Acte I
Scène 1
Guillot, Cléandre
Guillot
Pour ce coup votre affaire est faite ; Monsieur, je viens de voir Lisette, Elle m'a dit et répété Qu'Élise en la captivité Où la retient son fol de père, Est dans le dessein de tout faire, Si vous la jugez à propos, Pour assurer votre repos
Cléandre
Guillot, l'agréable nouvelle Que m'apportes-tu de ma belle ! Quelle adresse trouverons-nous ?
Guillot
J'en ai mille; vous moquez-vous ?
Cléandre
Guillot, il n'en faut trouver qu'une, Et je réponds de ta fortune.
Guillot
Tant mieux ; mais la ferez-vous bien ?
Cléandre
Dis.
Guillot
Non, celle-là ne vaut rien. Je m'en vais en trouver une autre. Où diable est donc l'adresse nôtre ? Ha ! J'en tiens une... Mais voici Votre Élise et mon cher souci ; L'une et l'autre de nous s'approche.
Scène 2
Élise, Cléandre, Lisette, Guillot
Élise
Monsieur, je m'expose au reproche, Et peut-être à pis, pour vous voir.
Cléandre
Mon heur ne se peut concevoir.
Lisette
Mon cher Guillot, je te rencontre !
Guillot
C'est mon bon démon qui me montre.
Élise
Je ne respire que pour vous.
Cléandre
Vous faites mes soins les plus doux, Ainsi que mes inquiétudes.
Élise
Que je passe de moments rudes Près d'un père capricieux !
Cléandre
C'est ce qui me rend malheureux.
Guillot
Hay, hay.
Lisette
Quoi, Guillot, tu soupires ! As-tu quelque chose à me dire ?
Guillot
Devine ! Aussi bien je ne puis Te dire l'état où je suis ; Tâte-moi le pouls, je te prie.
Lisette
Il est ému.
Guillot
C'est de furie.
Lisette
Toi furieux ! Depuis quel jour ?
Guillot
Depuis que j'enrage d'amour. Peux-tu n'enrager pas de même ? Pour peu qu'il soit vrai que tu m'aimes, Permets.
Lisette
Arrête-toi, badin.
Guillot
Mon amour mourra donc de faim !
Cléandre
Ha ! Ne soupçonnez pas ma flamme, Je n'en sens que pour vous, Madame.
Élise
Pour justifier votre foi, Agissez pour vous et pour moi Songez que je suis renfermée.
Cléandre
Songez que vous êtes aimée, Et qu'il n'est rien dont un amant Ne vienne à bout fort aisément.
Élise
Cette assurance me console.
Cléandre
L'effet suivra cette parole.
Élise
Je tremble en vous parlant ici.
Lisette
Te voilà donc bien radouci ?
Guillot
Ha ! Si tu voulais, ma Lisette, Ma moutonne, ma brebiette, Mon coeur, mon tendron, mon toutou.
Lisette
Tais-toi, Guillot, tu deviens fou.
Guillot
Si tu voulais, bête farouche, J'apposerais dessus ta bouche Le cachet de mes chauds désirs.
Élise
Épargnez-moi les déplaisirs Que j'aurais, si j'étais surprise.
Cléandre
Ne craignez rien, ma chère Élise.
Élise
Mais mon père n'est pas bien loin ; Il m'observe avec tant de soin Que, sitôt qu'il me perd de vue, Il pense que je suis perdue : L'ombre d'un homme lui fait peur.
Guillot
C'est qu'il n'est pas de votre humeur.
Lisette
Finissez, j'entends Boniface ; Je crains bien pis que la menace.
Élise
Il est rentré par le jardin.
Cléandre
Madame, vous craignez en vain, Si vous ne vouliez pas l'attendre.
Élise
Je n'oserais rien entreprendre.
Lisette
Hélas ! Sauvons-nous au plus loin !
Élise
Non, non, cachons-nous à ce coin, Et vous, Monsieur, prenez la fuite. En quel état suis-je réduite !
Cléandre
Vous abandonner au courroux De ce bizarre ?
Élise
Éloignez-vous.
Cléandre
Il ne me connaît point.
Élise
N'importe, Retirez-vous devant qu'il sorte.
Guillot
Ha ! Monsieur, ne répliquez pas, Retirons-nous, doublons le pas Cet homme est prompt, il extravague, Il pourra donner de sa dague.
Cléandre
S'il extravague, j'en rirai.
Guillot
Et s'il dague ?
Cléandre
Je périrai, Plutôt que perdre ce que j'aime.
Guillot
Ha ! Votre furie est extrême De risquer votre dernier jour Pour une chimère d'amour.
