Arlequin Journaliste
Scène 1
Deux Colporteurs, Premier Colporteur, Second Colporteur
Le premier sort de l'imprimerie ; l'autre vient par le fond.
Deux Colporteurs
Achetez du nouveau ! Achetez !
Air : De la Boulangère.
Premier Colporteur
Allons, courons, amis, courons, La vitesse est utile. Plus nous irons, plus nous vendrons. Courons d'un pas agile Pour vendre nos journaux ; courons, Courons toute la ville, Courons, Courons toute la ville. Ah ! C'est toi ?
Second Colporteur
Pour tous les goûts j'ai des journaux, Ainsi que des nouvelles ; Car nous savons faire à propos De nouvelles nouvelles, Et même nous donnons jusqu'aux, Jusqu'aux vieilles nouvelles, Jusqu'aux, Jusqu'aux vieilles nouvelles.
Premier Colporteur
Prônons bien fort tous nos journaux, Déjà plus d'un chancelle ; Je crains surtout pour les nouveaux... Dans la saison nouvelle, On voit souvent tomber jusqu'aux, Jusqu'aux feuilles nouvelles, Jusq'aux, Jusqu'aux feuilles nouvelles.
Second Colporteur
Voici du nouveau ; achetez !
Premier Colporteur
Les tiens ne sont pas bons.
Second Colporteur
Les tiens ne valent rien.
Premier Colporteur
Les tiens sont mauvais.
Deux Colporteurs
Je te dis que si ; je te dis que non... Achetez !.... Achetez !...
Air : Du petit Matelot.
Premier Colporteur
Voici l'étonnante Trompette,
Second Colporteur
Qui ne fait pas le moindre bruit.
Premier Colporteur
Puis, voici l'écho....
Second Colporteur
Qui répète Ce que personne n'a dit. (bis.)
Premier Colporteur
L'Observateur !
Second Colporteur
Qui n'y voit goutte.
Premier Colporteur
La Balance !
Second Colporteur
Un peu de côté.
Premier Colporteur
Le Tableau !
Second Colporteur
Ce n'est qu'une croûte.
Premier Colporteur
Et le Postillon !
DEUXIÈME COUPLET.
Même Air.
Second Colporteur
Mal monté. (bis.)
Premier Colporteur
J'ai le Courrier....
Second Colporteur
Qui reste en place.
Premier Colporteur
Le Fanal !
Second Colporteur
Il est un peu noir.
Premier Colporteur
J'ai le Thermomètre !
Second Colporteur
À la glace.
Premier Colporteur
Le Point du Jour !
Second Colporteur
Qu'on voit le soir. (bis.)
Premier Colporteur
Le Mercure !
Second Colporteur
Qui bat d'une aile.
Premier Colporteur
L'Esprit des Journaux !
Second Colporteur
Sans esprit.
Premier Colporteur
Puis, le Rapporteur !
Second Colporteur
Peu fidèle.
Premier Colporteur
Enfin l'Acquéreur !
Second Colporteur
Sans crédit. (bis).
Air : Nous nous marierons dimanche.
Premier Colporteur
D'abord mon journal, C'est l'Original : Je vends aussi des Chroniques. J'ai l'Indicateur, J'ai le Narrateur. Journaux à peine connus ; parlons des miens....
Second Colporteur
Et combien de Véridiques ?
Premier Colporteur
Je n'en ai plus.... mais.... J'ai le Frondeur ! Quel Raisonneur, Ah ! peste ! Le Babillard ! C'est un gaillard Fort leste. Puis l'Avertisseur..... Encore un menteur !... Venez m'acheter mon reste....
Le second Colporteur sort.
Deux Colporteurs
Achetez, voilà du nouveau !...
Scène 2
Colporteur, Delphine
Colporteur
Il faut que j'avertisse une petite demoiselle qui m'achète régulièrement l'Original... Mamzelle ma pratique ?
Delphine
C'est vous ! Je descends....
Scène 3
Colporteur
Colporteur
C'est une jolie personne et de considération que cette pratique-là, mamzelle Delphine La Ronde, fille d'un écrivain public ! V'là ce qui s'appelle une famille conséquente dans un quartier ! Son père vous a une fière main !
Scène 4
Colporteur, Delphine
Colporteur
Mamzelle ! V'là le journal ; il est tout frais.
Delphine
Eh bien ! Comment va la vente ?
Air : Du pas redoublé.
Colporteur
Alors j'aurions vendu bien mieux, Comme vous pouvez croire. Partout de nos combats fameux On achetait l'histoire ; Et spéculant sur les exploits Des enfants de la gloire ; J'aurions fait fortune en trois mois À deux sous par victoire. Ah ! Tout doucement, mamzelle ! Nous ne sommes dans le métier que depuis la paix. Ah ! Que n'y étions nous pendant la guerre.... Jarni ! D'ailleurs, la vente dépend de tant de choses !...
Delphine
De quoi ?
Colporteur
Du temps qui fait, et puis du titre... Quand il y a de grands événements, de grands décrets, not'bourgeois dit qu'il y a du gain. Oh ! Le titre, v'là le principal ; et quand j'en trouvons un bon, je le commandons, queuquefois, pour le lendemain... C'est ça qui fait tout... Vous ne voulez pas d'autres journaux ?
Delphine
Celui-là seul m'intéresse.
Il sort.
Colporteur
Adieu, mamzelle ! V'là du nouveau ! Achetez l'Original !...
Scène 5
Arlequin
Air : Soit agréable, soit utile.
Arlequin
Du choix brillant qu'on me destine, Jaloux de mériter l'honneur ; Pour avoir sa chère Delphine, Mon Arlequin s'est fait auteur. À ses prompts succès je dois croire, Puisque je le vois en ce jour Suivre le sentier de la gloire, Pour voler au temple d'Amour. C'est pourtant Arlequin qui fait ce journal ; et pourquoi ? Parce qu'il sait que mon père ne veut me donner qu'à un homme de lettres. Il réussira, mon Arlequin, pourvu que Monsieur Gilles n'aille pas l'emporter sur lui auprès de mon père.
Scène 6
Arlequin, Delphine
Arlequin
Depuis vingt-quatre mortelles heures, je n'ai pas vu ma bonne amie, ma chère Delphine !... J'ai mis tout mon esprit dans le numéro d'hier ; et si je ne la vois pas aujourd'hui ! Ah !...
Delphine
Ah !...
