Prologue
Scène 1
[narrateur]
[narrateur]
Salut à vous, spectateurs honnêtes, qui avez tant d'estime pour la Bonne Foi ! Elle vous le rend bien. Si j'ai dit vrai, donnez-moi une preuve bien claire qui m'assure tout d'abord de votre bienveillance. Ceux qui boivent du vieux vin sont des sages, à mon avis, et aussi ceux qui se plaisent aux vieilles comédies. Puisque les ouvrages et le style des anciens vous charment, vous devez aimer aussi les anciennes pièces. Celles qui paraissent de nos jours valent encore moins que la nouvelle monnaie[2]. La voix publique nous a instruits de votre goût pour les comédies de Plaute ; aussi nous vous donnons une de ses vieilles pièces que déjà vous avez applaudie, vous qui êtes d'un âge respectable : quant aux jeunes gens, ils ne la connaissent pas, j'en suis certain. Nous ferons donc de notre mieux pour la leur faire connaître. Lorsqu'on la représenta pour la première fois, elle emporta le prix sur toutes les autres. En ce temps-là brillait la fleur de nos poètes ; ils sont allés où nous irons tous. Mais, tout morts qu'ils sont, ils ne sont pas inutiles aux vivants. Aussi je vous supplie instamment d'accorder à notre troupe toute votre attention. Éloignez de vos esprits les soucis et les dettes ; que nul de vous ne pense avec effroi à son créancier. C'est jour de fête, les banquiers ont congé comme les autres. Tout est calme, les alcyons planent autour du forum. Ils savent leur compte, ces banquiers : pendant les jeux, ils ne réclament rien de personne ; après les jeux, ils ne rendent rien. Si vos oreilles sont libres, écoutez-moi bien ; je vais vous dire le nom de notre comédie. En grec, elle s'appelle Cleroumenoi ; en latin, Sortientes[3]. Diphile est l'auteur de la pièce grecque ; Plaute, un nom d'aboyeur[4], l'a transportée en latin. Dans cette maison demeure un vieux mari ; il a un fils qui habite avec lui. Il a aussi un esclave qui est gisant dans une maladie... mais qu'est-ce donc que je dis ? Gisant dans son lit, car il ne faut pas mentir. Cet esclave, voici bientôt seize ans, aperçut au point du jour une petite fille que l'on abandonnait ; aussitôt il aborde la femme qui exposait cette enfant, et la prie de la lui donner ; elle y consent, il ramasse la pauvre créature et l'apporte droit à la maison ; il prie sa maîtresse d'en prendre soin et de l'élever. C'est ce qu'a fait la maîtresse ; elle l'a élevée, pour ainsi dire, avec autant de zèle que si c'eût été sa propre fille. La jeune personne est arrivée à cet âge où l'on commence à plaire aux hommes ; notre barbon et son fils, chacun de son côté, l'aiment à en perdre la tête. Le père et le fils en sont à dresser leurs batteries l'un contre l'autre, sans savoir qu'ils sont rivaux. Le père a poussé son fermier à la demander en mariage ; si on la lui donne, il espère passer hors du logis, à l'insu de sa femme, de joyeuses nuits. Le fils, lui, fait mettre sur les rangs son écuyer ; il sait bien que, si la demande réussit, il tiendra dans son bercail celle qu'il aime. La femme du vieillard s'est aperçue que son mari est amoureux ; aussi favorise-t-elle les projets du fils. Mais le bonhomme, à son tour, a reconnu que son fils était épris de la même femme et lui faisait obstacle ; il l'a donc envoyé en pays étranger. Toutefois, en son absence, sa mère travaille dans son intérêt. Ne vous attendez pas à le voir revenir en ville aujourd'hui : Plaute ne l'a pas voulu ; il a rompu un pont qui se trouvait sur sa route. Mais il me semble entendre quelques-uns d'entre vous chuchoter : « Qu'est-ce que cela signifie ? Un mariage entre esclaves ! Comment ! Les esclaves se marieront, demanderont une femme en mariage ! Voilà du nouveau ; nulle part cela ne se passe ainsi. » Eh bien ! Moi, je vous affirme que cela se fait en Grèce, à Carthage, et même à nos portes, en Apulie. Bien mieux, les noces entre esclaves s'y célèbrent avec plus de pompe que les mariages entre gens de condition libre. Si vous en doutez, gageons ; que l'un de vous mette une amphore de vin miellé, pourvu que notre juge soit un Carthaginois, un Grec, ou, à cause de moi, un Apulien. Quoi ! Vous ne dites rien ! Allons, je le vois, personne n'a soif. Je reviens donc à cette enfant trouvée, que les deux esclaves se disputent avec tant d'ardeur. On la reconnaîtra pour une honnête fille, de condition libre, citoyenne d'Athènes, et elle ne fera rien de malséant, du moins dans cette comédie. Mais après, quand la pièce sera finie, si l'on veut lui donner de l'argent, j'ai bien peur qu'elle n'épouse sur-le-champ sans attendre les auspices. J'ai fini ; portez-vous bien, réussissez et triomphez par votre vraie valeur, comme vous avez fait jusqu'à ce jour.
Acte I
Scène 1
Olympion, Chalinus
Olympion
Eh ! Ne pourrai-je donc jamais m'entretenir de mes affaires, les ruminer, tout seul, à ma fantaisie, sans t'avoir sur mes talons ? Pourquoi me suis-tu, mauvais garnement ?
Chalinus
Parce que je suis décidé à te suivre, comme ton ombre, partout où tu iras. Et, par ma foi, si tu veux aller à la potence, eh bien je te suivrai encore. Ainsi juge si, avec tes finesses, tu peux m'enlever Casina, comme c'est ton dessein.
Olympion
Qu'ai-je à démêler avec toi ?
Chalinus
Que dis-tu, impertinent ? Et pourquoi s'en vient-il rôder à la ville, ce vaurien de fermier ?
Olympion
C'est mon bon plaisir.
Chalinus
Ne serais-tu pas mieux aux champs, dans ton domaine ? Ne ferais-tu pas mieux de surveiller les travaux qui te sont confiés, et de laisser en paix les gens de la ville ? Que viens-tu ici m'enlever ma femme ? Retourne à la campagne, maraud, va reprendre ton gouvernement.
Olympion
Chalinus, je n'ai pas oublié mon devoir. J'ai mis à ma place quelqu'un qui fait bonne garde en mon absence. Je suis venu à la ville, c'est vrai ; mais quand j'aurai obtenu la main de celle qui te tourne la tête, de cette Casina si gentille et si mignonne, ta compagne d'esclavage, quand je l'aurai ramenée aux champs pour y être ma femme, sois tranquille, je ne bougerai plus de mon poste.
Chalinus
Toi, son mari ! Par Hercule, je me pendrais plutôt que de la voir dans tes mains.
Olympion
Elle est à moi ; ainsi tu peux préparer la corde.
Chalinus
À toi ! À un gueux qui sort de son fumier !
Olympion
Tu le verras. Et gare à toi ! Car puissé-je crever, si je ne te tourmente pas de mille manières le jour de mes noces.
Chalinus
Eh ! Que me feras-tu donc ?
Olympion
Ce que je te ferai ? D'abord tu porteras la torche devant la nouvelle mariée, pour te faire voir que tu ne seras jamais qu'un drôle, un cancre bon à rien. Puis, quand tu viendras à la ferme, on te donnera une amphore, un broc, un chaudron, un bassin, huit tonneaux ; et si tout cela n'est pas toujours rempli jusqu'aux bords, je te chargerai d'étrivières. Je te courberai si bien en te faisant porter de l'eau, que tu pourras servir de croupière à mes chevaux. Après cela, si tu ne ronges le blé comme les souris, la terre comme les vers, tu pourras demander à manger ; mais, sur ma foi ! On n'aura jamais vu jeûne plus affamé que celui que je te ferai faire à la ferme. Enfin, quand tu auras le corps rompu et le ventre vide, j'aurai soin de te faire coucher d'une manière digne de toi.
Chalinus
Que veux-tu dire ?
Olympion
Je t'enfermerai comme il faut dans quelque trou, d'où tu pourras m'entendre l'embrasser, et elle me dire : « Ma chère âme, mon Olympien, ma vie, mon mignon, ma joie, laisse-moi baiser tes petits yeux ; de grâce, laisse-toi caresser, mes chères délices, mon beau jour de fête, mon gentil tourtereau, ma colombe, mon petit lapin ! » Et tandis qu'on me prodiguera ces douceurs, toi, pendard, tu te démèneras comme un vieux rat dans le trou de la muraille. Mais de crainte qu'il ne te prenne fantaisie de me répondre, je rentre ; ton bavardage m'assomme.
Chalinus
Je te suis. Par Pollux, tu ne feras rien dont je ne sois témoin.
Acte II
Scène 1
Cléostrate, Pardalisque
Cléostrate
Scellez les buffets[5], et rapportez-moi mon anneau : je vais à deux pas, chez ma voisine. Si mon mari a besoin de moi, qu'on vienne m'appeler.
Pardalisque
Il avait dit de préparer son dîner.
Cléostrate
Chut ! Tais-toi et va-t'en. Point d'apprêts, point do cuisine aujourd'hui pour un vieux fou qui nous contrarie, son fils et moi, et ne songe qu'à ses lubies amoureuses. Le vilain homme ! Je le punirai par la faim, par la soif, par les injures et les mauvais procédés ; oui, je l'accablerai de sanglants reproches ; je le réduirai à vivre comme il le mérite, cet amoureux décrépit, qui pue le vice et respire la débauche ! Je cours de ce pas chez mes voisines, me plaindre de ma disgrâce. Mais la porte crie ; eh ! C'est bien elle, la voilà justement qui sort : j'ai mal pris mon temps.
