Comédie · 1786 · 3 actes

Arlequin, roi de la lune

de Nicolas-Marie-Felix Bodard de Tezay

Représentation
≈ 56 min
Distribution
3 femmes, 8 hommes
Répliques
389
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Arlequin H 189 ≈ 35 min 9
L'Éthérée H 62 ≈ 6 min 5
Fatime F 23 ≈ 3 min 4
Durphègor H 23 ≈ 2 min 4
Azèma F 8 ≈ 2 min 3
Un Secrétaire H 19 ≈ 1 min 3
Une Jeune Bergère F 5 ≈ 1 min 1
Un Valet de Chambre H 9 ≈ 1 min 2
Un Maître d'Hôtel H 17 ≈ 1 min 2
Un Financier H 15 ≈ 1 min 1
Maître-d'hôtel N 4 ≈ 1 min 1
Un Échanson H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIII
Arlequin absentabsent
L'Éthérée absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fatime absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Durphègor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Azèma absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Secrétaire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Jeune Bergère absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Un Valet de Chambre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Azèma, Fatime

Azèma

Viens, Fatime, personne ne pourra nous entendre dans ce bosquet écarté. Ma paupière se refuse au sommeil. Eh ! Qui pourrait goûter du repos dans la triste situation où je me trouve ?

Fatime

Votre fort m'afflige autant qu'il m'inquiète.

Azèma

Que ne suis-je née dans la classe la plus obscure ! Qu'avais-je fait aux Dieux pour m'avoir élevée à ce rang que je déteste ! Cruel Pontife ! Fais-moi descendre de ce trône où je suis esclave et rends-moi mon époux. Heureuse dans les bras d'Azor, je n'aurai rien à désirer.

Fatime

Une loi aussi injuste que bizarre, mais consacrée par le temps et la superstition, s'oppose à votre bonheur.

Azèma

Les adieux d'Azor ne sortiront jamais de ma mémoire. Chère Azéma, me disait-il, un an s'est écoulé depuis que je suis votre époux. Dieux ! Que ce temps, a passé rapidement. Une coutume barbare me force d'aller mourir loin de vous. Conduit dans une île déserte, votre image m'y suivra ; elle embellira mes derniers moments. Puisse le sort vous donner un époux digne de vous ! Ah, Fatime ! Qui pourrait me tenir lieu d'Azor !

Fatime

N'entends-je point du bruit ?

Azèma

Eh ! Quel autre que la triste Azéma viendrait s'aligner la nuit de ses plaintes ?

Fatime

Quelqu'un porte ses pas vers nous ; je ne me trompe pas. Rentrons, Madame ; aussi bien le jour commence à paraître.

Scène 2

Arlequin, L'Éthérée

Arlequin

Vous avez la voix bien flûtée aujourd'hui : on dirait d'un enfant des choeur.

L'Éthérée

Tu rêves, car je n'ai pas parlé. Mais as-tu bien assujetti notre Globe ? Es-tu bien assuré qu'il ne s'échappera pas ?

Arlequin

J'en réponds corps pour corps. Au reste que le Diable l'emporte s'il veut ! Je m'en retournerai fort bien d'ici à pied.

L'Éthérée

À pied ! Sais-tu où nous sommes ?

Arlequin

À Neuilly peut-être.

L'Éthérée

Tu es bien loin de ton compte. Apprends que nous sommes dans la Lune.

À part.

Haut.

Arlequin

Miséricorde, dans la Lune ! C'est son esprit qui est dans la Lune. Allons, Monsieur, vous plaisantez.

L'Éthérée

Non, te dis-je. C'était vers la Lune que je dirigeais mon ballon..

Arlequin

La voiture est bien faite pour le Pays ; elle y deviendra sûrement à la mode. Ah ! Çà, Monsieur, parlons sérieusement.

L'Éthérée

Faut-il te répéter cent fois que je ne plaisante pas ?

Arlequin

Mais je ne croyais pas la Lune plus grande que la calotte d'un pâté.

L'Éthérée

C'était son éloignement qui te la faisait paraître telle.

Arlequin

Ah ! Ah !

L'Éthérée

Tu pourras voir d'ici la Terre que nous avons quittée ; elle te paraîtra à-peu-près de la même grosseur. Également brillante des rayons du Soleil, elle rend à cette planète-ci le service qu'elle en reçoit.

Arlequin

J'entends, Monsieur ; c'est comme qui dirait deux voisines qui allument leur feu l'une chez l'autre. Je suis bien aise de savoir que la Terre n'est pas ingrate. Elle donne là un bel exemple à ceux qui l'habitent, et qu'ils devraient bien suivre plus souvent. Au reste, ce ne sont pas mes affaires. Si bien, Monsieur, que la Terre est la Lune de la Lune ?

L'Éthérée

Précisément.

Arlequin

Mais je ne vois pas les yeux, la bouche et le nez de la Lune.

L'Éthérée

Imbécile ! Ce qui te paraissait former les traits d'un visage, n'est autre chose que des lacs, des bois, des montagnes.

Arlequin

La belle chose que d'être Astrologue, pour parler si bien de ce qu'on ne voit qu'avec une lorgnette ?

L'Éthérée

Nous sommes dans une île ; il faut tâcher de savoir si elle est habitée.

Arlequin

Elle l'est, Monsieur, et par des gens raisonnables.

L'Éthérée

Comment sais-tu cela ?

Arlequin

Il me semble que j'ai aperçu là-bas l'enseigne d'un cabaret ; ainsi, Monsieur, nous pouvons fixer ici notre domicile.

L'Éthérée

Aurais-tu déjà perdu courage, mon cher Arlequin ? Que de merveille il nous reste encore à visiter ! Nous ne resterons ici que quelques heures. Je veux parcourir toutes les planètes. Nous commencerons par Mercure que nous verrons entrer en conjonction avec Vénus.

Arlequin

Est-il bien prudent de choisir ce moment-là pour lui rendre visite ?

L'Éthérée

Jupiter entouré de ses Satellites, Saturne avec son anneau lumineux, les Comètes, qui traînent après elles une queue étincelante ; rien n'échappera, à notre curiosité.

Arlequin

Ma foi, Monsieur, toutes ces choses-là sont plus belles à voir de loin que de près, ou, si vous m'en croyez, puisque nous sommes arrivés ici sains et saufs, nous y resterons.

L'Éthérée

Âme pusillanime ! Quand je veux t'associer à ma gloire, te faire participera mes brillantes destinées, tu préfères végéter honteusement.

Arlequin

Ne pouvons-nous pas étudier la Nature aussi bien ici qu'ailleurs ? Nous avons failli cent sois nous casser le cou ; pour moi, je vous préviens que je ne bouge plus d'ici.

L'Éthérée

Le courage te reviendra. Attends-moi ici, je vais voir si je ne découvrirai point quelque habitation.