Arlequin
Bonjour, ma bonne amie : tu tiens déjà le journal ?...
Delphine
Il est charmant. Comment fais-tu donc ?...
Air : Décacheter sur ma porte.
Arlequin
Il faut avoir quelque chose, C'est la loi que l'on impose À ton futur époux. J'ai ton amour : or donc, entre nous, Je sens que j'ai quelque chose. (ter.) C'est un petit revenant - bon de notre amour. Je t'aime, et me voilà tout de suite un homme.... Oui, un homme de mérite... Pourtant ton monsieur père, qui a des préjugés, ne veut pas que sa fille épouse Arlequin, parce qu'il prétend que je n'ai rien.... Il a tort.
Delphine
Mon coeur est bien à toi ; mais en sommes-nous plus avancés ? Qu'y gagnes-tu ?
Air : De Joconde.
Arlequin
D'abord, en gagnant ton amour, J'ai bien gagné, ma chère ; Mon esprit gagne chaque jour, En gagnant l'art de plaire. Ma plume gagne en écrivant ; Et je pourrai, j'espère, Gagner, en gagnant de l'argent, L'aveu de ton cher père. Comment, mademoiselle, ce que j'y gagne !
Delphine
Mais ta fortune s'accroît-elle autant que notre amour ?...
Arlequin
Pas si vite... Attendu que Monsieur Gilles est le propriétaire de la propriété du journal, et que je n'en suis que le rédacteur.
Delphine
C'est pourtant toi qui fais tout.
Arlequin
Gilles a fourni tout l'argent...
Delphine
Ne fournis-tu pas tout l'esprit ?...
Air : De la Soirée orageuse.
Arlequin
Dans tes yeux j'ai puisé l'esprit : Le doux regard d'une maitresse, Quand c'est le bonheur qu'on y lit, Donne du trait, de la finesse. Mais au moins.... Si l'esprit se prend dans tes yeux, Lorsque l'on y voit sa conquête, Près de toi, que Gille amoureux Ne cesse jamais d'être bête... Près de toi, que Gille amoureux Ne cesse jamais d'être bête... Sur ce point-là, Monsieur Gilles ne peut pas faire de fonds ; je suis un auteur pauvre, vois-tu ?... Mais lui, il ne serait jamais qu'un pauvre auteur... Ce n'est pas qu'il ne t'aime. Oh ça !... Mais ce n'est pas d'aimer qui donne de l'esprit ; au contraire, ça rend bête.... Ce qui en donne c'est d'être aimé : aussi...
Delphine
Va, sois sûr que Gille amoureux Près de moi sera toujours bête. Va, sois sûr que Gille amoureux Près de moi sera toujours bête.
Arlequin
Tu m'enchantes !... Malheureusement je n'ai encore acquis que de l'honneur, et cela ne suffit pas...
Delphine
J'entends, je crois, mon père,
Arlequin
Je viendrai un jour le surprendre avec un gros sac d'écus, et nous verrons s'il résistera à mes bonnes qualités.... Adieu, ma chère Delphine !
Delphine
Rentre....
Il rentre.
Arlequin
Adieu... Adieu, ma charmante Ronde, ma petite bonne amie...
Delphine
Pars donc.... Le voici....
Scène 7
Ronde, Delphine
Ronde
Que faites-vous là ?...
Delphine
Je viens d'acheter le journal.
Air : De la Baronne.
À Delphine.
Ronde
Bonne lecture, De tout un journal met au fait. Plus d'un nouveau riche figure, Sans jamais, peut être, avoir fait D'autre lecture. Et moi, je vais le lire. Rentrez...
Delphine
Déjà...
Ronde
Je vous devine. Vous ne cherchez à sortir que pour voir, Monsieur Arlequin... Je vous déclare que je ne souffrirai ni cet amour ni ce mariage...
Delphine
Mais...
Air : Le Port-Mahon.
Ronde
Je te promets, ma chère, Mari Choisi, De sorte à te plaire, Et digne de ton père ; Fameux par ses écrits, Ses récits, Son esprit, Son crédit. Songe qu'un écrivain En gros ainsi qu'en fin, Qui fait, pour tout le monde, Billets, Placets, En bâtarde, en ronde, Ne peut, sans qu'on le fronde, Pour l'honneur du métier, S'allier Qu'à des gens À talents. La fille de Monsieur de La Ronde, expert dans les vérifications, ci-devant syndic de la communauté des écrivains, n'est pas faite pour épouser un homme sans état, sans fortune : cependant je veux faire ton bonheur. Aussi je te destine au propriétaire de ce journal. Cet homme, à en juger par son ouvrage, est ce qu'il me faut.
Delphine
Ciel !...
Ronde
Je ne le connais pas, parce qu'il garde l'anonyme ; mais je le découvrirai ; et s'il veut de toi, c'est arrangé... Monte.
Delphine
Voulez-vous d'abord que je vous aide à ouvrir votre boutique ?
Il va ouvrir.
Ronde
Qu'appellez-vous, ma boutique ?... Apprenez que la boutique d'un homme de lettres est un bureau... Mettons-nous à l'ouvrage.
Scène 8
Arlequin, Delphine, Ronde
Arlequin
St, st, est-il parti ?.....
Delphine
Vite, deux mots.
Arlequin
Quoi !
Delphine
On me destine au propriétaire de ton journal....
Arlequin
Ah ! Sangodémi, je n'en suis que le rédacteur.
Delphine
Que faire ?
Arlequin
Sait-on que Gilles est le propriétaire ?
Delphine
Non.
Arlequin
Tant mieux ; il me vient une idée.
Delphine
Comment !
Arlequin
Je veux...
Delphine
Paix. Il ouvre....
Ronde
Encore ici ? Vous attendez sûrement que Monsieur Arlequin vienne...
Delphine
Il ne viendra pas....
Arlequin
Il est tout venu... Il ne sait pas que je suis là.
Ronde
Montez donc...
Delphine
Je prends l'air.
Arlequin
Oui, l'air du bureau...
Air : De la Croisée.
Ronde
Vous prenez l'air ? Ah ! J'y consens ; Mais l'air est malsain dans la rue.
Delphine
C'est qu'en ces lieux, en même-temps, On a le plaisir de la vue...
Ronde
Montez, je sais ce qu'il vous faut ; Vous satisfaire est chose aisée. On peut, en prenant l'air là-haut, Tout voir par la croisée. On peut, en prenant l'air là-haut, Tout voir par la croisée. Ah ! Vous voulez prendre l'air et voir tout-à-la-fois.
