Dialogue Entre le Maire de Rodez et un Marguillier
Scène 1
Le Marguillier, Le Maire de Rodez
Le Marguillier
Monsieur, dans la cité prévenez un désastre.
Le Maire de Rodez
Encor !
Le Marguillier
Un coup affreux, l'école à la Lancastre, Qu'un démon incarné, sous les traits d'un préfet, Veut établir, ici, comme ailleurs on l'a fait ; Le frère de celui qui les dote à Libourne, En va fonder au Tarn pour peu qu'il y séjourne. Partout le mal s'apprête à nous circonvenir, Ne perdons point de temps pour nous en garantir : Notre espoir est en vous, en vous, Monsieur le Maire, Élevé dans nos murs, et sous les yeux d'un père Qui toujours a suivi nos pieux étendards ; Votre aïeul s'illustra du temps des Camisards, Vous l'ignorez peut-être, on lit dans mon registre Que là dernière fois qu'on pendit un ministre, Tête nue et nu-pieds, il tenait un flambeau, Et même avait, dit-on, fait les frais du cordeau. Cet heureux temps n'est plus, tout a changé de face, Depuis que la raison, marchant avec audace, S'introduit dans l'école, en usurpe les bancs, Et même a pénétré chez les pénitents blancs. Les noirs et les gris-bruns seuls demeurés fidèles, D'ignorance et de foi sont encor des modèles ; Mais n'ai-je pas hier entendu l'entretien De quatre bons bourgeois, réputés gens de bien ; Ils traitaient de révolte et de piraterie Ces restes précieux de la chevalerie, Qui, sur les grands chemins, vont, par dévotion, Modérer cet excès de circulation, Dont l'essor s'étendant jusques aux antipodes, Emporte nos écus et rapporte des modes. Sans savoir leurs raisons pourquoi les diffamer ? Plusieurs motifs bien purs les peuvent animer, On n'en tient compte, on veut d'éclatantes vengeances, On les nomme, tout haut, voleurs de diligences.
Le Maire de Rodez
Fi ! Qu'on est impoli.
Le Marguillier
Du temps de nos aïeux, Chacun restait chez soi, tout en allait bien mieux, Deux mille Rouergas ont, dans la capitale, Perdu depuis vingt ans leur crasse baptismale : Aussi vous voyez bien que tout est subverti ; On fait au nom des lois la guerre au bon parti. Jadis, en opposant la coutume aux pandectes, On donnait un bon tour à des causes suspectes, Suivant qu'un praticien était plus ou moins fort.
Le Maire de Rodez
Vraiment c'est un malheur, et les lois ont grand tort D'avoir à la chicane ôté tant de refuges.
Le Marguillier
Après tout, vos jurés, ce ne sont point des juges, Pour moi, je recevais toujours aveuglément Tout ce que prononçaient messieurs du parlement ; Mais respecter l'avis que sans façon déclare Un quidam comme moi, sans mortier ni simarre ! Non : un huissier en robe, un pénitent en sac M'en imposent bien plus que vos jurés en frac ; Il faut parler aux yeux, comme disaient nos pères. Du roi qui nous gouverne on vante les lumières, Mais de philosophie il est fort entiché, À sa maudite charte il est trop attaché, Et des derniers trente ans consacrant les désordres, On dit qu'il ne veut pas nous rendre les trois ordres.
Le Maire de Rodez
Ces trois ordres, Monsieur, fort à propos cités, Aux besoins de leur temps pouvaient être adaptés, Le roi n'a pas jugé qu'ils convinssent au nôtre. Eh ! Pourquoi du passé se faire ainsi l'apôtre, C'est du présent qu'il faut assurer le repos, En aidant le monarque à guérir tous nos maux. Des ordres, donc, laissant la trinité gothique, Et, tant soit peu moins haut, prenant la politique, Daignez, sans passion, m'expliquer, s'il vous plaît, Pourquoi ce grand courroux contre votre préfet.
Le Marguillier
Cette école, Monsieur
Le Maire de Rodez
Eh bien ! Donc, cette école ?
Le Marguillier
Il la faut empêcher ; je porte la parole Au nom de gens d'honneur, dignes de tout respect, Et dont le sentiment ne peut être suspect ; De tous ces novateurs ils craignent les pratiques, Et cette invention est due aux hérétiques.
