Arelequin Jaloux
Scène 1
Arlequin
Le théâtre représente le salon assez modeste d'Arlequin. Il y a le grand fauteuil appelé confortable.
Arlequin
J'avais toujours entendu dire qu'on ne pouvait être parfaitement heureux; j'ai cru pendant quelque temps que Rosette me ferait donner le démenti à tous les philosophes ; mais je commence à croire que ces gens-là pourront bien y voir plus clair que l'Amour. Je le crois bien : l'Amour est aveugle. Pas toujours pourtant ; et certainement il y voyait très bien, quand il m'a donné Colombine. Mais c'est que tout le monde a aussi de bons yeux ; et je remarque depuis quelque temps que tout le monde la trouve jolie. C'est très mal, entendez-vous : je ne veux pas qu'on trouve ma femme jolie ; je le défends. Mais j'ai beau le défendre, il y a toujours des rebelles ! Voilà un an que nous sommes mariés, et il me semble que j'étais plus content quand j'étais moins heureux. Ces amants sont singuliers ! Ils veulent toujours devenir époux : c'est pourtant diablement différent. Quand je poursuivais Rosette, j'attaquais ; à présent que ma femme est ma femme, je me défends. Il y a une foule de personnes qui voudraient se mêler de ce qui ne les regarde pas. Ah ! Les plus honnêtes gens du monde sont bien fripons en ce genre-là. Mais, d'un autre côté, Colombine m'aime tant ! Ah ! La voici.
Scène 2
Colombine, Arlequin
Colombine
Te voilà, mon ami... Ah ! Mon Dieu, en robe de chambre!
Il ôte sa robe de chambre, et la jette sur un grand confortable.
Arlequin
Oui, je craignais d'avoir froid. Mais, tu as raison, c'est inutile. Ma gentille Colombine, quand je te vois, je n'ai plus de chagrin.
Colombine
Comment ! Est-ce que tu as du chagrin loin de moi ?
Arlequin
Sans doute, puisque je ne te vois pas. Je voudrais toujours avoir cette jolie mine devant moi ; je voudrais que tu fusses toujours sous mes yeux, comme tu es toujours dans mon coeur.
Colombine
Tu serais donc bien heureux alors ?
Arlequin
Tu le demandes ! Mais ça ne se peut pas. Vois-tu, Colombine, quand tu es avec moi, avec cette douce figure , avec ces grâces mignonnes, avec tout ce que tu as de charmes, je suis riche, riche ! Mais dès que tu es partie, je me trouve ruiné.
Colombine
Mais, mon cher Arlequin, sais-tu que ce que tu me dis-là est très-aimable. Cependant ça ne dois pas me faire oublier cette visite que tu as à rendre à ton cousin Pantalon, récemment arrivé de Bergame.
Arlequin
Tu crois ? Mais je ne peux pas faire une visite et rester à la maison. Non, non : c'est bien assez que tu partes. Je ne veux pas te quitter.
Colombine
Il le faut pourtant bien quelquefois. Tiens, mon ami, crois-moi : débarrasse-toi sur-le-champ de cette visite, et puis nous ne nous quitterons plus de la journée.
Arlequin
Allons, tu le veux : je vais y aller Si tu savais comme ça me coûte, comme ça m'inquiète de te quitter !
Colombine
Comme ça t'inquiète ? Est-ce que que tu serais jaloux, par hasard ?
Il rit.
Arlequin
Jaloux ! Par exemple ! Oh ! Tu me connais bien ! Moi, jaloux ! Ah ! Ah ! Ah !
Colombine
Tu me rassures : car tu m'as donné un peu de frayeur. Sais-tu que si je pouvais te soupçonner un moment d'être jaloux, je ne t'aimerais plus du tout.
Arlequin
En vérité ?
Colombine
En vérité. Ce serait plus fort que moi. Je te tromperais, je crois.
Arlequin
Ah ! Mon Dieu !