Scène 2
Myrrhine, Cléostrate
Myrrhine
Suivez-moi ici près, vous autres. Eh bien ! M'a-t-on entendue ? Si mon mari ou quelque autre personne me demande (montrant la maison de Cléostrate), je serai là. Quand je suis seule à la maison, le sommeil me fait tomber l'ouvrage des mains. N'ai-je pas dit de m'apporter ma quenouille ?
Cléostrate
Bonjour, Myrrhine.
Myrrhine
Bonjour, Cléostrate. Eh ! Que vous avez l'air triste !
Cléostrate
Comme toutes celles qui sont malheureuses en ménage. Le chagrin ne manque jamais, ni chez soi, ni dehors. J'allais précisément vous voir.
Myrrhine
J'allais aussi vous rendre visite. Mais qu'est-ce donc qui vous afflige ? Vous savez que je partage toutes vos peines.
Cléostrate
Je vous crois, car je n'ai pas de voisine qui me soit plus chère que vous (vous le méritez bien), ni en qui j'aie plus de confiance.
Myrrhine
Vous êtes trop aimable, mais je voudrais bien savoir de quoi il s'agit.
Cléostrate
Mon mari m'outrage de la manière la plus indigne.
Myrrhine
Oh, oh ! Qu'est-ce donc ? Répétez, je vous prie, je n'ai pas bien compris vos plaintes.
Cléostrate
Mon mari m'outrage de la manière la plus indigne, et je ne puis même pas faire valoir mon droit.
Myrrhine
C'est bien étonnant, si vous dites vrai ; car ce sont les maris qui ne peuvent venir à bout de faire valoir leur droit auprès des femmes.
Cléostrate
Eh ! Il veut, malgré que j'en aie, donner à son fermier une jeune servante qui est à moi, que j'ai élevée à mes frais. C'est que lui-même en est amoureux.
Myrrhine
Taisez-vous, de grâce.
Cléostrate
Ici, je puis parler, nous sommes entre nous.
Myrrhine
C'est vrai. Et d'où vous est venue cette servante ? Car une honnête femme ne doit rien avoir à elle que son mari ne le sache ; et si elle a quelque chose, c'est qu'elle le lui a dérobé ou qu'elle l'a gagné avec un galant. Tout ce que vous avez appartient à votre mari ; c'est mon opinion.
Cléostrate
Comme vous prenez parti contre une amie !
Myrrhine
Taisez-vous, sotte, et écoutez-moi : ne lui tenez pas tête ; laissez-le aimer et faire tout ce qu'il voudra, puisque vous ne manquez de rien dans votre ménage.
Cléostrate
Êtes-vous folle ? Vous parlez contre votre propre intérêt.
Myrrhine
Eh ! Pauvre tête, évitez toujours d'entendre cette parole de votre mari.
Cléostrate
Quelle parole ?
Myrrhine
« Sors d'ici, femme. »
Cléostrate
Chut ! Taisez-vous.
Myrrhine
Qu'y a-t-il ?
Cléostrate
Chut donc !
Myrrhine
Qui voyez-vous ?
Cléostrate
Mon mari ; le voici qui vient. Rentrez, vite, je vous en prie.
Myrrhine
Soit, je m'en vais.
Cléostrate
Dès que nous aurons le temps, je reviendrai causer avec vous ; mais, adieu.
Myrrhine
Adieu.
Scène 3
Stalinon, Cléostrate
Apercevant Cléostrate.
Stalinon
Oui, l'amour est au-dessus de tout, il n'est pas de délices qu'il ne surpasse ; on ne saurait rien imaginer de plus piquant, de plus savoureux. Ces badauds de cuisiniers, qui emploient tant d'assaisonnements, ne font aucun usage du meilleur de tous. Ce que l'amour assaisonnera sera du goût de tout le monde, j'en réponds. Point de sel, point de saveur là où il n'entre pas un grain d'amour. Il donne au fiel amer les douceurs du miel ; le caractère morose, il le change en gaieté et bonne humeur. C'est d'après mon expérience que j'en parle, et non sur les récits d'autrui. Depuis que j'aime Casina, je suis plus élégant que l'élégance même. Je tourmente tous les parfumeurs ; si je trouve une essence délicieuse, je m'en arrose pour lui plaire ; et je lui plais, ou je me trompe fort. Mais ma femme vit pour mon supplice. La voilà ; elle est toute triste ! Allons, il faut encore amadouer la méchante bête. Ma femme, mon cher amour, qu'as-tu donc ?
Cléostrate
Arrière ! À bas les mains !
Stalinon
Eh ! Là, ma Junon, sied-il bien d'être si revêche à son Jupiter ? Tu t'éloignes ?
Cléostrate
Laissez-moi.
Stalinon
Reste là.
Cléostrate
Je ne resterai point.
Stalinon
Eh bien, je te suivrai donc.
Cléostrate
Dites-moi, êtes-vous dans votre bon sens ?
Stalinon
Oui, puisque je t'aime.
Cléostrate
Je ne veux point qu'on m'aime.
Stalinon
Tu ne saurais m'en empêcher.
Cléostrate
Vous me faites mourir.
Stalinon
Puisses-tu dire vrai !
Cléostrate
Oh ! Là-dessus, je vous crois.
Stalinon
Regarde-moi, charme de mes jours.
Cléostrate
Oui, comme vous êtes le charme des miens. Et dites-moi, d'où vient cette senteur de parfums ?
Stalinon
Je suis perdu, me voilà pris ! Vite, que je m'essuie la tête avec mon manteau. La peste soit de toi, maudit parfumeur qui m'as fait ce présent !
Cléostrate
Eh bien, vaurien, vieille punaise à tête blanche... je ne sais qui me retient de te dire tes vérités... À ton âge, vilain efféminé, courir ainsi les rues tout gras d'essences !
Stalinon
Eh non ; c'est que j'ai accompagné un de mes amis qui achetait des parfums.
Cléostrate
Belle invention, et à point nommé ! N'as-tu pas du honte ?
Stalinon
Comme tu voudras.
Cléostrate
Dans quel repaire t'es-tu allé vautrer ?
Stalinon
Moi, dans un repaire ?
Cléostrate
Je suis mieux instruite que tu ne crois.
Stalinon
Qu'est-ce à dire ? Que sais-tu ?
Cléostrate
Que tu es le plus corrompu de tous les vieillards. D'où viens-tu, mauvais sujet ? Où étais-tu ? Dans quel bouge ? Où t'es-tu enivré ? Eh ! Tenez, ma foi, voyez comme son manteau est chiffonné !
Stalinon
Que les dieux me maudissent, et toi aussi, s'il m'est entré aujourd'hui une goutte de vin dans la bouche.
Cléostrate
Au reste, à ton aise, bois, mange, dissipe ton bien.
Stalinon
Tout beau, ma femme, en voilà assez ; arrête-toi, tu m'abasourdis. Garde quelque chose pour me faire querelle demain. Mais dis-moi, as-tu enfin surmonté ta répugnance à faire ce qui plaît, à ton mari, plutôt que de le contredire sans cesse ?
Cléostrate
De quoi s'agit-il ?
Stalinon
Tu le demandes ? De ta servante Casina, qu'il faut donner à notre fermier ; c'est un honnête esclave ; chez lui elle ne manquera ni de bois, ni d'eau chaude, ni de nourriture, ni de vêtements ; elle pourra élever ses enfants, si elle en a. Cela ne vaut-il pas mieux que de la marier à ce méchant écuyer, un drôle, un vaurien, qui n'a pas même une pièce de plomb dans sa bourse ?
Cléostrate
Il est bien singulier qu'à ton âge tu oubliés ton devoir.
Stalinon
Comment cela ?
Cléostrate
Si tu tenais compte de ce qui est juste et convenable, tu me laisserais le soin de mes servantes ; c'est moi que cela regarde.
Stalinon
Eh ! Ne veux-tu pas la donner à ce porte-bouclier, dont j'enrage ?
Cléostrate
Il faut bien faire plaisir à notre fils unique.
Stalinon
Unique ! Il n'est pas plus unique pour moi que je ne le suis pour lui : c'est à lui de céder à ma volonté plutôt que moi à la sienne.
Cléostrate
Ça, mon homme, tu cherches quelque mauvaise affaire ?
Haut.
Stalinon
Elle se méfie, je le vois. Moi ?
Cléostrate
Toi-même. À quel propos tout ce caquetage ? Et d'où vient cet intérêt si chaleureux ?
Stalinon
J'aime mieux lui voir épouser un honnête homme qu'un coquin.
Cléostrate
Mais si j'obtiens du fermier que, par considération pour moi, il la cède à l'autre ?
Stalinon
Et si j'obtiens de l'écuyer qu'il l'abandonne à son rival ? Je crois que j'en viendrai à bout.
Cléostrate
Soit. Veux-tu que j'appelle ici Chalinus de ta part ? Tu t'arrangeras avec lui, tandis que je parlerai au fermier.
Stalinon
J'y consens.
Elle sort.
Cléostrate
Il vient à l'instant, et nous verrons lequel de nous deux a le plus d'influence.
