Comédie · 1720

Arlequin roi des Ogres

de Fuzelier, Lesage Dorneval

Représentation
≈ 23 min
Distribution
1 femme, 6 hommes
Répliques
256
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Arlequin H 103 ≈ 12 min 20
Adario H 54 ≈ 5 min 12
Pierrot H 24 ≈ 2 min 5
Scaramouche H 19 ≈ 1 min 6
Le Pourvoyeur H 16 ≈ 1 min 4
Sastaretsi H 9 ≈ 1 min 4
Premier Marmiton N 4 ≈ 1 min 1
Second Marmiton N 4 ≈ 1 min 1
Une Française F 4 ≈ 1 min 1
Ogres Et Les Ogresses N 4 ≈ 1 min 2
Chat N 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Arlequin Roi des Ogres
Arlequin absentabsent
Adario absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pierrot absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Scaramouche absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Pourvoyeur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sastaretsi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Premier Marmiton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Second Marmiton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Arlequin Roi des Ogres

Scène 1

Arlequin

Il prend terre et après s'être secoué comme un barbet qui sort de l'eau, il dit:

Il regarde avec inquiétude de tous côtés.

Il jette les yeux sur une peau de chat sauvage qui est étendue sur un arbrisseau, ce qui lui fait faire quelques pas en arrière.

Il se rapproche en tremblant, prend la peau et l'examine.

Il se couvre de la peau.

Arlequin

Grâces au ciel, me voici échappé du naufrage. J'ai été plus heureux que mon ami Scaramouche, qui aura sans doute été englouti dans les flots. Mais que dis-je, plus heureux ? Je suis peut-être dans une île déserte, où je vais périr par la faim, si quelque bête féroce ne la prévient en me dévorant. Hoïmé ! Il me semble que j'en vois courir là-bas quelques-unes. Ahi ! Ahi ! Ahi ! Qu'est-ce que c'est que cela ? Voyons un peu. Je crois que c'est la peau d'un tigre ou d'un chat sauvage. Parbleu ! Cela m'inspire une bonne idée. J'ai envie de me couvrir de cette peau. Les animaux me prendront pour un animal et comme ce ne sont pas des hommes, ils respecteront leur semblable.

Scène 2

Arlequin, Chat

À peine Arlequin s'est-il revêtu de la peau, qu'il voit descendre du haut d'un rocher un gros chat sauvage qui, l'apercevant aussi, vient à lui.

Arlequin

O poveretto mi !

Chat

Miaou, miaou, miaou.

Il va au-devant du chat et lui dit d'une voix caressante:

Arlequin

Il faut que je le flatte. Mini, mini, mini.

Chat

Miaou, miaou.

Haut.

Le Chat flaire Arlequin, qui le flatte en lui passant la main sur la tête et sur le dos. La bête dresse la queue comme font les chats en pareille occasion. Elle fait ensuite quelques cabrioles qu'Arlequin imite. Après quoi, ils grimpent tous deux sur un grand arbre, où ils font plusieurs tours de passe-passe.

Arlequin

Ah, morbleu ! C'est apparemment une chatte en chaleur qui me prend pour son mâle. Vous vous adressez mal, ma pauvre minette.

Scène 3

Adario, Chat, Sastaretsi, Arlequin

Adario

Le chat sauvage que nous poursuivons doit être ici.

Chat

Miaou, miaou.

Sastaretsi

Je l'entends.

Les deux Ogres couchent en joue l'un le chat, et l'autre Arlequin.

Adario

En voilà deux. Tire sur celui qui est le plus élevé, moi je vais tuer l'autre.

Arlequin

Attendez, attendez. Ne tirez point !

Sastaretsi

Quel prodige ! Des chats qui parlent !

Arlequin descend de l'arbre, et vient caresser les Ogres. Le chat saute à terre et se sauve.

Adario

Ne tirons pas.

Scène 4

Adario, Sastaretsi, Arlequin

Adario

L'aimable bête ! Elle est tout apprivoisée.

