Tragédie · 1674 · 5 actes

Argélie, reine de Thessalie

de Gaspard Abeille

Représentation
≈ 1 h 50
Distribution
4 femmes, 4 hommes
Répliques
254
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Ismene F 85 ≈ 34 min 8
Argélie F 51 ≈ 28 min 8
Phoenix H 38 ≈ 22 min 7
Timagene H 28 ≈ 11 min 5
Arcas H 19 ≈ 6 min 5
Cléon H 8 ≈ 4 min 2
Clytie F 13 ≈ 3 min 2
Dione F 12 ≈ 2 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Ismene absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Argélie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Phoenix absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Timagene absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Arcas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cléon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clytie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dione absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Argélie, Clytie

Argélie

Gardes, faites venir Phoenix, et Timagène, Vous, Clytie, approchez. Hé bien ? Que fait Ismène ? L'intérêt de l'État, son devoir, ma rigueur, Rien ne peut-il fléchir cette infidèle soeur ? Ne se rend-elle pas ?

Clytie

N'en doutez plus, Madame, L'ardeur de tant de Rois n'échauffe point son âme ; Et quoi qu'à sa prison vous ajoutiez d'affreux, Vous n'obtiendrez jamais qu'elle écoute leurs voeux ; Mais avec quel excès que vous l'ayez punie, Captive, et de vos yeux depuis deux ans bannie, Toujours dans le respect, malgré votre courroux, Elle se plaint du Sort, sans se plaindre de vous. Sa vertu jusqu'ici ne s'est point démentie.

Argélie

Il n'est pas encor temps : ce temps viendra, Clytie, Quand de ce cher amant, qui l'attache en ces Lieux, Elle verra le sang rejaillir à ses yeux, Que les miens à loisir jouissant de sa peine, Sur ce sang trop cher promèneront leur haine. Quels cris alors ! Quels coups à son coeur abattu ! Que de plaintes ! C'est là que j'attends sa vertu. C'est ce qu'à son amour ma vengeance prépare.

Clytie

Quoi, de ce coeur glacé l'amour enfin s'empare, Madame ? Ismène a pu changer de sentiment ?

Argélie

Elle aime, et la perfide a trop peu d'un amant. Deux Traîtres, deux Ingrats, dans ma Cour, à ma vue, Brûlent pour ses beautés d'une flamme imprévue, Et lui font chaque jour mille hommages secrets Du mépris outrageant des biens que je leur faits, Je ne dis rien de trop. Leur intrigue est certaine. Je sais tout. C'est Phoenix, enfin c'est Timagène.

Clytie

Eux que la Thessalie, avec un oeil jaloux, Voit par votre faveur placés si près de vous ?

Argélie

Timagène ! Tu sais avec quelle indulgence J'ai presqu'à sa fortune asservi ma puissance. Pour lui seul je régnais. Estime, soins, honneurs, Tout, j'ai tout prodigué, pour vaincre ses froideurs. Hélas ! À l'aveu près, qu'ai-je pu davantage ? Chaque jour mon ardeur se peint sur mon visage : Chaque jour me flattant, par une indigne erreur, Qu'un soupir m'ouvrira les chemins de son coeur, Je sens, je sens le mien prêt à trahir ma gloire ; Et chaque jour l'Ingrat ignorant sa victoire, Ou d'un regard forcé l'avouant à regret, Dans ma bouche indiscrète arrête mon secret. C'est peu. Pour l'arracher à son indifférence, J'ai cru que d'un Rival il craindrait la présence ; Et qu'appelant Phoenix aux emplois de ma Cour, La jalousie enfin ferait naître l'amour. Mais loin que ces égards ébranlent son courage, Tous deux de ma faveur approuvant le partage, Et trop d'accord ensemble à rebuter ma foi, Sont devenus Rivaux pour une autre que moi. Pour une autre, Clytie ? Ah ! Ma juste colère Ne peut plus s'arrêter : il faut me satisfaire ; Il faut du sang ; il faut... Mais dis-moi, quelquefois Quand sur sa résistance à l'hymen de nos Rois, Ils allaient de ma part la presser de se rendre, En quelque doux transport n'as-tu pu les surprendre ? Te laissais-tu séduire à leurs déguisements ? Tu m'as trahie.

Clytie

Hélas ! Madame, à tous moments, En tous lieux, à ses pas par votre ordre attachée, Jamais d'aucun amour je ne la crus touchée : Aussi dans leurs discours n'avais-je nulle part, Vous me le défendiez. Souvent à leur départ, Je voyais sur leur front la tristesse épandue, Et la Princesse en pleurs se cacher à ma vue. Il est vrai : mais bien loin d'en croire mes soupçons, Pour les désavouer, j'avais mille raisons. Leur pitié, leur chagrin de la voir obstinée À braver par caprice un illustre hyménée, Sa misère, l'ennui d'un si triste séjour, Enfin...

Argélie

Qu'ai-je donc fait ? J'ai trahi mon amour. J'ai de ma propre main, par trop de confiance, Serré le noeud fatal de leur intelligence, Et par le libre accès, que je leur ai permis, J'ai moi-même à ma perte armé mes Ennemis. Perfide soeur ! Ô Dieux ! Que j'étais abusée ! Des plus superbes Rois la flamme méprisée Me faisait adorer la tranquille vertu D'un coeur, qui de l'amour n'était point combattu. Son repos me piquait plus que sa résistance. J'enviais le bonheur de son indifférence : Et pour l'associer un jour à mon tourment, Je voulais la contraindre à choisir un amant. Elle a choisi. Sa flamme enfin s'est déclarée. De tout de que j'aimais elle s'est emparée : Et les premiers appas de ces funestes noeuds L'ont rendu insensible à tous les autres voeux. Mais quel charme inconnu, quelle force cruelle Me ravit tous les coeurs, et les porte vers elle ? Mes attraits soutenus du pouvoir souverain, Ne peuvent d'un Sujet me mériter la main ? Et ma Captive, au rang où ma haine l'abaisse, Voit que pour ses beautés tout l'Univers s'empresse ? Qu'à ses moindres regards tout se laisse enflammer ? Hélas ! Et je croyais qu'elle ne pût aimer ! Non, quoique de l'amour on semble se défendre, Quand on en peut donner, on est bien prêt d'en prendre ; Et l'on passe bientôt, sans beaucoup s'alarmer, Du plaisir d'être aimée, à la douceur d'aimer. Mais vengeons-nous, Clytie, et cherchons une peine Digne de leur amour, et digne de ma haine. Ismène tient encor leurs désirs suspendus. Sachons vers qui des deux les siens penchent le plus. Bornons là ma vengeance, et par un prompt supplice, À ma bonté bravée offrons ce sacrifice. L'autre instruit par l'exemple à recevoir ma loi, Ne balancera point entre la mort et moi. Car enfin, tu le sais, le Peuple veut un Maître. En vain par mon hymen cent ont prétendu l'être. Mon coeur du rang suprême uniquement jaloux, A traité d'Ennemis ces prétendus Époux ; Et de l'Amour alors ignorant les surprises, J'ai dans leur propre sang éteint leurs entreprises : Mais que pour se venger l'Amour prend bien son temps ! Il me force d'aimer, quand je n'ai plus d'amants. Donnons un Roi du moins à ce Peuple volage : Contentons à la fois mon amour et ma rage ; Et posant à ma soeur les plus sensibles coups, Immolons son amant, s'il faut prendre un Époux.

Clytie

Votre rigueur est juste après tant de tendresses : Mais...

Argélie

Ne réveille point mes premières faiblesses, Ma main, pour en bannir le souvenir honteux, Peut-être au lieu d'un Traître en immolerait deux ; Peut-être un même sort enveloppant Ismène... Que sais-je ? Tu connais la source de ma haine. Mon Père, si la mort n'eût trompé ses desseins, Eût laissé, malgré moi, le Sceptre entre ses mains. Tu sais, que méditant cet injuste partage, Pour moi des Rois voisins il mendiait l'hommage. Il les sollicitait de m'unir à leur rang, Pour m'éloigner d'un Trône où m'appelait le sang. Mon âge, et mon bonheur, m'ont fait rendre justice : Mais s'il faut qu'à l'orgueil l'amour enfin s'unisse, Et que, pour m'arracher du sein de mes États, L'ambition d'Ismène ait séduit mes Ingrats ; Que ne dois-je point craindre ? Et sous quelle assurance Lui laissai-je nourrir son feu dans le silence ? Qu'il éclate. Il est temps. Elle aura quelque égard À l'ordre qu'elle a dû recevoir de ma part, D'éteindre par son choix nos haines mutuelles, D'aimer en liberté... Mais voici mes Rebelles.

Scène 2

Argélie, Timagene, Phoenix

Argélie

Princes, je le vois bien, nos soins sont superflus. Ismène est toujours ferme en ses premiers refus : Plus on parle d'hymen, moins elle s'y dispose. Je n'en suis plus surprise. Enfin j'en sais la cause ; Et je vous ai mandés, pour prendre vos avis. Ce sont, depuis trois ans, les seuls que j'ai suivis : Par vous seuls je résous, et par vous seuls j'ordonne : Je vous ai confié ma soeur, et ma Couronne. Vous savez mieux que moi quels sont nos intérêts, Jugez-en. La Princesse a des amants secrets.

Timagene

La Princesse, Madame ?

Phoenix

Ô Dieux ! Se peut-il faire, Qu'en l'état...

Argélie

Ce n'est point un soupçon téméraire. Oui, deux amants secrets, en pleine liberté, Chaque jour contre moi révoltent sa fierté ; Et malgré tous les voeux de Sparte, et de Mycène, Au gré de leur amour disposent de sa haine. Elle sur ses Captifs ménageant son pouvoir, Avec un soin pareil balance leur espoir ; Paraît de tous les deux également charmée. Timagène, Phoenix, suis-je bien informée ?

Phoenix

Oui, je vous l'avouerai, Madame, et sans effroi. Nous aimons ; ou plutôt je n'accuse que moi : J'aime : et ce qui me rend plus digne de supplice, J'ai déguisé mon feu sous un lâche artifice. Je devais à vos yeux, aux yeux de mes Rivaux, Déployer mon amour, et vanter mes travaux. Mille fameux exploits, mille heureuses fatigues, Vos bontés envers moi, depuis trois ans prodigues, Vos discours, vos regards, un si facile accès, Tout semblait m'animer à l'espoir du succès. Mais doublement ingrat à vous, à ma Princesse, J'ai trahi vos desseins, j'ai caché ma tendresse. Mon secret a sur elle attiré tous vos coups. Vous l'avez découvert, vengez-la, vengez-vous. Il faut...

Argélie

Je vous entends, Phoenix. Vous, Timagène, Parlez.

Timagene

Si c'est un crime, hélas ! Qu'aimer Ismène, Je ne puis m'en défendre, et veux bien m'en louer ; Mon crime est trop charmant pour le désavouer. Je sens que cet aveu rend ma perte assurée, Je connais dans vos yeux que vous l'avez jurée. Je vois que je me livre à tout votre courroux : Mais, Madame, du moins qu'il expire avec nous, Cessez de regarder Ismène en Ennemie. Hélas ! Dans son devoir ses maux l'ont affermie. Nos bras cent fois offerts à venger sa prison, N'ont pu contre vos Lois révolter sa raison. Toujours nous conjurant de vous être fidèles, Elle oppose ses pleurs à nos projets rebelles. Elle fait plus. Le soin du repos de la Cour Lui fait entre nous deux suspendre son amour ; Et sans ressentiment de se voir opprimée, Son unique regret, c'est d'être trop aimée. C'est là son crime. Hélas ! Pour peu qu'on ait d'attraits, Qu'on pardonne aisément de semblables forfaits, Madame ! Et plût au Ciel, que ce ferme courage Qu'avec tant de beauté vous eûtes en partage, Vous eût mis, pour flatter la peine des amants, Un peu moins au-dessus des tendres sentiments ! Que ce coeur maintenant insensible à nos plaintes, Eût senti de l'amour quelques faibles atteintes ! Loin de voir aujourd'hui notre espoir combattu... Mais tant de vains souhaits blessent votre vertu. Cette austère vertu, que vous suivez pour guide, Vous montre dans la gloire un plaisir plus solide ; Et de votre grande âme épurant les désirs, La rend inaccessible aux amoureux soupirs. Nos tourments sont pour vous d'inutiles alarmes : Mais quoi ? Je vois vos yeux prêts à verser des larmes ? Le croirai-je, que las de nous laisser souffrir, Ces yeux sur nos malheurs daignent enfin s'ouvrir ? Que deux Sujets...

