Comédie · 1858

Au clair de la lune

de L'Abbé Lebardin

Représentation
≈ 17 min
Distribution
3 hommes
Répliques
111
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Crêpon H 48 ≈ 8 min 7
Lépine H 22 ≈ 3 min 3
Janrad N 15 ≈ 3 min 3
Giovanni Lulli H 21 ≈ 2 min 3
Duc N 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Au Clair de la Lune
Crêpon absent
Lépine absentabsentabsentabsentabsent
Janrad absentabsentabsentabsentabsent
Giovanni Lulli absentabsentabsentabsentabsent
Duc absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Au Clair de la Lune

Scène 1

Lépine, Crêpon

Lépine

L'écrivain public, Monsieur, s'il vous plaît ?

Crêpon

Sa maison est en face ; Frappez un coup, de grâce, Vous le verrez venir, Tout prêt a vous servir.

Lépine

Personne ne répond.

Crêpon

Eh bien ! je conclus, dans ce cas, Que l'ami Janrad n'y est pas ; Attendu que s'il répondait Assurément il y serait.

Haut.

Lépine

Voilà un homme qui parle tout drôlement. Pourtant, je crois qu'il a raison. Reviendra-t-il bientôt ?

Crêpon

Vous me demandez, mon compère, Quand mon voisin Pierre Janrad Dans son échoppe rentrera, Quand rentrera mon voisin Pierre...

Lépine

Oui, monsieur.

Crêpon

Qui peut savoir ces choses-là ? Pourtant, je vous le dis, compère, Mon voisin Pierre rentrera, Quand mon voisin Pierre Janrad Rentrera chez mon voisin Pierre.

Haut.

Lépine

Quel baragouin ! Est-ce qu'il se moque de moi ?... Non ; il a trop bonne mine... Il est tout simplement fou, ou peu s'en faut. J'aurais besoin de lui parler.

Crêpon

Lui parler, et pourquoi ? Voyons, dites-le moi.

Lépine

Voici. J'ai longtemps été cuisinier dans les premières maisons de Pézenas, qu'est mon pays, d'où je suis né natif. Fatigué de respirer l'air de Pézenas, je suis venu goûter de celui de Paris, qui sera peut-être plus favorable à ma santé et à ma bourse. J'ai dessein d'entrer dans les cuisines du Maréchal de Villeroi ; mais pour solliciter cette dignité, il me faut un placet, où se trouvent écrits mes nom, prénoms, titres et qualités.

Crêpon

Sans autre préliminaire, Je comprends votre affaire.

Lépine

Ce placet, monsieur, je suis incapable de le rédiger, attendu qu'en fait de littérature, je ne connais guère que la soupe aux choux, l'omelette au lard, les sauces et les pâtés. Vous comprenez que tout cela ne peut pas m'être d'un grand secours dans la circonstance présente.

Crêpon

Je le comprends fort bien, Achevez votre entretien.

Lépine

Eh bien ! C'est fini.

Crêpon

Le ciel en soit béni.

Lépine

Oui, mais tout cela ne m'arrange pas.

Crêpon

À vous parler sans nul mystère, Mon cher ami, bientôt j'espère Pouvoir, dans ce fâcheux cas, Vous tirer d'embarras.

Lépine

Je le désire.

Crêpon

Je ferai votre placet. Votre nom, s'il vous plait ?

Lépine

Dominique Lépine, âgé de vingt-deux ans, ancien cuisinier de Monsieur le Comte-Philostorge d Albicrac.

Crêpon

Nous allons commencer sur l'heure; Mais, à présent, je n'ai dans ma demeure Que ma plume et mon encrier. Les rats ont mangé mon papier.

Il le tire de son sac.

Lépine

S'il ne vous faut que du papier, en voici. Je l'ai acheté tout exprès.

Crêpon

J'accepte de grand coeur ce signalé service, Et je vais à mon tour vous rendre un bon office.

Scène 2

Lépine

Lépine

Quelle drôle de langue !... C'est à ne rien y comprendre. On m'avait bien dit, en partant de Pézenas, qu'à Paris on ne parlait pas comme ailleurs. Voilà comme on s'instruit en voyageant... ; mais notre homme sort de sa boutique. Est-ce qu'il aurait déjà terminé ? Peste ! Il n'y va pas de main morte.

Scène 3

Crêpon, Lépine

Crêpon

Voici votre placet. Écoutez, s'il vous plaît.

Lépine

J'écoute, Monsieur.