Scène 3
Boniface, Lisette, Élise, Cléandre
Boniface
Ma fille, ma fille, Lisette ! Elles ont plié la toilette : Hélas ! Je suis déshonoré.
Lisette
Il est au bas du grand degré, Il va sortir.
Élise
Je suis perdue, S'il me rencontre dans la rue.
Boniface
Au secours, voisins, au secours !...
Lisette
À quoi donc aurons-nous recours ?
Boniface
Il n'est ni servante, ni fille ! Cherchons partout, courons la ville.
Élise
Lisette, rentrons au logis.
Boniface
Au secours, voisins, mes amis !
Lisette
Ma foi, l'occasion est bonne.
Boniface
Quoi, tout le monde m'abandonne Maître Claude, maître Thomas, Hé quoi, ne m'entendez-vous pas ? Voisins, que Dieu puisse confondre, Vous ne daignez pas me répondre ! Les traîtres, les maudits voisins ! Qu'ils riront tantôt, les vilains, Apprenant ma déconvenue ! Hélas ! Je l'avais bien prévue, Et je devais, la prévoyant, Être beaucoup plus défiant. Ha ! Si j'attrape l'infidèle Je serai sa garde éternelle.
Cléandre
Suis-moi je conçois un dessein Qui pourra réussir.
Boniface
Enfin Redoublons ici les alarmes Au secours, aux armes, aux armes !
Scène 4
Monsieur Thomas, Boniface
Monsieur Thomas
À quel secours faut-il aller ? Faut-il battre ? Faut-il parler ? À quoi faut-il qu'on remédie ? Est-ce rapt, larcin, incendie ? Faut-il avoir recours à l'eau, Au prévôt, au juge, au bourreau ? Est-ce duel ? Est-ce rencontre? Faut-il dégainer pour ou contre ? Qu'est-ce?
Boniface
Ce n'est point tout cela, Mais bien une partie...
Monsieur Thomas
Holà, De vos maux allons à la source. Vous a-t-on coupé votre bourse ? Vous en reste-t-il les pendants ? Quel argent aviez-vous dedans ?
Boniface
Ce n'est pas ce que je regrette.
Monsieur Thomas
Vous a-t-on donné de la brette ? Vous a-t-on donné du bâton, Ou bien des étrivières ?
Boniface
Non.
Monsieur Thomas
Ces affronts sont insupportables, Souvent ce sont maux incurables.
Boniface
Mais.
Monsieur Thomas
"Mais" est un terme importun. Étaient-ils deux ? N'étaient-ils qu'un, À vous faire une telle injure ?
Boniface
Je me plains...
Monsieur Thomas
De quelle aventure ?
Boniface
Mais vous m'interrompez toujours !
Monsieur Thomas
Mais pourquoi crier au secours ?
Boniface
Pourquoi ? Parce que l'on m'opprime.
Monsieur Thomas
L'oppression est un grand crime, Et la justice en pareil cas Devrait bien ne s'endormir pas ; Car quand on néglige une affaire, Souvent on manque au nécessaire. Ainsi...
Boniface
Laissez-moi donc parler.
Monsieur Thomas
Ha ! Laissez-moi vous consoler : Je connais ce qui vous afflige.
Boniface
Ha ! Laissez-moi parler, vous dis-je.
Monsieur Thomas
Mais, compère, vous avez tort Je viens vous secourir.
Boniface
D'abord Je l'ai cru ; mais las j'en enrage.
Monsieur Thomas
Vous êtes un sot personnage. Mon compère, mon cher voisin, Pourquoi vous plaignez-vous en vain ?
Boniface
Moi me plaindre en vain ! L'apparence, Après une si grande offense !
Monsieur Thomas
Je commence à souffrir pour lui.
Boniface
Ha ! Compère, je meurs d'ennui.
Monsieur Thomas
Le sujet ?
Boniface
J'ai perdu ma fille !
Monsieur Thomas
Adieu l'honneur de la famille ! Par quel accident, par quel sort ?
Boniface
Elle vient de prendre l'essor.
Monsieur Thomas
Je vous l'avais bien dit, compère, Qu'il aurait été nécessaire De la garder soigneusement. Mais savez-vous certainement Qu'elle vous ait fait banqueroute ? Savez-vous aussi quelle route Elle tient, s'éloignant d'ici ?
Boniface
C'est de quoi je suis en souci.
Monsieur Thomas
Connaissez-vous bien qui l'enlève ?
Boniface
Non, et c'est là ce qui m'achève ; Cependant je le veux chercher, Le prendre vif et t'écorcher.