Stalinon
Qu'Hercule et tous les dieux la confondent ! Je puis le dire maintenant. Mon pauvre coeur est torturé par l'amour ; et l'on dirait qu'elle s'applique à me contrarier. Elle a quelque soupçon de mes projets, et voilà pourquoi elle prend avec tant de zèle le parti de l'écuyer.
Scène 4
Stalinon, Chalinus
Stalinon
Que tous les dieux et les déesses le bénissent !
Chalinus
Votre femme dit que vous me demandez.
Stalinon
Oui, je t'ai fait appeler.
Chalinus
Que me voulez-vous ?
Stalinon
D'abord, qu'on déride ce front pour causer avec moi.
Chalinus
Il faudrait être fou pour montrer de la mauvaise humeur à plus puissant que soi.
Stalinon
Bon ! Je t'ai toujours regardé comme un honnête homme.
Haut.
Chalinus
Je comprends. Si c'est là votre opinion, que ne m'affranchissez-vous ?
Stalinon
C'est précisément ce que je veux faire. Mais j'ai beau le désirer, cela ne fait rien, si tu ne t'y prêtes.
Chalinus
Dites-moi seulement ce que vous souhaitez.
Stalinon
Écoute, je vais m'expliquer. J'ai promis à notre fermier la main de Casina.
Chalinus
Mais votre femme et votre fils me l'ont promise, à moi.
Stalinon
Je le sais. Mais aimes-tu mieux rester garçon et devenir libre, ou te marier et vivre esclave, toi et tes enfants ? Tu as le choix ; prends le parti qui te convient le mieux.
Chalinus
Libre, je vivrais âmes frais, tandis que maintenant je vis aux vôtres. Quant à Casina, j'y suis bien résolu, je ne la céderai à homme qui vive.
Stalinon
Rentre donc, et fais venir ma femme ici, sur-le-champ. Apporte l'urne avec de l'eau et des sorts.
Chalinus
Cela me va.
Stalinon
Par Pollux, je saurai bien parer le coup. Puisque je ne peux rien obtenir, eh bien du moins je tirerai au sort et je vous battrai, toi et tes protecteurs.
Chalinus
Bon, bon ! J'aurai la chance.
Stalinon
Oui, la chance de périr sous les verges.
Chalinus
Elle sera ma femme ; prenez-vous-y comme vous l'entendrez.
Stalinon
Retire-toi de ma présence.
Il sort.
Chalinus
Vous me voyez de mauvais oeil, mais ce n'est pas cela qui m'empêchera de vivre.
Stalinon
Suis-je assez malheureux ? Tout ne tourne-t-il pas contre moi ? Je tremble que ma femme n'ait obtenu d'Olympion qu'il renoncerait à Casina. S'il en est ainsi, je suis un homme perdu. Si elle n'a rien gagné, eh bien ! Le sort me laisse un peu d'espoir, et si la chance me trompe, je me précipiterai sur mon épée comme sur un bon oreiller... Mais voici Olympien, c'est à merveille.
Scène 5
Olympion, Stalinon
Olympion
Sur mon âme, maîtresse, faites-moi plutôt jeter dans un four ardent, et là, rôtissez-moi comme un biscuit ; car vous n'obtiendrez pas de moi ce que vous demandez.
Stalinon
Je suis sauvé, je puis tout espérer, d'après ce que j'entends.
Olympion
À quoi bon vouloir me faire peur en me parlant de ma liberté ? Quand vous ne le voudriez, ni vous ni votre fils, je puis, en dépit de vous deux, malgré vous, devenir libre pour quelques deniers.
Stalinon
Qu'y a-t-il donc ? Avec qui te querelles-tu, Olympion ?
Olympion
Avec celle qui vous cherche toujours dispute.
Stalinon
Ma femme ?
Olympion
Elle, votre femme ! Bon, vous êtes comme le chasseur, vous vivez jour et nuit avec une chienne.
Stalinon
Que veut-elle ? De quoi est-il question entre vous ?
Olympion
Elle me prie, elle me conjure de ne pas épouser Casina.
Stalinon
Et que lui réponds-tu ?
Olympion
J'ai juré que je ne céderais pas même à Jupiter, s'il m'en faisait la demande.
Stalinon
Que les dieux te conservent !
Olympion
Le sang lui bout, elle est toute gonflée de colère.
Stalinon
Par Pollux, je voudrais de bon coeur qu'elle en crevât.
Olympion
C'est chose faite, si vous êtes un brave homme. Mais, sur ma foi, vos amours me font bien du mal : j'ai sur les bras votre femme, votre fils, et tous les gens de la maison.
Stalinon
Eh ! Que t'importe ? Pourvu que ton Jupiter te soit favorable, ne t'inquiète pas des dieux subalternes.
Olympion
C'est bel et bon, mais vous n'ignorez pas que la mort a bientôt fait de trousser les Jupiters d'ici-bas. Et après tout, si vous mourez, tout Jupiter que vous êtes, et si votre sceptre passe à ces petits dieux, qui protégera mon dos, et ma tête, et mes jambes ?
Stalinon
Ah ! Tu seras plus heureux que tu ne penses, si nous obtenons que je puisse coucher avec Casina.
Olympion
Je doute fort que cela se puisse, tant votre femme s'acharne à m'empêcher de l'épouser.
Stalinon
Eh bien, voici ce que je ferai : je jetterai des sorts dans l'urne et je tirerai pour Chalinus et pour toi. Au point où en sont les choses, il faut mettre l'épée hors du fourreau.
Olympion
Et si le sort prononce contre vous ?
Stalinon
Point de fâcheux augure. J'ai placé ma confiance dans les dieux, espérons en eux.
Olympion
Voilà une parole dont je ne donnerais pas un fétu. Tous les hommes placent leur confiance dans les dieux, mais j'ai vu plus d'une fois cette confiance trompée.
Stalinon
Tais-toi un peu.
Olympion
Qu'est-ce ?
Stalinon
Voici Chalinus avec l'urne et les sorts. Nous allons livrer bataille rangée.
Scène 6
Cléostrate, Chalinus, Stalinon, Olympion
Cléostrate
Apprends-moi, Chalinus, ce que me veut mon mari.
Chalinus
Par Pollux ! Il voudrait vous voir sur un bûcher ardent, hors de la porte Métia[6].
Cléostrate
Je le crois sans peine.
Chalinus
Moi, je ne le crois pas, j'en suis sûr.
À Olympion.
À Cléostrate et à Chalinus.
Stalinon
J'ai à mon service plus d'habiles gêna que je ne croyais ; voilà un devin dans ma maison. Allons, levons l'étendard, et marchons à l'ennemi. Suis-moi. Comment cela va-t-il ?
Chalinus
Voici tout ce que vous avez demandé, votre femme, les sorts, l'urne et moi.
Stalinon
Toi, c'est de trop.
Chalinus
À ce qu'il vous semble ; mais je suis ici pour vous servir d'aiguillon. Eh ! Eh ! Votre petit coeur est déjà tout palpitant de crainte.
Stalinon
Pendard !
À Stalinon, en montrant Olympion.
Cléostrate
Tais-toi, Chalinus. Et vous, maintenez ce drôle en bonne posture.
Olympion
Plutôt celui-là, il sait comme on s'y prend.
Stalinon
Mets l'urne ici, et donne-moi les sorts. Attention ! J'ai toujours pensé, ma chère femme, que j'obtiendrais de toi la main de Casina, et je le crois encore.
Cléostrate
Vous, la main de Casina ?
Montrant Olympion.
Stalinon
Moi ! Ah ! Ce n'est pas ce que je voulais dire... Je voulais dire moi, et j'ai dit lui... Et j'en ai un si vif désir... Par Hercule, je parle tout de travers.
Cléostrate
Exactement comme vous agissez.
Stalinon
Lui, te dis-je... Non, par Hercule ! Moi... Ah ! Enfin me revoilà en bon chemin.
Cléostrate
Vous vous perdez assez souvent.
Montrant Olympion.
Stalinon
C'est ce qui arrive quand on désire passionnément une chose. Mais... Ce brave garçon et moi, chacun de notre côté, nous te prions, puisque tu es la maitresse...
Cléostrate
De quoi s'agit-il ?
Stalinon
Je vais te le dire, chère mignonne : c'est d'accorder Casina à notre fermier que voilà.
Cléostrate
Je n'en ferai rien, c'est bien loin de ma pensée.
Stalinon
Alors je vais tirer au sort entre eux.
Cléostrate
Je ne m'y oppose pas.
À Olympion.
Stalinon
C'est, à mon avis, le parti le plus juste et le meilleur. S'il en résulte ce que nous désirons, tant mieux ! Sinon nous saurons nous résigner. Tiens, voilà ton sort. Vois ce qu'il y a d'écrit.
Olympion
Un.
Chalinus
C'est une injustice, vous l'avez servi avant moi.
Stalinon
Tiens, voilà pour toi.
Chalinus
Donnez... Mais un instant ! Il me vient une idée. Voyez s'il n'y a pas un autre sort au fond de l'eau[7].
Stalinon
Coquin, me prends-tu pour un drôle de ta sorte ?Il n'y en a pas ; tiens-toi en paix.
À Olympion.
Chalinus
Que la fortune me soit propice... Et que la peste t'étouffe.
Olympion
C'est ce qui t'arrivera à toi-même ; je connais ta piété. Mais un moment : ton sort est-il sur un morceau de peuplier où de sapin ?
Cléostrate
Qu'est-ce que cela peut te faire ?
Olympion
Eh ! Je crains qu'il ne surnage.
Stalinon
Bon ! Regarde... Allons, jetez les sorts, vite... C'est bien. Femme, remue-les.
