Comédie · 1662

Champagne le coiffeur

de Boucher

Représentation
≈ 33 min
Distribution
2 femmes, 4 hommes
Répliques
313
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Boniface H 77 ≈ 9 min 8
Guillot H 46 ≈ 8 min 6
Monsieur Thomas H 82 ≈ 8 min 8
Cléandre H 51 ≈ 5 min 9
Lisette F 32 ≈ 2 min 6
Élise F 25 ≈ 2 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Acte I
Boniface absentabsentabsentabsentabsent
Guillot absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Thomas absentabsentabsentabsentabsent
Cléandre absentabsentabsentabsent
Lisette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Élise absentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Guillot, Cléandre

Guillot

Pour ce coup votre affaire est faite ; Monsieur, je viens de voir Lisette, Elle m'a dit et répété Qu'Élise en la captivité Où la retient son fol de père, Est dans le dessein de tout faire, Si vous la jugez à propos, Pour assurer votre repos

Cléandre

Guillot, l'agréable nouvelle Que m'apportes-tu de ma belle ! Quelle adresse trouverons-nous ?

Guillot

J'en ai mille; vous moquez-vous ?

Cléandre

Guillot, il n'en faut trouver qu'une, Et je réponds de ta fortune.

Guillot

Tant mieux ; mais la ferez-vous bien ?

Cléandre

Dis.

Guillot

Non, celle-là ne vaut rien. Je m'en vais en trouver une autre. Où diable est donc l'adresse nôtre ? Ha ! J'en tiens une... Mais voici Votre Élise et mon cher souci ; L'une et l'autre de nous s'approche.

Scène 2

Élise, Cléandre, Lisette, Guillot

Élise

Monsieur, je m'expose au reproche, Et peut-être à pis, pour vous voir.

Cléandre

Mon heur ne se peut concevoir.

Lisette

Mon cher Guillot, je te rencontre !

Guillot

C'est mon bon démon qui me montre.

Élise

Je ne respire que pour vous.

Cléandre

Vous faites mes soins les plus doux, Ainsi que mes inquiétudes.

Élise

Que je passe de moments rudes Près d'un père capricieux !

Cléandre

C'est ce qui me rend malheureux.

Guillot

Hay, hay.

Lisette

Quoi, Guillot, tu soupires ! As-tu quelque chose à me dire ?

Guillot

Devine ! Aussi bien je ne puis Te dire l'état où je suis ; Tâte-moi le pouls, je te prie.

Lisette

Il est ému.

Guillot

C'est de furie.

Lisette

Toi furieux ! Depuis quel jour ?

Guillot

Depuis que j'enrage d'amour. Peux-tu n'enrager pas de même ? Pour peu qu'il soit vrai que tu m'aimes, Permets.

Lisette

Arrête-toi, badin.

Guillot

Mon amour mourra donc de faim !

Cléandre

Ha ! Ne soupçonnez pas ma flamme, Je n'en sens que pour vous, Madame.

Élise

Pour justifier votre foi, Agissez pour vous et pour moi Songez que je suis renfermée.

Cléandre

Songez que vous êtes aimée, Et qu'il n'est rien dont un amant Ne vienne à bout fort aisément.

Élise

Cette assurance me console.

Cléandre

L'effet suivra cette parole.

Élise

Je tremble en vous parlant ici.

Lisette

Te voilà donc bien radouci ?

Guillot

Ha ! Si tu voulais, ma Lisette, Ma moutonne, ma brebiette, Mon coeur, mon tendron, mon toutou.

Lisette

Tais-toi, Guillot, tu deviens fou.

Guillot

Si tu voulais, bête farouche, J'apposerais dessus ta bouche Le cachet de mes chauds désirs.

Élise

Épargnez-moi les déplaisirs Que j'aurais, si j'étais surprise.

Cléandre

Ne craignez rien, ma chère Élise.

Élise

Mais mon père n'est pas bien loin ; Il m'observe avec tant de soin Que, sitôt qu'il me perd de vue, Il pense que je suis perdue : L'ombre d'un homme lui fait peur.

Guillot

C'est qu'il n'est pas de votre humeur.

Lisette

Finissez, j'entends Boniface ; Je crains bien pis que la menace.

Élise

Il est rentré par le jardin.

Cléandre

Madame, vous craignez en vain, Si vous ne vouliez pas l'attendre.

Élise

Je n'oserais rien entreprendre.

Lisette

Hélas ! Sauvons-nous au plus loin !

Élise

Non, non, cachons-nous à ce coin, Et vous, Monsieur, prenez la fuite. En quel état suis-je réduite !

Cléandre

Vous abandonner au courroux De ce bizarre ?

Élise

Éloignez-vous.