Colombine
Je déteste les jaloux ; je ne connais rien de si méprisable et de si ridicule : d'abord ce sont des sots qui veulent ce qui est impossible. Ce n'est que par le coeur qu'on peut garder une femme.
Arlequin
Assurément ; et si tu savais comme moi-même je me moque des jaloux !
Colombine
Bien ! Et je t'en aime mieux.
Arlequin
Vois-tu, Colombine, il faut, sur cela et sur tout le reste, ne nous brouiller jamais, et nous raccommoder toujours.
Colombine
À merveille. Mais, cette visite ?
Arlequin
Oui, je vais la faire, si j'ai le courage de te quitter.
Elle rentre chez elle.
Colombine
Eh bien ! C'est moi qui te quitte. Adieu. Je suis partie.
Scène 3
Arlequin
Arlequin
Je tremble encore de peur. Ah ! Que j'ai bien fait de n'en pas lui dire mon secret. « Si je te croyais jaloux, je ne t'aimerais plus. » J'ai cru entendre mon arrêt. Oh ! Cachons bien ma jalousie, et n'en convenons jamais avec elle. D'ailleurs, elle est absurde, ma jalousie ; car Colombine m'aime, Colombine m'adore. Je ne sais pas comment cela se fait ; car elle est bien blanche, et moi je suis un peu hâlé. Mais enfin, c'est comme cela. Ah ! Que je suis heureux ! Gardons-nous bien de gâter mon bonheur.
Scène 4
Arlequin, Scapin
Arlequin
Ah ! C'est toi, Scapin.
Il serre le billet.
Scapin
Mon maître ! Oui, mon maître, c'est moi.
Arlequin
Où vas-tu comme cela ?
Scapin
Faire la commission que madame vient Arlequin de me donner.
Arlequin
Et quelle commission ?
Scapin
Elle m'a défendu de vous en parler.
Arlequin
Elle te l'a défendu !... Tu as raison, Scapin, il faut être discret.
Il va sortir.
Scapin
Sans doute. Adieu, monsieur.
Arlequin
Écoute donc, Scapin.
Scapin
Monsieur ?
Arlequin
Quand je t'ai demandé ce dont ma femme vient de te charger, ce n'est pas que ça me tourmente, au moins. Que ce soit une emplette à faire, un cadeau à offrir, un billet à remettre, cela m'est bien égal. Je suis si parfaitement tranquille ! Tu n'as pas d'idée comme je suis tranquille !...
Scapin
Oh ! Mon maître, vous avez bien raison.
Arlequin
Scapin, depuis quelque temps, je suis beaucoup plus content de toi. J'ai bien vu le temps où tu servais assez mal : tu étais paresseux, menteur, et je t'ai vu voleur comme une chouette.
Scapin
Ah ! Monsieur
Arlequin
Allons, calme-toi ; comme une pie... Mais tu t'es corrigé ; il ne te manque presque plus rien : tu es devenu un très honnête homme..... pour un Scapin.
Scapin
Monsieur est d'une politesse !...
Arlequin
Non, je te le dis comme je le pense ; et je le pense si bien que je veux te donner une marque de ma satisfaction, et tu peux compter ce soir sur une gratification de macaroni.
Scapin
Ah ! Monsieur, quelle générosité !
Arlequin
Tu sais que le macaroni est une des choses que j'estime le plus... Comment ! Tu es si froid pour une telle marque de ma satisfaction ! Tu ne te félicites pas du retour inespéré de ma confiance ! Tu ne lèves pas les mains au ciel !
Il les lève, et Arlequin lui vole un billet.
Scapin
Monsieur,je les lèverai, si vous voulez.
Arlequin
C'est bien d'être reconnaissant. Mais, Scapin, je t'ai trop retenu ; à présent, va faire ta commission.
À part.
Il sort.
Scapin
Oui, monsieur. Mais qu'est-ce qu'il a donc, mon maître ?
Scène 5
Arlequin
Il ouvre le billet.
Courant à la fenêtre.