Argélie

Cédons, cédons à la Nature, Dont j'ai jusqu'à ce jour étouffé le murmure. C'est trop dissimuler mon déplaisir secret. Non, Princes, je ne hais Ismène qu'à regret. En la faisant souffrir, je partage sa peine ; Et je gémis en soeur, quand je punis en Reine. Un intérêt d'État, plus puissant sur mon coeur, M'inspirait, malgré moi, cette injuste rigueur. Mais enfin votre aveu, sa tranquille constance, N'ont que trop réparé sa désobéissance. Maîtresse d'elle-même, elle peut désormais Se choisir un Époux au gré de ses souhaits. Obliger son amour à vous faire justice : C'est toute ma vengeance, et tout votre supplice.

Phoenix

Quel effort imprévu, quel excès de bonté Vous rend si favorable à ma témérité ? D'un feu désespéré vous réveillez l'audace : Vous me comblez de biens, quand je demande grâce.

Timagene

Ah ! Madame, du moins souffrez qu'à vos genoux, Après tant de bontés...

Argélie

Non, Princes, levez-vous. Ismène vient. Gardez tous ces respects pour elle, Ah ! Pourquoi me cacher une flamme si belle ? De combien de douceurs vous êtes-vous privés ? Mais vous ne savez point tout ce que vous pouvez. Découvrez qui de vous est maître de son âme ; Si nos Rois sont trompés, j'en prends sur moi le blâme ; Et leurs Ambassadeurs, que je vais assembler... Mais dans vos entretiens je ne veux rien troubler. Ma soeur envisageant sa fortune changée, Aurait entre nous trois l'âme trop partagée, Elle vient. Elle a su toutes mes volontés. Il suffit.

Timagene

Ô moments si longtemps souhaités !

Scène 3

Phoenix, Ismene, Timagene

Phoenix

Madame, il n'est plus temps de plaindre vos misères, D'accuser avec vous les Destins trop sévères ; De s'offrir à venger vos appas outragés ; Le Ciel plus favorable enfin les a vengés. Au courroux d'une soeur vous n'êtes plus en proie : Votre retour partout va répandre la joie. Il n'est plus en ces Lieux de malheureux que nous. Rendez-nous la pitié que nous eûmes pour vous. Puisqu'à notre bonheur il n'est rien qui s'oppose, Daignez finir des maux, dont vous êtes la cause ; Et ne refusez pas à nos fidèles coeurs, Le remède, et le prix de deux ans de langueurs.

Ismene

Oui, Princes, je sais trop que la reconnaissance M'oblige à couronner enfin votre constance. Tant de Rois, que pour vous mon âme a dédaignés, Vous disent assez haut que vous seuls y régnez. Je ne m'en défends point. Heureuse en mes disgrâces, Si vous seuls de mes feux eussiez connu les traces : Mais la Reine a percé mon secret malgré moi ; Et si je sors des fers, ce n'est qu'avec effroi. Ces Lieux où je reçus autrefois la naissance, Ces Lieux que je revois après deux ans d'absence, Ces mêmes Lieux baignés si souvent de mes pleurs, Rappellent à mes yeux ses premières rigueurs ; Et de mes maux passés me retraçant l'image, N'offrent à mon esprit qu'un funeste présage. Ah ! Si vous ne voulez redoubler mes tourments, Accordez à ma crainte encor quelques moments.

Timagene

Quelques moments ! Ô Ciel ! Quel supplice plus rude, Que de vous voir toujours pleine d'inquiétude, Suspendre sur mon coeur incertain de son sort, Et l'espoir de la vie, et l'horreur de la mort ? Que de voir dans vos yeux le feu qui vous consume, Sans pouvoir me flatter que c'est moi qui l'allume ? Sans oser prendre part à ces tendres soupirs, Qui d'un Rival peut-être approuvent les désirs ? Ah ! Plutôt que languir dans ce doute funeste, Tranchez d'un prompt refus tout l'espoir qui me reste : Accablé du chagrin de ne vous plaire pas, Je saurai m'en guérir au moins par mon trépas ; Et si votre pitié de mon trépas émue, Ne peut sans soupirer en soutenir la vue, J'aurai du moins la joie, en signalant ma foi, Que ces tristes soupirs ne seront que pour moi.

Ismene

Que dites-vous ? Ô Ciel ! Que je suis donc à plaindre ? Je n'avais jusqu'ici qu'une Ennemi à craindre, Je ne me défiais que des traits d'une soeur, Et ne redoutais pas votre propre fureur. Quoi ? Votre désespoir se fait déjà connaître ? Vous voulez que mon choix aide à le faire naître ? Que d'une main suivant un Époux à l'Autel, De l'autre à son Rival je porte un coup mortel ? Et vous me connaissez, Princes ? Non, si mon âme N'a que l'un de vous deux pour objet de sa flamme, L'estime que je dois à vos soins généreux, Au défaut de l'amour, me parle pour tous deux ; Et puisqu'enfin mon choix doit faire un misérable, Je ne saurais choisir, sans me rendre coupable ?

Phoenix

Hé bien ! Vous verrez donc, puisque vous l'aimez mieux, Deux amants expirer de douleur à vos yeux. Il faut à vos rigueurs une double victime. Vous l'aurez : mais hélas ! Sera-ce un moindre crime, Si de nos tristes coeurs désespérant les feux, Pour en ménager un, vous les perdez tous deux ? Car enfin que peut-il nous rester d'espérance, Si toujours résolue à ce cruel silence, Quand tout sur notre sort vous oblige à parler, Votre bouche s'obstine à ne rien démêler ? Quand parlerez-vous donc, s'il faut encor vous taire ? Ah ! Tandis qu'à nos voeux une Reine contraire, Pour tirer un aveu conforme à ses désirs, Avec votre personne enchaînait vos soupirs, J'ai vu, vous le savez, j'ai vu sans défiance, Votre amour se cacher à notre impatience. Mais libre, triomphante, après tant de combats, Vous pouvez d'un seul mot... Belle Princesse, hélas ! Pardonnez ce reproche à des âmes ingrates ; Qu'est devenu l'amour, si jamais vous aimâtes ? Si jamais cette ardeur...

Ismene

Cruels, vous en doutez ? Rendez, rendez-moi donc les fers que j'ai portés. Tant de nuits, tant de jours consumés dans les larmes, N'ont pu calmer encor vos injustes alarmes ? Il faut d'un nouveau sort subir la cruauté ; Perdre le jour peut-être après la liberté. N'importe. Sur la foi de vos esprits crédules, Ma prudence endormie étouffe ses scrupules. Vous serez satisfaits. Les Dieux me sont témoins, Ou de vous, ou de moi, pour qui je crains le moins, Je veux croire...

Timagene

Ah ! Croyez les larmes qu'une Reine...

Ismene

Je crois tout ; puisque c'est terminer votre peine ; Puisqu'il m'est défendu de suspendre mon choix ; Puisqu'après vos serments redoublés tant de fois, L'amitié qu'en mes mains vous vous êtes jurée, Contre ce dernier coup doit être préparée... Mais ô Dieux ! Quels regards ! Princes, je le vois bien, Où règne tant d'amour, l'amitié ne peut rien. Je vois que la douleur, dont votre âme est saisie, Réveille en ce moment toute sa jalousie. Je vois que de vos coeurs les divers mouvements... Non, vous vous haïriez malgré tous vos serments, Qu'allais-je faire ! Hélas ! Permettez...

Timagene

Ah ! Madame, Quel plaisir prenez-vous à déchirer mon âme ? Nous vous jurons encor...

Phoenix

Oui, que les justes Dieux Nous fassent l'un et l'autre expirer à vos yeux, Madame, si jamais la moindre jalousie Arrache de nos coeurs l'amitié qui vous lie. Ne craignez rien. Parlez. Dites qui de nous deux A pu...

Ismene

Vous le voulez, Princes, et je le veux, Timagène, Phoenix, au moins j'y suis forcée. Mon âme, malgré moi, vous ouvre sa pensée : Mais puisqu'il faut enfin déclarer mon amant...

Scène 4

Clytie, Ismene, Phoenix, Timagene

Clytie

La Reine attend, Madame, avec empressement...

Ismene

Clytie.

Phoenix

Elle lui parle. Hélas ! Que lui dit-elle ? Que je crains !

Timagene

Que je souffre une peine cruelle !

Ismene

Princes.

Phoenix

Madame, hé bien ! Cet amant glorieux ? Mais quel torrent de pleurs échappe de vos yeux ?

Timagene

Que vois-je ?

Ismene

Princes, non, je ne m'y puis résoudre. N'en parlons plus.

Timagene

Madame, ô Dieux ! Quel coup de foudre !

Phoenix

Dans quel nouveau chagrin votre esprit replongé... Clytie, hélas ! La Reine aurait–elle changé ? Peut-elle...

Ismene

Ah ! Mes soupçons lui faisaient injustice, Croyez-en mes sanglots, plutôt que mon caprice J'avais tort. Elle m'aime, et je n'en doute pas. Je vais m'abandonner moi-même entre ses bras. C'est ma soeur, et sa haine à jamais amortie...

Timagene

Mais quel autre ennemi...

Ismene

Retirons-nous, Clytie, Avant que lui parler, laisse-moi quelque temps, Apaiser de mon coeur les confus mouvements. Vous, Princes, avant moi, ne voyez point la Reine, Et réglez votre amour sur l'excès de ma peine. Adieu.

Phoenix

Quel ordre ! Ô Ciel ! Quels funestes adieux ! Madame...

Timagene

Obéissons, et sortons de ces lieux. L'ordre est dur : Mais enfin Ismène nous l'impose. Allons unir nos soins pour en savoir la cause ; Pour vaincre l'Ennemi, qui nous a traversés, Aimons-nous, aimons-la, Seigneur, et c'est assez.

Acte II

Scène 1

Ismene, Clytie, Dione

Ismene

Où me vas-tu conduire ? Et de quel oeil, Clytie, Pourrai-je envisager une soeur ennemie, Dont la fausse douceur m'invitant à parler, Ne cherche mon amant que pour se l'immoler ? Ô Ciel ! Loin de prévoir un si lâche artifice, Sans toi, je le livrais moi-même à son supplice. J'allais parler. Son nom m'était presque échappé. J'aurais conduit la main, dont on l'aurait frappé. J'en frémis : mais hélas ! Lorsque je t'ai pressée, De m'avouer le coup dont j'étais menacée, Ta timide pitié n'osait me secourir ; Tu balançais, Clytie, et me laissait périr.

Clytie

J'ai balancé : mais quoi ? Que pouvais-je moins faire ? D'un secret important seule dépositaire, Au point de le trahir, ne vous étonnez pas, Si ma fidélité rendait quelques combats. Des Princes vos amants craignant la violence ; Madame, je n'osais parler en leur présence. Vous m'avez prise à part ; et votre juste peur De ma pitié trop lente a réveillé l'ardeur, Je vous ai dit tout bas le dessein qui se trame. Je vous le dis encor, si vous parlez, Madame, Votre amant est perdu : mais j'ose dire plus, Si vous ne parlez pas, ils sont tous deux perdus.

Ismene

Tous deux ?

Clytie

N'en doutez pas. Leur mort est résolue. Vous savez à quel point la Reine est absolue. Mille Bras toujours prêts à servir sa fureur...

Ismene

Hélas ! Je ne le sais que trop pour mon malheur. Je voyais bien qu'enfin toute ma prévoyance Serait un vain secours contre sa défiance ; Qu'il était malaisé qu'au milieu de sa Cour, Je puisse aimer longtemps, et cacher mon amour. Pour prévenir l'effet de mes tristes présages, De ses deux Favoris j'acceptai les hommages, Clytie, et les traitant tous deux également, Entre ces deux Héros, je cachai mon amant. Vaines précautions ! J'espérais que la Reine Sur deux objets si chers n'osant fixer sa haine, Et respectant en eux les appuis de l'État, La suspendrait longtemps avant qu'elle éclatât ; Et qu'enfin sa justice à tous deux favorable, Pour sauver l'innocent, sauverait le coupable. Que je me suis trompée ! Ô Dieux ! Que je les plains ! Dione, ils périront.

Dione

Madame, je le crains. À répandre du sang la Reine accoutumée...

Ismene

Ils ne périraient pas, s'ils ne m'avaient aimée. Leur crime est leur amour. Malheureuse, c'est moi, Qui d'un cruel trépas va couronner leur foi : Non, ce n'est point la Reine à qui je m'en dois prendre, C'est à moi. De l'amour il fallait me défendre. Mais à moins que d'avoir un coeur comme le sien, Peut-on se voir aimée, hélas ! Et n'aimer rien ? Ne délibérons plus. Il est temps que je cède. À mes malheurs présents il n'est plus qu'un remède.