Sastaretsi

Parbleu, voilà un joli animal !

Arlequin

Animal vous-même. Apprenez que je ne suis chat que par bénéfice d'inventaire.

Adario

Ah, c'est un homme !

Arlequin

Dame oui, je suis homme, et homme d'un rude appétit.

Sastaretsi

Qui êtes-vous ? D'où venez-vous ? Et par quelle aventure vous trouvez-vous dans notre île ?

Il imite le sifflement des vents.

Il se jette sur Adario et le serre étroitement.

Arlequin

Je m'appelle Arlequin, Chevalier d'industrie. Je viens de Paris. J'en étais parti avec deux cents jeunes gens d'élite, tant mâles que femelles, que la police avait choisis par prédilection pour aller fonder d'honnêtes familles au Mississippi. On nous avait embarqués à la Rochelle ; et il y avait un mois que nous voguions à souhait, lorsqu'il s'est tout à coup élevé un vent de tous les cinq cent mille diables qui a renversé notre vaisseau cul par-dessus tête. Quand j'ai vu cela, j'ai vite empoigné une planche...

Adario

Ahi ! Ahi ! Vous me faites mal !

Arlequin

Je vous demande pardon, Monsieur, c'est que j'avais peur de manquer la planche.

Sastaretsi

Hé bien ?

Il imite un écuyer qui excite un cheval à galoper.

Arlequin

Je me suis donc saisi de cette planche ; je me suis mis à califourchon dessus, et aussitôt me voilà à piquer des deux. Cette chienne de monture faisait des courbettes comme un cheval de l'Académie, et avait un dos tranchant qui m'a tout écorché certain endroit...

Adario

Ha, ha, ha, ha !

Sastaretsi

Hé, hé, hé, hé !

En même temps, il donne des coups de batte sur l'estomac des Ogres.

Arlequin

Ho, ho, ho, ho ! Vous n'y êtes pas ! Ma plus grande peine a été de me défendre contre des monstres marins qui sont venus m'insulter sur la route. Je voyais de gros merlans qui me voulaient manger les jambes, mais à grands coups de batte, je vous les coupais en deux : paf, paf !

Adario

Tout beau, tout beau !

Sastaretsi

Doucement, s'il vous plaît ! Je ne suis pas un merlan.

Arlequin

Excusez, messieurs, je croyais y être encore. Enfin, après avoir lutté plus de vingt-quatre heures contre la mer et les poissons, j'ai pris terre en cet endroit, où j'ai trouvé cette peau que j'ai endossée, pour me mettre à couvert de la dent meurtrière des bêtes.

Adario

Nous sommes ravis, Seigneur Arlequin, que vous soyez hors de péril.

Arlequin

J'ai satisfait votre curiosité, je vous prie de contenter la mienne. Dans quel pays suis-je ici ?

Adario

Dans le royaume d'Ogrélie. Et vous ne pouviez y arriver plus à propos.

Arlequin

Pourquoi cela ?

Adario

Je vais vous le dire. Nous avons perdu notre roi. Les principaux de la nation se sont disputé la couronne, et pour les accorder et pour prévenir une guerre civile, il a été arrêté dans une assemblée du peuple que l'on mettra sur le trône le premier étranger qui abordera ici. Par conséquent, c'est vous qui devez être notre roi.

Arlequin

Oui-dà. Prenons toujours cela, en attendant mieux.

Adario

Sastarestsi, courez vite aux cabanes. Publiez que nous avons un étranger, et que chacun se prépare à le recevoir.

Sastaretsi sort.

Arlequin

Ne perdez point de temps.

Scène 5

Adario, Arlequin, Ogres

Adario

Vous allez voir avec quelle pompe et quelle cérémonie on va vous élever à l'Empire.

Arlequin

J'aimerais mieux qu'on ne fît pas tant de façons, et qu'on me donnât vite à manger.

Adario

C'est par où nous commencerons.

Arlequin

Vous ferez fort bien, car les cérémonies sont mortelles dans l'état où je suis.

