Aux Avants-Postes
Scène 1
Diane Duchesse de Bligny, Une Voix, Gaston de Bligny
En scène.
Elle fait deux pas vers la porte et se trouve près du guéridon.
Allant à une chiffonnière.
Elle ouvre un tiroir.
Elle ouvre un autre tiroir.
Elle lit.
Continuant à chercher, et à ouvrir ses lettres.
Elle lit.
Prenant des fleurs dans le tiroir.
La lettre qu'elle vient de lire glisse à terre.
Elle lit.
Elle va a la fenêtre.
Diane Duchesse de Bligny
Venez me prévenir sitôt que la voiture Que j'attends sera là. La fâcheuse aventure ! Hier, je vais à Tournay pour activer le gain D'un procès que depuis des mois je suis en vain, Je vois mon procureur, je ranime son zèle, Il m'atteste le ciel que la partie est belle... Près des juges je fais sonner mon nom bien haut, Je les trouve galants... Bref, tout va comme il faut ! Je reviens au couvent... Hélas ! Quelle arrivée ! Depuis le grand matin, ma tante s'est sauvée Avec tout son chapitre noble, au premier bruit Que les Anglais avaient marché, pendant la nuit, Sur Fontenoy, pour y présenter la bataille. Je trouve le tourier que la terreur travaille, Et par lequel je peux péniblement savoir Qu'en voiture on me doit venir chercher ce soir... Et j'attends. Mais que vois-je ?... Une table servie... Bon ! De mon estomac, ma tante se soucie Malgré tout ! Je sens là sa bienveillante main !... Ce souper aura tort, vraiment, je n'ai pas faim ! Voyons, si dans l'ardeur de ce départ rapide On a dans mes tiroirs avec soin fait le vide... Tout est en place !... À temps, j'arrive, par bonheur Pour sauver mes bijoux des mains d'un maraudeur ! Mes lettres ! Vous aussi vous m'êtes précieuses, Reliques des amours faites silencieuses Par la mort ! C'est du Duc de Bligny, mon époux... Ô vieillard respecté comme un père, il m'est doux De conserver en moi vivante et vénérée La mémoire des soins dont tu m'as entourée, Et je n'y puis penser, sans qu'un regret pieux Ne me fasse monter des larmes plein les yeux... De Jeanne de Mercoeur, ma compagne d'enfance, Que dit-elle ? Six mois sont passés, et j'y pense! Non ! Ce bouquet conquis bravement et rendu D'une tremblante main, je ne l'ai point perdu ! Ses fleurs n'ont pas gardé leurs senteurs embaumées, Leurs corolles se sont languissamment fermées, Mais, pour moi, cent fois mieux qu'en leur fraîcheur d'un jour D'elles s'exhale encore un doux parfum d'amour ! D'ici, dans un instant, je vais partir sans doute, Chères fleurs, gardez-moi des périls de la route, Restez là sur mon coeur... Allons ! Cherchons encor... D'où me vient ce billet à l'ambre, et timbré d'or ? Quelle franchise on sent sous cette étourderie ! Accepta-t-on jamais qu'un oncle se marie, Vous ruinant d'un trait en signant le contrat D'un esprit plus joyeux et d'un coeur moins ingrat ? Il me plaît ce Gaston... Je voudrais le connaître... Mais le temps fuit... J'attends et ne vois rien paraître... Cette voiture est lente à venir... Ah ! Je crois Qu'on m'appelle. j'entends marcher !... Et cette fois... « Ma chère Diane, le roi a relevé le duc de Bligny de ses fonctions de gouverneur de la Martinique... Et enfin te voici de retour en France. Mais que me racontes-tu ? À peine arrivée à Paris, déjà une aventure ?... Ce bal, ces insolents qui à l'adri de leur déguisement te poursuivent. Ce jeune homme qui intervient. Cette provocation, ces roses dérobées à ton corsage et reprises à la pointe de l'épée. Tout cela est surprenant, mais moins encore que ce galant cavalier conservant son masque avec obstination, tout en te faisant la cour. Je ne veux pas te le dépoétiser, mais il faut qu'il soit singulièrement laid !... Enfin il a fui à minuit sonnant comme Cendrillon. Tu ne le reverras jamais sans doute... Qu'importe donc que tu ne connaisses pas son visage... Puisqu'il n'a pas vu le tien.... » « Mademoiselle, vous allez devenir ma tante. C'est trois cent mille livres de rente qu'il m'en coûte... mais n'allez pas croire que j'en garde rancune à vos seize ans. Je n'ose espérer que mon oncle puisse faire votre bonheur, mais je vous prie de ne rien négliger pour assurer le sien. C'est le seul voeu de celui qui met a vos pieds ses souhaits les plus dévoués. Gaston, Marquis de Bligny, cornette à Royal-Dragon. »
On entend un bruit confus qui se rapproche peu à peu.
