels d'hyménée, Hémon, que votre coeur a nommé votre époux, De ces rivaux cruels arrêtera les coups. Il promit à vos pieds d'éteindre ces querelles, Ce flambeau malheureux des haines fraternelles, Qui jusqu'en nos foyers, de moment en moment, A porté la fureur de son embrasement . Polynice, Etéocle, en déposant les armes, Vont rendre le repos à Thèbes en alarmes ; Qui, nous verrons, ma soeur, refleurir à jamais Sur ses murs attristés l'olive de la paix. Eh !
Antigone
pour se disputer un sanglant héritage, D'un trône dégradé le dangereux partage, Par combien de revers, par combien d'attentats Polynice, Etéocle ont-ils marqué leurs pas ! Polynice, si cher à mes jeunes années, Auprès de qui j'ai vu croître mes destinées, Avec sa soeur porté dans le flanc maternel, Lui que j'aimai le plus, est le plus criminel . De drapeaux étrangers assiégeant ses murailles, Polynice a couvert Thèbes de fúnérailles . Notre deuil solitaire et l'autel de nos dieux. Et que notre famille, en forfaits si féconde, Doit pour les expier disparaître du monde .
Ismène
Que craignez - vous aux lieux où commande Créon Le frère de Jocaste et le père d'Hémon, Créon qui, dans l'horreur des guerres intestines, Du trône de Laïus répare les ruines ?
Antigone
Créon de Polynice a juré le trépas.
Ismène
C'est à votre bonheur que Créon sacrifie
Antigone
Eh bien, quand je verrai mes frères s'embrasser, Je pourrai croire alors que mes maux vont cesser . Apprends, Ismène, apprends quelle sainte promesse Au sort de Polynice attache ma tendresse ! Qui, des plus chers objets quand on est séparé,, Nous fait vivre avec eux en pleurant sur leur cendre,
Scène 2
Antigone, Hémon
Antigone
Hémon ! parlez ; mes frères...
Hémon
Ma voix a suspendu leurs fureurs sanguinaires .
Antigone
Ah ! vous rendez la vie à mon coeur désolé.
Hémon
Des deux côtés déjà la mort avait volé ; » Et marcher sur les corps de vos concitoyens ! » Les voilà ces remparts qu'habita votre enfance, » Ces temples où des dieux réside la présence .» Égalez ses vertus pour mériter le trône !
Antigone
Ce coeur, où vous versez des sentimens si doux
Hémon
D'un éternel lien que l'amour nous unisse.
Antigone
Je suis fille d'OEdipe et soeur de Polynice .
Hémon
Ces noms à mes regards t'ennoblissent encore.
Antigone
Peut-être que ces noms sont l'arrêt de ma mort.
Hémon
O dieux qui m'écoutez ! dieux ! que votre colère Ne trouble point le jour d'un hymen si prospère ! Les enfans de Laïus ont trop long- temps porté Le joug impérieux de la fatalité.
Scène 3
Créon, Antigone, Ismène, Hémon, Un Thebain, Plusieurs
Créon
Relevez, ô Thébains ! vos timides regards ; Un astre plus propice éclaire vos remparts ; Le bras de Jupiter a brisé la puissance
Antigone
Mes frères le demandent.
Créon
Non, ce n'est pas au trône où leurs mânes prétendent.. Mes frères !...
Antigone
Ne sont plus .
Créon
Ciel !
Antigone
J'expire !
Ismène
Ma soeur !
Antigone
Tous deux vous me faisiez espérer le bonheur !
Créon
Nous avions embrassé le plus heureux présage, Et la paix descendait sur le champ du carnage ; Argiens et Thébains, long-temps si désunis, Ne se regardaient plus comme des ennemis Polynice, Étéocle, en un sombre silence, Semblaient, l'oeil abattu, dompter leur violence ; Mais leur abattement est ce calme trompeur Des éclats de la foudre affreux avant- coureur ; Ils s'agitent : soudain le feu qui les consume, La haine forcenée en leurs veines s'allume, Ils ont dit à-la-fois, dans leur brûlant transport : « Guerriers, c'est trop longtemps chercher pour nous la mort; » A nos longs différends que notre bras suffise, l'un par Ils se portent tous deux des coups précipités. Leur sang coule à grands flots sans que leur front pâlisse ; Leur soufflant des poisons, combattaient avec eux. Étéocle, plus souple et penché vers la terre,
Antigone
Vous ne me parlez point, Seigneur, de Polynice !
