Chapelle et Boileau
Scène 1
Chapelle, Boileau, Une Servante
Le théâtre représente à gauche un cabaret avec des tables à la porte ; à droite, des arbres ; au fond, une rue.
Chapelle sort du cabaret un peu échauffé par les fumées du vin qui devront se dissiper par degrés ; il s'avance sur le bord du théâtre et met ses doigt unis sur sa bouche.
Il marche de travers.
Il chante.
Il cherche à se cacher ; Boileau paraît.
Chapelle
Il faut rendre justice au maître de céans : Sa cave est honorable et ses vins excellents ! Aussi, las ! Ce que c'est que la faiblesse humaine ! Toutes les fois qu'ici le hasard me ramène, Il faut à toute force, il n'est pas de milieu. Que j'entre dire un mot aux habitants du lieu. Je trouve des amis, c'est le bon de l'histoire, Car l'homme qui boit seul n'est pas digne de boire. Ce pauvre cabaret, je le porte en mon coeur : Son petit vin d'Arbois surtout fait mon bonheur ! Ce n'est pas que j'en aie abusé. Je suis calme. De la sobriété je mérite la palme ; Et je tombe vraiment dans l'admiration D'avoir poussé si loin la modération. Mais je sens une soif. Ah ! Rabelais,mon maître ! En matière devin tu devais te connaître, Et tu dis que la soif en buvant bien s'en va : Quant à moi, le contraire en tout temps m'arriva. Plus je bois, plus j'ai soif ; et je trouve fort bête Qu'à boire son content on se tourne la tête... Mais non, au fait, c'est mieux ; l'homme est si plein d'ennui, Tant de maux à la fois s'acharnent après lui, Que sur son triste sort il faut qu'il s'étourdisse. Otez le vin, la vie est un affreux supplice. Mais le bon Dieu n'a pas oublié le bon vin ! Ô Bacchus ou Noé, qui que tu sois enfin ! Toi qui nous enseignas à cultiver la vigne, Je te bénis, mon vieux, pour ce bienfait insigne !... Dire qu'il est des gens qui se sentent le coeur De me blâmer bien fort de fêter ta liqueur ! Que je suis tous les jours, touchant cette matière, Impitoyablement chapitré par Molière ; Et que parfois Boileau, ce bon monsieur Boileau, Lequel malgré son nom n'aime pas beaucoup l'eau, Mais qui par décorum craint de se compromettre, De me chanter ma gamme ose aussi se permettre. Le diable les emporte !... Ah ! Le vin, c'est si bon ! Vive le vin et le vin c'est mon seul Apollon ! Messieurs, qu'il ne vous en déplaise. Tant que le vin coulant sera, Mais, qu'est-ce que je vois ? Je ne me trompe pas. C'est bien monsieur Boileau que j'aperçois là-bas. Quand on parle du loup. Ah ! Dieu, gare la grêle ! Esquivons-nous sans bruit.
Boileau
C'est vous, monsieur Chapelle ?
Chapelle
En effet.
Boileau
Vous cherchiez à m'éviter ?
Chapelle
Qui ? Moi ? Ah ! Voilà, par exemple, une idée. et pourquoi ?
D'un ton de reproche.
Boileau
Vous devez le savoir mieux que moi, j'imagine, Monsieur Chapelle !.
Chapelle
Eh bien, qu'est-ce donc ?.., je devine. Vous me soupçonneriez. Ah ! Cela n'est pas bien. J'ai peut-être un peu l'air... mais au fond ce n'est rien.
Boileau
Ne perdrez-vous jamais cette ignoble habitude ? Vous tomberez un jour tué de lassitude... Quoi ! se peut-il qu'un homme aussi bien né que vous, Qui ne devrait avoir que d'honorables goûts, Dès qu'il s'agit de boire à tout venant se livre !...
Il essaye vainement de mettre ses deux index bout à bout.