Monsieur Thomas
C'est bien résoudre; mais, compère, Il faut refréner la colère. J'estime donc qu'en cas pareil Tout homme a besoin de conseil ; C'est pourquoi je veux vous déduire Chose qui ne vous pourra nuire.
Boniface
Il n'en est pas besoin.
Monsieur Thomas
Les Grecs Jadis pour un pareil succès, Bon gré malgré les destinées, Guerroyèrent plusieurs années ; Hélène, que ravit Paris, De cette guerre fut le prix.
Boniface
À quoi bon ?...
Monsieur Thomas
Écoutez le reste.
Boniface
Secours importun et funeste !
Monsieur Thomas
Or la femme de Ménélas, Qui causa dix ans de combats...
Boniface
Ah ! L'insupportable boutade ! À quoi bon citer l'Iliade ? J'enrage...
Monsieur Thomas
Pour vous faire voir Tout ce que vous devez prévoir En vous armant pour votre fille; Car comme Ulysse, Hector, Achille, Patrocle, Achille, Ulysse, Hector. Je veux être votre Nestor, Et faire plus, par ma prudence, Que cent autres par leur vaillance.
Boniface
Hé, de grâce, maître Thomas, Souffrez...
Monsieur Thomas
Mon pauvre Ménélas, En une occasion pareille, Il est bon que je vous conseille. Pour assiéger un Ilion Il faut de gens un million, Il faut avoir des dieux propices Il faut des Ajax, des Ulysses, Il faut des démons familiers, Des chevaux de bois, des béliers, Et cent mille autres ustensiles Propres à renverser des villes.
Boniface
Au diable soit le conseiller !
Monsieur Thomas
Vous n'aimez point à batailler ? Hé bien, conseillons d'autre sorte.
Boniface
Que le grand diable vous emporte ! Si je puis parler une fois, Je parlerai pour plus d'un mois.
Monsieur Thomas
Il faut donc pour... mais, non, je pense... Pourtant, enfin, l'expérience. Voyez-vous, je conseille bien.
Boniface
Au diable si j'y comprends rien !
Monsieur Thomas
Maudite soit la tête folle !
Boniface
Tâchons à prendre la parole.
Monsieur Thomas
Oui, quant au traître d'enleveur, Je veux en être l'étrangleur.
Boniface
S'il tombe sous mes mains, je jure De lui déchirer la fressure. Si quelque diable familier Je l'enverrai voir son grand-père Par delà la fleuve Styx. Moi seul j'en pourrais battre dix. Quand la colère me transporte, Je suis vaillant de telle sorte Que devant moi les plus hardis...
Monsieur Thomas
Je suis aussi...
Boniface
Les Amadis, Ces paladins si redoutables, Ceux que l'on vante dans les Fables, Les demi-dieux, les Gérions, Les Encelades, les Tiphons, Ceux de fabrique plus nouvelle, Les petits-fils de Gargamelle, Roland, Ogier le Danois, Rodomont, l'honneur des Gaulois, Fierabras, et toute leur suite, Ne sont bons qu'à prendre la fuite.
Monsieur Thomas
C'est trop en dire pour un coup.
Boniface
Vous ignorez.
Monsieur Thomas
J'ai vu le loup.
Boniface
Sachez qu'à la fleur de mon âge J'étais un rude personnage À la guerre des Guéridons Je battais les plus furibonds, Je donnais leçons aux soudrilles, J'étais grand enleveur de filles Parce que j'étais furieux, On m'appelait le dangereux. Mais admirez, mon cher compère : Ce que jadis j'aimais à faire, Sans pitié du malheur d'autrui, Je me le vois faire aujourd'hui.
Monsieur Thomas
Or...
Boniface
Je vous plains, pauvres familles, Qui nourrissez de belles filles ! Qu'heureuses sont les nations Fertiles en précautions !
Monsieur Thomas
Donc.
Boniface
Qu'il fait sûr en Italie ! Qu'il fait encor bon en Turquie ! Que l'on y garde bien l'honneur ! Que ne suis-je le Grand Seigneur ! J'aurais des gardes très fidèles, Qui répondraient de mes femelles.
Monsieur Thomas
Quoi, je ne pourrai plus parler !
Boniface
Au diable puissiez-vous aller !
Monsieur Thomas
Au diable soit votre infortune !
Boniface
Au diable soit qui m'importune ! Mais on a fermé ma maison.
Monsieur Thomas
Cela sent bien la trahison ! Gardez-vous donc, mon cher compère, De faire ici le téméraire.
Boniface
Aurais-je bien, dans mon effroi, Tiré cette porte après moi ?
Scène 5
Lisette, Monsieur Thomas, Boniface, Élise
Lisette
Qui va là ?