Créon
Polynice ! qu'ici sa mémoire périsse !
Créon
De ses concitoyens l'exécrable bourreau,
Hémon
A la cendre des morts que le courroux pardonne !
Ismène
Polynice est mon frère et celui d'Antigone.
Créon
A force de forfaits ce tigre ne l'est plus ;
Antigone
Dans un gouffre profond qu'ils soient plongés vivans !
Un Thebain
Nous les y traînerons, fussent-ils nos enfans.
ENSEMBLE
Plusieurs
Tous nous le promettons.
Créon
Veut par votre hymenée assurer son destin.
Scène 4
Créon
Créon
Dignes Thébains, allez ; et que vos chants nocturnes Je vais bientôt vous suivre au milieu des tombeaux Où vous allez porter les cendres d'un héros .
Scène 5
Créon, Hémon
Créon
Mon fils, unique espoir que chérit ma vieillesse, Tu détournes tes yeux obscurcis de tristesse ; Tu portes dans ton sein un chagrin dévorant, Lorsque tu vas monter au trône qui t'attend !
Hémon
Ce trône est teint de sang.
Créon
Que ta vertu l'épure.
Hémon
Ce trône fait frémir le ciel et la nature .
Créon
Le ciel et la nature aujourd'hui dans tes mains Tu peux des immortels espérer la justice.
Hémon
L'espoir sur des débris arrosés de nos pleurs ! On ne peut espérer que de nouveaux malheurs.
Créon
Que dis-tu? viens, mon fils ; jette-toi dans mes bras ; La douleur et l'effroi ne t'y poursuivront pas .
Hémon
Mon père ! vous savez que j'adore Antigone ;
Créon
C'est moi qui te la donne .
Hémon
Quand vous me la donnez c'est pour me la ravir.
Créon
Je t'enchaîne à son sort. Qui peut vous désunir ?
Hémon
Ce corps abandonné qui crie au ciel vengeance, Croyez-vous qu'une soeur, qui gémit en silence, Du respect filial le modèle pieux, Qui seule épure l'air qu'on respire en ces lieux, Qui d'un sexe timide oubliant la faiblesse
Créon
Ainsi de mon arrêt vous blâmez la rigueur ?
Hémon
Cet arrêt... ah ! je sens qu'il me glace d'horreur !
Créon
Les grands l'ont approuvé ; pourrait- il vous déplaire ?
Hémon
Mon père, pardonnez, si, malgré mes efforts, Je n'ai pu de mon coeur retenir les transports ! Plus que tout autre un fils doit à votre puissance Et sa soumission et son obéissance ;
Hémon
Menecée !
Créon
Dans le fond de mon coeur j'entends ses cris funèbres ; M'arrachant au sommeil, je le vois sur mes pas Qui lentement s'avance en me tendant les brass ; Du coup qui l'a percé portant la cicatrice, Il me montre la place où frappa Polynice . Sur le champ de la mort des siens abandonné, Sans bûcher, sans cercueil, il fut trois jours traîné... Barbare, tu paieras un si sensible outrage ! Pourquoi, dieux des enfers qui secondez ma rage, Un tourment plus affreux ne peut-il exister ? Mon coeur pour Polynice aurait su l'inventer.
Hémon
Ah ! Seigneur, mon amour vous a rendu mon frère !
Créon
Ce monstre l'eût frappé dans les bras de ton père .
Hémon
Je vis et suis heureux d'être né votre fils . Craignez de soulever de nouveaux ennemis ; Adraste qui, cédant à l'amour de sa fille, Fit entrer Polynice au sein de sa famille, Ne repoussera point une veuve à genoux Qui lui demandera les cendres d'un époux ; Adraste, dont ces lieux ont senti la présence, De la Grèce assemblée échauffant la vengeance, Va venir de la guerre apportant le flambeau, A son gendre lui-même élever un tombeau .
Acte II
Scène 1
Créon, Antigone
Créon
Héros dont en ces lieux nous consacrons la gloire,
Antigone
Nous te jurons ici que l'ombre de ton frère, Que la guerre et la haine éteignant leurs flambeaux Cessent de profaner ces augustes tombeaux.