Cléandre

Il ne me connaît point.

Élise

N'importe, Retirez-vous devant qu'il sorte.

Guillot

Ha ! Monsieur, ne répliquez pas, Retirons-nous, doublons le pas Cet homme est prompt, il extravague, Il pourra donner de sa dague.

Cléandre

S'il extravague, j'en rirai.

Guillot

Et s'il dague ?

Cléandre

Je périrai, Plutôt que perdre ce que j'aime.

Guillot

Ha ! Votre furie est extrême De risquer votre dernier jour Pour une chimère d'amour.

Scène 3

Boniface, Lisette, Élise, Cléandre

Boniface

Ma fille, ma fille, Lisette ! Elles ont plié la toilette : Hélas ! Je suis déshonoré.

Lisette

Il est au bas du grand degré, Il va sortir.

Élise

Je suis perdue, S'il me rencontre dans la rue.

Boniface

Au secours, voisins, au secours !...

Lisette

À quoi donc aurons-nous recours ?

Boniface

Il n'est ni servante, ni fille ! Cherchons partout, courons la ville.

Élise

Lisette, rentrons au logis.

Boniface

Au secours, voisins, mes amis !

Lisette

Ma foi, l'occasion est bonne.

Boniface

Quoi, tout le monde m'abandonne Maître Claude, maître Thomas, Hé quoi, ne m'entendez-vous pas ? Voisins, que Dieu puisse confondre, Vous ne daignez pas me répondre ! Les traîtres, les maudits voisins ! Qu'ils riront tantôt, les vilains, Apprenant ma déconvenue ! Hélas ! Je l'avais bien prévue, Et je devais, la prévoyant, Être beaucoup plus défiant. Ha ! Si j'attrape l'infidèle Je serai sa garde éternelle.

Cléandre

Suis-moi je conçois un dessein Qui pourra réussir.

Boniface

Enfin Redoublons ici les alarmes Au secours, aux armes, aux armes !

Scène 4

Monsieur Thomas, Boniface

Monsieur Thomas

À quel secours faut-il aller ? Faut-il battre ? Faut-il parler ? À quoi faut-il qu'on remédie ? Est-ce rapt, larcin, incendie ? Faut-il avoir recours à l'eau, Au prévôt, au juge, au bourreau ? Est-ce duel ? Est-ce rencontre? Faut-il dégainer pour ou contre ? Qu'est-ce?

Boniface

Ce n'est point tout cela, Mais bien une partie...

Monsieur Thomas

Holà, De vos maux allons à la source. Vous a-t-on coupé votre bourse ? Vous en reste-t-il les pendants ? Quel argent aviez-vous dedans ?

Boniface

Ce n'est pas ce que je regrette.

Monsieur Thomas

Vous a-t-on donné de la brette ? Vous a-t-on donné du bâton, Ou bien des étrivières ?

Boniface

Non.

Monsieur Thomas

Ces affronts sont insupportables, Souvent ce sont maux incurables.

Boniface

Mais.

Monsieur Thomas

"Mais" est un terme importun. Étaient-ils deux ? N'étaient-ils qu'un, À vous faire une telle injure ?

Boniface

Je me plains...

Monsieur Thomas

De quelle aventure ?

Boniface

Mais vous m'interrompez toujours !

Monsieur Thomas

Mais pourquoi crier au secours ?

Boniface

Pourquoi ? Parce que l'on m'opprime.

Monsieur Thomas

L'oppression est un grand crime, Et la justice en pareil cas Devrait bien ne s'endormir pas ; Car quand on néglige une affaire, Souvent on manque au nécessaire. Ainsi...

Boniface

Laissez-moi donc parler.

Monsieur Thomas

Ha ! Laissez-moi vous consoler : Je connais ce qui vous afflige.

Boniface

Ha ! Laissez-moi parler, vous dis-je.

Monsieur Thomas

Mais, compère, vous avez tort Je viens vous secourir.

Boniface

D'abord Je l'ai cru ; mais las j'en enrage.

Monsieur Thomas

Vous êtes un sot personnage. Mon compère, mon cher voisin, Pourquoi vous plaignez-vous en vain ?

Boniface

Moi me plaindre en vain ! L'apparence, Après une si grande offense !

Monsieur Thomas

Je commence à souffrir pour lui.

Boniface

Ha ! Compère, je meurs d'ennui.

Monsieur Thomas

Le sujet ?

Boniface

J'ai perdu ma fille !

Monsieur Thomas

Adieu l'honneur de la famille ! Par quel accident, par quel sort ?

Boniface

Elle vient de prendre l'essor.

