Acte I
Scène 1
L'Amiral de Coligny, Le Chancelier de l'Hopital
L'Amiral de Coligny
Illustre chancelier, de qui la voix propice Fait au sein des combats respecter la justice, Soyez toujours l'oracle et l'appui dès Français. C'est à vous, l'Hôpital, que nous devons la paix : Sans vous, nous périssions. Votre prudence active Aux maux des deux partis fut sans cesse attentive ; Et vous flattez encor d'un avenir plus doux Tant de bons citoyens qui n'espéraient qu'en vous. Ce palais retentit des chants de l'hyménée ; D'un noeud saint et chéri la pompe fortunée, Affermissant la paix entre deux jeunes rois, Mêle au sang des Bourbons le sang de nos Valois. Quel hymen ! Marguerite, idole de la France, Henri, des Navarrais l'amour et l'espérance, Pour le bonheur public unissant leurs efforts, Vont expier le sang répandu sur ces bords. Eh ! Qui peut maintenant, témoin de leur tendresse, Repousser loin de soi la publique allégresse ? Les Guise, toutefois, souillant des jours si beaux, Se préparent encore à rouvrir les tombeaux. Croyez-moi, le péril n'est point imaginaire : Maurevert a commis un crime mercenaire ; À des pièges sanglants ils ont déjà recours ; Au sein du Louvre même ils achètent mes jours : Il faut veiller sur eux, c'est eux que l'on doit craindre. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'ils osent tout enfreindre. Vous même, enfin, Monsieur, s'il est vrai que leur choix Vous ait nommé jadis l'organe de nos lois, Ce choix si désiré vient de leur politique ; Ils ont su se plier à l'estime publique ; Ils veulent nous traîner dans l'abîme fatal, En voilant leurs projets du nom de l'Hôpital.
Le Chancelier de l'Hopital
Ah ! Formez, Coligny, des craintes légitimes. Je ne puis, quant à moi, leur imputer des crimes, Et je n'adopte pas vos soupçons inquiets. Si l'on poursuit vos jours au milieu de la paix, J'en frémis ; je voudrais le châtiment du traître : Mais je blâme un dépit qui s'aveugle peut-être ; Et vous devez savoir que des plus vils complots Ils ont aussi, Monsieur, soupçonné des héros. Ah ! je ne prétends pas les excuser sans cesse ; Ils ont d'un jeune roi maîtrisé la faiblesse : Mais avouez du moins que dans nos temps cruels, Il n'est point de Français qui ne soient criminels : Tous se sont égarés, et la nuit environne Les droits sacrés du peuple et les devoirs du trône. J'ai vu ce Louvre en deuil, et presque ensanglanté ; L'orgueil et la licence, et point de liberté : J'ai vu de nos Valois la majesté flétrie ; Les plus grands citoyens déchirant leur patrie, Flattant avec bassesse, ou combattant leur roi ; Les plus grands, je l'ai dit, et vous en faites foi.
L'Amiral de Coligny
Il fallait s'égarer, convenez-en vous-même ; Et des destins français l'enchaînement suprême Préparait dès longtemps à nos jours détestés Un cours de trahisons et de calamités. J'ai suivi le torrent qui ravageait la France : On peut le détourner, et j'en ai l'espérance. Au repos tout-à-coup nous ne parviendrons pas ; Les soldats et les chefs ont besoin de combats. Depuis un siècle entier l'Espagne nous outrage : Hélas ! contre nous-mêmes exercés au carnage, Formons, il en est temps, de plus justes desseins ; Dans le sang espagnol courons baigner nos mains : Voilà notre parti ; c'est le seul qui nous reste.
Le Chancelier de l'Hopital
Fâcheuse extrémité ! Parti vraiment funeste ! Tous deux Français, tous deux nous chérissons l'état ; Vous parlez en guerrier, je pense en magistrat : Vous m'en verrez toujours garder le caractère. La guerre est un fléau quelquefois nécessaire, Qu'il faut craindre toujours, et longtemps éviter, Et dont j'ai vu l'état rarement profiter. Oui, tous ces vains débats où le glaive décide, Ces lauriers teints de sang, cette gloire homicide Qui d'un prince orgueilleux peut enivrer le coeur, Opprimant les vaincus, frappe aussi le vainqueur. Loin de nous des fureurs trop souvent inutiles ! Mais loin de nous cent fois ces discordes civiles, Où le fer, sans pudeur brisant tous les liens, Verse des deux côtés le sang des citoyens ! Et peut-être à ce choix la France est condamnée : Telle est, je le sais bien, l'humaine destinée, Qu'il faut chercher sans cesse un danger différent, Et par un mal nouveau guérir un mal plus grand.
L'Amiral de Coligny
Bourbon vient. Il est seul, et son âme égarée D'un éternel chagrin semble être dévorée.
Scène 2
L'Amiral de Coligny, Roi De Navarre, Le Chancelier de l'Hopital
L'Amiral de Coligny
Prétendez-vous nourrir des chagrins superflus ? Donner toujours des pleurs à celle qui n'est plus ? Ô cher prince ! Ô mon fils ! Cette douleur amère Ne pourra du tombeau rappeler votre mère.
Roi De Navarre
Ce cruel souvenir est présent à mon coeur ; Mais je sais, Coligny, surmonter ma douleur. Un autre sentiment m'assiège et me tourmente.
L'Amiral de Coligny
Quel est-il ? contentez notre âme impatiente.
Roi De Navarre
L'effroi, je l'avouerai.
L'Amiral de Coligny
D'où vous vient cet effroi ?
Roi De Navarre
Hier, nous commencions, d'Alençon, Guise et moi, Ces jeux qui sembleraient réservés à l'enfance, Où, toujours agité par l'avide espérance, Un oisif courtisan consumant son loisir, Perd ses biens et le temps, sans trouver le plaisir. Trois fois j'ai repoussé le trouble qui me presse : Apprenez, dussiez-vous condamner ma faiblesse, Ce que j'ai vu, sans doute, ou ce que j'ai cru voir ; Ce que moi-même enfin je ne puis concevoir ; Ce qui s'offre, sans cesse à mon âme éperdue : Trois fois les dés sanglants ont effrayé ma vue. C'est peu : dans les moments consacrés au repos, Je me suis retracé des malheurs, des complots ; Le poison terminant les jours de votre frère, Et peut-être au cercueil précipitant ma mère ; Nos succès., nos revers, et les champs odieux. Où Condé, ce grand homme, expira sous nos yeux ; D'un carnage éternel nos régions fumantes, Et des princes lorrains les intrigues sanglantes ; Vos amis et les miens, victimes des traités, Au milieu de la paix, proscrits, persécutés. Dans les murs de Vassi massacrés sans défense, Accusant leur trépas inutile à la France. Excusez, chancelier, des mouvements confus, Par ma faible raison vainement combattus. II est de ces instants où l'âme anéantie D'un sinistre avenir paraît être avertie ; Et peut-être, en effet, ces secrètes terreurs Des désastres prochains sont les avant-coureurs. On a vu, dans la nuit, dans les vapeurs d'un songe, La vérité parfois se mêler au mensonge.
Le Chancelier de l'Hopital
Sur des signes trompeurs cessez d'être alarmé ; Aux regards des mortels l'avenir est fermé, Sire ; et quand le ciel même, à qui tout est possible, Nous daignerait ouvrir cet abîme invisible, Parmi tant de mensonge et tant d'obscurité. Quel oeil distinguerait l'auguste vérité ? Vous ne prétendez pas imiter, je l'espère, Ces rois qui, sur le trône, élèves du vulgaire. Font régner tout l'amas des superstitions ; Enfants qui du sommeil gardent les passions. Et qui, sur les projets qu'un songe leur inspire, Risquent à leur réveil le destin d'un empire.
Roi De Navarre
Je les blâme avec vous, et vous devez juger Que des pressentiments ne pourront me changer. Vous connaissez mon coeur ; il est sans défiance.
L'Amiral de Coligny
Moi, qui des courtisans ai quelque expérience. Je crains que l'avenir ne ressemble au passé : Par un assassinat la paix a commencé. Nos cruels ennemis ont un pouvoir suprême : Je crains, je l'avouerai, mais bien plus que vous-même, Non pas quelques instants, mais la nuit, mais le jour. Mais durant mon sommeil, mais au sein de la cour.
Roi De Navarre
Que les lieux où jadis s'écoulait mon enfance. Avec un tel séjour ont peu de ressemblance ! Et combien je rends grâce aux généreux humains Qui des mâles vertus m'ont ouvert les chemins ! Je ne ressemblais point aux enfants des monarques. Corrompus en naissant par d'éclatantes marques, Enivrés de respects, de titres séducteurs, Livrés aux courtisans, condamnés aux flatteurs, À l'art des souverains façonnés par des prêtres, Et sans cesse bercés du nom de leurs ancêtres, Au lieu de serviteurs à mes ordres soumis, Je voyais près de moi des égaux, des amis : Au travail, au courage, à la franchise altière. On exerçait alors notre élite guerrière. Là, bravant du midi les brûlantes ardeurs, Ou des hivers glacés supportant les rigueurs, Gravissant sur les monts, sur les rochers arides, Nous formions notre enfance à des jeux intrépides. De vous et de Condé suivant bientôt les pas, Je remplaçai mon père au milieu des combats ; Et ce qui doit surtout aux peuples de la France Sur mes destins futurs donner quelque espérance, Durant plus de cinq ans, défenseur de nos droits, J'ai connu l'infortune, école des grands rois. Enfin je suis entré dans une autre carrière : À mes yeux tout-à-coup quelle image étrangère ! Des guerriers sans pudeur, de mollesse énervés, Perdus par un vain luxe, avec art dépravés ; Des femmes gouvernant des princes trop faciles ; Aux passions d'un roi des courtisans dociles, Que le seul intérêt fait agir et parler, Sachant tout contrefaire et tout dissimuler. En voyant leurs plaisirs et leur fausse allégresse, Et leurs vices polis voilés avec adresse, J'ai regretté cent fois nos grossières vertus. Nos monts et nos rochers de frimas revêtus, Les pénibles travaux, le tumulte des armes, Et mes premiers succès pour moi si pleins de charmes, Et ces camps généreux où parmi des guerriers Votre élève croissait à l'ombre des lauriers.
Le Chancelier de l'Hopital
On vient. C'est Médicis.
L'Amiral de Coligny
Et les Guises près d'elle !
Scène 3
Reine-mère, L'Amiral de Coligny
Reine-mère
J'aime à voir, Coligny, vos soins et votre zèle. Déjà vous vous rendez auprès du roi mon fils ?
L'Amiral de Coligny
J'attendais en ces lieux le moment d'être admis, Madame.
Reine-mère
À l'instant même il pourra vous admettre. Dès que vous l'entendrez, j'ose vous le promettre, De ses intentions vous ne vous plaindrez pas. Il veut par vos conseils gouverner ses états ; Il veut qu'en même temps votre vertu l'éclaire, Chancelier, des Français vous l'ange tutélaire. Et vous, à qui le ciel promet de grands destins. Prince déjà fameux parmi les souverains, Mon coeur vous a choisi pour l'époux de ma fille ; Bourbon, noble héritier d'une auguste famille, Connaissez votre frère, et songez à l'aimer. Songez qu'il vous chérit, qu'il sait vous estimer. De cent jeunes héros si la France s'honore. Mon fils au dessus d'eux sait vous placer encore. Vos amis, dans sa cour appelés aujourd'hui, Vont, dans quelques moments, s'assembler près de lui Il va les recevoir ; et si plus d'une injure Dans le fond de son coeur n'excite aucun murmure. Si de leurs fautes même il ne se souvient plus. Vous verrez qu'il n'a point oublié leurs vertus. Suivez-moi. L'Hôpital, vous chérissez la France ; Venez voir son bonheur, c'est votre récompense. Venez, ne tardons plus.