Scène 2
Un Officier du Palais du Créon, Créon
Un Officier du Palais du Créon
Ah ! Seigneur, apprenez un horrible mystère ... Polynice ! ...
Créon
Parlez .
Un Officier du Palais du Créon
Que ne puis-je me taire ! A peine un faible jour peut éclairer nos pas, Seigneur, nous courons tous dans le champ des combats Rendre à des morts chéris un douloureux service : Nous ne retrouvons point le corps de Polynice ;
L'Officier sort.
Créon
Vous m'en répondrez tous, même sur votre tête .
Scène 3
Hémon, Créon
Hémon
Du ciel vous le voyez s'annoncent les desseins ; Il veille sur le sort des malheureux humains. De la main de nos dieux reconnaissons l'empreinte, Qui, lorsqu'en votre cour tout respire la crainte, Veulent nous enseigner par leur autorité
Créon
Les dieux n'honorent point la cendre d'un perfide Qui, la flamme à la main, dans sa rage homicide, S'arma pour les chasser de leurs temples déserts . La patrie et les lois sont les dieux que je sers. Que l'erreur à genoux enfante des miracles : Dans les conseils des rois il faut d'autres oracles.
Hémon
Quel qu'il soit, aux dépens de sa vie Songez qu'il remplissait la loi la plus chérie Écrite dans son coeur.
Créon
Quoi ! vous le défendez !...
Hémon
Qui, mon père ?...
Créon
Si soudain le coupable ici ne m'est livré,
Hémon
Mon coeur est déchiré.
(A Créon. )
Créon
Quand par cet attentat ma puissance est bravée, Vous devez me venger. Antigone est sauvée. Le criminel, c'est moi : répandez tout mon sang.
Créon
Que de mon propre fils je déchire le flanc ! Retirer de son sein ma main ensanglantée ! La nature en mon coeur se glace épouvantée .
Hémon
Sous ces voûtes soudain quel bruit vient retentir ! Qu'entends-je ? malgré moi je me sens attendrir.
Scène 4
Antigone, Créon, Hémon, Ismène
Antigone
O Jocaste reçois ce don tendre et funeste ; Reçois de notre sang le plus malheureux reste !
Créon
Antigone ici !
Hémon
Dieux ! que venez-vous m'offrir ? C'est donc là le séjour qui doit nous réunir !
Créon
Vous tenez un dépôt que votre main révère : Quel est-il ?
Antigone
Regardez la tombe de ma mère . L'urne de Polynice !
Créon
Mon fils dit que lui seul il voulut entreprendre...
Antigone
J'allumai le bûcher ; j'en apporte la cendre. Non, ne la croyez pas .
Hémon
Eh ! pourquoi me ravir
Antigone
L'honneur d'un dévoûment qui doit m'appartenir !
Créon
Vous braviez un monarque et méprisiez ses lois !
Antigone
J'obéissais aux dieux, plus puissans que les rois ; Les dieux m'ont enseigné ces lois inviolables Qui, descendant du ciel et comme eux immuables Gravant dans tous les coeurs leurs décrets éternels, Avant qu'il fût des rois régnaient sur les mortels.
Créon
Le ciel m'en a fait juge, et ce juge est le vôtre.
Antigone
La nature est mon juge, et je n'en veux point d'autre .
Créon
Redoutez un arrêt qu'il vous faudra subir.
Antigone
Mon frère est au cercueil, et je pourrais frémir !
Créon
Antigone ! êtes -vous la seule criminelle ? La seule.
Ismène
Moi, je suis sa compagne fidèle ;
Antigone
Avez-vous inhumé le corps de Polynice !
Ismène
Ne me disputez point tous les droits d'une soeur.
Hémon
O spectacle touchant ! ô combat magnanime ! La tendresse devient un dévoûment sublime.