Monsieur Thomas

Je vous l'avais bien dit, compère, Qu'il aurait été nécessaire De la garder soigneusement. Mais savez-vous certainement Qu'elle vous ait fait banqueroute ? Savez-vous aussi quelle route Elle tient, s'éloignant d'ici ?

Boniface

C'est de quoi je suis en souci.

Monsieur Thomas

Connaissez-vous bien qui l'enlève ?

Boniface

Non, et c'est là ce qui m'achève ; Cependant je le veux chercher, Le prendre vif et t'écorcher.

Monsieur Thomas

C'est bien résoudre; mais, compère, Il faut refréner la colère. J'estime donc qu'en cas pareil Tout homme a besoin de conseil ; C'est pourquoi je veux vous déduire Chose qui ne vous pourra nuire.

Boniface

Il n'en est pas besoin.

Monsieur Thomas

Les Grecs Jadis pour un pareil succès, Bon gré malgré les destinées, Guerroyèrent plusieurs années ; Hélène, que ravit Paris, De cette guerre fut le prix.

Boniface

À quoi bon ?...

Monsieur Thomas

Écoutez le reste.

Boniface

Secours importun et funeste !

Monsieur Thomas

Or la femme de Ménélas, Qui causa dix ans de combats...

Boniface

Ah ! L'insupportable boutade ! À quoi bon citer l'Iliade ? J'enrage...

Monsieur Thomas

Pour vous faire voir Tout ce que vous devez prévoir En vous armant pour votre fille; Car comme Ulysse, Hector, Achille, Patrocle, Achille, Ulysse, Hector. Je veux être votre Nestor, Et faire plus, par ma prudence, Que cent autres par leur vaillance.

Boniface

Hé, de grâce, maître Thomas, Souffrez...

Monsieur Thomas

Mon pauvre Ménélas, En une occasion pareille, Il est bon que je vous conseille. Pour assiéger un Ilion Il faut de gens un million, Il faut avoir des dieux propices Il faut des Ajax, des Ulysses, Il faut des démons familiers, Des chevaux de bois, des béliers, Et cent mille autres ustensiles Propres à renverser des villes.

Boniface

Au diable soit le conseiller !

Monsieur Thomas

Vous n'aimez point à batailler ? Hé bien, conseillons d'autre sorte.

Boniface

Que le grand diable vous emporte ! Si je puis parler une fois, Je parlerai pour plus d'un mois.

Monsieur Thomas

Il faut donc pour... mais, non, je pense... Pourtant, enfin, l'expérience. Voyez-vous, je conseille bien.

Boniface

Au diable si j'y comprends rien !

Monsieur Thomas

Maudite soit la tête folle !

Boniface

Tâchons à prendre la parole.

Monsieur Thomas

Oui, quant au traître d'enleveur, Je veux en être l'étrangleur.

Boniface

S'il tombe sous mes mains, je jure De lui déchirer la fressure. Si quelque diable familier Je l'enverrai voir son grand-père Par delà la fleuve Styx. Moi seul j'en pourrais battre dix. Quand la colère me transporte, Je suis vaillant de telle sorte Que devant moi les plus hardis...

Monsieur Thomas

Je suis aussi...

Boniface

Les Amadis, Ces paladins si redoutables, Ceux que l'on vante dans les Fables, Les demi-dieux, les Gérions, Les Encelades, les Tiphons, Ceux de fabrique plus nouvelle, Les petits-fils de Gargamelle, Roland, Ogier le Danois, Rodomont, l'honneur des Gaulois, Fierabras, et toute leur suite, Ne sont bons qu'à prendre la fuite.

Monsieur Thomas

C'est trop en dire pour un coup.

Boniface

Vous ignorez.

Monsieur Thomas

J'ai vu le loup.

Boniface

Sachez qu'à la fleur de mon âge J'étais un rude personnage À la guerre des Guéridons Je battais les plus furibonds, Je donnais leçons aux soudrilles, J'étais grand enleveur de filles Parce que j'étais furieux, On m'appelait le dangereux. Mais admirez, mon cher compère : Ce que jadis j'aimais à faire, Sans pitié du malheur d'autrui, Je me le vois faire aujourd'hui.

Monsieur Thomas

Or...

Boniface

Je vous plains, pauvres familles, Qui nourrissez de belles filles ! Qu'heureuses sont les nations Fertiles en précautions !

Monsieur Thomas

Donc.

Boniface

Qu'il fait sûr en Italie ! Qu'il fait encor bon en Turquie ! Que l'on y garde bien l'honneur ! Que ne suis-je le Grand Seigneur ! J'aurais des gardes très fidèles, Qui répondraient de mes femelles.

Monsieur Thomas

Quoi, je ne pourrai plus parler !

Boniface

Au diable puissiez-vous aller !

Monsieur Thomas

Au diable soit votre infortune !