Clytie

Quoi donc, Madame ?

Ismene

Il faut, pour sauver un amant, M'aller livrer en proie au plus cruel tourment ; Sacrifier ma flamme au repos de sa vie, Étouffer mon espoir... Étouffons-le, Clytie, Il ne m'est plus permis de faire un autre choix, Épousons dès ce jour...

Clytie

Qui, Madame ?

Ismene

Un des Rois.

Clytie

Ah ! Que ce digne effort va surprendre la Reine ! Venez, venez tarir la source de sa haine. Madame, au nom des Dieux armez votre vertu.

Ismene

Mais quoi ? C'est donc en vain que j'ai tant combattu ! Je n'ai donc signalé ma constance, et mon zèle, Que pour me couronner du titre d'infidèle ? Hélas ! Quel autre nom pourront-ils me donner, Ces Princes trop constants que j'ose abandonner ? Tout leur sera permis après ma perfidie. Mais n'importe. Ils vivront. Ils me devront la vie, Et j'envisagerai mon malheur sans effroi, Si je sauve leurs jours en leur manquant de foi. Allons. Que me veut-on ?

Scène 2

Arcas, Ismene

Arcas

C'est la Reine, Madame, Qui vient rendre elle-même un plein calme à votre âme. Des voeux de tant de Rois ne redoutez plus rien : Elle a justifié vos refus par le sien. Sa tendresse pour vous s'est enfin déclarée. De leurs Ambassadeurs la Cour est délivrée. Ils partent par son ordre, et je viens de sa part Vous apprendre...

Ismene

Ah ! Clytie, empêchons leur départ. Tu sais mes sentiments, tâche avant qu'elle sorte... Il n'est plus temps.

Scène 3

Argélie, Ismene, Arcas

Argélie

Enfin votre vertu l'emporte, Madame, mes soupçons cèdent à son éclat. J'immole à vos désirs l'intérêt de l'État. Vous n'aurai plus d'ici de Lois qui vous contraigne : Et par mes seuls bienfaits vous saurez que je règne.

Ismene

Souffrez donc que j'imite autant que je le dois, L'effort que vous venez de vous faire pour moi. Non, puisque votre main brise aujourd'hui ma chaîne, Madame, votre Loi n'a plus rien qui me gêne. À quelque Roi qu'il faille attacher mon destin, Commandez. Je suis prête à lui porter ma main.

Argélie

J'attendais peu, Madame, un effort si contraire Aux voeux de deux amants que je croyais vous plaire ; Je n'ai point prétendu qu'un hymen odieux Vous forçât, malgré vous, à sortir de ces Lieux : Et je n'ai de ces Rois favorisé la flamme, Que pour développer les replis de votre âme : Car je vous l'avouerai. Vos constantes froideurs Me faisaient bien juger que vous aimiez ailleurs : Mais de ces factieux, dont j'ai puni l'audace, Qui briguaient mon hymen pour monter en ma place ; Et qu'un Peuple mutin m'imposait pour Époux, Je craignais que quelqu'un ne fût maître de vous ; Et que quelque projet fatal à ma puissance, N'eût forcé votre bouche à ce triste silence. Injurieux soupçons, source de ma rigueur ! Je ne me souvins plus que vous étiez ma soeur ; Je m'assurai de vous, j'usai de violence, Pour vous faire des Rois accepter l'alliance. Ils m'étaient moins suspects que nuls autres amants ! Mais j'ai bien condamné mes premiers sentiments, Ma soeur, hélas ! Qu'un mot m'eût épargné de peines ! Enfin de votre amour j'ai des preuves certaines. Vos amants me sont chers, j'en approuve le choix : J'ai reconnu leur foi, ne parlons plus des Rois. J'ai contre leurs désirs joint mes refus aux vôtres, Je me suis expliquée en faveur des deux autres. J'ai refusé, promis ; et jusques à ce jour Mes dons et mes refus ont été sans retour. Je veux... Mais qu'ai-je dit qui vous doive confondre ? Vous rougissez. Parlez.

Ismene

Il faut donc vous répondre. Vous avez sur mon sort un pouvoir absolu. Je n'en murmure point. Les Dieux l'ont bien voulu ; Je les prends à témoin, Madame, et vos yeux même, Si jamais dans le sort de mon malheur extrême, Quelque ressentiment qui me dût émouvoir, Un mot m'est échappé qui blessât mon devoir. Peut-être sur le Trône aurais-je été plus fière ; Et Reine égale à vous, de votre prisonnière, Trouvant mille chemins à ma vengeance ouverts, J'aurais porté plus loin le dépit de mes fers : Mais loin de consentir au dessein de vous nuire, Où vos rigueurs semblaient, malgré moi, me conduire, J'ai voulu, refusant un Roi pour mon Époux, M'arracher le pouvoir de me venger de vous. Ne craignez donc de moi ni factions, ni brigues, D'un Peuple sans raison j'ignore les intrigues. J'adore en vous le sang de nos communs Aïeux Qui n'ont transmis qu'en vous leur pouvoir en ces lieux. Contre vos volontés, je n'ai pour toutes armes, Que d'innocents soupirs, et d'impuissantes larmes, Qui dès que mes desseins vous seront déclarés, Ne couleront qu'autant que vous les souffrirez. Souffrez-les un moment. Ce qu'elles vous demandent, Ce n'est nul de ces biens où tant d'autres prétendent. Ce n'est plus d'un grand Roi l'alliance et l'appui. Vous m'en ôtez l'espoir. Je le perds sans ennui. Ce n'est ni les égards dus à notre naissance, Ni de ma liberté la sincère assurance, Pour toute liberté, Madame, et pour tout bien, Remettez à mon coeur de n'aimer jamais rien, De n'aimer rien que vous, de sortir d'une chaîne, Qui toujours...

Argélie

Arrêtez. Quoi, Phoenix, Timagène, Tous deux si tendrement charmés de vos appas, Vos Confidents secrets, vous ne les aimez pas ?

Ismene

Madame.

Argélie

Ô Dieux ! Que vois-je ? Et sous quelle espérance, Oser de leur amour me faire confidence ? Me tromper ? Me vanter tous deux insolemment Un succès qu'à mes yeux votre bouche dément ? On me joue. On me fait par complots sinistres, Des Rois mes Alliés, renvoyer les Ministres : Rompre avec eux, hâter un refus indiscret. Sans doute on trame ici quelque dessein secret. Il faut m'en éclaircir. Holà.

Ismene

Qu'allez-vous faire ? Ô Ciel ! Entre vos mains, prête à vous satisfaire. Ne puis-je pas...

Argélie

Ma soeur, vous êtes libre ici. De ces nouveaux soupçons n'ayez aucun souci. Ils ne vous touchent point. Vous n'êtes point coupable. Je le crois : mais je sais de quoi l'on est capable, Quand l'amour et l'orgueil ont séduit la raison ; Et la fourbe chez moi passe pour trahison. Je sais à qui m'en prendre. Arcas, où sont les Princes ?

Ismene

Quoi ? Madame, l'honneur, l'appui de vos provinces, Deux Héros...

Argélie

Où sont-ils ?

Arcas

Ils attendent ici, Que par votre bonté leur sort soit éclairci ; Et n'osant pas entrer...

Argélie

Allez. Qu'on les saisisse.

Ismene

Hé de grâce, un moment. Un peu plus de justice, Ils n'ont point mérité cet éclat de courroux ; Et s'il faut l'avouer...

Argélie

Enfin les aimez-vous ?

Ismene

Hé bien ! Je leur ai dit... Ils ont pu vous le dire. J'aime. Que cet aveu puisse au moins vous suffire ! Laissez-moi de ma flamme étouffer les transports ; Et ne m'obligez pas à de plus grands efforts. Pour aimer plus longtemps, l'amour m'est trop funeste ; Les maux qu'il m'a coûtés me font craindre le reste ; Et l'effroi que je sens ne se peut plus calmer, Qu'en cessant dès ce jour ou de vivre, ou d'aimer.

Argélie

J'ai peine à concevoir d'où vient tout ce mystère. Quoi ? De ce qui me plaît, rien ne peut donc vous plaire ? Et l'objet jusqu'ici le plus cher à vos yeux, Sitôt que j'ai parlé, vous devient odieux ? Ma seule volonté fait toute votre peine. Vous portez votre amour, où je veux votre haine : Et de vos passions disposant tour à tour, Vous portez votre haine, où je veux votre amour. Ne verra-t-on jamais la fin de vos caprices ?

Ismene

Mais ne verrai-je point celle de mes supplices ? Qu'ai-je dit, qu'ai-je fait, qui vous doive irriter ? Est-ce un crime pour moi que de vous imiter ? Pourquoi condamnez-vous par cette violence, Tant d'exemples fameux de votre indifférence ? Tout l'État tant de fois conjuré contre vous, N'a pu vous engager au choix d'aucun Époux. On vous a vue au pied de ces mêmes murailles Soutenir vos refus du gain de trois Batailles ; Et défendre toujours avec pareille ardeur Les droits du Diadème, et ceux de votre coeur. Hé quoi ! Ne puis-je pas vous ressembler sans crime ? Madame, un même sang toutes deux nous anime. Élevée à vos yeux, dès mes plus tendres ans, Je n'ai dû me régler que sur vos sentiments. Je l'ai fait jusqu'ici. Je veux encor le faire. Consentez-y. Pourquoi m'êtes-vous plus sévère, Qu'aux Peuples ennemis que vous avez domptés ? Vous n'avez point encor forcé leurs volontés. La liberté du coeur ne leur est point ravie. Maîtresse de leur bien, de leur sort, de leur vie, Prenez sur moi les droits que vous avez sur eux. Régnez : mais laissez-moi l'empire de mes voeux ; Et plutôt qu'à l'hymen aujourd'hui je souscrive, Souffrez que près de vous...

Argélie

Arcas, que l'on me suive. Madame, je le dis pour la dernière fois, Sur l'un ou l'autre Prince arrêtez votre choix. Tous deux séparément viendront ici l'apprendre. Je vais les envoyer. Songez à les défendre. C'est contre mes soupçons qu'il faut les appuyer. C'est votre hymen qui seul peur les justifier ; Et si de votre foi vous vous croyez maîtresse, Je la suis de leurs jours. Songez-y. Le temps presse : Et dans ce jour, malgré tous vos retardements, Vous aurez un Époux, ou n'aurez plus d'amants.

Ismene

Madame.

Argélie

Demeurez.

Scène 4

Ismene, Dione

Ismene

Hé quoi ? Tout m'abandonne ? La cruelle me fuit ? Ils vont mourir, Dione, Elle a déjà trouvé ces Princes malheureux. Ils sont en son pouvoir. Cours. Sauve-les tous deux. Sauve Phoenix au moins. Va lui dire... qu'il fuie. Qu'il ne pense qu'à lui, Dione, qu'il m'oublie ; Que je le veux. Surtout cache-lui ce transport. Ne dis pas que la Reine à conjuré sa mort. Prends garde que ses yeux trop puissants sur mon âme, Au travers de mes soins ne découvre ma flamme : Toi-même ne pénètre un secret si fatal, Qu'autant qu'il faut pour plaindre, et soulager mon mal. Va. Cours.

Dione

Madame, hélas ! Je cours à votre perte. Puis-je vous obéir, sans être découverte ? La Reine les observe. À ses yeux, sur ses pas, Puis-je me faire entendre, et ne vous perdre pas ?

Ismene

Perds-moi donc. Que m'importe. Il faut que je partage Les dangers où pour moi leur amour les engage. Ne me détourne point d'un dessein généreux.

Dione

Mais vous ne ferez rien que vous perdre avec eux. Et leur mort à l'instant de la vôtre suivie...

Ismene

Et si je perds Phoenix, que m'importe la vie !

Dione

Si vous aimez Phoenix, vivez donc avec lui. C'est l'unique moyen de finir votre ennui ; Et puisque son péril fait toute votre peine, Délivrez l'en, Madame en perdant Timagène.

Ismene

Timagène !

Dione

Oui, prenant ce Prince pour Époux, Exposez-le aux rigueurs d'une Reine en courroux. Le remède est fâcheux : mais le mal est extrême, Et le crime est vertu pour sauver ce qu'on aime.

Ismene

Quel remède, Dione ! Ô Dieux ! Me connais-tu ? Quoi ? De deux coeurs tous pleins d'amour et de vertu Dont l'un a ma tendresse, et tous deux mon estime, Tu prétends que l'un serve à l'autre de victime ? Et qu'à tous deux, sans fruit, cruelle également, J'assassine l'Époux, et renonce à l'amant ? Non, non, dans mon malheur quelque ennui qui m'accable, De cette trahison je ne suis point capable.