Monsieur Thomas
Qui va là ! La peste ! L'intelligence est manifeste. Le suborneur a pris son temps Pour mettre garnison dedans ; Si j'entre, je veux qu'on m'étrille. Quelqu'un paraît à cette grille : C'est la femme du commandant.
Lisette
Quel est ce sot, cet impudent, Qui heurte avecque tant d'audace ?
Monsieur Thomas
C'est un ami de Boniface.
Lisette
N'est-il pas bien Monsieur pour vous ?
Monsieur Thomas
Compère, halte à votre courroux ! Votre fille s'est retrouvée.
Boniface
On ne l'a donc pas enlevée.
Élise
Descends.
Boniface
Mais l'avais-je rêvé ?
Monsieur Thomas
D'un grand mal vous voilà sauvé ; Votre fille vient de paraître, Et je l'ai bien su reconnaître.
Boniface
Ouvrez, ouvrez, ma fille, ouvrez.
Lisette
Entrez, Monsieur, Monsieur, entrez.
Boniface
Dois-je la quereller, compère ?
Monsieur Thomas
Avez-vous sujet de le faire ?
Boniface
Hé bien donc, ne lui disons rien. Rentrez, sotte. Par quel moyen Me suis-je abusé de la sorte ?
Monsieur Thomas
C'est que le soupçon vous transporte.
Boniface
Ce soupçon n'est point mal fondé Un de mes amis m'a mandé Que j'observasse bien ma fille. Le scandale est dans ma famille, C'est ce qui me rend indigné ; Sans doute qu'elle a forligné.
Monsieur Thomas
Mais n'avez-vous point quelque idée Des gens dont elle est obsédée !
Boniface
Non, je crois que c'est un sorcier De qui je me dois défier.
Scène 6
Guillot, Boniface, Monsieur Thomas
Guillot
Bien courir est un avantage Qui me tire d'un grand naufrage Grâce au ciel me voilà sauvé. Comment ne m'ont-ils point crevé ? Comment ai-je évité le piège De cette graine de collège ? Mais, après tant de coups rués, Suis-je point au rang des tués ? M'ont-ils laissé la vie entière ? Je suis vif devant ; par derrière Ne m'auraient-ils point amorti ? Non, ou je n'en ai rien senti.
Boniface
Appropinque, mon galant homme.
Guillot
Ha ! Ce mot de latin m'assomme.
Monsieur Thomas
Qu'as-tu ?
Guillot
Je perds un bon métier : Depuis dix ans je suis portier Du collège de Crassinaille ; Mais une maudite canaille Que l'on instruit mal dans ce lieu, Soit par rancune, soit par jeu, Externes et pensionnaires, Se sont montrés mes adversaires, Et m'ont fait tant de maux divers, Que, las de les avoir soufferts, Afin de vivre d'autre sorte, Je renonce à garder la porte !
Boniface
Pourquoi, si tu t'y trouvais bien, Y renonces-tu ?
Guillot
Quel moyen De rester parmi tant de diables Qui sont irréconciliables ? Je les ai trop désobligés, Ils en voudront mourir vengés Las ! Ils me poursuivent en poupe.
Monsieur Thomas
Gros boursouflé, gros ventre à soupe, Pourquoi les désobligeais-tu?
Guillot
Pourquoi suis-je homme de vertu ? Ah ! Si j'avais souffert leurs vices, Leurs impudences, leurs malices, J'aurais été portier chéri ! Mais las ! Je serais bien marri D'avoir gagné leur bienveillance Par une lâche connivence. Combien ai-je empêché le cours De leurs criminelles amours ? Combien arrêté de commères, De revendeuses, de fruitières, Et d'autres gens qui, sous tels noms, Venaient friponner les fripons?
Boniface
Cet homme est bien mon fait, compère Qu'en dites-vous?
Monsieur Thomas
Rien de contraire.
Boniface
Ami, voudrais-tu me servir ?
Guillot
Monsieur, je suis prêt d'obéir.
Boniface
Je suis veuf, et n'ai qu'une fille Qui met le trouble en ma famille, Parce qu'elle a l'esprit coquet, Et qu'elle aime fort le caquet. Ce qui me met plus en cervelle, Plusieurs coquets sont aimés d'elle ; Ainsi je crains à tous moments De naturels événements, Et que quelque ardeur sensitive Ne porte à la copulative. Pour prévenir ces accidents, Et suivre des conseils prudents, Soit que ma fille, ou non, s'en fâche, Je veux donner à cette vache Des Argus pour la surveiller.