Boniface

Au diable soit qui m'importune ! Mais on a fermé ma maison.

Monsieur Thomas

Cela sent bien la trahison ! Gardez-vous donc, mon cher compère, De faire ici le téméraire.

Boniface

Aurais-je bien, dans mon effroi, Tiré cette porte après moi ?

Scène 5

Lisette, Monsieur Thomas, Boniface, Élise

Lisette

Qui va là ?

Monsieur Thomas

Qui va là ! La peste ! L'intelligence est manifeste. Le suborneur a pris son temps Pour mettre garnison dedans ; Si j'entre, je veux qu'on m'étrille. Quelqu'un paraît à cette grille : C'est la femme du commandant.

Lisette

Quel est ce sot, cet impudent, Qui heurte avecque tant d'audace ?

Monsieur Thomas

C'est un ami de Boniface.

Lisette

N'est-il pas bien Monsieur pour vous ?

Monsieur Thomas

Compère, halte à votre courroux ! Votre fille s'est retrouvée.

Boniface

On ne l'a donc pas enlevée.

Élise

Descends.

Boniface

Mais l'avais-je rêvé ?

Monsieur Thomas

D'un grand mal vous voilà sauvé ; Votre fille vient de paraître, Et je l'ai bien su reconnaître.

Boniface

Ouvrez, ouvrez, ma fille, ouvrez.

Lisette

Entrez, Monsieur, Monsieur, entrez.

Boniface

Dois-je la quereller, compère ?

Monsieur Thomas

Avez-vous sujet de le faire ?

Boniface

Hé bien donc, ne lui disons rien. Rentrez, sotte. Par quel moyen Me suis-je abusé de la sorte ?

Monsieur Thomas

C'est que le soupçon vous transporte.

Boniface

Ce soupçon n'est point mal fondé Un de mes amis m'a mandé Que j'observasse bien ma fille. Le scandale est dans ma famille, C'est ce qui me rend indigné ; Sans doute qu'elle a forligné.

Monsieur Thomas

Mais n'avez-vous point quelque idée Des gens dont elle est obsédée !

Boniface

Non, je crois que c'est un sorcier De qui je me dois défier.

Scène 6

Guillot, Boniface, Monsieur Thomas

Guillot

Bien courir est un avantage Qui me tire d'un grand naufrage Grâce au ciel me voilà sauvé. Comment ne m'ont-ils point crevé ? Comment ai-je évité le piège De cette graine de collège ? Mais, après tant de coups rués, Suis-je point au rang des tués ? M'ont-ils laissé la vie entière ? Je suis vif devant ; par derrière Ne m'auraient-ils point amorti ? Non, ou je n'en ai rien senti.

Boniface

Appropinque, mon galant homme.

Guillot

Ha ! Ce mot de latin m'assomme.

Monsieur Thomas

Qu'as-tu ?

Guillot

Je perds un bon métier : Depuis dix ans je suis portier Du collège de Crassinaille ; Mais une maudite canaille Que l'on instruit mal dans ce lieu, Soit par rancune, soit par jeu, Externes et pensionnaires, Se sont montrés mes adversaires, Et m'ont fait tant de maux divers, Que, las de les avoir soufferts, Afin de vivre d'autre sorte, Je renonce à garder la porte !

Boniface

Pourquoi, si tu t'y trouvais bien, Y renonces-tu ?

Guillot

Quel moyen De rester parmi tant de diables Qui sont irréconciliables ? Je les ai trop désobligés, Ils en voudront mourir vengés Las ! Ils me poursuivent en poupe.

Monsieur Thomas

Gros boursouflé, gros ventre à soupe, Pourquoi les désobligeais-tu?

Guillot

Pourquoi suis-je homme de vertu ? Ah ! Si j'avais souffert leurs vices, Leurs impudences, leurs malices, J'aurais été portier chéri ! Mais las ! Je serais bien marri D'avoir gagné leur bienveillance Par une lâche connivence. Combien ai-je empêché le cours De leurs criminelles amours ? Combien arrêté de commères, De revendeuses, de fruitières, Et d'autres gens qui, sous tels noms, Venaient friponner les fripons?

Boniface

Cet homme est bien mon fait, compère Qu'en dites-vous?

Monsieur Thomas

Rien de contraire.

Boniface

Ami, voudrais-tu me servir ?

Guillot

Monsieur, je suis prêt d'obéir.

Boniface

Je suis veuf, et n'ai qu'une fille Qui met le trouble en ma famille, Parce qu'elle a l'esprit coquet, Et qu'elle aime fort le caquet. Ce qui me met plus en cervelle, Plusieurs coquets sont aimés d'elle ; Ainsi je crains à tous moments De naturels événements, Et que quelque ardeur sensitive Ne porte à la copulative. Pour prévenir ces accidents, Et suivre des conseils prudents, Soit que ma fille, ou non, s'en fâche, Je veux donner à cette vache Des Argus pour la surveiller.