derrière la porte, avec l'accent de la terreur
Une Voix
Madame la Duchesse !... Ah !
Elle va à la porte.
Elle souffle vivement les lumières et se cache dans le cabinet à droite.
Diane Duchesse de Bligny
Pourquoi ce cri d'alarmes ?... Quelle est cette rumeur subite ?... Et ce bruit d'armes ?... Que se passe-t-il donc ici ?
Gaston de Bligny
Tenez-le bon ! Muselez-le, s'il crie, avec un fort bâillon...
Scène 2
Gaston de Bligny, Diane Duchesse de Bligny, Diane Et Gaston
Il ouvre la fenêtre et parle et la cantonade.
En scène.
Il déboucle son ceinturon et pose son pistolet sur la cheminée, il voit la table préparée avec un en-cas.
Il reprend ton pistolet, conrt au cabinet, en tire Diane par le bras sans la regarder.
Gaston de Bligny
Personne !... La maison est tout à fait déserte ! Dragons, vous malmenez ce drôle en pure perte, Il dit vrai, le logis est vide... Sur-le-champ Qu'on le relâche, il est plus bête que méchant ! Vous, Monsieur de Civrac, chargez-vous des vedettes... Recommandez-leur bien de demeurer muettes Et de ne point bouger, car nous ne sommes pas Éloignés des Anglais de plus de cinq cents pas ! Qu'on ne tire qu'en cas d'attaque violente... C'est bien compris ?... Allez ! Et garde vigilante !... Comment diable ce point n'est-il pas occupé ? Monsieur de Cumberland n'a pu s'être trompé Sur sa grande importance... Et si c'est par méprise Qu'il est libre, il nous faut craindre quelque surprise... Dormons les yeux ouverts... Hein ! Un souper servi ? Ce flambeau fume encore. quelqu'un se cache ici! Un geste et je tue !...
Diane Duchesse de Bligny
Ah !... Par grâce...
Gaston de Bligny
Une femme ! Deux couverts à la table... Eh ! Je crois, sur mon âme, Que je viens de troubler un rendez-vous galant ! Pardieu ! C'est l'amoureux qu'il me faut maintenant
Diane Duchesse de Bligny
Vous vous trompez, monsieur, je suis seule. et Française! Éloignez vos soupçons. Il n'est rien qui me plaise Plus que votre présence. Et contre le danger Vous allez, en restant ici, me protéger.
Gaston de Bligny
Madame, j'obéis, ne soyez plus en peine Excusez-moi, je suis un simple capitaine, Qui prépare, en faisant ce soir un coup de main, La part qu'il devra prendre au combat de demain.
Diane Duchesse de Bligny
Quoi ! La bataille est-elle à ce point imminente ?...
Gaston de Bligny
Oui, Madame.
Diane Duchesse de Bligny
Mon Dieu ! Que la voiture est lente !
Il fait uue fausse sortie.
Gaston de Bligny
Madame, quand je suis entré, n'alliez-vous pas Souper ?... Je ne veux point troubler votre repas... Je me retire...
Diane Duchesse de Bligny
Non ! Monsieur, c'est inutile !... Dans un instant, je vais partir, gagner la ville.