(A Hémon. )
Antigone
C'est moi seule ; écoutez : un Dieu fit dans mon sein Descendre le transport de ce hardi dessein. A pas pressés j'accours sur le champ des batailles Qui de tant de héros portait les funérailles . Partout je vais chercher les traces de ce sang, De ce sang malheureux qui circule en mon flanc. Des gardes imprimant le respect et la crainte, Enfermaient Polynice en leur terrible enceinte : Je leur dis : « Ah ! laissez la fille de vos rois >> Voir son frère, le voir pour la dernière fois ! >> Les gardes contemplant mes larmes suppliantes, Abaissent devant moi leurs lances effrayantes ; Mes larmes ont coulé dans leurs âmes d'airain, Et jusqu'à Polynice ils m'ouvrent un chemin. Il respirait encore ; et soit que ma présence Lui donnât pour me voir un moment d'existence, Il soulève sa tête et reconnaît sa soeur. « Antigone ! est- ce toi ? viens fermer ma paupière ; Viens, daigne m'accorder une grâce dernière : Que l'honneur du tombeau, par toi m'étant rendu, >Me console du trône où j'étais attendu ! » Il expire : je veux rendre à ses tristes restes Ces soins pour une soeur si chers et si funestes ; Mais la garde repousse un si tendre devoir, Forte de ma douleur et de mon désespoir, J'ose appeler des dieux les fureurs véngeresses ; Je prodigue les cris, les plaintes, les L'or, par qui tant de fois l'homme fut corrompu, L'or, sortant de mes mains, commande la vertu . « Soldats, que craignez-vous ? Adraste vous appelle : Ce monarque en son camp va payer votre zèle. » Tout-à- coup, éprouvant un sentiment nouveau, Dans cet instant l'un d'eux me remet un flambeau ; Ils partent, et de loin regardent avec joie La flamme du bûcher qui déjà se deploie. J'en dérobe la cendre à l'inhumanité ; Dans l'ivresse du zèle et de la piété, promesses ; Au temple de Pallas je me rend's, et j'y laisse Ce dépôt si sacré, trésor de ma tendresse . Je l'embrasse ; et bientôt, précipitant mes pas, Tranquille, je reviens mériter le trépas .
Créon
Tous deux vous m'outragez ! ô jour que je déteste ! Eh bien ! j'imiterai la colère céleste .
Hémon
Mon père !...
Créon
De ses mains que cette urne arrachée Ma soeur, que la faiblesse en impose au pouvoir ; la tombe.)
Hémon
Jocaste, lève-toi ; vous, héros, sa famille,2 Sortez de la poussière et reprenez vos droits . Faites à notre oreille entendre votre voix : Quiconque vous honore est ici sacrilége ! ..... Tonnez, de vos tombeaux vengez le privilége .
On emporte l'urne.
Créon
Soldats ! Obéissez .
Scène 5
Antigone
Antigone
Toi, frère de Jocaste, et qui dans sa présence Écrase ses enfants d'une injuste puissance ;
Scène 6
Un Officier du Palais du Créon, Créon
Un Officier du Palais du Créon
Adraste reparaît au pied de ces murailles, Rebelles à vos lois, fuyant votre courroux, Ont dans le camp d'Adraste apporté la nouvelle Que son gendre subit une injure cruelle ;
L'officier sort.
Créon
Allez ; qu'on se prépare à le combattre encore.
Scène 7
Antigone, Créon, Ismène, Hémon
Antigone
Le ciel se justifie, et ma voix qui l'implore Du pied de ce cercueil a monté jusqu'à lui . A ma plainte timide il prête son appui . Je puis donc te braver, je puis me montrer fière Du devoir qu'a rempli mon âme tout entière : Accourez, accourez ; venez, digne vengeur Venez rendre à ces murs leur première splendeur .
Créon
Va, ce double forfait a condamné ta vie. C'est donc toi qui, d'Adraste excitant la furie, Veux couvrir tes foyers de carnage et de morts, Et nous immoler tous à tes fougueux transports . Gardes, que de sa soeur elle soit séparée, Qu'elle soit en ce jour au supplice livrée . Je ne la quitte point.
Ismène
Arrêtez ...
Hémon
Non, n'écoutez que moi. Songe, Hémon, que ton père est ton roi. Arrêtez, arrêtez .
Hémon
Que cette criminelle
Créon
Soit mise dans les fers, que l'on veille sur elle .