Dione

Mais, Madame, voyez ce que vous hasardez ; N'en voulant perdre aucun, tous deux vous les perdez.

Ismene

Dures extrémités ! Nécessité cruelle ! Qui me fait par vertu devenir criminelle ! Que faire ? Irai-je donc les armes à la main Accabler sur le Trône un pouvoir inhumain ? Déchirer sans pitié les flancs de ma Patrie ? De celle que je blâme égaler la furie ? Ou contre mes désirs cimenter son bonheur Du sang, peut-être hélas ! Le plus cher à mon coeur ! Non, ne méritons point le sort qui nous opprime ; Et loin de repousser le crime par le crime, Portons à nos Aïeux ce sang infortuné Aussi pur qu'il était quand ils nous l'ont donné. C'est assez que ma soeur...

Dione

J'aperçois Timagène, Madame.

Ismene

Ah ! Cachons-lui les desseins de la Reine. Que lui dirai-je ?

Dione

Au moins conservez votre amant. Un seul moment vous reste.

Ismene

Ô funeste moment !

Scène 5

Ismene, Timagene

Ismene

Prince, je suis contrainte à me choisir un Maître. Vous vous tenez heureux du seul espoir de l'être, Vous le dites au moins ; et vos désirs pressants Cent fois à mon orgueil ont donné cet encens. Mais me connaissez-vous ?

Timagene

Je me connais, Madame, Je sais le peu d'égard que mérite ma flamme ; Et des Rois mes Rivaux les Sceptres rebutés, Ne m'ont que trop instruit du prix de vos beautés. Presque inconnu, sorti d'une Race étrangère, Grand par les seuls bienfaits du feu Roi votre Père, J'ai trop respecté l'orgueil du sang Royal, Quand j'ai porté mes voeux...

Ismene

Vous me connaissez mal, Timagène. Il est vrai que ceux dont je suis née, Semblent me reprocher ma triste destinée. Ils étaient sur le Trône, et je crus qu'à mon tour, Leur sang qui m'animait, m'y placerait un jour. Mon Père le voulait. Tous les droits de l'aînesse Allaient en ma faveur céder à sa tendresse. Il mourut, et je vis entrer dans son cercueil, Cet inutile espoir qui flattait mon orgueil. Les brigues de ma soeur, et mon âge trop tendre, La mirent seule au Trône où j'aurais pu prétendre. Je me vis à ses pieds. Avec quelle rigueur Me fit-elle sentir sa nouvelle grandeur ? Elle appliqua dès lors sa haine toute entière À se venger sur moi des tendresses d'un Père. Ses soupçons la forçant à mon bannissement, Elle voulut ailleurs me chercher un amant. Pour punir mes refus on a, par mille alarmes, Contraint depuis mes voeux, mes soupirs et mes larmes. C'était peu que, sans crime, aux yeux de l'Univers, Une soeur m'eût réduite à la honte des fers. À tous ceux qui s'étaient attiré mon estime, La pitié de mon sort a tenu lieu de crime, Et l'on a vu tomber sous le fer des bourreaux Tous ceux qu'on a jugés trop touchés de mes maux. Voilà quelle je suis, Prince, voilà ma vie. Ce grand amas d'honneurs, ce sort digne d'envie, Ce bonheur, qui partout vous a favorisé, Contre ce triste écueil sera bientôt brisé ; Et déplorant alors votre propre victoire...

Timagene

Ah ! C'est sur cet espoir que j'établis ma gloire. Amant trop fortuné, si le titre d'Époux Me coûtait un bonheur que je perdrais pour vous ; Ma naissance à la vôtre étant trop inégale ? Mon mérite ne peut en remplir l'intervalle : Mais la Reine entre nous partageant ses rigueurs, Je vous égalerais au moins par mes malheurs ; Et mon bras animé par cette ressemblance, Vous vengerait des coups...

Ismene

Inutile vengeance ! Non, par ce long récit des mépris d'une soeur, Je n'ai point prétendu me chercher un vengeur. Ne m'assurez-vous pas qu'elle a calmé sa haine ? Que craindrais-je ? Elle peut cesser d'être inhumaine : Elle peut n'être point contraire à vos amours : Mais je suis malheureuse, et le serai toujours. Si vous pouviez, Seigneur...

Timagene

Quoi ? Madame, de grâce, Expliquez-vous. Parlez. Que faut-il que je fasse ? Faut-il que tout mon sang, pour preuve de ma foi...

Ismene

Si vous pouviez, Seigneur, ne m'aimer plus...

Timagene

Qui ? Moi ? Moi ne vous plus aimer ? Ô Ciel ! Hé bien ? Madame À ces mots j'aperçois le malheur de ma flamme. Vos regards à mes yeux parlent de vos refus. Enfin Phoenix l'emporte, et je n'en doute plus. On me l'avait bien dit ; et la Reine elle-même...

Ismene

Phoenix ? La Reine, ô Dieux, vous a dit que je l'aime ? Ah ! Si l'un de vous deux a mérité ma foi, Il faut vous l'avouer, Seigneur, c'est vous.

Timagene

C'est moi ? Adorable Princesse.

Ismene

Oui, c'est vous, Timagène, Ne tardez point. Allez désabuser la Reine.

Timagene

Mon bonheur...

Ismene

Épargnez des discours superflus. Voyez la Reine.

Timagene

Au moins...

Ismene

Ne me répondez plus.

Timagene

Il suffit. J'obéis.

Ismene

Qu'avons-nous fait, Dione ? Il court vers les Bourreaux, et c'est moi qui l'ordonne, Mais Phoenix... Ah ! Fuyons, Dione, je le vois.

Scène 6

Ismene, Phoenix

Ismene

Seigneur, par tout l'amour que vous eûtes pour moi, Ne me voyez jamais. Adieu.

Phoenix

Que me dit-elle ? Ne me voyez jamais ! Elle fuit, l'infidèle ! Mon Rival sort content ! Ô Dieux ! Suivons leurs pas. Cléon, à ce revers je ne me connais pas.

Acte III

Scène 1

Phoenix, Cléon

Phoenix

Non, Cléon, c'est en vain que ton zèle me flatte. Je n'en puis plus douter. Ismène est une ingrate. Elle a fixé ce choix si longtemps suspendu, Timagène triomphe ; et Phoenix est perdu. Mon Rival est heureux. J'ai vu sur son visage La cause de sa joie, et celle de ma rage, N'osant m'en rapporter à la foi de mes yeux, En vain je l'ai suivi pour m'en instruire mieux. Il a fui devant moi ; soit que cette âme vaine Ait voulu plus longtemps s'applaudir de ma peine ; Soit qu'il n'ait pas osé, malgré sa vanité, M'avouer un bonheur qu'il n'a pas mérité : Car enfin de quels droits appuyant sa tendresse, A-t-il pu m'enlever le coeur de ma Princesse ? Je l'aimais avant lui. Mes services, mes soins, Cléon, n'ont eu longtemps que ses yeux pour témoins. Les miens assujettis au pouvoir de leurs charmes, Avant lui, leur faisaient un tribut de mes larmes. Il le sait ; et peut-être a-t-il appris de moi L'art de s'en faire aimer au mépris de ma foi. Mais dis-moi, de son coeur banni sans espérance, Serai-je pour jamais banni de sa présence ? Ne la verrai plus ?

Cléon

Vous la verrez, Seigneur.

Phoenix

S'est-elle jusque-là contrainte en ma faveur, La cruelle ? Mais vois toute son injustice. Elle veut consommer sa haine, et mon supplice. Je lis dans sa pensée. Elle cherche à me voir, Pour jouir de son crime, et de mon désespoir. Elle fuyait tantôt, pour cacher à ma vue Le trouble de ses yeux qui l'aurait convaincue. Pour me justifier ses injustes rigueurs, Il fallait à loisir préparer des froideurs : Il fallait se munir de raisons, et de feintes, Pour braver ma douleur, en repoussant mes plaintes. Elle l'a fait. Hé bien ! Quels que soient ses desseins, Je veux l'attendre, et voir jusqu'où vont ses dédains.

Cléon

Ah ! Ne la croyez pas capable d'imposture, Seigneur, à la vertu vos soupçons font injure. J'ai suivi la Princesse, et plein de ses douleurs J'ai fait de vains efforts pour retenir mes pleurs. Dans son Appartement elle s'est retirée, Où d'abord je l'ai vue interdite, égarée, Et portant sur son front l'image du trépas, Se jeter sur Dione, et pâmer dans ses bras.

Phoenix

Ah ! Cléon.

Cléon

Par mes soins à la fin soulagée, Dans ses premiers chagrins elle s'est replongée ; Et comme elle jetait les yeux de toutes parts, Je me suis rencontré sous ses premiers regards. Elle m'a reconnu. L'excès de sa faiblesse N'a pu nous déguiser celui de sa tendresse ; Et de profonds soupirs ont fait connaître à tous, Seigneur, qu'en me voyant elle pensait à vous. J'allais dans cet instant lui peindre votre peine, Quand elle m'a quitté pour passer chez la Reine : Mais Dione sensible à votre désespoir, Obtiendra qu'en ces Lieux elle puisse vous voir. Elle me l'a promis.

Phoenix

Inutile remède ! Au bonheur d'un Rival tout conspire, tout cède, On méprise pour lui trois Sceptres à la fois ; Pour lui dans les Prisons on rebute les Rois. Et moi, dont la tendresse égale la constance, Je n'aurai que des pleurs pour toute récompense ? Que d'inutiles pleurs, dont les coeurs inconstants, Cléon, sont à leur gré prodigues en tout temps ? Non, non, je ne suis point l'objet de ses alarmes ; Et je n'ai point causé ses soupirs, et ses larmes. L'image de mes soins si mal récompensés, Sa honte, ses remords, enfin les ont causés. Mais pour venger le tort qu'elle fait à ma flamme, Ajoutons quelque pointe aux douleurs de son âme. Exilé de son coeur, occupons-le à demi. Si ce n'est comme amant, du moins comme Ennemi. Elle vient. Voyons-la. Méritons sa colère. Elle ôte à mon dépit de quoi se satisfaire ; Sans doute ses mépris causeront mon trépas : Mais j'aurai le plaisir de braver ses appas. Quoi qu'il en soit enfin, il faut que je la voie. D'elle, et de mon Rival, je troublerai la joie ; Et ce sera toujours une douceur pour moi, D'empoisonner un bien que l'on vole à ma foi.

Cléon

Quoi donc ? Cette amitié depuis trois ans formée, Et par tant de serments si souvent confirmée, S'évanouit, Seigneur, en ces tristes moments ?

Phoenix

Et depuis quand l'Amour s'en tient-il aux serments ? Cependant ne crains pas, quelle que soit ma peine, Que je veuille jamais m'en prendre à Timagène. Sa vertu, ses exploits, me le font estimer. La foi de mes serments me contraint de l'aimer. Je l'ai promis, Cléon, je tiendrai ma parole. Qu'il jouisse en repos du bonheur qu'il me vole. Si m'ôtant ma Princesse, il me rend malheureux, Il me l'a disputée en Rival généreux. Il n'a mis en usage aucune indigne feinte. Il adorait Ismène, et le disait sans crainte ; Son amour paraissait dans tous nos entretiens ; Ses feux se sont trouvés plus heureux que les miens ; Et s'il faut qu'en ce jour mon désespoir éclate, Ce n'est pas contre lui ; c'est contre mon Ingrate. Compte depuis le temps que soumis à ses Lois, Je lui vouai mon coeur pour la première fois ; Par combien de moyens indignes de sa gloire, A-t-elle jusqu'ici joui de sa victoire, Cléon ? Et par combien d'artifices divers, M'a-t-elle su contraindre à languir dans ses fers ? Hélas ! Si mon amour lui tenait lieu d'offense, Que ne m'imposait-elle un éternel silence ? Que ne me disait-elle ? amant infortuné, N'attaque pas un coeur qu'on a déjà donné. D'elle, et de son amant, Ministre trop fidèle, Je n'aurais point nourri leur ardeur mutuelle ; Ni pour rendre un Rival à mes dépens heureux, Si longtemps servi d'ombre à l'éclat de leurs feux. Insensible témoin de ses vaines alarmes, Je n'aurais point séché tant d'inutiles larmes. Elles étaient, Cléon, ces marques de sa foi, Toutes pour Timagène, et pas une pour moi. Malheureux, où t'emporte un injuste caprice ? Connais-tu la Princesse ? Et lui rends-tu justice ? Elle ne t'aimait pas. As-tu pu mériter L'effort qu'elle s'est fait pour t'en laisser douter ? Elle te haïssait peut-être. En quelle gêne A-t-elle mis son coeur pour combattre sa haine ? Elle pouvait d'abord la montrer à tes yeux ; Te forcer à la fuir ; te bannir de ces Lieux ; Te faire un digne objet de sa juste colère : Ingrat, l'a-t-elle fait ? Elle pouvait le faire. Hélas ! Elle a souffert trois ans en ta faveur, Que ton Rival aimé doutât de son bonheur. Trois ans pour ton repos tyrannisant sa flamme, Elle t'a prodigué la moitié de son âme. Elle a fait plus, cruel, et si tu perds sa foi, Meurs après cette perte, et ne t'en prends qu'à toi. Oui, Cléon, j'ai moi-même, en ce jour déplorable, Arraché de ses mains la foudre qui m'accable. À ses cruels mépris j'ai voulu m'immoler : Elle voulait se taire, et je l'ai fait parler. Hé bien, Cléon, fuyons la présence d'Ismène. Des coups dont je me plains, je dois porter la peine. J'en suis l'auteur. Mourons. Il le faut. Mais au moins Que ses yeux de ma mort ne soient pas les témoins. Mes hommages soufferts, avec tant d'indulgence, Assez et trop longtemps leur ont fait violence. Ne les affligeons point par tout ce qu'a d'affreux Le spectacle sanglant d'un trépas rigoureux : Et souhaitons plutôt, en sortant de la vie, Qu'elle ignore ma mort, enfin qu'elle m'oublie. Allons.