Chapelle
Je vous jure, monsieur, que je ne suis pas ivre. Voyez plutôt. Du fait, je suis trop coutumier, Mais aujourd'hui,vraiment, il ne faut pas crier.
Boileau
Allez, je m'y connais et je connais mon homme : De vos jours, croyez-moi, soyez plus économe. Combien pensez-vous vivre à faire ce métier ? Vous êtes, comme on dit, toujours à l'atelier. On vous sait plein d'esprit et d'humeur agréable, Si bien que chacun veut vous avoir à sa table. Vous ne devriez pas vous prodiguer ainsi, Car vos amis sur vous ont quelque droit aussi ; Ils méritent peut-être un peu de préférence, Et vous les offensez par cette indifférence ; Il est mille motifs dont je ne vous parle pas, De rompre avec un goût si funeste et si bas : L'honneur en est blessé, l'intelligence en souffre ; Il vous faut travailler à sortir de ce gouffre, Dût-il vous en coûter d'héroïques efforts.
Ils s'assoient à une table.
Chapelle
Oui, vous avez raison, je reconnais mes torts ; Je sens, mon cher ami, combien je suis coupable : Je suis un scélérat, un gueux, un misérable. Oui, ma vie est affreuse et je veux en changer, Oui, tout résolument, je vais me corriger. Le ciel vous envoya pour faire ce miracle ; Je vous écoute ainsi qu'on écoute un oracle Tenez, mettons-nous là. Parlez, prêchez-moi bien, Je veux dans mon cerveau graver cet entretien. Comme vous, s'il se peut, rendez, rendez-moi sage, Et vous aurez fait là votre plus bel ouvrage.
Boileau
Ce vice-là de moins, monsieur, assurément Vous seriez de Paris l'homme le plus charmant. Votre plaisante humeur, vos fines reparties Font qu'il n'est point sans vous d'agréables parties ; Vos bons mots par la ville en tous lieux sont cités : Faut-il qu'un seul défaut gâte ces qualités !
Chapelle
Je ne m'excuse pas ; mais enfin, je vous jure Que si je bois souvent, hélas ! outre mesure, Je ne m'enivre point avec intention. Par degrés je succombe à la tentation : Je ne puis, j'en conviens, lutter avec le diable... Mais ne trouvez-vous pas la chaleur effroyable ? Si nous buvions un coup, mon cher monsieur Boileau, Que vous en semble ?
Boileau
Soit : mais vous boirez de l'eau.
Il va à la porte du cabaret. Une Servante paraît ; il lui parle bas.
Chapelle
Soyez tranquille. Ainsi, tu m'as bien su comprendre ?
Une Servante
Vous verrez.
Boileau
Par le vin vous vous laissez surprendre Et vous vous enivrez involontairement ?... Mais il faut se roidir contre l'entraînement. Sans les rudes combats que toujours elle impose, La vertu, voyez-vous, serait bien peu de chose.
La Servante place sur la table une toute petite bouteille de vin et une immense carafe d'eau. Elle met par terre, auprès de Chapelle, sans être vue de Boileau, cinq à six autres bouteilles. Chapelle verse à boire, trinque et porte le verre à ses lèvres.
Chapelle
C'est fort juste. À la vôtre !... Ah ! Dieu, que c'est mauvais ! Mon gosier à ceci ne se fera jamais. Aux estomacs bien nés le vin dut toujours plaire.
Boileau
Certes, ce n'est pas moi qui dirai le contraire. Mais souvenez-vous donc de ce précepte ancien : Il faut user de tout et n'abuser de rien. L'abus jette un poison sur les meilleures choses, Ôte au miel sa douceur et leur parfum aux roses, Engendre le dégoût, émousse le désir, Et rend l'homme inhabile à jouir du plaisir. Ce petit vin d'Arbois, il est fort agréable : Buvez-en deux flacons, il sera détestable.
Il verse à boire et jette son eau, manège qu'il continue pendant presque toute la pièce. Haut.
