Html · 1642 · 5 actes

Cyminde ou les Deux victimes

de Guillaume Colletet

Représentation
≈ 2 h 01
Distribution
2 femmes, 7 hommes
Répliques
442
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Cyminde F 108 ≈ 34 min 7
Roi N 97 ≈ 25 min 7
Lisidas H 85 ≈ 23 min 7
Hésione F 36 ≈ 14 min 2
Ostane H 31 ≈ 11 min 4
Zoraste H 15 ≈ 5 min 3
Calionte H 19 ≈ 3 min 5
Derbis H 14 ≈ 3 min 3
Erymant H 13 ≈ 2 min 3
Licaste N 12 ≈ 1 min 3
Erimant N 6 ≈ 1 min 2
Scyle H 5 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Cyminde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Roi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lisidas absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Hésione absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ostane absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Zoraste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Calionte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Derbis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Acte I

Scène 1

Cyminde, Hésione, Scyle

Cyminde

Que ton discours me donne une sensible atteinte ! Et que d'impatience accompagne ma crainte ! Dis ce que tu voudras, je ne puis m'empêcher De regarder ce Temple, et de m'en approcher.

Hésione

Vous pouviez au Palais attendre ces nouvelles.

Cyminde

Non, pour les prévenir mon amour a des ailes ; Plus il m'approchera de ces funestes lieux, Et plutôt je saurai la volonté des Dieux.

Hésione

Que craignez vous Madame ?

Cyminde

En ce malheur extrême Je crains tout.

Hésione

Hé pour qui ?

Cyminde

Je crains pour ce que j'aime.

Hésione

Quoique ce trait fatal fasse trembler chacun Il en menace mille, et n'en touchera qu'un.

Cyminde

Je le crains d'autant plus, s'il est vrai qu'il égale La plus pauvre cabane à la Maison Royale, Et qu'il soumette un Prince à cette injuste Loi.

Hésione

Pas un n'en est exempt.

Cyminde

Pas un ?

Hésione

Hormis le Roi. Mais tout exempt qu'il est du mortel sacrifice, Il doit laisser agir la divine justice ; Et comme s'il cessait de régner à ce jour, La Loi fait désarmer le Palais, et la Cour.

Cyminde

Hé, t'étonnes-tu donc dans ce désordre extrême, Si je dis en pleurant, je crains pour ce que j'aime ? Il me semble déjà qu'on m'en vient séparer, Que le peuple abattu commence à respirer, Que dessus nos lauriers j'ois gronder le tonnerre, Et qu'à mon Lisidas il dénonce la guerre.

Hésione

Espérez mieux du Ciel, il est juste, il est doux.

Cyminde

Il perd ces qualités, si je perds mon époux.

Hésione

Il aime sa vertu.

Cyminde

Bien moins qu'il ne l'envie ; Et sa vertu peut-être est fatale à sa vie. J'en frissonne, j'en tremble, et je ne puis celer...

Hésione

Ha, Madame, Amour vous fait craindre, et parler. Mais de quelque malheur dont votre coeur soupire, Lisidas est utile au bien de cet Empire ; Et les Dieux vainement en auraient pris le soin, Si l'Empire perdait Lisidas au besoin.

Cyminde

Que ma crainte procède ou d'une amour trop grande, Ou du vif sentiment d'un mal que j'appréhende, Je me trouve réduite en telle extrémité, Que jamais un esprit ne fut plus agité. Hésione après tout, n'est il pas bien horrible Dans la confusion de ce danger visible, De voir le sang royal au vil peuple égalé ? Et même de le voir pour le peuple immolé ?

Hésione

Le Ciel le veut ainsi pour expier un crime.

Cyminde

Donc que le criminel n'en est il la victime ? Mais quel crime ?

Hésione

Sachez que notre impiété Anima contre nous une Divinité.

Cyminde

Comment ! Ce sacrifice est-il pas volontaire ?

Hésione

Non, non, l'ire des Dieux l'a rendu nécessaire. Et nos crimes ont mis nos malheurs à ce point, Que tous cruels qu'ils sont, ils ne finiront point.

Cyminde

Les scythes, et comme eux nos peuples d'Albanie S'immolent à l'autel de leur propre génie ; Et rien ne les oblige à s'immoler ainsi.

Hésione

C'est un zèle chez eux, mais un devoir ici.

Cyminde

Je n'avait rien encore appris de ce mystère ; Si tu ne m'eusses dit ...

Hésione

Ce que je devais taire.

Cyminde

Que les Princes étAient en danger du trépas, Loin de m'en tourmenter je n'y songerais pas. Mais puisque cette terre est ta terre natale, Que tu sais de ces lieux la coutume fatale Instruis une étrangère aux Lois de ton pays ; Dis moi tout, Hésione, ou bien tu me trahis.

Hésione

Vous ai-je pas d'abord de nos maux avertie ?

Cyminde

Oui, mais dis m'en la suite.

Hésione

Il est vrai qu'en scythie Et qu'en votre pays. Mais lui dois-je conter Ce qui peut de l'horreur à sa crainte ajouter ?

Cyminde

Élève un peu ta voix, et fais que ta parole Comme elle a fait mon mal, le flatte, et me console.

Hésione

Il est vrai que le scythe ainsi que l' Albanais, Que le Coracien, que tous les peuples froids Versent le sang humain dedans leurs sacrifices, Et que ce même sang fait part de leurs délices. Nous l'épandons aussi, mais bien diversement. Ceux-là n'y sont portés que d'un pur mouvement De rendre grâce au Ciel de leur bonne fortune, Et nous pour apaiser le courroux de Neptune, Qui venge encor sur nous le blasphème odieux, Que dans un désespoir commirent nos aïeux. Mais que sert le récit d'une telle disgrâce, Qu'à redoubler un mal dont la suite nous lasse ?

Cyminde

Le mal est adouci quand il est découvert. Et le Temple aussi bien n'est pas encore ouvert.

Hésione

Attendant que l'on l'ouvre, oyez donc une histoire, Et fâcheuse à conter, et difficile à croire. Un jour, mais jour fatal, jour trois fois malheureux Que pour le bien de tous chacun faisait des voeux, Qu'on ne pensait à rien qu'à célébrer la fête Du Dieu qui donne aux eaux le calme, ou la tempête ; Je ne sais quel Démon, roulant dessus la mer Irrite tout a coup les vagues contre l'air ; Un tourbillon de vent perce le sein de l'onde, Sous ce puissant effort elle s'enfle, elle gronde ; Et portant jusqu'au Ciel ses flots impétueux, Met un seul élément en la place de deux. Soi-même elle se choque, et dans sa rage extrême Comme pour se venger du vent contre elle-même, Elle fuit le tribut que toute onde lui rend, Ou ne le reçoit plus, sinon en murmurant. Puis opposant ses flots à la rapide course Du Volge qui pour elle abandonne sa source, Ce liquide rempart tient ce fleuve arrêté, Lui dont les eaux courraient d'un pas précipité.

Cyminde

Tu me dis, Hésione, un étrange spectacle : Mais encore en quel temps arriva ce miracle ?

Hésione

Madame, un siècle entier s'est écoulé depuis ; Mais ce siècle a produit mille siècles d'ennuis. Car ce fleuve s'enflant, et passant les limites Qu'à son vaste canal la Nature à prescrites, Las d'avoir retenu ses flots emprisonnés Lâche bientôt la bride à ses flots mutinés ; Et ravageant par eux la campagne, et la ville, Ne fait plus qu'on étang de ce qui fut une île.

Cyminde

Hélas ! Comme ces eaux mon coeur est agité. Mais que devient le peuple en cette extrémité ?

Hésione

Lui pour se garantir de ce nouveau déluge Sur les Monts les plus hauts va chercher son refuge ; Et pour fuir la mort, il se sauve en des lieux Ou souvent la fait voir la colère des Dieux. Sur ces affreux sommets tout ce qu'il considère N'est qu'on tableau vivant d'horreur et de misère. Il voit flotter sur l'eau pêle-mêle assemblés Des coteaux vagabonds de pampres et de bleds ; Il voit le laboureur suivre à perte d'haleine Le trésor fugitif de sa moisson prochaine ; Il voit le vigneron sur des tertres voisins Perdre avec désespoir sa peine et ses raisins ; Et les voyant tomber dans ce commun naufrage. Il voit périr ensemble et l'ouvrier, et l'ouvrage. Mais Dieux ! C'est là qu'il voit avec étonnement Cent cabanes voguer sur ce vaste élément ; Le souffle impérieux dont chacune est régie D'abord les eut fait croire un effet de magie, Si leurs combles brisez, et leurs flancs entrouverts, N'eussent chargé ces flots de mille corps divers. C'était pitié de voir des familles pleurantes Choir avec le débris de ces masses errantes, Trouver dans leurs maisons un mobile tombeau, Ou pour fuir la mort, la rencontrer dans l'eau.

Cyminde

En effet ce malheur était bien déplorable.

Hésione

La suite vous dira qu'il fut incomparable. C'était horreur de voir dans ces gouffres cruels De ces corps périssant les devoirs mutuels ; Le père veut sauver son enfant qui s'engage, L'enfant veut garantir son père du naufrage, La mère veut sauver sa fille ou son époux ; Mais en vain, car un flot les enveloppe tous ; Et quoi que chacun fasse en ce danger extrême, Loin d'en tirer un autre, il y tombe lui-même. Ceux qui les contemplaient de ces rochers affreux Semblaient être changés en des rochers comme eux.

Cyminde

Leur coeur à ces objets était-il insensible ?

Hésione

Non, parmi tant de maux il serait impossible. C'est que l'horreur de voir tant de monde périr, Sans lui pouvoir parler et sans le secourir, D'une telle pâleur avait peint leur visage, Qu'ils semblaient la mort même, ou du moins son image. Ils n'osaient respirer au sort de ces malheurs, Exhaler des soupirs, ni répandre des pleurs ; Tant ils appréhendaient dépasser pour complices Des sévères auteurs de ces cruels supplices ; Las ! Comme si leurs pleurs, et leurs soupirs mouvants, Eussent accru l'effort des ondes et des vents.

Cyminde

Vit on jamais d'objet si triste, et si funeste ?

Hésione

Que ne direz vous point quand vous saurez le reste ?

Cyminde

Je me prépare à tout, poursuivez seulement.

Hésione

On voit durer trois jours ce fier débordement ; Puis Neptune s'apaise, et ses vagues dépites Rentrent avecque lui dans leurs premiers limites ; Notre fleuve retourne en son lit de repos, Par le même chemin qu'avaient marqué ses flots. L'oeil découvre aussitôt la terre au lieu de l'onde, Et ce nouvel objet lui semble un nouveau monde ; Mais un monde souillé des traces du Démon Qui lui couvre le sein de vase et de limon. Une gluante humeur du soleil échauffée Épand une vapeur tellement étouffée, Que la terre, et le Ciel perdant leur pureté Perdent leur abondance, et leur sérénité. De mille corps noyés l'horrible pourriture De ses traits pestilents infecte la Nature, Et rend l'air si funeste, et si contagieux Qu'il ajoute à nos maux des maux prodigieux, Puisqu'il persécuta douze lunes entières Et le peuple, et les Grands en diverses, manières. Chacun d'eux en murmure, et chacun se résout ; Cruel aveuglement ! À vouloir perdre tout, Car au lieu de chômer la fête de Neptune, D'implorer ses faveurs dedans leur infortune, D'en divertir le cours par prières, par voeux, Ils nommèrent ce jour, et ce Dieu malheureux, Brisèrent les autels des déités suprêmes, Et changèrent leur zèle, et leur culte en blasphèmes.

Cyminde

Ah quelle impiété !

Hésione

Qui leur coûta bien cher. Hélas ! Ce fut un trait qui tua son archer.

Cyminde

Que je prévois de maux !

Scyle

Madame, il faut bien croire, Que les Dieux dans le Ciel sont jaloux de leur gloire.

Hésione

Ce mépris général des Dieux, et des autels, Épuisa dessus nous l'ire des Immortels ; La peste qui cessait, s'allume davantage, Il semble qu'au courroux elle ajoute la rage. Elle n'était d'abord qu'un naturel effet, Mais alors elle venge un insigne forfait. Tout remède défaut à ce malheur funeste, Il n'est rien qui ne donne, ou ne prenne la peste. La Terre qui gémit sous ces âpres chaleur, L'inspire dedans l'air, la communique aux fleurs ; Toute plante est ciguë, et la rose nouvelle Fait de son doux parfum une poison mortelle. Les fontaines d'eau vive, et les petits ruisseaux Font un lac empesté de leurs plus saines eaux. Ainsi, tout animal qui maintient notre vie, Dès qu'il mange ou qu'il boit, sent la sienne ravie ; Ou du moins il reçoit d'un insensible effort Un air qui le corrompt pour nous donner la mort Enfin tout se détruit .

Cyminde

Ô déplorable perte !

Hésione

Des corps morts, ou mourant, la campagne est couverte ; Et tant d'infection s'exhale de leur chair, Que cette odeur fait pis que la flamme et le fer ; Ils lancent du trépas les traits inévitables, Lorsque de les sentir ils ne sont plus capables. Et parmi tant de maux que l'Art ne peut quérir, On voit ou que tout meurt, ou que tout fait mourir. Cet air passe bien tôt des champs jusqu'à la ville ; Astur en fait au Ciel une plainte inutile ; Les peuples vont au Temple où le plus sain d'entr'eux Voit la fin de ses jours au milieu de ses voeux ; Le sacrificateur sous le mal qui l'opprime Sent le coup de la mort, plutôt que la victime.

Cyminde

Que devient donc Astur ?

Hésione

Un lieu triste et désert ; Perdant ses habitants tout son lustre se perd. Ceux qui restent pourtant, dedans cette infortune S'efforcent d'adoucir le courroux de Neptune ; Consultent leur devoir, et son oracle aussi.

Cyminde

Que répondit l'Oracle ?