Scène 4
Le Cardinal de Lorraine, Duc
Le Cardinal de Lorraine
Les suis-tu chez le roi ?
Duc
Pour y voir ce héros qui l'emporte sur moi ? Celui qui m'a ravi la main de Marguerite, Et tous ces protestants accueillis à sa suite ? Voilà bien des affronts ; c'en est trop : mais enfin. Rien ne s'oppose plus à notre grand dessein : C'est le jour du carnage.
Le Cardinal de Lorraine
Il faut avec prudence De l'intérêt commun voiler notre vengeance. Le Roi, dit-on, le Roi veut retarder les coups : Ce n'est pas lui qui règne, et la France est à nous. Avec nous Médicis elle-même conspire ; Tout s'émeut, tout s'unit pour nous jeter l'empire. Ce sceptre chancelant va tomber en tes mains, Et j'avais dès longtemps présagé tes destins. J'ai vu mourir ton père au sein de la victoire ; Et sans le vieux rebelle, ennemi de sa gloire. Il eût osé peut-être... Hélas ! Il ne vit plus ; Mais tu me rends son nom, ses projets, ses vertus : Sois en tout comme lui. Deviens plus populaire ; Fléchis pour gouverner : on t'admire ; il faut plaire. Tu fais trop répéter que tes nobles aïeux Étaient maîtres ailleurs, mais sujets en ces lieux.
Duc
Et qui peut maintenant vous causer tant d'alarmes ? Du plus bel avenir, ah ! Goûtez mieux les charmes ! Partout des courtisans qu'il ne faut qu'acheter, Ne sachant que se vendre, et servir, et flatter. Appuis, sans le savoir, de mes grandeurs futures. Ou se comptant déjà parmi mes créatures. Je crains peu les Valois ; je crains peu Médicis ; Je ne l'estime point ; je plains le roi son fils. Ces lieux n'invitent pas à parler sans mystère ; Mais si tout bas, du moins, on peut être sincère. Vous ne l'ignorez pas, il est fait pour céder ; Elle pour obéir, en croyant commander. Et quant au chancelier, n'est-il pas votre ouvrage ?
Le Cardinal de Lorraine
Compter sur l'Hôpital serait lui faire outrage.
Duc
Du moins ce coeur timide autant que généreux, Aime trop la vertu pour être dangereux. Bourbon m'arrête seul : c'est un roi magnanime ; Il me hait, je le hais, mais il a mon estime : Sa candeur noble et fière inspire le respect ; Je ne sais quel instinct m'agite à son aspect. Ce n'est pas avec vous que je veux me contraindre : Son aspect m'interdit ; et si je pouvais craindre. Je l'avouerai, mon coeur sentirait quelque effroi De voir un tel obstacle entre le trône et moi. Laissons-là ce public, cette foule inconstante, Écho tumultueux des fables qu'elle invente. Qu'elle ose m'applaudir ou m'ose déprimer. Je ne descendrai point jusqu'à m'en faire aimer. Il est de ces mortels qu'outrage l'indulgence, Du signe des héros marqués dès leur enfance, Par le choix de Dieu même au grand déterminés : Il est d'autres mortels à ramper destinés, Automates flottants entre des mains habiles. Et dans l'obscurité traînant des jours stériles ; Dévoués en naissant à l'oubli du trépas, Faits pour baiser la terre où sont marqués nos pas. De tous leurs vains propos que me fait l'arrogance ? Le sort mit entre nous un intervalle immense. D'une gloire sans borne il faut les insulter. D'un regard complaisant quelquefois les flatter. Mais les tenir toujours couchés dans la poussière : À ceux que l'on méprise on doit rougir de plaire. Votre neveu pourrait humilier son front, Et de leur amitié rechercherait l'affront ! Mon père, mes aïeux m'ont préparé la voie. Souffrez que devant vous tout mon coeur se déploie : Excusez ma fierté. Croyez que vos avis. Reçus avec respect, ne seront pas suivis : Vous ne me verrez pas aux faveurs plébéiennes Vendre le nom de Guise et le sang des Lorraines : Je ne veux point fléchir ; je ne sais point tromper ; Et pour monter enfin, je ne dois point ramper.
Le Cardinal de Lorraine
J'admire, en le blâmant, cet orgueil magnanime ; Je vois de nos aïeux l'ambition sublime : Si tu régnais un jour, les Français plus heureux Adoreraient les lois d'un maître digne d'eux. Mais pour toi cependant je crains tes vertus même. Je crains ta confiance et ta fierté que j'aime, Tous ces dons généreux que tu devrais cacher. On aperçoit le but où tu prétends marcher ; Sans l'avoir découvert, j'aurais voulu l'atteindre ; Tu n'y parviendras pas si tu deviens à craindre. Vois par des riens sacrés les Français gouvernés, Sans but, sans intérêt, loin d'eux même entraînés. Guise, où vont s'arrêter tant d'esprits fanatiques ? C'est peu d'avoir proscrit le sang des hérétiques ; Quand nous aurons du trône écarté les Valois, Ces Bourbons, ces Condés ne seront point nos rois. Un protestant peut-il commander à la France ? Songeons à profiter de l'antique ignorance. Je voudrais qu'en ce jour on nous eût accordé Le sang du Navarrois et celui de Condé. Médicis le refuse. Un allié ! Son gendre ! Des fils de saint Louis ! Non, je n'ose y prétendre. D'autres avec le temps, du moins c'est mon espoir. Auront moins de scrupule, et nous plus de pouvoir. Eux détruits, tout s'abaisse ; et les Valois eux-mêmes Nous porteront bientôt à la grandeur suprême. Cependant je dirai deux mots au chancelier : Je fus son protecteur ; il paraît l'oublier. Il sert les Protestants, nos amis l'appréhendent ; Chez moi dans ce moment nos amis nous attendent ; Charles est irrésolu ; Guise, il faut se hâter : Sur tout ce qu'il doit faire allons les consulter.
Acte II
Scène 1
Reine-mère, Roi De France
Reine-mère
Mon fils, n'en doutez pas, ce meurtre est nécessaire.
Roi De France
Mais au sein de la paix !
Reine-mère
La croyez-vous sincère ?
Roi De France
Tout un peuple !
Reine-mère
Sans doute. Il s'agit de régner.
Roi De France
Cet effroyable coup peut du moins s'éloigner.
Reine-mère
Frappons cette nuit même.
Roi De France
Ah ! Ma pitié l'emporte.
Reine-mère
Vous aviez consenti.
Roi De France
Je le sais ; mais n'importe : Ce n'était point, Madame, à l'instant de frapper ; Je m'essayais moi-même, et j'osais me tromper. Je m'abusais, vous dis-je ; il n'est plus temps de feindre : Je me croyais plus fort. Mais qu'avons-nous à craindre ? Ne précipitons rien. Je veux que les esprits, Égarés tant de fois, soient toujours plus aigris ; Que la paix soit encore ou vaine ou peu durable ; Que des chefs protestants l'ambition coupable De la France, à mes yeux, prétende disposer : Mais n'avons-nous, enfin, rien à leur opposer ? Si dans le fond du coeur ils sont encor rebelles, Ceux qui m'ont défendu, ceux qui me sont fidèles, Mes amis...
Reine-mère
Il faut bien vous éclairer, mon fils : Vous ignorez encor qu'un roi n'a point d'amis. Je vous donne, il est vrai, des lumières fatales ; Mais de vingt nations parcourez les annales : Vous trouverez partout d'infidèles sujets, Rampants et frémissants sous le joug des bienfaits ; Ardents à trafiquer de la honte et du crime ; Prêts à vendre l'état et leur roi légitime, À changer de devoir, sitôt qu'un autre roi Marchande imprudemment ce qu'on nomme leur foi. L'intérêt fait lui seul les amis et les traîtres. Prenez du moins, prenez leçon de vos ancêtres. Sans remonter bien loin, le roi François premier Fut un généreux prince, un noble chevalier. Il enrichit Bourbon et le combla de gloire : Bourbon devait sans doute en garder la mémoire : Mais ce chef renommé, funeste à l'Empereur, Et qui dans ses cités répandait la terreur. Flétrissant tout-à-coup le nom de connétable, Devint pour l'Empereur un appui redoutable, Et contre les Français guidant leurs ennemis, Eut l'exécrable honneur de vaincre son pays. Ils se ressemblent tous : connaissez leur faiblesse. Et sachez les dompter à force de souplesse. Tous ceux qui maintenant ont soin de vous venger, Ceux-là même oseront un jour vous outrager. Surtout, vous êtes jeune et sans expérience, Craignez des protestants traités, paix, alliance. Ils ne vous aiment pas, vous devez y compter ; Ils respirent ; le mal ne peut plus s'augmenter : Vous régnez.
Roi De France
J'aurais dû, si le mal est extrême, Commander mon armée et les punir moi-même. Deux fois le duc d'Anjou confondant leurs desseins, Dans un sang criminel a pu tremper ses mains. À tous les jeux obscurs d'une oisive mollesse Vous avez cependant condamné ma jeunesse : Vous n'aimez que mon frère, et je passe mes jours À l'entendre louer, à l'admirer toujours. Je règne, et c'est lui seul que tout mon peuple adore ; Dans les dangers publics c'est lui seul qu'on implore : Il ne me reste plus qu'à recevoir ses lois. Français comme mon frère, et du sang des Valois, À leur gloire immortelle il me fallait atteindre. Mais l'avez-vous permis ?
Reine-mère
Et vous osez vous plaindre î J'aurais pu pardonner des sentiments jaloux Au jeune infortuné qui régnait avant vous. Hélas ! ce prince aveugle, à lui-même contraire, Repoussait les conseils et le coeur de sa mère. Vous ne me voyez pas vous confondre avec lui : Que dans les champs guerriers d'Anjou soit votre appui ; Un tel honneur convient à la seconde place. Je sais que votre coeur, plein d'une noble audace, A pour les grands exploits un penchant glorieux ; Je sais que bien souvent on a vu vos aïeux Entourés au combat de sang et de poussière, Dans leur propre péril jeter la France entière. Pour moi je les condamne, et le chef de l'état Ne doit pas affecter les vertus d'un soldat. Il est d'autres honneurs, il est une autre gloire, Et l'art de gouverner vaut mieux qu'une victoire. Nièce du grand Léon, fille des Médicis, Dans ce chemin glissant je puis guider mon fils : L'esprit qui les forma fut aussi mon partage ; Et j'ai su, les Français m'en rendront témoignage, Punir ou caresser, suivant nos intérêts, L'orgueil séditieux de vos premiers sujets, Feindre de voir en eux tout l'appui de la France, Des honneurs les plus grands enfler leur espérance, Renverser tout-à-coup cette gloire d'un jour, Les flatter, les gagner, les tromper tour-à-tour, Et contre eux tous enfin m'armant de leur faiblesse. Régner par la discorde, et diviser sans cesse. Quand, durant votre enfance, on vit les protestants S'unir contre la cour aux princes mécontents. De Guise et de son frère élevant la puissance. Je voulus arrêter le mal en sa naissance. Mais enfin devenus trop grands par mes bienfaits, Ils régnaient dans ce Louvre, et je conclus la paix. Je me fis des amis dans le parti contraire. L'ambitieux Condé, s'éloignant de son frère, Bon sujet un moment, mais afin d'être roi, Crut m'acheter lui-même, et se vendit à moi. Avec Montmorenci je vis enfin s'éteindre Le nom des triumvirs qui n'était plus à craindre. Ce vieux soldat, toujours contre moi déclaré, Rejoignit dans la tombe et Guise et Saint-André. Il existait encor des ligues insolentes ; Contraints de recourir à des trêves sanglantes, Nous avons trop connu les différents partis : Longtemps de leur pouvoir ils nous ont avertis. Mon fils ; et si bientôt vous n'agissez, peut-être Ce Coligny bientôt deviendra notre maître.