Arlequin
« À monsieur Dumont.» Je ne connais pas cet homme-là ; je n'en ai jamais entendu parler... Heureusement que le cachet est encore humide ; ouvrons. « Mon mari va sortir ; « venez, et prenez bien garde qu'il ne vous voie. » Je suis mort !... Je veux voir ce monsieur ; je veux le connaître. Scapin ! Scapin ! Refermons le fatal billet. Comme cela, il est impossible de deviner que je l'ai ouvert... Ah ! Ciel, quelle découverte ! Quelle perfidie ! Ah ! Les femmes ! Les femmes ! Peut-être que je suis injuste envers quelqu'une de ces dames ; mais du moins, je puis toujours bien dire : Ah ! Ma femme ! Ma femme !
Scène 6
Scapin, Arlequin
Scapin
Mon maître, vous m'avez appelé ?
Arlequin
Certainement, je t'ai appelé.
Scapin
Que voulez-vous ?
Arlequin
Ce que je veux, ce que je veux ! Je ne trouve pas la clef de mon armoire ; ne l'aurais-tu pas prise par mégarde ?
Scapin
Non, monsieur.
Il y fouille lui-même, et y remet le billet.
Arlequin
Oh ! Tu es très distrait. Je parie que, sans le savoir, tu l'auras mise dans tes poches. Non, il n'y a pas de clef.
Scapin
Il n'y a dans ma poche que ce billet.
Arlequin
Ah ! Ce billet...
Scapin
Un billet que m'a écrit ma bonne amie.
Scapin sort.
Arlequin
C'est bien. Va ; je suis fâché de t'avoir rappelé pour rien.
Scène 7
Arlequin
Arlequin
Arlequin, mon pauvre Arlequin, que je te plains ! Je te fais mon compliment de condoléances. Mon ami, mon cher ami, mon meilleur ami, te voilà comme bien d'autres ! Oh ! Peut-être pas encore. Tu as encore le bonheur de n'être que très-inquiet; mais tu m'as bien l'air d'être avant peu tout-à-fait tranquille. Gardons-nous bien de dire mon malheur ; car ce sont de ces malheurs affreux dont on ne fait que rire dans le monde. Moi-même j'en ai ri quelquefois ! Ah ! Si la fureur était dans le genre des Arlequins, quelle ne serait pas la mienne ! Mais on dit qu'elle nous va mal. Le chagrin du moins nous est permis, et j'en prends ma bonne part. Ah ! Colombine, Colombine !... Non, je ne peux encore la croire si perfide. J'aime encore à espérer. Veillons ; mais surtout ne laissons pas connaître à Colombine mes soupçons... avant qu'ils soient des certitudes. Si elle se doutait de ma jalousie, elle la justifierait tout-à-fait ; elle me l'a dit elle-même tout à l'heure. Allons, tout opprimé que je suis, faisons comme les tyrans : dissimulons; et montrons, du moins, à Colombine, cette gaîté qu'elle m'inspire si parfaitement !
Scène 8
Colombine, Arlequin
Colombine
Comment ! Te voilà, Arlequin, tu n'es pas encore parti !
Arlequin
Non, comme tu vois. Il y a quelque chose qui me retarde, quelque chosede très agréable, de très amusant.
Colombine
Qu'est-ce que c'est ?
Arlequin
Je te le dirai ; c'est un secret très-piquant, que je te ménage.
Colombine
Oh ! Je ne suis pas curieuse.
Arlequin
Tu es bien heureuse. Ma foi ! Ni moi non plus. Je suis si content avec loi, si gai, si joyeux, que, vraiment, il me semble que mon éducation est finie, et que je n'ai plus rien à apprendre.
Colombine
Oui, mon cher Arlequin ; tu es bon, tu m'aimes : tu en sais assez.
Arlequin
Oh ! Mon Dieu, oui, j'en sais assez.
Colombine
Qu'est-ce que tu as donc ?
Arlequin
Rien, rien du tout, que cette émotion douce que j'éprouve toujours auprès de toi.
Elle le caresse.