Crêpon

Dominique de Lépine, Sachant faire la cuisine, Brosser, cirer, et coetera, A servi treize semaines Monseigneur le duc du Maine, Puis des marquis par douzaines, Un danseur de l'Opéra, Deux juges à la grand'chambre, De l'Académie un membre, Un évêque, un amiral, Toutes personnes fort honnêtes Et toutes fort satisfaites De ses talents en général.

Lépine

Mais, Monsieur, je n'ai jamais connu tout ce monde-là.

Crêpon

Et qu'importe, mon cher, que vous l'ayez connu ? Si ces noms sont ici, la rime l'a voulu.

Lépine

Il n'y a ni rime ni rame qui tienne ! Je ne suis pas de Lépine, mais Lépine tout court. Je viens de chez le Comte d Albicrac. Je n'ai jamais servi ni d'évêque, ni d'amiral, ni de danseur ; et je ne prétends pas...

Crêpon

Jeune provincial, on le voit, de la muse Vous ignorez encor les écarts et... la ruse.

Lépine

Mais, Monsieur, il n'est pas permis de mentir de la sorte.

Crêpon

Le mensonge est permis dans cette circonstance. En langue poétique il s'appelle licence.

Lépine

Ah ! C'est différent.

Crêpon

Au noble maréchal présentez ce placet ; Bientôt vous obtiendrez un triomphe complet.

Lépine

Je le souhaite.... Combien vous dois-je ?

Crêpon

Rien. Je rime pour la gloire, et je m'en trouve bien.

Lépine

Alors je vous remercie.... Vous êtes pâtissier, ce me semble ?

Crêpon

Je fais des tartes, des galettes, Des pâtés chauds, des pâtés froids, Des tourtes, vrai manger de rois, Des croquets et des tartelettes. J'ai des massepains excellents, Des échaudés, bons pour les dents, Des biscuits tout sucre et tout crème Et des gâteaux que chacun aime. Entrez, mangez ; je suis Crêpon, Pâtissier du Roi de Japon.

Haut.

Lépine

Du roi dé Japon !... Peste!... Mais il n'a plus rien sur son étalage, et sa boutique me semble aussi misérable que possible.... Peut-être que le Roi de Japon a tout mangé ; on dit qu'il est vorace à l'excès... Monsieur, je n'ai pas le temps de m'arrêter.... Je vous remercie bien de votre complaisance.

Crêpon

Monsieur, je vous fais sans façon Mon compliment, foi de Crêpon.

Lépine

Je n'aurais jamais cru qu'on parlât de la sorte à Paris. Si le Maréchal de Villeroi me tient un pareil langage, j'enverrai promener sa cuisine et ses fourneaux.

Scène 4

Janrad, Crêpon

Janrad

Eh bien ! Encore une pratique que je vois sortir de chez vous.

Crêpon

Un empereur de grande renommée, Disait jadis, sachez le bien : Amis, j'ai perdu ma journée, Car je n'ai pu faire aucun bien. Et moi, Janrad, si d'aventure, Je ne puis faire de placet, Je suis tout en.... déconfiture, Et mon coeur n'est pas satisfait.

Janrad

Vous allumerez le four, Quand il ne fera plus jour. En déconfiture ! Autrefois vous y étiez; mais, depuis longtemps, je ne vois plus rien sur vos misérables planches. La fureur de rimailler vous a réduit à la misère ; et vous le méritez bien. Au lieu de surveiller vos garçons et de faire vous-même la vente, vous vous amusiez à fabriquer des vers. Si vous vouliez préparer la fournée, au lieu de dire : Vous allumerez le four à huit heures, à neuf heures et demie, à dix heures trente-cinq minutes, vous disiez : Plaisante manière d'avoir des gâteaux levés et cuits à point.

Crêpon

Un homme n'est jamais malheureux, s'il estime Qu'un bon pâté vaut moins qu'une excellente rime.

Janrad

Oui, une rime vous remplit bien le gousset.

Crêpon

Malgré nia pauvreté, je rimerai toujours ; Les vers, jusqu'à la mort, seront mes seuls amours ; Et même je consens qu'on m'accuse d'un crime Si jamais, en parlant, je manque d'une rime.

Janrad

Eh bien ! Vous pourrez rimer à votre aise; vos pratiques ne viendront plus vous inquiéter.... Si encore vous m'aviez laissé les miennes !... Mais non ; vous vous êtes mis dans la tête d'écrire pour rien, et nous n'avons plus qu'à prendre tous deux le chemin de l'hôpital. On sait que Pégase y porte ordinairement les poètes ; mais un écrivain public tient à vieillir chez soi.