Adario

Vous ne mourrez pas de faim dans un pays où l'on ne vit que pour bien manger et bien boire.

Arlequin

Cela est de mon goût. Je vous proteste que vous aurez en moi un souverain digne de ses sujets.

Adario

Je juge à votre air que vous ne pouviez mieux tomber.

Arlequin

Mais, dites-moi un peu, comment s'appellent ici les hommes ?

Adario

Ogres.

Arlequin

Voilà un mot bien baroque. Et les femmes ?

Adario

Ogresses.

Arlequin

Ogresses ! Les vilains noms ! Mais à cela près, sont-elles jolies ?

Adario

Toutes charmantes.

En cet endroit, on entend un son de fifres et de tambours de basque, mêlé de cris de joie et des paroles suivantes, chantées par plusieurs ogres.

Arlequin

Nous verrons cela tantôt...

qu'on ne voit point

Ogres

Holà, lala, leraguïou ! Holà, lala, leraguïou !

Arlequin

Qu'entends-je ? Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils crient des ragoûts.

Adario

Ce sont vos peuples qui viennent vous reconnaître pour leur roi.

Scène 6

Choeur D'ogres, Arlequin, Vieux Ogre, Choeur, Adario

Ils arrivent tous en dansant et en chantant.

Choeur D'ogres

Holà, lala, leraguïou ! Holà, leraguïé ! Holà, lala, leraguïou ! Holà, lala, leraguïou !

Les Ogres se prosternent devant Arlequin. Ensuite ils se rangent en deux files, accroupis, ayant les coudes sur les genoux, et les deux poings sous le menton. Un vieillard s'avance et présente à genoux une couronne à Arlequin, qui fait ses lazzis.

Arlequin

Holà, lala, leraguïou !

Vieux Ogre

Nimackoaula, Kir Okima !

Choeur

Nimackoaulamin, Kir Okima !

Arlequin

Kir Okima. Que diable est-ce que cela signifie ?

Adario

Cela veut dire : nous te saluons, roi !

Arlequin

Oh ! Messieurs mes Sujets, je suis bien votre serviteur.

Tous les Ogres se lèvent, et dansent autour d'Arlequin en chantant plusieurs fois ces deux mots.

Adario

Chichinta, nimita.

Choeur

Chichinta, nimita.

Après quoi, il lève sa batte et dit.

Les Ogres prennent ARLEQUIN et le mettent sur un brancard porté par quatre hommes. L'orchestre joue une marche, les Ogres défilent deux à deux en poussant de grands cris de joie. La marche est fermée par des Ogres qui portent des massues. Le théâtre change, et représente une campagne où il y a plusieurs cabanes entourées d'arbres étrangers.

Arlequin

Chichinta, nimita. En voilà assez, en voilà assez. Allons dîner à cette heure.

Scène 7

Pierrot, Premier Marmiton, Second Marmiton

Pierrot

Ho çà, Fouille-au-pot, allez avertir le Pourvoyeur que nous avons un nouveau roi qu'il faut régaler. Dites-lui qu'il graisse ses bottes, et se prépare à aller chercher de la chair fraîche.

Premier Marmiton

Où voulez-vous qu'il aille à la provision ? En Espagne ?

Pierrot

Non. Je n'ai pas été content de l'Espagnolette qu'il apporta l'autre jour. Elle sentait trop l'ail et la ciboule.

Second Marmiton

Ira-t-il en Hollande ?

Pierrot

La chair y est trop molle.

Premier Marmiton

En France ?

Pierrot

La marchandise y est bien mêlée. Et il y a longtemps que nous n'avons rien mangé de bon de ce pays-là.

Second Marmiton

Cela est vrai.

Pierrot

La chair n'y est pas mauvaise quand on sait la choisir ; mais nous avons un Pourvoyeur qui n'y entend rien.

Premier Marmiton

Il croyait pourtant vous donner un friand morceau, quand il vous apporta dernièrement ce petit-maître.

Pierrot

Il n'avait que la peau et les os. Il était si sec que je le pris d'abord pour un poète.