Roi De France
Qui ? Lui !
Reine-mère
J'ai dit le mot : c'est à vous de penser Si vous avez encor le temps de balancer. Devant vous, à l'instant, ne viens-je pas d'entendre Ses discours, ses conseils, ce qu'il ose prétendre ? Et n'avez-vous pas vu que son esprit jaloux Veut m'écarter moi-même et dominer sur vous ? Le nom de la patrie est toujours dans sa bouche ; Mais de ses vains discours l'austérité farouche, Trompant quelques esprits, ne peut m'en imposer : Ses avis sont d'un maître ; et j'ai dû supposer. D'après tous ces combats où sans cesse il aspire. Qu'il veut accoutumer le peuple à son empire.
Roi De France
Je l'ai souvient pensé, je le sens, je le crois. Pourtant...
Scène 2
Reine-mère, Le Cardinal de Lorraine, Roi De France
Reine-mère
Venez, Monsieur, venez vous joindre à moi. Vous savez que le jour où la paix fut conclue, La mort des protestants fut aussi résolue : Et ce coup nécessaire au bonheur de l'état, Punissant des mutins l'éternel attentat, Des rives de la Seine aux bords de la Durance, Devait ensanglanter les cités de la France. Notre espoir est trahi, nos voeux sont superflus : Mon fils craint de régner ; il veut, et n'ose plus. Ramenez, s'il se peut, sa jeunesse imprudente.
Le Cardinal de Lorraine
Quoi ! Sire, est-il bien vrai ? Quoi ! Votre âme flottante Refuse d'obéir au voeu de l'Éternel !
Roi De France
Si telle est en effet la volonté du ciel, Celui de qui je tiens mon rang et ma puissance Me trouvera toujours prêt à l'obéissance. Cependant je ne puis concevoir aisément Comment le Roi des rois, le Dieu juste et clément. Devenant tout-à-coup sanguinaire et perfide, Peut ainsi commander la fraude et l'homicide ; Comment il peut vouloir qu'à l'ombre de la paix, Un roi verse à longs flots le sang de ses sujets. Pontife du Très-Haut, c'est à vous de m'instruire.
Le Cardinal de Lorraine
Écoutez donc son ordre, et laissez-vous conduire.
Roi De France
J'attends avec respect cet ordre redouté.
Le Cardinal de Lorraine
Le Dieu que nous servons est un Dieu de bonté ; Mais ce Dieu de bonté, de paix et d'indulgence. Commande quelquefois la guerre et la vengeance ; Mais au mont Sinaï, l'avez-vous oublié ? Étouffant les clameurs d'une indigne pitié, Les enfants de Lévi, ministres sanguinaires. Pour plaire au Dieu jaloux ont immolé leurs frères ; Et la faveur du ciel, apaisé désormais, Sur les fils de leurs fils descendit à jamais. S'il a tonné, ce Dieu, par la voix de Moïse, Il emprunte aujourd'hui la voix de son église. Pensez-vous qu'un monarque ait droit d'examiner Ce que veut l'Éternel, ce qu'il peut ordonner ? Mais vous, roi très chrétien, vous de qui la jeunesse Semble avoir obtenu le don de la sagesse, Vous, de tant de saints rois noble postérité, De leur zèle héroïque avez-vous hérité ? Fils aîné de l'église, en vous l'église espère ; Éveillez-vous, frappez, et vengez votre mère. Frappez, n'attendez pas que son sein déchiré Accuse votre nom vainement imploré : Craignez, jeune imprudent, de recevoir des maîtres ; Tremblez que vous ôtant le rang de vos ancêtres. Dieu ne vous fasse encor répondre de nos pleurs, Et des maux de l'église, et de tous vos malheurs.
Roi De France
Arrêtez ; loin de moi cet avenir horrible ! Arrêtez. De mon Dieu j'entends la voix terrible ; Il m'échauffe, il me presse, il accable mes sens. Eh bien, j'obéirai, c'en est fait, j'y consens ; Je répandrai le sang de ce peuple perfide : Après tout, ce n'est pas le sang qui m'intimide ; Je voudrais me venger. Mais ce grand coup porté. Ma couronne et mes jours sont-ils en sûreté ?
Reine-mère
Ils y seront alors.
Roi De France
Vous avez ma promesse Mais, je dois l'avouer, soit prudence ou faiblesse. J'aurais voulu choisir un parti moins affreux. De mes prédécesseurs les ordres rigoureux Ont souvent, je le sais, sous des peines mortelles, Interdit aux Français ces croyances nouvelles. Je comptais rétablir les antiques édits ; Je voulais au conseil en proposer l'avis.
Le Cardinal de Lorraine
Il faut les rétablir, mais après la vengeance. Des esprits toutefois gagnons la confiance ; Proposez votre avis. Vous allez effrayer La moitié du conseil, surtout le chancelier. Mais tout dissimuler serait une imprudence. On peut se méfier d'un excès de clémence. Proposez voire avis. Un si vaste projet Veut de l'art, veut des soins, veut un profond secret. Tout va bien jusqu'ici : votre épouse l'ignore ; La cour en ce moment ne le sait pas encore ; Nos guerriers l'apprendront une heure avant la nuit. Mais, Sire, eux exceptés, qu'aucun ne soit instruit. Que l'amiral trompé...
Roi De France
Je le jure, et sans peine. Je pourrai le tromper ; je le sens à ma haine. Il doit, vous le savez, me parler en ces lieux.
Reine-mère
Oui, de projets, dit-il, importants, glorieux. Quels que soient ces projets, il faut vous y soumettre ; Ne voulant rien tenir, vous devez tout promettre. Enivrez-le d'espoir ; qu'il ne puisse un instant Ou voir, ou deviner le piège qui l'attend. Il vient. Retirons-nous.
Scène 3
Roi De France, L'Amiral de Coligny
Roi De France
Assez longtemps, peut-être, Vous avez, Coligny, méconnu votre maître. Vous recouvrez enfin, dans ce jour de pardon, Le crédit, les honneurs dus à votre maison ; D'un frère fugitif je vous rends l'héritage, Et toujours mes bienfaits seront votre partage. Approchez-vous, mon père.
L'Amiral de Coligny
Ô mon maître ! ô mon roi !
Roi De France
D'écouter vos conseils je me fais une loi. Parlez. Je les attends avec impatience ; J'ai sur vous désormais placé ma confiance.
L'Amiral de Coligny
Je veux la mériter. Sire, il faut des combats. Ne portons point la guerre au sein de vos états ; Effaçons bien plutôt ces jours de nos misères ; Philipe et ses sujets sont nos vrais adversaires. De l'univers entier Philipe détesté, Vit heureux et paisible, et presque respecté. Je ne chercherai point à vous compter ses crimes ; Jusques dans sa famille il a pris des victimes. Carlos, avant le temps au tombeau descendu, Jette un cri douloureux qui n'est pas entendu. Le sang de votre soeur demande aussi vengeance. Maintenant savez-vous quelle est son espérance ? Déjà dans sa pensée il combat les Français ; Sur nos divisions il bâtit ses succès : Le cruel dissimule ; il observe, il épie S'il pourra dans nos champs porter le glaive impie ; Si les jours sont venus où de perfides mains Oseront jusqu'à vous lui frayer les chemins. Quelques moments encor... Et nous pourrions l'attendre ! À guider vos soldats si j'ose encor prétendre, Oui, j'y prétends surtout afin de le punir ; Dans ses affreux desseins je cours le prévenir. Mais il faut travailler au bien de la patrie ; Sire, n'employez pas, c'est moi qui vous en prie. Retz, et Guise, et Tavanne, et tous ces courtisans. Des malheurs de la France odieux artisans. Recherchez un guerrier... Faut-il que je le nomme ? Qui porte dans ses yeux le voeu d'être un grand homme ; Ce prince magnanime, à vos destins lié, Bourbon, ce jeune roi, ce roi votre allié, Qu'on ne pourra bientôt comparer qu'à lui-même, Ce neveu de Condé, que j'admire et que j'aime, Son élève et le mien, déjà plus grand que nous, Digne enfin du beau noeud qui l'unit avec vous. Confiez-nous le soin de garder la frontière. Et le soin de l'attaque, et la fortune entière. Aux marais de Bruxelles envoyez des soldats ; Bourbon sera leur chef ; et d'autres sur mes pas, S'avançant aussitôt le long des Pyrénées, Prendront du Biscaïen les villes consternées. Là, jusques à l'hiver, je bornerai mes coups ; Je veux m'y retrancher, et, si l'on vient à nous, Ensevelir aux champs d'une autre Cérisoles Ces restes si vantés des bandes espagnoles ; Puis, au sein de Madrid cherchant un furieux, Venger de votre aïeul les fers injurieux. Le trépas de Carlos, Isabelle immolée. Et par un oppresseur l'Espagne dépeuplée.
Roi De France
Cette guerre est utile, et je n'en puis douter ; Mais avant d'entreprendre il faut se consulter. Les armes des Français pourront-elles suffire À combattre l'Espagne et le chef de l'Empire ? Ou bien de mes états ce dangereux voisin Va-t-il contre Philipe épouser mon destin ? Pensez-vous qu'il oublie, en faveur de la France, Et leurs communs aïeux, et leur double alliance ?
L'Amiral de Coligny
Philipe, croyez-moi, loin d'avoir son appui, Malgré tant de liens est étranger pour lui. On sait depuis longtemps leur mésintelligence ; Et nous devons sans doute en fixer la naissance Au temps où Charles-Quint, lassé de sa grandeur. Nommant son fils monarque, et son frère empereur. Aux mains de ses neveux fît tomber en partage La plus noble moitié de son vaste héritage. Plaignez, plaignez Philipe : il n'a que des soldats. L'amour de ses sujets ne le défendra pas ; Le Vatican sera son unique refuge. Voulez-vous prendre aussi le Vatican pour juge ? Ah ! Si Rome oubliait qu'un roi de votre nom, Réduisit Alexandre à demander pardon, Quand le Tibre et le Pô, fiers de notre vaillance, Coulaient avec orgueil sous les lois de la France, Il ne vous faudrait pas, imitant vos aïeux. Perdre chez les Toscans des jours victorieux ; Et ces temps ne sont plus, où l'Europe avilie Craignait les vains décrets du prêtre d'Italie.
Roi De France
Tant de sagesse est rare en des projets si grands. Vous avez tout prévu ; c'est assez, je me rends. Courez venger l'état, l'honneur de mes ancêtres, Et le sang de Carlos, et le sang de vos maîtres. Montrez aux Castillans un nouveau Du Guesclin ; Éteignez leur splendeur, déjà sur son déclin ; Aux drapeaux des Français enchaînant la victoire. De vos heureux desseins éternisez la gloire. Par l'époux de ma soeur ils seront secondés ; C'est votre digne élève, et vous m'en répondez.