Scène 3

Arlequin

Arlequin

Non, j'ai beau me tâter, je ne pourrai jamais me résoudre, à tenter de nouveaux voyages en plein vent. Si Monsieur mon Maître veut absolument courir les airs, que ne se fait-il accompagner par des grues ? Pour moi, qui ne suis pas un animal volant, je veux marcher. Passe encore pour aller dans la galiote de Saint-Cloud, c'est une façon de voyager décente, commode et qui n'est pas périlleuse. Aussi, je ne l'aurais sûrement pas suivi, s'il n'avait eu la précaution de me faire avaler une dose de courage dans deux bouteilles de Bourgogne, mesure de Saint-Denis. Je ne me serais pas exposé à traverser, sans parapluie, ces gros vilains nuages qui m'ont mouillé jusqu'à la peau. Un chemin ennuyeux ! Ennuyeux comme un Mardi-Gras sans bonne-chère. Ne rencontrer que des coucous qui vous disent des sottises. Enfin, un bon vent me pousse dans la Lune, je me fais lunatique. On ne sait pas ce que la fortune me garde. Nul n'est prophète dans son pays, à ce que dit le Proverbe... Mais... Je ne me trompe pas. Je vois, à travers les arbres, une femme qui vient de ce côté, C'est peut-être déjà une bonne aventure.

Scène 4

Fatime, Arlequin

Scène pantomime entre Arlequin et Fatime. Il la salue, Fatime le regarde avec surprise, et lui demande par signe qui il est et d'où il vient. Réponse et lazzi d'Arlequin, il témoigne par ses gestes combien il est ravi de la rencontrer et qu'il la trouve jolie, etc, etc.

Fatime

Comment donc ! Je crois qu'il est galant.

Arlequin

Sangodemi ! Elle parle français. Ai-je bien entendu, Madame ? Parlez-vous la même langue que moi ?

Fatime

Oui, Seigneur Étranger ; et vous m'en voyez aussi fut prise que vous me paroisses l'être vous-même. Mais, qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Est-cela tempête qui vous a jeté dans cette île ? Y a-t-il longtemps que vous y êtes ? Êtes-vous seul ? Instruisez-moi donc,je vous prie.

Arlequin

Madame, pour que je vous instruise, il faut que vous m'entendiez ; et pour m'entendre, il faut m'écouter.

Fatime

Rien de plus juste.

Arlequin

»Je suis Arlequin et votre petit serviteur. Je viens d'un autre Monde qui est bien loin d'ici ; tout là-bas, là-bas. Je ne suis venu ni en bateau, ni à pied, ni à cheval, ni en carrosse, ni en chaise à porteur, mais en ballon. Je suis arrivé, depuis un quart d heure, bien portant et avec bon appétit. J'ai un camarade de voyage qui se promené ici près ; c'est un habile physicien, qui court le monde pour son plaisir. Madame, voilà mon histoire.

Fatime

Comment ! Dans un ballon ?

Arlequin

Oui, par air. C'est une façon de voyager nouvelle et agréable.

Fatime

Cet homme n'est pas dans son bon sens.

Arlequin

Pourrais-je vous demander à mon tour, où je suis, qui vous êtes et si vous savez par quel hasard vous parlez le même langage que moi ?

Fatime

Je suis la favorite de l'Impératrice qui règne dans cette île. Une fée puissante, nommée Frivoline, a gouverné autrefois cet Empire. C'est elle qui a substitué à l'ancien langage du pays celui que nous parlons.

Haut.

Arlequin

Frivoline ! Oui, ce pourrait bien être quelque Française qui serait venue aussi dans un ballon. D'où était-elle cette fée ?

Fatime

Elle était venue, dit la tradition, de la Lune.

Arlequin

Comment ! De la Lune ! Mais nous y sommes, dans la Lune.

Fatime

Point du tout. La Lune est une petite planète, fort éloignée, que nous apercevons quand il ne fait pas de brouillard.

Arlequin

Non, Madame, cette planète dont vous parlez et qui n'est pas si petite que vous le dites s'appelle la Terre ; et la Lune, c'est où nous sommes. Si j'avais sur moi mon almanach de Liège...

Fatime

Non, mon cher, c'est précisément le contraire.

Arlequin

Il ne faut pas la contredire car elle pourrait se fâcher.

Fatime

Il y a donc des hommes dans votre monde ?

Arlequin

Et de toutes les couleurs. Des beaux, des laids, des gens de bonne mine comme moi.

Fatime

Tout ce que vous dites redouble ma curiosité. Seigneur étranger, satisfaites mon impatience ; entrez de grâce dans quelques détails.

À part.

Haut.

Arlequin

Volontiers» Il faut prendre garde à ce que nous allons dire et ne pas perdre ici notre Monde de réputation. Madame, notre Monde est un Monde... comme il faut. Il est habité par d'honnêtes gens qui vivent en bonne intelligence entre eux. L'intérêt ne les divise jamais. Ils ne font ni joueurs, ni avares, ni libertins. Les femmes n'y font ni fausses, ni coquettes, ni médisantes, mais sages et douces comme des petits agnelets , et elles se font une loi d'être toujours fidèles à leurs maris... Ouf !... C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire et, si l'on vous en a parlé différemment on vous a trompée.

Fatime

Eh ! Bien, Seigneur, c'est tout comme chez nous.

Arlequin

Et vous êtes aussi sincère que moi, je suis au fait de votre Monde comme si j'y étais né... mais... n'entends-je pas de la musique ?

Fatime

Oui, Seigneur ; vous allez être témoin en ce lieu même d'une cérémonie qui vous étonnera peut-être. Notre souveraine n'a plus d'époux et c'est le sort qui doit lui en donner un autre. En votre qualité d'étranger, vous devriez même être au nombre des concurrents.

Arlequin

Moi !

Fatime

C'est la loi du pays.

Arlequin

C'est une loi très sage que cette loi là. Malpeste ! Un Royaume en loterie ! Que sait-on ce qui peut arriver ?

Arlequin

La grandeur à ses dégoûts ; plus les Princes sont élevés, plus les revers qu'ils éprouvent sont affreux.

Arlequin

Vous en direz tout ce qui vous plaira, mais je voudrais un peu tâter de la Royauté, ne fut-ce que pour quinze jours.

Fatime

Il serait plus prudent, croyez-moi, de vous éloigner pour un instant de ces lieux. Le grand-prêtre, précédé des Grands de la Nation et du peuple s'avance vers nous.

Arlequin

Je reste ici, Madame, je suis fait pour être Empereur tout comme un autre.

Scène 5

Durphègor, Arlequin

Durphègor

Que l'on saisisse cet étranger, qui, selon nos lois doit être le premier à tirer au sort.

Arlequin

Il n'est pas besoin de me prier pour cela, Seigneur Muphti ; je suis prêt à faire ce que vous désirez.

Durphègor

Parlez-vous sérieusement ?

Arlequin

Très sérieusement. N'ai-je pas l'air assez noble pour faire un Empereur ?

Durphègor

Voici l'urne sacrée, Seigneur ; prenez un billet et que le sort vous soit toujours propice.

Arlequin

Voyons. Je m'en tiens à celui-là.

Durphègor

Peuple, voici votre Empereur.

Arlequin

Mais ce n'est pas un Empereur pour rire, au moins.

La Musique joue pendant qu'on habille Arlequin.

Durphègor

Vous en serez convaincu. Que l'on me donne la couronne et le manteau impérial.

Arlequin

Pardi ! Ils n'y font pas grande cérémonie dans ce pays-ci. Ces habillements me vont à merveille. Eh bien ! Voilà comme la fortune nous caresse au moment que nous y pensons le moins. Je n'aurais pas été si heureux, si j'avais joué de l'argent... Mais, voici mon Maître. Comme il va être surpris ! Je Veux l'intriguer un moment.

Scène 6

Fatime, L'Éthérée, Arlequin, Un Maître d'Hôtel, Un Sénateur, Un Médecin

Arlequin, parle bas à Fatime.