Hésione

Il répondit ainsi. Pour apaiser les maux qui troublent ces Provinces, Je veux qu'également un du peuple, ou des Princes, S'abandonne pour tous, ou par zèle, ou par sort ; Qu'une fois, en trois ans, on m'offre une victime, Pour expier un crime, Qui mérite la mort. Et cette ordonnance équitable Doit être irrévocable, Si le crime, et le zèle un jour, Ne me font refuser deux victimes d'Amour.

Cyminde

Les Dieux ont peu de soin de l'Empire où nous sommes, S'ils font si peu d'état de la perte des hommes.

Hésione

Encor que cet arrêt ne soit pas des plus doux, Madame, avec plaisir il est reçu de tous. Chacun connaît alors d'où le malheur procède ; Et comme on sent le mal, on en sait le remède. C'est à qui pour l'État s'immolera d'abord ; Orcas est le premier qui s'expose à la mort, C'est le premier aussi dont le nom s'éternise ; Le grand Prêtre l'embrasse, exalte sa franchise, Le couronne de fleurs dont il parfume l'air, Le conduit par la main sur le bord de la mer, Le met dans un vaisseau, seul, sans voile, sans rame, Et l'abandonne au Dieu que le peuple réclame. Soudain la mer s'émeut, puis un abîme d'eau Ensevelit ensemble Orcas et le vaisseau.

Cyminde

Sacrifice cruel !

Hésione

Mais plutôt salutaire, Puisqu'il fléchit un Dieu qui nous était contraire. La peste cesse à coup ; et malgré ce poison La terre doit au ciel l'heur de sa guérison. Tout l'air se purifie, et le peuple en envoie Jusques au firmament des Cantiques de joie. Pendant que ces malheurs sont encore cuisants, Cent hommes au lieu d'un s'offrent tous les trois ans. Mais comme enfin le temps efface la mémoire De la honte passée, ainsi que de la gloire, Chacun se refroidit, nul ne s'offre à la mort .

Cyminde

Et le tribut !

Hésione

Pour lui l'on a recours au sort ; Et l'on fait aujourd'hui cette cérémonie.

Cyminde

Qui mérite plutôt le nom de tyrannie.

Hésione

Le peuple est assemblé sur ce fait important ; Et l'esquif sur la mer, une victime attend. Ainsi...

Cyminde

Mais las ! Dis moi, cet effroyable abîme N'a-t'il jamais encore épargné de victime ?

Hésione

Non Madame, et combien que les flots Caspiens Soient ceints de toutes parts de ports, de citoyens, On n'a ni vu, ni su, que pas une victime Ait trouvé son salut dans ce mortel abîme. Il est bien vrai que ceux, dont la haute valeur, Et dont le sang illustre...

Scène 2

Licaste, Hésione, Cyminde, Scyle

Licaste

Ô disgrâce ! Ô malheur !

Hésione

Mais quelqu'un sort du Temple .

Cyminde

Et ce triste visage Est encor de mes maux un sinistre présage.

Licaste

Riche, et pompeuse Astur, ton Empire est à bas, Puisque ton protecteur va souffrir le trépas.

Cyminde

Mon ami ; quel transport vous trouble, et vous agite ? Ah je tremble !

Licaste

Madame !

Cyminde

Hé bien ?

Licaste

Las !

Cyminde

Parlez vite.

Licaste

Dirai-je ?

Cyminde

Dites tout.

Licaste

Dirai-je devant vous, Qu'il faut que Lisidas soit immolé pour nous ?

Cyminde

Lisidas !

Licaste

Lisidas.

Cyminde

Ô fatale tempête !

Licaste

Le sort, de race en race est tombé sur sa tête.

Cyminde

Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ? Ah Scyle que ma peur N'était pas de mes maux un augure trompeur ! Donc le salut public ma ruine conspire ! Dont je perdrai celui par qui seul je respire ! Terre ouvre moi ton sein, devant que la douleur Invente pour me perdre un plus sanglant malheur. Mais las ! Scyle, je perds la force et la parole ; Soutiens ce faible corps de qui l'esprit s'envole.

Hésione

Rappelez cet esprit.

Scyle

Dissipez cet effroi. Contraignez vous, Madame, au moins devant le Roi.

Scène 3

Roi, Lisidas, Scyle, Cyminde

Le Roi sortant du Temple.

Roi

Non, suivez nous.

Lisidas

Grand Roi, souffrez que je demeure. Quitterai-je l'autel quand il faut que je meure ?

Le roi parle à ses gardes.

Roi

Amenez le ....

Lisidas

Bons Dieux !

Roi

Je veux voir à ce jour Jusqu'où peuvent aller la douleur, et l'amour. Voici déjà Cyminde.

Scyle

Oui, le Roi sort du Temple Il vient, et Lisidas le suit et vous contemple.

Cyminde

Amour, ouVre meS yeux, ressuscite ma voix ; Fais moi voir et parler pour la dernière fois. Sire...

Roi

Parlez Madame, en l'état où vous êtes On trahit ses douleurs quand on les tient secrètes.

Lisidas

Cyminde...

Cyminde

Hé bien ! Faut il me séparer de vous, Et rompre un nouveau noeud qu'hymen rendait si doux ? Cette haute vertu qui vous comble de gloire, Ne vivra-t-elle plus que dans notre mémoire ? Ce beau feu qui pour moi ne devait point finir, N'éclatera t'il plus que dans mon souvenir ? Et pour tuer ce Dieu qui ne fait que de naître, Prince, mon cher époux, cesserez vous de l'être ? Mais qui réclamerai-je en l'état ou je suis ? Grand Roi, n'êtes vous point touché de mes ennuis ? Que ne dispensiez vous de cette loi cruelle Un Prince si vaillant, un Prince si fidèle ? Et que n'exemptiez vous du destin de l'État, un qui de l'état même a relevé l'éclat MaiS las ! Contre le Ciel votre puissance est vaine. C'est de vous, ô grands Dieux, que procède ma peine ; Immortels ennemis du repos des mortels, Ayez plus de bonté vous aurez plus d'Autels ; Invisibles auteurs de ces maux effroyables, Pouvez vous être Dieux sans être pitoyables ? Ô sacrifice impie ! Ô déplorable mort ! Faut-il que la vertu soit l'esclave du sort ?

Lisidas

Pour ne point ressentir la douleur qui la touche, Que ne suis-je un rocher ? Que ne suis-je une souche ? Dieux, qui voyez ses maux, ou venez les quérir. Ou redoublez les miens pour me faire mourir.

Cyminde

Que me sert maintenant le titre de Princesse, Qu'à faire d'autant plus éclater ma tristesse ? Ah ! Que ne suis je encore en l'état on j'étais, Devant que votre amour m'eut approché des Rois ! Mon rang il est bien vrai paraîtrait moins illustre, Mais aussi mes malheurs n'auraient pas tant de lustre.

Roi

C'est un arrêt du fort .

Cyminde

N'y consentez vous pas, Grand Roi, si vous souffrez qu'on m'ôte Lisidas ? Mais commandez plutôt qu'on m'ôte la lumière, Que cette heure qui court soit mon heure dernière, Qu'on me perce le sein de flèches et de dards, Qu'on m'arrache le coeur, qu'on le coupe en deux parts, Ces outrages sanglants, et ces cruels supplices, Au prix de mes douleurs me seront deS délices. Oui, Sire, Lisidas m'est plus cher que mon coeur ; Par lui je vis contente ou je meurs en langueur ; Et l'agréable noeud de notre amour extrême M'attache plus à lui, que mon coeur à moi même. L'amour qu'il eut pour moi fit naître mon amour, sa grâce et za vertu l'augmentent à leur tour ; Et devant que la mer en éteigne la flamme, Astur verra ce corps séparé de son âme.

Scène 4

Ostane, Cyminde, Roi, Lisidas

Ostane

Sire, tous vos sujets s'échapperont bientôt ; Ils se plaignent de vous, et murmurent tout haut De quoi vous emmenez cette noble victime Dont Neptune a fait choix pour expier un crime.

Cyminde

Traître !

Ostane

Le souvenir des antiques malheurs, Le salut de l'État, vos intérêt, les leurs, M'excusent envers vous si je vous importune De leur abandonner le tribut de Neptune.

Roi

Je sais ce qu'il leur faut, et le connaît mieux qu'eux.

Cyminde

N'était ce point assez, ennemi de mes voeux, De m'avoir découvert jusques dans l'Albanie Ton ardeur insolente, ou plutôt ta manie ? D'avoir fait différer notre Hymen bienheureux, Sans t'efforcer encor d'en dissoudre les noeuds ? Si louant Lisidas et sa race Royale, Tu méprisait la mienne à la sienne inégale ; Pourquoi, Prince cruel, pourquoi violes tu Ce beau temple vivant d'amour, et de vertu ? Et ne perdras-tu point cette fureur extrême, Qu'après avoir perdu ce que j'aime, et qui m'aime ?

Roi

L'ardeur que vous feignez pour le bien de l'État, Ne serait donc ainsi qu'un visible attentat ?

Ostane

Le peuple...

Roi

Hé bien, le peuple ! Il m'émeut, il me presse, Mais que ne peuvent point les pleurs d'une Princesse ? Véritables enfants de ses chastes amours, Ô pleurs ! Si je n'ai pas arrêté votre cours, C'était pour faire voir à ce coeur magnanime Les tendres sentiments d'une amour légitime. Mais cessez de couler, car je veux aujourd'hui Voir mon peuple en repos, et Cyminde hors d'ennui. N'en doutez point, Madame .

Cyminde

Ô Monarque propice !

Ostane

Sire, il faut que l'État, ou ce Prince périsse.

Cyminde

Tigre !

Lisidas

Hé sauvez l'État.

Il se tourne vers Ostane.

Roi

Je vous sauve tous deux, Quoi que l'arrêt du fort semble si rigoureux, Pourtant une victime, et franche, et volontaire, Peut racheter ce Prince, et les Dieux satisfaire. Vous le savez Ostane ; et je sais bien aussi Qu'on ne manquera pas de victimes ici.

Cyminde

Mon coeur s'enfle d'espoir.

Bas.

Ostane

Le mien tremble de crainte.

Lisidas

Sire, le sort m'appelle, et je m'offre sans feinte; Souffrez ce que les Dieux ont ordonné de moi.

Cyminde

Vous résistez aux Dieux, en résistant au Roi.

Il parle à Licaste.

Roi

Si pour sauver les Grands de ces dangers extrêmes, Des esclaves zélés, des hommes libres mêmes, Ont fait gloire autrefois de courir au trépas, Pour vous en garantir que ne fera-t-on pas ? Si vos soins ont sauvé l'honneur de mon Empire, Si par votre valeur tout mon peuple respire, Quelqu'un de mes sujets se tiendra bienheureux, De faire autant pour vous, que vous fîtes pour eux. Ostane, dites leur ma volonté suprême, Qu'ils gardent le respect, et gardez le vous-même.

Cyminde

Mais, Sire, n'est ce point pour flatter ma douleur ?

Roi

Non, c'est pour la détruire, et sauver la valeur. Vous en verrez l'effet ; consolez vous, Madame.

Lisidas

Dans ces extrémités que sera donc mon âme ? Ô soins prodigieux des bontés de mon Roi ! Ô nobles sentiments que Cyminde a pour moi ! Ô murmure du peuple ! Ô courroux de Neptune ! Partagez entre vous ma vie et ma fortune. Dures nécessités de l'amour, et du sort, Je serai satisfait si vous êtes d'accord.

Roi

C'est assez, suivez moi, vous et cette Princesse.

Ostane

Que Madame est aveugle ! Et que j'ai peu d'adresse! J'aime cette beauté ; cependant à ses yeux Je parle d'immoler ce qu'elle aime le mieux. Qu'amour est un enfant sans raison sans conduite ! Et qu'il change en enfant les hommes de sa suite ! Enfin que m'ont servi mes peines et mes pas... Si les grands peuvent être affranchis du trépas, Quand le moindre mortel par zèle ou par caprice, S'abandonne pour eux aux lois du sacrifice ? Lisidas, c'est ainsi que tu crois éviter Le gouffre où je tâchait de te précipiter. Mais ne demeurons point en des routes si belles. Esprit, qui m'inspiras tant de ruses mortelles ; Vengeance, jalousie, ardentes passions, Faites sentir l'effet de vos impressions. Empêchons par présent, d'effet, ou de parole, Qu'au lieu de Lisidas quelqu'autre ne s'immole, Et montrons que pour perdre un puissant ennemi, On ne doit rien tenter, ni rien faire à demi,

Acte II

Scène 1

Roi, Lisidas

Roi

Vois que vous me disiez, je ne souffrirai pas Que ce zèle obstiné vous conduise au trépas.

Lisidas

Grand Roi, mourir ainsi, c'est marque de courage.

Roi

Oui, mais pour des ingrats, c'est un effet de rage. Et bien que vous ayez votre vie à mépris, Je la veux conserver puisque j'en sais le prix. Peuple dénaturé, de qui l'ingratitude Me met dans le désordre et dans l'inquiétude, Que ton soin répond mal aux désirs de ton Roi ! Et que tu parais froid à qui brûle pour toi ! Doncque le cri public épandu par la ville, Dans le temple, au Palais, par tous les coins de l'île, Le désir d'obtenir les titres éclatants De père du pays, et de héros du temps, D'avoir une statue au temple de la gloire, De vivre après la mort dedans notre mémoire, N'obligera pas un de s'offrir aujourd'hui Pour un Prince que j'aime, et qui fit ton appui ! Ô peuple si c'est trop pour un Prince que j'aime Offre toi pour l'État, offre toi pour toi-même ; Je n'y saurait penser que je n'entre en fureur, Et mes propres sujets, me sont sujets d'horreur.

Lisidas

Sire, excusez ce peuple, il ne fait point de crime, On s'il en fait quelqu'un, que j'en sois la victime.