Crêpon

Janrad, mon cher Janrad, bien à tort tu te fâches. Calme un peu la fureur qui dresse tes moustaches. Si ma muse jadis t'a porté quelque tort, Les temps sont bien changés. Je te dirai d'abord Qu'en foule les clients désertent mon échoppe. Je n'ai, pour me couvrir, plus que cette... enveloppé. Il ne me reste plus ni crayon ni papier ; Je n'ai que cette plume et ce vieil encrier : Cet ami, qui vieillit auprès de ma personne, Si tu veux l'accepter, Janrad, je te le donne.

Janrad

Votre encrier !... Que voulez-vous que j'en fasse ?

Crêpon

Sur ton pupitre il pourra trouver place. Janrad, mon cher Janrad, accepte-le de grâce.

Il le prend.

À part.

Haut.

Janrad

Non, je veux vous l'acheter. Je vous en donne trois sous. C'est dix fois trop payé ; mais c'est égal. Vous les aurez demain. Puisque je tiens son encrier, il ne pourra plus écrire, et je n'aurai pas à craindre sa concurrence. Vous auriez bien l'air, Monsieur Crêpon, de continuer à nous faire de la pâtisserie.

Crêpon

J'en ferais volontiers encore, Car ce désir me presse et me dévore ; Et je prétends, soyez-en bien certain, Commencer dès demain. Il me manque des oeufs, du sucre, des farines, Des citrons, du café, des substances... salines. Si je puis réussir à me les procurer, Dès demain, cher Janrad, je deviens pâtissier.

Janrad

Je crois que ce sera difficile.

Crêpon

Ah ! Pâtissier, c'est un si noble état ! On se voit recherché par plus d'un potentat.

Janrad

Reprenez-le donc tout de suite, et faites-nous des pâtés et des brioches plus succulents que ceux que nous trouvons dans vos écritures.

Crêpon

Janrad, tu fus toujours moqueur; Je te pardonne de bon coeur.

Janrad

Bonsoir.

Crêpon

Au revoir.

Scène 5

Crêpon

On entend, dans la coulisse, le son d'un violon.

Crêpon

Déjà la nuit sur nous étend ses voiles ; La lune brille au milieu des étoiles ; Sans nul retard, il faut nous occuper À préparer notre souper. Mais bien en vain je me creuse la tête ; Je n'ai plus rien à mettre sous la dent ; Je vais souper par coeur assurément, Et c'est une fort maigre fête. Petit à petit, Gagnons notre lit, Et dormons d'un sommeil tranquille, Pendant que la nuit Régnera sur la ville. J'aime fort le propos de ce Roi de Médine, Lequel étant à jeun et n'ayant pas le sou, Disait, en s'enfonçant dans son lit jusqu'au cou : Quand on a faim, il faut se coucher : qui dort dîne.

Scène 6

Giovanni Lulli, Crêpon

Mozart, la Flûte enchantée.

Il s'interrompt en voyant Crêpon.

Giovanni Lulli

O eara armonia O dolee piacer. Mossiou lo serivano poublic ; mossiou Crepone ?

Crêpon

Que voulez-vous, mon jeune ami ? Quel motif vous amène ici ?

Giovanni Lulli

Conoscete vô il signor Crepone ? Oun grand poèta.

Crêpon

Poète ! Ah ! Ce doux nom qui frappe mon oreille, D'un plaisir inconnu me charme et me... réveille.

Giovanni Lulli

Lo conoscete vô ?

Crêpon

Oui, je connais ce Crêpon, Pâtissier du Roi de Japon.

Giovanni Lulli

No, no pâtissière, ma poèta, poèta.

Crêpon

Ô gloire ! Tes rayons viennent frapper mon coeur. Je nage dans des flots de joie et de bonheur.

Giovanni Lulli

Ma respondete dunque.

Crêpon

Oui, je connais fort, Crêpon.... Poète du Roi de Japon.

Giovanni Lulli

Où demoure-t-il ?

Crêpon

Il demeure ici même, Et sa joie est extrême, En rencontrant Un si charmant enfant.

Giovanni Lulli

Vô être il signor Crepone ?

Crêpon

En vain je voudrais le nier ; Vous avez su le deviner.

Giovanni Lulli

Per Racco ! Mossiou Crepone, ze souis ensanté de vô eonoscere. Ze vourais que vô mé fariez oun petit billéte per presentar à la Madama Montpensier.

Crêpon

Enfant, veuillez bien m'excuser, Vous me paraissez étranger.

Giovanni Lulli

Ze m'appelle Giovanni Lulli. Ze souis Italiano et employé dans les couisines de la Madame Montpensier. Ma le mestiere de marmitone non mi conviene ; ze veux être mousiciano, mousiciano ; l'intendete bene ?