Arlequin
Montons, nous pourrons de là-haut, Tout voir par la croisée. Montons, nous pourrons de là-haut, Tout voir par la croisée.
Elle rentre.
Delphine
J'obéis.
Arlequin
Je monte aussi.
Ronde
Allez, vous serez plus commodément à la fenêtre.
Il rentre.
Arlequin
Voilà ce qui s'appelle des attentions !... Un père qui est aux petits soins.
Scène 9
Ronde
Air : Jardinier, ne vois-tu pas.
Air : Vaud[e]v[ille] d'Abuzar.
Ronde
Tout le jour à travailler Se passe et se consume ; A peine, dans mon métier, Ai-je le temps de tailler Ma plume. Ma plume. Ma plume. Celui qui ne possède rien, Se plaint d'un si mince partage ; Un autre a-t-il un peu de bien, Il veut en avoir davantage. Aussi près de nos comités, Des postulants la foule est grande ; On demande de tous côtés, Et voilà... ce que je demande. Examinons nos papiers. Grâce à Dieu, mon état devient meilleur de jour en jour ; je n'y puis plus suffire. Ce sont les pétitions surtout qui me font du bien : je vis de pétitions.
Scène 10
Gilles, Ronde
Air : L'acte de générosité (de la petite Métromanie.)
À La Ronde :
Gilles
Voyons, je m'en vais lui dicter, Pour sa fille, un billet bien tendre ; Il ne pourra pas se douter Du piège que je vais lui tendre. D'ailleurs, moi, puisque chacun dit Que c'est par les lettres qu'il brille, Je veux voir comment il écrit Les lettres de famille. C'est donc ici qu'habite la maison de mademoiselle La Ronde, et cependant je ne puis jamais lui parler... Elle vous a une manière si singulière de vous regarder... qu'aussitôt que je m'approche d'elle, je n'ai plus la parole à la main... Écrivons-lui... Écrire ! C'est fort bien ; mais c'est que je ne suis fort ni sur l'écriture, ni sur l'orthographe... Comment faire !... Pardi ! Adressons nous à monsieur son père, qui est au fait de ça... Monsieur !
Ronde
Monsieur !
Gilles
Vous êtes écrivain ?
Ronde
Mon enseigne le dit.
Gilles
Vous écrivez de tout ?
Ronde
Généralement.
Gilles
Tous les genres ?
Ronde
Quelconques.
Gilles
Je vous demanderai un billet doux.
Ronde
Volontiers.
Gilles
Ce n'est pas que je ne sache écrire ; mais je ne veux pas qu'on voie mon écriture.
Ronde
Voulez-vous entrer ?
Gilles
Je suis fort bien là.
Ronde
Quelle écriture voulez-vous ?
Gilles
Comment, laquelle !
Ronde
Nous en avons de plusieurs sortes.
Gilles
Ma foi, ça m'est égal, pourvu que ce soit de l'écriture bien écrite.
Ronde
Voulez-vous de la bâtarde ?
Gilles
Ah ça, Monsieur, pas de sottise... Cet autre, avec sa bâtarde !
Ronde
Aimez-vous mieux la ronde ?
À part.
Gilles
Pardienne, si je l'aime. Est-ce qu'il saurait quelque chose ?
Ronde
En ce cas, je vais vous donner la ronde. Laquelle préférez-vous, la petite ou la grande ?
Gilles
La petite ronde, s'il vous plaît ; j'aime la petite ronde à la folie.
Ronde
Comme vous vous passionnez pour mon écriture.
Gilles
Tiens, il prend sa fille pour une écriture.
Ronde
C'est qu'elle est bien moulée.
Gilles
Vous avez bien travaillé ça.
Ronde
Voulez-vous que je compose, ou dictez-vous ?
Gilles
Dicter ! C'est mon fort.
Ronde
J'y suis.
Gilles
Attendez que je me réveille... C'est long à venir ; mais quand je vous tiens une fois le premier mot, je vous défile ça droit, currente calamo.
Ronde
Y êtes-vous ?
Scène 11
Arlequin, Delphine, Gilles, Ronde
Arlequin
M'y voilà...
Delphine
Et moi aussi.
Gilles
Une minute.
Arlequin
J'ai déjà un plan....
Delphine
Quoi ?
Arlequin
Ah ! J'aperçois Gilles chez ton père.
Ronde
Êtes-vous prêts ?
Gilles
Je tiens tout.
Arlequin
Il lui fait écrire une lettre.
Delphine
Chut.
Gilles
Écrivez... Mademoiselle.
Ronde
Mademoiselle.
Arlequin
C'est pour une demoiselle.
Gilles
De depuis l'instant fortuné, du moment ousque j'ai été assez heureux pour avoir l'agrément de vous entrevoir au petit Coblentz, je me sens, à l'encontre de vous, une passion, et comme une manière de feu qui me parcourt.
Arlequin
C'est une lettre d'amour.
Ronde
Pas si vite, on ne peut pas vous suivre.
Gilles
Impossible d'aller plus doucement. Quand l'esprit sort de chez moi, c'est comme l'éclair... et comme une manière de feu qui me parcourt... Je vous prie donc de croire à l'estime proportionnée à la conséquence de vos charmes que j'ai pour vous, et dont je vous demande une réponse cathé... cathé... catho... Mon Dieu, que je suis bête !....
Ronde
Que je suis bête !...
Gilles
N'écrivez donc pas cela.... C'est cathé.... cathé.... cathégorique, dont je vous demande une réponse cathégorique, pour me déclarer à monsieur votre père avec lequel j'ai l'honneur d'être, et cétera ... absolument à votre service. Gilles.
Delphine
Je crois que la lettre est pour moi.
Arlequin
Oh ! Sangodémi, le coquin !
Ronde
Tenez, monsieur, entre nous, votre billet n'est pas ce qu'il y a de mieux ; je vais en dicter un autre, l'écrire, et vous répéterez...
Arlequin
Parbleu ! Nous ausssi.
Les trois autres répètent vers par vers.
Ronde
Pour toi, du plus tendre amour, Mon coeur brûle sans détour. Sois sensible à ma tendresse, Et nous pourrons, avant peu, D'un père obtenir l'aveu Sans user de finesse En usant de finesse.