Guillot
Je n'aime point à sommeiller, Ou je dors la paupière haute ; Ainsi je ne puis faire faute.
Monsieur Thomas
Mais la gardant, garderas-tu Ce que l'on appelle vertu ?
Guillot
Oui, monsieur.
Monsieur Thomas
Je te tiens habile ; Mais, vois-tu, l'honneur d'une fille Est un oiseau prompt à partir.
Guillot
C'est bien fait de m'en avertir. Après cela, laissez-moi faire : Je suis grec eu pareille affaire.
Boniface
Allons le mettre en faction. Ça, viens prendre possession De ton emploi.
Guillot
J'en meurs d'envie.
Boniface
Compère, attends-moi, je te prie.
Monsieur Thomas
Je le veux ; mais je suis un fat, De ne pas songer que le chat Pourrait bien desservir ma table. C'est trop faire le secourable.
Scène 7
Cléandre, Monsieur Thomas
Cléandre
Voici quelqu'un de ses voisins.
Monsieur Thomas
Allons-nous, bourrer les boudins Avec notre grand voisin Cosme. D'où diable est sorti ce fantôme? Si je fais ici le rétif, Je vais être empalé tout vif Fuyons.
Cléandre
Monsieur, restez de grâce.
Monsieur Thomas
Je n'oserais le voir en face.
Cléandre
Daignez me parler un moment.
Monsieur Thomas
Ah ! Monsieur le Mahométan, Je suis un pauvre misérable, Qui craint un Turc autant qu'un diable.
Cléandre
Sortez de votre illusion : Je suis de votre nation. Quoi que mon habit me déguise, Ma naissance me déturquise.
Monsieur Thomas
Vous n'êtes pas Turc ?
Cléandre
Non, monsieur.
Monsieur Thomas
Je ne sais si c'est une erreur, Ni même ce que j'en dois croire.
Cléandre
Un petit bout de mon histoire Vous en instruira pleinement.
Monsieur Thomas
J'aime l'histoire horriblement : Apprenez-moi la toute entière.
Cléandre
J'y trouverais trop de matière.
Scène 8
Cléandre, Monsieur Thomas, Boniface, Lisette
Cléandre
Très volontiers ; prêtez silence. Mais je vois quelqu'un qui s'avance.
Monsieur Thomas
C'est mon voisin, ne craignez rien.
Boniface
Ha ! Compère, que tout va bien ! Mais quelle est cette étrange trogne ?
Monsieur Thomas
Chut, chut!
Cléandre
La reine de Pologne S'en allant pour trouver son roi Comme elle avait besoin de moi Pour l'entretien de sa coiffure, (Car je coiffe mieux qu'en peinture) Me voulut avoir dans son train Sous espérance de grand gain, Je suivis cette grande reine Qui m'a bien payé de ma peine. Las d'être si loin engagé, Je lui demandai mon congé, Afin de retourner en France ; Je l'obtins, puis en diligence Je m'embarquai pour mon retour. Mais, hélas ! Dès le premier jour, Venant d'éviter un naufrage, Je tombai dedans l'esclavage ; Par un vieux corsaire d'Alger, De chaînes je me vis charger, Ainsi conduit droit en Turquie, Où je croyais passer ma vie Dans le serail du Grand Seigneur, Où je fus placé par bonheur, Pour y coiffer toutes les belles, Et même pour veiller sur elles.
Monsieur Thomas
La Gazette a parlé de vous ; Et je vais gager entre nous Toutes les richesses d'Espagne Que vous êtes monsieur Champagne.
Cléandre
Vous l'avez deviné, monsieur : Je suis Champagne le coiffeur.
Monsieur Thomas
Votre aventure est admirable !
Cléandre
Elle m'a rendu misérable ; Ha ! Que les Turcs sont inhumains !
Monsieur Thomas
Vous ont-ils fait sentir leurs mains ?
Cléandre
Hélas !
Monsieur Thomas
Mais encor, quel martyre Vous ont-ils fait ?
Cléandre
À vous le dire, J'aurais trop de confusion : Ha ! La barbare nation !
Boniface
Mais ils n'empalent plus le monde.
Cléandre
Leur rage est pourtant sans seconde. Las ! Que ne m'ont-ils empalé, Écorché tout vif et brûlé ! J'aurais assouvi leur envie, Sans regret de quitter la vie.
Boniface
Vous croyez donc qu'il est un sort Beaucoup plus rude que la mort ? Serait-ce point ? Mais j'appréhende De faire une sotte demande.
Monsieur Thomas
Ils vous ont donc, les inhumains, Rendu léger de quelques grains ?
Cléandre
Monsieur, vous...