L'Amiral de Coligny
Sire, votre indulgence encourage mon zèle : Oui, combattons l'Espagne, et réglons-nous sur elle. Dans ses hardis projets il faut lui ressembler ; Pour l'effacer un jour, il la faut égaler. Sachons, il en est temps, tout oser, tout connaître ; Et qu'à la voix d'un roi, vraiment digne de l'être, Le commerce et les arts, trop longtemps négligés. Par mes concitoyens ne soient plus outragés. De ces fiers Castillans surpassons les conquêtes ; Les chemins sont frayés, et les palmes sont prêtes. Ce vaste continent qu'environnent les mers, Va tout-à-coup changer l'Europe et l'univers. Il s'élève pour nous aux champs de l'Amérique, De nouveaux intérêts, une autre politique : Je vois de tous les ports s'élancer des vaisseaux ; Tout s'émeut, tout s'apprête à conquérir les eaux. L'océan réglera le destin de la terre ; Le paisible commerce enfantera la guerre ; Mais ramenant les rois à leurs vrais intérêts. Le besoin de commerce enfantera la paix ; Et cent peuples rivaux de gloire et d'industrie, Unis et rapprochés, n'auront qu'une patrie. Le plaisir, instruisant par la voix des beaux arts. Embellira la vie au sein de nos remparts. Ah ! De cet heureux jour, qui ne luit pas encore, Du Tibre à la Tamise on entrevoit l'aurore. L'art de multiplier, d'éterniser l'esprit. D'offrir à tous les yeux tout ce qui fut écrit. Renouvelle le monde, et dans l'Europe entière Déjà de tous côtés disperse la lumière. L'audace enfin succède à la timidité, Le désir de connaître à la crédulité ; Ce qui fut décidé maintenant s'examine, Et vers nous pas à pas la raison s'achemine. La voix des préjugés se fait moins écouter ; L'esprit humain s'éclaire ; il commence à douter : C'est aux siècles futurs de consommer l'ouvrage. Quelque jour nos Français, si grands par le courage. Exempts du fanatisme et des dissensions, Pourront servir en tout d'exemple aux nations.
Roi De France
Oui, c'est le noble empire où nous devons prétendre. La gloire vient du ciel ; qu'il daigne vous entendre ! Qu'il hâte les honneurs aux Français destinés ! Nous, préparons ces jours brillants et fortunés. Le bien de mes sujets m'occupera sans cesse ; Puissé-je par mes soins, obtenir leur tendresse !
L'Amiral de Coligny
Ô mon roi ! Je réponds de la France et de vous, Si vous sentez le prix d'un hommage aussi doux. Excusez ma franchise, à la cour étrangère. Vous n'en redoutez point le langage sévère ; Eh bien ! souffrez encore un avis généreux : De tous ceux que m'inspire en ce moment heureux, À vous, à votre état mon dévouement sincère, Ce sera le dernier, mais le plus nécessaire. Sire, on vous a trompé. Vos édits inconstants, Scellés presque toujours du sang des protestants, Ont annoncé chez vous un coeur faible et mobile. Dont pourrait abuser quelque imposteur habile. Évitez les malheurs des rois trop complaisants ; Ne laissez point sans cesse, au gré des courtisans. Errer de main en main l'autorité suprême : Ne croyez que votre âme, et régnez par vous-même ; Et si de vos sujets vous désirez l'amour, Soyez roi de la France, et non de votre cour. Elle opprime le peuple. Ah ! D'un oeil équitable, Voyez toujours en lui votre appui véritable ; Songez qu'autour de vous des millions d'humains. D'un mot de votre bouche attendent leurs destins ; Songez que pour vous seul tout ce peuple respire : Il fait par ses travaux l'éclat de votre empire. Il cultive nos champs, il défend nos remparts ; Mais un voile ennemi vous cache à ses regards ; Mais tandis qu'il se plaint, son monarque sommeille. Et ses cris rarement vont jusqu'à votre oreille. Rappelez-vous, mon maître, ayez devant les yeux L'exemple révéré de vos plus grands aïeux. L'un, sujet malheureux, eut un règne prospère ; Il chérissait le peuple, et fut nommé son père. L'autre, plus grand encor, dans la seule équité. D'un monarque français mettant la majesté, Indulgent pour ce peuple, à ses besoins propice, Au pied d'un chêne assis lui rendait la justice. De ce royal esprit laissez-vous animer ; Pour obtenir l'amour, leur secret fut d'aimer.
Roi De France
Leur vertu m'est présente, et l'état me contemple. Comme eux je veux un jour laisser un grand exemple ; Je saurai mettre un terme à nos calamités : Vos desseins, Coligny, seront tous adoptés. Allez. A vos amis portez-en la nouvelle. Gardez cette franchise et ce vertueux zèle. Régner par vos avis est mon voeu le plus doux.
L'Amiral de Coligny
Le mien, Sire, est de vivre et de mourir pour vous.
Scène 4
Reine-mère, Roi De France
Reine-mère
Vous avez entendu les projets du rebelle ?
Roi De France
Vous les applaudiriez dans un sujet fidèle.
Reine-mère
Et qui pourrait compter sur la foi des pervers ?
Roi De France
De l'état déchiré finir les longs revers, Me servir, me défendre, est sa seule espérance.
Reine-mère
Ou son prétexte au moins.
Roi De France
Il semble aimer la France ; Il a ce ton brûlant, ce ton de vérité, Qui par les imposteurs n'est jamais imité. Et cependant j'éprouve un pouvoir invincible Qui rend à ses discours mon coeur inaccessible ; Je sens que près de lui ce coeur intimidé Est convaincu souvent, mais non persuadé. L'habitude fait tout : je le hais dès l'enfance ; Son zèle m'est suspect, il me pèse, il m'offense : Soit que la vérité, pour éclairer les rois, D'un ami qui leur plaît doive emprunter la voix ; Soit que de vos conseils l'autorité m'entraîne ; Soit plutôt que du ciel la bonté souveraine. Au moment du péril me daignant avertir, D'un perfide ennemi cherche à me garantir.
Reine-mère
Oui, c'est le ciel qui parle ; et tant de bienveillance Mérite bien, mon fils, votre reconnaissance ; Mais celle que de vous il exige aujourd'hui, C'est d'agir pour vous-même, en agissant pour lui. Coligny veut sur nous élever sa fortune ; II craint tous vos amis ; votre cour l'importune.
Roi De France
Oui, vous m'ouvrez les yeux ; il déteste ma cour.
Reine-mère
Odieux à la France, il la hait à son tour.
Roi De France
C'est le peuple qu'il aime.
Reine-mère
Il le flatte, sans doute. Il veut gouverner seul ; et s'il faut qu'on l'écoute, De vos aïeux bientôt nous quitterons la foi, En attendant le jour où nous l'aurons pour roi. Encore un coup, mon fils, c'est là qu'il veut atteindre. Ah ! D'un chef de parti sachez qu'il faut tout craindre. Une fois soupçonné, rien ne peut l'excuser, Et son propre salut l'engage à tout oser. Il subjugue aisément un crédule vulgaire. Le peuple aux factions ne fut jamais contraire ; Et par un grand éclat se laissant entraîner, Il est bientôt soumis dès qu'on peut l'étonner. Nos troubles éternels nous en donnent la preuve ; Demain, vous en ferez une plus douce épreuve. Du coup qu'on va frapper au milieu de la nuit, Vos regards, dès demain, recueilleront le fruit ; Et vous verrez ce peuple inquiet, indocile. Se réveiller soumis, respectueux, tranquille, Rentrer, par la frayeur, sous les lois du devoir, Et d'un roi qui se venge adorer le pouvoir. Venez dans le conseil, par une adresse heureuse, Dissiper des soupçons l'atteinte dangereuse. Songez bien que des coeurs il faut les éloigner : Tromper habilement fait tout l'art de régner.
Acte III
Scène 1
Le Cardinal de Lorraine, Le Chancelier de l'Hopital
Le Cardinal de Lorraine
Le conseil en ce lieu va bientôt s'assembler ; Au nom du bien public je voudrais vous parler. Promettez-moi surtout d'excuser ma franchise.
Le Chancelier de l'Hopital
Près d'un sujet, Monsieur, elle est du moins permise.
Le Cardinal de Lorraine
J'aime votre vertu ; mais vous devez savoir Qu'il faut de ses soutiens respecter le pouvoir ; Qu'il faut plaire au monarque, et que votre naissance Semblait d'un si haut rang vous ôter l'espérance.
Le Chancelier de l'Hopital
D'un semblable discours j'ai lieu d'être surpris : Mais si le bien public vous dicte ces avis, Vous n'entendrez de moi ni reproche, ni plainte ; Je veux même y répondre, et m'expliquer sans feinte. Quels ministres placés auprès d'un potentat. L'aideront à porter le fardeau de l'état ? Des sujets vertueux, éclairés, équitables ; Ou ces grands, au monarque, au peuple redoutables D'une auguste famille enfants dégénérés. Flétrissant les aïeux qui les ont illustrés ? Le sort m'a refusé, je ne veux point le taire, D'un long amas d'aïeux l'éclat héréditaire ; Et l'on ne me voit point, de leur nom revêtu, Par huit siècles d'honneurs dispensé de vertu : Mais je sais mépriser ces vains droits de noblesse, Que la force autrefois conquit sur la faiblesse. Ah ! Suger, Olivier, de qui les noms vantés Seront de siècle en siècle à jamais répétés, Aux postes les plus hauts s'ils ont osé prétendre. Fut-ce par leur naissance ; et dois-je vous apprendre Que s'élevant d'eux-mêmes à ce rang glorieux, Ils comptaient des vertus, et non pas des aïeux ? Je ne me place point parmi ces grands modèles : Mais si le Roi, Monsieur, a des sujets fidèles, Parmi les plus zélés, j'ose au moins le penser, Et la France et vous-même avez dû me placer.
Le Cardinal de Lorraine
Il est vrai, je l'ai dit, je le redis encore. Votre vertu m'est chère, et la France l'honore ; On pourrait toutefois, pardonnez cet aveu, Vos ennemis pourraient la soupçonner un peu, Malgré tant de mérite et tant d'expérience, Lorsque vous nous montrez si peu de prévoyance. Depuis qu'en un tournois l'ardent Montgommeri Causa, sans le vouloir, le trépas de Henri, Nous voyons le torrent des guerres intestines Semer les champs français de meurtre et de ruines ; La paix a de nos maux trois fois rompu le cours. Et toujours étouffés, ils renaissent toujours. Il faut détruire enfin ces germes homicides ; Mais vous ne donnez, vous, que des conseils timides ; Complaire tour-à-tour aux partis opposés. Voilà, dans tous les temps, ce que vous proposez. Unissons, dites-vous, protestant, catholique ; Et vous ne songez pas que votre politique Fomente autour de nous des troubles éternels, Qu'elle offense l'état, qu'elle insulte aux autels ! Ce projet trouverait un obstacle invincible : On n'exécute rien quand on veut l'impossible. Je ne demande point la guerre et les combats ; Ils n'ont que trop duré ; mais dans tous les états Il faut, et c'est à vous, Monsieur, que j'en appelle, Une religion constante, universelle, Solide, et craignant peu le vain emportement Du peuple, qui toujours se plut au changement. Choisissons désormais. Ces deux cultes contraires Enfanteraient encor des malheurs nécessaires : Un seul doit réunir nos peuples et nos rois, Et tous les protestants sont ennemis des lois.
Le Chancelier de l'Hopital
Ministre des autels, quelle est votre espérance ? Eh ! Quoi ! Prétendez-vous renouveler en France Ces sanglants tribunaux à Madrid révérés ? N'enchaînez point les coeurs par des liens sacrés. Dans le moindre mortel si vous voyez un frère, À ses yeux égarés présentez la lumière ; Mais ne vous placez pas entre le ciel et lui : Ce ciel n'a pas besoin de votre faible appui. La vertu des humains n'est point dans leur croyance : Elle est dans la justice et dans la bienfaisance. De quel droit des mortels parlant au nom des cieux, Nous imposeraient-ils un joug religieux ? Comment déterminer la borne des pensées ? N'allez pas recourir à des lois insensées Qu'une ignorante haine a pu seule établir : Loin de les réclamer, on doit les abolir.
Le Cardinal de Lorraine
Ce n'est pas là du moins ce que le roi veut faire ; Je ne reconnais point les leçons de sa mère : Tous deux sont fatigués de nos dissensions, Et je crois être sûr de leurs intentions. Un roi peut ce qu'il veut.