Roi

C'est avoir trop d'amour pour ceux qui n'en ont point. Ha que le sort des grands est injuste en ce point! Ils protègent le peuple, et pendant qu'il sommeille Aussi bien que leurs yeux, leur esprit toujours veille ; Pour donner du repos à ce bas élément Ils imitent des Cieux l'éternel mouvement ; Et comme ces flambeaux que les hommes allument Pour éclairer le monde, eux-mêmes se consument. Ils prodiguent leur sang pour épargner le sien, Ils embrassent le mal qui lui cause du bien ; Et pour dire en un mot, toujours, en toutes choses, Les Grands n'ont que l'épine, et le peuple a les roses. Après tous ces travaux ont ils besoin de lui, Il dédaigne, l'ingrat, d'appuyer son appui. Leur solide vertu, leurs peines véritables Ne lui paraissent plus que romans, et que fables ; Il croit, comme pour lui, leur coeur doit tout tenter, Qu'il n'est rien que leur bras ne doive exécuter, Et qu'un vain compliment, ou qu'un léger hommage Ne paye encor que trop leur peine et leur courage. Que vous sert donc d'avoir tant de Princes soumis ? D'avoir fait des vassaux de nos vieux ennemis ? D'avoir, comme un héros que la valeur excite, Repoussé de nos murs le Tartare, et le Scythe ? D'avoir tourné contre eux leurs funestes projets, Et dessus ces tyrans fait régner mes sujets ? Bref d'avoir mille fois sollicité mes grâces Pour des coeurs si rampants, et des âmes si basses ? Si de tant de mortels qui respirent par vous Je n'en vois point qui s'offre, ou pour vous, ou pour nous ? Qui destinant sa vie à racheter la vôtre Hasarde son repos pour assurer le nôtre ? Refuser à celui qui nous à conservé Un homme seulement pour tant d'hommes sauvés ! Refuser une femme, ô barbares infâmes ! A celui qui sauva l'honneur de tant de femmes ! Refuser un enfant à ce coeur généreux Qui sauva tant d'enfants, et prévint tant de voeux ! Peuple, enfin refuser un esclave à ton maître ! Un esclave à celui qui t'empêche de l'être ! Ah ! C'est un crime digne et des feux, et des fers Que pour venger les Dieux ont forgé les Enfers.

Lisidas

Sire, c'est trop pour moi ; votre bonté suprême Étonne votre peuple, et m'étonne moi-même. Ah ! Que mes plus grands soins, et mes travaux passés D'un si noble courroux sont bien récompensés ! De vos ressentiments mon âme est plus ravie, Que si tous vos sujets m'abandonnaient leur vie Votre peuple...

Roi

Ah l'ingrat !

Lisidas

Tout ingrat qu'il paraît, Son procédé m'oblige, et son refus me plaît ; Puisqu'en vous opposant à son humeur ingrate, Votre amitié pour moi publiquement éclate. Destins, j'ai trop vécu, puisqu'un tel potentat Égale mon salut au bien de son état.

Roi

Mais pour mieux exprimer ce que je ne puis taire, Dites qu'à mon état Lisidas je préfère. Aussi, loin de souffrir que je vous perde ainsi, Je souffrirai plutôt que tout se perde ici. Oui, que le Volge s'enfle, et suspende sa course, Que pour nous abîmer il retourne à sa source, Que la mer dans Astur fasse un dernier effort, Que l'horreur y revienne, et la peste, et la mort, Que pour tout foudroyer les Dieux prennent les armes, Je verrai tout périr sans répandre des larmes ; Et loin de les blâmer d'un excès de courroux, Je leur reprocherai de nous être trop doux. Enfin pour dissiper l'ennui qui m'importune, Je veux une victime, aussi bien que Neptune.

Lisidas

Ha, Sire, la voilà.

Roi

Non, brave Lisidas ; J'en veux une du peuple, ou bien je n'en veux pas.

Lisidas

S'il ne se peut résoudre à la mort volontaire, C'est faiblesse, et non pas désir de vous déplaire ; Il ne sait pas le prix d'un trépas glorieux, La vie est le seul bien qu'il croit tenir des Dieux ; C'est l'unique trésor dont il se passionne, Et c'est bien malgré lui s'il faut et qu'il l'abandonne.

Roi

Mais qu'elle soit ou non, un précieux trésor, Theon l'abandonna pour son maître Alcidor ; La jeune Alsinoé la perdit pour Acate, Qui sauva son honneur des efforts d'un pirate ; Leurs images aussi décorent nos autels ; L'Histoire parle encor de leurs faits immortels ; La Mort eut elle alors un front plus agréable ? Et mon peuple est il moins à vos soins redevable ?

Lisidas

Si ce coeur, et ce bras ont agi pour son bien, Ils ont fait leur devoir.

Roi

Que ne fait-il le sien ? Vous l'avez secouru, qu'il vous soit secourable.

Lisidas

Souffrez qu'encore un coup il me soit redevable ; Et qu'ayant diverti des hommes furieux, Je divertisse encor la colère des Dieux.

Roi

Quoi ? Vous cherchez la mort !

Lisidas

Je l'ai cent fois cherchée Au sein des bataillons ou je l'a[i] crue cachée ; Vous-même en m'exposant au péril des combats, M'avez vous pas cent fois fait chercher le trépas ?

Roi

Lorsque dans ces dangers, Prince, je vous engage, C'est que j'espère tout de votre grand courage, Mais que sert en ceci d'avoir de la vertu, Puisque vaillant, ou lâche, il faut être abattu ? Puis je ne prétends pas vous sauvant pour cette île Que vous traîniez au monde une vie inutile ; Mes états ont besoin d'un homme belliqueux ; Pour eux qu'un autre meure, et vous vivez pour eux.

Lisidas

Vous opposerez-vous au cours des destinées, Qui veulent pour ma gloire accourcir mes années ? Choquerez-vous les Dieux, dont les justes projets Veulent être suivis des Rois, et des sujets ? Sire, craignez Neptune, enfin cette tempête Qui toujours de nos Rois a respecté la tête, Pour punir ma froideur éclaterait sur vous ; Quand à moi je la crains plus pour vous, que pour nous. Souffrez donc que je m'offre, et souffrez que j'expire Pour ce peuple, ou plutôt pour vous, pour votre empire.

Roi

À ces raisons d'État, à cette piété, J'oppose l'amour même, et la même Beauté. Que deviendrait Cyminde après cette nouvelle ?

Lisidas

J'espère que les Dieux, et vous, auriez soin d'elle.

Roi

Elle aime votre vie.

Lisidas

Oui, mais plus mon honneur.

Roi

Lisidas, il est temps de vous ouvrir mon coeur. Je veux que vous alliez d'ici chez Calionte, Qu'avec ce même habit vous passiez...

Bas.

Lisidas

Quelle honte !

Roi

Dans l'île de Carymbe, ou par un ordre exprès J'obligerai Cyminde à vous suivre de près ; De crainte que ce peuple et brutal et sauvage, Pour se venger de vous ne la retint pour gage.

Lisidas

Avoir pris de vos mains cet habit emprunté, Et me réduire encore à cette extrémité ! Quoi donc, me dérober au bien de votre Empire ! Aux volontés du Ciel à l'honneur où j'aspire ! Le puis-je, et dois-je faire ? Où m'irai-je cacher Que la foudre des Dieux ne m'y vienne chercher ?

Roi

S'ils demandent un coeur, quoi ! N'ont ils pas le vôtre ? Votre corps qu'il anime est au pouvoir d'un autre. Ils veulent votre mort, vous la voulez aussi, Le Ciel, l'Honneur, l'État vous l'ordonnent ainsi ; Mais puisque je travaille à vous sauver la vie, Le Ciel, l'Honneur, l'État secondent mon envie. Pensez, cher Lisidas, aux services rendus, Pensez qu'en vous perdant nous serions tous perdus ; Que vous avez un bras qui soutient ma couronne, Que si j'ai du repos c'est lui qui me le donne, Et si nos ennemis se reculent de nous, Qu'ils ne me craignent pas, mais qu'ils ont peur de vous. Qu'Ostane contre moi pourrait tout entreprendre Pour s'emparer d'un sceptre où vous devez prétendre, Puisque ce sceptre enfin, dont vous êtes l'appui, Par la loi de l'État vous est dû devant lui. Bref, pensez qu'avec vous j'acquiers tout, tout me cède, Et que sans vous je perds tout ce que je possède.

Lisidas

N'avez vous pas, grand Roi, tant d'hommes courageux, Dont le coeur et le bras surpasseront vos voeux ? Mais que dis-je ? En valeur, en sagesse suprême, Vous n'avez eu jamais besoin que de vous-même ; Et si dans les combats j'ai fait quelques efforts, Sire, vous étiez l'âme et le chef de ce corps.

Roi

Au secours, au secours, ma puissance royale, Secondez à ce coup mon amitié loyale ; S'il faut forcer mon Prince aussi bien qu'une Loi, Faites tout ce que peut l'autorité d'un Roi. Prince, votre devoir, Prince votre naissance, Vous oblige au respect comme à l'obéissance .

Lisidas

Mais...

Roi

Ah ! Sans répliquer contentez mon esprit. Allez, faites enfin ce qui vous est prescrit.

Lisidas

J'obéis... Dieux, sauvez mon Prince et sa Couronne Bornez votre vengeance en ma seule personne.

Roi

Depuis que j'ai d'Astur l'Empire souverain, Une Couronne au front, un sceptre dans la main, Je n'avais point connu les droits d'une couronne, Ni l'absolu pouvoir que le sceptre nous donne. Comme Roi j'ai forcé cet homme généreux, Ce Prince qui peut tout, fait tout ce que je veux, Un autre ami plus tiède, et moins grand qu'un monarque, N'aurait su malgré lui le soustraire à la Parque. Mais j'aperçois Ostane, Ostane assurément Sera peu satisfait de cet événement.

Scène 2

Ostane, Roi

Ostane

Sire, plus que jamais votre peuple s'anime, Et voyant que pas un ne s'offre pour victime, Il veut...

Roi

Quoi ?

Ostane

Lisidas.

Roi

Il veut !

Ostane

Et pour l'avoir Il s'arme, et va sortir des termes du devoir.

Roi

Il veut donc Lisidas ! Quoi ce nom plein de gloire, Ne réveille-t-il pas encore en sa mémoire Ce que fit cet Alcide au fort de nos douleurs, Quand son bras étouffa l'Hydre de nos malheurs ? Et s'il s'en ressouvient, que ne perd il l'envie De voir mourir celui qui lui sauva la vie ?

Ostane

Il n'est pas un d'entre eux qui ne meure d'ennui De voir que ce désastre est tombé dessus lui. Mais ils craignent enfin...

Roi

Que craignent ils les traîtres ?

Ostane

De choir dans les malheurs où churent leurs ancêtres. Il leur semble déjà que la peste, et que l'eau, Ne font plus de leurs champs qu'un tragique tombeau ; Que tout fuit, ou tout meurt.

Roi

Contre cette misère Qu'ils offrent à Neptune un tribut volontaire. Qu'entre eux le plus timide, ou le plus courageux, S'immole pour ce Prince, ou s'immole pour eux.

Ostane

Votre Empire est trop juste, et vous trop magnanime Pour ordonner qu'on meure ou sans zèle, ou sans crime.

Roi

Ah ! S'ils n'ont point de zèle ils sont tous criminels, Et tous ont mérité les foudres éternels ; Quoi ! Ce Prince innocent mourir pour ces coupables !

Ostane

Ce font les lois du sort.

Roi

Dures !

Ostane

Mais équitables.

Roi

Ostane, pensez vous d'un langage trompeur Cacher les noirs desseins de ce perfide coeur ? Non, non, vous haïssez, ce grand Prince que j'aime, Pour ce qu'il vous éloigne un peu du diadème. Sa vertu vous fait ombre et vous rend envieux, Votre intérêt agit plus que celui des Dieux; Et vous accuseriez son destin ou le vôtre, Si ce foudre mortel fut tombé sur un autre.

Ostane

Si contre Lisidas j'eus quelque différent ; Si je me souhaitai plus heureux et plus grand, Ma juste ambition n'a rien qui me convie D'accroître ma fortune aux dépens de sa vie. Qu'il ait de la vertu, je n'en suis point jaloux ; Je parle contre lui, Sire, mais c'est pour vous, Puisque le peuple ému, bruit, tempête, menace, Et jure d'enlever ce Prince.

Roi

Ah, quelle audace !

Ostane

Le peuple est violent, quand la Religion Jette les fondements de la sédition .

Roi

Que cette hydre à cent chefs, que ce monstre à cent bouches Fasse éclater par tout ses mouvements farouches ; Qu'il conspire avec vous la mort de Lisidas, J'atteste tous les Dieux qu'il ne périra pas ; Et je veux devant vous que Cyminde l'apprenne, Pour affliger votre âme, et soulager la sienne.

Scène 3

Cyminde, Roi, Ostane

Cyminde

Sire, mes petits soins ne sont pas malheureux, Puisque les Dieux ont exaucé mes voeux.

Roi

Comment ?

Cyminde

Par un bonheur que leur grâce m'octroie, Une victime s'offre, et s'offre avecque joie.

Roi

Ô nouvelle agréable ! Ah Madame ! On voit bien Que le Ciel avec vous veille pour notre bien : Quelle est cette victime et fervente et propice Qui sauve Lisidas, et s'offre en sacrifice ?

Cyminde

Ha ! C'est une personne et qui veut, et qui croit, En s'immolant pour lui faire ce qu'elle doit.

Ostane

Dieux !

Roi

Dites moi son nom, je connais son courage.

Cyminde

C'est celle qui vous parle, et qui vous rend hommage. Cyminde.

Roi

Vous Madame !

Cyminde

Oui, Sire, enfin c'est moi, Qui veux par mon trépas éterniser ma foi.

Roi

Vous mourir !

Cyminde

Oui, mourir pour sauver ce que j'aime.