Crêpon

Oui, je vous comprends fort bien : Vous voulez être musicien.

Giovanni Lulli

Si, si, si. Ze veux être célèbre dans la mousica comme, vô dans la poésia ; ze veux être oun grand ouomo.

Crêpon

Eh bien ! Dites donc, entre nous, Ce que je puis faire pour vous.

Giovanni Lulli

Ze vourais présentar oun placet à la madama Montpensier, per loui demandar la soua protezionc et un maestro que mi ensegna le re, mi, fa, sol.

Crêpon

Hélas ! Mon petit étranger, Je n'ai ni plume ni papier, Ni quoique ce soit pour vous faire Votre requête épistolaire ; Mais peut-être bien que Janrad Plume et papier me prêtera.

Giovanni Lulli

Où denioure-t-il ce Zanrad ?

Il frappe à la porte de Janrad.

Crêpon

Il demeure en face, Attendez, de grâce, Ayez bon espoir, Au revoir. Voisin Janrad.... Voisin Pierre... Voisin Pierrot !... Oh ! Oh !... Un bruit frappe mon oreille ; Je l'entends qui se réveille ; Il se lève.... Ah ! Cher Pierrot Je vais te revoir bientôt.

Scène 7

Janrad, Crêpon, Giovanni Lulli

Janrad

Qu'est-ce donc ?... Encore vous ?... Vous ne pouvez pas laisser les gens en repos... Voyons, que voulez-vous ?

Crêpon

Je voudrais, si cela te plait, Écrire un illustre placet. Le vent a soufflé tout à l'heure Ma chandelle dans ma demeure ; Je n'ai pu trouver, crois-le bien, Ni plume, ni feu, ni rien.

Janrad

Je le crois bien aussi.... Laissez-moi dormir en repos et allez vous promener.

Avec solennité.

Crêpon

Ma foi, je ne m'attendais pas, Je l'avoue, à ce fâcheux cas. Au clair de la lune, Mon ami Pierrot, Prête-moi ta plume Pour écrire un mot. Ma chandelle est morte, Je n'ai plus de feu ; Ouvre moi ta porte Pour l'amour de Dieu.

Janrad

Je n'ouvre pas ma porte À un pâtissier, Qui la lune porte Dans son tablier.

Crêpon

Que veut-il dire enfin ce rimeur singulier..., Que je porte la lune au fond de mon tablier ?

Giovanni Lulli

Ricommineiate la canzone, mossiou.

Crêpon

Quelle chanson ? Dites-le sans façon.

Crêpon répète la strophe avec lenteur. Lulli adapte l'air connu en le suivant vers par vers et en s'accompagnant de son violon.

Giovanni Lulli

Al clar de la louna.

Janrad

Voulez-vous les autres paroles ?

Giovanni Lulli

Que otré parole ?

Janrad

Je n'ouvre pas ma porte...

Il reprend l'air. Les voisins, qui se sont groupés sur la place, le chantent avec lui.

Giovanni Lulli

No, no, al clar de la louna....

Scène 8

Duc, Giovanni Lulli, Crêpon, Janrad

Duc

Vous voilà, petit mauvais sujet. C'est ainsi que vous désertez la cuisine.

Giovanni Lulli

Monsignore, zai voulou far la connaissance del poèta Crepone. Loui fara les versi et io faro la mousica.

Duc

Vous devriez plutôt songer à aller tourner la broche.

Il chante l'air en entier.

Giovanni Lulli

Monsignore, ascoltate.

À Lulli.

Duc

En vérité, il y a chez cet enfant un talent extraordinaire. Vous voulez donc être musicien ?

Giovanni Lulli

Si, monsignore. Et ze santerai toutté lé vostré belle azioni.

Duc

Eh bien ! Vous le serez.

Il lui baise la main.

Giovanni Lulli

Merci, monsignore ! Zai une grâce à vô demander per il poèta Crepone. Que venga en vostro palazzo ; sara il vostro improvisatore.

Duc

Mon improvisateur.... Je le veux bien. Voulez-vous me suivre, Monsieur ?

Crêpon

Ô monseigneur,je ne puis refuser Ce que vous voulez bien ici me proposer. Je vous suivrai jusques au bout du monde, À travers les déserts de la terre... et de l'onde.

Janrad

Et moi, Monseigneur, ne puis-je pas vous suivre, pour tenir vos écritures.

Tous reprennent AU CLAIR DE LA LUNE.

Giovanni Lulli

No, no ; vô être oun fripone, oun birbante, oun ouomo senza couore ; restate al clar de la louna, et se vô avoir faine, attrapate la colle denti.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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