Il prend une autre bouteille sous la table et met celle qui est vide à la place, sans que Boileau s'en aperçoive.
Chapelle
Parbleu, nous allons voir. Cela peut être vrai, Mais aucun de nous deux n'en veut faire l'essai : Nous aimons mieux laisser la question douteuse.
Il boit.
Il boit.
Il boit en faisant la grimace.
Il tend son verre ; Chapelle a pris une troisième bouteille.
Boileau
Vous l'avez dit : l'ivresse est chose trop hideuse ! Si l'homme ivre pouvait se voir et se juger, Cela seul, j'en suis sûr, devrait le corriger. L'ivrognerie, ah ! Dieu ! Non, il n'est pas au monde Vice plus dégradant, plus vil et plus immonde : Il détruit toute force et toute dignité, Il fait prendre en pitié la triste humanité, Il jette la laideur sur ce noble visage Où Dieu même voulut refléter son image ; Au-dessous de la brute il range en un instant De la création le chef-d'oeuvre éclatant. N'est-ce pas une chose horrible, abominable, Que l'homme, le seul être appelé raisonnable, N'use de sa raison que pour se la ravir ! C'est le seul dont la soif ne se peut assouvir, Et qui, sans redouter la gravelle ou la goutte, Va chercher dans l'ivresse un plaisir qui dégoûte ! Son gosier, qui toujours est pressé d'avaler, Est un gouffre sans fond que rien ne peut combler. Quelque chose qu'on jette en sa gueule béante, Son féroce appétit s'en irrite et s'augmente ; Et toujours, et toujours d'une voix de stentor, On l'entend s'écrier : Encor, encor, encor !
Haut.
Chapelle
Il va bien ; il remplit à merveille son rôle, Et joint éloquemment le geste à la parole. Hélas ! Ménagez-moi, mon cher ami ; j'ai peur D'en venir à la fin à me prendre en horreur.
Boileau
Tant mieux, morbleu, tant mieux !... Songez donc, je vous prie, Quels dangers nous a fait courir l'ivrognerie ! J'en étais... car alors...
Chapelle
Mais depuis.
Boileau
Il est vrai Que depuis ce temps-là je suis fort modéré... Rappelez-vous la nuit de funeste mémoire Où nous et nos amis nous trouvant tous à boire, L'un de nous, que le vin ne sut pas égayer, Proposa simplement de nous aller noyer.
Chapelle
Je m'en souviens trop bien.
Boileau
Si ce pauvre Molière, Quand déjà nous étions entrés dans la rivière, N'était vite accouru nous mettre à la raison, Nous allions cependant nous noyer tout de bon.
Chapelle
Ah ! Ne m'en parlez pas.
Boileau
Ce souvenir terrible Devrait vous inspirer une frayeur horrible. Vous devriez toujours redouter un malheur. Mais comme vous disiez, il fait une chaleur. Jamais je ne sentis soif plus opiniâtre.
Chapelle
Et moi donc ! Regardez !
Boileau
C'est fort bien.
Chapelle
Et de quatre.
Boileau
C'est égal ; par prudence, il faut se retenir... Ah ça, cette bouteille est bien lente à finir. Ce n'est pas la première ?
Lui faisant remarquer la petite taille de la bouteille.
Chapelle
Holà ! C'est la seconde. Mais regardez, vraiment c'est se moquer du monde. Ah ! Le cabaretier devient bien peu chrétien ; La bouteille bientôt ne contiendra plus rien.
Boileau
Oui, mais deux !
Chapelle
Pour si peu faut-il prendre la chèvre ? Mais vous n'avalez rien, vous mouillez votre lèvre, Et jamais je n'ai vu boire à si petits coups.
Boileau
Je ne dis pas ; eh bien, mon cher, le croiriez-vous ? Je ne me sens pas bien, j'ai comme le vertige. N'est-ce pas étonnant ?
Chapelle
C'est la chaleur, vous dis-je.