Cléon

Ismène sort, Seigneur.

Phoenix

Où courons-nous ? Cléon, s'il faut mourir, mourons à ses genoux.

Scène 2

Ismene, Phoenix

Ismene

Je ne puis lui parler, Dione, va lui dire, Qu'à l'instant...

Phoenix

Ah ! Vous-même exercez votre empire. Mon coeur plus que jamais soumis à vos appas, Attends de votre main le coup de son trépas. Ne le différez plus. En vain mille présages M'offrent de mon malheur les funestes images ; Quels que soient mes destins plus cruels, ou plus doux, Je n'en connais point d'autre Arbitre que vous.

Ismene

Seigneur, et vous et moi, nous en avons un autre. L'Amour a disposé de mon sort et du vôtre. C'est à nous d'obéir.

Phoenix

Trop inégale Loi ! Qu'elle est douce pour vous ! Qu'elle est dure pour moi ! Mais l'Amour qui l'a faite, et qui vous la suggère, Ne me promettait pas de m'être si sévère. J'ai cru le voir souvent me parler dans vos yeux D'un air, dont mon Rival paraissait envieux. Cependant...

Ismene

S'il vous reste un peu de complaisance, Ajouter un effort à votre obéissance. Je l'attends. Je le veux. En un mot, dès ce jour Évitez ma présence, et sortez de la Cour.

Phoenix

Vous voulez...

Ismene

Oui, je veux qu'une prompte retraite Me cache les ennuis, où mon refus vous jette.

Phoenix

Mais, Madame...

Ismene

Je sais que l'ordre est rigoureux : Je sais qu'après avoir désespéré vos feux, Il faudrait dans l'éclat des bienfaits de la Reine, Vous laisser à loisir oublier votre peine. Et je vous en dépouille ! Et ce sera pour moi Que vous serez errant, sans gloire, sans emploi, Exilé d'une Cour où chacun vous honore : Mais vous m'avez aimée ; et vous m'aimez encore. Au nom de cet amour...

Phoenix

Pourquoi dissimuler ? Ma Princesse, je vois ce qui doit m'exiler. Vous le cachez en vain. Quand votre hymen s'avance, D'un amant méprisé le chagrin vous offense ; Et vous ne pouvez plus souffrir auprès de vous Le malheureux Rival de votre heureux Époux. Hélas ! Quand je pourrais traverser votre joie, Ma gloire et mon respect m'en fermeraient la voie. Je les consulte plus que mon ressentiment ; Et quoiqu'amant trahi, je suis toujours amant. Ne vous alarmez pas. Contre ma violence Vous-même à mon Rival vous servez de défense. Pour oser l'attaquer il est trop près de vous ; Et votre hymen le met à couvert de mes coups. Trop fidèle témoin du bonheur de sa vie, Je me contenterai de lui prêter envie. Mais loin de me bannir, pour plaire à votre Époux, Laissez jouir ses yeux d'un spectacle si doux. Ne lui dérobez point sa plus sensible gloire : L'image de mes maux ennoblit sa victoire ; Et le voyant en paix maître de vos appas, L'image de sa joie avance mon trépas.

Ismene

Ah ! Phoenix !

Phoenix

Que vos yeux lui gardent tous leurs charmes ? Ne les corrompez point par ces injustes larmes C'est trop les prodiguer. Votre hymen, mes serments, L'ont trop mis à couvert de mes ressentiments. Il peut...

Ismene

Connaissez mieux la cause de ma peine. Ces larmes sont pour vous, et non pour Timagène ; Pour vous seul. Un Rival charmé de son bonheur, Ne vous enviera point cette vaine douceur. Mon estime pour vous lui doit être connue ; S'il a reçu ma foi, ma pitié vous est due. Par cet endroit du moins vous possédez mon coeur ; Et dans le temps qu'un autre en croit être vainqueur, Me dérober des pleurs, et me les voir répandre, N'est pas le posséder par l'endroit le plus tendre. Mais de ce triste coeur n'exigez rien de plus, Phoenix, et que ces pleurs ne soient pas superflus. Sans être plus longtemps témoin de mes alarmes...

Phoenix

J'allais vous obéir, sans ces flatteuses larmes. Mon désespoir au moins allait finir mon sort. Me dire de vous fuir, c'est me donner la mort : Me le dire en pleurant, c'est me rendre la vie : C'est de vous obéir, m'ôter toute l'envie. Vos pleurs en m'éloignant, me rappellent vers vous ; Et pour fuir, j'ai besoin de tout votre courroux. Cependant, belle Ismène, empêchez qu'il n'éclate : Ne m'ôtez pas un bien dont ma douleur se flatte. Plaignez-moi. Mes désirs ne sont pas si cruels, Que de vous condamner à des pleurs éternels. Le souvenir de ceux que je vous vois répandre, De ma propre fureur pourra bien me défendre : Mais pour entretenir ce souvenir confus, Laissez-moi près des yeux qui les ont répandus. Il me sera bien doux, en voyant ce que j'aime, De me dire tout bas, pour me tromper moi-même ; Ne plains plus ton malheur, amant trop indiscret, Il a tiré des pleurs des beaux yeux qui l'ont fait.

Ismene

Seigneur, moins de tendresse, et plus d'obéissance. Mes pleurs de mon secret vous disent l'importance : Mais sans l'approfondir, obéissez, partez. Montrez en me fuyant, que vous les méritez. Qu'à mes désirs enfin votre vertu réponde ? Ou bien...

Phoenix

Dites-moi donc en quel endroit du Monde Je dois aller cacher le reste de mes jours, Dont vos cruels dédains ont abrégé le cours ? Irai-je à Sparte, en Crète, à Mycène, en Épire ? Hélas ! Pour vous en vain tout l'Univers soupire ! Partout on sait l'espoir que vous m'aviez permis ; Et partout vos beaux yeux m'ont fait des ennemis ! Ces Rois dont j'ai trois ans intimidé la flamme, À qui je dérobais la moitié de votre âme, De ma témérité justement indignés, Sur qui vengeront-ils leurs Trônes dédaignés ? Mais je redoute peu les effets de leur rage. La gloire à ces combats a formé mon courage : La honte de me voir en butte à leurs mépris, Seule contre vos Lois révolte mes esprits. Voulez-vous que rampant dans une foule obscure, J'aille de leurs Flatteurs exciter le murmure ? Et par le triste aspect de mes voeux rebutés, Les venger des chagrins que je leur ai coûtés ? Souffrez-moi dans ces Lieux. La haine, ni l'envie, N'y tyrannisent point ma déplorable vie. Je vois mes Ennemis à mes pieds terrassés. Pas un...

Ismene

Je reste encor Phoenix, et c'est assez. De la Reine, il est vrai, vous ne sauriez vous plaindre. Près d'elle sa faveur vous défend de rien craindre. Avec vous Timagène est lié d'amitié : Mais craignez tout de moi, jusques à ma pitié. En vain de tous ces Rois votre âme se défie : Plus que tous vos Rivaux je suis votre ennemie. Vous les fuyez avant qu'avoir senti leurs coups : Fuyez-moi ; vous avez éprouvé mon courroux. Contre vous aujourd'hui je me suis déclarée ; Je rebute la foi que vous m'aviez jurée ; J'éteins après trois ans, qu'on me l'a vu nourrir, Un feu, qui méritait de ne jamais mourir. Je tâche à tous les yeux d'en dérober les traces ; Je joins, pour vous bannir, les larmes aux menaces. Je fais plus. Je n'entends votre nom qu'à regret ; Tout ce qu'on dit de vous m'est un tourment secret ; Je vous sais mauvais gré de m'être encor fidèle, Je voudrais oublier tout ce que votre zèle Vous fit jamais oser pour mériter ma foi ; Et que tout l'Univers l'oubliât avec moi. J'ose même à vos yeux vanter mon injustice. Je la vois. Mais enfin vous êtes mon supplice. Allez noircir ma gloire au bout de l'Univers : Vengez-vous de l'affront d'avoir porté mes fers. Publiez que je suis infidèle, et parjure : À ce juste reproche ajouter l'imposture. Pourvu que vous fuyiez, tout vous sera permis : Mais fuyez.

Phoenix

Oui, Phoenix vous est encor soumis. Ces larmes, ces soupirs, cet effort de tendresse, Cet éclat de courroux n'est point ce qui me presse. Je connais mon devoir ; je ne puis le trahir ; Et mon destin, Madame, est de vous obéir. Je veux croire avec vous mon exil légitime. Je n'examine point quel peut être mon crime ; Pour voir contre moi seul tout l'Univers armé, C'en est un assez grand de n'être point aimé. Encor votre courroux n'est-il que trop modeste : Vous m'ôtez mes emplois ; vous me laissez le reste : Vous ne demandez point ma liberté, mon sang : Mais je sais quel hommage on doit à votre rang. J'ai perdu votre amour, votre foi, votre vue : Enfin j'ai tout perdu, quand je vous ai perdue. Tous autres biens pour moi sont des biens superflus : Vous le voulez. Adieu. Vous ne me verrez plus.

Scène 3

Dione, Ismene

Dione

Je ne sais que penser de l'air dont il vous quitte, Madame : mais pourquoi l'obliger à la fuite ? N'eût-il pas été mieux qu'aux yeux de cette Cour Il eût appris de vous à vaincre son amour ?

Ismene

Aux yeux de cette Cour ? Aux yeux d'une inhumaine, Qui l'unirait peut-être au sort de Timagène ? Phoenix m'aime, Dione ; et quand on aime bien, Peut-on voir ce qu'on aime, et n'en témoigner rien ? Non, qu'il parte tandis que la Reine l'ignore ; Ses yeux découvriraient le feu qui le dévore ; Les miens même à la fin trahiraient mon secret. Qu'il parte. Tu le vois, je l'ordonne à regret. Mais il faut le sauver. Inutile espérance ! Si Phoenix de la Reine a fui la violence. Ne crains-je point la sienne ? Et puis-je sur sa foi Répondre de ses jours qu'il n'aime que pour moi ? Je l'ai trahi. Quel soin prendra-t-il de sa vie ? Ah ! Suis ses pas. Dis-lui qu'il vive : mais qu'il fuie. Pour lui mieux inspirer quelque soin de ses jours, De tout ce que je sens anime tes discours. La pitié, le devoir, m'appellent chez la Reine. J'y cours pour empêcher la mort de Timagène ; Et s'il faut qu'il succombe à ses injustes coups, En faveur de l'amant, je meurs avec l'Époux.

Acte IV

Scène 1

Arcas, Argélie

Arcas

Madame ; tout est prêt. Une Troupe choisie, De cet Appartement empêche la sortie. Une autre en même temps, dans le Salon prochain, Attends le Criminel, le poignard à la main. Qui que ce soit, croyez que sa mort est certaine. Je leur ai contre lui inspiré trop de haine. Pour les mieux animer, je l'ai peint à leurs yeux De tout ce que le crime a de plus odieux. Sans s'informer du nom, j'ai vu soudain leur zèle S'armer à ce récit d'une fureur nouvelle ; Et jamais...

Argélie

Achevez ; et prenez dès ce jour Le rang que Timagène occupait dans ma Cour. En l'état où le va mettre son hyménée, Il sera peu jaloux de votre destinée : Mais où sont nos amants ?