Olympion
Je ne m'en rapporte pas à votre femme.
Stalinon
Sois tranquille.
Olympion
Elle ensorcellera les sorts, si elle y touche.
Cléostrate
Tais-toi.
Olympion
Je me tais. Fassent les dieux...
Chalinus
Que tu portes en ce jour le carcan et la chaîne.
Olympion
Que le sort me soit favorable.
Chalinus
Qu'on te pende par les pieds.
Olympion
Qu'on te mouche à te faire sortir les yeux par le nez. Que crains-tu ? Ta corde doit être déjà prête. Tu as perdu.
Stalinon
Attention, je vous prie.
Olympion
Je me tais.
Stalinon
Maintenant, Cléostrate, pour que tu ne puisses pas dire ni même supposer que j'ai triché, je m'en remets à toi : tire toi-même.
Olympion
Vous me perdez.
Chalinus
Il y gagne.
Cléostrate
Merci.
Chalinus
Je prie les dieux que ton sort se soit enfui de l'urne.
Olympion
Oui-da ! Parce que tu es fugitif, tu souhaites que tout le monde te ressemble. Et plaise au ciel que ton sort, à toi, ait fondu dans l'eau, comme on dit qu'il arriva aux descendants d'Hercule[8].
Chalinus
Et toi, pour te faire fondre, on te chauffera les épaules à coups de verges.
Stalinon
Allons, paix, Olympion.
Montrant Chalinus.
Olympion
Oui... Si cet homme de lettres[9] me laisse en repos.
Stalinon
Que la fortune me soit propice !
Olympion
Oui, et à moi aussi.
Chalinus
Pas à toi.
Olympion
Si fait, par Hercule !
Chalinus
À moi, te dis-je.
Montrant Olympion.
À Olympion.
Stalinon
C'est... Celui-ci qui l'emportera, et toi tu vivras en misérable... Casse-lui la mâchoire. Eh bien, m'entends-tu ?
Cléostrate
Ne lève pas la main sur lui.
Olympion
Lui donnerai-je un soufflet ou un coup de poing ?
Stalinon
Comme tu voudras.
Olympion
Attrape.
Cléostrate
De quel droit le frappes-tu ?
Olympion
Mon Jupiter l'a ordonné.
Cléostrate
Casse-lui la mâchoire à son tour.
Olympion
Ah ! Quel coup de poing ! Je succombe, Jupiter !
Stalinon
De quel droit le frappes-tu ?
Chalinus
Ma Junon l'a ordonné.
Stalinon
Il faut filer doux, puisque de mon vivant c'est ma femme qui commande ici.
Montrant Chalinus.
Elle montre Olympion.
Cléostrate
Celui-ci... a aussi bien le droit de parler que cet autre.
Olympion
Pourquoi est-il de si fâcheux augure ?
Stalinon
Prends-y garde, Chalinus, il t'en cuira.
Chalinus
Il est bien temps, quand j'ai reçu une pareille gourmade.
À Cléoslrate.
Stalinon
Allons, femme, tire au sort, et vous autres, faites attention. Donne.
Olympion
Je ne sais où j'en suis. J'étouffe ; mon coeur se gonfle d'anxiété et bat à me rompre la poitrine.
Cléostrate
Je tiens un sort.
Stalinon
Retire-le.
Chalinus
Suis-je mort ?
Olympion
Faites voir... C'est le mien.
Chalinus
C'est la peste.
Cléostrate
Tu es battu, Chalinus.
Stalinon
Eh bien, Olympien, nous avons bien fait de vivre.
Olympion
Oui, grâce à mes vertus et à celles de mes ancêtres.
Stalinon
Rentre, ma femme, et prépare la noce.
Cléostrate
Vos ordres seront suivis.
Stalinon
Sais-tu qu'il y a loin d'ici jusqu'à la ferme où il doit conduire sa femme ?
Cléostrate
Je le sais.
Stalinon
Rentre, et, bien que cela te fasse mal au coeur, ne néglige rien.
Elle sort.
Cléostrate
C'est entendu.
Stalinon
Entrons aussi, et faisons en sorte qu'on se dépêche.
Olympion
Je ne vous retarderai pas.
Ils sortent.
Stalinon
Je ne veux rien dire de plus devant celui-ci.
Scène 7
Chalinus
Chalinus
Mettons que je me pende maintenant, je perdrai ma peine, et avec ma peine l'argent de ma corde, et je réjouirai le coeur de mes ennemis. À quoi bon, puisque je suis déjà mort ? Le sort m'a vaincu. Casina épouse le fermier. Eh ! Ce qui me chagrine le plus, ce n'est pas la victoire de ce rustre, c'est toute la peine que s'est donnée le vieillard pour me faire refuser Casina et la marier à cet imbécile. Comme il se démenait ! Comme il s'agitait d'angoisse ! Comme il a sauté de joie en voyant gagner son fermier ! Oh ! Retirons-nous par ici ; j'entends s'ouvrir cette brave porte, qui charitablement m'avertit : on sort de chez nous. Je veux les épier de cette cachette.
Scène 8
Olympion, Stalinon, Chalinus
Olympion
Qu'il vienne seulement à la campagne, et je vous le renvoie à la ville le cou dans une fourche, comme un vrai charbonnier.
Stalinon
Ce sera bien fait.
Olympion
Oh ! J'y mettrai tous mes soins.
Stalinon
Je voulais, si Chalinus était à la maison, l'envoyer au marché avec toi, et ajouter ce désagrément au chagrin de notre ennemi.
Montrant Olympion.
Chalinus
Je vais faire comme les écrevisses, et me rapprocher à reculons de la muraille. Il faut qu'à la dérobée j'entende leur conversation ; car l'un est mon bourreau, l'autre me fait crever de jalousie. Voyez ce drôle. Ce pendard, le voilà tout vêtu de blanc. Ah ! Je diffère ma mort ; je veux l'envoyer avant moi sur les bords de l'Achéron.
Olympion
Me suis-je montré assez complaisant pour vous ! Je vous ai procuré ce que vous désiriez le plus au monde. Ce que vous aimez sera avec vous aujourd'hui, et votre femme n'en saura rien.
Stalinon
Tais-toi. Par les dieux, j'ai peine à me retenir de t'embrasser, ma chère âme.
Chalinus
Comment ! L'embrasser ! Qu'est-ce à dire ? Et où donc est-elle, sa chère âme ?
Olympion
M'aimez-vous, à présent ?
Stalinon
Ah ! Plus que moi-même ! Veux-tu que je t'embrasse ?
Chalinus
Quoi ! Qu'il l'embrasse ?
Olympion
J'y consens.
Stalinon
Ah ! Te tenir ainsi me semble plus doux que miel.
Chalinus
Eh ! Par Hercule, si je ne me trompe, il veut crever la vessie à son fermier.
Olympion
De grâce, bel amoureux, éloignez-vous, ne me grimpez pas sur le dos.
Chalinus
Ma foi, j'en ai peur, ils pourront bien croiser les jambes aujourd'hui. Peste ! Le vieillard aime les mentons barbus. C'est donc cela, oui, c'est cela qu'il l'a pris pour fermier ; et l'autre jour, quand je l'ai rencontré sous la porte, il voulait me faire intendant, au même prix.
Olympion
Ai-je été bon enfant aujourd'hui ? Vous ai-je fait assez plaisir ?
Stalinon
Aussi, tant que je vivrai, je te préférerai à moi même. Mais comme je vais embrasser ma chère Casina ! Comme je vais me donner du bon temps, sans que ma femme s'en doute !
Chalinus
Oh, oh ! Me voilà remis sur le bon chemin. Notre homme lui-même est fou de Casina ; je les tiens.
Stalinon
Qu'il me tarde de l'embrasser, de la bouchonner !
Olympion
Attendez d'abord qu'on l'épouse ; qu'est-ce qui vous presse tant ?
Stalinon
L'amour.
Olympion
Je ne pense pas que cela puisse se faire aujourd'hui.
Stalinon
Si fait, si tu penses qu'on puisse t'affranchir demain.
Chalinus
C'est le moment d'ouvrir encore plus les oreilles. Je vais joliment prendre mes deux sangliers d'un coup de filet.
Stalinon
J'ai une chambre toute prête, là, chez ce voisin qui est mon ami ; je lui ai confié mes amours, et il m'a promis un endroit sûr.
Olympion
Mais sa femme ? Où sera-t-elle ?
Stalinon
Oh ! J'ai imaginé un moyen superbe. Ma femme l'invitera chez nous à la noce, pour lui tenir compagnie, l'aider, et rester à coucher. J'en ai donné l'ordre, et Cléostrate a promis d'obéir. Elle couchera donc ici, et je m'arrangerai pour que le mari ne soit pas au logis. Toi, tu emmèneras ta mariée à la campagne ; mais la campagne sera ici pour quelques heures, tandis que je ferai la noce avec Casina. Et demain, avant le jour, tu partiras avec elle. Est-ce bien combiné ?
Olympion
À merveille.
Chalinus
Mettez seulement la main à l'oeuvre. Par Hercule, vos finesses vous coûteront cher.
Stalinon
Sais-tu maintenant ?
Olympion
Dites.
Stalinon
Prends cette bourse. Va-t'en au marché, et fais diligence ; mais choisis des choses fines, de petits mets aussi délicats qu'elle-même.
Olympion
C'est convenu.
Stalinon
Achète-nous de petites seiches, des huîtres, des calmars, des orgelets.