Gaston de Bligny
Quoi ! Vraiment, cette nuit et sans avoir soupé ?
Diane Duchesse de Bligny
Je n'ai plus d'appétit, la peur me l'a coupé.
Gaston de Bligny
Vous êtes bien heureuse !...
Diane Duchesse de Bligny
Eh ! Mais, vraiment, j'y pense, Vous n'avez pas, Monsieur, mes motifs d'abstinence, Et peut-être.
Gaston de Bligny
Oh ! Peut-être est de trop !
Diane Duchesse de Bligny
À mon tour... Excusez-moi...
Gaston de Bligny
J'y suis tout prêt !... Mais en retour, Ma satisfaction s'en trouvera complète, Faites-moi la faveur...
Diane Duchesse de Bligny
De ?
Vivement.
Gaston de Bligny
De me tenir tête !... Ne fût-ce qu'un instant !
Diane Duchesse de Bligny
Monsieur...
Gaston de Bligny
Vous fais-je peur ?
Diane Duchesse de Bligny
Non certes !
Gaston de Bligny
Aux avant-postes !... Point de censeur ! Point d'indiscrets ! Laissez-moi mon rêve d'une heure, Ne me refusez pas ?... Puisqu'en cette demeure, Au lieu de ces périls dont j'étais anxieux, J'ai encontre votre sourire et vos beaux yeux, Puisqu'au lieu des senteurs de la poudre qui grise J'ai trouvé d'un souper tout prêt l'odeur exquise, Laissez-moi, jouissant de cet heureux hasard, Satisfaire à la fois ma bouche et mon regard !
Haut.
À part.
Diane Duchesse de Bligny
Après tout, je le dois, puisqu'il est mon convive... Soit donc ! En attendant que la voiture arrive !
Gaston de Bligny
À la fin du souper, si je vous fais la cour, Ne vous offensez pas de mes propos d'amour, Peut-être que demain, une balle ennemie Saura mettre bon ordre à ma galanterie !...
Diane Duchesse de Bligny
Quel horrible présage ! Il n'y faut point penser !
Gaston de Bligny
Un sourire de vous suffit à le chasser. Tenez ! Je vois tout rose, et d'honneur, je vous jure,, Ce qui m'est arrivé ce soir est de nature À faire regretter la vie amèrement...
Diane Duchesse de Bligny
Ah Nous ne sommes pas même au commencement. Du souper, et déjà...
Regardant la table servie.
Il ouvre le pâté et en offre à Diane.
Gaston de Bligny
C'est juste ! Alors à table ! Cet ordre de bataille est vraiment admirable ! Ce pâté prend des airs de bastion !... Il faut Pour me faire la main que je lui donne assaut ! Un peu, de grâce,... pour compléter la partie... Sans cela vous allez troubler ma modestie...
Diane Duchesse de Bligny
Allons !
Il mange.
Il se lève, s'approche et lui enlève son chapeau.
Gaston de Bligny
Bravo ! Ce sont des petits ortolans... Manger fort délicat et des plus succulents... -Vous y reviendrez... Mais, vous êtes mal à l'aise Avec ce lourd chapeau de voyage qui pèse Sur votre front.... Souffrant... C'est fait ! Il est ôté !
Diane Duchesse de Bligny
La bonne camériste !
Gaston de Bligny
Oh ! Quelle obscruité ! Ne vous semble-t-il pas ?...
Diane Duchesse de Bligny
Vraiment, cela vous gène ?
Il allume les candélabres.
Gaston de Bligny
Pour vous voir.
Diane Duchesse de Bligny
Pour si peu vous prenez tant de peine ?
Gaston de Bligny
Mais j'irais détacher pour voir votre beauté Les étoiles d'argent de ce pur ciel d'été !
Diane Duchesse de Bligny
Ah ! Nous ne sommes pas à la fin...
Il se lève.
[Il] débouche.
