Comédie · 1709 · 5 actes

Don Bertran de cigarral

de Thomas Corneille

Représentation
≈ 2 h 02
Distribution
3 femmes, 6 hommes
Répliques
881
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Don Bertran H 232 ≈ 40 min 12
Guzman H 138 ≈ 18 min 12
Isabelle F 132 ≈ 17 min 10
Don Alvar H 86 ≈ 14 min 9
Don Félix H 73 ≈ 10 min 8
Jacinte F 62 ≈ 9 min 8
Don Garcie H 78 ≈ 7 min 8
Léonor F 64 ≈ 6 min 10
Mendoce H 15 ≈ 2 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Don Bertran absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Guzman absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Isabelle absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Alvar absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Félix absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Jacinte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Don Garcie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Léonor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Jacinte, Isabelle

Jacinte

L'affaire me paraît bientôt expédiée. Vous, aujourd'hui promise, et demain mariée !

Isabelle

Jacinte, que veux-tu ? J'en suis au désespoir, Mais dans mon déplaisir j'écoute mon devoir, Et me résous enfin aux maux que me prépare L'aveugle ambition d'un Père trop avare.

Jacinte

Ne vous y trompez point, c'est le jeu du vieux temps, Gardez d'être aujourd'hui trop sage à vos dépens, C'est un étrange noeud que le noeud de l'Hyménée

Isabelle

Qu'y puis-je faire enfin ? Sa parole est donnée, Il le veut, et tu sais qu'il me vient d'avertir Que dans une heure ou deux je sois prête à partir ; Au malheur qui m'accable il n'est point de remède.

Jacinte

Quoi, vous iriez trouver cet époux à Tolède, Et parce qu'il a bruit d'avoir force ducats, Il est si grand Seigneur qu'il n'en remuerait pas ? Ma foi, jusqu'à l'Hymen je serais la maîtresse.

Isabelle

Mais on me le commande.

Jacinte

Ô l'étrange faiblesse ! Dût se rompre l'accord je me ferais prier, Il n'est, tout bien pesé, que d'être à marier. Qu'un Amant importune, on l'abandonne, on change ; Fussiez-vous un Démon on vous appelle un Ange. De cent soumissions vous payez un galant En lui laissant baiser le bout de votre gant, Chacun tâche à vous plaire avec un soin extrême ; Mais dans le mariage il n'en va pas de même, Notre bon temps est fait, adieu, c'est assez ri, Qui nous flattait Amant nous rechigne Mari, Le flambeau d'hyménée amortit bien sa flamme, La plus belle Maîtresse est une laide Femme, Et sitôt que l'Amour laisse agir la raison, L'on connaît qu'il n'est point de charmante prison. Peu sous ce triste joug ont l'âme bien contente.

Isabelle

Sur cet article-là tu parais bien savante.

Jacinte

Jadis ma bonne mine avait ses partisans, Je sais ce qu'en vaut l'aune, et j'ai plus de quinze ans, Je connais à peu près le train commun des choses ; Ces matières pour vous sont encor lettres closes, Mais se vendre soi-même est un triste marché, L'on ne s'en dédit point quand le mot est lâché, L'Hymen nous asservit aux caprices d'un homme, Et j'en connais beaucoup, sans que je vous les nomme, Qui n'en ayant jamais examiné les lois, Ont pris le frein aux dents, et s'en mordent les doigts. Croyez-moi, de l'amour c'est un puissant remède, L'on ne fait guère état de ce que l'on possède, Le vrai plaisir consiste au pouvoir de refus, Quand un bien est acquis, dès lors on n'en veut plus, En vain à l'estimer sa valeur nous convie, La difficulté seule échauffe notre envie, Et celui qui nous charme avec le plus d'appas C'est celui qu'obtenant l'on peut n'obtenir pas.

Isabelle

Tu n'avais point encor étalé ta science.

Jacinte

Avec votre devoir et votre obéissance, Si celui qu'on vous donne est bizarre, jaloux ?