Chalinus
Plutôt des fromentelets, imbécile !
Stalinon
Des soles.
Chalinus
Pourquoi pas des souliers pour t'en caresser le museau, infâme vieillard ?
Olympion
Voulez-vous des langoustes ?
Stalinon
À quoi bon ? N'ai-je pas ma femme au logis ? C'est assez de langue comme cela ; elle ne se tait jamais.
Olympion
Je verrai sur le marché même quels poissons il faut prendre.
Stalinon
Tu as raison ; va-t'en donc. Ne ménage pas l'argent ; achète grandement ce qu'il faut. Quant à moi, je vais trouver mon voisin, pour qu'il s'occupe de ce dont nous sommes convenus.
Olympion
Puis-je partir ?
Ils sortent.
Stalinon
Eh oui.
Chalinus
Non, quand on voudrait m'affranchir trois fois pour une, je ne renoncerais pas à les châtier comme il faut aujourd'hui. De ce pas, je vais conter toute l'affaire à ma maîtresse ; je tiens mes ennemis, je les prends en flagrant délit. Si Cléostrate veut maintenant faire son devoir, notre procès est gagné, et ils sont attrapés tous les deux. Ce jour nous est propice ; de vaincus nous devenons vainqueurs. Entrons, et assaisonnons à notre mode le plat apprêté par un autre cuisinier : s'ils ne trouvent pas le régal qu'ils avaient préparé, ils en auront un autre sur lequel ils ne comptaient guère.
Acte III
Scène 1
Stalinon, Alcésime
Stalinon
Aujourd'hui, Alcésime, je saurai si je dois voir en toi un ami ou un ennemi ; voilà l'heure de l'épreuve, nous sommes à l'instant critique. Mets de côté tes pourquoi ; point de remontrances, tu peux en faire l'économie. « Avec tes cheveux blancs ! à un âge si peu convenable ! » Économise cela encore. « Un homme marié ! » autre économie.
Alcésime
Je n'ai jamais vu d'amoureux si enragé que toi.
Stalinon
Aie soin que ta maison soit libre.
Alcésime
Eh ! Je vais envoyer chez toi esclaves et servantes.
Stalinon
Tu as de l'esprit jusqu'au bout des doigts. N'oublie pas non plus le précepte de Colax. Chacun avec ses provisions, comme en allant à Sutrium.
Alcésime
Je ne l'oublierai pas.
Stalinon
Ah ! Tu es plus honnête que l'honnêteté même. Prends tes mesures, moi je vais sur la place ; je serai de retour dans un moment.
Alcésime
Bon voyage.
Stalinon
Tâche que ta maison ait une langue.
Alcésime
Pour quoi faire ?
Stalinon
Pour m'appeler quand je viendrai.
Alcésime
Oh, oh ! Tu mériterais une bonne volée ; tu es par trop plaisant !
Stalinon
Que me servirait d'être amoureux si je n'avais le petit mot pour rire ? Mais fais en sorte que je n'aie pas à te chercher.
Alcésime
Je ne bougerai de chez moi.
Scène 2
Cléostrate, Alcésime
Cléostrate
Voilà donc pourquoi mon mari me priait tant de faire venir chez nous, et bien vite, notre voisine ; il lui fallait une maison libre pour y conduire Casina. Je me garderai bien de l'appeler ; je ne me soucie pas de donner les coudées franches à nos vieux libertins. Mais le voilà qui sort, cette colonne du sénat, ce soutien du peupla, ce brave voisin qui prête complaisamment sa chambre à mon mari. Ah ! Par ma foi, si on en donnait un boisseau de sel, il serait encore trop payé.
Alcésime
Je m'étonne qu'on ne vienne pas chercher ma femme ; depuis une heure elle est toute prête, attendant qu'on l'appelle... Mais voici, je pense, qu'on vient la prendre... Bonjour, Cléostrate.
Cléostrate
Bonjour, Alcésime. Où est votre femme ?
Alcésime
Au logis ; elle vous attend ; votre mari m'a prié de la laisser aller chez vous pour vous aider. Faut-il l'appeler ?
Cléostrate
Non ; elle est occupée sans doute ?
Alcésime
Elle n'a rien à faire.
Cléostrate
Peu importe ; je ne veux pas la déranger ; je la verrai plus tard.
Alcésime
Est-ce que vous n'êtes pas en préparatifs de noces ?
Cléostrate
Si fait, je m'en occupe.
Alcésime
Et vous n'avez pas besoin d'une aide ?
Cléostrate
J'ai assez de monde au logis. Après la noce, je viendrai la voir ; adieu, faites-lui mes compliments.
Il sort.
Alcésime
Que faire ? Me voilà dans un bel embarras pour rendre service à ce vieux bouc édenté, qui me vaut ce désagrément. J'offre ma femme, j'ai l'air de mendier un repas. La peste soit de l'homme qui m'avait dit que sa femme viendrait chercher la mienne ! Et on nous plante au nez qu'on peut s'en passer. Je serais bien étonné si la voisine ne se doutait pas de quelque chose. Mais d'un autre côté, quand j'y songe, si cela était, elle me ferait un beau sabat ! Rentrons, et remisons le carrosse.
Cléostrate
Le voilà bien attrapé. Comme ils s'intriguent, ces vieux drôles ! Ah ! Maintenant, je voudrais voir arriver mon vaurien, avec sa face décrépite ; je le jouerais à sou tour, après m'être amusée de cet autre ; je veux susciter entre eux une bonne querelle. Eh ! Le voici : à voir cet air grave, on le prendrait pour un homme rangé.
Scène 3
Stalinon, Cléostrate
Stalinon
C'est une grande sottise, à mon sens, pour un amoureux d'aller sur la placé le jour où il doit posséder celle qu'il aime. Imbécile que je suis ! J'ai perdu ma journée pour assister un parent au tribunal ; et, par Hercule ! Je suis ravi qu'il ait perdu son procès ; au moins ce ne sera pas pour rien qu'il m'aura prié de l'assister aujourd'hui. On devrait d'abord, quand on réclame un pareil service, s'informer si celui que l'on choisit est ou non dans son bon sens. S'il dit que non, on laisse la tête folle s'en retourner au logis... Mais voici ma femme devant la maison : malheur à moi ! Je crains qu'elle ne soit pas sourde, et qu'elle n'ait tout entendu.
Cléostrate
Oui, par Castor, j'ai tout entendu, et il t'en cuira.
Stalinon
Approchons. Eh bien, que fait-on là, ma toute belle ?
Cléostrate
Je t'attendais.
Stalinon
Sommes-nous prêts ? As-tu déjà fait venir notre voisine pour t'aider ?
Cléostrate
Je suis venue la chercher, comme tu me l'avais recommandé. Mais ton ami, ce brave homme, je ne sais ce qu'il a contre elle ; il m'a répondu qu'il ne pouvait pas la laisser venir.
Stalinon
Tu as un grand défaut, tu n'es pas assez engageante.
Cléostrate
Eh ! Mon cher mari, ce n'est pas aux honnêtes femmes, mais bien aux courtisanes d'être engageantes avec les autres hommes. Va l'appeler, toi ; et pendant ce temps, cher époux, je vais donner un coup d'oeil à la maison.
Stalinon
Fais donc vite.
À part.
Elle sort.
Cléostrate
J'y vais. Je veux lui mettre la peur dans l'âme ; vieux libertin, je te rendrai la vie dure aujourd'hui.
Scène 4
Alcésime, Stalinon
Alcésime
Voyons s'il est revenu de la place, ce bel amoureux, ce vieux fou qui s'est joué de ma femme et de moi... Justement, le voilà devant chez nous... J'allais chez toi de ce pas.
Stalinon
Et moi, chez toi. Eh bien ! Homme de rien, que t'avais-je recommandé ? De quoi t'avais-je prié ?
Alcésime
Qu'y a-t-il ?
Stalinon
Comme tu m'as laissé ta maison libre ! Comme tu as envoyé ta femme chez nous ! M'as-tu fait manquer une assez belle occasion, dont j'enrage ?
Alcésime
Va te pendre. Tu m'avais dit que ta femme viendrait chercher la mienne.
Stalinon
Eh bien, elle dit qu'elle est venue, et que tu n'as pas voulu laisser aller ta femme.
Alcésime
Eh ! C'est la tienne qui m'a dit qu'elle n'avait besoin de personne.
Stalinon
Enfin elle m'envoie la chercher moi-même.
Alcésime
Je n'y tiens guère.
Stalinon
Mais tu me perds !
Alcésime
Mais tant mieux ! Mais je saurai te faire attendre ; mais j'ai envie, mais, de te chagriner, mais j'en serais tout heureux. Mais, mais... Avec tous tes mais ce n'est pas moi qui aurai le dessous. Mais, par Hercule, que les dieux t'écrasent à la fin !
Stalinon
Quoi donc ? Ne laisseras-tu pas venir ta femme ?
Il sort.
Alcésime
Prends-la, et va te pendre avec elle, et avec la tienne, et avec ta belle amie, par-dessus le marché... C'est bon, va-t'en, et n'y pense plus ; je vais envoyer ma femme chez vous ; elle passera parle jardin.
Stalinon
Enfin tu agis en véritable ami. Mais sous quelle fâcheuse étoile m'est arrivé cet amour ? Ai-je donc jamais offensé Vénus, que tant d'obstacles me viennent à la traverse ? Eh ! Bons dieux ! Quels cris entends-je chez moi ?