Guillot

Je n'aime point à sommeiller, Ou je dors la paupière haute ; Ainsi je ne puis faire faute.

Monsieur Thomas

Mais la gardant, garderas-tu Ce que l'on appelle vertu ?

Guillot

Oui, monsieur.

Monsieur Thomas

Je te tiens habile ; Mais, vois-tu, l'honneur d'une fille Est un oiseau prompt à partir.

Guillot

C'est bien fait de m'en avertir. Après cela, laissez-moi faire : Je suis grec eu pareille affaire.

Boniface

Allons le mettre en faction. Ça, viens prendre possession De ton emploi.

Guillot

J'en meurs d'envie.

Boniface

Compère, attends-moi, je te prie.

Monsieur Thomas

Je le veux ; mais je suis un fat, De ne pas songer que le chat Pourrait bien desservir ma table. C'est trop faire le secourable.

Scène 7

Cléandre, Monsieur Thomas

Cléandre

Voici quelqu'un de ses voisins.

Monsieur Thomas

Allons-nous, bourrer les boudins Avec notre grand voisin Cosme. D'où diable est sorti ce fantôme? Si je fais ici le rétif, Je vais être empalé tout vif Fuyons.

Cléandre

Monsieur, restez de grâce.

Monsieur Thomas

Je n'oserais le voir en face.

Cléandre

Daignez me parler un moment.

Monsieur Thomas

Ah ! Monsieur le Mahométan, Je suis un pauvre misérable, Qui craint un Turc autant qu'un diable.

Cléandre

Sortez de votre illusion : Je suis de votre nation. Quoi que mon habit me déguise, Ma naissance me déturquise.

Monsieur Thomas

Vous n'êtes pas Turc ?

Cléandre

Non, monsieur.

Monsieur Thomas

Je ne sais si c'est une erreur, Ni même ce que j'en dois croire.

Cléandre

Un petit bout de mon histoire Vous en instruira pleinement.

Monsieur Thomas

J'aime l'histoire horriblement : Apprenez-moi la toute entière.

Cléandre

J'y trouverais trop de matière.

Scène 8

Cléandre, Monsieur Thomas, Boniface, Lisette

Cléandre

Très volontiers ; prêtez silence. Mais je vois quelqu'un qui s'avance.

Monsieur Thomas

C'est mon voisin, ne craignez rien.

Boniface

Ha ! Compère, que tout va bien ! Mais quelle est cette étrange trogne ?

Monsieur Thomas

Chut, chut!

Cléandre

La reine de Pologne S'en allant pour trouver son roi Comme elle avait besoin de moi Pour l'entretien de sa coiffure, (Car je coiffe mieux qu'en peinture) Me voulut avoir dans son train Sous espérance de grand gain, Je suivis cette grande reine Qui m'a bien payé de ma peine. Las d'être si loin engagé, Je lui demandai mon congé, Afin de retourner en France ; Je l'obtins, puis en diligence Je m'embarquai pour mon retour. Mais, hélas ! Dès le premier jour, Venant d'éviter un naufrage, Je tombai dedans l'esclavage ; Par un vieux corsaire d'Alger, De chaînes je me vis charger, Ainsi conduit droit en Turquie, Où je croyais passer ma vie Dans le serail du Grand Seigneur, Où je fus placé par bonheur, Pour y coiffer toutes les belles, Et même pour veiller sur elles.

Monsieur Thomas

La Gazette a parlé de vous ; Et je vais gager entre nous Toutes les richesses d'Espagne Que vous êtes monsieur Champagne.

Cléandre

Vous l'avez deviné, monsieur : Je suis Champagne le coiffeur.

Monsieur Thomas

Votre aventure est admirable !

Cléandre

Elle m'a rendu misérable ; Ha ! Que les Turcs sont inhumains !

Monsieur Thomas

Vous ont-ils fait sentir leurs mains ?

Cléandre

Hélas !

Monsieur Thomas

Mais encor, quel martyre Vous ont-ils fait ?

Cléandre

À vous le dire, J'aurais trop de confusion : Ha ! La barbare nation !

Boniface

Mais ils n'empalent plus le monde.

Cléandre

Leur rage est pourtant sans seconde. Las ! Que ne m'ont-ils empalé, Écorché tout vif et brûlé ! J'aurais assouvi leur envie, Sans regret de quitter la vie.

Boniface

Vous croyez donc qu'il est un sort Beaucoup plus rude que la mort ? Serait-ce point ? Mais j'appréhende De faire une sotte demande.