Isabelle

Et jaloux et bizarre, il sera mon époux.

Jacinte

Enfin pour un Mari le Ciel vous a fait naître, Et moi, pour être libre, et pour vivre sans maître, Je n'ai plus rien à dire, et vous plains seulement.

Isabelle

Il en faut présumer plus favorablement.

Jacinte

Je voudrais le pouvoir ; et encor, je vous prie, Ne m'apprendriez-vous point à qui l'on vous marie ?

Isabelle

Mon Père a fait ce choix, et tu sais comme moi Qu'en passant par Tolède il a promis ma foi ; Qu'à son retour tantôt j'en ai su la nouvelle, Et que de mon destin la tyrannie est telle, Que sans vouloir m'entendre, on m'ordonne demain De donner tout ensemble et mon coeur et ma main, Cet époux prétendu ne veut point de remise.

Jacinte

Il fait déjà le Maître ?

Isabelle

Un père l'autorise.

Jacinte

Il est riche ?

Isabelle

Le coeur secrètement me dit Qu'il a beaucoup de bien, mais qu'il a peu d'esprit. Puis-je juger en lui qu'une âme trop vulgaire Puisqu'il emploie ainsi l'autorité d'un Père ? S'il n'avait cent défauts, il n'aurait pas voulu Faire agir contre moi son pouvoir absolu, Il me témoignerait qu'il sait comme l'on aime, Ne voudrait obtenir mon coeur que de moi-même, Et de cette conquête il confierait l'espoir À son propre mérite, et non à mon devoir.

Jacinte

De son nom pour le moins vous êtes informée ?

Isabelle

La curiosité marque une âme enflammée, Je n'en ai demandé ni le rang, ni le nom.

Jacinte

Et cependant, Madame, à parler tout de bon, Votre ancien Amant, ou bien plutôt votre ombre, Doutez-vous que des morts il n'augmente le nombre, Sitôt qu'il vous saura dans les bras d'un Rival ?

Isabelle

Don Félix ?

Jacinte

Cet hymen lui deviendra fatal.

Isabelle

J'aurai ce bien du moins dans ma triste infortune Qu'elle me défera d'une amour importune. Je ne sais quel Démon de mon repos jaloux, Où je dois me trouver, lui donne rendez-vous, Mais partout où je suis, au Temple, dans la rue, C'est le premier objet qui vient frapper ma vue. En effet, c'est une Ombre attachée à mes pas.

Jacinte

Ah, que pour vous encor l'amour a peu d'appas !

Isabelle

Hélas, Jacinte !

Jacinte

Et quoi ? Votre coeur en soupire ?

Isabelle

Tu juges mal.

Jacinte

De quoi ?

Isabelle

Je n'ose te le dire, Et pourtant...

Jacinte

Tout de bon, vous aimez ?

Isabelle

Il est vrai.

Jacinte

Ô la secrète ! Et qui, de grâce ?

Isabelle

Je ne sais.

Jacinte

Vous ne me feriez point confidence du reste ?

Isabelle

Ne te souviens-il plus de l'accident funeste Que je cache avec soin à tout autre qu'à toi, Et qui depuis un mois m'a donné tant d'effroi ?

Jacinte

Quoi, ce brave Inconnu qui vous sauva la vie, Par la peur d'un Taureau déjà presque ravie, Lorsqu'à l'insu d'un Père, et sans me l'avoir dit, Une Parente et vous sortîtes de Madrid, Et qu'un mauvais destin vous pensa bien cher vendre Ce peu de liberté que vous osâtes prendre, Serait-ce bien celui qui vous fait soupirer ?

Isabelle

Lui-même.

Jacinte

Et vous pouvez aimer sans espérer ?

Isabelle

Sa vie en ma faveur promptement hasardée M'en a fait concevoir une si haute idée, Que malgré moi sans cesse elle offre à mon esprit...

Jacinte

Ah, sans doute, Madame, il faut quitter Madrid, Voici quelque message.