Fatime

Approchez, Seigneur Étranger, et bannissez toute crainte. Vous êtes chez un souverain qui connaît les lois de l'hospitalité. Le très magnanime Empereur que vous voyez, me charge de vous demander quel motif vous conduit dans ses États.

L'Éthérée

Pardonnez, Madame. Je reviens avec peine de ma surprise, en vous entendant parler la même langue que moi. Vous êtes sans doute aussi étrangère en ces lieux ? Mais je dois répondre à votre question. C'est la tempête qui m'a jeté sur les rochers qui bordent cette île.

Fatime

Êtes-vous seul ?

L'Éthérée

Mon valet a partagé mon sort.

Arlequin

C'est que je le servais quelquefois pour m'amuser, parce que je suis fort obligeant.

Fatime

Qu'est devenu votre compagnon de voyage ?

L'Éthérée

Je l'avais laissé dans ce lieu même. La frayeur l'aura sans doute fait s'éloigner.

Arlequin

Et moi, je vais le trouver tout à l heure. Arlequin, mon ami, où es-tu ?

L'Éthérée

Que vois-je ! Ô Ciel ! Dois-je en croire mes yeux ?

Arlequin

Oh ! C'est bien moi.

L'Éthérée

Explique-toi donc.

Arlequin

Ces gens-ci avaient besoin d'un Empereur ; ils ont mis la Couronne en Loterie, et j'ai attrapé le gros-lot.

L'Éthérée

Comment...

Arlequin

Venez par ici. Il n'est pas nécessaire que tout le monde nous entende.

L'Éthérée

As-tu perdu la tête, mon pauvre Arlequin ? Prétendrais-tu gouverner des hommes, dont tu ignores les usages-ci les moeurs ?

Arlequin

Ma foi ! Je ne sais pas si le métier d'Empereur est bien difficile, mais je veux en essayer.

L'Éthérée

Tu ne songes pas à tous les écueils dont un Prince est environné, à l'étendue des devoirs que son état lui impose...

Arlequin

Ah ! Que si. J'ai déjà de bonnes idées, dont vous serez étonné vous-même. Je connais des moyens infaillibles pour rendre mes sujets heureux.

L'Éthérée

J'admire ta simplicité.

Arlequin

D'abord, pour mon joyeux avènement, je ferai pendre tous les Procureurs.

L'Éthérée

Fort bien !

Arlequin

Je veux que les habitants de mon Royaume dînent deux fois par jour, et qu'ils ne mangent que de la croûte de pâté au lieu de pain.

L'Éthérée

À merveille !

Arlequin

Écoutez donc : j'ai encore d'autres projets. Comme c'est la différence des fortunes qui empêche les hommes de vivre en bonne intelligence, et que pauvreté engendre tricherie, je donnerai à chacun de mes sujets vingt mille livres de rente, et je les anoblirai tous pour qu'il n'y ait pas de jalousie.

L'Éthérée

Tu extravagues, mon pauvre Arlequin.

Arlequin

Quand on les verra tous comtes ou marquis, on ne demandera pas si je suis gentilhomme.

L'Éthérée

Parlons sérieusement, Arlequin. Je pars, voudrais-tu m'abandonner ?

Arlequin

Soyez raisonnable, Monsieur, je trouve une bonne place. Pourquoi ne voulez-vous pas que j'en profite ?

L'Éthérée

Je croyais qu'Arlequin avait plus d'attachement pour son maître.

À sa suite.

Arlequin

Qui vous empêche de rester ici et de partager ma fortune ? Demandez-moi tout ce qui vous plaira et vous serez satisfait. Voulez-vous de la gloire sans profit ? Je vous donnerai un Régiment. Voulez vous du profit sans gloire ? Je vous ferai maltôtier... Mais nous parlerons de cela tantôt. Dites-moi, vous autres ? Les Empereurs dînent-ils dans ce pays-ci ?

Un Maître d'Hôtel

Oui, Seigneur.

Arlequin

Qui êtes-vous ?

Un Maître d'Hôtel

Je suis le maître d'hôtel de votre hautesse.

À un autre.

Arlequin

Ah ! Ah ! J'en suis bien aise, mon ami. Je vous estime beaucoup. Et vous ?

Un Sénateur

Seigneur, je suis un des officiers de justice de votre Hautesse.

Arlequin

Savez-vous, à l'aide des autres gens de Loi prolonger la durée des Procès et ruiner les pauvres Plaideurs ? Dormez-vous bien à l'Audience ?

Un Sénateur

Non, Seigneur, presque pas.

Au Médecin.

Arlequin

Ces gens de la Lune ne savent pas leur métier, il faut que je les envoie en apprentissage chez nous. Et vous, êtes-vous aussi un homme de Robe ?

Un Médecin

Seigneur, je suis le premier médecin de votre Hautesse.

Arlequin

Savez-vous guérir vos malades avec le bout du doigt, à travers une muraille, ou bien en jouant un air de flageolet ?

Un Médecin

Non, Seigneur. Je n'emploie d'autres moyens que ceux qui sont approuvés par la très salubre Faculté de cette île.

Ils sortent en formant une autre marche.

Arlequin

Eh bien ! Vous n'êtes qu'un ignorant auprès des Médecins de mon Pays. Ils font tous les jours des miracles qui les surprennent eux-mêmes. J'en connais un qui a inventé deux maladies, et qui en a retrouvé trois qui étaient perdues depuis deux siècles... Mais, il en est temps, allons nous mettre à table.

Acte II

Scène 1

Arlequin, Maître-d'hôtel, Garçon D'office, Un Maître d'Hôtel, Un Échanson

Arlequin

Au Diable la musique lunatique ! Je dormais là comme une marmotte ; je faisais le plus joli rêve du monde, et ces faquins-là viennent me distraire à l'endroit le plus intéressant. Qu'on les mène... à la cave ; ils ne viendront pas m'étourdir de sitôt. Eh bien ! On ne me fait donc pas dîner.

Maître-d'hôtel

Est-ce que sa Hautesse dîne deux fois ?

Arlequin

Non ; Je fais exactement mes quatre repas ; et dans l'occasion, si je rencontre un ami et que je me trouve près de la Nouvelle-France ou des Porcherons, je ne refuse pas un petit goûté. Mais il est à présent question de dîner. Allons, qu'on se dépêche.

Maître-d'hôtel

Seigneur, vous n'y songez pas ; vous venez de dîner.

Arlequin

Moi ! J'ai dîné ?

Maître-d'hôtel

Oui, Seigneur. Demandez plutôt.

Arlequin

Moi ! J'ai dîné ?

Garçon D'office

Oui, Seigneur.

Arlequin

J'ai dîné ?

Garçon D'office

Oui, Seigneur.

Arlequin

Moi ! J'ai dîné ! Écoutez donc, Messieurs, est-ce que vous vous moquez de moi ? J'ai dîné ! Mon estomac me dit le contraire, et l'estomac d'un Empereur n'a jamais menti.

Maître-d'hôtel

Il perd donc quelquefois la mémoire, car je puis assurer votre Hautesse que nous l'avons traitée de notre mieux. J'ai fait servir tout ce qu'il y a de plus fin en petits pieds ; des oiseaux-mouches farcis, des colibris aux pistaches.