Gaston de Bligny
Oui ! J'avance, C'est vrai ! Mais d'être exact accordez-moi dispense, Ou bien j'abrégerai ce souper si discret Au risque d'en garder un éternel regret. Voyez quelle veillée adorable et bénie Le hasard est vraiment un Dieu qu'on calomnie, Il sera désormais, par moi, toujours fêté... Et je veux commencer par boire à sa santé ! Que disent ces flacons ? C'est le moment critique ! Du noble châtelain de ce manoir antique Nous allons par son vin, dans un instant, pouvoir Juger quel est le goût, et quel est le savoir.
Diane Duchesse de Bligny
Un châtelain, Monsieur, quelle erreur est la vôtre ? Cette grave demeure où vous êtes, n'est autre Qu'une sainte abbaye, un tranquille couvent !
Gaston de Bligny
En vérité ! Ma foi, l'on m'a conté souvent Que dans tous les couvents la cave est sans pareille. Nous allons en juger, cela tombe à merveille !
Diane Duchesse de Bligny
Si ma tante l'abbesse à l'esprit pudibond Me voyait attablée en face d'un dragon... Quels bras au ciel !
Il goûte.
À Diane.
Gaston de Bligny
Sur moi, ne soyez pas en reste ?... Vous direz votre avis... Du chambertin ! Ah ! Peste ! Le vin aimé du roi !... Le cellier a du bon !... Une dernière grâce, et faites-moi raison ?
Diane Duchesse de Bligny
Monsieur, je suis Française, et bois à la victoire !
se levant ensemble
Diane Et Gaston
À la victoire !
Gaston de Bligny
À vos beau yeux.
Diane Duchesse de Bligny
À votre gloire !
Gaston de Bligny
Ah ! Vous m'ordonnez là de vaincre ou de mourir... Mais, pardieu, nous vaincrons ! Et je veux revenir Porter au sommelier mon compliment sincère !
Diane Duchesse de Bligny
Et si vous rencontrez l'abbesse ?
Gaston de Bligny
Elle est sévère ? Bah ! Demain j'aurai vu des chocs plus sérieux ! Et si l'abbesse veut me faire les gros yeux... Je lui fais les yeux doux, lui conte une folie, Et pour peu qu'elle soit jeune et surtout jolie Comme vous... Je l'enlève !
Diane Duchesse de Bligny
Ah ! ah ! ah ! Juste ciel ! Enlever noble dame Agathe de Mériel !...
Gaston de Bligny
Madame de Mériel ?
Diane Duchesse de Bligny
Oui !
Gaston de Bligny
Presque une parente ! Nous sommes alliés !...
Diane Duchesse de Bligny
Par qui donc ?
Gaston de Bligny
Par ma tante !... Vraiment, c'est curieux ! Je suis chez elle ici ?
Diane Duchesse de Bligny
Votre tante ?
Gaston de Bligny
Sans doute ! Une Mériel aussi, De l'autre branche... et qui n'est pas octogénaire, Car elle a dix-neuf ans cette tante bien chère !
Diane Duchesse de Bligny
Bien chère ?... Vous l'aimez, je le vois, de tout coeur ?
Gaston de Bligny
Je ne la connais pas ! Quand mon oncle eut l'honneur De greffer cette fleur sur notre souche antique, Je me battais, en Flandre... Elle, à la Martinique Partait, quand je revins... Le sort mal disposé Nous a fait faire ainsi, toujours chassé-croisé.... Je dis qu'elle m'est chère... en ce qu'elle me coûte Cent mille écus de rente !...
Diane Duchesse de Bligny
En vérité ?
Gaston de Bligny
Sans doute! Mon oncle de Bligny, dont j'étais l'héritier, Lui donna par contrat son héritage entier. Mais, baste ! Il ne faut pas se plaindre d'une femme ! Et demain, voyez-vous, ou j'aurai rendu l'âme, Ou serai colonel !
Diane Duchesse de Bligny
Que mon coeur est troublé !
Gaston de Bligny
Mais vous ne mangez plus ?... J'aurais bien appelé Un dragon pour servir, mais je me faisais fête De vous rendre ces soins, moi-même, en tête-à-tête.