Scène 8
Créon, Hémon
Créon
A quelle extrémité l'ingrate me réduit ! Une seconde fois Adraste me poursuit ; Une seconde fois il vient dans ma patrie Et vous qui, dans ces jours marqués par des malheurs, De la soeur d'un barbare excitez les clameurs, Hémon, vous jouissez des publiques alarmes ... Vous ne répondez pas !
Hémon
Qu'on me donne des armes . Venez sur ces remparts où le devoir m'appelle, Venez voir votre fils malheureux, mais fidèle, Du monarque d'Argos repoussant tous les coups, Le chasser de ces murs, vaincre ou mourir pour vous.
Acte III
Scène 1
Créon
Créon
Adraste a vu tomber sa fortune et sa gloire ! C'est au bras de mon fils que je dois la victoire ; Double faveur du ciel qu'aujourd'hui je reçois ! Hémon veut me parler ; plus soumis à mes lois Il va sacrifier un moment de délire
Scène 2
Créon, Hémon, Antigone
Créon
Embrasse-moi, mon fils ; partage mes transports.
Hémon
Seigneur, honorez moins mon zèle et mes efforts . Vous me permettez donc de vous nommer mon père !
Hémon
Vous ne m'avez offert un rayon de bonheur Que pour m'envelopper d'une nuit de douleur . De tous les Argiens l'audace est terrassée ; Adraste, consterné de sa grandeur passée, Ils se retraceront dans leur âme indignée De tous les souverains la gloire profanée . Un instant de pitié peut surprendre leur coeur, Et la pitié soudain se changer en fureur .
Créon
Que m'importent les cris, les plaintes du vulgaire ? Apprends que des sujets empressés à nous plaire, Ne sont que l'instrument des volontés des rois . Antigone est coupable, elle a bravé mes lois .
Hémon
Qui n'aurait pas voulu commettre son offense ? Qui n'aurait pas voulu prendre ici sa défense ? Malheureux !
Créon
Oui, tu l'es de franchir les limites
Hémon
Et cet objet si cher, dont la noble douleur
Créon
Je plaindrais Antigone
Hémon
Antigone périr ! Que vous m'aviez vous-même ordonné de chérir ! ... Dans cet affreux abîme Antigone enfermée, Vos bras du haut des cieux peuvent m'anéantir : Ma cendre, malgré vous, vivra pour la chérir. Accordez -moi, touchés de ma peine mortelle, A la place du trône une tombe auprès d'elle !
Créon
Mon fils !
Hémon
Oui, je le suis, et je tombe à vos pieds,
Créon
Jamais...
Antigone
(Se relevant. ) HÉMON . Antigone !...ô fureur ... Vous m'aimez, dites- vous, et vous brisez mon coeur ! CRÉON . Quel désespoir farouche en tes yeux étincelle ?
Créon
Aux dieux, à mon pays j'ai promis son trépas Qui pourrait à son sort la soustraire ? O ciel!
Hémon
CRÉON.
Hémon
Mon bras ! Vous avez vu cette élite intrépide Croyez-vous aujourd'hui que leur zèle abattu Refuse d'obéir pour sauver la vertu ? J'ai payé de mon coeur la dette respectable ; Maintenant je me dois au malheur qu'on accable .
Créon
Où vas-tu ?
Hémon
Rassembler des amis généreux .
Créon
C'en est trop qu'on l'arrête .
(Il sort. )
Hémon
Ah ! je vous devrai tout, si mon trépas s'apprête .
Scène 3
Créon
Créon
Fils ingrat et cruel ! ah ! qu'il m'en a coûté Pour condamner mon coeur à la sévérité ! Allons ; il faut hâter le trépas d'Antigone : Prévenons les excès où mon fils s'abandonne. Quand son fatal amour perdra tout son espoir, Mes yeux verront mon fils rentrer dans son devoir .
Scène 4
Un Officier du Palais du Créon, Créon
Un Officier du Palais du Créon
Seigneur, en ce moment un vieillard se présente ; Ses yeux privés du jour, sa démarche imposante, Son front majestueux de rides sillonné, Il veut vous révéler un secret important Dont, dit-il, aujourd'hui votre bonheur dépend .
Créon
Qu'il vienne ; dans ces lieux vous pouvez l'introduire .
Scène 5
Créon
( L'Officier sort. ).