Roi

Comme il ne mourra pas pour mon peuple aujourd'hui, Non, vous ne mourrez point, ni pour nous, ni pour lui.

Cyminde

Grand Roi, prenez pitié d'un peuple qui soupire, Sauvez, en me perdant ce Prince et votre Empire ; Car si je ne meurs point, il faut que mon époux Périsse avec l'État, et l'État avec vous ; Puisqu'il faut des grands Dieux apaiser la colère, Ou retomber encor dans l'antique misère. Ô si vous aviez vu ce que je viens le voir ! Vos propres intérêts vous pourraient émouvoir. J'ai vu d'un peuple ému le visage farouche, Les larmes dans les yeux, les soupirs à la bouche, Murmurer dans le Temple au fort de ses douleurs, Et vous nommer tout haut l'auteur de ses malheurs. Sire, je l'ai vu prêt dans ces tristes alarmes D'abandonner la plainte et de courir aux armes, De venir investir ce Palais glorieux, Pour ravir à son Roi la victime des Dieux. Il disait qu'un effort lui semblait nécessaire, Pour contenter le Ciel qu'on pouvait vous déplaire, Et que choquer les droits de votre autorité, N'était pas un forfait, mais une piété. Dedans ce mouvement, et de sang et de flamme, Jugez,jugez de ceux que je sentais dans l'âme ; Par ces divers transports, Sire, jugez du mien, Puisqu'ils ne s'accordaient qu'à vous ravir mon bien. Aussi ces bruits confus, ces paroles cruelles, M'étaient autant de traits et de pointes mortelles ; Tous les préparatifs de ce peuple insolent N'étaient plus à mes yeux qu'un théâtre sanglant ; Et parler devant moi d'immoler ce que j'aime, N'était ce pas me dire ; Immole toi toi-même ? Dès que je l'ai pensé, mon esprit l'a voulu, L'amour et le devoir avec moi l'ont conclu ; J'ai même écrit mon nom dans ce funeste livre Ou vit le nom de ceux qui cessèrent de vivre, Lorsque pour obliger un ami généreux, Ils moururent pour lui, comme il fut mort pour eux. Aussitôt que le Peuple a connu mon courage, Il a changé de front ainsi que de langage, Et louant de mon coeur la résolution, Le sien a dissipé son appréhension. Mille voix ont changé leurs ardentes menaces En cantiques de joie, en actions de grâces ; Chacun d'eux m'a nommée un gage précieux De la bonté d'Hymen, et de celle des Dieux, Le vrai remède aux maux qui nous ont fait la guerre, Et le noeud qui rejoint le Ciel avec la terre. Mais si de quelque joie ils ont flatté leurs sens, Elle n'est rien au prix de celle que je sens, Quand je viens à penser que mon amour pudique Rétablit dans Astur l'allégresse publique, Et quand je pense encore à l'honneur éclatant, Que le Ciel me promet, et que mon coeur attend. Quand je vivrais un siècle, ou quand les destinées Étendraient au delà le fil de mes années, Que ferais-je pour vous, Monarque sans pareil ? Agirais-je en la guerre ? Agirais-je au Conseil ? Mon sexe est-il admis dans l'emploi des affaires ? Mon sexe est-il au rang des choses nécessaires ? Non, Sire, on nous condamne aux ombres de la nuit, Moins on connaît la femme et plus elle a de bruit. Notre vertu languit des que nous sommes nées, Et lorsque nous mourons nous sommes couronnées, Si la mort est ma gloire, hélas ! Souffrirez vous Qu'on me prise d'un bien si propice, et si doux ?

Roi

Quoi ! Vous aurais-je faite avecque tant de peine Princesse de Carymbe, et Dame souveraine ? Aurais-je consenti qu'un hymen bienheureux, Vous donnant Lisidas, n'eut fait qu'un de vous deux ? Pour perdre l'un ou l'autre, ou tous les deux ensemble, Et séparer ainsi ce que l'Amour assemble ?

Cyminde

Sire, ce même Amour me rendra désormais Digne de tant d'honneurs, et de tant de bienfaits, Puisque dans ce beau feu dont je suis allumée Je cherche le bonheur d'en être consumée ; Et si j'eus un époux si parfait et si grand, Je le mériterai pour le moins en mourant. Les enfants qu'il aura d'un hymen plus prospère Me devront leur salut aussi bien que leur père, Et quand ils serviront leur pays et leur Roi, Eux, le Prince, et l'État se souviendront de moi. Ces Princes me croiront la cause de leur être, Quoi qu'une autre que moi doive les faire naître. Mais qui ne m'aimera, quand le grand Lisidas, Vous fera triompher ou vous ne régnez pas ? Qu'à ce fameux Empire il joindra des Provinces ? Qu'il mettra dans vos fers des peuples, et des Princes ? Ne publiera-t-on pas alors en m'honorant, Que j'ai fait aujourd'hui ces actes en mourant ? Oui, Sire, si j'obtiens la fin que je désire, Je sauve Lisidas, j'affermis votre Empire, Je vous gagne des coeurs, je vous sais redouter, Je vous fait par un homme, un monde surmonter ; Car bien que vous puissiez en faire la conquête, Il est le bras d'un corps dont vous êtes la tête.

Roi

Cyminde, je l'avoue ; aussi ne puis-je pas Consentir que le chef laisse périr son bras. Oui, je le veux sauver de ce péril extrême, Et le sauver entier en vous sauvant vous-même ; Car vous perdre, et vouloir conserver ce vainqueur, C'est vouloir qu'un corps vive, et sans âme et sans coeur.

Cyminde

Ô zèle merveilleux dont votre amour éclate ! Mais ô le vain espoir dont ce discours me flatte ! Puisque le Ciel s'oppose à votre autorité ; Grand Roi, cédez aux lois de la nécessité. Ni force de raison, ni force de parole, N'empêcheront jamais que ce coeur ne s'immole. Je m'en vais voir la Reine, et lui conter mon sort, Puis prendre congé d'elle, et courir à la mort.

Scène 4

Scyle, Roi, Ostane

Scyle

Sire, pour prévenir un dessein si funeste, Que votre autorité fasse ce qui lui reste. Ne laissez point périr des coeurs si généreux.

Roi

Ce sceptre que je tiens périra plutôt qu'eux. Suivez là seulement au logis de la Reine.

Scyle

Mais s'il faut qu'à l'autel...

Scyle sort.

Roi

N'en soyez point en peine ; Puisque dans le Palais elle a porté ses pas, Gardes, veillez si bien qu'elle n'en sorte pas. Et vous, la voix du peuple, Ostane, allez lui dire Et ce que vous voyez, Et ce que je désire ; Et s'il veut que Neptune apaise son courroux, Qu'il cherche une victime autre part que chez nous.

Ostane

J'obéis. Ô Cyminde ! Ô courage fidèle ! Ô divine Princesse, aussi sage que belle ! Hélas ! Que vos discours ont mon coeur affligé ! Et qu'en vous résistant le Roi m'a soulagé ! Vous souhaitez la mort, et malgré votre envie On n'épargnera rien pour vous sauver la vie. Mais sa fureur m'étonne ; et j'appréhende ainsi Qu'en perdant Lisidas, je ne la perde aussi. Sa douleur... Toutefois, la douleur d'une femme Agite plus souvent sa bouche que son âme. Ou si parfois l'ennui touche son sentiment, Ce rayon d'amitié n'éclate qu'un moment. Le désir de garder le titre de Princesse, Le temps qui sait charmer la plus noire tristesse, Lui faisant oublier cet objet de ses voeux, Lui feront quelque jour vouloir ce que je veux. Espère donc, Ostane, et dans cette pensée Achève de tramer l'affaire commencée, Fais, fais valoir le zèle, et la Religion, Encourage le peuple à la rébellion ; Soutien que Lisidas doit payer en personne Ce que le Roi refuse, et que le sort ordonne ; Qu'il faut malgré le Roi l'enlever du Palais, Le traîner dans le Temple, et l'immoler après ; Et que changer enfin d'offrande, et de victime, C'est plutôt un refus, qu'un devoir légitime.

Acte III

Scène 1

Licaste

Licaste

Allons, et forçons tout en cette occasion C'est une piété que la sédition.

Scène 2

Erymant

Erymant

S'ils ont pris du Palais la route moins connue, Allons le seconder par cette autre advenue ; Et mon front pour servir une divinité Que l'effet doit de près suivre la volonté.

Scène 3

Ostane, Derbis

Ostane

Vous m'avez, obligé, je vous suis redevable.

Derbis

Je voudrais bien vous rendre un service notable.

Ostane

Mon père, avait fait choir le sort sur Lisidas, Ce service est plus grand que vous ne croyez pas. Avoir rempli le peuple et de zèle et d'audace. Avoir mis en fa bouche et prière et menace, Avoir jusqu'au palais accompagné ses pas, Ce service est plus grand que vous ne croyez pas.

Derbis

Prince, c'est peu pour vous, je vous dois davantage ; Si par votre faveur et par votre courage J'obtins la qualité de ministre d'un Dieu, Si dans son Temple saint je tiens le second lieu ; Si les plus orgueilleux devant moi s'humilient, Si le peuple m'adore, et les Rois me supplient, Si pour me respecter on observe mes pas, Ce bienfait est plus grand que vous ne croyez pas. Qu'est-il après cela que pour vous je ne fisse ?

Ostane

Ha ! Vous pouvez encor me rendre un bon office.

Derbis

Commandez.

Ostane

Lisidas au mépris de la loi Est sorti du Palais par les ordres du Roi. Il a laissé Cyminde ; et la pauvre Princesse Est seule entre les mains du peuple qui la presse De se sacrifier au lieu de son époux.

Derbis

En agissant contre elle, ils agissent pour vous. Prince, laissez les faire, à la première fête Lisidas périra d'une même tempête.

Ostane

Laisser périr Cyminde, et ne la pas aider ! Tout ce que j'entreprends, c'est pour la posséder.

Derbis

Hé comment ! L'aimez vous ?

Ostane

Demander si je l'aime ! Oui, bien plus que mes yeux, et bien plus que moi-même.

Derbis

Mais depuis quand ?

Ostane

Trois ans se sont précipités Depuis que ses beaux yeux ont les miens enchantés Mon voyage fatal au pays d'Albanie Vit naître dans mon coeur cette douce manie. Là je brûlai pour elle, et ne pus m'empêcher De lui montrer un feu que je devais cacher. Mon père, si dès lors elle eut été Princesse, Elle eut été ma femme ainsi que ma maîtresse; Car bien que je l'aimasse avecque passion, Si j'eus beaucoup d'amour, j'eus plus d'ambition. Mais après que le Roi l'eut faite souveraine, Pour lui faire épouser cet objet de ma haine, Je redoublai ma flamme, et détestai ce jour Ou mon ambition surmonta mon amour. Voir qu'en dépit de moi Lisidas la possède ! Qu'en grandeur, qu'en amour cet homme me précède ! Qu'en m'éloignant d'un trône ou j'ai mis mon espoir, Il m'ouvre un précipice, et qu'il m'y fasse choir ! Quoi, le voir triomphant, et Cyminde abattue ! Voir que le sort le flatte, et que le fort la tue Si je puis l'empêcher, le pourrais-je souffrir ?

Derbis

Non, puisque vous aimez, plutôt cent fois mourir.

Ostane

Si dans les mouvements que la grandeur m'inspire D'approcher d'un degré le trône de l'Empire, J'ai fait ce que j'ai pu pour perdre Lisidas, Si j'ai perdu ma peine aussi bien que mes pas ; Si j'ai tout entrepris pour posséder sa femme, Et si je n'ai rien fait que d'augmenter ma flamme ; Appui de ma grandeur, comme de mes amours, Derbis, c'est de vous seul que j'attends du secours ; Secondez de vos soins mon amour, et ma haine ; Surtout sauvons Cyminde, ou mourons en la peine.

Derbis

J'y pense ;... et je ne vois qu'un acte violent Capable d'empêcher ce désastre sanglant.

Ostane

Que ne ferais-je point ? Mais quelle violence ?

Derbis

Sachez que par nos lois....

Ostane

D'où vient votre silence ?

Derbis

Du Roi, qui me l'impose en s'approchant de nous.

Ostane

Que n'est-il ?...

Derbis

En un mot, Prince, souvenez-vous Pour mettre en liberté celle qui vous engage, De joindre la fureur avecque le courage ; Pour l'enlever du Temple, assemblez vos amis. Forcez tout.

Ostane

Il suffit.

Scène 4

Roi

Roi

Peuple, t'est-il permis D'étouffer un respect que la raison fait naître ? Ingrat, t'est-il permis de te prendre à ton maître ? De convertir ton zèle en funestes projets ? Et de quitter le nom de fidèles sujets ? Qu'un peuple furieux peut exciter d'alarmes Quand la Religion lui fait prendre les armes ! Il n'est point de desseins dont il ne vienne à bout, Il pense tout pouvoir alors qu'il ose tout. Comme son seul objet, soi-même il se regarde ; Jusques dans mon palais il a forcé ma garde, Il a ravi Cyminde, en ma chambre, à mes yeux, Encore en m'outrageant, il dit, je sers les Dieux. Mes officiers dont l'âme est molle, ou déloyale, Ont même abandonné ma personne royale, Et comme s'ils étaient les complices du sort, Le plus faible parti s'est rendu le plus fort. Généreux Lisidas, que mon âme regrette D'avoir précipité tes pas et ta retraite ! Invincible héros, mon unique secours, Que ne vois-tu mon mal pour me donner secours ? Tu vengerais l'affront que l'on fait à qui t'aime, Tu vengerais ton Roi, ton épouse, et toi-même, Ton bras eut peu lui seul ces mutins arrêter, Et comme il t'eût fait craindre, il m'eût fait respecter. Mais vois-je pas le chef de ce peuple rebelle ?

Scène 5

Erymant, Roi

Erymant

Allons, et nous vengeons de cet homme infidèle ; Il faut qu'à la justice on l'immole à l'instant Que Neptune aura pris le tribut qu'il attend.