Colombine
Et moi, je n'aime rien tant au monde que mon ami Arlequin.
Il sort.
Arlequin
Aye ! Aye ! Aye ! Tu me fais trop de plaisir. Je m'en vais.
Scène 9
Colombine
Colombine
Bon et excellent mari, que mon Arlequin ; il est, surtout pour moi, d'une confiance dont je lui sais bien gré. Il était déjà très bon enfant en revenant de Bergame ; mais il a encore gagné en France, dans la société de Monsieur Marivaux et de Monsieur Florian. Aussi, je l'aime de tout mon coeur ; il n'y a rien que je ne fisse pour lui faire plaisir ; il ne se doute pas de la surprise que je lui ménage. Ah ! Voilà Scapin.
Scène 10
Colombine, Scapin
Colombine
Eh bien, Scapin, as-tu trouvé ce monsieur ?
Scapin
Oui, madame.
Colombine
Tu lui as remis mon billet ?
Scapin
Oui, madame.
Colombine
Viendra-t-il ?
Scapin
Oui, madame.
Colombine
Et quand ?
Scapin
Tout à l'heure.
Colombine
Tout à l'heure, c'est trop tôt. Écoute, Scapin.
Scapin
Que veut madame ?
Colombine
Je compte sur ta discrétion.
Scapin
C'est juste.
Colombine
Je la paye, même.
Scapin
C'est trop.
Colombine
Tu vas attendre ce Monsieur Dumont à la porte.
Scapin
Oui, madame, c'est aisé.
Colombine
Oui, mais tu observeras si mon mari n'est pas sorti.
Scapin
Ah ! Ah ! Oui, madame.
Colombine
S'il n'est pas sorti, tu prieras Monsieur Dumont d'attendre.
Scapin
Oui, madame.
Colombine
Et dès qu'il sera sorti, tu introduiras ce monsieur.
Scapin
Oui, madame.
Colombine
Tu m'entends bien ?
Scapin
C'est clair.
Colombine
Tu n'oublieras rien ?
Scapin
Je n'ai garde.
Elle sort.
Colombine
Je compte sur toi.
Scène 11
Scapin
Scapin
Si j'entends ! De reste. Ah ! Mon pauvre maître, qui aurait cru ça ? Quand tout le monde fait l'éloge de madame Arlequin ; quand il est reconnu que, dérogeant beaucoup aux habitudes des Colombine, elle est le vrai modèle de la vertu et de la fidélité conjugale ! Ah ! Scapin, Scapin ! Que tu as bien fait de résister à ces sirènes qui se disputaient l'honneur de te séduire ! Je suis garçon, c'est ce qu'il y a de plus sûr. Mais allons à notre poste pour recevoir ce monsieur Dumont. Ah ! Diavolo ! Voilà mon maître !
Scène 12
Arlequin, Scapin
À Scapin, qui veut sortir.
Arlequin
Ah ! Voilà ce coquin de Scapin, qui porte les billets doux de ma femme !... J'ai une démangeaison de le frotter ! Cela me soulagera un peu. Eh bien ! Où vas-tu ?
Scapin
Je descends.
Arlequin
Reste ! Tu as fait la commission de ma femme ?
Scapin
Oui, monsieur. Est-ce que monsieur en est fâché ?
Arlequin
Moi ! Pas du tout ; au contraire, je t'en sais gré. Mais c'est de ton service que je suis mécontent.
Scapin
Qu'est-ce que j'ai donc fait ?
À part.
Haut.
Arlequin
Ce que tu as fait ! Ce que tu as fait ! Que diable ! Qu'est-ce qu'il a fait ? Tu es négligent, paresseux, libertin ; tu es très libertin !... Et l'on m'a adressé hier de vives plaintes contre toi.
Scapin
Mais, monsieur, vous étiez si content de moi ce matin.
Arlequin
Moi ?
Scapin
Oui. Cette gratification de macaroni.