Créon
Mais que prétend- il donc ? et que vient-il me dire ?... Pourrait-il étouffer dans ce coeur éperdu Le lamentable cri du fils que j'ai perdu. Malheureux Ménecée ! ombre terrible et chère, Te venger est pour moi le seul bien que j'espère .
Scène 6
Tirésias, Un Officier du Palais du Créon, Créon
Tirésias
Séjour que je chéris ! palais pour moi perdu ! En entrant dans ces murs, ô lieu de ma naissance ! Par un charme secret j'ai senti ta présence ! Dieux ! laissez mes regards de ténèbres couverts ! Que voir autour de moi ? des crimes, des revers . Hélas ! pourquoi faut-il que ma bouche prononce Un oracle fatal que mon aspect annonce !
Un Officier du Palais du Créon
Approcher c'est le roi. Tirésias ! ...
Créon
Vieillard, que me veux-tu ?
Tirésias
Lui-même .
Créon
A ce nom, éperdu ... De quelque grand revers ici viens-tu m'instruire ?
Tirésias
Oui, jusqu'en ton palais je viens te le prédire. Je fuis l'éclat des rois, je me rapproche d'eux Lorsque le ciel les frappe et qu'ils sont malheureux .
Créon
Qui t'a donné le droit de franchir l'intervalle,
Tirésias
La vérité. Les dieux, dans ma calamité, A mon âme ont daigné rendre cette clarté Qu'ils avaient arrachée à ma faible paupière. C'est aux rayons qu'en moi jette cette lumière Que les décrets du sort viennent se découvrir, Que je lis dans les coeurs et perce en l'avenir .
Créon
Tu dis vrai ; je suis un imposteur
Tirésias
Ta main de Polynice insulta la dépouille .
Créon
Thèbes l'a rejetée, et son aspect la souille.
Tirésias
Antigone au cercueil doit tomber aujourd'hui .
Créon
Qui révère un coupable est flétri comme lui.
( Dans un accès prophétique. )
Tirésias
Écoute-moi : frémis . Le plus sinistre augure Est venu m'effrayer dans ma demeure obscure Lorsque pour mon pays mon coeur formait des voeux. Au- dessus de mon toit, battu d'un bruit affreux, Des oiseaux de la nuit les ailes prophétiques M'ont annoncé l'horreur des misères publiques . Dans un temple voisin je porte mes terreurs ; J'immole une victime et la couvre de fleurs ; D'un feu sombre et mourant la victime enflammée, Se dessèche bientôt en cendres consumée ; Et long-temps fatigué de mes embrassemens, L'inexorable autel rejette mon encens. Je sentis cet effroi, lorsque dans la Phocide Laïus reçut la mort d'une main parricide ; Je sentis cet effroi quand sa femme, en ces lieux, A son fils vint offrir son lit incestueux.
Créon
La voix de ce vieillard et m'émeut et m'étonne ;
(Il tombe sur un siége, excédé de douleur et de fatigue. )
Tirésias
L'hymen a dans le sang plongé son noir flambeau . Eh ! pour qui donc encore ouvre-t-on ce tombeau ? Un jeune homme, un héros vers le trépas s'avance : Le ciel a sur son front imprimé sa naissance .
Créon
Reviens à toi.
Tirésias
Créon !...
Créon
Eh bien
Tirésias
Frémis, frémis !
Créon
Qu'aurais-je à redouter ?
se relevant et ramassant toutes ses forces
Tirésias
N'as-tu donc pas un fils ?
(Il sort. )
Créon
On vient : cachons l'effroi de mes sens interdits,
Scène 7
Sur le trône il n'est plus qu'un bourreau sanguinaire Que le ciel vous donna dans des jours de colère . Le pur sang de Laïus que vous deviez chérir : Vous chassâtes vos rois du sein de vos murailles, Il vous manquait encor d'arracher leurs entrailles . Thébains, écoutez - moi ; de cet affreux serment Qu'ont prononcé la haine et le ressentiment, Des autels d'Apollon croyez le témoignage, Ma voix de ce serment aujourd'hui vous dégage .