Le Chancelier de l'Hopital
Quelle horrible maxime ! Ainsi les souverains sont traînés dans l'abîme ! Si le roi vous croyait .... Juste ciel ! J'en frémis ! Quoi ! De leur liberté lâchement ennemis, Je verrai les Français, martyrs du fanatisme, Sur leur trône, à l'envi, placer le despotisme ! Non, non, des souverains connaissez mieux les droits : Nous sommes leurs sujets ; ils sont sujets des lois. Il est, il est, Monsieur, de ces princes sinistres, Destructeurs d'un pouvoir dont ils sont les ministres ; Mais lorsque tout-à-coup dissipant leurs flatteurs. Faisant évanouir les songes corrupteurs, Le jour est arrivé, le jour de la vengeance, Qui sous la main de Dieu va mettre leur puissance, Un éternel affront les attend au cercueil ; L'horrible solitude accompagne le deuil ; Et souvent en secret, sous de lugubres marques, Les peuples ont béni le trépas des monarques. Ne cachez point au roi, que parmi ses aïeux Il est des noms sacrés, et des noms odieux. Louis-Neuf à jamais laisse un modèle auguste ; Il fut brave et pieux, et surtout il fut juste ; Son sceptre ne fut pas trop faible ou trop pesant ; Et s'il eut des erreurs, quel homme en est exempt ? Si l'excès d'un vain zèle a séduit son courage, À ce grand roi, du moins, rendons un digne hommage ; Ses fautes sont du temps, ses vertus sont de lui ; La voix du monde entier le révère aujourd'hui. Le fils de Charles-Sept n'aima que les supplices ; Il redoutait son peuple, et jusqu'à ses complices : Fils et sujet rebelle, et roi dénaturé. De gardes, de flatteurs, de bourreaux entouré, Sa sombre tyrannie entassait les victimes, Et des prisons d'état il peuplait les abîmes. II fut craint : mais l'histoire a dans tout l'avenir De haine et de mépris chargé son souvenir. Quel exemple aux mortels qui portent la couronne ! Laissons faire le temps ; à la grandeur du trône On verra succéder la grandeur de l'état ; Le peuple tout-à-coup reprenant son éclat. Et des longs préjugés terrassant l'imposture. Réclamera les droits fondés par la nature ; Son bonheur renaîtra du sein de ses malheurs : Ces murs baignés sans cesse et de sang et de pleurs, Ces tombeaux des vivants, ces bastilles affreuses. S'écrouleront alors sous des mains généreuses ; Au prince, aux citoyens imposant leur devoir. Et fixant à jamais les bornes du pouvoir, On verra nos neveux, plus fiers que leurs ancêtres, Reconnaissant des chefs, mais n'ayant point de maîtres ; Heureux sous un monarque ami de l'équité. Restaurateur des lois et de la liberté.
Le Cardinal de Lorraine
Oui, ce discours, sans doute, est un élan sublime ; On reconnaît toujours l'esprit qui vous anime. Cet orgueil de sagesse, et ce langage outré D'un fougueux magistrat par le zèle égaré. Qui résistant au fils, et jugeant les ancêtres. Ose usurper le droit de condamner ses maîtres. Finissons. Mais je veux ne vous déguiser rien : Le crédit qui vous reste est peut-être le mien. Enfin vous me devez votre fortune entière ; Et lorsque Médicis, exauçant ma prière, Remit, sous le feu roi, les sceaux entre vos mains, Je suis, disais-je alors, garant de ses desseins ; Du seul bien de l'état son âme est occupée : Elle m'a cru, Monsieur.
Le Chancelier de l'Hopital
Et l'avez-vous trompée ? C'est en effet l'état que j'ai dû soutenir . Mais le passé n'a point quitté mon souvenir. Sans vous, sans votre appui, peut-être ma fortune. Je veux bien l'avouer, eût été plus commune. Si le rang que j'occupe est un de vos bienfaits, Si je vous dois beaucoup, je dois plus aux Français, Il fallait enchaîner les discordes civiles, Fixer des droits rivaux les bornes difficiles ; Et quand tous les partis ont méconnu les lois. Faire entendre partout leur inflexible voix. Pour appui dès longtemps n'ayant que mon courage, Partout, jusqu'à ce jour, j'ai fait tête à l'orage ; J'ai tâché d'accomplir ou de montrer le bien, D'être sujet, Monsieur, mais d'être citoyen. De bien servir mon prince, et non pas de lui plaire.
À part.
Le Cardinal de Lorraine
Le roi vient. Je crains peu cette vertu sévère.
Scène 2
Roi De France, Reine-mère, Le Cardinal de Lorraine, Duc, Le Chancelier de l'Hopital
Les gardes et les pages accompagnent le roi au conseil, et se retirent.
Roi De France
Prenez place, Messieurs. Parlez, éclairez-moi ; Écouter ses sujets est le devoir d'un roi : Aidez de vos conseils un prince qui vous aime ; Songez à mon empire, et non pas à moi-même. Dix ans déjà passés, un édit important Permit dans mes états le culte protestant. Je veux qu'un tel édit fût alors nécessaire ; Mais il n'a pu donner qu'un calme imaginaire : Vous le savez, Madame ; et de nos deux traités Nous avons recueilli des fruits ensanglantés. Un troisième est conclu : qu'il nous soit moins funeste ! On se repent ; je veux oublier tout le reste. Au destin de ma soeur Bourbon vient d'être uni ; De gloire et de bienfaits j'ai comblé Coligny ; Je vois l'homme d'état et non plus le rebelle ; Je lui rends une estime, une amitié nouvelle ; Condé me sera cher ; et tous mes vrais amis Ne se compteront plus parmi leurs ennemis. Ne vous alarmez point : mes bontés, je l'espère. Vont les rendre aujourd'hui plus soigneux de me plaire. Mais du moins il est temps de cimenter la paix : Il est temps qu'un édit prescrive à mes sujets De rentrer dans le sein de l'église éternelle. À cette auguste loi s'il est quelque infidèle, Par son juste trépas c'est à moi de venger Rome, et ce Dieu puissant que l'on ose outrager.
Reine-mère
Rendez, rendez, mon fils, au trône, à la patrie, À la religion sa majesté chérie. Nos malheurs sont finis ; ils semblent désormais Se perdre dans l'éclat d'une éternelle paix. Mais trop souvent, au gré des ligues mutinées. Un seul jour a détruit l'oeuvre de vingt années. La mort frappe les rois ; un lâche successeur, Ou peu digne, ou jaloux de son prédécesseur, De ses projets bientôt laisse tomber la gloire. Et veut dans le cercueil éteindre sa mémoire. Par-delà le tombeau régnez sur les Français ; Sur les siècles futurs étendez vos bienfaits ; Dans un repos certain que la France respire ; Que rien n'agite plus le culte ni l'empire. Vous imposez un frein à la rébellion, Le frein de la clémence ; et, soit ambition, Soit pouvoir des bienfaits, soit crainte aussi peut-être, Les grands adopteront le culte de leur maître ; Et nous verrons sans doute, après leur changement, Les restes du parti détruits en un moment. D'un oeil imitateur le peuple les contemple ; De son premier modèle il suit toujours l'exemple : Pour eux, non pour Calvin, son choix s'est déclaré ; Il ne méprise point ceux qui l'ont égaré ; Mais, frappé d'un retour injuste ou légitime, Il revient sur ses pas avec ceux qu'il estime. Le temps calmera tout. Ne croyez pas pourtant Être approuvé d'abord de ce peuple inconstant : Non, jusques aux bienfaits tout lui paraît à craindre ; Il ne voit que des maux, et veut toujours se plaindre. Ses cris vous parviendront ; c'est à vous d'achever : Sachez le mépriser, mon fils, et le sauver.
Le Cardinal de Lorraine
Sire, du coeur des rois c'est le ciel qui dispose ; C'est lui qui vous inspire, et vous vengez sa cause : Il bénira vos jours. Tel est mon sentiment.
Duc
Si l'on peut en effet s'expliquer librement, Sire, après nos malheurs renouvelés sans cesse. J'oserai demander pourquoi tant de faiblesse, Pourquoi tous ces traités que je ne conçois pas. Un poison dangereux infecte vos états ; L'amour de la discorde et des choses nouvelles, Enhardit contre vous un amas de rebelles. Ah ! Si l'on eût daigné leur imposer des lois. Votre frère, à mes yeux, les a vaincus deux fois : Sire, je lui connais des rivaux en courage ; Mais vous ne voulez pas consommer votre ouvrage. Peut-être aurez-vous lieu de vous en repentir : Il faudrait les dompter, et non les convertir.
Le Cardinal de Lorraine
Il faut des saintes lois implorer la puissance, Punir, épouvanter la désobéissance. Et non tenter encor le hasard incertain D'une éternelle guerre où le sang coule en vain. Sire un mal violent veut un remède extrême : L'état trop divisé s'est affaibli lui-même ; Et si l'on veut guérir sa funeste langueur, Dix combats feront moins qu'un instant de rigueur. Soyez semblable au Dieu que le monde révère ; Montrez-vous à la fois indulgent et sévère ; Avec le châtiment présentez le pardon ; Et faisant de vous-même un entier abandon, Sans épargner le sang, mais sans trop le répandre, Craignez les passions qui pourraient vous surprendre. Écoutez, chérissez les ministres du ciel ; Tout le pouvoir du trône est fondé sur l'autel. De Pépin jusqu'à vous, Rome et les rois de France Conservèrent toujours une étroite alliance : Ainsi de jour en jour votre puissant état A vu par le Saint-Siège augmenter son éclat. Soyez reconnaissant ; croyez que votre zèle Ne saurait surpasser sa tendresse fidèle.
Roi De France
Vous vous taisez, Monsieur ?
Le Chancelier de l'Hopital
Sire, permettez-moi...
Roi De France
Ainsi vous refusez d'éclairer votre roi !