Isabelle

Adieu toute ma joie.

Scène 2

Isabelle, Guzman, Jacinte

Isabelle

Que veux-tu ?

Guzman

Don Alvar, Madame, ici m'envoie.

Isabelle

Don Alvar ?

Guzman

Oui, Madame, un Parent de celui Qui vous est destiné pour époux aujourd'hui, Et qui m'envoie ici vous faire humble requête Que bientôt à partir vous soyez toute prête.

Isabelle

Un message pareil de sa part me surprend, Il n'est pas mon époux pour être son Parent. D'où lui vient ce pouvoir ?

Guzman

Don Bertran le lui donne.

Isabelle

Que ne me le vient-il expliquer en Personne ?

Guzman

L'ordre est ainsi donné, Madame, il n'oserait. Avecque Don Bertran il faut marcher bien droit, Il est plus difficile à ferrer qu'une mule.

Isabelle

Don Bertran ! Que ce nom me semble ridicule ! Apprends-nous quel il est.

Guzman

C'est un galant du temps, Un fort brave jeune homme âgé de soixante ans, Qui pour remédier à la chaleur de l'âge S'est enfin résolu de se mettre en ménage. Il vous écrit.

Isabelle

À moi ! Qui ?

Guzman

Ce futur époux, Ce Don Bertran.

Jacinte

Voyez si le style en est doux.

Isabelle

Et l'on peut m'ordonner d'épouser un tel homme ! Ma fille. J'ai six mille et quarante deux ducats de rente, et Don Alvar, mon cousin et prétendu beau-frère, est mon héritier si je n'ai point d'enfants. On m'a dit qu'en me mariant avec vous j'en pourrais avoir autant que bon me semblera. Venez donc dès aujourd'hui à l'Hostellerie d'Yllescas, où je vous attends pour traiter de l'un, et pour l'autre, nous y aviserons à loisir ; mais souvenez-vous que je suis dans une hostellerie, et qu'il y fait fort cher vivre en cette saison. C'est pourquoi ne perdez point de temps, partez promptement, et mettez un masque avant que mon cousin vous aille trouver de ma part, car le soin de votre honneur commence déjà à me regarder, et vous ne devez point vous laisser voir que je ne le juge à propos. Votre Mari Don Bertran de Cigarral.

Guzman

Il n'a point son pareil d'ici jusques à Rome.

Jacinte

Pour peu d'attention qu'on lui veuille prêter, Ce Valet est d'humeur à nous en bien conter.

Isabelle

Le joli compliment par où son feu débute ! Ah, Jacinte, s'il faut que l'accord s'exécute...

Jacinte

Selon l'avare humeur de notre bon Vieillard, S'il rompt avecque lui, ce sera grand hasard, Ses ducats vous font tort, et s'il était moins riche...

Guzman

Pour en avoir beaucoup il n'en est pas moins chiche, Et les garde si bien, qu'à parler comme il faut, Je vous plaindrais beaucoup s'il ne mourrait bientôt. Avec un tel Mari vous verrez par épreuve Qu'il n'est point de douceur qu'en l'espoir d'être Veuve, Et vous ne devez point en confirmer le choix S'il ne veut s'obliger de mourir dans six mois, C'est un terme assez long pour faire pénitence.

Jacinte

Avec grande franchise il dit ce qu'il en pense.

Isabelle

Il parle à coeur ouvert.

Jacinte

Je vais le mettre en jeu. Mais encor, de ton Maître entretiens-nous un peu. Quelle mine, quel port ?

Guzman

Sa mine est équivoque. Quelquefois elle plaît, bien souvent elle choque, Mais quant à la parole, il a grand agrément, Et débite son fait fort nasillardement.

Jacinte

Cela va bien. L'humeur ?