Arcas

Ils sont ici tous deux, Pour savoir quel moment couronnera leurs voeux.

Argélie

Envoyez Timagène, et gardez la Princesse.

Scène 2

Argélie

Argélie

Toi, ne me parle plus, inutile tendresse, Faux égards, ennemis du repos de mes jours, Dont ma raison séduite implore le secours, Retirez-vous. Cédez à ma vengeance. De ma timidité ma colère s'offense. Punissons sans pitié ; haïssons sans retour ; Et bravons aujourd'hui la Nature et l'Amour.

Scène 3

Argélie, Timagene

Argélie

Timagène, il est temps que votre joie éclate. Je ne veux point qu'ici le respect la combatte. L'état où je vous vois, réponds à mes désirs ; Et je ne prétends point contraindre vos plaisirs. Mais parmi tant de joie, avouez-le, sans feinte, Ne vous sentez-vous point saisi de quelque crainte ? Quand d'Ismène à vos voeux j'offre tous les appas, Quelque secret remords ne vous trouble-t-il pas ? Et recevant son coeur en échange du vôtre, Parlez, n'êtes-vous point coupable envers quelque autre.

Timagene

Moi, j'oserais, ô Ciel ! Sans honneur, et sans foi, Lui présenter un coeur, qui ne fût plus à moi ? Ah ! Ne me faites point un si cruel outrage, Madame, ma constance est mon seul avantage. Je le jure à vos yeux, aux yeux de l'Univers, Je serais libre encor sans ses aimables fers. Fier d'avoir dédaigné les Beautés de la Grèce, Je commençai près d'elle à sentir ma faiblesse. J'appris en lui cédant, sans avoir combattu, Ce que peut la Beauté qu'anime la Vertu : Et j'ai vécu depuis dans une paix profonde, Sans yeux, comme sans coeur, pour le reste du monde. Mais, Madame, quelqu'un a-t-il noirci ma foi ? Quelqu'un m'accuse-t-il ?

Argélie

Oui, perfide, et c'est moi.

Timagene

Vous, Madame ?

Argélie

C'est moi, qui trois ans abusée, Veut venger aujourd'hui ma flamme méprisée. Je t'aime. J'en rougis. Je fais tort à mon rang : Mais j'en saurai laver la honte dans ton sang. Tu ne jouiras pas longtemps de ta victoire ; Et ta mort à l'instant va réparer ma gloire.

Timagene

Vous m'aimez ? Est-il temps de me le déclarer ? Hélas ! Pouvais-je...

Argélie

Hé quoi ? Pouvais-tu l'ignorer, Ingrat ? Pour triompher de ton indifférence, Ai-je rien oublié ? J'ai gardé le silence. Il est vrai : dis-moi, tant de bontés, tant de soins, Étaient-ils de mon feu de trop faibles témoins ? Lorsque je t'approchais si près de ma personne, Que je te confiais ma vie, et ma Couronne, De ce Trône où mes dons te semblaient inviter, Ne te donnais-je pas la main pour y monter ? Il ne tenait qu'à toi de me donner la tienne. Pour te désespérer, je veux qu'il t'en souvienne, Lâche, tu régnerais. Mais que prétendais-tu ? Que pour toi démentant un reste de vertu, J'allasse à tes rebuts exposer ma faiblesse ? Et qu'au prix de ma gloire achetant ta tendresse, Quand tu ne daignais pas t'élever jusqu'à moi, Le poids de mon amour m'abaissât jusqu'à toi ? Non, non, tu t'abusais. C'est aux faibles courages, D'offrir à leurs amants de serviles hommages. Les Reines ont horreur d'un commerce si bas ; Et qui demande un coeur, ne le mérite pas. Tu changes de visage ; et ce coeur inflexible Au péril de la mort devient enfin sensible. Crois-tu qu'à tes soupirs ma colère ait égard ?

Timagene

Non. Mais à ces soupirs vous n'avez point de part ; Et vos rigueurs sur moi n'auront point l'avantage, D'avoir avant ma vie étouffé mon courage. Je le vois trop. Je perds, refusant votre main, Et la vie, et l'éclat du pouvoir souverain. Mais ces fragiles biens flattent peu mon envie ; J'appris en vous servant à mépriser la vie, J'apprends en vous voyant à mépriser l'honneur D'un rang, où vous avez attaché tant d'horreur. Ne me reprochez point qu'à vos désirs contraire, Jusqu'ici je n'ai pris aucun soin de vous plaire ; Ce n'est pas aux bienfaits qu'on se laisse charmer ; Et lorsque tout vous hait, je ne puis vous aimer. Le sang, que sur le Trône on vous a vu répandre, Me le rend odieux, me défend d'y prétendre : Et s'il me faut tomber sous vos injustes coups, Je l'aime mieux que vivre, et régner avec vous. Je l'avouerai pourtant. Malgré vos injustices, Je ne me repends point de mes heureux services. Je ne plains point mon sang tant de fois répandu ; À l'État plus qu'à vous, tout ce sang était dû. Vos desseins criminels n'ont point souillé ma gloire ; Et quand à mes périls j'achetais la victoire, J'espérais que mon bras soutenant votre État, Ce Sceptre où vos Aïeux avaient joint tant d'éclat, Où vos mains imprimaient tant de taches sanglantes, Remplirait après vous des mains plus innocentes ; Et que vos Successeurs me sauraient quelque gré Du pouvoir que mon bras leur aurait assuré.

Argélie

Qui te retient ? Poursuis. La fureur qui t'emporte Me fait voir que tu sens les coups que je te porte. C'est ce que je prétends, et j'en perdrais le fruit, S'ils t'accablaient, perfide, avecque moins de bruit. Mais quels sont les forfaits, lâche, que tu m'imposes Quels meurtres ai-je faits ? Conte-les, si tu l'oses. Procuste, Étix, Acaste, Eumène, et Léontin, Cinq rebelles, jaloux de mon coeur, de ma main, Dignes de l'un et l'autre, et plus que toi peut-être, Sont ceux que j'ai punis pour t'en faire le maître. Ma bonté cependant, que ta froideur lassait, T'a montré le chemin que leur sang t'y traçait. À tout autre qu'à toi ma puissance funeste A déchiré l'État, pour t'en laisser le reste. S'il n'a plus de Héros, c'est pour tes intérêts ; Et je te dois punir des crimes que j'ai faits. Si mon Trône à ce prix te semble illégitime, Laisse-le : mais rends-moi ma vertu, mon estime, Mes Sujets, tant de sang que j'ai versé pour toi.

Timagene

Tout mon sang est à vous ; mais mon coeur est à moi, J'en fais à ma Princesse un nouveau sacrifice. Cherchez pour m'en punir quelque nouveau supplice. Vos yeux, tous fiers qu'ils sont, en vont être jaloux. On m'aime, et c'est assez pour me venger de vous. Achevez, et portez à cette triste amante D'un amant égorgé la tête encor sanglante. Pour prix de tout l'ennui que je vous ai coûté, J'attends cette faveur de votre cruauté. Vous jouirez des pleurs que vous ferez répandre : Mais elle jouira d'une douceur plus tendre. Elle verra du moins que même après ma mort, Pour s'ouvrir près des siens, mes yeux feront effort. Que son aimable nom m'aura fermé la bouche : Que le mal qu'elle endure est le seul qui me touche ; Et que l'horreur de ceux qu'on m'aura fait sentir, N'aura pu m'arracher le moindre repentir.

Argélie

Quoi ? Sourd à mes bontés, sensible à ma menace, Tu crois qu'un repentir peut mériter ta grâce ? Et qu'écoutant l'Amour qui me parle pour toi, Mon courroux s'apaisât par l'offre de ta foi ? Non, cruel, c'en est fait. Tiens-toi sûr de ta peine, L'aveu de mon amour te répond de ma haine. Je me suis résolue à l'un et l'autre effort. Je t'aime, et ce mot seul est l'Arrêt de ta mort. Reconnais, à ce mot, quels coups on te destine. Ce n'est point ton Rival, dont la main t'assassine. C'est la mienne ; et mes yeux pleureraient ton trépas, Si mourant par mes coups, tu ne le savais pas. Va, meurs. Holà. Suivez-le. Amenez la Princesse, Clytie.

Timagene

Hélas ! Madame, épargnez sa faiblesse, C'est assez.

Argélie

Va, te dis-je, et ne m'oblige pas À l'envoyer mourir, malgré moi, sur tes pas. Mais sans tremper nos mains au sang d'une Rebelle, Forçons son désespoir à nous délivrer d'elle ; Et déguisant l'excès d'une juste fureur, Cherchons quelque autre voie à lui percer le coeur.

Scène 4

Argélie, Ismene

Argélie

Enfin je reconnais qu'une Cour étrangère N'a pas autant d'éclat qu'il en faut pour vous plaire. Mais quand le coeur enflé de ce frivole espoir, Qu'un Père injustement vous laissa concevoir, Vous gagnez par l'éclat de vos charmes rebelles Tout ce qui me restait de Sujets plus fidèles, Qu'aujourd'hui votre choix m'ôte l'appui d'un bras, Dont la valeur peut seule ébranler mes États ; Qu'avec lui vous m'ôtez le secours d'une Armée, Qu'à son commandement j'ai trop accoutumée ; Quand vous séduisez tout dans ma Cour, à mes yeux, Vous ne vous flattez pas de régner en ces Lieux ? Et quand vous m'attaquez avec mes propres armes, Il faudra m'endormir sur la foi de vos larmes ? Madame, c'est en vain que nous dissimulons, Il est temps...

Ismene

Quoi ? Toujours sur de nouveaux soupçons, Vous voulez...

Argélie

Apprenez que votre fourbe est vaine ; Que j'ai les yeux perçants ; que je tiens Timagène ; Que je règne ; en un mot, que je vais me venger ; Et que rien contre moi ne peut vous protéger.

Ismene

Me protéger, Madame ? Et quelle autre Puissance Voudrait contre la vôtre embrasser ma défense ? Cet appui de l'État, ce redoutable Époux, Vous le perdez, hélas ! Tout se tait devant vous. Voit-on à son secours accourir votre Armée ? Votre Cour de son sort paraît-elle alarmée ? D'autres yeux que les miens pleurent-ils son trépas ? Il vivait, il expire, et l'on y songe pas. Si quelque autre Ennemi m'avait persécutée, Madame, dans vos bras je me serais jetée. Mais si vous vous plaisez à me laisser souffrir, D'où pourrais-je espérer qu'on me vint secourir ? Dans les extrémités où vous m'avez réduite, Je n'ai pas même usé du secours de la fuite. Je le pouvais. Je fais justice à vos rigueurs. Je me crois, en souffrant, digne de mes douleurs. Je sais que l'amitié dont m'honorait un Père, Vous fit craindre à vos droits quelque dessein contraire ; Et qu'en tous les États, par un ordre cruel, Qui peut se faire craindre, est toujours criminel. Nul de mes maux n'a pu m'arracher une plainte : Mais un grand coeur peut-il se résoudre à la feinte ? Deviez-vous sous l'appas d'un pardon affecté Tendre un piège funeste à ma crédulité ? Hélas ! Si de nos feux vous aviez quelque ombrage, Fallait-il si longtemps laisser grossir l'orage ? Que ne condamniez-vous cet amour indiscret. Au moment que vos yeux percèrent mon secret ? Aussitôt à vos pieds prévenant la tempête, L'amante et les amants auraient porté leur tête. Vous vous seriez vengée. Un sincère courroux Eût rendu notre mort moins indigne de vous. Aucun déguisement n'eût souillé votre gloire. Vous n'eussiez dû qu'à vous votre propre victoire Et pour assassiner un malheureux Époux, Mon choix n'eût point ouvert le passage à vos coups. Ah ! C'en est fait. Les cris dont ces Lieux retentissent, Votre joie, et vos yeux, de sa mort m'avertissent. Je n'en puis plus douter. Hé bien ! N'attendez pas Que j'appelle la foudre à venger son trépas : Non. Madame, vivez. Jouissez de vos crimes. De votre sûreté faites-nous les victimes. Je le veux. Seulement pour venger mon amour, Fassent les justes Dieux que vous aimiez un jour ! Et que d'un pareil feu la triste expérience Vous apprenne l'excès de votre violence ! Je ne veux point...

Argélie

Et moi, pour braver tes souhaits, Je veux qu'on te haïsse autant que je te hais. Je cherche un coeur outré de ta lâche injustice, Dont la haine à jamais à la mienne s'unisse. Je sais qu'au prix d'un Trône, il me faut l'acheter : Mais je prodigue tout, pour te persécuter. C'est Phoenix, je l'épouse, à tes yeux.