Diane Duchesse de Bligny
Donc, vous êtes, Monsieur, le Marquis de Bligny ?
Gaston de Bligny
En personne ! Un illustre inconnu !
Diane Duchesse de Bligny
Que nenni !
Gaston de Bligny
Quoi ! Vous me connaissez ?
Diane Duchesse de Bligny
Beaucoup !... De renommée !...
Gaston de Bligny
Par qui faite.
Diane Duchesse de Bligny
Une amie intime et très aimée. Armande de Beauval...
Gaston de Bligny
Armande ? Pauvre enfant ! Donnée en mariage à ce vieux Vilmorant, Un maître sot, doublé d'un intraitable avare... Vilain ! L'air d'un vieux bouc !... Et j'ai, mérite rare, Parfait la ressemblance !...
Diane Duchesse de Bligny
Oh !
Gaston de Bligny
Vous avez raison ! Je m'égare, et vous traite un peu trop en garçon.
Diane Duchesse de Bligny
Aux avant-postes ! Bah ! Vous êtes excusable ! Alors ?...
Gaston de Bligny
Eh bien !... Oui !... Mais le plus invraisemblable.
Diane Duchesse de Bligny
Vous lui fûtes fidéle ?
Gaston de Bligny
Oh non !... quand je dis non !... J'ai tort... et cependant....
Diane Duchesse de Bligny
Quelle confusion !
Diane fait un geste, Gaston poursuit avec un ton tout à fait grave.
Diane fait un geste de surprise.
Gaston de Bligny
Vous allez me comprendre. Il faut d'abord vous dire, Que si je ne suis pas, devant votre sourire, Devenu fou de vous, c'est qu'il est en mon coeur Un souvenir duquel nul attrait n'est vainqueur... C'est celui d'une femme ardemment adorée Qui, comme un doux rayon, dans ma vie est entrée, Et qu'ainsi j'aimerai follement jusqu'au jour, Où je mourrai du mal que me fait mon amour ! Je vous étonne, moi dont les gaités frivoles S'épanchaient à l'instant en joyeuses paroles ! Je ne suis pas de ceux, n'est-ce pas, qu'on dirait Marqués du sceau fatal d'un éternel regret. Je ris, j'aime le bruit, les chants, et l'on m'admire !... Si l'on savait combien de pleurs sont sous ce rire, Si l'on pouvait savoir, sous ces bruyants éclats Combien mon âme est triste et mon esprit est las... On verrait que ma joie est la lutte insensée Entreprise par moi pour dompter ma pensée !
Diane Duchesse de Bligny
Vous n'êtes pas aimé ?
Gaston de Bligny
J'ose à peine avouer La vérité. J'ai l'air de vouloir me jouer...
Diane Duchesse de Bligny
Dites...
Gaston de Bligny
Celle que j'aime... Elle m'est inconnue ! Pendant une heure, hélas trop courte, je l'ai vue... Et quand je dis j'ai vu... Je me vante et j'ai tort, Car elle était masquée !
Diane Duchesse de Bligny
Oh ! Ciel !
Gaston de Bligny
Mais sa voix d'or Qui m'est allée au coeur comme un chant de sirène, Sans cesse en moi résonne, adorable et sereine... Elle me suit, je crois la retrouver partout. Et tenez ! Vous allez me prendre pour un fou, Mais je vous écoutais me parler tout à l'heure Et vous aviez sa voix !... Ce n'était qu'un doux leurre, Et pourtant j'oubliais dans cette volupté Les amères douleurs de la réalité.
Diane Duchesse de Bligny
Mais si vous n'avez pu distinguer son visage, Elle a pu voir le vôtre au moins ?...
Gaston de Bligny
Pas davantage ! J'étais alors en Flandre avec mon régiment. J'apprends qu'on donne un bal à travestissement Chez monsieur de Beauval. De voir Armande avide, Sans la permission je pars à toute bride. Je risquais follement ma vie et mon honneur ; J'étais, quittant l'armée, un simple déserteur... Mais à vingt ans ! Je mets un masque pour paraître À ce bal sans que nul puisse me reconnaître, Et dans les fleurs, au bruit des danses, je la vois Pour la première, hélas, et la dernière fois !