Le Maire de Rodez
Ces messieurs, aveuglés par leur prévention, Ne rendent pas justice à cette invention. Si l'argent, si le temps de la classe nombreuse Sont par elle épargnés, n'est-elle pas heureuse ? Un frère ignorantin nous apprit autrefois, À peine dans six ans ce qu'on sait en deux mois.
Le Marguillier
Monsieur, voilà le mal : si le peuple s'éclaire, Il pourra.... Voulez-vous qu'il lise aussi Voltaire ?
Le Maire de Rodez
Pourquoi pas ?
Le Marguillier
Pourquoi pas ! L'ai-je bien entendu ? Quand vous parlez ainsi, Monsieur, tout est perdu ; Vous voulez qu'un manant, à sou, denier et maille, Calculant ce qu'il doit aux aides, à la taille Puisse à son collecteur prouver par A-plus-B, Qu'il était dans son droit quand il a regimbé, Qu'il lise dans la charte, et sache qu'il est libre ! Cela brouille tout ordre et rompt tout équilibre : Vous voulez que Pierrot, le fils de mon meunier, Pour son bras amputé, devenu chevalier, Puisse à tous ses cousins charmés de sa prouesse, Faire voir que le Roi lui maintient sa noblesse ! Sur les vrais chevaliers que de mauvais propos ! Dans la société quel horrible chaos ! Nul n'y pourra tenir ; aussi dans son angoisse J'entendais l'autre jour un seigneur de paroisse Dire : « Si ceci prend, on me verra dans peu À mon château moi-même aller mettre le feu. «
Le Maire de Rodez
Bon, il n'en fera rien.
Le Marguillier
Un chef de la parole, Que nous verrons briller dans quelque métropole, Orateur lauréat du dernier Concordat, Du Concordat en poche orateur candidat, Trouve cette méthode un fléau plus funeste Que la conscription, la vaccine et la peste.
Le Maire de Rodez
Bien qu'il ait fait jadis pour la conscription Plus d'une pastorale et docte instruction.
Le Marguillier
Qui ne sait qu'un prélat doit, dans sa prudhomie, Parler selon les temps et par économie ? Il va pulvériser dans un beau mandement Votre école nouvelle et son enseignement, Prouver à ses brebis, par plus d'un paragraphe, Que l'on sera damné pour savoir l'orthographe, Que les moindres calculs sont des cas réservés.
Le Maire de Rodez
Êtes-vous sûr du fait ?
Le Marguillier
Monsieur, vous le savez, L'Église dans un temps, en vertus plus fertile, Défendait aux Chrétiens de lire l'Évangile.
Le Maire de Rodez
Ainsi donc l'homme-Dieu l'apporta vainement, Et l'on n'a point pour tous écrit son testament.
Le Marguillier
Par soi-même, Monsieur, on ne doit rien connaître, Il faut tenir sa foi de la bouche d'un prêtre ; En agir autrement c'est être huguenot, Et comme eux en enfer on ne fera qu'un saut.
Le Maire de Rodez
Laissez faire chacun à son péril et risque ; Monsieur, au temps qui court, c'est mal prendre a bisque, Que d'exiger des gens qu'ils laissent amortir Les clartés que le ciel leur daigna départir.
Le Marguillier
Ah ! Vous êtes imbu des maximes modernes, Je le vois, vous allez allumer des lanternes, Déjà le bruit en court, un profane arrêté Va bannir de nos murs leur sainte obscurité.
Le Maire de Rodez
Il est prêt, et je vais le signer tout à l'heure. Avant moi, plût au ciel qu'on l'eût pris, et je pleure Sur l'emploi trop tardif de mon autorité. Ô honte! ô de Rodez triste célébrité! De police, peut-être, une simple mesure, Un fanal élevé dans une rue obscure, Prévenait un forfait ; quel forfait ! Les cheveux S'en dresseront d'horreur au fron[t] nos neveux.