Monsieur Thomas
Votre langue hésite Vous êtes de ces gens d'élite Dont tout le sérail est rempli ? Votre teint en est embelli. Avouez entre nous la chose, Et je vous promets bouche close.
Boniface
Qu'est-ce qui le rend si craintif ?
Monsieur Thomas
C'est qu'il n'est plus génératif. Ce secret demande le vôtre.
Boniface
Ha ciel ! Quel bonheur est le nôtre Mon ami, dites franchement, Voudriez-vous présentement Prendre emploi ?
Cléandre
C'est bien mon attente Si l'occasion s'en pésente.
Boniface
He bien donc, sans autre raison Je vous offre dans ma maison Une charge, avec un asile: La charge est de garder ma fille.
Monsieur Thomas
Vous entendez bien le détail.
Cléandre
Ayant servi dans le Sérail, Je sais ce qu'il faut que j'observe, Et je suis à vous sans réserve.
Boniface
Devant que d'entrer au logis, Un petit mot de votre avis Comme je sais l'humeur d'Élise, De crainte qu'elle soit surprise De ces domestiques nouveaux, Trouverez-vous pas à propos Que j'ôte à son âme crédule Et le soupçon et le scrupule Qu'elle pouvait sans doute avoir D'un juste et rigoureux pouvoir ? Car les filles sont ombrageuses : La mienne aime fort les coiffeuses : La Durancey, la Jeanneton La Poulet et la Bariton, L'attirent chaque jour chez elles Au bruit des coiffures nouvelles. Or c'est un prétexte qu'elle a D'aller courir par-ci par là. Donc, pour flatter sa fantaisie, D'une façon fort adoucie, Je veux lui faire pressentir Que Champagne est pour la servir ; Que, comme en cet art il excelle, Je l'ai pris tout exprès pour elle. Ainsi, de son consentement, Il fera sa charge aisément, Sans que jamais on le soupçonne.
Monsieur Thomas
Certes votre raison est bonne La suivant on ne peut faillir.
Boniface
Çà donc, je m'en vais l'avertir. Hola, hola, hola, Lisette !
Lisette
Monsieur, je mettais la toilette ; Mademoiselle attend après.
Boniface
Quand elle le ferait exprès, La chose ne pourrait mieux être.
Lisette
Que vous plaît-il donc, mon cher maître ?
Boniface
Ouvre la salle promptement, Et qu'Élise au même moment S'y rende, et Guillot avec elle ; Et surtout dis lui pour nouvelle Que j'ai pris pour mon serviteur Champagne, l'illustre coiffeur. Penses-tu que cela lui plaise ?
Lisette
Monsieur, que je vais la faire aise !
Monsieur Thomas
Puisque vous retournez chez vous, Comme tout est libre entre nous Trouvez bon que de même j'entre En ma maison, comme en mon centre, Certain qu'au premier carillon, Aussi vite qu'un tourbillon., Je fondrai sur vos adversaires, Si...
Boniface
J'ai mis ordre à mes affaires.
Monsieur Thomas
Bonsoir et bonne nuit.
Boniface
Bonsoir.
Monsieur Thomas
Turc, faites bien votre devoir.
Scène 9
Boniface, Élise, Cléandre
La salle s'ouvre.
Boniface
Ma fille, êtes-vous satisfaite De l'élection que j'ai faite ? Cet homme entend l'ajustement, Mieux que La Prime assurément.
Élise
On m'a tant vanté son adresse, Que déjà le désir me presse De voir mes cheveux en ses mains.
Cléandre
Quoi que chacun ait ses desseins, Je fais toujours que ma méthode Est le modèle de la mode. Sur tout je donne des leçons. Je sais natter en cent façons Je coiffe en coquette, en Diane, En impératrice, en sultane En cheveux longs en cheveux courts, Selon la taille et les atours. Je sais prendre l'air du visage, Selon les traits et selon l'âge Je sais taper, je sais friser, Je sais posticher et raser, Je tourne la boucle à merveille ; Bref, mon adresse est sans pareille. En Pologne j'ai réussi, Et dedans le sérail aussi, Si bien que je prétends encore Vous coiffer mieux que n'est l'Aurore.
Élise
Que dites-vous de mes cheveux ?
Cléandre
Ils sont beaux et déliés.
Élise
Je veux Que vous défrisiez mes moustaches.
Cléandre
Madame, on vous les tient trop laches, La papillote pend trop bas.
Élise
Pour ce coup il n'importe pas.
Cléandre
Voyez, l'une en l'autre se fourre.
Boniface
Tournez-les bien en tire-bourre. Bon, c'est ainsi que je l'entends Pour le reste prenez du temps. Cependant je m'en vais écrire Quelques dépêches pour l'Empire.