Roi

C'est Lisidas ! Ces gens l'ont pris sans le connaître, Mutins, ou courez vous ?

Erymant

Emprisonner un traître, Ou plutôt un démon que l'Enfer irrité Pour nous persécuter nous avait suscité.

Roi

Comment ?

Erymant

Il est sorti.

Roi

D'où ?

Erymant

De chez Calionte. De là comme un lion que la rage surmonte, Le coutelas en main, la flamme dans les yeux, Il a fait un parti contre celui des Dieux, Et s'est jeté sur ceux qui cherchaient la victime.

Roi

Misérable vertu, passeras-tu pour crime ?

Erymant

Dans votre palais même il nous a terrassé, Et cent de vos sujets y font morts on blessés.

Roi

Que n'a-t-il tout détruit ?

Erymant

Et sa maudite rage Eût à notre malheur éclaté davantage, Si le grand nombre enfin ne l'eût réduit au point De céder à la force, et ne résister point ; Ainsi nous l'avons pris pour en faire justice...

Roi

Coeur digne d'un laurier, et non pas d'un supplice !

Erymant

On dit qu'un vaisseau prêt l'attendait sur le port, Mais sachant qu'au palais on faisait quelque effort Il s'est venu mêler parmi la populace, Ou du sang des zélés, il a rougi la place.

Roi

Si pour me délivrer d'un peuple révolté, À la merci d'un peuple il s'est précipité, Laisserais-je périr ce Prince magnanime ? Non, non, sauvons en lui la vertu qu'on opprime. Mettez le en liberté ; peuple, c'est Lisidas.

Erymant

La justice et la loi ne le permettent pas.

Roi

Dieux qui me désarmez...

Scène 6

Licaste, Lisidas, Roi, Cyminde, Erimant, Derbis, Calionte

Licaste

Allons belle Princesse.

Ils sortent du Palais où était allée Cyminde.

Lisidas

Traiter la beauté même avec tant de mollesse ! Cruels, que faites vous ?

Roi

Roi faible, ou malheureux! J'en mets d'eux en péril, voulant en sauver deux.

Lisidas

Cyminde !

Cyminde

Lisidas !

Lisidas

Pourquoi peuple barbare, Abusez-vous ainsi d'une chose si rare ?

Cyminde

Mais pourquoi vois-je encore, ô tyrans inhumains ! Ma vie et mon trésor périr entre vos mains ?

Cyminde

Cyminde prisonnière et par des gens infâmes, Elle dont la vertu triomphe de nos âmes !

Cyminde

Lisidas prisonnier par un lâche attentat, Lui qui fit tant de fois triompher cet État !

Erimant

Allons, ces vains discours ni et ces vaines reproches Ne doivent point fléchir nos coeurs.

Roi

Ne laisserez vous pas, ô coeurs de roches ! La plainte aux malheureux.

Erimant

Puisque vous le voulez....

Roi

C'est le moins que je veux.

Lisidas

Délivrez par ma mort cette belle captive.

Cyminde

Délivrez ce captif qu'il vous serve et qu'il vive.

Erimant

Sire, pensez aux Dieux en cette occasion ?

Roi

Je n'y pense que trop à ma confusion. Si les forces d'Astur laissaient agir les moeurs Je tenterais...

Lisidas

Grand Roi, laissez agir le sort ; Il m'ôtera ces fers, en me donnant la mort.

Cyminde

Apprenez que le Ciel veut une autre victime, Puisqu'une autre à promis de satisfaire au crime.

Lisidas

Le pourrais-je souffrir ? Le pourrais-je vouloir, À moins que de trahir le sort et mon devoir ? Mais qui m'offre après tout cette faveur extrême ? Cyminde, à qui la dois-je ?

Cyminde

À votre vertu même ; À celle qui vous doit l'éclat de son bonheur, À qui vous doit ensemble et la vie et l'honneur.

Lisidas

Quelle crainte à ces mots me surprend, et me touche ?

Roi

Tu mourras, si ce nom s'échappe de sa bouche.

Lisidas

Répondez moi, Cyminde, autrement que des yeux. À qui suis-je obligé d'un bien si précieux ?

Licaste

Ne le jugez vous pas ? À Cyminde elle-même.

Cyminde

Oui, je m'offre à mourir pour sauver ce que j'aime.

Erimant

Vantez-vous donc d'avoir l'honneur de l'Univers.

Lisidas

Quoi ? Me vanter d'un bien alors que je le perds ! Ha ! Madame, vos soins me combleraient de honte, Si ma flamme cédait au feu qui vous surmonte ; Mais on ne dira pas si l'on parle de nous, Que j'eus moins de courage, et moins d'amour que vous.

Cyminde

Lisidas, mon désir sera toujours le vôtre ; Mais quoi que je vous cède et dans l'un et dans l'autre, Le mois que je vous dois, c'est, ô mon cher époux, De vous être fidèle, et de m'offrir pour vous. Si par votre bonté, ma grandeur non commune Voit au dessous de moi la plus haute fortune Si n'étant pas Princesse et de race et de sang, Votre ardente amitié m'en a donné le rang ; Si ce titre d'honneur relève ma noblesse, Permettez que je fasse un acte de Princesse ; Et puisque je n'eut pas un illustre berceau, Souffrez que je mérite on illustre tombeau. し Pensez y Lisidas, sachez qu'il vous importe Que votre épouse meure, et meure de la sorte ; Car en mourant pour vous dans mes chastes liens, Je justifie ensemble et vos feux et les miens. On dira qu'en m'aimant vous m'avez fait justice, Que ce fut par raison et non point par caprice Et si je vous aimai, que dans ma sainte ardeur J'aimai votre vertu plus que votre grandeur, Puisqu'en quittant pour vous l'espoir d'une couronne, J'aurai suivi l'Amour et fait ce qu'il ordonne. Une autre égale à vous de race et de splendeur, Eut en plus de mérite avec plus de froideur ; Et croyant peu de noir à vos flammes si saintes ; Vous eût donné des pleurs, vous eût donné des plaintes ; Puis témoignant pour vous un esprit abattu, Eut laissé la fortune opprimer la vertu. Mais moi qui vous dois tout, mon devoir me convie De vous donner mon sang, de vous donner ma vie ; Et sans vous témoigner un esprit abattu, D'oublier la fortune, et sauver la vertu ; Et je fais tous les deux dans l'ardeur qui m'anime, Si j'apaise Neptune, et lui sers de victime. Aussi bien, Lisidas, que ferais-je sans vous ? Je trouverais amers les plaisirs les plus doux ; Ma disgrâce présente, et ma gloire passée S'offriraient tous les jours aux yeux de ma pensée, Viendraient solliciter ce coeur à tout moment D'aller chercher sa vie au fonds du monument ; Et parmi ces excès d'amour et de misère, Mon désespoir ferait ce qu'ils n'auraient pu faire. Oui, ce bras...

Lisidas

Est-ce là ce coeur si généreux ?

Cyminde

Est-ce manquer de coeur que d'en avoir pour d'eux ?

Lisidas

Le courage paraît à se vaincre soi-même.

Cyminde

Le courage paraît a sauver ce qu'on aime ; Car qui ne prévient pas les traits de ce malheur, Montre qu'il n'eut jamais ni d'amour, ni de coeur. Je veux rendre des deux une puissante preuve, En mourant votre épouse, et non pas votre veuve ; Et vous laissant ce coeur, ce coeur qui vous est dû Me perdre auparavant que l'on vous ait perdu. Après tout, Lisidas, votre amante fidèle, Votre Cyminde meurt moins pour vous que pour elle ; Je meurs pour satisfaire à mon affection, Je meurs pour satisfaire à mon ambition, Pour acquérir un bruit d'éternelle durée, Pour être après ma mort des siècles révérée ; Enfin pour éviter les funestes transports Qui me dégageraient moi-même de ce corps.

Roi

Effet prodigieux d'une amour véritable ! Sentiment de son coeur que tu m'es agréable !

Lisidas

Mais dessein qu'elle fait que tu m'es rigoureux ! Et qu'enfin trop d'Amour est contraire à mes voeux ! Cyminde, modérez l'ardeur qui vous transporte, Que toujours la raison soit en vous la plus forte, Vous aimer, et souffrir que vous perdiez le jour, Serait-ce mériter l'honneur de votre amour ? Si le plaisir des sens mon âme sollicite De conserver en vous la grâce et le mérite ; S'il n'est point de grandeur, de rang, de dignité, Que vous ne surpassiez en générosité ; Si vous êtes de bouche et de coeur implorée, Comme une Déité digne d'être adorée, Vivez dans cet éclat, et ne m'obligez pas Moi-même à prévenir l'heure de mon trépas ; Conservez la douceur ou vous êtes nourrie, Ne convertissez point mon amour en furie.

Cyminde

Montrez vous furieux, ou montrez vous amant, Pourvu que je vous sauve, il n'importe comment.

Lisidas

Me sauver à ma honte ! Ah Cyminde, il faut croire Que de ce que je suis vous perdez la mémoire ! Quoi ? Vous cherchez la mort et je l'éviterais ! Quoi ? Je vous verrais perdre et j'y consentirait ! Dans cette occasion je ferais bien paraître Que votre époux enfin n'est pas digne de l'être. Non, de quelque bonheur dont vous flattiez mon sort. Je ne puis être heureux qu'à l'heure de ma mort. Mais pourquoi contester devant ce grand Monarque ? Il sait qui de nous deux doit contenter la Parque. Neptune à contre moi fulminé cet arrêt, Il a conclu ma perte, et ma perte me plaît. Vous opposer à lui, c'est une irrévérence Qu'il ne saurait traiter avec indifférence ; Ne lui ravissez pas ce qu'il voulut choisir, Et ne lui donnez, rien qui choque son désir. Ma mort est un effet de mon obéissance, Et la vôtre un effet de votre résistance ; Ma mort est de devoir et de nécessité, La vôtre un mouvement d'un esprit agité. Ha, sire, pour sauver un Prince misérable Que vos rares bontés m'allaient rendre coupable, Si le Ciel dont les soins s'étendent ici bas Ne m'eût fait au Palais revenir sur mes pas ! J'aurais suivi Cyminde, à ma honte éternelle, Puisque ce corps mourant ne fut mort qu'après elle. Mais, grâce aux Immortels, me voici de retour, Pour satisfaire au sort, ainsi qu'à mon Amour. Malheureux seulement de ne pouvoir vous rendre Ce que de mes devoirs vos soins doivent attendre, Et de n'avoir un coeur qui put mourir deux fois Pour l'honneur de l'État, et pour l'honneur des Rois. Mais puis qu'il faut mourir pour votre seul empire, Recevez pour l'effet tout ce que je désire.

Roi

Dans l'ennui que je sens qui me peut secourir ? Me pourrais-je résoudre à vous laisser mourir ? Non, non je ne veux pas me rendre le complice De la rigueur du fort, et de son injustice.

Cyminde

Et moi...

Lisidas

Vivez, Madame, autant que l'oeil des Cieux Voudra de ses rayons favoriser vos yeux ; Et puisque pour l'État il faut que je m'immole, Souffrez qu'au lieu de moi la vertu vous console.

Cyminde

Comment me consoler, cruel et cher époux, Si la même vertu doit mourir avec vous ? Dieux, Destins, que ferai-je en ces dures alarmes ? Ou puis-je recourir qu'à vous mes tristes larmes ? Coulez donc par amour, ou plutôt par devoir, Et plus que mes raisons tâchez de l'émouvoir.

Lisidas

Croire que je me rende à des larmes si vaines ! Proposez moi des feux, proposez moi des gênes ; Affligez mon esprit, persécutez mon corps, Plutôt je souffrirai ces funestes efforts.

Cyminde

Mais pensez vous aussi que je me puisse rendre ? Que je me soit donnée afin de me reprendre ? Que quand je me consacre à la Divinité Ce ne soit qu'une feinte, ou qu'une vanité ? Les Dieux m'ont demandée, et je leur fut acquise Dès qu'à leur volonté la mienne fut soumise ; Si bien que la raison doit par un noble effort L'emporter aujourd'hui sur le hasard du sort.

Lisidas

Appelez vous hasard un mystère adorable, Que les Dieux ont rendu nécessaire et durable ? Appelez vous hasard le salut de l'état Ma mort est un devoir, la vôtre un attentat. Mais pourquoi différer ce juste sacrifice ? Ô Peuple, contentez la divine justice, Et puisqu'elle a pour moi ses abîmes ouverts, Guidez moi dans la barque, et relâchez ses fers. Que votre piété m'anime et me seconde ; Ou ma douleur fera ce que doit faire l'onde.

Erimant

Allons au temple ; allons, ne perdons point de temps. Zoraste y réglera ces tristes différents.

Derbis

Allons,je prends sur moi le soin de leur conduite.

Roi

Triste commencement quelle fera ta suite ?

Licaste

Je n'attends du repos qu'après ce jugement.

Roi

Et je n'en attends rien qu'un triste événement. Cependant, Calionte, embrassez cette affaire ; Faites pour leur salut tout ce que l'on peut faire.

Calionte

Pour ne rien négliger.....

Roi

Ne les éloignez pas.

Scène 7

Roi

Roi

Valeur ! Ô Beauté que vous avez d'appas ! Noble contention et d'amour et de gloire, Ou la mort est le prix qui suivra la victoire, Si je pouvais quitter ce vain titre de Roi, Qu'en ce digne combat on parlerait de moi ! Vous verriez bien alors, généreuse Princesse, Que j'aime Lisidas avec tant de tendresse, Que l'on aurait sujet de douter quelque jour, Si j'eus plus d'amitié que vous n'avez d'amour.

Acte IV

Scène 1

Calionte, Roi

Calionte

Oui, Sire, il est sauvé ; tout s'accorde à nos voeux.

Roi

Nouvelle bien heureuse, et qui me rend heureux ! Mais la dois je nommer nouvelle bienheureuse, Hélas ! Si j'en prévois la suite dangereuse ?