Second Marmiton

Et cette grosse Parisienne qui pesait six cents ?

Pierrot

C'était une baleine dont nous n'avons pu tirer que de l'huile.

Premier Marmiton

Vous souvenez-vous de ce procureur que vous mîtes à la daube ?

Pierrot

Le diable de ragoût ! Il était si dur, qu'après avoir bouilli deux fois vingt-quatre heures, quatre chasseurs affamés n'en purent tirer parti.

Second Marmiton

Quel bruit est-ce que j'entends ?

Pierrot

C'est sans doute le roi qui arrive. Courez vite au Pourvoyeur. Qu'il vienne ici. Sa Majesté ogrienne lui dira elle-même ce qu'elle veut manger.

Scène 8

Adario, Arlequin, Pierrot

Adario

Seigneur, voilà votre cuisinier. Vous n'avez qu'à lui ordonner ce qu'il vous plaira.

Arlequin

Qu'as-tu à me donner à dîner, mon ami ?

Pierrot

Je n'ai, ma foi, rien du tout.

Arlequin

Bonne chienne de cuisine ! Hé, va-t'en dans le poulailler, animal. Fais main basse sur tout ce que tu trouveras. Prépare vite une matelote de dindons, mets-moi un cochon de lait à la crapaudine.

Adario

Nous voulons vous donner quelque chose de meilleur. Votre Grand Pourvoyeur va se rendre ici.

Arlequin

Qu'est-ce que c'est que ce Pourvoyeur ?

Adario

C'est le premier officier de la Couronne.

Pierrot

Le voici.

Scène 9

Arlequin, Pierrot, Adario, Le Pourvoyeur

Le Pourvoyeur est un géant qui a deux grandes bottes de sept pieds de haut. Il passe précipitamment par-dessus la tête d'Arlequin, qui tombe d'effroi.

Arlequin

Miséricorde ! Je suis perdu !

Pierrot

Qu'avez-vous ?

Arlequin

Quel diable d'escogriffe !

Pierrot

C'est un grand dépendeur d'andouilles que ce drôle-là.

Adario

Grand Pourvoyeur, allez vite chercher pour le roi quelque morceau qui soit digne de sa bouche.

Le Pourvoyeur

Mi.

Pierrot

Que ça soit bien délicat.

Le Pourvoyeur

Oui.

Adario

Quelque chose de frais et de dodu.

Le Pourvoyeur

Ita.

Pierrot

Qui soit jeune et tendre.

Le Pourvoyeur

Ja.

Pierrot

Que Sa Majesté en puisse lécher ses doigts.

Le Pourvoyeur

Outôs.

Arlequin

Et dépêchez-vous surtout.

Le Pourvoyeur

Signor, si.

Adario

Qu'ordonnez-vous qu'il apporte ?

Arlequin

Hé, morbleu, qu'il apporte ce qu'il voudra. Je mange de tout. Mais qu'il ne perde point de temps.

Le Pourvoyeur part subitement. Pierrot le suit.

Adario

Allez-vous-en promptement en Europe et revenez chargé de provisions.

Scène 10

Arlequin, Adario

Arlequin

Que le diable vous emporte avec votre Pourvoyeur. Aller chercher mon dîner en Europe !

Adario

Là, là, Seigneur. Ne vous impatientez pas.

Arlequin

Mais, ventrebleu ! Je serai mille fois mort de faim avant qu'il soit revenu !

Adario

Oh, que non ! Vous ne connaissez pas encore le mérite de votre Pourvoyeur. Il a les bottes de sept lieues.

Arlequin

Qu'appelez-vous les bottes de sept lieues ?

Adario

Ce sont ces fameuses bottes dont il est fait mention dans l'histoire des fées.

Arlequin

Comment donc ?

Adario

Votre Pourvoyeur fait avec ces bottes-là sept lieues par enjambées, et franchit d'un saut la mer la plus large.

Arlequin

Cela n'est pas possible !

Adario

Pardonnez-moi. Il parcourt les quatre parties du monde trois ou quatre fois par jour. Aussi parle-t-il toutes sortes de langues.