Scène 5
Pardalisque, Stalinon
Pardalisque
Malheureuse, ah ! Malheureuse ! C'est fait de moi ! Je suis morte ! Mon coeur est glacé d'effroi, tout mon pauvre corps frissonne ! Où trouver de l'aide, de la protection, du secours ? à qui demander un refuge ? Quelle scène étrange je viens de voir dans la maison ! Quelle audace inouïe, inconcevable !... Prenez garde, Cléostrate, éloignez-vous d'elle, je vous en supplie, de peur qu'elle ne vous maltraite dans sa fureur. Arrachez-lui cette épée ; elle ne se possède plus.
Stalinon
Que signifie cela ? Pourquoi se sauve-t-elle toute tremblante et demi-morte de frayeur ? Pardalisque !
Pardalisque
Ah ! Je me meurs... D'où vient ce bruit qui frappe mes oreilles ?
Stalinon
Regarde-moi.
Pardalisque
Mon bon maître !
Stalinon
Qu'as-tu ? D'où vient cette épouvante ?
Pardalisque
C'est fait de moi.
Stalinon
Comment, c'est fait de toi ?
Pardalisque
Oui, de moi, et de vous aussi.
Stalinon
Explique-toi.
Pardalisque
Malheur à vous !
Stalinon
À toi plutôt.
Pardalisque
Je succombe ; de grâce, soutenez-moi.
Stalinon
Parleras-tu enfin ?
Pardalisque
Soutenez-moi la poitrine ; par pitié, faites-moi un peu de vent avec votre manteau.
Stalinon
Je suis tout effrayé ; mais sans doute elle aura avalé quelques verres de vin de Libye, dont le bouquet lui porte au cerveau.
Pardalisque
Tenez-moi les oreilles, je vous en prie.
Stalinon
Que la peste t'étouffe ; que les dieux t'exterminent, toi et ta poitrine, et tes oreilles, et ta tête. Si tu ne me dis sur-le-champ ce que cela signifie, je te fais sauter la cervelle, méchante carogne qui te moques de moi depuis une heure !
Pardalisque
Mon maître !
Stalinon
Qu'est-ce, ma fille ?
Pardalisque
Vous êtes trop sévère.
Stalinon
Tu n'y es pas encore. Mais dis-moi Vite de quoi il s'agit, et sois brève. D'où vient ce vacarme chez moi ?
Pardalisque
Vous le saurez : apprenez une horrible folie, une scène affreuse que vient de nous faire votre servante, sans respect pour les bienséances attiques.
Stalinon
Qu'est-ce donc ?
Pardalisque
La peur me paralyse la langue.
Stalinon
Mais enfin ? Ne saurai-je pas de toi ce dont il s'agit ?
Pardalisque
Je vais vous le dire : cette servante que vous voulez donner pour femme à votre fermier, là, dans la maison...
Stalinon
Dans la maison... Eh bien ?
Pardalisque
Elle imite l'audace des méchantes femmes ; son mari, elle le menace...
Stalinon
De quoi ?
Pardalisque
Ah !
Stalinon
Qu'y a-t-il ?
Pardalisque
Elle dit qu'elle lui arrachera la vie. Une épée...
Stalinon
Ah ! Ah !
Pardalisque
Une épée...
Stalinon
Enfin, cette épée ?
Pardalisque
... à la main...
Stalinon
Ciel ! Pourquoi une épée ?
Pardalisque
Elle poursuit tout le monde dans la maison, et ne se laisse approcher de personne ; aussi chacun se cache sous les coffres, sous les lits, et n'ose souffler.
Stalinon
Ah ! C'est fait de moi ! D'où peut venir cette fureur soudaine ?
Pardalisque
Elle est en démence.
Stalinon
Je le sens, je suis le plus misérable des hommes.
Pardalisque
Et si vous saviez ce qu'elle a dit tout à l'heure !
Stalinon
Eh bien, j'attends : qu'a-t-elle dit ?
Pardalisque
Écoutez donc : elle a juré par tous les dieux et toutes les déesses de tuer celui qui coucherait cette nuit avec elle.
Stalinon
Me tuer !
Pardalisque
Tiens ! Est-ce que cela vous regarde ?
Stalinon
Hem !
Pardalisque
Qu'avez-vous à démêler avec elle ?
Stalinon
La langue m'a fourché ; je voulais dire ce fermier.
Pardalisque
Vous êtes habile ; vous quittez le grand chemin pour la traverse.
Stalinon
Et moi, me menace-t-elle ?
Pardalisque
Elle vous en veut plus qu'à qui que ce soit.
Stalinon
Pourquoi ?
Pardalisque
Parce que vous la mariez à Olympion ; elle promet que ni vous, ni elle, ni son mari, vous ne verrez le soleil de demain ; et on m'a envoyé vous prévenir de prendre garde à elle.
Stalinon
Suis-je assez malheureux ! Il n'y a pas, il n'y eut jamais de vieillard amoureux aussi à plaindre que moi.
Pardalisque
Eh ! Je m'entends assez bien à lui donner des bourdes ; dans tout ce que je viens de lui dire, pas un mot de vérité. Ma maîtresse et sa voisine viennent d'imaginer cette histoire, et je suis envoyée ici pour m'amuser de lui.
Stalinon
Hé, Pardalisque ?
Pardalisque
Qu'est-ce ?
Stalinon
C'est que...
Pardalisque
Eh bien ?
Stalinon
C'est que je veux te demander quelque chose.
Pardalisque
Vous me mettez en retard.
Stalinon
Et toi, tu me mets au désespoir. Dis-moi, Casina tient-elle toujours cette épée ?
Pardalisque
Oui, et même deux.
Stalinon
Pourquoi deux ?
Pardalisque
Elle veut vous égorger avec l'une, et le fermier avec l'autre.
Stalinon
Ah ! Je suis égorgé autant qu'on peut l'être. Ce que j'ai de mieux à faire, c'est de mettre une cuirasse. Et ma femme ? Elle ne s'est pas approchée d'elle, elle ne l'a pas désarmée ?
Pardalisque
Personne n'ose s'y frotter.
Stalinon
Qu'elle la prie bien doucement.
Pardalisque
C'est ce qu'elle fait ; mais l'autre ne veut pas rendre les armes, si elle n'est assurée de ne pas épouser le fermier.
Stalinon
Eh bien, puisqu'elle ne veut pas, bon gré mal gré elle l'épousera aujourd'hui. Comment ! Je n'en viendrais pas à mon honneur ? Elle ne m'appartiendrait pas ?... Non, à mon fermier, veux-je dire.
Pardalisque
Vous vous trompez un peu bien souvent.
Stalinon
C'est la peur qui m'embarrasse la langue ; mais, je te supplie, dis à ma femme que je la prie d'obtenir que Casina laisse là son épée, qu'au moins je puisse rentrer.
Pardalisque
Je ferai la commission.
Stalinon
Et toi, prie-la aussi.
Pardalisque
Je la prierai aussi.
Stalinon
Mais prie-la tout gentiment, comme tu sais faire; si tu réussis, je te donnerai des sandales, entends-tu ? Et un anneau d'or pour mettre à ton doigt, et une foule de bonnes choses.
Pardalisque
Je ferai tous mes efforts.
Stalinon
Tâche de réussir.
Pardalisque
J'y vais, si vous ne me retenez plus.
Stalinon
Va, et fais de ton mieux.
Pardalisque
Enfin, voici son acolyte qui revient du marché avec les provisions : c'est tout un cortège.
Scène 6
Olympion, Un Cuisinier, Stalinon
Montrant les cuisiniers.
Olympion
Aie soin, maître filou... ... de maintenir tes buissons en bon ordre !
Un Cuisinier
Comment, mes buissons ?
Olympion
Oui, tout ce qu'ils touchent, ils l'arrachent ; si on veut la reprendre, ils vous déchirent. Dès qu'ils arrivent quelque part, c'est double dégât pour les maîtres.
Un Cuisinier
Vraiment ?
Olympion
Mais quoi ! Je tarde ici, au lieu d'aller magnifiquement, noblement et amicalement au-devant de mon maître!
Stalinon
Bonjour, brave homme !
Olympion
Vous dites vrai.
Stalinon
Comment va ?
Olympion
Vous êtes amoureux, moi j'ai faim et soif.
Stalinon
Te voilà bien joliment paré !
Olympion
Tout beau.
Stalinon
Attends donc, tu fais bien le dédaigneux.
Olympion
Hé, hé ! Vos paroles me puent.
Stalinon
Qu'est-ce que cela ?
Olympion
C'est cela.
Stalinon
Ah çà, t'arrêteras-tu ?
Olympion
Vous m'ennuyez.
Stalinon
Je t'arrangerai de belle sorte, si tu ne restes là.
Olympion
Mais, par Jupiter, éloignez-vous, si vous ne voulez me faire vomir.
Stalinon
Reste, te dis-je.
Olympion
Qu'est-ce donc ? Quel homme !
Stalinon
Je suis ton maître.
Olympion
Quel maître ?
Stalinon
Celui dont tu es l'esclave.
Olympion
Moi, esclave ?
Stalinon
Oui, et de moi encore.
Olympion
Je ne suis pas libre ? Prenez garde, prenez garde.
Stalinon
Reste, tiens-toi là.
Olympion
Laissez-moi.
Stalinon
Je suis ton esclave.
Olympion
À la bonne heure.
Stalinon
Je t'en supplie, mon petit Olympion, mon père, mon patron.
Olympion
Eh ! Cela n'est pas tant sot.
Stalinon
Je suis à toi.