Scène 10
Cléandre, Élise, Lisette, Guillot
Cléandre
Après ce que j'ose pour vous, Madame, mon sort serait doux, Si l'occasion opportune Pouvait achever ma fortune. La chose est en votre pouvoir, Vous n'avez donc qu'à le vouloir.
Élise
Ha, ne me pressez point, Cléandre, Lorsque je ne puis me défendre . Usez en généreux vainqueur De la conquête de mon coeur. Votre foi fait mon assurance, Mais faisons tout avec prudence.
Lisette
Madame, vous parlez trop haut, C'est là toujours votre défaut Votre père a l'oreille bonne. Comme je sais qu'il vous soupçonne, Et vous observe incessamment, Il faut parler plus nettement, Pour conclure votre retraite, Qui déjà devrait être faite Mais comme il est bon de presser, Entre vous daignez y penser.
Guillot
Mignonne, dis-moi, la toilette...
Lisette
Hé bien, qu'est-ce ?
Guillot
Est-elle complète ?
Lisette
Tant que nous en avons besoin.
Guillot
En la mettant, as-tu pris soin D'y ranger toutes les denrées Par qui beautés sont réparées ? As-tu mis sous ce taffetas Le magasin des faux appas?
Lisette
Insensé,que me veux-tu dire ? Penses-tu que je veuille rire ?
Guillot
Je te prie, aimable animal, Ne prends pas les choses si mal. Avec mon humeur ingénue, Je n'ai pas toujours la berlue, Et je sais de fort bonne part Qu'il est peu de beautés sans art, J'entends, qui ne se débarbouille Ou bien plutôt qui ne s'enrouille, Quoi qu'il en soit, qui pourrait bien Paraître sans employer rien Mais, pour être plus regardées, Toutes veulent être fardées. Vois-tu, je le sais mieux que toi, Et tu dois croire, sur ma foi, Quoi que ta maîtresse soit belle, Que sa fraîcheur soit naturelle, Que son teint soit blanc et rosé, Qu'elle n'ait point le cuir bronzé, Que sa bouche soit bien meublée, Qu'elle ait la taille bien taillée, Je crois que dessous ce satin Elle a mille drogues et son train. Ça, visitons cette toilette. Que tu fais la sotte, Lisette ! Laisse-moi voir à mon loisir. Bon, voici du noir à noircir ; C'est pour les sourcils.
Lisette
Tu te moques ? Que garde-t-on en cette coque ? Des pépins de coins, et de l'eau.
Guillot
Pour gommer, le secret est beau, Parce que la gomme arabique Est trop forte en cette pratique. Qu'est ceci ?
Lisette
C'est un peu d'alun.
Guillot
Et là ?
Lisette
C'est du rouge commun.
Guillot
Le vermillon et la céruse Seront là, si je ne m'abuse Ouvrons ces papiers : j'ai bien dit. Ne crèves-tu point de dépit?
Lisette
Ha ! Guillot, laisse-là le reste.
Guillot
Crie, ou prie, ou menace, ou peste, Je veux me satisfaire enfin. Qu'est-ce que je sens sous ma main ? Un ratelier de dents, sans doute ; Il faut le voir, quoi qu'il en coûte. Non, c'est un bracelet de prix ; Pour ce coup je me suis mépris. Est-ce ici que l'on prend la mouche?
Lisette
Tu peux bien voir ce que tu touches.
Guillot
Tu prends plaisir à bégayer. Elles sont de la Mestayer : Je les connais bien à la taille ; Les autres ne sont rien qui vaille. Lisette, approche ton menton, Que je t'y mette ce gros ton. Sans doute en cette boîte noire, Sont yeux d'émail, et dents d'ivoire Ha ! J'ai tort, ce sont des cheveux. En voici pour plaire à tous yeux. Quoi qu'en brun j'estime ta mine, Approche que je te blondine. À quoi sert ce petit outil ?
Lisette
C'est pour arracher le sourcil.
Guillot
Voyons tout le reste à la hâte De l'opiate, de la pâte, Tant pour les mains que pour les dents. Que renferme-t-on là dedans ? De la brique pulvérisée ! Ma vue est ce coup abusée C'est plutôt du sang de dragon, Ou du coral en poudre ; bon ! Ha ! Voici la fine pommade Dont on guérit le teint malade ; La boîte aux peignes, la voilà. Je crois qu'il s'en faut tenir là. Hé bien, Lisette, dis encore Que tant de beautés qu'on adore Sont sans emprunt et sans défaut, Et je te croirai, s'il le faut.