Calionte

Comment : Cyminde enfin pour lui s'immolera.

Roi

Mais si Cyminde meurt, Lisidas la suivra. Il aime sa beauté d'une ardeur si fidèle, Que ce Prince amoureux ne peut vivre sans elle ; Et me dire aujourd'hui, Cyminde va périr, C'est me die en un mot, Lisidas va mourir.

Calionte

Vous ne craigniez pour lui que la mer, et l'orage.

Roi

Mais je crains maintenant les troubles de sa rage, Et que dans ses transports il n'attire sur lui L'orage dont la loi le préserve aujourd'hui. Mais tu ne m'as pas dit, d'où vient qu'elle préfère Aux victimes du sort, l'offrande volontaire.

Calionte

L'aise que j'eus de voir votre esprit si content, M'avait fait oublier ce mystère important. Dans ce noble combat que l'amour a fait naître, Voici ce qu'à tout haut prononcé le grand Prêtre. Celui qui se dérobe aux autels du grand Dieu, Et qui peut un moment voir un autre en son lieu, Montre un coeur qui résiste aux volontés suprêmes, Ce que ne font pas ceux qui s'immolent d'eux-mêmes, Or, sire, vous savez que les Dieux immortels Préfèrent qui les cherche, à qui fuit leurs autels ; Et pour obtenir d'eux une grâce propice, Qu'enfin l'obéissance est un grand sacrifice.

Roi

Oui ; mais cela résiste au dessein que j'avais. Dure nécessité d'un si funeste choix ! Ô grandeurs de l'État ! Ô repos de mon âme ! Vous préférez défiance héros à sa femme. Mais sachant comme il l'aime, et l'aime avec chaleur, Oui, je crains qu'agité d'amour, et de douleur, Dès que les flots auront son épouse ravie, Dans les flots de son sang il n'éteigne sa vie. Noble jouet du sort, Monarque malheureux, Hélas ! À quoi te sert un titre si pompeux ? Si ton sceptre impuissant, si ta volonté même Ne peut sauver celui qui te sert et qui t'aime ? Dieux qui m'avez fait Roi, pour confirmer ce don, Laissez m'en le pouvoir ; ou m'en ôtez le nom.

Calionte

Sire, implorer ainsi la puissance éternelle, C'est la prier d'agir plus pour vous que pour elle. Le Ciel veut une offrande.

Roi

Il veut ce que je veux ; Qu'il se contente d'une, et n'en prenne pas deux. Et s'il faut qu'avec nous, l'une ou l'autre demeure, Qu'ils sauvent Lisidas, et que Cyminde meure.

Calionte

Grâce au Ciel....

Roi

Mais après ces troubles éclatant, Quand je posséderai le repos que j'attends, Ostane, ce perfide aura pour son salaire Ce que m'inspirera mon ardente colère. Il a pu faire un jour que je n'était pas Roi ; Mais un jour me rendra ce que m'ôte la Loi ; Lisidas fut l'objet de sa rage inhumaine, Mais Ostane à son tour le sera de ma haine.

Calionte

Noble et juste courroux mais ô Roi généreux ! Dans ces ressentiments favorisez nos voeux ; Puisque le bien public vous demande une offrande, Accordez à l'État, ce que l'État demande ; Et selon ses désirs venez au Temple.

Roi

Moi ? Ce mystère à besoin d'un prêtre, et non d'un Roi. Loin ce funeste objet.

Trois ou quatre personnes sortent du Temple et précèdent les victimes.

Calionte

Déjà l'on sort du temple, Tout fera bientôt prêt.

Lisidas et Cyminde paraissent sur l'autel.

Roi

Qu'est-ce que je contemple ? Deux victimes pour une ! Est il juste, grands Dieux ? Démons que faites vous ? Êtes vous furieux ? Lisidas sur l'autel

Calionte

Ce n'est pas pour lui nuire, C'est que Zoraste a dit qu'il le fallait conduire Sur le bord de Neptune, afin qu'il ne crût pas Qu'on voulut malgré lui conserver Lisidas ; Qu'il le fallait prier de transporter lui-même Le sort de Lisidas sur Cyminde qui l'aime, Et d'agréer un change ou la même Beauté Fait voir un zèle égal à sa fidélité.

Calionte va accompagner les victimes.

Roi

Bien donc, mais Calionte, après ce sacrifice Veillez sur Lisidas, gardez qu'il ne périsse ; Car en perdant Cyminde, et cessant de la voir, Je crains que son amour ne cède au désespoir.

Scène 2

Lisidas, Cyminde, Zoraste, Calionte

Lisidas et Cyminde sont sur un autel mobile, qui roule imperceptiblement jusque sur le bord de la scène.

Lisidas

Vois Cyminde, mourir ! Faut il que je le croie ? Mais pour comble de maux faut-il que je le voie? Et que ces fers m'ôtant l'usage de ma main Je ne prévienne pas ce spectacle inhumain ? Peuple qui me traitez comme votre adversaire, Hélas ! Que faites vous ? Ou que voulez vous faire ? Pensez vous sans ces fers que je fuirais la mort ? Ou bien que contre vous ce bras fit quelque effort ? Non, non, dedans l'excès de mon malheur extrême, Je n'en veux point à vous, je n'en veux qu'à moi-même ; Et loin de vous ravir ce que vous possédez je vous veux plus donner que vous ne demandez. Dans les chauds mouvements d'un zèle légitime, Je suis prêt d'ajouter victime sur victime. Oui, je m'offre à ce Dieu dont vous suivez l'erreur. Que dis-je un Dieu ? Plutôt un Démon de fureur, Qui n'a pour ses autels que des tombeaux sinistres, Que de noirs assassins pour ses sacrés ministres, Qui du sang le plus pur fait son plus doux encens, Et qui protège tout, hormis les innocents.

Cyminde

Épargnez, Lisidas, les puissances suprême ; Il leur faut des respects et non pas des blasphèmes ; Si leurs soins ont rendu vos bras victorieux, À qui vous fit vaillant, soyez dévotieux ; Et pour n'augmenter point les crimes que j'expie, Contentez vous d'aimer, sans vous montrer impie. N'irriter point le Ciel.

Lisidas

Que ne l'est il si bien, Que votre dernier jour fut devancé du mien !

Cyminde

Contraignez vous un peu.

Lisidas

Mais pourquoi me contraindre ? Je n'espère plus rien, je n'ai plus rien à craindre. Me ravir mon trésor ! M'ôter d'entre les bras Ma Déesse visible, et ne m'en plaindre pas ! Exercer sur mon coeur autant de barbaries, Que dessus les damnés exercent les furies, Et puis bénir l'auteur des peines que je sens ! Ha c'est trop peu d'amour, ou c'est trop peu de sens. Cyminde, quelque mal que Neptune me fasse, Ce m'est une faveur d'encourir sa disgrâce ; Car s'il perce mon sein de ses traits acérez, Il m'épargne les maux que vous me préparez. Sa persécution fait ma bonne fortune, Je mourrais mille fois, et je n'en mourrais qu'une ; Oui, grand Dieu, je t'adore en m'outrageant ainsi ; Oui, je t'aime bien mieux irrité qu'adouci.

Cyminde

Puissant Dieu de la mer à qui je m'abandonne, Conservez Lisidas pour qui seul je me donne. Sacré dispensateur et des maux et des biens, Soyez sourd à ses cris pour écouter les miens ; Ou si vous écoutez sa bouche qui blasphème, Vengez vous sur moi seule, et non pas sur lui-même. Puisque je satisfais aux offenses de tous, Dois-je par expier celles de mon époux ?

Lisidas

Généreuse vertu qui redoubles ma peine, Hélas en m'obligeant que tu m'es inhumaine ? Plus votre esprit éclate au milieu de vos fers, Plus je connais le prix du trésor que je perds. Mais puisse perdre un bien que je veux toujours suivre ? Non, non je m'offre à tout, hormis à vous survivre, Cyminde, j'aime mieux en ce jour solennel Un tourment passager, qu'un regret éternel.

Cyminde

Funeste passion dont son âme est blessée, Ne cesseras tu point de troubler sa pensée ? Si vos chastes brasiers ont cause mon bonheur, Si vous avez aimé ma vie et mon honneur ; Généreux Lisidas, ne portez point d'envie À l'honneur que m'acquiert la perte de ma vie. Je ne suis que Princesse, et pour un peu de sang Je tiendras dans le Ciel un plus superbe rang ; De mon sexe ici-bas je n'ai que les faiblesses ; Là j'aurai les vertus qui parent les Déesses ; Et pour ce frêle éclat dont brille ma grandeur, Je couvrirai mon front d'éternelle splendeur. En dépit de la Parque et des maux où nous sommes, Je vivrai glorieuse en la bouche des hommes. Aimez donc ce que j'aime et qui ne peut finir ; Étendez votre amour aux siècles avenir ; Ne soyez point jaloux si je suis immortelle, Et pour être divine en ferai-je moins belle ? Toujours quoi qu'il arrive, adorable vainqueur, Je serai morte au monde, et vive en votre coeur ; Vous portez dans le sein la moitié de ma flamme, Vous portez dans le sein la moitié de mon âme. Vivez donc pour ma gloire ; et souffrez, cher époux, Que même après ma mort je vive encore en vous.

Lisidas

Raison qui m'animez, faites que je réponde, Et ne permettez pas que l'erreur me confonde. Est-ce là donc l'amour que vous me promettez? Cet honneur qui vous flatte et dont vous me flattez Ne ferait plus pour moi qu'un déshonneur infâme, Puisque je ferais voir moins de coeur qu'une femme. Voilà, dirait le Peuple, en se moquant de moi, Ce malheureux époux, ce coeur lâche et sans foi, Que sa femme sauva d'un funeste naufrage. Elle mourut pour lui, pouvant s'en dispenser ; Et l'ingrat n'eut pas le courage De la suivre au cercueil, ou de la devancer.

Cyminde

On dirait bien plutôt, voilà cette belle âme Qui se faisant des lois des désir de sa femme, Dans un gouffre de maux se laissa secourir ; Elle mourut pour lui, mais en vivant pour elle, Il fit paraître plus de zèle, Car vivre malgré soi, c'est pis que de mourir.

Lisidas

Oui, pis que de mourir, s'il faut que je vous quitte. Mais avant ce malheur qui n'a point de limite, Arrachez de mon coeur le souvenir si doux Des grâces, des vertus qui m'attachent à vous. Que le ressentiment de ma gloire passée Ne soit plus dans mon sein qu'une image effacée. Que j'oublie aujourd'hui l'amour que je vous dois, Et tout ce que la vôtre exécute pour moi. Mais hélas ! Quel moyen d'éteindre en ma mémoire Et mes premiers plaisirs, et ma première gloire ? Puissants charmes d'amour, divines qualités. Soyez toujours l'objet de mes félicités ; Justes ressentiments de l'heur que je possède, Loin de vous étouffer je réclame votre aide. Beautés, grâces, douceurs, que j'aime es que je sers, Ne soyez pas au rang des choses que je perds, Et redoublant ma flamme ainsi que mon courage Souffrez ce que m'inspire ou l'amour ou la rage. Je vous suivrai partout, cher objet de mon bien, Quand vous ne serez plus je ne serai plus rien, Et comme l'eau rendra votre mort prompte, ou lente, La mienne sera douce, ou sera violente..

Cyminde

Lisidas...

Zoraste

C'est assez déférer à l'amour. Enfin, Neptune veut qu'on le serve à son tour... Puisque pour le venger des offenses du monde, Nous sommes arrivez sur les bords de son onde, Rendons à sa bonté ce que nous lui devons ; Commençons le mystère, ou plutôt l'achevons. Grand, et puissant démon de ce flottant abîme, Saint et sacré vengeur de l'offense et du crime, Comme le doux parfum de ces globes d'encens Corrige les vapeurs qui nous blessent les sens, Purge l'air qui causa nos disgrâces premières, Et conserve aux enfants la terre de leurs pères. Puisque pour expier leur noire impiété, Nous devons une offrande à ta Divinité, Accepte de ma main cette offrande suprême, Qui s'offre pour un autre, et s'offre d'elle-même. Approuve cet échange, et sur elle reçoit Le Destin de celui qui fut choisi pour toi.

Lisidas

Contre ma volonté m'ôter ma destinée ! Enfin ne suis-je pas la victime ordonnée ? Voir Cyminde en ma place ! Ô Peuple! Prêtre ! hé quoi ! Pouvez vous faire ainsi ce change malgré moi ? Non, je reprends mon fort, et je veux que ma tête Soit le but éternel des traits de la tempête, Je retiens tout le mal que l'on me veut ôter, Et je rends tout le bien dont on me veut flatter. Ce bien m'est outrageux, et ce mal m'est propice.

Zoraste

L'autorité des lois, l'ordre du sacrifice Opposent la raison à votre empêchement, Et ne demandent pas votre consentement.

Lisidas

Ô bras, jusques à quand te verrai-je inutile ?

Zoraste rompt la chaîne de Cyminde et lui présente la main.

Zoraste

Vous donc qui vous offrez d'une âme si tranquille, Descendez de l'autel, j'ai rompu vos liens.

Lisidas

Et votre cruauté me laisse encor les miens !

Cyminde

Puis qu'enfin je suis libre...

Zoraste mène Cyminde dans la barque.

Zoraste

Avancez sans rien dire.

Lisidas

En faveur de ce sang versé pour cet Empire, Approchez Calionte, et dégagez ce bras Qui mit pour l'élever tant d'ennemis à bas.

Calionte

Dieux, modérez l'ennui de son âme agitée.

Lisidas

Dieux, rendez moi la mort que vous m'avez ôtée. Puisque je ne suis point la victime du sort, Souffrez que je la fois de mon juste transport. Dans l'état où je suis, je ne suis plus moi-même, La raison m'abandonne à la fureur extrême. De la terre et du Ciel je n'ai plus de souci, Je hais ce qui m'oblige, et je me hais aussi.