Arlequin

Malepeste ! La bonne paire de bottes !

Adario

Elles nous sont fort nécessaires, puisque, par leur moyen, ce géant, qui est doué d'une force extraordinaire, nous apporte toutes les choses dont nous avons besoin.

Arlequin

Rien n'est plus commode.

Adario

Tenez. Le voilà déjà de retour.

Scène 11

Le Pourvoyeur, Arlequin, Une Française, Pierrot, Adario

Le Pourvoyeur

Chair fraîche ! Chair fraîche !

Arlequin

Ha-ha ! Peste ! Quel voyageur ! Mais que m'apportes-tu là ?

Le Pourvoyeur

C'est une jeune fille que je viens de prendre à Paris.

Arlequin

Elle est, ma foi, toute mignonne. Tu as commencé par le moins pressé, mon ami, mais n'importe. Avancez, ma poulette.

Une Française

Ah ! Ah ! Ah !

Arlequin

Ne pleurez pas, ma petite. Je ne suis pas si diable que je suis noir.

Une Française

Ma chère mère !

Arlequin

Taisez-vous, mon trognon. Vous la reverrez bientôt. En attendant, nous vous ferons bonne chère, nous vous donnerons des bonbons.

Pierrot

Hé bien, seigneur, voulez-vous qu'on vous l'habille tout à l'heure ?

À Adario.

Arlequin

Hé, n'est-elle pas habillée, benêt ? Elle est à manger !

Adario

Cela sera exquis.

Pierrot

À quelle sauce souhaitez-vous que je vous la mette ?

Arlequin

Belle demande !

Pierrot

Vous la servirai-je à la croque au sel ? L'aimerez-vous mieux au bleu, au basilic, à la broche ?

Arlequin

Tais-toi, impertinent. Je t'apprendrai à rire avec ton maître !

Adario

Il vous parle fort sérieusement. Il a cru que vous seriez bien aise de la manger.

Arlequin

Le butor !

Adario

Votre Majesté ne sait peut-être pas que le roi et les Ogres de distinction ne vivent ici que de chair fraîche.

Arlequin

De chair fraîche ! Ah, l'horrible chose !

Une Française

Malheureuse que je suis !

Pierrot

Vous êtes bien dégoûté ! Que diantre vous faut-il donc ?

Arlequin

Il me faut de bons aloyaux, des gigots, des andouilles, des cervelas, du jambon.

Pierrot

Vous n'y pensez pas ! Vous demandez là les mets des petites gens d'Ogrélie.

Arlequin

Hé, je veux vivre comme les petites gens, moi ; manger une échinée de cochon et du boeuf à la mode.

Pierrot

Nous v'là bien tombés...

Une Française

Eh ! Seigneur, renvoyez-moi. Je vais mourir de frayeur ici.

Au Pourvoyeur.

Le Pourvoyeur part avec elle. Arlequin dit ensuite à Pierrot :

Pierrot se retire, et tous les Ogres le suivent.

Arlequin

Soit. Aussi bien, je pourrais quelque jour sans le savoir vous manger en salmis. Allons, Pourvoyeur. Ramenez-la tout présentement chez elle. Et toi, cuisinier de malheur, envoie-moi chercher de quoi faire un bon haricot et afin que je sois sûr de la viande que tu y mettras, fais apporter ici la marmite. Je veux l'avoir sous mes yeux.

Scène 12

Adario, Arlequin

Adario

Seigneur, vous ne devriez point mépriser ainsi la chair fraîche. La politique vous le demande, et si vous saviez d'ailleurs combien elle est excellente...

Arlequin

Ne me parlez point de cela. Que vous êtes barbares !

Adario

Moins que les autres hommes.

Arlequin

Manger son semblable ! Quelle cruauté !

Adario

Hé, n'en faites-vous pas paraître davantage, vous autres, lorsque vous égorgez d'innocentes bêtes pour vous nourrir de leur chair, après qu'elles ont labouré vos champs, après qu'elles vous ont donné leurs toisons pour vous couvrir ? Nous, en mangeant des hommes, nous pensons en même temps purger la terre de mauvais animaux, de monstres pleins de malice, qui ne songent qu'à nous nuire.