Arlequin
C'était pour reconnaître ton exactitude envers ma femme, ce que tu faisais pour elle, et sans doute pour moi. Mais de nouvelles plaintes, que je viens de recevoir contre toi, raniment mon mécontentement, et il faut que je te corrige.
Scapin
Moi ? Monsieur.
Il le rosse avec sa batte.
Arlequin
Oui ; cela te fera du bien.
Il se sauve.
Scapin
Pas du tout. Aye ! aye ! aye ! aye !
Arlequin
Cela me fait du bien aussi, à moi.
Scène 13
Colombine, Arlequin
Colombine
Quel est donc ce bruit ? Quoi ! C'est encore toi, Arlequin ? Tu ne veux donc pas faire cette visite ?
Arlequin
Oh ! C'est qu'il y a toujours quelque chose qui m'arrête.
Colombine
Mais qu'a donc fait ce pauvre garçon, qui criait tout à l'heure ?
Il sort.
Arlequin
On m'a fait des plaintes contre lui, et j'ai été obligé de le corriger ; c'est ce qui m'a retenu ici. Mais je m'en vais décidément. Adieu ; ou plutôt sans adieu, ma chère Colombine, toi, qui es si bonne et qui m'aimes tant ; adieu !
Scène 14
Colombine
Elle rentre chez elle.
Colombine
Je suis étonnée qu'il ait battu Scapin, lui qui est ordinairement si doux. Il est vrai qu'il a quelquefois des moments de vivacité, où on le croirait difficile ; mais c'est bien rare. Enfin il est parti ; il était temps, puisque ce monsieur va arriver. Allons nous préparer nous-même à cette entrevue.
Scène 15
Arlequin
Il se jette dans le fauteuil, s'y accroupit, se voile de la robe de chambre, et ne se montre que par intervalle.
Arlequin
Personne, bon ! Scapin m'a vu sortir ; mais je suis rentré en secret, le moment d'après, par la petite porte. À présent, je puis observer; mais il faut me cacher, du moins, tant que je ne serai pas sûr de mon fait, et surtout à Colombine ; car je me souviens trop de la menace qu'elle m'a faite. Mais où me cacher ? Ah ! Mon Dieu, j'ai oublié cela. Ciel ! J'entends du bruit ; on vient. Ma foi, je ne vois que ce confortable pour me recueillir, et cette robe de chambre pour me voiler.
Scène 16
Scapin, Monsieur Dumont, Arlequin
Scapin
Entrez , monsieur.
Monsieur Dumont
Je n'ai pas pu venir plus tôt.
Scapin
Oh ! Vous êtes venu très à propos ; monsieur Arlequin ne fait que sortir.
Arlequin
Traître !
Scapin
Restez ici, monsieur, je vais avertir madame.
Scapin entre chez Colombine.
Monsieur Dumont
J'attends.
Scène 17
Arlequin, Monsieur Dumont
Arlequin
Il n'est pas mal ; il est beaucoup trop bien.
Monsieur Dumont
Grâce à Dieu, j'arrive au terme, et cette dernière scène va être décisive. Jamais je n'avais eu à m'occuper d'une femme plus agréable que madame Arlequin ; et j'espère que celle-là me fera honneur dans le monde.
Arlequin
Le scélérat !
Monsieur Dumont
Il me tarde bien quelle vienne. Ahi ! La voici.
Arlequin
Dieu ! Comme la perfide est parée !
Scène 18
Monsieur Dumont, Colombine
Monsieur Dumont
Madame, vous voyez que j'ai reçu votre billet.
Colombine
Vous n'avez pas rencontré mon mari?
Monsieur Dumont
Je ne crois pas, Madame.
Colombine
Oh ! Vous ne l'avez pas rencontré ; car vous l'auriez bien reconnu d'abord. Dans la famille des Arlequins,tous les hommes ont un caractère de figure particulier.
Monsieur Dumont
C'est vrai.
Colombine
Je tenais bien à ce qu'il ne nous vît pas.
Monsieur Dumont
Ah ! Madame, quelle jolie coiffure vous avez là !