Le Chancelier de l'Hopital
Eh bien, vous l'ordonnez ; je romprai le silence. On parle du Saint-Siège et de reconnaissance : Est-il d'ingratitude où le bienfait n'est pas ? Je pourrais vous citer des pontifes ingrats : L'Europe a vu cent rois armés pour leur défense. Et le sang des héros cimenta leur puissance. De notre antique histoire interrogez les temps ; Qui leur a pu donner ces destins éclatants ? Sujets des empereurs, qui les a rendus maîtres ? Ils doivent leurs états à l'un de vos ancêtres. Quel usage ont-ils fait de ces droits contestés ? Accumulant les biens, vendant les dignités, Ils osent commander en monarques suprêmes, Et d'un pied dédaigneux fouler vingt diadèmes. Un prêtre audacieux fait et défait les rois : Vos aïeux l'ont souffert. Mais voyez à sa voix Jean-sans-terre quittant, reprenant la couronne ; Sept empereurs chassés de l'église et du trône, Forcés de conquérir la foi de leurs sujets, Ou dans Rome à genoux courant subir la paix. Voyez Charles d'Anjou, le fils des rois de France, Remplir du Vatican l'odieuse espérance ; Il vole, il sacrifie à d'injustes fureurs Le reste infortuné du sang des empereurs, Et son ambition, cruellement docile, Prépare à nos Français les vêpres de Sicile. Un enfant, seul espoir de Naples et des Germains, Conradin, vers le ciel levant ses jeunes mains, Périt sur l'échafaud en demandant son crime, Convaincu du forfait d'être un roi légitime. À ce vertige affreux trois siècles sont livrés : Toujours du sang, toujours des attentats sacrés, Investiture, exil, meurtres et parricides. Et l'anneau du pêcheur scellant les régicides. Faut-il nous étonner si les peuples lassés, Sous l'inflexible joug tant de fois terrassés. Par les décrets de Rome assassinés sans cesse. Dès qu'on osa contre elle appuyer leur faiblesse. Bientôt, dans la réforme ardents à se jeter, D'un pontife oppresseur ont voulu s'écarter ? C'est ainsi qu'au milieu des bûchers de Constance, Le schisme d'un moment puisa quelque importance ; Ainsi, que des prélats l'indiscrète fureur. Conquit trente ans de guerre et la publique horreur. C'est ainsi que Luther, au Vatican rebelle. Établit aisément sa doctrine nouvelle ; Après lui, c'est ainsi que l'austère Calvin Dans Genève eut encore un plus brillant destin. Il n'est qu'une raison de tant de frénésie : Les crimes du Saint-Siège ont produit l'hérésie. L'évangile a-t-il dit, «Prêtres, écoutez-moi, Soyez intéressés, soyez cruels, sans foi, Soyez ambitieux, soyez rois sur la terre ; Prêtres d'un Dieu de paix, ne prêchez que la guerre ; Armez et divisez, pour vos opinions, Les pères, les enfants, les rois, les nations ? » Voilà ce qu'ils ont fait : mais ce n'est point là, Sire, La loi que l'évangile a daigné leur prescrire. Si Genève s'abuse, il la faut excuser ; Et, sans être coupable, on pouvait s'abuser. Genève aura pensé que ce livre suprême, Bon, juste, plein du Dieu qui le dicta lui-même. Toujours cité dans Rome, et si mal pratiqué, Peut-être aussi dans Rome était mal expliqué. Dussions-nous de Calvin condamner l'insolence. Entre les deux partis l'Europe est en balance, Et parmi vos sujets le poison répandu, Jusque dans votre cour déjà s'est étendu. Ah ! Quoique vos sujets, si vous devez les plaindre. Sire, vous n'avez pas le droit de les contraindre. Le dernier des mortels est maître de son coeur ; Le temps amène tout, et ce n'est qu'une erreur ; Et si quelques instants elle a pu les séduire, L'avenir est chargé du soin de la détruire. Mais affecter un droit qu'on ne peut qu'usurper ! Commander aux esprits de ne pas se tromper ! Non, non ; c'est réveiller les antiques alarmes. En lisant votre édit, tout va courir aux armes ; Et vous verrez encor dans nos champs désolés, Par la main des Français les Français immolés, Après tant de traités les Français implacables, Et contraints par vous-même à devenir coupables. Citoyen de la France, et sujet sous cinq rois, Sous votre frère et vous ministre de ses lois, J'ai voulu raffermir ses grandes destinées ; Elle est chère à mon coeur depuis soixante années. Sire, écoutez les lois, l'honneur, la vérité ; Sire, au nom de la France, au nom de l'équité, Par cette âme encor jeune, et qui n'est point flétrie. Au nom de votre peuple, au nom de la patrie, Dirai-je au nom des pleurs que vous voyez couler. Que tant de maux sacrés cessent de l'accabler : Rendez-lui sa splendeur qui dut être immortelle ; Votre vieux Chancelier vous implore pour elle : Ou bien, si ma douleur ne peut rien obtenir. Je ne prévois que trop un sinistre avenir ; Mais sachez que mon coeur n'en sera point complice : Avant les protestons qu'on me mène au supplice : Je condamne à vos pieds ce dangereux édit ; Je ne le puis sceller ; punissez-moi : j'ai dit.
Roi De France
Moi ! Je vous punirais ! Non, non, des traits de flamme, Tandis que vous parliez, ont pénétré mon âme. Chancelier, je vous crois, et je pleure avec vous ; Oui, je veux, adopter des sentiments plus doux ; Oui, c'est la vérité ; je dois la reconnaître. Oui, j'ai pu me tromper : on m'égarait peut-être. Adieu, Madame ; et vous, suivez-moi, chancelier.
Scène 3
Le Cardinal de Lorraine, Reine-mère, Duc
Le Cardinal de Lorraine
L'ouvrage de mes mains commence à m'effrayer. D'un zèle ambitieux vous voyez le prestige ?
Reine-mère
Ne craignez rien.
Le Cardinal de Lorraine
Le roi...
Reine-mère
Ne craignez rien, vous dis-je. Aux discours d'un vieillard il s'est laissé troubler ; Mais c'est encor mon fils, et je vais lui parler.
Le Cardinal de Lorraine
Nos ennemis...
Reine-mère
Mourront. Rien ne peut les absoudre.
Duc
Parlez-lui donc, Madame, et daignez le résoudre. Coligny peut encor tramer quelque attentat. Et son culte nouveau renverserait l'état, Et de tous les forfaits ses amis sont capables. Et le bonheur public veut le sang des coupables. Le roi laisserait-il échapper les instants ? Voudrait-il reculer ? Songez qu'il n'est plus temps, À vous, à nous du moins, ce serait faire injure : Qu'il achève ; ou bientôt, c'est moi qui vous le jure, Dans sa cour, à ses yeux, vous verriez des sujets Assurer, malgré lui, le bonheur des Français.
Acte IV
Scène 1
Le Cardinal de Lorraine, Reine-mère, Duc
Le Cardinal de Lorraine
D'ou peut venir, Madame, un si prompt changement ?
Reine-mère
J'ai couru le chercher dans son appartement : L'Hôpital en sortait. Mon fils, à mon approche, A soudain contre nous exhalé le reproche ; Il s'est plaint de vous-même, et plus encor de moi ; Surtout de l'Hôpital il m'a vanté la foi. « C'est le seul, a-t-il dit, qui ne veut point me nuire. « Environné d'amis zélés pour me séduire, « Mon âme contre eux tous a besoin de s'armer, « Et je dois craindre enfin ce que je dois aimer. » À ces mots, l'observant d'un oeil tendre et paisible, « Mon fils, à vos chagrins votre mère est sensible, » Ai-je dit, « et pour vous mon ardente amitié Va presque en ce moment jusques à la pitié. De votre chancelier je connais la prudence ; Mais ce faste imposant de sa vaine éloquence Peut, je crois, attirer quelque soupçon sur lui : On a moins de chaleur en parlant pour autrui. Vous ne comprenez pas quel intérêt l'anime ? La France, dont jadis il mérita l'estime, L'accuse de pencher en secret pour Calvin : Le jugement public ne saurait être vain. Vous craignez qu'avec vous je ne sois pas sincère ? Le fils le plus chéri peut redouter sa mère ! L'ambition souvent inspire des sujets : Mais moi si je vous trompe, où tendent mes projets ? Mon éclat vient de vous, mes destins sont les vôtres, Vos intérêts les miens ; je n'en puis avoir d'autres. Jugez-nous maintenant. » Ce discours l'a frappé. Longtemps de me répondre il semblait occupé ; D'un silence plus tendre il éprouvait les charmes ; Il pleurait : à ses pleurs j'ai mêlé quelques larmes ; J'ai calmé lentement son esprit combattu, Vantant sa piété, la première vertu. Des éloges flatteurs son oreille est éprise : Je l'ai cent fois nommé le vengeur de l'Église. Son enfant le plus cher, son plus ferme soutien : Et des embrassements ont fini l'entretien.
Duc
Mais osez-vous compter sur cette âme incertaine, Qu'un mot peut émouvoir, et qu'un instant ramène ?
Reine-mère
Je conçois votre doute ; et pour nous garantir Des dangereux effets d'un nouveau repentir. Je viens d'avoir recours à mes agents fidèles. J'ai fait semer partout que le chef des rebelles, Pour d'utiles forfaits renonçant aux combats, De Charles et de moi-même a juré le trépas ; Qu'il a dans Orléans fait son apprentissage ; Que d'un second Poltrot il voudrait faire usage. Cependant j'ai, sur l'heure, envoyé près du roi Des serviteurs zélés dont je connais la foi ; Et, par eux informé de ce bruit populaire, Vous sentez à quel point va monter sa colère. Il est extrême en tout ; je réponds du succès.
Le Cardinal de Lorraine
Ainsi l'on vous devra le salut des Français.
Il paraît égaré.
Reine-mère
Qu'il agisse aujourd'hui ; demain qu'il se repente : J'y consens. Mais vers nous c'est lui qui se présente.
Scène 2
Roi De France, Le Cardinal de Lorraine, Reine-mère, Duc
Roi De France
Porter la main sur moi !
Le Cardinal de Lorraine
Il pense à Coligny.
Roi De France
Tel est le sort d'un Roi !
Reine-mère
Je l'entends qui se plaint.
À la Reine-Mère.
Roi De France
Et l'on nous porte envie ! Trop heureux le mortel qui peut cacher sa vie ! Le trône est bien souvent chargé d'infortunés. C'est vous ! je vous cherchais. Ah ! Madame... apprenez... Vous ne me trompiez pas... et tant de barbarie.... De l'indigne Amiral savez-vous la furie ?
Reine-mère
Je sais tout ; je crois tout.
Duc
Il faut le prévenir.
Le Cardinal de Lorraine
Punissez Coligny.
Roi De France
Si je veux le punir !
Reine-mère
Cachez votre courroux ; notre ennemi s'avance.
Roi De France
Il oserait encore affronter ma présence ! Non. Qu'il n'approche pas !
Le Cardinal de Lorraine
Calmez vos sens troublés.
Reine-mère
Songez à la vengeance. Il vient : dissimulez.
Scène 3
L'Amiral de Coligny, Roi De France, Reine-mère, Roi De Navarre, Le Chancelier de l'Hopital, Duc
L'Amiral de Coligny
On n'a point fait la paix, Sire, en quittant les armes ; Et je viens à vos pieds déposer mes alarmes : Je viens auprès du trône invoquer un appui, Dans les nouveaux périls qu'on m'annonce aujourd'hui. Ce prince généreux, devenu votre frère, L'Hôpital, de nos lois le ministre sévère, Et ceux qui m'ont jadis suivi dans les combats, Ont voulu près de vous accompagner mes pas. Au destin d'un ami leur grand coeur s'intéresse : Ils ont tous entendu votre auguste promesse. Un récit, toutefois qui me semble douteux. Annonce plus d'un crime et des pièges honteux.
Roi De France
Plus d'un crime ! Expliquez ....
L'Amiral de Coligny
L'un n'est qu'imaginaire. Au sein de votre cour, une main sanguinaire Déjà, dit-on, s'apprête au plus lâche attentat, Et veut par un seul coup renverser tout l'état. Il s'agit de frapper...
Roi De France
Qui donc ?
L'Amiral de Coligny
Votre personne.
Roi De France
Quel est le criminel ?
L'Amiral de Coligny
C'est moi que l'on soupçonne. Des courtisans jaloux ont répandu ces bruits ; Ils veulent par ma mort en recueillir les fruits. Je sais quels ennemis pensent ternir ma gloire, Et je frémis pour vous, si vous daignez les croire.
Roi De France
Moi ! je les croirais !
L'Amiral de Coligny
Non : j'ose au moins l'espérer. On ajoute, et d'abord je dois vous déclarer Que de mes envieux la funeste puissance M'a fait à ce discours donner quelque croyance : Je sais trop qu'à me perdre ils sont tous occupés, Et c'est le sort des rois d'être souvent trompés. On ajoute, on prétend qu'une troupe perfide M'impute auprès de vous cet affreux parricide. Et qu'enfin de ma vie on doit trancher le cours.
Roi De France
Se peut-il ....
L'Amiral de Coligny
Oui, j'apprends qu'on en veut à mes jours. Je viens savoir de vous ce qu'il faut que j'en pense.
Reine-mère
Le roi devait s'attendre à plus de confiance.
L'Amiral de Coligny
Vous le voyez assez ; mon coeur se fie au sien, Puisque je viens, Madame, implorer son soutien.
Roi De Navarre
Pardonnez ; le soupçon me paraît excusable. Punit-on Maurevert ? Ou n'est-il point coupable ?
Reine-mère
Prince, on doit le punir.
Roi De Navarre
Le roi l'avait promis.
Reine-mère
Eh quoi ! Douteriez-vous des serments de mon fils ?