Ismene

Lui, Madame ?

Argélie

Te reste-t-il encor quelque droit sur son âme ? Tu frémis à ce nom ? Superbe, je le vois. L'objet de tes mépris va devenir ton Roi. Tu crains que le dépit d'avoir porté tes chaînes, N'anime sa vengeance à redoubler tes peines. Tu ne te trompes point. Va ramper à ses pieds. Va montrer à ses yeux les tiens humiliés.

Scène 5

Argélie, Arcas, Phoenix, Ismene

Argélie

Hé bien ! Du criminel m'apportes-tu la tête ?

Arcas

Ah ! Madame.

Phoenix

Achevez. La mienne est toute prête. Lâches.

Argélie

Que vois-je ?

Ismene

Ô Dieux !

Argélie

Phoenix, en quel état... Mais, Arcas, par quel ordre, ou par quel attentat, Traiter ainsi...

Arcas

Lui-même a sauvé Timagène.

Argélie

Timagène !

Phoenix

Oui, mon bras l'arrache à votre haine. On sait quel intérêt allume ce courroux. Vous aimez, inhumaine, et vos transports jaloux...

Argélie

Ô Ciel ! Tout est perdu ! Traîtres, Phoenix, Ismène, Arcas, ou je n'aurai que le seul nom de Reine, Et mes lâches Sujets seront tous révoltés, Ou bien je punirai...

Arcas

Moi, Madame ?

Argélie

Sortez. Allez.

Scène 6

Argélie

Argélie

Quoi ? De mes mains ma proie est échappée ? Mon amour est connu ? Ma vengeance est trompée ? Fais revenir Arcas. Cours. Étrange fureur ! Timagène en Phoenix trouve son Défenseur ! Sans doute on a trahi mon Trône, et ma personne.

Scène 7

Argélie, Arcas

Argélie

Use bien des moments que ma bonté te donne, Perfide. Ton salut est encore en tes mains : Mais de mes Ennemis apprends-moi les desseins. C'est l'unique moyen d'éviter ton supplice. Ne me déguise rien.

Arcas

Que le Ciel me punisse, Madame, si jamais ou la crainte, ou l'espoir, M'a fait un seul moment démentir mon devoir. Vous le verrez. Brûlant d'un courroux légitime, Mes Soldats ici près attendaient leur victime ; Quand Phoenix appelé par vos ordres secrets, Suivi de Gens unis avec lui d'intérêts, Dont il voit chaque jour sa fortune adorée, De cet Appartement a demandé l'entrée. En vain par des détours qui mènent en ces Lieux, Les gardes ont voulu le conduire à vos yeux ; Leur refus le portant à quelque défiance, Lui, les siens, aussitôt se sont mis en défense, Lorsque par mes Soldats Timagène surpris, A du fonds du Salon fait retentir ses cris. Amis, a dit Phoenix, on trahit Timagène. C'est lui, c'est mon Rival : mais c'est l'Époux d'Ismène, Sauvons-le, et secondant notre propre malheur, Montrons-nous plus que lui dignes de son bonheur.

Argélie

Ah ! L'ingrat !

Arcas

Aussitôt à travers le carnage Leur fureur jusqu'à nous s'est ouvert un passage. Timagène à leurs cris ranimant sa fierté ; Vois le prix, a-t-il dit, de ma fidélité, Phoenix, la Reine m'aime, et rivale d"Ismène...

Argélie

L'Imposteur ! À l'amour il impute ma haine ! Et par sa vaine fourbe espérant m'alarmer... Mais quoi ? Vous, vos Soldats, n'ont pu le désarmer ?

Arcas

Je l'ai fait. Je l'ai cru sans nulle défense. Un poignard qu'il cachait à notre prévoyance, Poussé subitement au sein de deux Soldats, L'a malgré nos efforts dégagé de nos bras. Les armes qu'aussitôt aux deux Morts il a prises, Phoenix, qui le tenait à couvert des surprises, Ses Amis avec lui venus à son secours, D'une mort assurée ont garanti ses jours. Cependant nos Soldats rallumant leur courage, i Sur les gens de Phoenix ont assouvi leur rage. Aucun n'est échappé. Lui-même sans appui Serait mort avec ceux qui combattaient sous lui ; Si je n'eusse pensé que d'une telle offense Le fer seul des Bourreaux vous devait la vengeance ; Et que précipitant un si juste trépas, Je punissais le crime, et ne vous vengeais pas. Nous l'avons épargné. Pour trouver Timagène, J'ai fait dans le Palais une recherche vaine. Dans la foule des Morts il ne s'est point trouvé. Tout mourant qu'il était, sans doute il s'est sauvé.

Argélie

Ôtez-vous de mes yeux.

Scène 8

Argélie

Argélie

Fuis-toi-même la vue D'une Cour, où ta honte est déjà trop connue, Malheureuse Argélie ! Ou Reine jusqu'au bout, Renverse, accable, tue, assassine, perds tout. C'est avec des Ingrats garder trop de mesures. Ton courroux t'en avait suggéré de plus sûres. Au moment que tes yeux virent briller leurs feux, Il fallait dans leur sang les éteindre avec eux ; Et loin de mettre au jour le faible de ton âme, Dans leur commun cercueil ensevelir ta flamme. Hé bien, fais maintenant ce que tu n'as pas fait. Par de plus grands forfaits couronne leur forfait. Hélas ! Il est trop tard. Où sont tes trois victimes ? Aveugle ! Que te sert d'entasser tant de crimes, Si celui dont la mort en est le premier fruit, Sort malgré toi du piège où tu l'avais conduit ? Il n'est plus en tes mains. En ce moment peut-être Il séduit tes Sujets, pour s'en rendre le maître. Pense un peu de quel oeil ton Peuple, tes Soldats, Pourront voir ta défaite après tant de combats ? Témoins de tant d'assauts que ta vertu sévère Soutenait contre ceux qui cherchaient à te plaire. Te pardonneront-ils cet indigne retour ? Comment souffriront-ils qu'au milieu de sa Cour, Une Reine aux soupirs jadis inaccessible, Soupirant aux genoux d'un sujet insensible, Le Diadème au front, et le Sceptre à la main, Mendie un lâche coeur, et le mendie en vain ? Mais l'as-tu mendié ? Tes injustes caprices N'ont offert à ses yeux que morts, et que supplices. Pour inviter l'Ingrat à quelque repentir, Que ne hasardais-tu quelque tendre soupir ? Un seul, peut-être, un seul, en lui marquant ta flamme, À soupirer de même eût enhardi son âme. C'est bien là qu'il fallait exercer ta fierté ? Vois, malheureuse, vois ce qu'elle t'a coûté. Avare d'un soupir, tu prodigues ta gloire. De cent Rois tes Aïeux tu ternis la mémoire. Venge-les ces Aïeux du tort que tu leur fais. N'attends pas qu'un Ingrat enfonçant ton Palais, Vienne braver encor la Majesté suprême, Sur un Trône, où ta main l'allait placer lui-même. N'attends pas que suivi d'un Peuple factieux, Il vienne délivrer tes Captifs à tes yeux. Préviens-le par la mort de son Ami rebelle, Par celle de ta soeur. Quel triomphe pour elle, De me voir sa rivale, et l'emporter sur moi, Quand j'ajoute un Empire à l'offre de ma foi ? Oui, puisqu'il faut porter le titre d'Inhumaine, Méritons-le autrement que par les fers d'Ismène. Que fait-elle aussi bien captive dans mes fers, Qu'occuper plus longtemps les yeux de l'Univers ? Et par le triste cours d'une trop longue peine, En fixer à loisir sur moi toute la haine. Il faut, pour la punir avec plus de rigueur, Ou la main d'un amant, ou celle d'une soeur. Si de si grands forfaits me rendent odieuse, Leur grandeur en rendra ma honte glorieuse ; Et j'irai du récit de tant de cruauté Donner de la terreur à la Postérité.

Acte V

Scène 1

Ismene, Dione

Ismene

Quel présage, Dione ! On se tait. On nous laisse. On nous enferme. Hélas ! Souffrirons-nous sans cesse ? En vain je prétendais trouver ici la mort : Mais de ma main sans doute on attend cet effort. Ne le différons plus. Le dépit de la Reine, Sa haine, son amour plus cruel que sa haine, Ce silence affecté pour me remplir d'effroi, Ces marbres teints du sang qu'on a versé pour moi, Le trépas de Phoenix, où je me dois attendre. Tout m'apprend mon devoir, si je le veux entendre. Ah ! Si tu plains les maux dont mon coeur est atteint, Finis ceux qu'il endure, et préviens ceux qu'il craint, Dione, jusqu'ici tu m'as si bien servie, Achève. Aide-moi donc à sortir de la vie. Le plus léger effort pourra me la ravir.

Dione

Hé ! Madame, est-ce ainsi que je dois vous servir ? Rappelez, rappelez cette noble constance, Qui de vos Ennemis bravant la violence, Vous a fait au milieu de vos adversités, Triompher de vous-même, et de leurs cruautés. Disputez jusqu'au bout l'une et l'autre victoire. On attaque vos jours bien moins que votre gloire ; Et si votre vertu ne vient à son secours, Il faudra...

Ismene

Tu devais me tenir ce discours ; Quand de tes vains conseils écoutant l'injustice, J'ai fait de Timagène un lâche sacrifice ; Quand j'ai banni l'objet qui m'avait su charmer. Ah ! Barbare, est-ce là comme il fallait aimer ? Jouis, jouis des fruits de ta fausse prudence. Celui que tu perdais repose en assurance : Et celui dont les jours font le bonheur des tiens, Peut-être en ce moment se vois trancher les siens ?

Dione

On ouvre. C'est Arcas. Ah ! Vous êtes perdue !

Scène 2

Ismene, Arcas

Ismene

Arcas, ne tenez plus ma douleur suspendue. Qu'a-t-on fait de Phoenix ? Parlez.

Arcas

Madame, Hélas ! C'est assez que vos maux...

Ismene

Laissez mes maux, Arcas. Parlez-moi de Phoenix. Ma mort est assurée. Je le sais. Vous voyez que j'y suis préparée. Mais Phoenix est-il mort ?

Arcas

Madame, il va mourir.

Ismene

Il va mourir ? Arcas, daignez me secourir. Ma soeur écoutera la voix de la Nature. Voyez-la. De mes maux faites-lui la peinture.

Arcas

L'ordre est précis. La Reine...

Ismene

Ah ! Ne la croyez pas. Elle peut révoquer l'Arrêt de son trépas. Laissez pour quelque temps refroidir sa colère, Et n'exécutez pas un ordre si sévère. Une aveugle fureur sans doute l'a dicté. Mes yeux sur Timagène ont quelque autorité. Je le rendrai sensible à l'amour de la Reine. Vous ne l'ignorez pas. Elle aime Timagène. La jalousie avait condamné cet amant ; Mais peut-être l'Amour l'absout en ce moment. Peut-être elle connaît que Phoenix l'a servie. Voyez à quoi je m'offre. Elle sera ravie De retrouver un coeur qu'elle croyait perdu, Et bénira le bras qui l'aura défendu.

Arcas

Phoenix ne peut, Madame, éviter son supplice. Ici de sa révolte on me croyait complice. Je dois pour ma défense, obéir promptement ; Et l'on a mis ma grâce à ce prix seulement.

Ismene

À ce prix !

Arcas

Sachez donc le sujet qui m'amène. Phoenix a reçu de moi les ordres de la Reine. Il devait en secret mourir dans sa prison. On lui laissait le choix du fer, ou du poison. Ce Héros insensible à tout ce qui le touche, Pour plaindre ses malheurs, n'a pas ouvert la bouche, Sur votre destinée, incertain, alarmé, Avec empressement il s'en est informé. Il m'a fait voir pour vous la même inquiétude, Où vous met de son sort la triste incertitude ; Et ce tendre rapport de soins et de douleurs, Me fait voir le rapport de vos fidèles coeurs, Mon bonheur, m'a-t-il dit, surpasse mon envie ; En m'annonçant ma mort, vous me rendez la vie. Puisqu'Ismène est encor maîtresse de son sort, C'est à ses pieds qu'il faut aller chercher ma mort.

Ismene

À mes pieds ? Ah ! Dione.

Arcas

Allez trouver la Reine. Ce n'est point, m'a-t-il dit, pour retarder ma peine. Je n'ai pour la venger, besoin que de mon bras : Mais puisque de mon choix elle attend mon trépas, Sa vengeance, ma mort sera plus mémorable, Si je meurs près des yeux qui m'ont rendu coupable.