Zoraste

Entrez belle Princesse.

Cyminde

Adieu, mais...

La Barque quitte lentement le rivage. Il parle à ses gardes.

Lisidas

Calionte, Que la gloire des Dieux me procure de honte ! Puis-je l'abandonner en ce funeste état ? Puis-je mourir ailleurs avecque plus d'éclat ? Lisidas sur l'autel ! Cyminde dans la barque ! Ô vaisseau de Neptune, ou plutôt de la Parque, Partirez vous sans moi ? Ne me retenez point ; Voulez-vous séparer ce que le Ciel a joint ? Transports qui m'agitez en ce moment funeste, J'ai perdu ma moitié, perdez, ce qui me reste,

Zoraste

Allez, sainte victime, où pour notre repos Vous appelle aujourd'hui le monarque des flots, Vous seule consommez toute notre misère, Et recevez pour tous les traits de sa colère. Ainsi, pour accomplir vos désirs et nos voeux, Passiez vous de cette île aux champs des bienheureux ! : Que là vôtre vertu trouve la récompense Que la terre promet, et que le Ciel dispense. Mais en partant d'ici, surtout souvenez vous D'en partir avec joie.

Cyminde

Ô que si mon époux Ne faisait à nos lois non plus de résistance !...

Lisidas

Oui, pour les observer j'ai la même constance, Puisqu'un secret génie oblige mon esprit À faire comme vous ce qu'un Dieu me prescrit. Oui, pour vous contenter, Cyminde, je veux vivre.

Cyminde

Vivez donc....

Il dit bas ces derniers mots.

Lisidas

Je vivrai ; seulement pour la suivre ?

Cyminde

Enfin je meurs contente, et quoi qu'en vous laissant La perte que je fais me soit un mal pressant, Mon coeur est consolé de la vertu du vôtre.

Calionte

Couple heureux, dont le coeur vit et meurt l'un pour l'autre !

Cyminde

Souvenez vous au moins de Cyminde et des Dieux, Et montrez vous ensemble et fidèle et pieux. Ô larmes de mes yeux dont j'arrêtais la source, Pour ne point de ses pleurs faire croître la course ; Soupirs, tristes enfants de mon coeur affligé, Donnez moi du repos, je vous donne congé ; Puisqu'il est si constant dans les maux qu'il endure, Suivez les mouvements qu'inspire la nature ; Consolez Lisidas, et faites à ce jour Tout ce que la douleur peut faire pour l'amour. Mais las ! Qui peut répondre à ce triste langage ? Je suis loin de la terre, et proche du naufrage. Ma voix se perd en l'air, mes cris sont superflus. Et si ce n'est le Ciel, pas un ne m'entend plus.

Bas.

Lisidas

Que ce cruel vaisseau fuit avecque vitesse : Il m'a tout emporté, si ce n'est la tristesse. Ou courez vous, Cyminde ? Allez vous au trépas ? Mon coeur vole après elle, et ne la quitte pas. Ne vous verrai-je plus, Déesse que j'adore ? Dieux ! J'ai perdu mon âme, et je respire encore ! Mais cachons ce transport.

Il rompt la chaîne de Lisidas.

Zoraste

Ô Prince généreux ! Il est temps à la fin que je rompe vos noeuds. La victime est reçue, et la fête est finie ; Neptune est satisfait de la cérémonie. Soyez libre et content ; vivez avecque nous, Pour les Dieux et le Roi, pour l'État et pour vous.

Il va pour se jeter dans la mer.

Lisidas

Oui, je vivrai mon père, et ferai dans le monde Jusqu'à tant que mon sort m'ait abîmé dans l'onde.

Calionte

Ou courez-vous ainsi ?

Lisidas

Mais pourquoi m'arrêter ?

Calionte

Quelle fureur vous porte à vous précipiter ?

Zoraste

Lisidas, est-ce là ce courage invincible ?

Lisidas

Que n'ai je mon épée?

Zoraste

Ô Dieux, est-il possible ?

Lisidas

Ni devoirs, ni respects ne sont plus de saison.

Zoraste

Oubliez vous les Dieux ? Perdez-vous la raison ?

Lisidas

Est-ce les oublier ces Monarques suprêmes, Que de chercher la mort qu'ils m'ordonnent eux-mêmes ?

Zoraste

Empêchez, empêchez le cours de son erreur, Emmenez-le au Palais, prévenez sa fureur, Calionte, et voyez à quels soins vous obligent Nos propres intérêts, et les maux qui l'affligent.

Scène 3

Derbis

Derbis

Que Lisidas se perde, Ostane en fera mieux ; Mais qu'Ostane ait perdu le flambeau de ses yeux ! Que Cyminde soit morte ô perte déplorable ! Qui fait un triste amant, d'un Prince misérable. Que ne dira-t-il point ? Que ne fera-t-il pas ? La peut-il voir périr sans marcher sur ses pas ? Je crains, comme il est prompt et sensible à l'outrage, Qu'aux fureurs de l'amour il n'ajoute la rage ; Enfin qu'en le perdant, je ne perde avec lui Tout ce que ma fortune attend de son appui. Contentements d'Ostane, il est vrai je vous aime, Mais j'aime encore plus ma fortune, et moi-même.

Acte V

Scène 1

Ostane

Ostane

Qu'aux caprices du sort les hommes sont sujets ! Et qu'ils forment souvent d'inutiles projets ! J'ai voulu perdre un Prince, et le Ciel au contraire S'est rendu malgré moi son Démon tutélaire ; J'ai voulu de la mort Cyminde garantir, Et l'onde malgré moi s'ouvre pour l'engloutir. Désirs ambitieux, espérance interdite, Ridicules amours, quittez ce qui vous quitte. Ô que de mes amis la trop lente froideur N'a telle secondé ma violente ardeur ! Qu'au lieu de consulter si longtemps cette affaire, N'ai-je vu leur prudence un peu plus téméraire ? Que n'ont ils eu moins d'âme et plus d'affection ? Ce coeur serait sans crainte, ou sans affliction. Mais pour trop balancer leur devoir et ma flamme, Ils sauvent leur honneur, et je demeure infâme. Ah ! Dès qu'ils ont prévu ce triste événement, Pour garantir Cyminde, et périr noblement, Pour étouffer le crime, et sauver l'innocence, Que ne venais-je ici déclarer mon offense ? Mon sacrilège horrible ou l'Enfer même a part ? Dont je rougis de honte, et me repens trop tard, Puisque malgré mes soins Cyminde est condamnée, Et qu'aux Monstres des eaux elle est abandonnée. Mais, ô divin objet, et d'amour et de foi, Je laverai mon crime en m'immolant pour toi. Soit qu'en quittant cette île, et ces rives fameuses Tu fasses ton entrée aux îles bienheureuses ; Soit que pour reculer ton aimable repos, Le Styx te fasse encore errer dessus ses flots, Tu sauras que ma main par un acte tragique Aura vengé ta mort, et la cause publique. Mais serait-elle morte ? Hélas ! Ce bruit confus Et des vents et des flots m'apprend qu'elle n'est plus, Si ce n'est dans le fonds de ce mortel abîme, Où Neptune est ravi de l'avoir pour victime. Légitimes remords, honte de mes forfaits, Faites moi réparer tous les maux que j'ai faits. Vérité toute nue, ôte ces voiles sombres, Montre ce que devraient ensevelir les ombres Dis, dis que j'ai trahi Cyminde, et Lisidas, Les puissances d'en-haut, et celles d'ici bas ; Et découvrant au Roi cette noire malice, Fais moi faire en mourant un acte de Justice. Hâte toi donc perfide, ou la foudre des Dieux Préviendra malgré toi tes crimes odieux ; L'air s'évanouira pour t'empêcher de vivre, Et ces flots sortiront de leur lit pour te suivre; Lors tu mourras de voir que le feu, l'air, et l'eau, Seront au lieu de toi ton juge et ton bourreau. Toi-même venge donc l'innocence périe, L'ennui de Lisidas, sa douleur, sa furie ; Venge l'impiété dont tu noircis le jour ; Venge l'État, le Roi, la Justice, et l'Amour.

Scène 2

Derbis

Derbis

Mais que veut dire Ostane ? Enfin que veut il faire ? Prétend il révéler un crime qu'il doit taire ? Ses discours m'ont surpris. Ha ! S'il découvre au Roi, Ce que j'ai fait pour lui, ce qu'il a fait pour moi, Il se perd, il me perd. Derbis reviens l'orage, Cherche Ostane, et l'oblige à changer de langage.

Scène 3

Lisidas

Il se jette dans la mer.

Lisidas

Douleur qui m'agitez, importune langueur, Ou consumez ma vie ou sortez de mon coeur. Ou s'il faut qu'un effort vous tue, et me seconde, Exposons nous ensemble à la merci de l'onde. Attendez moi Cyminde, et qu'en mourant au moins, Neptune soit mon juge, et vos yeux mes témoins ; Pour peu que vous erriez sur les flots de la Parque, Nous passerons tous deux dans une même barque. Si je n'ai su plutôt accompagner vos pas, C'est un crime innocent, ne m'en accusez pas ; On retenait mon corps, cependant que mon âme Vous suivait dans les eaux sur des ailes de flamme ; Et si j'ai le premier ressenti votre amour, Ne me devancez pas dans l'éternel séjour. Malgré ce qui nous choque et qui noué désassemble, Souffrez que nous vivions, ou nous mourrions ensemble ; Et que dessus ces flots éternisant ma foi, Je fasse un acte digne, et de vous et de moi.

Scène 4

Cyminde, Lisidas

La Barque sort de derrière va [au] grand rocher.

Elle le prend par un bras, et le conduit sur le bord.

Elle sort de la barque.

Elle le tire sur le rivage.

Cyminde

Vis-je encore vivante ? Ô Dieux ! Quelle aventure ! Qui trouble ainsi pour moi l'ordre la nature ? Cet abîme de flots qui vient de se crever, Au lieu de m'engloutir a-t-il dû me sauver ? Et comme si la mer refusait son hostie, Me faut il retourner d'où ma barque est partie ? Grand Dieu de ces gouffres affreux, Pourquoi dédaignes tu mes voeux ? Si je suis ta sainte victime, Tes eaux me doivent retenir ; Si je ne la suis pas, perds moi dans cet abîme ; J'ai profané tes flots, ils me doivent punir. Mais toujours je m'avance, et l'air d'un doux zéphir Me fait vivre dans l'onde, ou le soleil expire. Démons du calme, éloignez vous, Vous causez mon inquiétude ; Faut-il qu'un mouvement si doux Caresse un élément si rude ? La tempête convient à mes émotions, Je cherche des écueils, non pas des Alcyons. Dieux ! Je vois le séjour de mon bonheur extrême. Ô Terre, où j'ai laissé la moitié de moi-même, Si mon coeur te dédire et craint de t'approcher ; S'il redoute pour toi la divine colère, Conserve Lisidas qui t'est si nécessaire, Et que je suis pour toi, quoi qu'il me soit si cher. Mais que vois-je flotter sur cette onde traîtresse, Qui fuit ses mouvements, qui s'enfle, et qui s'abaisse ? C'est d'un homme noyé le misérable corps. Grands Dieux, que vos secrets ont d'étranges ressorts ! Vous conservez ce corps que la Parque vous livre, Et vous tuez peut être un corps qui voulait vivre. Mais, ô mes tristes yeux, ne m'abusez vous pas ? Qu'est ce que j'aperçois ? Serait-ce Lisidas ? Voilà son même habit, et voilà son visage, Où le fier désespoir a tracé son image. Ces rochers dont le front passe au-delà des airs, Et dont le pied s'enfonce au-delà des enfers, Mont sans doute cachée à sa fureur extrême, Et me croyant perdue il s'est perdu lui-même. Cruels flots, cruels vents, complices de mon fort, N'avez-vous différé le terme de ma mort, Que pour me faire voir cette noire infortune ? Et me faire mourir mille fois au lieu d'une ? Dieu des eaux, que mes soins deviennent superflus ! J'étais votre victime et je ne la suis plus, Puisque pour prévenir mon zèle et mon courage, Lisidas m'a ravi ce funeste avantage. Mais s'il est un trésor dont vous savez le prix, Si me l'ayant rendu vous me l'avez repris ; Souffrez qu'en l'imitant, ma douleur éternelle Achève ce que l'onde exigeait de mon zèle, Et qu'en suivant ses pas je témoigne à ce jour Que je fais par devoir, ce qu'il fit par amour. Qu'attends tu donc Cyminde ? Il s'approche, ha je tremble ! Dieux, sans vous offenser pouvons nous être ensemble ? Est-ce enfin qu'il attend le terme de mes jours ? Ou si sa voix mourante implore mon secours ? Mais comment secourir celui qui me réclame, Si cette nef sans mats, sans voiles, et sans rame, Est si faible et si lente à seconder mes voeux ! Amour qui donnes l'âme à tout ce que tu veux ; Anime un peu cette onde, excite un peu d'orage, Le salut d'un amant doit être ton ouvrage. Pour rejoindre deux coeurs que séparent les flots, Donne à mes bras la force et l'art des matelots; Fais de mes chauds soupirs un vent qui le caresse Des rames de mes mains, des voiles de ma tresse. Mes voeux sont exaucés ; déjà l'onde s'émeut, En dépit de Neptune, amour fait ce qu'il veut. Approchez Lisidas, Cyminde vous appelle, Venez, vivant ou mort demeurez avec elle. Ô vague qui coulez d'un mouvement trop doux, Soyez un peu plus forte, et j'aurai mon époux. Je ne veux rien ôter au Dieu qui vous commande, Qu'aux dépens de mon sang cette main ne vous rende. Flots, amour, un peu d'aide ; ha ! je le puis toucher. Ô Toi que je fuyais et qui me viens chercher, Puisque je te rencontre, et que je te possède, Cyminde a fait ton mal, qu'elle soit ton remède. Respect qu'on doit aux Dieux, dans ce mortel ennui Serait-ce vous quitter que d'avoir soin de lui ? Quand j'aurai satisfait à l'Amour qui m'anime, Je m'abandonne à vous, je suis votre victime. Sus donc, pour le sauver redoublons notre effort. Le voilà ; Mais hélas ! Dans les bras de la mort. Lisidas ne vit plus. Toutefois.... il soupire ; Mais ne serait-ce point à ce coup qu'il expire ? Cruel Dieu de la mer, viens, viens reprendre l'eau, Qui d'une illustre vie éteint le clair flambeau. Sortez funestes flots, sortez poison liquide, Quoi ! Grondez vous encore après votre homicide ? N'êtes-vous pas content ? Mais courage, bons Dieux ! Grâce au Ciel, il respire, il entrouvre les yeux. L'onde cède à leur feu, son coeur s'émeut, il semble Qu'il veuille rendre grâce au Dieu qui nous assemble. Il revient ; Lisidas...