Olympion
Oh ! Que ferais-je d'un si méchant serviteur ?
Stalinon
Eh bien ! Ne vas-tu pas me rendre la vie ?
Olympion
Quand le dîner sera cuit.
Stalinon
Qu'ils entrent donc.
Olympion
Vite, entrez, et qu'on se mette vivement à la besogne.
Stalinon
Je viendrai dans un moment. Préparez-moi un repas à tourner les têtes ; je veux faire grande chère et délicate ; fi des coutumes barbares ! Toi, va aussi avec eux, moi je reste ici.
Olympion
Et quelle raison de rester en arrière ?
Stalinon
Ma servante vient de me dire que Casina est à la maison, l'épée à la main, pour nous recevoir tous les deux.
Olympion
Je le sais ; la belle affaire ! C'est pure plaisanterie : ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais ces méchantes coquines. Allons, venez à la maison avec moi.
Stalinon
Je crains quelque malheur. Va plutôt, toi, et vois d'abord ce qui se passe là dedans.
Olympion
Je tiens autant à ma peau que vous à la vôtre.
Stalinon
Va toujours.
Ils entrent dans la maison.
Olympion
Puisque vous le commandez, on entrera, mais avec vous.
Acte IV
Scène 1
Pardalisque
Pardalisque
Non, non, ni à Némée, ni à Olympie, nulle part enfin on ne peut voir des jeux aussi amusants que les tours qui se jouent là dedans à notre bonhomme et à notre fermier Olympion. Chacun se trémousse à la maison ; le vieux braille à la cuisine et presse les marmitons : « Çà, crie-t-il, finirez-vous aujourd'hui ? que ne servez-vous, si vous avez quelque chose ? Hâtez-vous ; le diner devrait être prêt déjà. » Quant au fermier, avec sa couronne sur la tête et ses habits blancs, il se promène de long en large, aussi fier qu'un grand seigneur. Dans la chambre à coucher, les femmes parent notre écuyer, qu'elles veulent donner au rustre à la place de Casina. Et elles sont assez fines pour ne laisser rien deviner de ce qu'elles apprêtent ; les cuisiniers s'entendent à ravir pour que le barbon n'ait rien à souper. Ils remuent les casseroles, jettent de l'eau sur le feu. Ce sont les ordres de nos maîtresses ; elles projettent de mettre à la porte le vieillard, sans souper, afin de se remplir la panse tête à tête. Je les connais; ce sont deux fameuses luronnes, capables de dévorer la charge d'un bateau. Mais la porte s'ouvre.
Scène 2
Stalinon, Pardalisque
Stalinon
Si vous faites bien, femme, vous souperez toujours, dès que ce sera prêt : moi je mangerai un morceau à la campagne. Je veux accompagner le nouvel époux et la jeune mariée, car je connais nos méchants drôles, et l'on pourrait bien enlever Casina. Régalez-vous comme il faut. Seulement, dépêchez-vous de les renvoyer tous les deux, que nous arrivions encore de jour. Je reviendrai demain, et demain je ferai aussi mon repas.
Pardalisque
Tout se passe comme j'avais dit : nos commères mettent le vieux dehors, ventre vide.
Stalinon
Que fais-tu là ?
Pardalisque
Je vais où ma maîtresse m'envoie.
Stalinon
En vérité ?
Pardalisque
Tout de bon.
Stalinon
Qu'espionnes-tu ?
Pardalisque
Je n'espionne rien.
Stalinon
Va-t'en. Tu te croises les bras ici, tandis que tout le monde travaille à la maison.
Pardalisque
J'y vais.
Stalinon
Va donc, maudite pécore... Est-elle enfin partie ? Au moins on peut ici dire ce qu'on veut. Un amoureux a beau avoir faim, l'appétit n'y est pas. Mais le voici avec sa couronne et son flambeau, mon cher beau-père, mon collègue, mon co-époux le fermier.
Scène 3
Olympion, Stalinon
Olympion
Allons, joueur de flûte, pendant qu'on amène ici dehors la nouvelle mariée, fais retentir toute la place de suaves accents en l'honneur de l'hyménée. Ô hymen ! Hyménée ! Hymen !
Stalinon
Comment vas-tu, mon cher garçon ?
Olympion
J'ai faim, par Hercule, et j'étrangle de soif.
Stalinon
Et moi, je suis amoureux.
Olympion
Par ma foi, amour, je n'ai rien à démêler avec toi ; voilà trop longtemps que mes boyaux crient d'inanition.
Stalinon
Eh ! Que tarde-t-elle tant à la maison ? On dirait qu'elle le fait exprès. Plus je me presse, moins elle avance.
Olympion
Eh bien ! Si je recommençais le chant de l'hyménée ?
Stalinon
À merveille, et je t'aiderai, puisque nous épousons tous les deux.
Olympion
Ô hymen ! Hyménée ! Hymen !
Stalinon
Ouf ! Je vais éclater, je me crève à chanter l'hymen, et ne puis me crever d'autre sorte, quand j'en meurs d'envie.
Olympion
Par Pollux, si vous étiez un cheval, vous seriez indomptable.
Stalinon
Et pourquoi cela ?
Olympion
Vous êtes par trop raide.
Stalinon
T'en es-tu jamais aperçu ?
Olympion
Les dieux m'en préservent ! Çà, la porte crie, ou sort.
Stalinon
Ah ! Le ciel enfin me protège. Je sens de loin Casina.
Scène 4
Une Servante, Olympion, Stalinon
Une Servante
Levez un peu le pied pour passer le seuil, nouvelle mariée. Partez sous d'heureux auspices, afin que vous soyez la fidèle compagne de votre mari et que votre autorité puisse prévaloir sur la sienne, qu'il soit toujours vaincu, vous toujours victorieuse, que votre empire s'établisse sur lui, qu'il vous habille et que vous le dépouilliez. Jour et nuit sachez le tromper ; de grâce, souvenez-vous-en bien.
Olympion
Ah ! Par Hercule, le moindre écart lui coûtera cher, elle ne languira pas.
Stalinon
Paix !
Olympion
Je ne me tairai point.
Stalinon
Qu'est-ce donc ?
Olympion
Ces deux coquines lui donnent de beaux conseils !
Stalinon
La peste soit d'elles ! Elles vont déranger toutes mes mesures. C'est ce qu'elles veulent ; elles tâchent de faire tout échouer.
Une Servante
Eh bien, Olympion, puisque vous le voulez, recevez de nous votre femme.
Olympion
Donnez-la donc enfin, si vous voulez la donner.
Stalinon
Rentrez.
Une Servante
De grâce, ménagez-la ; elle est toute neuve et ne sait rien encore.
Olympion
C'est bon. Adieu.
Stalinon
Détalez.
Elles rentrent.
Une Servante
Adieu donc.
Stalinon
Ma femme est-elle partie ?
Olympion
Elle est à la maison, ne craignez rien.
Stalinon
Bravo ! Me voilà libre enfin... Mon petit coeur, mon doux miel ! Mon aimable printemps !
Olympion
Tout beau ! Prenez garde à vous ! Elle est à moi.
Stalinon
Je le sais bien ; mais c'est moi qui dois cueillir le premier fruit.
Olympion
Tenez ce flambeau.
Stalinon
J'aime bien mieux tenir cette chère petite. Puissante Vénus, tu m'as fait la vie bien douce, en me donnant un pareil trésor. Gentille mignonne !
Olympion
Ma petite femme !... Aïe !
Stalinon
Qu'y a-t-il ?
Olympion
Elle m'a marché sur le pied.
Haut.
Stalinon
Faisons semblant de badiner. La rosée n'est pas plus tendre que son...
Olympion
Ah ! La gentille petite gorge !... Aïe ! Aie !
Stalinon
Qu'est-ce ?
Olympion
Elle me donne un coup de coude dans l'estomac.
Stalinon
Eh ! Aussi, comme tu la touches ! Moi qui la caresse tout doucettement, elle ne me fait rien.
Olympion
Aïe !
Stalinon
Qu'y a-t-il encore ?
Olympion
Peste, quelle vigueur ! D'un autre coup de coude, elle m'a presque couché par terre.
Stalinon
Eh bien, c'est qu'elle veut s'aller coucher.
Olympion
Allons-y.
Ils entrent dans la maison d'Alcésime.
Stalinon
Va bellement, ma toute belle.
Acte V
Scène 1
Pardalisque, Myrrhine
Pardalisque
Maintenant que nous avons été bien traitées, bien régalées, nous sortons dans la rue pour voir les jeux nuptiaux.
Myrrhine
De ma vie je n'ai tant ri, et jamais, je crois, je ne rirai tant qu'aujourd'hui. Je suis curieuse de savoir ce que devient Chalinus, ce nouveau marié, avec le nouveau mari. Jamais poète n'imagina un artifice plus adroit que celui qui est sorti de notre fabrique. Je voudrais à présent voir arriver le vieillard la figure pochée. C'est le plus infâme barbon qu'il y ait sur la terre, et, à mon sens, il vaut moins encore que l'autre qui lui prête sa maison. Fais sentinelle ici, Pardalisque, et moque-toi bien du premier qui va se montrer.
Pardalisque
De tout mon coeur ; je n'en suis pas à mon début.
Myrrhine
Observe tout ce qui se passe dans la maison, et avertis-moi, je te prie.
Pardalisque
Volontiers.
Myrrhine
Et dis-lui hardiment tout ce qui te viendra, je te le permets.
Pardalisque
Silence ! Votre porte s'ouvre.