Écoutant et allant à la fenêtre.
Diane Duchesse de Bligny
Plus de doute ! C'est lui ! Dieu ! S'il allait apprendre... Exalté comme il l'est !.. Enfin ! Je crois entendre Une voiture...
Gaston de Bligny
Vous me faites souvenir... Quand nous sommes entrés, nous avons vu venir Une berline vide... étroitement fermée... J'ai même pris en main sa lanterne allumée, Afin de m'éclairer dans ce logis obscur...
Diane Duchesse de Bligny
Ah mon Dieu !... Mais est-elle encore là ?
Gaston de Bligny
J'en suis sûr.
Diane Duchesse de Bligny
Mais pourquoi ne m'avoir pas dit ?...
Gaston de Bligny
En conscience J'ignorais le motif de votre impatience ! La voiture depuis deux heures vous attend...
Elle remet son chapeau.
Diane Duchesse de Bligny
Quel contre-temps fàcheux !
Gaston de Bligny
Vous partez ?
Diane Duchesse de Bligny
À l'instant !
Gaston de Bligny
C'est dangereux ! La route est pleine d'embuscades D'où l'on peut vous tirer de bonnes mousquetades. Vous risquez de tomber aux mains des ennemis. Restez !
Diane Duchesse de Bligny
Je dois partir, monsieur, je l'ai promis !
Gaston de Bligny
Soit ! Mais au moins souffrez que je vous reconduise.
À part.
Diane Duchesse de Bligny
Non certes ! De mes gens je crains quelque sottise.
Gaston de Bligny
Adieu ! Le souvenir de ces instants trop courts, Est, croyez-le, gravé dans mon coeur pour toujours.
Diane Duchesse de Bligny
Ah ! Le quitter ainsi, lorsque la mort, peut-être...
Gaston de Bligny
Restez !
Haut.
Elle sort vivement.
Diane Duchesse de Bligny
Mon lâche coeur ne sera pas le maître !... Adieu !
Scène 3
Gaston de Bligny
Il marche avec agitation.
Il s'assied.
Il voit la lettre que Diane a laissé tomber à ta première scène, il la ramasse.
Il lit l'adresse.
Étonné.
Il relit.
Avec éclat.
Avec stupeur.
Avec gaité.
Il éctate de rire.
Tenant machinalement la lettre entre ses doigts.
Avec un air dégagé.
Avec une grande agitation.
Agitant la lettre avec joie.
Il s'arrête subitement.
Il reste pensif, puis avec rage.
Il s'assied découragé, puis relevant la tête.
Avec extase.
Fusillade dans la lointain.
La fusillade redouble.
Il prend son sabre et sort en courant.