Ronde
Voilà bien le vrai genre de La Ronde : comme il est attrapé !
Gilles
Oh ! Comme il est attrapé !
Delphine
Lui aussi est attrapé.
Arlequin
Ils sont attrapés.
Ronde
L'adresse ?
Gilles
Je m'en charge.... Voilà votre argent.
Ronde
Monsieur.
Gilles
Je reprendrai ça sur la dot.
Arlequin et Delphine se retirent.
Arlequin
Ton père s'en va. Je descends pour exécuter mon dessein.
Il sort.
Ronde
Portons en ville mes expéditions.
Scène 12
Gilles
Gilles
Voilà ce qui s'appelle un vrai tour d'amoureux... Je verrai à faire remettre ma lettre : mais voyons d'abord Arlequin pour la composition du journal ; c'est l'essentiel.
Scène 13
Arlequin, Gilles
Arlequin
Il ne sait rien faire : commençons par le charger de la besogne.
Gilles
Ah ! Te voilà, mon cher Arlequin ; je suis certainement très content de ta rédaction ; mais, pour dieu, mon ami, de la prudence !... Tu dis trop de mal de la pièce nouvelle ; un auteur peut trouver cela mauvais... On ne sait pas...
Arlequin
Monsieur Gilles, il faut savoir parler vrai.
Gilles
Je tremble.
Arlequin
Je conviens que votre état est périlleux, et que les propriétaires sont exposés tous les jours à se faire assommer... Mais dussé-je vous mettre tous les mauvais auteurs à dos... Je prétends....
Air : Le coeur de mon Annette.
Gilles
Un imprudent qui fronde Paye cher son esprit : En flattant tout le monde, On se met en crédit ; Et c'est ainsi Qu'on peut toujours s'épargner du souci. Quelle extravagance !
Air : Accompagné de plusieurs autres.
Arlequin
Il faut imiter, je comprends, Ces journalistes fort prudents, Qui, passant pour de bons apôtres, Flatteurs honnêtes et polis, N'ont jamais donné leur avis, Sans songer à celui des autres. Ainsi, à votre compte. Du reste, si vous avez peur, vous n'avez rien à craindre pour aujourd'hui ; le journal n'est pas fait, et ce n'est pas moi qui le ferai.
Gilles
Pourquoi ?
Air : Du Vaudeville des deux Veuves.
Arlequin
Vous savez qu'un lecteur prétend Qu'avant tout on le fasse rire ; Et pour lui plaire, il faut souvent L'amuser, plutôt que l'instruire. Or, j'ai des vapeurs aujourd'hui, C'est là l'obstacle qui m'arrête : On a peur d'inspirer l'ennui Quand on a du noir dans la tête. Je suis triste.
Gilles
Mais comment ferai-je ?
Arlequin
Comme je fais quand vous ne faites rien.
Gilles
Allons donc... Moi, faire un journal !... Mais sais-tu que c'est très difficile ?
Arlequin
Il faut beaucoup de connaissances.
Gilles
Pour des connaissances, je n'en ai pas mal, et qui s'abonneront.
Arlequin
Celles-là sont très utiles ; mais je parle de la science... Il faut savoir rajeunir les nouvelles, les tourner, les arranger, leur donner un air de vraisemblance, combiner les événements, les dates : voilà le talent ; allons !...
Gilles
Je ne sais rien de neuf.
Air : De la pipe de tabac.
Arlequin
À Paris on date de Londres Le grand renvoi de monsieur Pitt. Par soi-même on se fait répondre A des lettres que l'on s'écrit ; On s'attaque pour se défendre, Par-tout on extrait de l'esprit, Et l'on a grand soin de répandre Les on dit qu'on n'a jamais dit. Eh bien, on invente, on prend des villes, on gagne des batailles, on fait marcher les armées, on annonce la conquête des Pays-Bas, la prise de Mantoue, et puis mille autres petites nouveautés...
Gilles
Tu ne peux donc rien faire aujourd'hui ?
Arlequin
Non.
Gilles
Eh bien, heureusement voici monsieur Balourd qui va nous tirer d'affaire, et qui nous apporte des morceaux.
Arlequin
Oui, oui, tu crois ? Ah ! Tu vas voir.
Scène 14
Gilles, Balourd, Arlequin
Gilles
Que nous apportez-vous, monsieur Balourd ?
Balourd
Dix pages.... C'est long.... mais c'est beau.
Gilles
Imprimons vite !
Arlequin
Un moment.
Balourd
Prenez lecture.
Gilles
Donnez à monsieur, qui a un très-bel organe.
Arlequin
Je suis trop enroué.
Gilles
Lis à mi-voix.
Arlequin
J'ai mal aux yeux.
Balourd
En ce cas, lisez...
À part.
Il épelle à l'envers.
Gilles
Faisons semblant... Voyons.
Balourd
Lisez haut.
Arlequin
Je n'entends point.
Gilles
Le taquin !... J'ai parcouru... C'est gentil...
Balourd
Gentil !...
Arlequin
Ah ! Gentil ! Un morceau de Monsieur Balourd... C'est trop long.
Gilles
Il y en aura pour deux fois.
Arlequin
C'est égal.
Gilles
Ôtons la fin.
Balourd
Ôter mon dénouement !
Arlequin
Ça ne se peut pas...
Gilles
Alors ôtez le commencement.
Balourd
Y pensez-vous ? Commencer, finir par le milieu mais ça n'a pas d'exemple.
Arlequin
Pardonnez-moi ; on a fait tant de choses qui n'avaient ni queue ni tête... Mais ça n'est pas une raison pour ôter votre fin et votre commencement : j'aimerais mieux ôter tout.
Balourd
Je vois que ce morceau ne vous convient pas ; je vais vous donner de la poésie, un distique.
Gilles
Qu'est-ce que c'est que ça ?
Balourd
Un poème en deux vers.
Arlequin
C'est de l'épique.
Balourd
Que la reconnaissance a d'invincibles droits Sur les coeurs... francs, bons, doux... hauts, purs, vifs... chauds et droits. Écoutez... Hein !...
Gilles
Il n'y a que ça.
Arlequin
Dites que c'est trop court.
Gilles
Si l'on pouvait allonger un peu les vers.
Balourd
Allonger mes vers !...
Gilles
C'est que ça ne fera que deux lignes, et je voudrais que ça fasse au moins un quatrain.
Balourd
Vous ne voulez donc pas de mes deux vers ?