Arlequin

Ah ! Je m'en souviens à présent. Le beau dîner que vous m'avez fait faire avec vos petits pieds, vos colibris et vos mouches ! Est-ce que vous me prenez pour une hirondelle ? Je ne m'étonne pas si j'avais oublié un pareil dîner.

Un Maître d'Hôtel

Si votre Hautesse soupe...

Arlequin

Comment ! Si je soupe. Plutôt deux fois qu'une entendez-vous ? Je ne suis pas Empereur pour m'aller coucher sans souper, peut-être.

Un Maître d'Hôtel

Votre Hautesse peut ordonner les mets qui lui conviendront le mieux.

Arlequin

À la bonne heure. C'est parler cela.

Un Maître d'Hôtel

Je lui servirai ce soir des végétaux ; choux-fleurs, épinards, chicorée, laitue, betteraves, salsifis, topinambours...

Arlequin

Arrête, Bourreau. Me prends-tu pour un ermite avec tes végétaux ? Donne-moi des animaux, animal, et garde pour toi tes végétaux et des minéraux... Vous me donnerez d'abord un grand plat de macaroni.

Un Maître d'Hôtel

Seigneur, ce gibier nous est inconnu.

Arlequin

Macaroni gibier !

Un Maître d'Hôtel

Volaille, si vous voulez.

Arlequin

Macaroni volaille !

Un Maître d'Hôtel

Eh bien ! Cet animal...

Arlequin

Animal toi-même, entends-tu. Il te convient bien de traiter le macaroni d'animal ! Je croyais la Lune le meilleur des Mondes possibles, et il n'y a pas de macaroni dans la Lune. Y a-t-il au moins des dindes aux truffes de Périgueux 1

Un Maître d'Hôtel

Non, Seigneur.

Arlequin

Des pâtés de le Sage ?

Un Maître d'Hôtel

Non, Seigneur.

Arlequin

Des jambons de Mayenne ?

Un Maître d'Hôtel

Non, Seigneur.

Arlequin

Non, Seigneur ; non, Seigneur. Ces gens-là ne disent jamais oui. Où Diable me sois-je fourré ? J'enverrai bientôt au Diable l'Empereurerie, moi. Comment vivez-vous donc dans ce pays-ci ?

Un Maître d'Hôtel

Si Monseigneur aime les grosses pìèces, on peut lui servir de temps en temps un bon aloyau.

Arlequin

Un tous les jours aux quatre repas.

Un Maître d'Hôtel

Une longe de veau.

Arlequin

De Pontoise ? Une tous les jours aux quatre repas.

Un Maître d'Hôtel

Un excellent gigot de mouton.

Arlequin

Un tous les jours aux quatre repas.

Un Maître d'Hôtel

Un petit cochon de lait.

Arlequin

Un petit cochon de lait, mon ami ! Un petit cochon de lait ! Viens, que je t'embrasse. Un petit cochon de lait ! Sangodemi ! Un tous les jours aux quatre repas, et puis un autre avant déjeuner, après les huîtres. Un petit cochon de lait ! Oh ! Me voilà raccommodé avec la Lune. Allons, allons, mon ami ; va me rôtir un petit cochon de lait, pour servir de dessert pour au mauvais dîner que tu m'as fait. À propos ! Pourquoi ne m'as-t-on pas donné de vin de Bourgogne.

Un Échanson

Nous ne le connaissons pas, Seigneur.

Arlequin

Tant pis pour vous. Vous avez du Champagne ?

Un Échanson

Non, Seigneur.

Arlequin

Du vin de Bordeaux ? On le fait voyager celui-là.

Un Échanson

Non, Seigneur.

Arlequin

Au moins vous avez du vin de Suresnes ?

Un Échanson

Non, Seigneur.

Arlequin

Voilà ces diables de non qui recommencent. Celui-ci va me donner la copie. Quel vin avez-vous donc ? Car encore faut-il boire. Si vous, n'avez pas de vin, comment voulez-vous qu'on gouverne un Empire ?

Un Échanson

Je donnerai à sa Hautesse du même qu'elle a eu à son dîner. La bouteille que je lui ai servie n'avait pas moins de trente ans.

Arlequin

Elle était bien petite pour son âge. Vous aurez soin m'en servir une demi-douzaine. Le vin me donne de l'esprit à moi, et il m'en vaut, Messieurs, rendez-moi le service de vous en aller. J'ai affaire à moi, et je veux être seul.

Scène 2

Arlequin

Arlequin

Enfin, me voilà Empereur au moment où j'y pensais le moins ! Il faut convenir qu'il y a plus de bonheur que de bien jouer. Je me trouve le Maître d'un joli petit Empire, qui semble avoir été planté exprès pour moi au milieu de la Mer. Point d'ennemis à craindre, et des sujets qui paraissent de bons enfants. Bien nourri, bien logé, éclairé, blanchi, et pas grand'chose à faire : pardi ! C'était mon vrai ballot. C'est un bénéfice simple qu'un Royaume comme celui-là ! Ma foi ! Que mon Maître aille, s'il veut courir la pretantaine ; je suis bien ici, j'y reste. Je me soucie bien moi, de la bague de Saturne, et des Gardes du Corps de Jupiter. Je n'ai qu'il me perde dans ces tourbillons qui sont là-haut et là-bas, ou me casser la tête contre une Planète, où rencontrer quelque Comète qui me donnera de sa queue dans le visage. Oh ! Que non ; Arlequin n'est pas si bête. J'aime bien mieux tout bonnement être Roi de cinq à six cents lieues de Pays, puisque ça se trouve comme çà. Ouais ! Fort bien ! Je vas épouser l'Impératrice, et je ne pense pas a Colombine que j'ai laissée à Paris. Ma foi ! Il y a bien loin ; et puis, j'ai connu de fort honnêtes Dames qui faisaient des infidélités à meilleur marché. Je peux, pour la dédommager, lui envoyer quelque cadeau de conséquence. Oui, faisons lui écrire une jolie lettre. Holà ! Quelqu'un, holà ! Mes Gardes-Côtes, mes gens ! Il n'y a pas d'Empereur dans le Royaume qui soit aussi mal servi que moi.

Scène 3

Arlequin, Un Valet de Chambre

Arlequin

Que Diable ! Je me tue à appeler quelqu'un... Ah ! Monsieur, mille pardons ; c'est un de mes gens que je demandais.

Un Valet de Chambre

Seigneur, je suis votre valet de Chambre.

Arlequin

Voui, Monsieur ! Mon valet de chambre !

Un Valet de Chambre

Oui, Seigneur.

Haut et sa Couronne à la main.

Arlequin

Je le prenais pour un gros Monsieur. Parlons-lui honnêtement. Monsieur...

Un Valet de Chambre

Seigneur ?

Haut.

Arlequin

C'est qu'en vérité tout honteux. Monsieur, voudriez-vous me faire un plaisir ?

Un Valet de Chambre

Que votre Hautesse commande.

Haut.

Arlequin

Commande ! Je n'en ai pas encore bien pris l'habitude. Oh ! Cela viendra. Après tout, je ne suis pas le premier, qui se fasse servir, après avoir servi les autres. J'ai une lettre à écrire pour le pays étranger, appelez-moi un Commissionnaire qui m'aille chercher... Un homme... Comment appelez vous cela ?... Une machine à écrire, qui fait des Placets pour le Roi.

Un Valet de Chambre

Un écrivain public ?

Arlequin

Juste.

Un Valet de Chambre

Mais... Votre Hautesse à son secrétaire.