Roi De Navarre
Je ne sais point douter de la foi d'un monarque.
Reine-mère
Vous avez de la sienne une infaillible marque, Et l'hymen de sa soeur est un gage assuré Qu'il est prêt à tenir tout ce qu'il a juré.
Roi De Navarre
Eh bien, par ce saint noeud, par le doux nom de frère, Sire, à vos intérêts ne soyez point contraire. Protégez un guerrier redoutable et soumis ; Dans ses persécuteurs voyez vos ennemis. Un prince est vraiment grand lorsqu'il punit le crime ; Plus grand, lorsqu'il soutient la vertu qu'on opprime.
Roi De France
De tous ses ennemis l'Amiral est vainqueur ; Ses conseils vertueux sont au fond de mon coeur : Craindrait-il que son maître eut dessein de lui nuire ?
L'Amiral de Coligny
Je crains votre bonté trop facile à séduire.
Reine-mère
Au milieu des faux bruits qui vous ont alarmé, Des sentiments du roi l'Hôpital informé Pouvait tenter au moins de rassurer votre âme. Il le devait peut-être.
Le Chancelier de l'Hopital
Et je l'ai fait, Madame.
L'Amiral de Coligny
Le Roi seul est garant des volontés du roi, Madame : un mot de lui peut calmer mon effroi.
Reine-mère
Parlez, mon fils.
Roi De France
Le ciel, maître des destinées, Ne peut hâter par vous la fin de mes années. Non ; je dois vous compter au rang de mes soutiens : Si vos drapeaux souvent ont combattu les miens, C'est des troubles civils la suite accoutumée ; Des Français à la France opposaient une armée : Ces fautes sont du sort, je les veux excuser ; C'est le malheur des temps qu'il en faut accuser : Je connais votre coeur, et n'ai pas à m'en plaindre.
L'Amiral de Coligny
Vous l'entendez, messieurs.
Roi De France
Vous n'avez rien à craindre.
L'Amiral de Coligny
À mes persécuteurs puis-je opposer mon roi ?
Roi De France
Vous le pouvez, sans doute, et j'en donne ma foi.
L'Amiral de Coligny
Je dédaigne à présent leurs trames criminelles.
Duc
Nous verrons donc finir ces craintes éternelles ?
L'Amiral de Coligny
Je puis craindre à la cour, mais non pas aux combats ; J'étais déjà fameux quand vous n'existiez pas.
Duc
Le soupçon ne convient qu'à des âmes timides.
L'Amiral de Coligny
Jeune homme, on le connaît au milieu des perfides.
Duc
Quant à moi, je ne vois qu'un traître dans ces lieux.
Montrant sa blessure.
L'Amiral de Coligny
Il en est deux pourtant qui s'offrent à mes yeux. Ce coup n'a point rempli leur cruelle espérance.
Duc
Celui qui l'a porté voulut venger la France.
Roi De France
Guise !
L'Amiral de Coligny
Ah ! Du meurtrier on a conduit la main.
Duc
Qui ?
L'Amiral de Coligny
Vous pourriez le dire.
Duc
Expliquez-vous enfin.
L'Amiral de Coligny
Vous.
Duc
Je ne l'ai point fait ; mais je l'aurais dû faire.
Roi De Navarre
Comment !
Bas à la Reine-mère.
Duc
J'aurais puni l'assassin de mon père. Adieu. Je vais hâter l'instant de nous venger.
Scène 4
L'Amiral de Coligny, Reine-mère, Le Cardinal de Lorraine
L'Amiral de Coligny
Ainsi, de son aveu, mes jours sont en danger !
Reine-mère
De cet ambitieux nous blâmons l'insolence ; Mais son orgueil demain gardera le silence : Vous n'aurez point formé des souhaits superflus. Et de vos ennemis vous ne vous plaindrez plus.
L'Amiral de Coligny
Sire, excusez encor ma sombre défiance, Ce fruit amer de l'âge et de l'expérience. Que votre coeur m'écoute : il semble que ma voix Se fait entendre à vous pour la dernière fois. Le trône où vous régnez est entouré de pièges, De guerriers corrupteurs, de prêtres sacrilèges. Ô mon roi ! Pensez-y ; profitez des instants : Hélas ! Demain peut-être il ne sera plus temps.
Le Cardinal de Lorraine
C'est ainsi qu'à la haine un guerrier s'abandonne : Un pontife outragé le plaint, et lui pardonne.
L'Amiral de Coligny
Qui ? Vous me plaindre ! Ô ciel ! Vous, m'oser pardonner ! Un tel excès d'injure a de quoi m'étonner. Quant à moi, je ne puis vous pardonner vos crimes. Toujours les protestants ont été vos victimes : C'est vous qui réclamiez, pour soumettre les coeurs, Le secours des bourreaux et des inquisiteurs : C'est vous qui menaciez du plus honteux supplice, De malheureux sujets qui demandaient justice : Vous, enrichi des pleurs et du sang des Français, Comblé tout à la fois de biens et de forfaits. Sire, j'ai désiré de sauver votre empire, Mais à le renverser je vois que tout conspire. Sur une cour perfide ouvrez enfin les yeux, Et craignez, craignez tout de ce sang odieux : Voilà les ennemis du trône et de la France. Si vous ne les chassez loin de votre présence, Si vous ne les chargez de tout votre courroux. Ces méchants, croyez-moi, perdront l'état et vous.
Scène 5
Reine-mère, Le Cardinal de Lorraine, Roi De France
Reine-mère
Douterez-vous encor des projets de sa haine ?
Le Cardinal de Lorraine
Est-il pour ce rebelle une assez grande peine ?
Roi De France
Et son coeur inhumain semble exempt de remord !
Reine-mère
Il va tout expier en recevant la mort. Nos défenseurs sont prêts, et je les vois paraître.
Scène 6
Reine-mère, Duc, Roi De France, Le Cardinal de Lorraine
Reine-mère
Venez, braves guerriers, soutiens de votre maître, Contre un sang odieux noblement conjurés, Et chargés désormais des intérêts sacrés. Que la rébellion, que le crime s'expie ! Le trône est attaqué par une secte impie : Accusant chaque jour le trop lent avenir. Vos cris semblaient hâter l'instant de la punir : Votre juste fureur, trop longtemps retenue, Peut éclater enfin ; la nuit, l'heure est venue : Faites votre devoir, et, comblant nos souhaits. Sachez de votre roi mériter les bienfaits.
Duc
Sitôt que Je signal se sera fait entendre, Vous verrez qu'à ce prix nous pouvons tous prétendre, Nous partirons, Madame, aux accents de l'airain Qui va sonner pour nous dans le temple prochain. Ma main, je l'avouerai, dans une nuit si belle, Voudrait seule immoler tout le parti rebelle ; Mon coeur même conçoit un déplaisir secret. Et, plein d'un tel honneur, le partage à regret. Mes compagnons du moins, sont dignes de me suivre, De cueillir les lauriers que le destin nous livre ; Et, contre les proscrits dès longtemps animés, De l'ardeur qui me brûle ils sont tous enflammés.
Roi De France
Vous m'aimez, je le crois ; vous servez votre maître : Mais longtemps mon esprit, trop timide peut-être, Conçut avec frayeur un si hardi dessein ; D'une amertume affreuse il remplissait mon sein : Jusques dans mon sommeil la redoutable idée S'offrait... Ne craignez rien, mon âme est décidée. Puisque le ciel vengeur ordonne leur trépas, Puisqu'au fond de l'abîme il entraîne leurs pas, Puisqu'il faut opposer le parjure au parjure, Puisqu'il s'agit enfin de la commune injure, Du salut de mon peuple et de ma sûreté. Je ne balance plus ; le sort en est jeté : La cloche sonne trois fois, lentement. Versez le sang, frappez. Ciel ! Qu'entends-je ? Ah ! Madame.
Le duc de Guise et tous les autres courtisans mettent un genou en terre, en croisant leurs épées. Ils restent dans cette position pendant le discours du cardinal de Lorraine.
Duc
Reine, c'est à vos soins de raffermir son âme. Pour nous, le glaive en main, nous jurons à genoux De venger Dieu, l'état, le roi, l'église, et nous. Roi, chassez maintenant ces stériles alarmes : Exhortez-nous, pontife, et bénissez nos armes. La cloche sonne trois fois, lentement.
Le tocsin sonne depuis ce moment jusqu'au commencement du cinquième acte.
Le Cardinal de Lorraine
De l'immortelle église humble et docile enfant. Et créé par ses mains prêtre du Dieu vivant, Je puis interpréter les volontés sacrées. Si d'un zèle brûlant vos âmes pénétrées Se livrent sans réserve à l'intérêt des cieux ; Si vous portez au meurtre un coeur religieux, Vous allez consommer un important ouvrage, Que les siècles futurs envieront à notre âge. Courez et servez bien le Dieu des nations ; Je répands sur vous tous ses bénédictions : Sa justice ici bas vous livre vos victimes ; Sachez qu'il rompt au ciel la chaîne de vos crimes ; Oui, si jusqu'à présent vous en avez commis. Par le Dieu qui m'inspire, ils vous sont tous remis. L'église, en m'imprimant un signe ineffaçable. Défendit à mes mains le sang le plus coupable ; Mais je suivrai vos pas, je serai près de vous ; Au nom du Dieu vengeur je conduirai vos coups. Guerriers, que va guider sa sainte providence. Ministres de rigueur, choisis par sa prudence. Il est temps de remplir ses décrets éternels ; Couvrez-vous saintement du sang des criminels : Si dans ce grand projet quelqu'un de vous expire, Dieu promet à son front les palmes du martyre.
Roi De France
D'une héroïque ardeur mon coeur se sent brûler. Acceptez, ô mon Dieu ! Le sang prêt à couler.
Reine-mère
Il vous entend, mon fils ; il reçoit votre hommage. Venez, et de ces lieux présidez au carnage.
Duc
Et vous, suivez-moi tous. Amis, guerriers, soldats, Au toit de Coligny courons porter nos pas. C'est l'ennemi du trône, et l'artisan du crime ; Qu'il soit de cette nuit la première victime : Que tous les protestants à la fois accablés, Dans les murs, hors des murs, soient en foule immolés.
Le Cardinal de Lorraine
Périsse et leur croyance et le nom d'hérétique ! Et que demain la France, heureuse et catholique. D'un roi chéri du ciel bénisse les destins, Et l'ordre salutaire accompli par nos mains !
Acte V
Scène 1
Roi De Navarre
Roi De Navarre
Quel signal effrayant tout-à-coup me réveille ? De sinistres clameurs ont frappé mon oreille ; Et de l'airain surtout les lugubres accents, D'une subite horreur ont glacé tous mes sens. J'entends encor des cris. Ah ! Mon ami peut-être Succombe en ce moment sous le glaive d'un traître ; De ses persécuteurs l'implacable courroux Peut-être en ce moment...
Scène 2
Roi De Navarre, Le Chancelier de l'Hopital
Roi De Navarre
L'Hôpital, est-ce vous ?
Le Chancelier de l'Hopital
Sire....
Roi De Navarre
Eh bien ?
Le Chancelier de l'Hopital
Apprenez...
Roi De Navarre
Que me faut-il apprendre ? Et d'où viennent les pleurs que je vous vois répandre ?
Le Chancelier de l'Hopital
Les protestants...
Roi De Navarre
Parlez.
Le Chancelier de l'Hopital
Ils sont trahis, vendus.
Roi De Navarre
Coligny...
Le Chancelier de l'Hopital
C'en est fait ; Coligny ne vit plus.
Roi De Navarre
Il ne vit plus ! Grand Dieu ! Quel bras inexorable . . .