Monsieur Thomas

Ils vous ont donc, les inhumains, Rendu léger de quelques grains ?

Cléandre

Monsieur, vous...

Monsieur Thomas

Votre langue hésite Vous êtes de ces gens d'élite Dont tout le sérail est rempli ? Votre teint en est embelli. Avouez entre nous la chose, Et je vous promets bouche close.

Boniface

Qu'est-ce qui le rend si craintif ?

Monsieur Thomas

C'est qu'il n'est plus génératif. Ce secret demande le vôtre.

Boniface

Ha ciel ! Quel bonheur est le nôtre Mon ami, dites franchement, Voudriez-vous présentement Prendre emploi ?

Cléandre

C'est bien mon attente Si l'occasion s'en pésente.

Boniface

He bien donc, sans autre raison Je vous offre dans ma maison Une charge, avec un asile: La charge est de garder ma fille.

Monsieur Thomas

Vous entendez bien le détail.

Cléandre

Ayant servi dans le Sérail, Je sais ce qu'il faut que j'observe, Et je suis à vous sans réserve.

Boniface

Devant que d'entrer au logis, Un petit mot de votre avis Comme je sais l'humeur d'Élise, De crainte qu'elle soit surprise De ces domestiques nouveaux, Trouverez-vous pas à propos Que j'ôte à son âme crédule Et le soupçon et le scrupule Qu'elle pouvait sans doute avoir D'un juste et rigoureux pouvoir ? Car les filles sont ombrageuses : La mienne aime fort les coiffeuses : La Durancey, la Jeanneton La Poulet et la Bariton, L'attirent chaque jour chez elles Au bruit des coiffures nouvelles. Or c'est un prétexte qu'elle a D'aller courir par-ci par là. Donc, pour flatter sa fantaisie, D'une façon fort adoucie, Je veux lui faire pressentir Que Champagne est pour la servir ; Que, comme en cet art il excelle, Je l'ai pris tout exprès pour elle. Ainsi, de son consentement, Il fera sa charge aisément, Sans que jamais on le soupçonne.

Monsieur Thomas

Certes votre raison est bonne La suivant on ne peut faillir.

Boniface

Çà donc, je m'en vais l'avertir. Hola, hola, hola, Lisette !

Lisette

Monsieur, je mettais la toilette ; Mademoiselle attend après.

Boniface

Quand elle le ferait exprès, La chose ne pourrait mieux être.

Lisette

Que vous plaît-il donc, mon cher maître ?

Boniface

Ouvre la salle promptement, Et qu'Élise au même moment S'y rende, et Guillot avec elle ; Et surtout dis lui pour nouvelle Que j'ai pris pour mon serviteur Champagne, l'illustre coiffeur. Penses-tu que cela lui plaise ?

Lisette

Monsieur, que je vais la faire aise !

Monsieur Thomas

Puisque vous retournez chez vous, Comme tout est libre entre nous Trouvez bon que de même j'entre En ma maison, comme en mon centre, Certain qu'au premier carillon, Aussi vite qu'un tourbillon., Je fondrai sur vos adversaires, Si...

Boniface

J'ai mis ordre à mes affaires.

Monsieur Thomas

Bonsoir et bonne nuit.

Boniface

Bonsoir.

Monsieur Thomas

Turc, faites bien votre devoir.

Scène 9

Boniface, Élise, Cléandre

La salle s'ouvre.

Boniface

Ma fille, êtes-vous satisfaite De l'élection que j'ai faite ? Cet homme entend l'ajustement, Mieux que La Prime assurément.

Élise

On m'a tant vanté son adresse, Que déjà le désir me presse De voir mes cheveux en ses mains.

Cléandre

Quoi que chacun ait ses desseins, Je fais toujours que ma méthode Est le modèle de la mode. Sur tout je donne des leçons. Je sais natter en cent façons Je coiffe en coquette, en Diane, En impératrice, en sultane En cheveux longs en cheveux courts, Selon la taille et les atours. Je sais prendre l'air du visage, Selon les traits et selon l'âge Je sais taper, je sais friser, Je sais posticher et raser, Je tourne la boucle à merveille ; Bref, mon adresse est sans pareille. En Pologne j'ai réussi, Et dedans le sérail aussi, Si bien que je prétends encore Vous coiffer mieux que n'est l'Aurore.

Élise

Que dites-vous de mes cheveux ?

Cléandre

Ils sont beaux et déliés.

Élise

Je veux Que vous défrisiez mes moustaches.

Cléandre

Madame, on vous les tient trop laches, La papillote pend trop bas.

Élise

Pour ce coup il n'importe pas.