Le Marguillier
La révolution et ses métamorphoses Sont cause du fracas que font certaines choses. Qu'aux moeurs du bon vieux temps nos bourgeois attachés, À la nuit, sans chandelle, eussent été couchés ; Que tout eût été coi, chemins, places publiques, On eût manqué vingt ans de détails authentiques. C'était, sans sacrements, un chrétien, trépassé ; Mais sans éclat du moins tout se serait passé : Le coupable est surtout celui qui scandalise, C'est des amis des moeurs l'éternelle devise. D'un docteur révéré j'ai retenu ce trait, Que ce n'est point pécher que pécher en secret ; Je me suis bien trouvé toujours de la maxime, Elle est en grand honneur chez tous ceux que j'estime ; Pourquoi vouloir, foulant aux pieds nos anciens us, Imiter de Paris les fastueux abus, De notre cathédrale éclairer l'avenue, Et des Hebdomadiers illuminer la rue ? Savez-vous bien, Monsieur, où cela peut aller ? Aux prêtres du bas-choeur nature peut parler ; Dès avant Saint-Martin jusqu'après Saint-Antoine, Vers six heures du soir, du chantre ou du chanoine, Fanchon va provoquer un ébat clandestin ; Elle n'en sort qu'après six heures du matin ; Alors l'Hebdomadier va dormir dans son stalle ; Tout s'est fait, Dieu merci, dans l'ombre et sans scandale. Mais avec vos quinquets, plus de secret, Monsieur Et que vont devenir les prêtres du bas-choeur ? Et nous, que faire aussi devant vos luminaires ? Promener nos moitiés, comme ces militaires Qui vont femme et mari sans jamais se quitter ! Il est vrai qu'on voit peu la femme coquetter, Que l'époux vit pour elle et n'a point de maîtresse. Mais jamais l'un ni l'autre ils ne vont à confesse ; Or, il faut, pour le bien de la religion, Pécher et recourir à l'absolution ; C'est là le grand commerce, et chacun doit mettre ; Enfin, voici deux points qu'il ne faut pas permettre Je l'annonce à regret, mais je m'en suis chargé Pour nos messieurs de l'oeuvre et notre bon clergé : Si vous souffrez l'école, avec les réverbères Vous n'aurez plus de part, Monsieur, dans nos prières.
Le Maire de Rodez
Je vous ai laissé dire et me suis [cornu], Cet excès d'impudeur ne m'était pas connu; Et j'ai voulu bien voir, de crainte de méprise, Jusqu'où, d'un marguillier, peut aller la sottise ; Que dis-je ? Êtes-vous né pour être un scélérat ? Votre langage, ici, devant un magistrat, Au temps que vous vantez, tenu sur les galères, Eût fait frémir d'effroi les chiourmes entières ; Vous avez épuisé la coupe du poison, Et l'esprit de parti trouble voire raison.
Le Marguillier
L'esprit du bon parti ; ce sont nos grands vicaires, Qui...
Le Maire de Rodez
Vous en imposez, des brigands, des sicaires, Les voleurs dont on voit la troupe,au coin d'un bois, Des gens que vous prônez imiter les exploits, Peuvent seuls professer vos maximes sinistres ; Mais ils n'y mêlent point le ciel et ses ministres, Et vous mériteriez que, pour vous en punir, Publiant les discours que vous osez tenir.
Le Marguillier
Oh ! Tant que vous voudrez, publiez, j'en fais gloire.
Le Maire de Rodez
Non, les honnêtes gens ne voudraient pas y croire, Ou bien, s'ils m'en croyaient, enfin, sur mon honneur, À vos propres enfants vous seriez en horreur. De la loi des Chrétiens les préceptes sublimes Font des frères partout, nulle part des victimes ; Ceux qui les font servir aux fureurs des partis, Ou les ont méconnus, ou les ont pervertis. Revenez ; s'il se peut, à des pensers plus sages, Nos aïeux n'étaient point stupides, ni sauvages ; Imitons les vertus qu'on estimait en eux, Jetons sur leurs erreurs un voile officieux. Dans le coeur des mortels la divine clémence A mis l'horreur du crime et de la violence ; L'esprit des factions tenterait vainement D'arracher de leur sein ce premier sentiment ; Et de l'humanité la trace est plus profonde Que celle des fureurs qui désolent le monde. Je vois jusqu'à quel point l'homme peut s'égarer ; Mais dans le bon chemin toujours prêt à rentrer, Le tableau réfléchi de son délire extrême, Demain, va le forcer à rougir de lui-même ; Trop heureux quand du ciel l'invisible secours Empêcha, que l'effet ne suivît les discours. Il en est temps pour vous, nul trait digne de blâme. N'a produit au grand jour votre morale infâme ; Au sentier des vertus qu'on vous vit parcourir, Hâtez-vous de rentrer pour ne plus en sortir ; Les principes affreux qu'a vomi votre bouche, 1 Vous conduiraient au sort des Mandrin, des Cartouche ; Mais je suis charitable et vous le prouverai.
Le Marguillier
Vous êtes l'antéchrist et je le prêcherai.