Le Chancelier de l'Hopital
J'ai vu cent bras percer ce guerrier vénérable ; J'ai vu porter sa tête en ce Louvre odieux ; J'ai vu de tous côtés un peuple furieux, Trop docile instrument des vengeances de Rome, Frapper, fouler aux pieds les restes d'un grand homme.
Roi De Navarre
Forfait !
Le Chancelier de l'Hopital
Dans nos murs le sang coule en ruisseaux. Tout ce qui vit encore, excepté les bourreaux. Tout frémit : le ciel même a voilé sa lumière ; Et Paris maintenant n'est qu'un vaste repaire Où la mort...
Roi De Navarre
C'est assez. Pressentiments affreux ! Les voilà donc remplis ! Venez...courons... je veux...
Le Chancelier de l'Hopital
Arrêtez. Ont-ils donc besoin d'un nouveau crime ? Vivez, au nom du ciel, vivez, roi magnanime ; Parmi tant d'assassins ne portez point vos pas, Et gardez-nous un sang qu'ils n'épargneraient pas. Non, vous n'avez pas vu cette nuit déplorable : Tantôt des cris, tantôt un silence exécrable ; Guise et tous ses amis combattant de forfaits, En invoquant un Dieu qu'ils n'ont connu jamais ; Les prêtres, plus cruels, sur les pas de Lorraine, Échauffant à l'envi cette effroyable scène, Dans leurs perfides mains tenant le bois sacré, Soufflant tous leurs poisons sur ce peuple égaré. Et semblant redouter, au milieu du carnage, Qu'un seul des protestants puisse éviter leur rage ; Criant : Frappez ! Du roi c'est l'ordre souverain. Charles, au milieu du Louvre, une arquebuse en main, S'enivrant à longs traits d'un plaisir sanguinaire, Et cherchant son devoir dans les yeux de sa mère. C'est ici, près de nous, que le Roi des Français, Sous le plomb destructeur fait tomber ses sujets : C'est ici, je l'ai vu, que sa main forcenée, De nos appuis, des siens, tranche la destinée : Mais quand la cruauté ne connaît plus de frein. Paisible, gardant seule un front calme et serein, Près de lui Médicis applaudit à ses crimes, Exalte son adresse, et compte ses victimes,
Roi De Navarre
Le cri de la pitié, parmi tant de forfaits...,
Le Chancelier de l'Hopital
La pitié n'entre plus dans le coeur des Français. On voit de tous côtés, sans armes, sans défense. Tomber de cet état la gloire ou l'espérance : Malgré ses cheveux blancs, le vieillard immolé ; Sous un gros d'assassins le jeune homme accablé, Qui de son corps mourant protège encore un père ; L'enfant même égorgé sur le sein de sa mère : Les uns, percés de coups au moment du réveil ; Les autres, plus heureux, frappés dans leur sommeil ; Les époux expirants dans les bras de leurs femmes ; Auprès de leurs enfants, ceux-ci livrés aux flammes ; De leurs toits embrasés ceux-là précipités ; D'autres en se sauvant par le glaive arrêtés ; D'autres fuyant la mort dans les flots de la Seine, Et retrouvant la mort sur la rive prochaine : Les cadavres fumants, les membres dispersés, Partout dans les chemins, dans le fleuve entassés.
Roi De Navarre
Effroyable attentat ! Cour infâme et cruelle ! Quoi ! Leurs mains... Que fais-tu, providence éternelle ? De tous mes compagnons ils ont percé le sein !
Il sort.
Le Chancelier de l'Hopital
Oui, vos amis ont tous achevé leur destin. Ce vieillard, qui jadis éleva votre enfance, A du fer catholique éprouvé la vengeance. On veut les convertir en les assassinant : À de nouveaux traités recourons maintenant. Ô deuil ! ô souvenir de notre antique gloire ! Oh ! d'une affreuse nuit périsse la mémoire ! Nos fils, et que le ciel trop longtemps en courroux, Daigne les rendre, hélas ! moins barbares que nous ! Nos fils détesteront des trames infernales. Liront en pâlissant nos sanglantes annales. Avec un long effroi contempleront ces lieux. Et maudiront les jours où vivaient leurs aïeux. Je fuis ce roi crédule, et ces lâches ministres ; Je vais chercher la paix loin de ces bords sinistres. Ces débris malheureux, sans asile, sans roi, Qu'ils viennent, j'y consens, se ranger près de moi : J'aurai toujours pour eux l'intérêt le plus tendre, Un toit à leur offrir, et mon sang à répandre. Comme on nous a trompés ! Sire, je suis vaincu. Mais cette cour approche ; adieu, j'ai trop vécu. Puisse encore, et voilà ma dernière espérance, Puisse un roi tel que vous, éprouvé dès l'enfance Mûri dans les travaux et dans l'adversité, Purifier un jour ce trône ensanglanté !
Roi De Navarre
De la cour d'un tyran la probité s'exile, Et du crime honoré la vertu fuit l'asile.
Scène 3
Roi De Navarre, Reine-mère, Le Cardinal de Lorraine, Duc
Le roi de France veut sortir en apercevant le roi de Navarre : la Reine-mère lui fait signe de rester.
Roi De Navarre
Mon admiration doit enfin éclater, Sire, et je vous attends pour vous féliciter. Vous devenez des rois le plus parfait modèle ; Nul ne poussa si loin la prudence et le zèle ; Nul n'exerça jamais ce courage pieux, Et ne sut massacrer son peuple au nom des cieux.
Reine-mère
Ce discours maintenant peut sembler téméraire ; Et ce qu'on a fait, prince, il a fallu le faire. Le roi vous devait-il compte de ses projets ?
Roi De Navarre
Non : mais il est au moins comptable à ses sujets ; Il est comptable au ciel qui venge le parjure.
Le Cardinal de Lorraine
Penseriez-vous qu'au ciel on ait fait une injure ? Le culte sacrilège est bientôt aboli, Et l'honneur des autels à la fin rétabli. Pour Coligny, ce mot va vous blesser peut-être, Mais c'est la vérité : Coligny fut un traître.
Roi De Navarre
Lui ? Coligny !
Duc
Lui-même ; et son coeur dès longtemps Méditait....
Roi De Navarre
Il est mort : n'êtes-vous pas contents ? Vous l'égorgez, cruels ! Et votre bouche impie Ose encore attenter à l'éclat de sa vie ! Vous lui rendez justice : un nom si glorieux A mérité l'honneur de vous être odieux. Voilà donc les héros, les soutiens de la France ! Quelle exécrable joie ! Ou quelle indifférence ! Quoi ! Je fais dans ce Louvre éclater mes douleurs, Sans trouver un Français qui réponde à mes pleurs !
Reine-mère
D'un indigne regret si votre âme est atteinte, Du moins....
Roi De Navarre
N'attendez plus de servile contrainte. Cet art, à nos Français si longtemps étranger, De flatter sa victime avant de l'égorger. Que ne le laissiez-vous au fond de l'Italie ! Cruelle ! ainsi par vous la France est avilie ! Ainsi vous flétrissez le nom de Médicis ! Vous renversez nos lois, vous perdez votre fils, Vous perdez tout l'état, reine et mère coupable. Consommez vos destins, monarque déplorable. Ah ! Des devoirs d'un roi qui ne serait jaloux ? Rendre son peuple heureux est un bonheur si doux ! Et vous, de vos sujets destructeur inflexible, Roi d'un peuple vaillant, bon, généreux, sensible, Vous vous rendez l'effroi de ce peuple indigné, Et, sur le trône assis, vous n'avez point régné. D'un forfait sans exemple infortuné complice, Vous n'éviterez pas votre juste supplice : Il commence ; et je vois dans vos yeux égarés. Le désespoir des coeurs en secret déchirés. Eh bien ! Vous n'avez fait que la moitié du crime ; Je respire ; il vous reste encore une victime ; Prenez-la. Mais bientôt le ciel va vous punir ; À tant d'infortunés le ciel va vous unir ; Votre front est marqué du sceau de sa colère : Un repentir tardif vous parle et vous éclaire ; Ce sentiment affreux, précipitant vos jours, Au sein des voluptés en corrompra le cours ; Vous craindrez et la France, et vous-même, et la vie ; À Coligny mourant vous porterez envie ; Le sommeil, ce seul bien qui reste aux malheureux, N'interrompra jamais vos ennuis douloureux ; Pour de nouveaux tourments vous veillerez sans cesse ; Et quand la mort viendra frapper votre jeunesse, Vous chercherez partout des yeux consolateurs ; Et vous verrez, non plus vos indignes flatteurs, Mais de vos attentats l'épouvantable image, Mais votre lit de mort entouré de carnage, Vos sujets massacrés s'élevant contre vous, Le juge incorruptible enflammé de courroux, La France, applaudissant au trépas de son maître, À vos derniers soupirs commençant à renaître, Et votre nom royal à l'opprobre livré, Et l'éternel supplice aux méchants préparé. Vous gémirez alors : vos plaintes inutiles, Vos remords impuissants, vos souffrances stériles, Vengeront les Français et le ciel offensé ; Et vous rendrez le sang que vous avez versé.
Scène 4
Reine-mère, Roi De France, Le Cardinal de Lorraine, Duc
Reine-mère
Je ne prévoyais pas un tel excès d'audace. À la mort échappé, l'imprudent vous menace ! Vous gémir ! Vous, mon fils ! C'est à lui de trembler. La main qui l'a sauvé peut encor l'accabler.
Roi De France
Il a dit vrai.
Reine-mère
Comment ?
Roi De France
J'ai commis un grand crime.
Le Cardinal de Lorraine
Un roi doit se venger du parti qui l'opprime.
Roi De France
Je ne suis plus un roi ; je suis un assassin.
Reine-mère
Ah ! Tout vous inspirait cet important dessein. Votre intérêt.
Le Cardinal de Lorraine
Le ciel.
Duc
L'éclat de votre empire.
Roi De France
À me tromper encor leur perfidie aspire ! Les attentats des rois ne sont pas impunis ; Cruels, à mes tourments soyez du moins unis. C'est vous qui me coûtez des larmes éternelles. Mes mains, vous le savez, n'étaient point criminelles ; Sans crainte et sans remord je contemplais les cieux : Tout est changé pour moi ; le jour m'est odieux. Où fuir ? Où me cacher dans l'horreur des ténèbres ? Ô nuit ! Couvre-moi bien de tes voiles funèbres.
Reine-mère
Mon cher fils...
Roi De France
En ces lieux qui vous a rassemblés ? Attendez un moment ; ne marchez pas ; tremblez. Pour qui ces glaives nus ? Quels sont vos adversaires Vous courez immoler, qui ? Vos amis ! Vos frères ! Arrêtez ; je défends... Mais que vois-je, inhumains ? Quel meurtre abominable ensanglante vos mains ? Moi-même... Ah ! Qu'ai-je fait ? Cruel, ingrat, perfide. Parjure à mes serments, sacrilège, homicide. J'ai des plus vils tyrans réuni les forfaits, Et je suis tout couvert du sang de mes sujets. Ces lieux en sont baignés : sous ces portiques sombres. Des malheureux proscrits je vois errer les ombres : Une invisible main s'appesantit sur moi. Dieu ! Quel spectre hideux redouble mon effroi ! C'est lui ; j'entends sa voix terrible et menaçante : Coligny - Voyez-vous cette tête sanglante ? Loin de moi cette tête et ces flancs entr'ouverts ! Il me suit, il me presse, il m'entraîne aux enfers. Pardon, Dieu tout-puissant. Dieu qui venge les crimes ; Toi, Coligny ; vous tous, vous trop chères victimes, Pardon : si vous étiez témoins de mes douleurs, À votre meurtrier vous donneriez des pleurs. Des cruels ont instruit ma bouche à l'imposture ; Leur voix a, dans mon âme, étouffé la nature ; J'ai trahi la patrie, et l'honneur, et les lois : Le ciel, en me frappant, donne un exemple aux rois.