Lisette
Si j'osais croire mon courage, Je déchirerais ton visage Mais je crains de faire du bruit.
Cléandre
Voyez à quoi je suis réduit, Et puisque la feinte est propice, Profitons de cet artifice Allons, Madame, éloignons-nous.
Élise
Oui, je consens à tout pour vous. À la charge que l'hyménée Nous unira cette journée.
Cléandre
J'accepte la condition. Donnons dedans l'occasion.
Guillot
La porte est ouverte, la belle, Enfilez vite la venelle.
Élise
Sauvez-moi d'un père irrité.
Cléandre
Fiez-vous en ma probité.
Scène 11
Guillot, Monsieur Thomas, Cléandre, Élise
Guillot
Ha ! Monsieur, que faut-il qu'on fasse ? Voici l'ami de Boniface.
Monsieur Thomas
Quoi, Turc, vous quittez la maison ?
Cléandre
Tais-toi.
Monsieur Thomas
Trahison, trahison !
Élise
Comment sortir de ces alarmes ?
Monsieur Thomas
Aux armes, Boniface, aux armes !
Cléandre
Maraut, vois-tu bien ce poignard ? Je t'en perce de part en part, Si tu t'opposes à ma retraite.
Monsieur Thomas
La mienne sera bientôt faite,; Monsieur, je ne m'oppose à rien, Car j'aurais tort.
Cléandre
Tu feras bien.
Monsieur Thomas
Si vous avez besoin d'escorte...
Cléandre
Je t'en remercie.
Monsieur Thomas
À ma porte, Et devant moi me maltraiter Je devais bien les arrêter.
Guillot
Hé quoi, coquin, tu nous regardes ! As-tu point peur qu'on te poignarde ?
Monsieur Thomas
Monsieur, je ne regarde pas.
Guillot
Vois-tu, si...
Monsieur Thomas
Je mets armes bas. Boniface en tient pour son compte.
Scène 12
Boniface, Monsieur Thomas
Boniface
Allons réparer notre honte.
Monsieur Thomas
Où sont-ils ? Qu'est-ce qui va là ? C'est donc vous, traistre !
Boniface
Hola, hola.
Monsieur Thomas
Morbleu, je ne fais point de grâce.
Boniface
Doucement je suis Boniface. Avecque ce maudit outil Vous m'avez blessé le nombril.
Monsieur Thomas
Mon pauvre ami, c'est chose faite, Les enleveurs ont fait retraite J'en suis encor tout plein d'effroi.
Boniface
Quoi, l'on abuse ainsi de moi ! Qu'en dira-t-on parmi la ville ?
Monsieur Thomas
Pourquoi refuser votre fille À des partis avantageux ?
Boniface
Hélas, que je suis malheureux Je me vois sans fille et sans gendre. Que n'acceptais-je ce Cléandre Qu'un ami m'avait proposé ! Ah ! Que je fus mal avisé !
Scène Dernière
Monsieur Thomas, Cléandre, Boniface, Guillot, Élise, Lisette
Monsieur Thomas
Voisin, notre mort est certaine.
Cléandre
Monsieur, pour vous tirer de peine, Je viens...
Boniface
Ha traître, il faut mourir.
Cléandre
Je saurai bien m'en garantir, Si l'on me force à me défendre.
Guillot
Dites que vous êtes son gendre; Aussi bien il s'en faut très peu.
Monsieur Thomas
Je n'ose me mêler au jeu.
Cléandre
Apprenez que je suis Cléandre, Qui veut devenir votre gendre.
Boniface
N'est-ce point encor m'abuser ?
Cléandre
Mon dessein me peut excuser.
Guillot
Pour rendre t'excuse parfaite, J'offre aussi d'épouser Lisette.
Monsieur Thomas
Je suis d'accord de l'union.
Boniface
Je suis plein de confusion. Mais vous étiez tantôt Champagne.
Cléandre
Champagne est mon nom de campagne.
Élise
Mon cher père, pardonnez-nous.
Cléandre
Acceptez-moi pour son époux.
Guillot
Mon maître est homme de mérite ; D'ailleurs je vous en sollicite.
Boniface
Hé bien donc, je consens à tout.
Guillot
Lisette, nous sommes au bout De nos travaux.
Lisette
Oui, que t'en semble ?
Guillot
Que nous serons bientôt ensemble, Et que devant trois fois trois mois Tu chanteras à pleine voix Des petits pâtés.
Lisette
Tu folâtres.
Guillot
Tu te feras tenir à quatre, Quand viendront ces petits marmots. Que nous en aurons de Guillots La race de ta Guillotière Sera comme une pépinière.