Arlequin

Ah ! Oui, j'ai mon Secrétaire ; je n'y pensait pas. Qu'est ce que c'est qu'un secrétaire ? N'est-ce pas de ces gens qui sont chargés d'avoir de l'esprit pour deux personnes.

Un Valet de Chambre

C'est un homme à qui vous confiez vos plus secrètes pensées...

Arlequin

Dites-moi, mon ami, mon secrétaire est-il bien secret ?

Un Valet de Chambre

Son devoir est de l'être. Mais je ne sais trop que vous dire sur le sujet qui exerce cet emploi auprès de vous. Votre prédécesseur ne s'en louait pas beaucoup. On dit, mais je n'oserais le croire qu'il a quelquefois abusé de la constance de notre auguste Empereur... Mais le voici lui-même.

Scène 4

Un Valet de Chambre, Arlequin, Un Secrétaire

Un Valet de Chambre

Monsieur, vous arrivez a propos ; sa Hautesse a besoin de vous. Elle daignait m'entretenir dans ce moment même de ce qui vous regarde, et je lui faisais de vous tout l'éloge que vous méritez.

Arlequin

C'est comme dans mon pays.

Un Secrétaire

Je connais. Monsieur, l'étendue de votre zèle, et j'ai la reconnaissance que je dois pour vos soins généreux.

Le valet de chambre sort.

Arlequin

Entendez-vous, valet de chambre ?

Scène 5

Arlequin, Un Secrétaire

Arlequin

Ah ! Çà, mon ami ; parlez-moi, là... Tout naturellement.

Un Secrétaire

Je fais serment à Votre Hautesse de la franchise la plus scrupuleuse.

Arlequin

Dites-moi : êtes-vous honnête homme ?

Un Secrétaire

Seigneur, je puis vous protester...

Arlequin

C'est que si vous ne l'êtes pas, il faut me le dire... Mais vous avez l'air assez bon Diable, et je vous aime mieux que cet escogriffe qui sort d'ici et qui ne dit pas grand bien de vous. Il s'agit de m'écrire une lettre ; mais surtout de la discrétion. Si je suis content de vous, je vous donnerai un bon gouvernement, ou je vous ferai Receveur de mes deniers. Si vous ne me servez pas bien, je vous ferai couper la tête. Entendez-vous, mon ami ?

Un Secrétaire

Très clément Empereur. Vous pouvez être assuré de mon dévouement.

Arlequin

C'est que je vous fais couper une tête, moi : cela ne pèse pas une once. Dites-moi une chose ; avez cous beaucoup d'or dans ce pays-ci ?

Un Secrétaire

Oui, Seigneur.

Arlequin

Je voudrais faire un petit cadeau à une... Princesse de ma connaissance qui est une bien bonne fille.

Un Secrétaire

Permettez-moi, Seigneur, de vous observer que l'or est le moins précieux de nos métaux ; que son inutilité nous empêche d'en faire aucun cas.

Arlequin

Quoi ! Vous n'estimez pas l'or plus que cela ?

Un Secrétaire

Non, Seigneur.

Arlequin

Vous ne faites pas tout au monde pour vous en procurer !

Un Secrétaire

Non, Seigneur.

Arlequin

Vous ne sacrifiez pas honneur, parents, amis, pour en avoir beaucoup !

Un Secrétaire

Non certainement, Seigneur.

Haut.

Arlequin

Ces gens de la Lune n'ont pas le sens commun. Vous avez sans doute des diamants, des pierreries ?

Un Secrétaire

Votre Hautesse en trouvera dans son trésor au-delà de ses désirs.

Haut.

Arlequin

J'enverrai des diamants, ce sera plus honnête. Faisons d'abord la lettre. Écrivez. Ma cher amie... ma chère amie... ma chère amie... Relisez-moi cela.

Un Secrétaire

Ma chère amie.

Arlequin

C'est fort bien ! Je t'écris ces lignes pour te dire que je me porte bien, à l'exception que je suis devenu Empereur, ce qui pourrait bien m'empêcher de revenir de si tôt. Pour te consoler de mon absence, je t'envoie une pacotille de pierres fines. Tu auras de quoi acheter des bonnets ronds, des caracos, et plusieurs châteaux... plusieurs châteaux... avec lesquels je suis ton fidèle ami, ARLEQUIN PREMIER, empereur. Et l'adresse, à Mademoiselle, Mademoiselle Colombine, rue de la Huchette, maison du premier Rôtisseur à droite, à Paris.

Un Secrétaire

Votre Hautesse désire-t-elle signer ?

Arlequin

Je vous dis de signer pour moi. J'ai mal au pouce.

Un Secrétaire

Si Monseigneur veut se donner la peine de lire...

Arlequin

Donnez-moi cette lettre, que je voie un peu si c'est bien écrit. Hum ! Voilà un mot qui n'est pas trop lisible.

Un Secrétaire

Votre Hautesse ne fait pas attention qu'elle ne tient pas le papier du sens qu'il faut...

Arlequin

Vous voudriez peut-être apprendre à lire à un Empereur. Chacun lit à sa méthode, entendez-vous ? Cachetez cette lettre.

Un Secrétaire

Mettrai-je le grand sceau de cire bleue ?

Arlequin

La couleur n'y fait rien, pourvu qu'elle soit cachetée. Après cela vous emplirez une petite cassette de gros diamants.

Un Secrétaire

Quelle quantité votre Hautesse ?...

Arlequin

Un litron ou deux puisqu'ils ne sont pas chers ici. Vous ferez un paquet du tout ; vous irez le porter à la diligence, et vous paierez le port.

Un Secrétaire

Je prendrai la liberté d'observer à Monseigneur qu'aucune ville de sa domination ne portE le nom De Paris.

Au Secrétaire.

À part.

Arlequin

Eh ! Pardi ! Vous avez raison, je n'y pensais pas. Je ne sais où j'avais la tête d'oublier que je suis dans la Lune. Mais... Il me vient une idée. Je n'ai qu'à renvoyer notre ballon, il s'en retournera sens doute d'où il est venu. À ce moyen, je force mon maître de se fixer auprès de moi, Bravo ! Allez toujours faire le paquet, mon ami. Mon secrétaire ira dans le petit bois où notre machine est cachée ; il attachera le ballot de Colombine dans la Gondole ; il coupera la corde, et voilà le ballon qui s'en va tomber peut-être à Gonesse ou bien sur le Pont-Neuf. Que sait-on ? Allons donner nos ordres pour l'exécution de ce projet.

Acte III

Scène 1

Arlequin, Paysan, Un Danseur, Un Financier, Un Maître d'Hôtel, Un Secrétaire, Une Jeune Bergère

Haut.

À l'un des paysans.

Arlequin

Ils viennent me relancer jusques dans mon jardin. Allons, il faut bien les entendre. Un Empereur ne peut pas toujours rester les bras croisés. Vous croyez peut-être que je vais m'amuser à lire toutes vos paperasses : mettez vos placets dans vos poches, et expliquez-vous le plus promptement possible. Qui êtes-vous ?

Paysan

Nous sommes des Laboureurs...

Arlequin

En ce cas, mes bons amis, je vous expédierai les premiers. Ces Messieurs-là ont le temps d'attendre, et vous avez affaire chez vous.