Scène 8
Ismène
Ismène
Tombe cet appareil de l'inhumanité ! Retrouvant ses honneurs avec sa liberté, Ma soeur ici bientôt recevra des hommages, Du respect qu'on lui doit éclatans témoignages . Que vous allez rougir de l'avoir condamné Cet objet aussi cher qu'il est infortuné ! D'une foule cruelle en silence escortée, J'ai vu ma triste soeur dans une tour jetée. J'ai voulu pénétrer dans son séjour affreux, Et lui porter mes pleurs, seul bien des malheureux ; La foule me repousse, et craint que ma prière Ne puisse à ses liens ravir sa prisonnière ... Mais j'entends retentir : « Hémon est libre, Hémon A vu briser ses fers . » Je renais à ce nom ;
Scène 9
Ismène, Antigone, Tirésias
Ismène
Ah! ma soeur va périr, et mes soins superflus ...
Antigone
Ismène ! ... elle est ma soeur, et d'OEdipe la fille ; Ne la punissez point d'être de ma famille .
Ismène
Comme elle j'ai, bravant un ordre injurieux, Déposé Polynice auprès de ses aïeux .
Antigone
Un vieillard faible, aveugle ! OEdipe en ces climats ! Sors-tu de ton cercueil pour pleurer mon trépas ?
Aux deux soeurs.
Au peuple.
Tirésias
Je ne suis point OEdipe, et veux être ton père. Je voudrais de ce peuple enchaîner la colère ; Mais qui peut résister à la fatalité Quand je ne puis vous voir, ô filles si chéries ! Retrace à votre coeur sa douloureuse image ; Qui dans ces yeux fermés à la clarté des cieux, Retrouve encor des pleurs qu'il répand sur vous deux . Vous n'êtes point émus : sa jeunesse, ses larmes A vos yeux vainement ont déployé leurs charmes ! ...
Elle s'approche de la caverne.
Antigone
Peuple ! Eh quoi, tu veux donc devenir mon bourreau ? Ma mère ! Je la vois s'asseoir sur mon tombeau ! Toi, Polynice aussi ! Mon frère, ta présence Offre à mon coeur déjà sa douce récompense ! Pour toi je vais mourir ; hélas ! sans notre amour Ce gouffre eût- il été mon éternel séjour ? Puisque ma soeur encor jouit de la lumière, Des victimes du sort que je sois la dernière ! Il est temps d'étouffer des regrets superflus ; Ma soeur, embrassez-moi, vous ne me verrez plus . Barbares ! vous osez l'arracher de mes mains ! N'ai-je donc pas le droit de subir ses destins ?
Elle descend dans la caverne ; avant de disparaître elle lève les yeux et les mains vers le ciel, et jette un dernier soupir; une haie de soldats ferme l'entrée de la caverne.
Antigone
Adieux !
Scène 10
Hémon, Antigone
Hémon
Qu'on la rende à la vie ! Mais je ne la vois point, me l'auriez-vous ravie ? Et vous ne craignez pas, ô tigres inhumains, Que dans des flots de sang je ne trempe mes mains, Et ne venge sur vous l'hymen et la nature. S'anéantir vos murs, prisons de l'innocence, La place où parmi vous je reçus la naissance, Le trône où les forfaits couronnent le pouvoir, Où j'ai trop de vertu pour prétendre m'asseoir : Je hais jusqu'à vos dieux puisqu'ils sont vos complices Et qu'ils ne troublent point vos affreux sacrifices . Qu'en a-t-on fait, cruels ? Hémon ! ô ciel ! c'est vous ! Ah ! j'ai senti du sort les plus terribles coups . Antigone !
Antigone
Ce poignard ...
Hémon
****************
Scène 11
Créon, Hémon, Tirésias
Créon
Le ciel se fait entendre, adorons sa justice : Mes mains ont honoré l'urne de Polynice.
Hémon
Qu'il soit brisé le saint noeud qui nous lie ! Ma main va vous payer ma malheureuse vie .
Il se tue.
Créon
Frappez, Thébains, frappez votre malheureux roi ; Au défaut de leurs bras, cieux, exterminez-moi ! Quel spectacle ! tout fuit, tout recule à ma vue ! Je ne suis plus qu'une ombre aux enfers attendue : C'est moi qui, dans ces murs rassemblant tous les maux, Des enfants de Laïus ai creusé les tombeaux.
Tirésias
Apprenez, ô Thébains ! par cet exemple affreux, A toujours honorer la nature et les dieux.