Lisidas

Où suis-je ?

Cyminde

Oyez ma voix. Lisidas, parlez moi pour la dernière fois. Mais que vois-je, bons Dieux ? Sa bouche s'est fermée, Et ses yeux ont éteint leur flamme rallumée. Si vous fuyez de voir la lumière des Cieux, Voyez ce qui vous fut beaucoup plus précieux. Si quelque onde vous flatte, ou vous est importune, Ce sont pleurs de Cyminde, et non flots de Neptune. Vous êtes dans mon sein, non dans le sein des flots, Non dans le mouvement, mais bien dans le repos. Cyminde.....

Lisidas

Vous Cyminde !

Cyminde

Oui Cyminde sans doute ; C'est elle qui vous parle, elle qui vous écoute.

Lisidas

Ô toi qui réunis l'épouse avec l'époux, Mort, tu n'as point de traits qui ne me semblent doux.

Cyminde

Puisqu'il plaît à l'amour....

Lisidas

Ou plutôt à la Parque, Traversons l'Achéron dans même barque. Que mon coeur est content ! Que je bénis le sort, Qui nous fait triompher sur les eaux de la mort !

Cyminde

Quel assoupissement ! Loin cette erreur profonde ; Nous sommes, Lisidas, vous et moi dans le monde. Voici la mer d'Astur, et non l'eau d'Achéron, La barque de Cyminde, et non pas de Charon.

Lisidas

Puissant Dieux de la mer, du Ciel, et du Cocyte, Quelle fatalité veut que je ressuscite ?

Lisidas

Vous plaignez vous du bien que vous recevez d'eux ? Et des soins qu'ils ont eu de nous joindre tous deux ! Vous plaignez vous de voir que ma mort différée Rende malgré ces flots votre vie assurée ?

Lisidas

Ô que vous êtes douce en me persécutant ! Aimez-moi davantage ou ne m'aimez pas tant. Non, non, puisque deux fois vous me sauvez la vie, Mourir deux fois pour vous est toute mon envie.

Cyminde

Vous mourir, et moi vivre ! Ha ne l'espérez pas.

Lisidas

Prétendez vous aussi d'aller seule au trépas ? Un seul coeur nous anime, un seul noeud nous assemble, Ensemble nous vivrons ou nous mourrons ensemble.

Cyminde

Mais en courant ainsi tous deux au monument ; C'est trop, un de nous deux meurt inutilement. Une offrande suffit à la Parque obstinée, Les lois vous ont absous, et je suis condamnée..

Il se veut jeter dans le la mer.

Lisidas

Les lois ! ha par les lois c'est moi qui dois mourir.

Cyminde

Ne l'aurais-je sauvé que pour le voir périr ?

Lisidas

Partout où vous irez,je vous suivrai, mon âme.

Cyminde

Vous que mon coeur adore, et que ma voix réclame ; Monarques éternels de la terre, et des flots, Dois-je aller par ce trouble au séjour du repos ? Violence d'amour qui le porte à me suivre, Dans cette extrémité dois-je mourir, ou vivre ? Mais que vois-je ?

Lisidas

Est-ce encor ce peuple furieux ?

Scène 5

Roi, Calionte, Cyminde, Lisidas

Roi

La conscience effet prodigieux ! Après ce coup funeste autant que légitime, Dont Ostane à mes yeux vient d'expier son crime ; Après qu'il s'est rendu son juge, et son bourreau, Quel spectacle a-t-on vu plus triste et plus nouveau ? Je suis encor fouillé de ce sang détestable, Qui venge l'innocent, et punit le coupable. Mais ce n'est pas ce sang qui me tourmente ici, Lisidas échappé me donne du souci, Je crains son désespoir, quoi que vous puissiez dire.

Calionte

Ce tragique sujet, ce coup funeste, Sire, A tellement troublé la Cour et vos soldats, Qu'un seul moment a fait négliger Lisidas ; Et ce moment fatal à procuré sa fuite.

Roi

Qu'on le cherche, et qu'on veille après cette poursuite Sans doute il est allé sur le bord de la mer, Ou pour suivre Cyminde, ou pour la réclamer. Mais que vois-je sur l'eau ?

Calionte

C'est la barque mortelle. Sire, voila Cyminde, et quelque autre avec elle.

Roi

Cyminde !

Calionte

Et Lisidas.

Il parle à un page qui va quérir Zoraste.

Roi

Eux-mêmes je les vois ; Lumière de mes yeux vous dois-je ajouter foi ? Jamais nef sans périr ne vogua tant sur l'onde, Jamais victime, et Dieux ! Ne vécut tant au monde. En sauvant celle-ci, vous témoignez au moins Que la vertu suprême est digne de vos soins. Mais, comment ! Lisidas et Cyminde ! Ô spectacle, Qui n'est pas sans mystère ou plutôt sans miracle! Faites venir Zoraste et qu'il hâte ses pas.

Cyminde

Espérance à ce coup ne m'abandonne pas.

Le Roi parle à Caliante.

Roi

Il est temps...

Cyminde

Le Roi vient seconder mon courage. Voyons à quoi l'Amour ou l'honneur vous engage. Vous pourrez bien ailleurs terminer votre fort ; La Terre à cent chemins qui mènent à la mort.

Lisidas

Différer ce devoir si saint, si charitable, C'est une lâcheté...

Roi

J'en veux être coupable.

Lisidas

Dure nécessité qui me rend tout confus !

Cyminde

Vous réparerez tout quand je n'y serai plus.

Roi

Avant que Lisidas m'apprenne ce mystère, Je vous rends grâce, ô Dieux, d'un succès si prospère ; Et voyant pour son bien mon désir exaucé, Je suis prêt d'achever son salut commencé. Calionte, approchez de cette onde fatale ; Amenez Lisidas. Que son visage est pâle ! Qu'il est faible ! Appuyez et conduisez ses pas ; Mais respectez Cyminde, et ne la touchez pas. Depuis qu'elle est du Ciel l'Innocente victime, Zoraste seulement la peut toucher sans crime. Elle n'est plus du monde, un commerce plus saint L'unit avec les Dieux qu'elle aime, et quelle craint. Donc attendant qu'ici le grand-prêtre se rende, Venez Prince,

Calionte

Venez, le Roi vous le commande.

Lisidas

Ô Roi toujours propice et toujours triomphant, Me commanderez vous ce qu'amour me défend ? Voulez vous ruiner ma gloire et ma fortune, Et m'être plus cruel que les flots de Neptune ? Ils m'ont rendu Cyminde en dépit de mon sort, Ne l'eus-je en pleine mer que pour la perdre au port ? Non, non, quoi que de moi l'onde, ou la terre ordonne, Il ne sera point dit que je vous abandonne ; Je vous touche, et mon coeur ne peut s'imaginer Que mes attouchements vous puissent profaner. On vous a jointe aux Dieux, mais notre âme est unie Avant que l'on eût fait cette cérémonie.

Roi

"Ah ! Ne résistez plus.

Cyminde

Allez coeur généreux Où le Roi vous appelle, aussi bien que mes voeux.

Lisidas

Être ou vous n'êtes point ! Ce corps quitter son âme ! Plutôt cette onde éteigne et ma vie, et ma flamme.

Scène 6

Un Page, Roi, Zoraste

Un Page

Sire, Zoraste vient, vient à plus grand pas Que son âge caduc ne le lui permet pas.

Roi

Lui qui sait des grands Dieux les mystères comprendre M'apprendra de ceux ci ce que t'en dois attendre.

Zoraste

Grand Roi, je vous annonce un miracle parfait Que les Dieux ont prévu, comme les Dieux l'ont fait. Je sais comme Derbis trahissant son office A contre Lisidas épuisé sa malice ; Que nous ayant trompés en abusant du sort, Vous avez prononcé sa sentence de mort ; Qu'Ostane infâme auteur de ce forfait infâme, A vos yeux, à vos pieds s'est percé de sa lame; Et que de cette Mer le favorable bras Nous vient de rendre vifs Cyminde, et Lisidas De nos livres sacrés j'ignore l'écriture, Où l'Oracle s'accorde avec cette aventure, Qu'un peuple furieux peut exciter d'alarmes Quand la Religion lui fait prendre les armes ! Il n'est point de desseins dont il ne vienne à bout, Il pense tout pouvoir alors qu'il ose tout. Comme son seul objet, soi-même il se regarde ; Jusques dans mon Palais il a forcé ma garde, Il a ravi Cyminde, en ma chambre, à mes yeux, Encore en m'outrageant, il dit, je serf les Dieux. Mes officiers dont l'âme est molle, ou déloyale, Ont même abandonné ma personne royale, Et comme s'ils étaient les complices du sort, Le plus faible parti s'est rendu le plus fort. Généreux Lisidas, que mon âme regrette D'avoir précipité tes pas et ta retraite ! Invincible héros, mon unique recours, Que ne vois tu mon mal pour me donner secours ? Tu vengerais l'affront que l'on fait à qui t'aime, Tu vengerais ton Roi, ton épouse, et toi-même. Ton bras eut pu lui seul ces mutins arrêter, Et comme il ťeût fait craindre, il m'eût fait respecter. Mais vois-je pas le Chef de ce peuple rebelle ?

Scène 5

Erimant, Roi, Erymant, Lisidas, Cyminde, Zoraste, Calionte

Erimant

Allons, et nous vengeons de cet homme infidèle ; Il faut qu'à la justice on l'immole à l'instant Que Neptune aura pris le tribut qu'il attend.

Bas.

Roi

C'est Lisidas ! Ces gens l'ont pris sans le connaître, Mutins, ou courez vous ?

Erymant

Emprisonner un traître, Ou plutôt un Démon que l'Enfer irrité Pour nous persécuter nous avait suscité.

Roi

Comment ?

Erymant

Allons, ces vains discours ni ces vaines reproches Ne doivent point fléchir nos coeurs.

Roi

Ô coeurs de roches ! Ne laisserez-vous pas la plainte aux malheureux ?

Erymant

Puisque vous le voulez...

Roi

C'est le moins que je veux.

Lisidas

Délivrez par ma mort cette belle captive.

Cyminde

Délivrez ce captif, qu'il vous serve, et qu'il vive.

Erymant

Sire, pensez aux Dieux en cette occasion.

Roi

Je n'y pense que trop à ma confusion. Sacré respect des Dieux, quoi que tu me retiennes, Si les forces d'Astur laissaient agir les miennes, Je tenterais....

Lisidas

Grand Roi, laissez agir le sort ; Il m'ôtera ces fers, en me donnant la mort.

Cyminde

Apprenez que le Ciel veut une autre victime, Puisqu'une autre a promis de satisfaire au crime.

Lisidas

Le pourrais-je souffrir ? Le pourrais-je vouloir, À moins que de trahir le fort et mon devoir ? Mais qui m'offre après tout cette faveur extrême ? Cyminde, à qui la dois-je ?

Cyminde

À votre vertu même ; À celle qui vous doit l'éclat de son bonheur, À qui vous doit ensemble et la vie et honneur.

Lisidas

Quelle crainte à ces mots me surprend, et me touche ?

Roi

Tu mourras, si ce nom s'échappe de sa bouche.

Il parle à Cyminde.

Lisidas

Puisque Neptune enfin nous montre l'heureux jour ; Qu'il refuse, et qu'il rend deux victimes d'amour. Le Ciel est apaisé ; cette île est hors de crainte De voir renouveler le sujet de sa plainte ; Et pour comble de joie, et pour signe de paix, Ce cruel sacrifice est éteint pour jamais. D'Ostane, et de Derbis l'horrible sacrilège Les a précipités eux-mêmes dans leur piège ; Et les Dieux qui sont bons, comme ils sont tout puissants, Et ont voulu tirer ces deux coeurs innocents ; Pour montrer aux mortels qu'un traître peut combattre L'amour, et la vertu, mais non point les abattre.

Lisidas

Je me trompe, ou voici la fin de nos tourments.

Zoraste

Oui, Ministres sacrés de nos contentements.

Roi

Approchez donc....

Zoraste

Allons.

Cyminde

Venez, que le Roi vous embrasse.

Lisidas

Mais...

Zoraste

Et tout vous en rend grâce.

Roi

Généreux Lisidas, et vous son doux espoir, Que mon coeur est ravi du bien de vous revoir !

Lisidas

Ô faveurs de mon Roi que vous m'êtes propices !

Cyminde

Ô Sire, qu'a nos maux succèdent de délices !

Lisidas

Que nos devons aux Dieux ! Que nous devons au Roi ! Et que je dois aux soins que vous eûtes pour moi !

Cyminde

Je n'ai rien fait pour vous, que ce que j'ai dû faire.

Calionte

Ô vertu qui mérite un succès si prospère !

Roi

Si vous avez enfin ce que vous désirez, Jouissez du repos que vous nous acquérez Peuple, qui fis aux Dieux tant de voeux légitimes, Souviens-toi que leurs soins ont sauvé deux victimes ; Et qu'en les obligeant d'un traitement si doux, Et nous conservent tous.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.