Cléandre

Voyez, l'une en l'autre se fourre.

Boniface

Tournez-les bien en tire-bourre. Bon, c'est ainsi que je l'entends Pour le reste prenez du temps. Cependant je m'en vais écrire Quelques dépêches pour l'Empire.

Scène 10

Cléandre, Élise, Lisette, Guillot

Cléandre

Après ce que j'ose pour vous, Madame, mon sort serait doux, Si l'occasion opportune Pouvait achever ma fortune. La chose est en votre pouvoir, Vous n'avez donc qu'à le vouloir.

Élise

Ha, ne me pressez point, Cléandre, Lorsque je ne puis me défendre . Usez en généreux vainqueur De la conquête de mon coeur. Votre foi fait mon assurance, Mais faisons tout avec prudence.

Lisette

Madame, vous parlez trop haut, C'est là toujours votre défaut Votre père a l'oreille bonne. Comme je sais qu'il vous soupçonne, Et vous observe incessamment, Il faut parler plus nettement, Pour conclure votre retraite, Qui déjà devrait être faite Mais comme il est bon de presser, Entre vous daignez y penser.

Guillot

Mignonne, dis-moi, la toilette...

Lisette

Hé bien, qu'est-ce ?

Guillot

Est-elle complète ?

Lisette

Tant que nous en avons besoin.

Guillot

En la mettant, as-tu pris soin D'y ranger toutes les denrées Par qui beautés sont réparées ? As-tu mis sous ce taffetas Le magasin des faux appas?

Lisette

Insensé,que me veux-tu dire ? Penses-tu que je veuille rire ?

Guillot

Je te prie, aimable animal, Ne prends pas les choses si mal. Avec mon humeur ingénue, Je n'ai pas toujours la berlue, Et je sais de fort bonne part Qu'il est peu de beautés sans art, J'entends, qui ne se débarbouille Ou bien plutôt qui ne s'enrouille, Quoi qu'il en soit, qui pourrait bien Paraître sans employer rien Mais, pour être plus regardées, Toutes veulent être fardées. Vois-tu, je le sais mieux que toi, Et tu dois croire, sur ma foi, Quoi que ta maîtresse soit belle, Que sa fraîcheur soit naturelle, Que son teint soit blanc et rosé, Qu'elle n'ait point le cuir bronzé, Que sa bouche soit bien meublée, Qu'elle ait la taille bien taillée, Je crois que dessous ce satin Elle a mille drogues et son train. Ça, visitons cette toilette. Que tu fais la sotte, Lisette ! Laisse-moi voir à mon loisir. Bon, voici du noir à noircir ; C'est pour les sourcils.

Lisette

Tu te moques ? Que garde-t-on en cette coque ? Des pépins de coins, et de l'eau.

Guillot

Pour gommer, le secret est beau, Parce que la gomme arabique Est trop forte en cette pratique. Qu'est ceci ?

Lisette

C'est un peu d'alun.

Guillot

Et là ?

Lisette

C'est du rouge commun.

Guillot

Le vermillon et la céruse Seront là, si je ne m'abuse Ouvrons ces papiers : j'ai bien dit. Ne crèves-tu point de dépit?

Lisette

Ha ! Guillot, laisse-là le reste.

Guillot

Crie, ou prie, ou menace, ou peste, Je veux me satisfaire enfin. Qu'est-ce que je sens sous ma main ? Un ratelier de dents, sans doute ; Il faut le voir, quoi qu'il en coûte. Non, c'est un bracelet de prix ; Pour ce coup je me suis mépris. Est-ce ici que l'on prend la mouche?

Lisette

Tu peux bien voir ce que tu touches.

Guillot

Tu prends plaisir à bégayer. Elles sont de la Mestayer : Je les connais bien à la taille ; Les autres ne sont rien qui vaille. Lisette, approche ton menton, Que je t'y mette ce gros ton. Sans doute en cette boîte noire, Sont yeux d'émail, et dents d'ivoire Ha ! J'ai tort, ce sont des cheveux. En voici pour plaire à tous yeux. Quoi qu'en brun j'estime ta mine, Approche que je te blondine. À quoi sert ce petit outil ?

Lisette

C'est pour arracher le sourcil.

Guillot

Voyons tout le reste à la hâte De l'opiate, de la pâte, Tant pour les mains que pour les dents. Que renferme-t-on là dedans ? De la brique pulvérisée ! Ma vue est ce coup abusée C'est plutôt du sang de dragon, Ou du coral en poudre ; bon ! Ha ! Voici la fine pommade Dont on guérit le teint malade ; La boîte aux peignes, la voilà. Je crois qu'il s'en faut tenir là. Hé bien, Lisette, dis encore Que tant de beautés qu'on adore Sont sans emprunt et sans défaut, Et je te croirai, s'il le faut.