Paysan

Nous sommes, Monseigneur, sous vote respect, les députés de tout un canton qui a été ravagé par le grêle ; tant y a, Monseigneur, que les biens de la Terre ont été ravagés que c'est une piquié, Monseigneur, et partant, il n'y a pas de moyen que je payissions toutes les impositions ; et comme Messieurs les partisans ont l'oreille un peu dure, je venons baiser les pieds de vot' Hautesse, pour à celle fin, si c'était un effet de votre grâce...

Au Danseur.

Arlequin

J'entends. Exemptés de toutes impositions quelconques pendant cent années, à compter d'aujourd'hui ; écrivez, Secrétaire. Allez, mes amis, retournez planter vos choux. Qu'on fasse rafraîchir ces bonnes gens. Allez boire un coup à la cuisine. Et vous ?

Il exécute quelques pas.

Un Danseur

Seigneur, vous voyez devant vous le fameux Danseur Saltado. Je suis sans me flatter le premier de mon art, qui est le premier de tous, et j'ai toujours fait l'admiration des Princes et Princesses qui ont été témoins de mes miracles. Léger comme une plume, droit comme un cierge, adroit comme un singe, personne ne m'égale pour la netteté des entrechats, le moelleux des pliés , et le sublime des gargouillade. Pour engager sa Hautesse à me donner la petite gratification que je demande, je vais présenter devant elle un petit échantillon de mon talent.

Au Financier.

Arlequin

Voulez-vous bien vous dépêches de finir vos gambades ? C'est fort bien ! Vous sautez comme un cabri, et vous méritez une gratification. Que l'on délivre tout à l'heure à Monsieur Saltado cinq cents... paires de souliers ; il doit en user beaucoup. Et vous, Monsieur, de quoi s'agit-il ?

Un Financier

Seigneur, mon nom est Mondor...

Arlequin

Ce nom-là va très bien à l'air de votre visage ; vous avez une figure de postérieurité qui fait plaisir à voir. Donnez-vous donc la peine de vous asseoir. Qu'on apporte un fauteuil.

Un Financier

Je me garderai bien...

Arlequin

Point de cérémonie.

Un Financier

Mais, Seigneur...

Arlequin

Asseyez-vous, je vous dis, ou je ne vous écoute pas. Me prenez-vous pour un Empereur mal élevé ?

Un Financier

C'est votre Hautesse qui l'ordonne.

Arlequin

Est-ce quelque Roi de mes voisins qui vous envoie en Ambassade auprès de moi ?

Un Financier

Non, Seigneur ; je suis un de vos sujets. J'ai été pendant vingt années Receveur de vos domaines de Sous-Fermier de vos revenus.

Arlequin

Je ne m'étonne plus de son embonpoint.

Un Financier

Je me suis retiré avec environ cent mille roupies de rente...

Arlequin

C'est modeste.

Un Financier

Mais les folles dépenses de ma femme, les étourderies de mon fils, jointes à quelques événements imprévus, ont subitement dérangé ma fortune, et me forcent de supplier votre Hautesse de m'accorder vingt mille roupies de pension, pour les services que j'ai rendus autrefois à l'État.

Arlequin

Cela me paraît très juste. Vous avez un bon carrosse.

Un Financier

Oui, Seigneur.

Arlequin

Et Madame Mondor aussi ?

Un Financier

Oui, Seigneur.

Arlequin

Et Monsieur votre fils a aussi un petit carrosse ?

Un Financier

Oui, Seigneur.

Arlequin

Vous avez un équipage pour la chasse ?

Un Financier

Oui, Seigneur»

Arlequin

Une trentaine de chevaux dans vos écuries ?

Un Financier

Oui, Seigneur.

Arlequin

De grands Valets bien galonnés ?

Un Financier

Oui, Seigneur.

Arlequin

Une petite maison dans le Faubourg ?

Un Financier

Oui, Seigneur.

Arlequin

Vous demandez vingt mille roupies de pension, je veux vous en donner trente mille.

Un Financier

Ah ! Seigneur, votre munificence...

Au Maïtre d'Hôtel.

Arlequin

Je ne fais pas les choses à demi, moi. D'abord je vous permets d'aller dans le même carrosse, vous, Madame Mondor et Monsieur votre fils. Je vous permets de supprimer votre équipage de chasse, de réformer la moitié de vos chevaux et la moitié de vos grands Valets galonnés ; et de vous défaire de la petite maison du Faubourg. Je crois que voilà au moins vingt mille roupies de rente dont je vous fais cadeau, sans rien diminuer de mon Trésor Impérial ; et, pour le surplus, je vous permets d'aller dans vos Terres passer le temps que vous voudrez, d'y mettre ordre à vos affaires, et de vous y occuper du bonheur de vos vassaux. Allez. Monsieur, et de reparaissez pas de sitôt devant ma Hautesse. C'est vous Maître d Hôtel, que demandez-vous, mon ami ?

Un Maître d'Hôtel

Seigneur, c'est moi qui ai eu l'honneur de faire rôtir le cochon de lait que.....

Arlequin

Il était bien rissolé. Mais il ne s'agît pas à présent de cochon de lait. Que signifie ce papier que vous ayez à la main ?

Un Maître d'Hôtel

Je supplie votre Hautesse de m'accorder une petite gratification de...

Arlequin

Vous êtes bien pressé, Maître d Hôtel, nous verrons cela. En attendant, je vous donne... tout ce que vous avez volé depuis que vous êtes en place. Mais je crois que l'audience est bientôt finie.

Un Secrétaire

Seigneur, une jeune paysanne demande à se jeter aux pieds de votre Hautesse.

Arlequin

Une jeune Paysanne ?

Un Secrétaire

Oui, Seigneur ; elle est charmante. La Nature semble avoir pris soin de l'orner de tous les dons, que la modestie embellit encore.

Il se fait bander les yeux.

Arlequin

Elle est jolie ? Diable ! Il faut prendre garde à ce que nous allons faire. L'homme est naturellement fragile, et le meilleur moyen de ne pas succomber à la tentation est de ne pas s'y exposer... Secrétaire, prêtez-moi votre mouchoir. À présent, je ressemble à la Justice comme deux gouttes d'eau. Faites approcher la jolie fille.

Une Jeune Bergère

Seigneur...

Arlequin

Rassurez-vous, mon enfant.

Une Jeune Bergère

J'embrasse vos genoux, Seigneur, et j'implore vos bontés. Si ma douleur ne vous touche pas, le désespoir m'ôtera bientôt la vie.

Arlequin

Secrétaire, elle a la voix bien douce. Je crois que vous ne feriez pas mal de me boucher aussi les oreilles avec du coton.

Une Jeune Bergère

Mirtil, jeune berger du village, m'aime dès la plus tendre enfance. Mirtil est si doux, si complaisant ! Je n'ai pu m'empêcher de le payer d'un peu de retour. Il avait l'aveu de mon père qui avait enfin promis de nous unir au printemps prochain...

Arlequin

Et vous attendiez avec impatience le retour des hirondelles ?

Une Jeune Bergère

Notre bonheur a duré bien peu. Le jour de notre mariage était fixé ; déjà nous croyions être l'un à l'autre quand un ordre cruel m'a enlevé Mirtil, en le mettant au nombre des Soldats de votre Hautesse. On l'a arraché de mes bras ; il va partir, je ne le reverrai plus.

Arlequin

Consolez-vous, jeune fille, je vous rendrai votre amant. J'aime mieux à avoir un soldat de moins, et un père de famille de plus.

Une Jeune Bergère

Vous me donnez la vie.