Arlequin
Vous voyez bien que Monsieur Gilles les trouve trop courts.
Balourd
Trop longs, trop courts, point de commencement, point de fin : vous moquez-vous de moi ?
Gilles
Il se met en colère.
Arlequin
Je vais arranger ça... ne vous emportez pas... Monsieur Gilles n'a voulu que s'amuser.
Balourd
S'amuser à mes dépens.
Gilles
Parle-lui donc ?
Arlequin
Soyez tranquille... Monsieur, il est bien fâché d'avoir trouvé votre ouvrage médiocre... C'est qu'il a le goût comme ça.
Balourd
Médiocre, moi ! Me trouver médiocre !...
Gilles
Il se fâche !
Arlequin
Attendez... Monsieur, pardonnez, il le trouve tout-à-fait mauvais... mais par politesse...
Balourd
Comment, mauvais !... Apprenez, Monsieur, que je me soucie fort peu de votre jugement... que vous n'êtes pas en état de m'apprécier !...
Arlequin
C'est vrai...
Balourd
Que vous êtes un ignorant.
Arlequin
C'est vrai...
Balourd
Un fat.
Arlequin
C'est vrai. Il faut bien dire comme lui...
Gilles
Oui.
Balourd
Et que je saurai m'en venger...
Gilles
Non...
Air : La rigueur, le ton sévère.
Balourd
Ah ! morbleu, quelle impudence ! Et je pourrais souffrir en silence Une pareille insolence ? Morbleu ! non, J'en veux avoir raison.
Gilles
Mais permettez donc ?
Il sort.
Balourd
Bientôt, bientôt, ma vengeance Prouvera, Que de ma science On fait plus de cas en France. Ailleurs, oui, l'on m'imprimera.
Scène 15
Arlequin, Gilles
Arlequin
Ah ! La bonne circonstance ! Il faut en profiter en silence ; Car il croit que de l'offense, Tout de bon, Il veut avoir raison.
Gilles
Quelle affreuse circonstance ! Comment faire ?... De cette offense Il voudra, dans sa vengeance, Tout de bon, Me demander raison.
Il rentre.
Arlequin
Profitons de sa frayeur, et courons donner le mot aux Colporteurs et aux autres...
Scène 16
Gilles
Il sort par le fond.
Gilles
Monsieur Arlequin, avec votre obstination à ne pas lire, voyez... Oh ciel ! Il est parti, rien de fait ! Un auteur en colère ! Ma personne en danger !... Où sera-t-il allé ? Vite, cherchons-le : il faudra bien qu'il travaille...
Scène 17
Arlequin, L'Imprimeur, Le Prote, Colporteur
Arlequin
Monsieur l'Imprimeur, monsieur le Prote ; et toi, mon ami, vous voulez donc bien me servir ?...
Arlequin
Certainement.
L'Imprimeur
Il me chicane toujours pour la dépense.
Le Prote
Moi, pour l'impression.
Colporteur
Moi, pour la recette.
Air : Si vous pouviez lui faire quelque pièce.
Arlequin
Vous ferez donc tout ce qu'il faudra faire ?
Le Prote
Qui mieux que nous, Monsieur, peut vous servir ?
L'Imprimeur
Un Imprimeur est homme à caractère.
Colporteur
Un Colporteur est homme à bien mentir.
Arlequin
Je crois pouvoir, s'ils y mettent du zèle, Dans mes projets, dès ce soir, réussir.
Arlequin
De notre part, s'il ne faut que du zèle, Dans vos desseins, vous allez réussir.
L'Imprimeur
De mon talent je donnerai des preuves.
Colporteur
Pour plus d'un jour je saurai l'effrayer.
Le Prote
Un Prote est fait à faire des épreuves, Et vous verrez si je sais mon métier.
Arlequin
Puisque je puis compter sur votre zèle, Me voilà donc certain de réussir.
Les trois sortent.
L'Imprimeur
Comptez sur nous, à vos leçons fidèles, D'attraper Gilles, on se fait un plaisir.
Scène 18
Delphine, Arlequin
Delphine
Eh bien !
Arlequin
Viens.
Delphine
Quel est ton projet ?
Arlequin
Je vais devenir le propriétaire.
Delphine
Vrai ?...
Arlequin
Tu sauras tout... L'heure presse ; il faut bien vite que j'extraie tout ces papiers pour faire la feuille...
Delphine
Que de lettres !
Arlequin
En voilà de tous les pays.
Delphine
Et tu reçois tout cela ?
Air : Courons de la brune à la blonde.
Arlequin
Chaque journaliste habile, En tous lieux a des agents. On écrit de chaque ville Par des couriers diligens. Tous les jours en très-bon style Les dépêches de Strasbourg, Bâle, Madrid, Naples, Lille, Rome, Bourg, Philisbourg, De Luxembourg, Magdebourg, Pétersbourg, De Fribourg, De Louisbourg, De Hambourg, De Limbourg. D'Edimbourg Et d'Ausbourg Arrivent à la file. Il le faut bien.
Delphine
Un journaliste est donc un homme universel ?
Air : Cet arbre arrivé de Provence.
Arlequin
Correspondances littéraires Avec messieurs les gens d'esprit ; Puis, avec messieurs les libraires, Correspondance de profit. Il a des correspondances partout... D'abord...
Delphine
En voilà de bonnes.
Arlequin
Correspondance d'écritures, Mais non d'esprit avec les sots ; Puis correspondances d'injures Avec la plupart des journaux. Voici les mauvaises. Nous avons aussi des livres à annoncer. Tiens : voilà un nouveau roman dont il faudra faire l'analyse.
Delphine
J'espère au moins qu'il ne ressemble pas à ces nouveaux romans anglais, si noirs... si effrayants...
Arlequin
Ah ! Ne m'en parle pas, ils me font encore peur !...
Air : Mon père.
Delphine
Dis-moi pourquoi tous ces romans N'offrent que tableaux sombres, Des monstres et des revenants, Des sorciers et des ombres, Spectres ambulants, Fantômes sanglants Et démons effroyables ?...
Arlequin
C'est que leurs auteurs Et leurs traducteurs Ont de l'esprit en diables. Voici maintenant des articles communiqués, où mettrons-nous cela ?... Voyons... "Dissertation sur les fortunes" !...
Delphine
C'est tout simple : à l'article Changement de domicile.
Arlequin
Et ce petit traité sur les "Opinions".