Boileau
Je le pense. - À propos, vous vous êtes permis De manquer hier soir au souper des amis.
Chapelle
J'en eus bien du regret ; mais je fus sur la route Arrêté par quelqu'un.
Boileau
Quelque buveur, sans doute ?
Chapelle
Peut-être. - À quelle amende ai-je été condamné ?
Boileau
Le conseil, tout bien vu, tout bien examiné, Attendu que souvent l'abus se renouvelle, Condamne au maximum, vingt vers de la Pucelle.
Chapelle
Grand Dieu ! Lire vingt vers de monsieur Chapelain ! C'est atroce, et vraiment le calice est trop plein. Ah ! Voilà, par exemple, un châtiment qui compte.
Boileau
Sans doute, hier encor vous étiez...
Chapelle
J'en ai honte : C'est vrai. - Pour mes péchés, je vous en fais l'aveu, Je m'en arracherais jusqu'au dernier cheveu.
Boileau
Et voilà qu'aujourd'hui ! Tenez, Monsieur Chapelle, La fin de tout ceci ne sera pas très belle ; C'est moi qui vous le dis, songez-y, croyez-moi. Que cela vous inspire un salutaire effroi.
Chapelle
Oh ! Ne m'en parlez plus : je me sens si coupable Que de faire un malheur je serais bien capable. Tenez, faites-moi grâce, et laissez-moi partir.
Boileau
Oh ! Non pas : je vous tiens, je veux vous convertir.
Il verse à boire à Boileau.
Chapelle
Nous verrons qui des deux s'en va convertir l'autre.
Boileau
J'en ai bientôt assez.
Chapelle
Laissez donc ! À la vôtre !
Boileau
Et pourtant, je me sens altéré.
Chapelle
La chaleur.
Boileau
Le fait est que le vin vous met la joie au coeur ! Et jusqu'à certain point je vous trouve excusable : Aimer un peu le vin n'est pas un cas pendable. Mais il faut conserver sa réputation. Et d'ailleurs la morale et la religion...
Chapelle
Ah ! Mon cher, croiriez-vous qu'un jour pris d'un beau zèle En songeant que ma vie était si criminelle, Et, faible que je suis, que j'essayerais en vain De vivre en bon chrétien avec ce goût du vin, J'ai voulu chez les Turcs aller faire l'apôtre, Afin d'être martyr ?
Boileau
En voilà bien d'un autre !
Chapelle
J'aurais été certain de faire mon salut.
Boileau
Qui vous a détourné d'un aussi noble but ?
Chapelle
La peur d'être empalé... Je me suis laissé dire Que ceux qui subissaient ce genre de martyre Souffraient trop de la soif... Vous comprenez ?
Boileau
Eh bien, D'expier vos péchés c'était le vrai moyen. Mais je doute qu'un jour on voie avec éloge Votre nom figurer dans le martyrologe. Au reste, j'en conviens, vous n'avez plus besoin De pousser tout à fait les choses aussi loin. Imitez-moi, mon cher ; buvez avec mesure, C'est tout ce qu'il en faut.
Chapelle
C'est fini, je vous jure... Ce vin, qu'en dites-vous ?... Il n'est pas assez vieux.
Boileau
Voyons, encore un peu que je le goûte mieux... Buvez aussi : j'allège enfin la pénitence.
Chapelle
Au fait, il est lancé, c'est mon tour, je me lance.
Boileau
Il est assez coulant.
Chapelle
Mais je m'en aperçois.
Il chante.
Boileau
Ma foi, tout décidé, vive le vin d'Arbois ! Oui, morbleu, je maintiens, quoi qu'on dise et qu'on glose, Que ce vin est charmant. pris à petite dose.
Chapelle
Un poëte doit même user de ce nectar, En tout bien, tout honneur, dans l'intérêt de l'art. Des anciens vous savez l'adage populaire : Les vers d'un buveur d'eau ne sauraient longtemps plaire.