Au Secrétaire.

Arlequin

Elle est très jolie, ma foi ! Et Monsieur Mirtil est de bon goût. Mademoiselle, je suis très content que vous ayez gagné votre procès, et je vous en fais mon compliment. Ne pleurez plus, vous serez mariée le jour que vous avez choisi. Si j'ai le temps, je ferai en sorte de me trouver à votre noce. J'aime, assez les noces, moi. Allez, ma belle enfant, allez consoler votre amant. Secrétaire, tous les juges, dans mon pays, quand ils reçoivent des solliciteuses font ce que vous m'avez vu faire. C'est une précaution qui n'est pas toujours inutile... Le reste de l'audience à l'ordinaire prochain.

Scène 2

Arlequin, L'Éthérée

Arlequin

Ah ! Vous voilà, mon cher Maître, on a bien de la peine à vous rencontrer. Est-ce que vous me prenez pour un de ces parvenus qui rougissent de leur premier état.

L'Éthérée

Je suis éloigné, mon ami, de te faire cette injure. Eh bien ! Comment te trouves-tu de ta situation présente ?

Arlequin

Ma foi ! Monsieur, je m'en trouve fort bien, pour peu que cela dure. On fait de grands préparatifs pour mon mariage. J'ai vu tantôt l'Impératrice à sa fenêtre ; c'est le plus joli morceau !...

L'Éthérée

Ainsi, Arlequin, séduit par un vain prestige, ferme les yeux sur les dangers qui l'environnent.

Arlequin

Que voulez-vous dire ?

L'Éthérée

Qu'il faut abandonner ces lieux qui ont pour toi tant de charmes.

Arlequin

Sommes-nous bien, tenons nous y. Non pas, Monsieur, je me souviens de la chanson.

L'Éthérée

Non, mon ami. Il faut se hâter d'interrompre un rêve qui te conduirait à un réveil affreux.

Arlequin

Expliquez-vous. Je tremble déjà. Est-ce une conspiration, une guerre civile ?

L'Éthérée

Apprendre que les infortunés, qu'un sort aveugle place sur le Trône de cette île, languissent sans crédit et sans autorité ; et qu'à peine un an s'est écoulé, ils sont enlevés par ordre du grand-prêtre, et conduits dans une île déserte où ils meurent bientôt de faim, quand ils ne sont pas dévorés par les bêtes féroces.

Arlequin

Malheureux que je suis ! Ciel ! Ayez pitié de ma Hautesse ! Je crois déjà voir un gros vilain ours me mettre la patte sur le corps. Je m'en va[i]s donner ma démission...

L'Éthérée

Attends donc.

Arlequin

On ne m'avait pas dit cela.

L'Éthérée

Mais la prudence exige...

Arlequin

Que je résigne mon Royaume à qui voudra le prendre. Je suis dégoûte de la grandeur.

L'Éthérée

Écoute-moi.

Arlequin

Je me doutais bien que ce grand-prêtre, avec sa grande barbe et ses deux moustaches, n'était qu'un sournois.

L'Éthérée

Il faut donc agir avec la plus grande discrétion. Peut-être pourrons-nous délivrer la Princesse de la captivité où elle est réduite, et lui rendre l'époux qu'elle a perdu. Nous avons une ressource...

Arlequin

Plus de ressource.

L'Éthérée

Notre machine...

Arlequin

Plus de machine.

L'Éthérée

Explique-toi.

Arlequin

Battez-moi, tuez-moi, je vous en prie.

L'Éthérée

Parle donc.

Arlequin

Il est parti !

L'Éthérée

Qui ?

Arlequin

Le désir de vous retenir auprès de moi... Ma Maîtresse de l'autre monde... Les diamants... Je l'ai envoyé me porter une lettre à Paris. Nous sommes morts, vous dis-je, ET c'est ma faute...

L'Éthérée

La frayeur te fait extravaguer. Remets-toi.

Arlequin

Eh bien, Monsieur, puisqu'il faut que vous le sachiez, apprenez donc que j'ai donné ordre au Secrétaire de mes commandements d'aller dans le petit bois à couper la corde qui retient notre ballon ; et une fois la bride sur le col.

L'Éthérée

Malheureux ! Fuis loin de moi ou redoute ma colère. Que devenir ? Mais je l'avais caché dans le plus épais du bois. Peut-être serait-il temps encore... Ah ! Courons prévenir, s'il se peut, un accident si funeste.

Scène 3

Arlequin

Arlequin

La méchante femme que cette fortune ! Elle ne m'a fait bonne mine un petit moment, que pour me tourner casaque aussitôt. Pauvre Arlequin ! Tu aurais bien mieux fait de rester toujours Arlequin... Reléguer ma Hautesse dans une île déserte, où je m'ennuierai tout seul jusqu'à ce que je sois mort de faim ou mangé par les ours. Si je n'avais pas renvoyé notre voiture, nous aurions pu faire un trou à la Lune. Cherche après, Monsieur l'Empereur a fait banqueroute. Allons, je n'ai qu'à prendre mon deuil... Mais, voila ce maudit grand-prêtre. Si, je n'étais pas si poltron, je lui tordrais le cou de grand coeur.

Scène 4

Durphègor, Arlequin

Durphègor

Que le Soleil de la prospérité vous éclaire toujours. Je baise humblement la poussière des pieds de votre Hautesse.

Arlequin

Ma Hautesse n'a point les pieds poudreux.

Durphègor

Seigneur, tout est préparé pour la cérémonie qui doit vous unir à notre auguste Impératrice.

Arlequin

Oh ! Je ne suis pas pressé. Je me marierai aussi bien demain qu'aujourd'hui.

Durphègor

J'oserai représenter à votre Hautesse que l'usage veut que le jour de son couronnement voie allumer le flambeau de son hyménée.

Arlequin

Je me moque de la mode moi. Au surplus, je vas vous parler tout naturellement. J'ai fait mes réflexions ; si vous voulez reprendre votre Royaume et voue Couronne , vous en êtes bien le maître, car je n'en veux plus.

Durphègor

Quoi ! Seigneur...

Arlequin

Je tombe des nues ici. Je ne suis pas encore débotté qu'on m'offre une place d'Empereur. Je n'avais pas dîné, j'ai consenti ; mais c'était pour rire.

Durphègor

Seigneur...

Arlequin

Vous avez cru que c'était sérieusement ?

Durphègor

Je ne puis croire ce que votre Hautesse me fait la grâce de me dire.

Arlequin

Rien cependant n'est plus certain.

Durphègor

Seigneur, votre acceptation est irrévocable.

Arlequin

Vous me ferez régner malgré moi peut-être.

Durphègor

La coutume de cette île...

Arlequin

Je ne veux pas être Empereur, moi.

Durphègor

Permettez-moi...

Arlequin

Et je ne le serai pas.

Durphègor

Quel événement imprévu a donc fait changer les dispositions de votre Hautesse ?

Arlequin

Si je pouvais l'en instruire et lui arracher sa moustache ! Mais il faut se contenir.

Scène 5

Durphègor, Arlequin, L'Éthérée

Durphègor

Venez, Seigneur, venez m'aider à vaincre la résistance de se Hautesse, qui refuse maintenant le Sceptre qu'elle a bien voulu accepter.

Arlequin

Non, vous aurez beau dire, c'est un parti pris ; je suis entêté en Diable.

L'Éthérée

Sa révérence a raison, il n'est plus temps...