Delphine
Oh ! Cela va de droit à l'article "Variétés".
Arlequin
Ce morceau sur les "Écrivains du jour".
Delphine
Article "Mélange3.
Arlequin
Oh ! Pour cet "Essai sur la Morale et l'Innocence", je le placerai aux "Effets perdus... Récompense honnête à qui en donnera des renseignements".
Delphine
Tu penses donc bien mal de notre siècle ?...
Arlequin
Oh ! Il n'y a pas de quoi... Tiens, voilà une jeune personne qui me prie de l'afficher pour avoir un mari.
Delphine
Bon moyen !
Air : De l'Afficheur.
Arlequin
Plus d'une Grecque d'aujourd'hui, Par sa conduite peu cachée, Tout en affichant son mari, Depuis l'hymen s'est affichée. Après l'hymen, encore passe ! . . . . Mais fille qui s'en va cherchant Époux qui, sous ses lois, s'engage, N'en trouve guère en s'affichant Avant le mariage. Excellent... Ah ! Ceci est un article sur un certain bal d'hier. . . .
Delphine
Quoi ! Vas-tu, comme tant de journalistes, dire aussi du mal des femmes, les attaquer pour un rigodon, un menuet, un balancé ?...
Il déchire.
Arlequin
Oh ! Ce ne serait pas poli... Et puis je les aime trop pour cela...
Air : De l'Isle des femmes.
Delphine
Tour-à-tour détracteurs, amants, Les hommes nous placent sans cesse Entre la critique et l'encens, Entre la haine et la tendresse. Messieurs, suivez donc mieux nos lois, Abjurez vos plaintes frivoles ; Et, par respect pour votre choix, Ne maltraitez pas vos idoles. Cette raison-là ne vaut rien.
Arlequin
Ne crains pas qu'un sexe charmant Soit l'objet de mes épigrammes ; On doit attaquer le méchant ; On ne doit que chanter les femmes. Pour les sots et les intrigants, Pour tous les amis du désordre, Je réserve mes traits piquants, Et j'ai bien assez de quoi mordre. Il faut que je fasse encore un petit article "Spectacle" ; car j'ai vu jouer hier Contat...
Air : J'ai vu partout dans mes voyages.
Delphine
Contat, sur la scène embellie, Nous surprend par son jeu parfait ; Et, confidente de Thalie, Trahit et garde son secret. Toujours d'une vaine imposture, Méprisant l'éclat emprunté, Elle a su faire à la nature Le larcin de la vérité. Ah ! Je te conçois...
Arlequin
Voilà encore des morceaux qu'il faudrait mettre en mille morceaux. Il sera impossible de tout insérer... Mais j'aperçois Gilles : rentre, et sois tranquille... Un petit baiser.
Delphine
Ça ne se demande pas...
Arlequin
Tu as raison, ça se prend... Ah ! Monsieur le poltron ! Monsieur l'ignorant ! Monsieur l'avare ! Monsieur l'amoureux !. . .
Scène 19
Gilles, Arlequin
Gilles
Enfin je te retrouve. Songe donc à mon embarras. Si tu ne fais rien, le journal tombe.
Arlequin
Voici le Prote : faisons venir les autres... Travaillez ; serviteur.
Gilles
Tu sors ! Et Monsieur Balourd, s'il revient ?
Arlequin
Travaillez...
Gilles
Mon Dieu ! Mon Dieu !
Scène 20
Le Prote, Gilles
Le Prote
Monsieur.
Gilles
Quoi !
Air : Fillette, Fillette.
Le Prote
Bien vite, bien vite, J'accours tout de suite, Chercher quelque morceaux piquants, De prose, de prose ; C'est bien peu de chose Pour votre esprit, pour vos talents. J'attends de vous un chef-d'oeuvre insigne ; Car, en faisant l'Original, Vous vous êtes toujours ; oui, toujours rendu digne Du titre, du titre de votre journal.
Gilles
Tu n'as rien !
Le Prote
Rien.
Gilles
Et il en faut bien long...
Le Prote
Tout le journal.
Gilles
Comment faire ?... J'irai tout-à-l'heure vous porter la copie... Allez.
Le Prote
Hâtez-vous ?... Bon, le voilà bien embarrassé !
Gilles
Allons, j'irai trouver un de mes amis qui me fera quelques articles... À l'autre, voici I'Imprimeur... Que voulez-vous ?...
Scène 21
L'Imprimeur, Gilles, Ensemble
L'Imprimeur
De l'argent ?
Gilles
Je n'en ai pas...
L'Imprimeur
Il m'en faut...
Gilles
Combien ?
L'Imprimeur
Quinze cents francs.
Gilles
C'est trop...
L'Imprimeur
Voilà le compte.
Air : Savez-vous l'astrologie ?
Gilles
Je vous donne tout de suite Deux cents francs. Arrangeons-nous...
L'Imprimeur
Non, non.
Gilles
Quoi ! non.
L'Imprimeur
Non, non.
Gilles
Quoi ! non.
L'Imprimeur
Non, non.
Gilles
De grace, tenez-moi quitte Pour le quart !
L'Imprimeur
Non, non.
Gilles
Quoi ! non.
L'Imprimeur
Non, non.
Gilles
Quoi ! non.
L'Imprimeur
Non, non.
Ensemble
Mettez-vous à la raison ? (bis.)
Gilles
En ce cas-là, je vous donne Les deux tiers.
L'Imprimeur
Non, tout.
Gilles
Quoi ! Tout.
L'Imprimeur
Oui, tout.
Gilles
Quoi ! tout.
L'Imprimeur
Oui, tout.
Gilles
Mais tant de rigueur m'étonne ! Les trois quarts !
L'Imprimeur
Non, tout.
Gilles
Quoi ! Tout.
L'Imprimeur
Oui, tout.
Gilles
Quoi ! Tout.
L'Imprimeur
Oui, tout.
Gilles
Non, non, vous n'aurez pas tout.
L'Imprimeur
Je prétends bien avoir tout.
Gilles
Rabattez un peu...
L'Imprimeur
Je veux tout.
Gilles
Vous aurez tout.
L'Imprimeur
Et de plus...
Gilles
Encore !...
L'Imprimeur
Il me faut des avances... Encore autant !
Gilles
Je n'ai pas mille écus.
L'Imprimeur
Cherchez-les...
Gilles
Jugez...
L'Imprimeur
Mille écus !...