Boileau
Eh ! Sans doute... Soyez aussi sage que moi Je vous tiens quitte.
Chapelle
Eh bien, je vous donne ma foi De ne boire jamais que de l'eau.
Boileau
Pas si vite, Il faut garder en tout une juste limite. Pris à petite dose, ami, sachez-le bien, Le vin, quand il est bon, ne gâte jamais rien. Je dis plus : à la vie il est fort nécessaire. Que c'est joli le vin qui rit dans la fougère ! Toute chose avec lui prend un aspect nouveau. Le vin est un miroir... où l'on voit tout en beau ! Le malheureux plié sous cent ans de vieillesse Se retrouve aux beaux jours de sa belle jeunesse ; Le pauvre qui n'a pas même un morceau de pain Se croit un magnifique et puissant souverain, Et le nègre meurtri du fouet de l'esclavage Se voit passant ses jours à dormir sous l'ombrage. Le vin rappelle à tous leur confraternité : Autour d'un broc mousseux règne l'égalité. Le vin, c'est du bonheur la moins creuse apparence, La botte de Pandore où resta l'espérance, Et contre tous les maux un topique divin. Que ne trouve-t-on pas dans un verre de vin ? Celui qui sent en soi déborder la tristesse Y trouve, émerveillé, la joie et l'allégresse ; L'homme haineux, l'oubli de son inimitié ; L'époux infortuné, l'oubli de sa moitié ; L'amant, les traits charmants de celle qu'il adore ; Le débiteur, l'oubli du prêteur qu'il abhorre ; Les opprimés, la fin de leur adversité ; Le condamné,sa grâce avec sa liberté.
Chapelle
Bravo, mon cher ami, bravo ! mais c'est superbe !
Boileau
Moi-même quand j'ai bu je deviens moins acerbe : Les mauvais vers alors me semblent moins mauvais ; Je voudrais au carquois remettre bien des traits.
Ils boivent.
Boileau
Tu comprends bien : le vin n'est pas ce que je blâme.
Chapelle
Non ; mais en abuser voilà la chose infâme.
Boileau
Allons, tu goûtes bien mes raisons, je le vois.
Chapelle
Tout comme toi, mon bon, ce petit vin d'Arbois.
Chapelle verse à boire.
Boileau
Je n'ai donc point chanté , pour de sourdes oreilles. Je suis content de moi, j'ai produit des merveilles. Cette conversion devra me faire honneur.
Frappant sur la table.
La Servante parait.
Chapelle
À la tienne !... Cela te portera bonheur. Du vin !
Boileau
Par là sambleu ! La petite servante Ou je me trompe fort n'est point tant dégoûtante. Approchez, belle enfant, venez, ne craignez rien.
Une Servante
Que voulez-vous, monsieur ?
Boileau
Écoute ici.
Il fait semblant de dormir.
Chapelle
Fort bien ! Notre sage à la fin s'échauffe et s'émancipe ; Je vais fermer les yeux pour l'honneur du principe. Il doit être amusant quand il fait les yeux doux.
À la Servante.
Il lui prend le menton.
Boileau
Bon ! Le voilà qui dort... Ce que c'est que de nous ! Sais-tu que je te trouve enivrante, adorable, Et que ton frais minois est agaçant en diable !
Une Servante
Je n'en crois pas un mot.
Boileau
Je t'en jure ma foi.
Une Servante
Je suis à faire peur ; vous vous moquez de moi.
Il lui prend la taille.
Boileau
Mais tu n'as donc jamais jeté l'oeil sur ta glace ? Mais tu réchaufferais même des coeurs de glace ! Peut-on voir tant d'appas sans en être alléché ?
Une Servante
Ah ! mon Dieu ! Sur quelle herbe avez-vous donc marché ? N'est-ce pas vous, monsieur, qui, sur les pauvres femmes, Avez, à ce qu'on dit, lancé tant d'épigrammes ?