Arlequin

La terre, à votre compte, vous a bien de l'obligation !

Adario

Vous, qui pensez avoir en partage toute l'humanité, comment en usez-vous les uns avec les autres ? Vous vous querellez, vous vous chicanez, vous vous pillez ; chez vous, le plus fort ôte au plus faible sa subsistance : cela ne s'appelle-t-il pas se manger ? Et les Ogres vous en doivent-ils beaucoup de reste ?

Arlequin

Vous direz tout ce qu'il vous plaira ; mais je ne veux point de chair fraîche.

Scène 13

Pierrot, Arlequin

Les quatre Ogres apportent une grande marmite, qu'ils mettent au milieu de la place avec du feu dessous.

Pierrot

Voilà la marmite toute prête.

Arlequin

Et où est la viande ?

Pierrot

Vous l'allez bientôt voir.

Scène 14

Ogres Et Les Ogresses, Arlequin, Adario, Ogres

Tous ces Ogres et Ogresses viennent se présenter devant leur Roi, lèvent les mains, et crient.

Ogres Et Les Ogresses

Ni sakiamin okima !

Arlequin

Quel baragouin !

Ogres Et Les Ogresses

Ni sakiamin okima !

Arlequin

Qu'est-ce que vous dites ?

Adario

Ils vous disent en langue Algonquine qu'ils vous aiment.

Arlequin

Je vous suis bien obligé, mes enfants.

Ogres Et Les Ogresses

Ni ouischmin ou ouissin !

Arlequin

Ils me disent encore apparemment quelque douceur en langue Alcoquine.

Adario

Oui vraiment, ils disent qu'ils veulent vous manger.

Arlequin

Plaît-il ?

Adario

Ils vous affectionnent à tel point qu'ils ont résolu de faire un festin de vos membres chéris.

Arlequin

Miséricorde !

Adario

Ils n'en démordront pas.

Arlequin

Mais, mais, des sujets, manger leur roi, cela se fait-il ?

Adario

C'est par distinction. Ils n'ont pas fait cela pour tous leurs rois.

Arlequin

Je les quitte de cet honneur-là. Je ne veux point être distingué de mes prédécesseurs.

Ogres

Aouissinta, aouissinta !

Arlequin

Au guet ! Au guet !

Adario

Allons, allons, recevez cela en souverain.

Les Ogres l'enlèvent pour le jeter dans la marmite. Il leur dit en se débattant :

Arlequin

Et toi, reçois cela en sujet. Arrêtez donc, arrêtez donc ! Mais, messieurs, songez que je suis trop maigre. Vous n'aurez point de plaisir à me manger. Engraissez-moi auparavant.

On jette Arlequin dans la marmite.

Adario

Dépêchons !

Il pousse de grands cris et se désespère. Pendant que les Ogres se baissent pour attiser le feu, il leur donne des coups de batte sur le dos. Il dit ensuite :

Arlequin

Ah, pauvre Arlequin, te voilà cuit ! Ahi, ahi, ahi ! Je sens l'eau qui s'échauffe.

Scène 15

Sastaretsi, Adario, Arlequin

Sastaretsi

Takouchinouak nantobalitchik !

Adario

Il arrive ici des ennemis ! Aux armes, camarades, aux armes ! Nissata, nibata !

Arlequin

À la bonne heure. Il ne peut m'arriver pis.

Tous les Ogres s'enfuient. On entend une décharge de mousqueterie. Arlequin ne laisse pas de s'en inquiéter, et de s'agenouiller dans la marmite, pour se mieux cacher. Il paraît aussitôt trois hommes, l'épée à la main.

Adario

Ah ! Les voici qui tombent sur nous !

Scène 16

Premier Grivois, Deuxieme Grivois, Troisieme Grivois

Premier Grivois

Je vois la tête d'un qui se cache dans une marmite.