Gaston de Bligny
Me voilà seul ! C'est bizarre, vraiment, Mais je viens d'éprouver comme un déchirement En la voyant partir si vite ! Ah ! Tête folle ! Il semble qu'à plaisir vraiment, je me désole ! Mais ! J'ai beau raisonner !... Amant mystérieux D'une femme qui s'est dérobée à mes yeux, Je n'en puis rencontrer une et la trouver belle Sans me dire aussitôt : Ne serait-ce pas elle ? Allons ! N'y pensons plus ! Arrangeons-nous ici Pour dormir. Si l'Anglais le permet Qu'est ceci Une lettre ?... Sans doute, à ma charmante hôtesse... Qui vient de l'oublier... Madame la Duchesse De Bligny... Ça ! Je rêve éveillé ! Ma foi non ! Et si fou que je sois je sais lire mon nom ! Alors j'ai fait la cour à ma tante en personne Ah ! Maugrebleu, Marquis, cette aventure est bonne !... Comment ! C'est la duchesse... à qui... Bon ! Par ma foi, Quelle idée aura-t-elle été prendre de moi ? Si je lisais ?... Oh !... Bah ! Quel crime est-ce commettre, Que, de tante à neveu, parcourir cette lettre ? Lisons !... Que vois-je ? Et quel vertige me saisit ? Ce bal !... Ces fleurs !... Mon rêve est tout entier ici !... Celle que j'aime existe et je suis sur sa trace !... Dans mon esprit troublé le doute obscur s'efface, Je ne suis pas le plus infortuné des fous, Et je vais donc pouvoir tomber à ses genoux ! Ah ! Que je suis heureux ! Mais, c'est ma tante ! Ah ! Diable ? J'oubliais ce détail... Destin impitoyable ! Vas-tu donc me poursuivre avec acharnement ? Au fait mon oncle est mort, et moi je suis vivant ! Faut-il donc m'immoler sur sa tombe fermée ? Ah ! Non ! Elle était là, ma douce bien-aimée, Sereine, et rayonnant l'éclat de ses vingt ans... Ah ! Lorsque poursuivi par des rêves ardents, Devant mes yeux passait son image indécise, Jamais je ne la vis plus chaste et plus exquise ! J'oublie en un moment, par la joie enivré Les jours où j'attendais, les nuits où j'ai pleuré Allons ! Bon ! Je planais dans un ciel sans nuage... Revenons sur la terre... Eh Mais le feu fait rage... C'est sérieux !... Ah ça ! Marquis, soyons prudent ; It n'est plus question de mourir à présent !
Scène 4
Diane Duchesse de Bligny
Écoutant.
Elle se lève.
On entend marcher.
Portant le main à son coeur.
Diane Duchesse de Bligny
On se bat ! Il me semble en sinistres rafales Entendre à mon oreille encore siffler les balles... Que je viens d'avoir peur, mon Dieu !... Le feu s'éteint... Les détonations se perdent au lointain. L'attaque a, par nos gens, été très bien soutenue ! Et voilà près de lui que je suis revenue, M'échappant d'un danger soudain et menaçant, Pour tomber dans un autre, au moins aussi pressant !... Ah ! Qu'importe !... Je sens que la raison est vaine, Un charme irrésistible à ses côtés m'enchaîne... Et je jouis déjà du plaisir de pouvoir, Inconnue à ses yeux, lui parler et le voir ! Mais malgré tout, il faut, à tout prix, qu'il ignore Qui je suis !... Le voici ! Folle ! Je tremble encore !
Scène 5
Gaston de Bligny, Diane Duchesse de Bligny
Il la voit, à part.
Haut.
Gaston de Bligny
Fausse alerte. Elle ! Vous madame !
Diane Duchesse de Bligny
Il s'est troublé. Il est devenu pâle, et sa voix a tremblé !
Gaston de Bligny
Eh bien ! Vous le voyez, mon conseil était sage, Et vous n'avez pas pu découvrir un passage.
Un temps. - Gaston s'avance lentement et silencieusement.
Diane interdite.
Diane Duchesse de Bligny
Nous venions de partir, et nous allions grand train, Je l'avais ordonné, pour gagner du terrain... Quand un gros d'éctaireurs accourt et nous arrête... Leur chef nous dit : « Battez promptement en retraite, Car vous allez ainsi tout droit aux ennemis ! » À cet ordre aussitôt nous nous montrons soumis, Et nous nous décidons à prendre la traverse... Nous faisons deux cents pas... Soudain, comme une averse, Les balles en sifflant pleuvent de tous côtés. Nous tournons... Les chevaux par la peur emportés S'éiancent au galop, et plus morte que vive Ici, d'où je venais de m'éloigner, j'arrive.
Gaston de Bligny
Que voulez-vous, Monsieur ?
Diane fait un mouvement.
Gaston de Bligny
Ah ! M'approcher de vous, Commè pour prier Dieu, me mettre à vos genoux, Et jouir longuement, ivresse sans seconde, Du bonheur de vous voir et d'oublier le monde. Ne vous éloignez pas, madame, par pitié !...