Arlequin

Il est toujours temps de s'arrêter quand on va faire une sottise.

L'Éthérée

Je saurai le déterminer à satisfaire vos désirs.

Durphègor

L'instant de la fête approche.

L'Éthérée

Je prends tout sur moi. Il consentira, vous dis-je.

Arlequin

Je consentirai ! Oh ! C'est ce qu'il faudra voir.

L'Éthérée

Je m'offrirais plutôt moi-même pour prendre sa place.

Arlequin

À la bonne-heure, si elle vous fait plaisir, vous n'avez qu'à parler.

Il sort.

Durphègor

Je sors, persuadé que vous saurez engager sa Hautesse à ne plus s'opposer à nos voeux.

Scène 6

Arlequin, L'Éthérée

Arlequin

Je ne suis pas encore assez malheureux, il faut que vous me jetiez vous-même dans la gueule de loup.

L'Éthérée

Voilà où nous réduit ton imprudence.

Arlequin

Qui Diable aurait deviné cela ? Ces gens de la Lune ont des coutumes si singulières !

L'Éthérée

Avoue que tu partirais de bon coeur, si nous en avions encore les moyens. Tu ne te ferais plus tirer l'oreille.

Arlequin

Vous ayez bien raison. Je me sens un courage de lion pour décamper.

L'Éthérée

Si je te disais que notre départ est possible et plus prochain que tu ne penses.

Arlequin

Parlez-vous sérieusement ? Auriez-vous trouvé quelque occasion ?

L'Éthérée

Heureusement, je suis arrivé assez tôt pour prévenir l'effet de l'ordre imprudent que tu avais donné. Notre ballon est en sûreté à quelques pas d'ici.

Arlequin

Où est-il ce cher ami, que je l'embrasse. Partons, Monsieur, partons sens dire adieu ; j'envoie l'Empereurerie à tous les Diables. Je ne serai pas mangé ! Je ne serai pas mangé.... mais je ne mangerai peut être plus, si nous faisons capot.

L'Éthérée

Voilà ta poltronnerie qui reprend le dessus.

Arlequin

C'est un restant, d'habitude. Montons en voiture, et fouette cocher.

L'Éthérée

Tu ne songes pas à la Princesse qui a imploré notre secours.

Arlequin

Songeons d'abord à nous. Mais tenez, la voici.

Scène 7

L'Éthérée, Azèma, Princesse, Arlequin, Fatime

L'Éthérée

Eh bien ! Madame, vous confiez-vous à ma foi ? Prenez-vous place auprès de nous pour venir chercher des destins plus dignes de vous ?

Azèma

Je suis vivement touchée. Seigneur, de vos soins généreux. Il me serait doux de vous devoir un sort plus propice ; mais que m'importe la vie, si je perds tout ce qui me la fait chérir !... Partez, généreux étrangers, emportez mes regrets et la certitude de vivre toujours dans mon souvenir.

L'Éthérée

Ah ! Madame, que ne puis-je sacrifier ma vie à votre bonheur !

Princesse

Craignez le retour de Grand Prêtre, Seigneur ; le temps presse ; préparez-vous à nous quitter.

Arlequin

Oh ! La bonne idée qui vient de se trouver dans ma tête ! C'est une chose admirable. On me rendra justice.

L'Éthérée

Que veux-tu dire ?

Arlequin

Vous conviendrez de la supériorité de mon génie.

L'Éthérée

Explique-toi.

Arlequin

Vous ne direz plus qu'Arlequin n'est qu'une bête.

L'Éthérée

Parle donc.

Arlequin

Madame l'Impératrice retrouvera le Prince Azor, et je lui rendrai sa Couronne...

L'Éthérée

Finiras-tu ?

Arlequin

D'abord... Mais devinez... Je vous le donne en cent.

L'Éthérée

Ma patience est à bout. Je suis bien bon d'écouter de pareilles sornettes.

Fatime

On vient ; c'est le grand-prêtre avec sa fuite. Gardez-vous d'en dire davantage.

Arlequin

Arlequin, mon ami, c'est ici qu'il faut montrer de quoi tu es capable.

Azèma

Grands Dieux ! Quelle sera l'issue de cette aventure ?

Scène 8

Arlequin

Le grand-prêtre et sa suite exécutent une marche, accompagnée de musique.

À Durphégor.

Il sort.

Arlequin

Je savais bien moi que vous approuveriez mon projet. Je me charge seul de l'exécution. Soyez tranquille. Seigneur Durphégor, j'ai fait mes réflexions. Je me suis aperçu que la Princesse Azéma était folle de moi ce serait conscience de faire mourir de chagrin une personne aussi aimable. Pour rendre la fête plus magnifique,je veux paraître dans tout l'éclat de ma gloire. Attendez-moi, je reviens dans une minute.

Scène 9

Durphègor

La musique recommence.

Durphègor

La faveur des Dieux s'est signalée pour nous en ce jour. Ils ont exaucé nos prières en donnant à la Princesse un époux, à nous un Empereur. Le Temple est préparé, l'encens fume ; l'ivresse du Peuple arrête le bonheur qu'il attend d'un hymen formé sous de si favorables auspices. Hâtons-nous de terminer cette auguste cérémonie.

Scène 10

Arlequin, Durphègor, Azèma, L'Éthérée

Il descend.

Arlequin

Là, là, là, mes amis : doucement. Il ne faut pas aller au galop. Arrêtez-vous. Eh bien ? Seigneur Durphégor, que dites-vous de cette voiture ?

Durphègor

Elle est d'une espèce tout-à-fait nouvelle.

À Azéma.

Arlequin

Au moins ne risque-t-on pas d'écraser l'infanterie. J'espère, Madame, que vous voudrez bien prendre place à côté de moi.

Azèma

Ciel ! Que vais-je devenir ?

Arlequin

Attendez, attendez, je n'y pensais pas, moi. Je vous demande mille pardons. Seigneur Pontife. C'est à vous qu'appartient la place du fond. Si votre Révérence veut bien se donner la peine de monter.

Durphègor

Seigneur, je fais trop ce que je dois à votre Hautesse.

Arlequin

Un Pontife à pied ! Vous n'y songez pas. Allons, ne faites pas l'enfant : montez, vous dis-je.

Durphègor

En vérité, je suis confus.

Arlequin

Point de compliment ! Je vous en prie.

À part.

Il monte dans le char.

Durphègor

Vous l'ordonnez, j'obéis. Profitons de sa bonhomie, le peuple n'en aura que plus de vénération pour moi.

Arlequin

Par la vertu de ma petite Baguette de Jacob, partez, muscade. Bon voyage, Seigneur Durphégor. Allez m'attendre dans l'île où vous me prépariez un logement.

L'Éthérée

Bravo ! Mon cher Arlequin.

Azèma

Ah ! Seigneur, ma reconnaissance.

La Pièce est terminée par un Divertissement.

Arlequin

Nous voila débarrassés d'un personnage fort incommode pour tout le monde. Peuples, vous allez être heureux, sous l'empire d'une Princesse qui, devenue libre, ne s'occupera que de votre félicité. Allons rendre la liberté au Prince Azor à qui je remettrai de bon coeur la couronne. Je me contenterai de quelque bonne place, si on m'en juge capable, comme de Directeur-Général... de la cuisine et de la cave... Allons réjouissons-nous, et que l'époque du bonheur de cette île soit consacrée par le plaisir.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.