Lisette

Si j'osais croire mon courage, Je déchirerais ton visage Mais je crains de faire du bruit.

Cléandre

Voyez à quoi je suis réduit, Et puisque la feinte est propice, Profitons de cet artifice Allons, Madame, éloignons-nous.

Élise

Oui, je consens à tout pour vous. À la charge que l'hyménée Nous unira cette journée.

Cléandre

J'accepte la condition. Donnons dedans l'occasion.

Guillot

La porte est ouverte, la belle, Enfilez vite la venelle.

Élise

Sauvez-moi d'un père irrité.

Cléandre

Fiez-vous en ma probité.

Scène 11

Guillot, Monsieur Thomas, Cléandre, Élise

Guillot

Ha ! Monsieur, que faut-il qu'on fasse ? Voici l'ami de Boniface.

Monsieur Thomas

Quoi, Turc, vous quittez la maison ?

Cléandre

Tais-toi.

Monsieur Thomas

Trahison, trahison !

Élise

Comment sortir de ces alarmes ?

Monsieur Thomas

Aux armes, Boniface, aux armes !

Cléandre

Maraut, vois-tu bien ce poignard ? Je t'en perce de part en part, Si tu t'opposes à ma retraite.

Monsieur Thomas

La mienne sera bientôt faite,; Monsieur, je ne m'oppose à rien, Car j'aurais tort.

Cléandre

Tu feras bien.

Monsieur Thomas

Si vous avez besoin d'escorte...

Cléandre

Je t'en remercie.

Monsieur Thomas

À ma porte, Et devant moi me maltraiter Je devais bien les arrêter.

Guillot

Hé quoi, coquin, tu nous regardes ! As-tu point peur qu'on te poignarde ?

Monsieur Thomas

Monsieur, je ne regarde pas.

Guillot

Vois-tu, si...

Monsieur Thomas

Je mets armes bas. Boniface en tient pour son compte.

Scène 12

Boniface, Monsieur Thomas

Boniface

Allons réparer notre honte.

Monsieur Thomas

Où sont-ils ? Qu'est-ce qui va là ? C'est donc vous, traistre !

Boniface

Hola, hola.

Monsieur Thomas

Morbleu, je ne fais point de grâce.

Boniface

Doucement je suis Boniface. Avecque ce maudit outil Vous m'avez blessé le nombril.

Monsieur Thomas

Mon pauvre ami, c'est chose faite, Les enleveurs ont fait retraite J'en suis encor tout plein d'effroi.

Boniface

Quoi, l'on abuse ainsi de moi ! Qu'en dira-t-on parmi la ville ?

Monsieur Thomas

Pourquoi refuser votre fille À des partis avantageux ?

Boniface

Hélas, que je suis malheureux Je me vois sans fille et sans gendre. Que n'acceptais-je ce Cléandre Qu'un ami m'avait proposé ! Ah ! Que je fus mal avisé !

Scène Dernière

Monsieur Thomas, Cléandre, Boniface, Guillot, Élise, Lisette

Monsieur Thomas

Voisin, notre mort est certaine.

Cléandre

Monsieur, pour vous tirer de peine, Je viens...

Boniface

Ha traître, il faut mourir.

Cléandre

Je saurai bien m'en garantir, Si l'on me force à me défendre.

Guillot

Dites que vous êtes son gendre; Aussi bien il s'en faut très peu.

Monsieur Thomas

Je n'ose me mêler au jeu.

Cléandre

Apprenez que je suis Cléandre, Qui veut devenir votre gendre.

Boniface

N'est-ce point encor m'abuser ?

Cléandre

Mon dessein me peut excuser.

Guillot

Pour rendre t'excuse parfaite, J'offre aussi d'épouser Lisette.

Monsieur Thomas

Je suis d'accord de l'union.

Boniface

Je suis plein de confusion. Mais vous étiez tantôt Champagne.

Cléandre

Champagne est mon nom de campagne.

Élise

Mon cher père, pardonnez-nous.

Cléandre

Acceptez-moi pour son époux.

Guillot

Mon maître est homme de mérite ; D'ailleurs je vous en sollicite.

Boniface

Hé bien donc, je consens à tout.

Guillot

Lisette, nous sommes au bout De nos travaux.

Lisette

Oui, que t'en semble ?

Guillot

Que nous serons bientôt ensemble, Et que devant trois fois trois mois Tu chanteras à pleine voix Des petits pâtés.

Lisette

Tu folâtres.

Guillot

Tu te feras tenir à quatre, Quand viendront ces petits marmots. Que nous en aurons de Guillots La race de ta Guillotière Sera comme une pépinière.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.