Diane Duchesse de Bligny
Je vous ai témoigné de la franche amitié... Parce que, malgré moi, je me trouve recluse, En abuserez-vous ? Vous seriez sans excuse ! Et dans le camp anglais j'irais me rejeter Pour voir si, mieux qu'ici, l'on m'y sait respecter !
Gaston de Bligny
Non ! Restez ! Votre voix me charme et m'ensorcelle !... Croyez-moi, si l'amour dans mes yeux étincelle, Mon coeur, où vous régnez souveraine, est rempli D'un respect dévoué dont je n'ai point l'oubli. Hélas, si vous saviez quand vous êtes partie, Quelle douleur profonde en moi j'ai ressentie ! Avec vous, ce séjour me semblait enchanté... Votre départ a fait soudain l'obscurité. Et voyant tout glacé comme un foyer sous flamme, J'ai compris qu'avec vous vous emportiez mon âme...
Diane Duchesse de Bligny
Taisez-vous!
Il s'agenouille devant elle.
Gaston de Bligny
Attristé de mon rêve perdu Je reviens... Je vous vois ! Mon bonheur m'est rendu ! C'est bien vous ! Et fermant les yeux, je puis entendre Résonner votre voix, qui sait si bien me rendre Le riant souvenir du plaisir d'un moment, Dont mon coeur a gardé l'exquis enivrement. À cette illusion adorable je cède, Celle que j'aime est là, j'entends, je la possède... Et vers la vision alors je tends les bras, En m'écriant : C'est vous ! C'est bien vous, n'est-ce pas ? Le voile qui couvrait mon regard se déchire ! Oui, c'est bien vous, enfin Ah ! Laissez-moi vous dire, À vos pieds, tout l'amour en mon coeur enfermé... Laissez-moi me bercer de l'espoir d'être aimé !
Elle se détourne en rougissant.
Diane Duchesse de Bligny
Mon Dieu ! Sa douce voix me pénètre et m'enchante, Et j'entends dans mon coeur ma jeunesse qui chante, Comme un oiseau des cieux qui fête le printemps, L'ineffable et charmant éveil de mes vingt ans ! Eh ! Bien ! Oui ! C'était moi ! Je ne veux plus me taire, Car je souffrais autant que vous de ce mystère... Et, puisque cet aveu doit vous rendre au bonheur... Soyez heureux ! Je m'en remets à votre honneur !
Gaston de Bligny
Ah ! Ne rougissez pas ! Vous n'avez rien à craindre, Il suffirait d'un mot de vous pour me contraindre Moi, dont l'unique joie est de vous adorer À m'éloigner d'ici sans même murmurer. Saintement je vous aime, et fantaisie étrange, Moi qui longtemps ai cru que vous étiez un ange, Il me semble, en voyant votre exquise beauté, Que vous vous rapprochez de la divinité !
Diane Duchesse de Bligny
Ah [!] Que n'en ai-je, au moins, la suprême puissance. Je vous protégerais !... Mon coeur glacé, d'avance En pensant aux dangers que vous allez courir, Dans l'épouvante et dans l'effroi se sent mourir !...
Gaston de Bligny
Ah ! Gardez vos beaux yeux souriants et paisibles... Mon bon ange étendra ses ailes invisibles Sur mon front, si pour moi vous implorez les cieux.
Diane Duchesse de Bligny
Reprenez ce bouquet fané, si précieux ! 'De mon sincère amour pour vous qu'il soit le gage...
On entend le canon au loin.
Gaston de Bligny
Je le mets sur mon coeur et demain je m'engage À vous le rapporter intact et glorieux !
Diane Duchesse de Bligny
Mon Dieu !
Gaston de Bligny
C'est le canon qui tonne furieux... C'est l'appel du combat !
Diane Duchesse de Bligny
C'est le signal des larmes ! Dieu de bonté daignez favoriser nos armes... Et de mon bien-aimé détournez le trépas !
Il a'étance an dehors, en lui faisant avec la main 'jn signe d'adieu.
Gaston de Bligny
Quand on a tant d'amour au coeur, on ne meurt pas !