Guzman

N'en est pas fort commune, Gaie ou triste, selon les changements de Lune, Quoiqu'il goûte en tout temps assez peu de repos ; Car il est attaqué de tant et tant de maux, Qu'outre ceux que le corps éprouve accidentaires Il en pourrait compter cinq ou six ordinaires. Il mouche, il tousse, il crache en poumon malaisé, Pour fluxions sans cesse il est cautérisé, Goutteux ce que doit l'être un goutteux d'origine, Toujours vers le poignet muni de la plus fine ; Joignez à tout cela, vilain, jaloux, quinteux, Obstiné plus qu'un Diable, et mutin plus que deux, Malpropre autant que douze en mine, en barbe, en linge, Rusé comme un renard, et malin comme un singe. Quant au savoir, jamais on n'approcha du sien, Il sait mille secrets à ne guérir de rien. Pour tous ces petits maux de rhume, toux, migraine, Il compose à ravir l'onguent mitonmitaine, De chaque saltimbanque il prend leçon exprès ; Au reste fort dévot, à l'intention près. Il fait garder chez lui si souvent l'abstinence Qu'on y jeûne toujours deux Carêmes d'avance. Voilà de ses vertus le fidèle récit.

Isabelle

Je passerais partout s'il avait de l'esprit.

Guzman

De l'esprit ! Ah Madame, il fait des Comédies.

Jacinte

Ce métier est mal propre à guérir ses folies, Il en empirera bien loin d'en amender.

Guzman

Comme un Poète fameux il se fait regarder, Il en a composé déjà plus de vingt paires, Mais les Comédiens n'en représente guères, Le style en est si haut qu'ils n'y comprennent rien. Lui-même toutefois en dit assez de bien, Il en trouve toujours l'intrigue bonne et belle, Et sa démangeaison de les produire est telle, Que faute bien souvent d'auditeurs plus parfaits, Il va les débiter jusques à des laquais ; Mais avant qu'il soit peu vous le pourrez connaître.

Jacinte

Et bien ? Jamais Valet servit-il mieux son Maître ? Il fait tout ce qu'il peut pour vous en dégoûter.

Guzman

Aussi pour deux raisons dois-je le souhaiter. L'une, vous êtes belle, et ce sera dommage Qu'avec lui vous perdiez le plus beau de votre âge, Et l'autre, Don Alvar serait son héritier.

Isabelle

Et qui est Don Alvar ?

Guzman

Un brave cavalier, Noble, vaillant, civil, bien né, de bonne mine, Discret.

Jacinte

Que n'est-ce là celui qu'on vous destine, Et pourquoi votre père, au lieu de ce malfait, N'a-t-il pas pris pour gendre un homme si parfait ? Il a bien dans ce choix témoigné son caprice.

Guzman

Oui, mais ce Don Alvar comme un autre a son vice, Qui de tant de vertus obscurcit bien l'éclat.

Isabelle

Quel peut être ce vice ?

Guzman

Il est gueux comme un rat.

Isabelle

Si l'esprit n'est content, le bien est peu de chose.

Guzman

À l'hymen toutefois je crois qu'il se dispose, La Soeur de Don Bertran du moins ne le hait pas. Vous la verrez ce soir.

Isabelle

Elle a beaucoup d'appas ?

Guzman

Autant qu'elle en avait quand elle vint au monde. Jamais fille ne fut si délicate et blonde ; Soit défaut de nature, ou bien excès d'amour, Elle s'évanouit plus de sept fois par jour.

Jacinte

On doit de ce talent estimer l'avantage.

Scène 3

Don Garcie, Guzman

Don Garcie

Et bien, selon ton ordre as-tu fait son message ?

Guzman

Je l'ai fait tel, Monsieur, que j'ai cru le devoir, Don Alvar cependant vous peut-il venir voir ? Il attend qu'on lui veuille accorder audience.

Don Garcie

Oui, fais qu'il vienne, va.

Guzman

J'y cours en diligence.

Scène 4

Don Garcie, Isabelle, Jacinte

Don Garcie

Quoi, je te trouve en pleurs ?