En même temps, il veut couper la tête d'ARLEQUIN, qui esquive le coup en faisant le plongeon. Ce lazzi se répète trois ou quatre fois.

Deuxieme Grivois

Je vais la faire sauter d'un coup de sabre.

Les trois Grivois commencent à le tirer de la marmite, dans le temps que Scaramouche arrive.)

Troisieme Grivois

Il faut le tirer de là !

Scène 17

Arlequin, Scaramouche

Arlequin

Eh, messieurs ! Je ne suis pas un Ogre !

Scaramouche

Halte-là, camarades ! C'est Arlequin !

Arlequin

Ah ! C'est Scaramouche qui vient à mon secours ! Sans toi, mon ami, j'étais fricassé. Comment donc ? Je te croyais dans le ventre de quelque marsouin.

Scaramouche

Je me suis sauvé dans la chaloupe avec ces braves garçons. Mais dis-moi, que diable faisais-tu donc dans cette marmite ?

Arlequin

Eh, mon enfant, ce sont les Ogres qui m'y avaient mis ! Ils m'avaient choisi pour leur roi, et ils voulaient après cela me manger au gros sel.

Scaramouche

Les traîtres ! Il faut les passer tous au fil de l'épée.

Arlequin

Je demande quartier pour le Pourvoyeur, à cause de ses bottes.

Scaramouche

Qu'est-ce que c'est que ses bottes ?

Arlequin

Tu le sauras, mon ami.

Scène 18

Arlequin, Le Pourvoyeur, Ogres Et Les Ogresses, Scaramouche, Adario, Sastaretsi

Arlequin

Quoi donc, Pourvoyeur, tu t'es laissé prendre ?

Le Pourvoyeur

C'est que mes bottes n'ont de vertu que pour exécuter les ordres de mon maître.

Arlequin

Tant mieux, ma foi.

Ogres Et Les Ogresses

Grâce ! Grâce !

Scaramouche

Non, non, vous êtes des misérables.

Arlequin

Il n'y a de grâce que pour mon ami le Pourvoyeur et pour ses bottes.

Adario

Messieurs, ayez pitié de nous. Nous nous rendons vos esclaves. Laissez-nous la vie.

Scaramouche

C'est à votre roi à ordonner.

Arlequin

Je veux bien leur pardonner. Mais à condition qu'ils enverront la chair fraîche à tous les diables. Je veux établir ici l'humanité.

Sastaretsi

Vous êtes le maître.

Arlequin

Écoutez, messieurs les Ogres et mesdames les Ogresses. Je prétends que vous changiez de nourriture. Il faut vous accoutumer, s'il vous plaît, aux poulardes, aux perdrix, aux saucissons de Boulogne.

Adario

On suivra vos volontés.

Arlequin

Ho çà, mes enfants, puisque le ciel vous a fait arriver ici heureusement, je vous conseille de vous y établir avec moi. Toi, Scaramouche, je te fais mon collègue dans le gouvernement, et donne les premières charges à ces messieurs.

Scaramouche

Très volontiers, mon ami.

Arlequin

Il faudrait, ce me semble, commencer par nous marier.

Plusieurs Ogresses viennent caresser Arlequin et lui baiser les mains, qu'elles mordent un peu.

Scaramouche

C'est bien pensé. Voilà des mignonnes qui ne sont pas tant déchirées.

Arlequin

Ahi, ahi ! Vous avez là des quenottes bien aiguës ! Si ces messieurs vous trouvent à leur gré, à la bonne heure. Pour moi, je ne veux point pour femme de fille qui ait mis dans son corps de la chair humaine.

Les Grivois choisissent chacun la leur.

Scaramouche

Moi, je ne suis pas si difficile, je prends celle-ci.

Arlequin

Bottes de sept lieues, mon cher Pourvoyeur in utroque, va-t'en me chercher tout à l'heure quelque beauté asiatique, là... de ces friands morceaux de sultan.

Le Pourvoyeur

Vous serez servi.