Scène 2
Olympion, Myrrhine, Cléostrate
Aux spectateurs.
Olympion
Où fuir ? Où me retirer ? Comment cacher ma honte ? Quel déshonneur pour mon maître et pour moi, le jour de nos noces ! Je suis tout confus, tout tremblant ; nous voilà couverts de ridicule... Mais je deviens fou, c'est du nouveau, je me mets à rougir de ce dont je n'ai jamais rougi. Attention, je vais vous raconter mon aventure, cela vaut la peine d'écouter. Rien de plus comique que ce qui m'est arrivé là dedans, vous allez en juger... Dès que j'ai introduit la nouvelle mariée, je vais tout droit tirer la barre de la porte : mais il faisait noir comme dans un four. Je la couche, je l'arrange, je me mets en devoir... Pour épouser avant le bonhomme... Tout à coup, je me ralentis, parce que... À plusieurs reprises, je regarde de tous côtés, de crainte que le vieux... Et d'abord, pour amener l'heureux moment, je lui demande un baiser. Elle repousse ma main, et ne permet pas que je l'embrasse à mon aise. Mais mon feu s'augmente ; je brûle de me jeter sur ma Casina. Je veux que le vieux trouve besogne faite, et je pousse le verrou, pour qu'il ne me surprenne pas.
Myrrhine
Allons, aborde-le.
Cléostrate
Dis-moi, où est ta nouvelle épousée ?
Olympion
Ah ! Je suis perdu ! Tout est éventé.
Cléostrate
Tu feras bien de nous conter de point en point ce qui s'est passé. Comment va Casina ? Se montre-t-elle bonne fille ?
Olympion
Je rougis de dire...
Cléostrate
Raconte-nous toute l'affaire ; tu avais commencé.
Olympion
Je meurs de honte.
Cléostrate
Un peu de courage. Tu te mets au lit, et après ? poursuis.
Olympion
C'est une indignité.
Cléostrate
Cetera une leçon pour qui l'entendra.
Olympion
... plus grand que cela.
Cléostrate
Tu es assommant ; poursuis donc.
Olympion
Dès que... par-dessous, sur le devant...
Cléostrate
Quoi ?
Olympion
Ah !
Cléostrate
Quoi donc ?
Olympion
Oh !
Cléostrate
Enfin, qu'est-ce ?
Olympion
Oh ! C'était de taille... Je craignais qu'elle n'eût une épée ; je me mis à chercher. Tout en continuant ma recherche, je saisis une poignée. Mais, j'y pense ce ne pouvait être une épée, ç'aurait été froid.
Cléostrate
Explique-toi.
Olympion
Je suis si honteux !
Cléostrate
Était-ce une rave ?
Olympion
Non.
Cléostrate
Un concombre ?
Olympion
Oh ! Grands dieux, non ! Ce n'était pas un légume, et, en tout cas, quoi que ce fût, la grêle ne l'avait pas endommagé, tant c'était de belle venue.
Myrrhine
Que se passe-t-il enfin ? Achève.
Olympion
Je lui parle : « Ma Casina, dis-je, ma chère petite femme, pourquoi es-tu si sauvage avec ton mari ? Je n'ai pas mérité tant de froideur, moi qui t'ai si passionnément recherchée ! » Elle ne répond pas un mot, et couvre de sa tunique ce qui fait que vous êtes... Quand je vois ce passage fermé, je la prie de m'ouvrir l'autre. Je veux me retourner, je m'appuie sur le coude... sans souffler... Je me soulève pour entrer dans la place... et la...
Myrrhine
Le récit est plaisant.
Olympion
un baiser... une barbe... plus dure qu'un buisson d'épines me pique les lèvres. J'étais sur mes genoux, elle me lance ses pieds dans la poitrine. Je tombe du lit la tête en bas ; elle saute et me meurtrit la figure. Alors, sauf votre respect, je sors de la maison dans le bel équipage que voici, et sans rien dire, afin que le vieillard boive à la même coupe que moi.
Cléostrate
À merveille, mais où est ton manteau ?
Olympion
Je l'ai laissé là dedans.
Cléostrate
Eh bien, dis-moi, le tour était-il bon ?
Olympion
Nous ne l'avons pas volé.
Cléostrate
St ! La porte s'ouvre.
Olympion
Me poursuivrait-elle ?
Scène 3
Stalinon, Olympion
Stalinon
Je suis écrasé de honte, et ne sais plus que devenir. Je n'oserai jamais lever les yeux sur ma femme ; ah ! C'est fait de moi ! Toutes nos infamies sont découvertes, je suis perdu sans ressource. Je suis pris à la gorge, sur le fait, et je ne vois pas comment je pourrai me justifier près de ma femme ! On m'a dépouillé... ces noces clandestines... je le crois... c'est ce que j'ai, de mieux à faire... C'est elle qui conduit ma femme... Mais y a-t-il un homme qui voulût se trouver à ma place ? Quel parti prendre ? Faire comme les mauvais esclaves, me sauver de la maison. Si j'y rentre, gare les épaules ! Qu'on dise que c'est une plaisanterie, à la bonne heure ; je n'en suis pas moins battu, et j'ai beau l'avoir mérité, cela ne m'en fâche pas moins. Bah ! Tirons de ce côté, et fuyons.
Olympion
Hé ! Stalinon ; hé ! L'amoureux !
Stalinon
Miséricorde, on m'appelle ; feignons de ne pas entendre, et courons.
Scène 4
Chalinus, Cléostrate, Stalinon, Une Servante, Olympion, Myrrhine, Chef De La Troupe
Chalinus
Où vas-tu, beau Marseillais ? Si tu veux t'en donner avec moi, l'occasion est belle, à cette heure. Vous voilà dans de beaux draps, allons, avancez par ici... Quand j'aurai un témoin hors de l'assemblée, je vous...
Cléostrate
J'ordonne... un murmure...
Stalinon
Me voilà entre l'enclume et le marteau ; je ne sais plus par où fuir... Ces louves par Hercule, je crois... Prenons par ici ; j'aimerais mieux rencontrer une chienne enragée.
Cléostrate
Qu'as-tu donc, mon mari, mon cher homme ? D'où viens-tu dans cet appareil ? Qu'as-tu fait de ton bâton, de ton manteau ?
Une Servante
Il les a perdus, je pense, en faisant l'amour avec Casina.
Stalinon
Je suis mort !
Chalinus
Ne retournons-nous pas au lit ? Je suis votre petite Casina.
Stalinon
La peste t'étrangle !
Chalinus
Vous ne m'aimez donc pas ?
Cléostrate
Réponds, qu'as-tu fait de ton manteau ?
Stalinon
Par Hercule, femme, des bacchantes, oui... Oui. Des bacchantes, de vraies bacchantes, femme, par Hercule...
Une Servante
Il sait bien qu'il ment ; ce n'est pas le moment des bacchanales.
Stalinon
Je n'y pensais pas... Pourtant c'étaient bien des bacchantes.
Cléostrate
Comment, des bacchantes ? Cela ne se peut.
Une Servante
Vous êtes tout effrayé.
Stalinon
Moi ?
Cléostrate
Ne mens pas ; on sait tout.
Stalinon
Te tairas-tu ?
Olympion
Non, ma foi, je ne me tairai pas. Vous m'avez supplié de demander Casina en mariage.
Stalinon
Oui, pour l'amour de toi.
Cléostrate
Non vraiment, mais bien pour l'amour d'elle, si je ne t'avais pas surpris.
Stalinon
Moi, j'ai fait ce que tu dis là ?
Cléostrate
Tu le demandes ?
Stalinon
Oh ça, si je l'ai fait, j'ai eu tort.
Cléostrate
Rentre d'abord, et si la mémoire te manque, je te la rafraîchirai.
Stalinon
Bon ! J'aime mieux t'en croire. Mais, femme, sois indulgente pour ton mari. Myrrhine, priez Cléostrate, et si jamais j'aime Casina, s'il me vient fantaisie de l'aimer, ou si je commets quelque fredaine pareille, je veux bien, femme, que tu me suspendes à la muraille pour me fouetter à tour de bras.
Myrrhine
Quant à moi, je suis d'avis de lui pardonner.
Cléostrate
Je suivrai votre conseil. D'ailleurs, si je vous accorde sa grâce sans trop me faire prier, c'est pour ne pas prolonger cette comédie, qui est déjà bien assez longue comme cela.
Stalinon
Tu n'es plus fâchée ?
Cléostrate
Je ne suis plus fâchée.
Stalinon
Je peux m'en rapporter à ta parole ?
Cléostrate
Oui, vraiment.
Stalinon
Ah ! J'ai bien la meilleure petite femme qui soit au monde.
Cléostrate
Allons, toi, rends-lui son bâton et son manteau.
Chalinus
Tenez.
Stalinon
Merci.
Chalinus
En vérité, j'ai été mis cruellement à l'affront. J'épouse deux hommes, et aucun ne me fait ce qu'on fait à une nouvelle mariée.
Chef De La Troupe
Spectateurs, nous allons vous dire ce qui se passera dans la maison. Casina sera reconnue pour la fille de notre voisin, et elle épousera Euthynique, le fils de notre maître. Maintenant, il est juste que vous nous applaudissiez, nous l'avons bien mérité. Celui qui le fera, nous lui souhaitons d'avoir toujours, en cachette de sa femme, une maîtresse à son gré. Pour celui qui ne battra pas des mains de toutes ses forces, qu'il trouve entre ses bras, au lieu d'une jolie fille, un bouc parfumé d'ordures.