Colombine
Je n'ai jamais tant désiré d'être jolie.
Monsieur Dumont
Eh bien, vos voeux sont accomplis.
Colombine
Vous trouvez ?
Monsieur Dumont
Vous êtes charmante.
Colombine
Votre suffrage est celui qui me flatte le plus.
Monsieur Dumont
Seulement, si vous me permettez de vous le dire, cette touffe de cheveux pourrait, arrangée un peu autrement, produire plus d'effet ; ceci pourrait aussi être un peu mieux. Pardonnez-moi ces observations.
Se regardant dans une glace.
Elle rentre.
Colombine
Je vous en saurai gré, au contraire. Je comprends parfaitement vos remarques ; elles sont justes, et je vais en profiter. J'entre un moment dans ma chambre, et je suis à vous.
Scène 19
Arlequin, Monsieur Dumont
Arlequin
Je suis à vous.
Monsieur Dumont
Que vois-je ! Un homme était là ! Mais, si je ne me trompe pas, ce doit être là Monsieur Arlequin.
Arlequin
Mon Dieu, oui , monsieur ; c'est Arlequin jaloux ; c'est Arlequin marié. C'est Arlequin. Ah ! Que vous ai-je fait, monsieur, pour me causer tant de chagrin ? Vous n'êtes sûrement pas marié, vous ! Mais vous vous marierez un jour, et vous sentirez alors combien il est cruel de troubler un honnête homme dans sa propriété la plus chère. Vous êtes aimable, j'en suis sûr ; et il faut que vous le soyez beaucoup pour avoir fait oublier à Colombine toute l'amitié qu'elle avait pour moi, toutes les promesses qu'elle m'avait jurées. Mais vous trouverez peut-être comme moi, un plus aimable que vous, qui me vengera. Non, je ne le demande pas ; et je ne suis pas assez cruel pour vous désirer tout le mal que vous me faites.
Monsieur Dumont
Monsieur Arlequin, je pourrais vous dire bien des choses pour ma justification ; mais j'aime mieux m'en rapporter à ce que vous allez entendre vous-même. Rentrez vite dans votre confortable.
Arlequin
Je ne comprends pas
Il jette sur lui la robe de chambre.
Monsieur Dumont
Elle vient ; regardez et écoutez.
Scène 20
Colombine, Monsieur Dumont
Colombine
Est-ce bien comme cela ?
Monsieur Dumont
C'est à merveille, madame.
Colombine
Bon. Maintenant rien ne s'oppose à ce que vous mettiez la dernière main à ce portrait, à ce portrait qui m'est si cher, puisque je veux l'offrir à mon ami Arlequin, dont c'est aujourd'hui la fête, et qui sera si surpris et si heureux de ce présent. Imaginez, monsieur, que c'est le meilleur des hommes et des maris, qu'il cherche constamment tout ce qui peut me faire plaisir ; et moi, dans ma reconnaissance et dans ma tendresse, je serai si contente de lui faire ce présent. Je vous en prie, monsieur, faites-moi bien jolie, pour que je lui plaise davantage. Suppléez à ce qui manque à mes traits, par l'expression du plaisir que me donne l'espoir de lui en causer. Il n'est pas très beau, Arlequin, mais il est si bon que je l'aime mieux que tous les plus jolis garçons du monde. Allons, monsieur, me voilà prête ; travaillez.
Monsieur Dumont
Oui, Madame, et je ne puis vous dire le plaisir que j'aurai à achever ce portrait.
Scène 21
Scapin, Colombine
Scapin
Madame, voici une dame qui arrive en visite.
Elle sort, et Scapin la suit.
Colombine
Une dame ! Je ne reçois personne ; je vais le lui dire et m'excuser.
Scène 22
Monsieur Dumont, Arlequin
Monsieur Dumont
Eh bien ! Monsieur Arlequin, qu'en pensez-vous ?
Arlequin
Ah ! ah ! ah !
Monsieur Dumont
Eh bien ! Qu'avez-vous donc ?