Scène 19

Scaramouche, Arlequin

Scaramouche

Ha, ha, ha ! Envoyer chercher une femme en Asie ! Ma foi, mon pauvre Arlequin, vous avez besoin de patience.

Arlequin

Pas tant que vous croyez.

Scaramouche

Nous aurons des enfants que vous n'aurez pas encore de femme.

Arlequin

Vous ne savez pas de quel bois se chauffe mon Pourvoyeur. Il ne lui faut qu'une minute pour aller, et autant pour revenir.

Scaramouche

Tarare !

Arlequin

Tenez ! Le voyez-vous ? Il a déjà fait sa commission.

Scène 20

Le Pourvoyeur, Scaramouche, Arlequin

Le Pourvoyeur

Voilà, seigneur, une jeune Circassienne que j'ai l'honneur de vous présenter.

Scaramouche

Comment diable ! Mais voilà un admirable homme !

Arlequin

N'est-ce pas ?

Scaramouche

Mercure auprès de lui n'est qu'une tortue...

La Circassienne lui fait la révérence.

Arlequin

Venez, ma bouchonne, venez ! Qu'elle est aimable !

Le Pourvoyeur

Ma foi, je suis arrivé bien à temps à Constantinople. Je l'ai prise comme elle allait entrer dans le sérail du Grand Seigneur. C'est une fille toute fine neuve.

Arlequin

Çà, mon brave ! Il faut songer à faire nos provisions de noce, tant pour la panse que pour la danse. Va-t'en à Paris de ce pas. Tu passeras d'abord dans la rue de la Huchette. Tu y prendras quarante dindons tout cuits.

Le Pourvoyeur

Oui.

Arlequin

Attendez, attendez ! Trente oies.

Le Pourvoyeur

Fort bien.

Arlequin

Attendez donc ! Vingt cochons de lait.

Le Pourvoyeur

Je n'y manquerai pas.

Arlequin

Un moment, un moment. Tu iras ensuite à la Halle au Vin. Tu te chargeras d'un bon muid de Bourgogne.

Le Pourvoyeur

Cela vaut fait.

Arlequin

Ce n'est pas tout. Que diable, vous êtes bien vif ! Tu te rendras de là à l'Opéra, et tu y prendras trois danseurs et trois danseuses. C'est pour commencer à établir ici l'humanité. Marche à cette heure, marche !

Scène 21

Scaramouche, Arlequin, Une Circassienne

Scaramouche

Morbleu, mon cher, que vous savez bien commander !

Arlequin

C'est que cela est bien plus aisé que d'obéir.

Scaramouche

Si notre courrier n'est pas plus longtemps à ce voyage-ci qu'à l'autre, nous serons bientôt à table...

Arlequin

Vous pouvez compter là-dessus. Ainsi, qu'on mette promptement le couvert. J'ai grand besoin de remonter ma pendule.

Scaramouche

Et moi de même.

Arlequin

Hé bien, petite Circassienne, ne serez-vous pas plus aise d'être à moi qu'à ces vilains marabouts de sultans ?

Une Circassienne

Sans doute.

Arlequin

Vous m'aimerez donc bien ?

Une Circassienne

De tout mon coeur.

Elle lui passe la main sous le menton. Arlequin fait ses lazzis, et dit:

Arlequin

Là, caressez-moi un peu. La petite chatte ! Elle est déjà aussi apprivoisée que si elle avait par-devers elle deux ans de sérail.

Scène 22

Scaramouche, Arlequin, Danseuses

Scaramouche

Ah ! Quel abatteur de quilles que ce drôle-là !

Arlequin

Bonjour, mesdemoiselles de l'Opéra. Soyez les bienvenues dans le pays des Ogres.

effrayées

Danseuses

Ah !

Arlequin

Ne craignez rien, mes déesses ! Les Ogres n'en veulent qu'à la chair fraîche.

Scaramouche

Allons manger un morceau, pendant que ces gens-ci vont répéter leurs danses.

On danse, et la pièce finit.

Arlequin

Oui, courons au plus pressé.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.