Gilles
Considérez...
L'Imprimeur
Mille écus !...
Gilles
Quoi ! Vous voulez...
L'Imprimeur
Mille écus ?...
Gilles
Donnez-moi...
L'Imprimeur
Mille écus ?...
Gilles
Du temps ?...
L'Imprimeur
Une heure.
Gilles
Huit jours !...
L'Imprimeur
Non.
Gilles
Au moins...
L'Imprimeur
C'est dit.
Gilles
Songez !
Il sort.
L'Imprimeur
Adieu...
Gilles
Mille écus ! Mille écus ! Allons, je ferai un dernier effort ; mais je n'abandonne pas mon journal...
Scène 22
Colporteur, Gilles
Colporteur
Monsieur !
Gilles
M'apportes-tu des espèces ?
Colporteur
Non, et vous me voyez bien triste.
Gilles
Tu sais ce qui m'arrive.
Colporteur
Il faut de la bravoure.
Gilles
Non, c'est de l'argent.
Colporteur
Ah ! C'est que vous ne savez pas... Laissez-moi vous pleurer d'avance.
Gilles
Qu'as-tu ?
Colporteur
Un si joli garçon !
Gilles
Je le sais.
Colporteur
À la fleur de son âge.
Gilles
Trente ans...
Colporteur
Qui a de quoi vivre !
Gilles
Quinze mille francs de fonds.
Colporteur
Et mourir !
Gilles
Que dis-tu ?
Colporteur
Je veux vous accompagner.
Gilles
Où ?
Colporteur
Jusqu'à l'endroit fatal.
Gilles
Quel endroit ?
Colporteur
Je vous apporte un cartel.
Gilles
De qui ?...
Colporteur
D'un auteur.
Gilles
Pour qui ?
Colporteur
Pour vous...
Gilles
Gageons que c'est de Monsieur Balourd.
Colporteur
Juste.
Gilles
Ah ! Malheureux Arlequin, voilà ce que tu m'attires... Je ne me bats pas.
Colporteur
Il vous tuera tout de même.
Gilles
Alors je me battrai.
Colporteur
Il vous tuera encore.
Gilles
En ce cas-là je ne me battrai pas.
Colporteur
Vous ne pouvez pas l'échapper. Il veut vous tuer, n'importe comment.
Gilles
Lis donc.
Colporteur
À monsieur le propriétaire de l'Original,
Gilles
L'Original !... C'est bien moi !
Colporteur
Monsieur, vous avez trouvé ma prose trop longue, mes vers trop courts : en conséquence de quoi, vous m'en rendrez raison ce soir au bois de Boulogne, où j'aurai l'honneur d'être, et de vous tuer... Balourd.
Gilles
Tu crois donc que j'en mourrai ?
Colporteur
Il ne se bat jamais sans tuer son homme.
Gilles
Eh bien ! Arlequin se battra.
Colporteur
Il ne veut pas se battre avec Arlequin.
Gilles
Mais Arlequin est le rédacteur.
Colporteur
Vous voyez qu'il en veut au propriétaire, et je ne vois qu'un moyen ; c'est d'en faire tuer un autre à votre place.
Gilles
Eh bien ! Veux-tu ?
Colporteur
Moi !
Gilles
Pour de l'argent...
Colporteur
Ce n'est pas ça... Monsieur Balourd ne veut se battre qu'avec le propriétaire... Donnez vite votre propriété à quelqu'un. Monsieur Balourd viendra, et c'est celui-là qui se battra.
Gilles
Tu as raison, tu me sauves la vie.
Colporteur
Dépêchez-vous, il sera ici dans deux heures.
Scène 23
Gilles
Gilles
Je n'aurai pas le tems de chercher un autre acheteur... Vendons mon journal à Arlequin... Je serais pourtant fâché que ce pauvre Arlequin fût tué... Mais c'est prévu ; il est adroit, il tuera Monsieur Balourd, et je serai vengé... Mettons-y mon adresse ordinaire, et faisons le donner dedans, en tâchant de ne pas tout perdre...
Scène 24
Arlequin, Gilles
Arlequin
Eh bien, Monsieur Gilles, avez-vous pensé à ce que vous feriez ?
Gilles
Oui.
Arlequin
Que faites-vous ?...
Gilles
Rien ; mais j'ai réfléchi que je ne sais pas travailler. Je te suis considérablement attaché, et je veux faire ta fortune.
Arlequin
Comment ?...
Gilles
Je te donne ma propriété.
Arlequin
Vous me donnez !...
Gilles
Je te vendrai bon marché.
Arlequin
Ah ! C'est comme ça que vous donnez.
Gilles
Nous traiterons.
Arlequin
Je n'achète point.
Gilles
Qu'est-ce qui t'effarouche ?
Arlequin
Un propriétaire répond de tout.
Gilles
Mais le rédacteur aussi.
Arlequin
Jamais... Il faut de l'argent, le propriétaire paye ; un auteur se fâche, le propriétaire répond... L'auteur se fâche encore, le propriétaire doit se fâcher ; on l'insulte, il faut se battre ; il se met en garde, il est tué.
Gilles
Mais si le propriétaire tue l'auteur, comme tu es adroit.
Arlequin
Il est pris.
Gilles
Tué ou pris.
Arlequin
Il n'y a que ces deux manières-là de se tirer d'affaire.
Gilles
Mais quand il est pris ?
Arlequin
Les duels sont défendus... Enfermé.
Gilles
Vrai !
Arlequin
Pour le reste de ses jours.
Gilles
Oh ! Mon Dieu !
Arlequin
Sur la paille.
Gilles
Est-il possible ?
Arlequin
Au pain et à l'eau.
Gilles
Quelle barbarie !
Arlequin
Dans un cachot...
Gilles
Ciel !
Arlequin
À vingt pieds sous terre.
Gilles
Miséricorde !
Arlequin
Et quand il sort ?
Gilles
Quoi !
Arlequin
Aux galères.
Gilles
Aux galères !
Arlequin
Une chaîne aux pieds.
Gilles
Ah !
Arlequin
Un grand aviron de cinquante pieds de long à la main.
Gilles
Si long que ça !
Arlequin
Puis des coups de bâtons.
À part.
Haut.
Gilles
Je n'y tiens plus, je veux vendre mon journal. Je ne crains certainement pas tout cela... Mais rends-toi, mon cher Arlequin !
Arlequin
Je n'ai point d'argent.