Boileau
Il est vrai ; mais pourquoi ? pour faire de l'esprit. Va, l'on ne pense pas tout ce que l'on écrit. Les poètes font tout par bond et par caprice ; Ils sont haineux sans haine et méchants sans malice, Et tel qui contre vous est le plus furieux, Est bien souvent celui qui vous aime le mieux. Du sexe tout entier on me fait l'antipode : J'ai parlé seulement des femmes à la mode, De ces femmes de bien, qui font dans tout Paris Montrer d'un doigt railleur le front de leurs maris. Mais je veux de bon coeur que le diable m'emporte Si jamais j'ai médit des femmes de ta sorte ; J'ai pour le cabaret un respect trop profond, Et devant ses beaux yeux je sens mon coeur qui fond. Je pense là-dessus comme Jean La Fontaine : Vive la Jeanneton ! À bas la Célimène ! Vive son air fripon, son pied leste et mutin ! Sa bouche qui sourit, sa taille de lutin ! Son accueil attrayant, sa vaste complaisance !... Lucette, embrasse-moi : Honni qui mal y pense !
Une Servante
Monsieur, monsieur.
Boileau
D'honneur, je raffole de toi. Lucette, je le veux, Lucette, embrasse-moi !
Elle le fait retomber sur sa chaise.
Une Servante
Oui, comptez là-dessus.
Boileau
Oh ! Oh ! Peste, la belle ! Eh bien, voilà du neuf ! Nous faisons la cruelle ! Où diable la vertu va-t-elle se nicher ! Certes, ce c'est pas là qu'on irait la chercher. Je prends note du fait. voyez le beau scrupule ! On n'est plus de nos jours à ce point ridicule ! Je veux t'apprendre à vivre, et de force ou de gré, Je te dis, entends-tu, que je t'embrasserai.
Une Servante
C'est ce qu'il faudra voir.
Boileau
C'est un défi ?
Une Servante
Peut-être.
Boileau
Il est temps qu'à la fin je me fasse connaître. Attends un peu.
Une Servante
Demain... Vous ne m'y prendrez pas.
En poursuivant la Servante qui lui échappe, il se jette dans les bouteilles qui sont auprès de Chapelle, et qui se brisent, aux éclats de rire de la Servante.
Boileau
Mais c'est un vrai démon.
Chapelle
Quel est donc ce fracas ?
Il verse à boire à Chapelle, et boit pour se donner une contenance.
Boileau
Ce n'est rien. La chaleur est vraiment étouffante. Buvons.
Chapelle
Oui, mais dis-moi, qu'a donc cette servante ? Est-ce que tu voulais la convertir aussi ? Tu n'as pas, que je crois, tout à fait réussi : La morale aujourd'hui n'excite que le rire.
Boileau
Ce n'est pas tout cela... j'en étais à te dire Que l'ivresse toujours a mis les gens à mal, Et qu'elle fait de l'homme un stupide animal.
Chapelle
Parbleu, je le vois bien.
Boileau
Je ne puis pas comprendre Qu'un homme en prenne autant que l'on te voit en prendre. Entre nous, tu n'es pas encore bien remis... Mais rappelle-toi bien ce que tu m'as promis.
Chapelle
Compte sur ma parole, et bois de l'eau.
Boileau
La grâce Te parle donc enfin l il faut que je t'embrasse.
Ils s'embrassent en laissant la table entre eux, et retombent sur leurs sièges.
Chapelle
Tu m'as si bien prêché d'exemple, mon amour, Que je veux dans mes bras te presser à mon tour.
Boileau
Cela vous met au coeur des douceurs sans pareilles, Une bonne action !
Chapelle
Oui, jointe à six bouteilles... Allons, décidément, je crois qu'il est coulé.
Boileau
Je l'ai bien converti !
Ils s'embrassent de nouveau, à moitié endormis ; puis ils retombent sur leurs sièges en ronflant. Le toile tombe.
Chapelle
Moi, je l'ai bien roulé !