Arlequin
Je pleure de joie... Ah ! ah ! ah !... De ce que j'ai entendu... Ah! ah ! ah!... De ce que j'ai une si bonne femme... Ah ! ah ! ah !... Et de ce que je ne la méritais pas... Ah ! ah ! ah !...
Monsieur Dumont
Allons, calmez-vous.
Arlequin
Que je suis content... Ah! ah! ah!... Je suis le plus heureux des hommes... Ah! ah ! ah!...
Monsieur Dumont
Mais puisque vous êtes si heureux, ne pleurez donc pas.
Arlequin
Que j'ai de torts envers vous aussi, monsieur Dumont ! Me les pardonnez-vous?
Monsieur Dumont
De tout mon coeur ; mais songez donc que madame va revenir.
Arlequin
C'est vrai; et si elle me trouve ici, elle se doutera bien de ma jalousie, et elle la déteste... Il y a un moyen. Monsieur Dumont, je compte sur votre discrétion.
Monsieur Dumont
Soyez-en sûr.
Arlequin
Sans adieu.
Scène 23
Monsieur Dumont, Colombine
Monsieur Dumont
J'aime beaucoup monsieur Arlequin. Il paraît que je lui ai fait une terrible peur. Ma foi, il y avait de quoi ; et ne sachant pas que j'étais peintre... Il était temps qu'il sortît, car voilà sa femme.
Colombine
Pardon, Monsieur, me voilà maintenant sûre de n'être plus interrompue.
Monsieur Dumont
En ce cas-là, madame, nous allons commencer.
Colombine
Où et comment faut-il se placer ?
Scène 24
Scapin, Colombine
Scapin
Madame, tout est perdu ! Voilà Monsieur qui arrive !
Colombine
Comment ! Tout est perdu ? Du tout : il peut toujours entrer.
Scapin
Ah ! Ah !
Scène 25
Arlequin, Colombine, Scapin, Monsieur Dumont
Feignant l'étonnement.
Arlequin
Ma chère amie, j'ai trouvé mon oncle Pantalon en route, c'est ce qui fait que je reviens bien plutôt. Mais, que vois-je : quel est ce monsieur ?
Colombine
Mon ami, je vois qu'il n'y a pas moyen de te surprendre. Monsieur est un peintre, et il vient achever mon portrait, que j'ai fait faire pour toi et pour ta fête.
Arlequin
En vérité, Colombine, on n'est pas plus aimable que toi.
Colombine
Tu me disais tantôt que tu voudrais m'avoir toujours devant toi. Mon portrait remplira ton but.
À part.
Arlequin
Après l'original, c'est ce que j'aimerai le mieux. Ah ! Que j'ai eu tort !
Scapin
Allons, ma maîtresse n'est pas ce que je croyais , ni son mari non plus.
Scapin et Monsieur Dumont préparent tout.
Arlequin
Scapin, une table, tout ce qu'il faut pour que monsieur le peintre achève le portrait.
Monsieur Dumont
Madame, voulez-vous bien vous placer là ; et moi ici, je serai à merveille.
Arlequin
Je voudrais bien voir le portrait.
Colombine
Oh ! Quand il sera fait.
Arlequin
Monsieur Dumont, je pense à une chose.
Monsieur Dumont
À laquelle, monsieur ?
Arlequin
Il n'y a là qu'un portrait, n'est-ce pas ?
Monsieur Dumont
Sans doute.
Se plaçant aux genoux de Colombine.
Arlequin
Eh bien ! Il faut en faire deux. Ajoutez-moi ainsi.
Colombine
Comment ! À mes genoux !
Arlequin
J'ai mes raisons pour ça.
Colombine
Mon cher Arlequin !
Colombine et Arlequin restent dans la même pose, jusqu'à ce que la toile, qui se baisse, empêche de les voir. L'attention du peintre et la surprise de Scapin complètent ce tableau.
Monsieur Dumont
Bien ! Madame, bien ! Ne bougez pas. La pose est excellente, et le tableau sera à merveille comme cela.