Gilles
Je te ferai crédit.
Arlequin
Je ne veux point le payer.
Gilles
Je te le donne.
Arlequin
Je le prends.
Gilles
Comme il gobe ça !
Arlequin
Je le tiens.
Gilles
Passons le marché...
Arlequin
Sur-le-champ.
À part.
Gilles
Je vais te chercher tout ce qu'il faut.... Point d'ouvrage à faire, point d'argent à donner, point d'auteur à craindre, marché d'or...
Scène 25
Arlequin, Delphine
Arlequin
Ma chère Delphine, je triomphe ; je suis le propriétaire.
Delphine
Déjà !... Voici mon père, je descends.
Scène 26
Gilles, Arlequin
Gilles
Voilà tout.
Arlequin
Je suis prêt...
Air : Enivré du brillant poste.
Gilles
Moi, Gilles ! Propriétaire De l'Original, journal Politique, littéraire, Économique et moral ; J'en déclare titulaire Arlequin le rédacteur ; Ce matin mon secrétaire, Et ce soir mon successeur. Écris. As-tu mis ?
Arlequin
C'est fait.
Gilles
Une petite clause.
Arlequin
Quoi !
Air : Nous sommes précepteurs d'amour.
Gilles
Si tu t'en allais le premier, Chose dont n'est exempt personne, Je redeviendrai l'héritier De mon journal que je te donne. Tu peux mourir, on ne sait pas ce qui peut arriver... Écris.
Arlequin
C'est juste.
Air : De la gamme.
Gilles
Homme-de-lettres, champenois, De cette façon, comme il peut être tué ce soir, je n'y perdrai rien... En foi de quoi, j'ai souscrit, moi, Jean Gilles.
Arlequin
Suivant l'usage a fait sa croix. Lequel ne sachant pas écrire, Signez...
Gilles
Il ne sait pas ce qu'il risque.
Arlequin
Il ne sait pas ce qu'il perd.
Gilles
Maintenant il faut que je m'occupe de faire remettre une lettre à ma maîtresse.
Arlequin
Son nom ?...
Gilles
Delphine...
Arlequin
La Ronde ?
Gilles
Juste. La voici ; je me déclare. Mademoiselle, je trouve donc l'instant propice ousque...
Scène 27
Delphine, Gilles, Arlequin
Delphine
Laissez-moi !
Gilles
Lisez au moins cette lettre.
Arlequin
Prends : nous en saurons faire usage.
Gilles
Elle la prend, signe explicatif du feu caché qu'elle montre pour moi. Justement voici le père.
Scène 28
Ronde, Arlequin, Gilles, Delphine
Ronde
Quoi ! Mademoiselle, avec Monsieur Arlequin !
Arlequin
Monsieur !...
Gilles
Monsieur...
Ronde
Encore un poulet.
Gilles
Chut... Je viens vous proposer un joli marché pour vous et votre fille. Un mari !... Moi !
Ronde
Et la maîtresse de tantôt.
Delphine
Il ne sait seulement pas écrire.
Ronde
Vous ne savez pas écrire ?
Delphine
Je le prouve par cette lettre qu'il vous dicta pour moi, en vous trompant indignement.
Ronde
Mais c'est horrible.
Gilles
Ce n'était qu'une plaisanterie.
Arlequin
Monsieur La Ronde, je viens pour vous proposer un autre mari.
Ronde
Sait-il écrire ?
Delphine
Le propriétaire du journal.
Ronde
Je suis charmé de voir que tu te rends à mes intentions, et dès que j'aurai vu Monsieur le journaliste...
Arlequin
Le voilà.
Ronde
Vous, Arlequin !...
Arlequin
Oui, monsieur.
Gilles
Bah ! Il n'a rien....
Arlequin
Et le journal ?...
Gilles
Bénéfice en l'air ; il n'est pas fait, et il va tomber.
Scène 29
Le Prote, Gilles, L'Imprimeur, Delphine, Colporteur, Arlequin, Ronde
Le Prote
Voilà la feuille toute imprimée pour demain.
Gilles
Il avait fait le journal... C'est égal, il faut qu'il donne mille écus dans une heure, et il n'a pas le sou.
L'Imprimeur
Je lui fais crédit.
Gilles
Quoi !... C'est encore égal, il va être tué en duel ce soir.
Delphine
Que dites-vous ?
Colporteur
C'est un conte que je vous ont fait... Monsieur Balourd ne se bat pas.
Gilles
Je crois que je suis attrapé !
Arlequin
Oui... Mais laissez-moi épouser Delphine, et je vous rendrai votre propriété.
Gilles
Ce n'est que ça ?... Elle ne m'aime pas. Je te pardonne ; épouse.
Arlequin
Vous qui êtes le papa de Delphine, puisque je suis le journaliste, vous voulez donc bien devenir le mien ?
Ronde
J'y consens ; et je suis sûr que l'on dira par-tout, La Ronde ne s'est pas mésallié.
Arlequin
Le bon père !...
Vaudeville
Delphine, Gilles, Colporteur, Arlequin
Delphine
Chez nous plus que par-tout ailleurs, La mode exerce sa puis-sance. Nos goûts, nos ha-bits et nos moeurs Sont soumis à son in-flu-en-ce, Sont sou-mis à son in-flu-ence. Que d'autres, par lé-gère-te, De l'a-mour fa-ti-guent les ai-les Nous, met-tons la fi-dé-li- té Au nom-bre des mo-des nou-vel--les, Au nombre des mo-des nou - velles.
Gilles
En poètes, vrais inventeurs, La France n'est pas très-féconde ; En beaux-esprits imitateurs, De tous les côtés elle abonde. Aussi combien d'auteurs nouveaux, En gâtant les anciens modèles, Replacent de mauvais bons mots Dans de vieilles pièces nouvelles.
Colporteur
Pour faire briller son esprit, Un critique par trop sévere, Bien souvent, à ceux qu'il poursuit, Reproche un tort imaginaire. Si nous avons chargé les traits Des journalistes, nos modèles, Ne croyez pas à nos portraits Plus qu'on ne croit à leurs nouvelles.
Arlequin
De chaque ouvrage qui paraît, Soit qu'il tombe ou qu'il réussisse, Au public je dois un extrait, Envers lui c'est-là mon office. Nous touchons à l'instant fatal, Accueillez cette bagatelle, Afin que demain mon journal Puisse en donner bonne nouvelle.