Ismene

Ah ! Courez. Empêchez cet excès de fureur. Vous êtes si puissant sur l'esprit de ma soeur, Arcas, pour la fléchir, il suffit qu'elle entende...

Arcas

Non, Phoenix a d'abord obtenu sa demande. Je vous plains l'un et l'autre, et sens tous vos ennuis : Mais vous plaindre, Madame est tout ce que je puis. Mon unique devoir, c'est...

Ismene

Soeur impitoyable, Jamais d'aucun amour ton coeur fût-il capable ? Égorger à mes yeux un malheureux amant ! Non, tu n'en eus jamais le moindre sentiment. Pour me faire un tourment que nul autre n'égale, Pour me désespérer, tu te feins ma rivale.

Arcas

J'entends le Prince.

Ismene

Ô Dieux ! Qu'il n'entre point ici ? Que je sorte ? Cruels, laissez-moi.

Arcas

Le voici.

Ismene

Je meurs.

Scène 3

Phoenix, Ismene

Phoenix

Je le vois bien, ma présence vous blesse. Je fais un nouveau crime, adorable Princesse, Je vous désobéis : mais je viens m'en punir ; Et ce n'est qu'un soupir que je veux obtenir. Je vous avais promis d'éviter votre vue. Votre bouche tantôt me l'avait défendue. Résolu d'adorer jusqu'à votre courroux, J'ai fait...

Ismene

Et pourquoi donc, cruel, me voyez-vous ?

Phoenix

Pour convaincre vos yeux de mon obéissance. Dont en vain mes serments vous donnaient assurance. Les serments sont souvent d'infidèles témoins ; Un amant les prodigue, et les prodigue à moins. Tout mon sang vous devait garantir ma promesse. Me chassant de vos yeux avec tant de tendresse, Sachant que je vivais, connaissant mon amour, Vous eussiez chaque instant dû craindre mon retour. Votre crainte ne peut cesser qu'avec ma vie. Hé bien ! Ne craignez plus. Je vous la sacrifie. Mais au moins d'un regard approuvant mon trépas, Voyez mourir un feu que vous n'approuvez pas. Quoi ? Vous ne daignez pas sur moi tourner la vue ? Hélas ! Votre rigueur ne m'est que trop connue ! Vous voulez jusqu'au bout me rendre malheureux. Mais que n'ai-je pas fait pour seconder vos voeux ? Par mon empressement à lire dans votre âme, De mon Rival aimé j'ai couronné la flamme. Je pouvais en secret m'applaudir de ses maux ; Et je l'ai délivré des mains de ses Bourreaux. Je pouvais en vivant nourrir sa jalousie. Je viens à son repos sacrifier ma vie. Je vous rends l'un et l'autre heureux par mes malheurs : Mais pour prix de mon zèle à servir vos rigueurs, Ne pourrai-je espérer, qu'avec des yeux tranquilles, Vous regardiez au moins...

Ismene

Regards trop inutiles ! Je les ai prodigués tantôt pour vous sauver. Tendres comme ils étaient fallait-il les braver ? Vous deviez à mes yeux assez de confiance, Pour leur laisser le soin de pleurer votre absence : Mais vous leur pouviez bien, pour prix d'un tel effort, Épargner la douleur de pleurer votre mort. Tous mes pleurs n'ont rien fait.

Phoenix

Un mot pouvait tout faire. Mais l'amour l'a dû dire, et la pitié se taire. C'est lui seul que j'entends. C'est à tes seuls appas, Que mon coeur...

Ismene

Pourquoi donc ne l'entendez-vous pas ? Ah ! C'en est trop. Mon coeur ne peut plus se contraindre, Sur le bord du cercueil, il n'est plus temps de feindre. Phoenix, je vous aimais.

Phoenix

Ô Ciel ! Vous m'aimiez ?

Ismene

Vous : Et cet amour m'a fait choisir un autre Époux. On m'avait découvert les desseins de la Reine. J'ignorais son amour : mais sûre de sa haine, Je savais qu'en secret on préparait la mort À celui que mon choix unirait à mon sort. Pouvais-je vous aimer, Seigneur, et me résoudre À vous livrer au bras qui vous lançait la foudre ? Sur votre Rival seul j'en détournais les coups ; En me donnant à lui, je me gardais pour vous. Vos vertus l'on tiré d'un péril si funeste : Mais votre amour pour moi devait faire le reste. Vous deviez le sauver ; mais deviez-vous périr ? Après un tel aveu je n'ai plus qu'à mourir. Qu'on me mène à la mort.

Phoenix

Un moment, ma Princesse, Faut-il...

Ismene

Ne soyez plus témoin de ma faiblesse : Laissez-moi. J'ai fait plus que je ne dois pour vous, Et j'en dois, contre moi, justice à mon Époux. Il saura mon secret que nul de vous n'ignore. Il connaîtra le feu qui pour vous me dévore. Il verra que vous seul causez tout mon ennui : Que mon coeur est à vous, quand ma main est à lui ; Que pour vous épargner, j'ai prodigué sa vie : Mais il verra qu'aussi je m'en serai punie. Qu'ingrate à mon amant, perfide à mon Époux, Indigne également de lui comme de vous, Funeste à ma Patrie, odieuse à ma Reine, J'aurai couru moi-même au-devant de ma peine ; Et vengé ma vertu des efforts indiscrets, Que contre ses conseils ont fait mes feux secrets.

Phoenix

Soyez donc moins injuste au choix de vos victimes ; C'est mon perfide amour, qui vous dictait ces crimes ; C'est moi qui sous leur poids dois seul être opprimé : Mais je meurs innocent, puisque je meurs aimé : Et le dernier effort où mon âme s'apprête, Madame, ne saurait...

Scène 4

Clytie, Phoenix

Clytie

Arcas, que l'on arrête ? La Reine le commande. Elle vient sur mes pas.

Phoenix

Venez-vous révoquer l'Arrêt de mon trépas,

Clytie

Ou plutôt vous donner de nouvelles alarmes. On nous assiège. On voit toute la Ville en armes, Mille Soldats en foule accourent au Palais. Timagène à leur tête... Et si vos intérêts, Madame...

Scène 5

Argélie, Ismene, Phoenix

Argélie

Enfin voici l'effet de votre intrigue ; Et ce n'est plus le coeur d'Ismène que l'on brigue. C'est à moi qu'on en veut, à mon Trône, à mes jours : Mais malgré vos fureurs, la mienne aura son cours ; Ta mort...

Ismene

Hé quoi ? Faut-il encor qu'on la diffère ?

Argélie

Viens, perfide, ta mort m'est ailleurs nécessaire. Ton insolent Époux m'assiège dans ces Lieux. Viens réprimer sa rage, ou mourir à ses yeux.

Phoenix

Arrêtez. Ce devoir ne touche point Ismène. C'est moi, qui de vos mains ai sauvé Timagène. C'est moi qui dois calmer ses injustes transports ; Et je n'y ferai point d'inutiles efforts ; Je vous réponds pour lui de son obéissance, Pourvu que d'une soeur épargnant l'innocence, Vous vouliez respecter votre sang dans le sien ; Et pour tous nos forfaits vous contenter du mien. Je mourrai trop heureux, quand...

Argélie

Suis-moi. Toi, perfide, Attends que de ton sort la victoire décide. Si je la perds, tu meurs.

Ismene

Hélas ! Où courez-vous, Seigneur ?

Phoenix

Madame, adieu. J'ai servi votre Époux, Je vais servir encor ma Princesse, la Reine ; Mériter votre amour ; triompher de sa haine ; Et montrer que je fus, jusqu'au dernier moment, Bon Ami, bon Sujet, et plus fidèle amant. Allons.

Scène 6

Ismene, Dione

Ismene

Laissez, cruels, il faut que je le suive. Quoi ? Phoenix va mourir, et l'on veut que je vive ? J'ai tout promis. Ma main, mon coeur n'est plus à moi. À leur défaut mon bras dégagera ma foi. Cesse de m'arrêter, inhumaine Dione, Tu vois le désespoir où mon coeur s'abandonne. C'est en vain que je parle. On ne m'écoute pas. Mais, lâche, pour mourir as-tu besoin d'un bras ? Ah ! N'as-tu pas un coeur que l'amertume noie ? Et qu'à mille douleurs l'Amour expose en proie ? Ne saurais-tu trouver, dans ces mêmes douleurs, Le funeste secours que tu cherches ailleurs ?

Dione

Hé ! Madame, espérez la fin de votre peine. Phoenix par ses discours fléchira Timagène. Timagène à la Reine offrant un coeur plus doux, En faveur de Phoenix fléchira son courroux ; Et la Paix terminant cette affreuse querelle...

Ismene

Non, mon sort me répond d'une guerre éternelle. Phoenix est mort, Dione, et Timagène aussi. Ma soeur triomphe. Allons. Mais Cléon entre ici.

Scène 7

Cléon, Ismene

Cléon

Omphis, et vous Licas, respectez votre Reine. Il n'est plus d'Argélie.

Ismene

Ah Cléon !

Cléon

Timagène, Madame, ce Héros heureux en son malheur, Vient soumettre à vos pieds la Couronne, et son coeur.

Ismene

Timagène ! Et Phoenix, Cléon ?

Cléon

Comblé de joie De voir qu'à vos Tyrans vous n'êtes plus en proie, Il vient... Mais apprenez la suite d'un succès, Qui finit tous nos maux, et prévient nos souhaits, Timagène fuyant l'implacable furie Des parricides mains qui poursuivaient sa vie, Percé de plusieurs coups, sur lui de toutes parts A soudain d'un grand Peuple attiré les regards. Voyez, voyez l'essai des fureurs de la Reine. A-t-il dit, craignez tout pour Phoenix, pour Ismène, Pour vous, si prévenant ses lâches cruautés, Vous n'assurez leurs jours avec vos libertés. Ces mots qu'avec ardeur prononçait Timagène, Tout ce qu'il ajoutait des amours de la Reine, Le sang, qui de son flanc bouillonnant à grands flots, Marquait de traits fumants les pas de ce Héros ; Vos maux, des maux publics les funestes présages, Ont pour votre défense armé tous les courages. À peine a-t-il permis, en ce pressant besoin, Que d'arrêter son sang on ait pris quelque soin. Peuple, a-t-il dit, Soldats, Amis, le danger presse. Mourons, ou délivrons Phoenix, et la Princesse, Chacun s'écrie. Il marche appuyé sur nos bras, La foule qui le suit grossit à chaque pas. On arrive au Palais. Les Portes enfoncées Donnent facile accès aux Troupes empressées, Quand les Gardes, Phoenix, et la Reine en courroux, Au bas de l'Escalier se présentent à nous. Leur surprise paraît. Timagène s'avance, Du bras et de la voix veut imposer silence : Mais un grand bruit de cris et d'armes à la fois, Dans un tumulte affreux fait confondre sa voix ; Et l'on entend parmi tout un Peuple en furie, Que vive la Princesse, et périsse Argélie. À ces mots on a vu fondre de toutes parts Sur la Reine étonnée un orage de dards. De cents coups à l'instant mortellement frappée, Elle plaint moins sa mort, que sa haine trompée ; Et confesse en mourant, que sa seule douleur, Est de laisser en paix son amant, et sa soeur.

Scène 8

Ismene, Timagene, Phoenix

Ismene

Ah ! Seigneur, de quel sang...

Timagene

N'en soyez point émue. Ce sang qui tout fumant dégoutte à votre vue, Ma Princesse, n'est point celui de votre soeur. Tout coupable qu'il est, il vous eût fait horreur. Je ne suis point souillé de ces taches funestes. C'est mon sang dont je viens vous consacrer le reste. Je viens...

Ismene

À quel excès votre fidélité, Pour assurer mes jours, vous a-t-elle emporté ? Quel transport suiviez-vous ?

Timagene

Quel autre ai-je dû suivre ? Vivre, et vous voir mourir ; mourir, et vous voir vivre ; Asservi par le Sort à l'une de ses Lois, Pouvais-je un seul moment balancer sur le choix ? Mais ce choix sans Phoenix allait être inutile. Nous mourions vous et moi d'une mort lâche et vile ; Et nous devons, Madame, à son illustre effort, Vous votre vie, et moi la gloire de ma mort. À ma reconnaissance unissez donc la vôtre. D'un Époux expirant recevez-en un autre ; Et souffrant que ma main lui cède votre foi, Faites-moi mériter ce qu'il a fait pour moi. Vivez. Régnez.

Phoenix

Cher Prince, hé quoi ? Mais il expire ; Et ses derniers soupirs semblent encor vous dire, Madame, que mon coeur...

Ismene

Le mien n'est plus qu'à vous : Mais laissez-moi pleurer ma soeur, et mon Époux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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