Isabelle

J'y puis bien être, hélas ! Si vous ne révoquez l'arrêt de mon trépas. Vous-même jugez-en ; que puis-je me promettre, De qui m'ose envoyer une si belle lettre ?

Don Garcie

Peu de chose souvent brouille un jeune cerveau, Voyons.

Isabelle

Le compliment en est rare et nouveau.

Jacinte

Ne vous relâchez pas, et quoi qu'il en arrive, Toujours le même ton, ferme, la négative.

Isabelle

Il n'en arrivera que ce que j'en prévois, Ses six mille ducats plairont plus qu'à moi, Et son coeur se rendant à de si honteux charmes Sans en être touché, verra couler mes larmes.

Jacinte

Puisqu'il branle la tête il n'est pas satisfait.

Don Garcie

À dire vrai, ce Gendre a l'esprit bien mal fait.

Isabelle

Et bien, que dites-vous d'une telle sottise ?

Don Garcie

Te faut-il étonner qu'il parle avec franchise ? Cesse d'être alarmée et de t'en indigner, La plus fâcheuse humeur est aisée à gagner.

Isabelle

Mais ce n'est qu'un vilain, un avare.

Don Garcie

Ma fille, C'est par là que l'éclat vient dans une famille ; L'épargne est nécessaire à qui veut s'agrandir.

Isabelle

Il est capricieux.

Don Garcie

Il lui faut applaudir.

Isabelle

Il est opiniâtre, et commande à la baguette. .

Don Garcie

Et bien, sois complaisante, et fais ce qu'il souhaite. Mais va quérir son masque.

Jacinte

Au moins dois-tu d'abord Lui montrer un esprit souple, docile, accort, Et que puisqu'il défend que Don Alvar te voie, À lui plaire aujourd'hui tu mets toute ta joie.

Isabelle

C'est bien vouloir ma perte et haïr mon repos Que de me marier ainsi mal à propos. Le ridicule époux ! Ah, j'en perds patience.

Don Garcie

J'ai tort de n'avoir pas consulter ta prudence.

Isabelle

J'aimerais mieux cent fois entrer dans un Couvent.

Don Garcie

Il t'en faut donner un avec la plume au vent, Un de ces fanfarons à l'âme efféminée, Qui mangent tout leur fait dès la première année ?

Isabelle

Mon père, si mes pleurs...

Don Garcie

Ne crois rien obtenir, J'ai donné ma parole, et je la veux tenir, Ma volonté doit être, et sera la plus forte. Mais j'entends, ce me semble, un carrosse à la porte, Cache cette tristesse, et ne témoigne pas...

Scène 5

Jacinte, Don Garcie, Isabelle

Jacinte

Voyez ce beau Cousin envoyé d'Yllescas, Je l'ai vu dans la cour. Ah, qu'il a bonne mine !

Don Garcie

Masque-toi promptement.

Isabelle

Ô coup qui m'assassine ! Il est inexorable, et je n'y gagne rien.

Jacinte

Il s'aime plus que vous, il le témoigne bien.

Scène 6

Don Garcie, Don Alvar, Isabelle, Jacinte

Don Garcie

Soyez le bien venu.

Don Alvar

Le Ciel, ô Don Garcie, Vous comble d'un bonheur où chacun porte envie ! Vous savez ce qu'ici je viens vous demander.

Don Garcie

Holà, des sièges.

Il continue à lui parler à l'oreille.

Don Alvar

Non, je ne saurais tarder.

Isabelle

Ô Ciel, que vois-je ! Hélas, Jacinte, c'est lui-même.

Jacinte

Qui, Madame ?

Isabelle

C'est lui, cet Inconnu que j'aime. Qui m'a sauvé la vie, et dont je t'ai parlé.

Don Alvar

Enfin par ses désirs mon pouvoir est réglé. Sa volonté le borne, et ma charge est expresse, Je vous dois de sa part demander sa Maîtresse, La mener en carrosse, et la suivre à cheval.

Don Garcie

Tant de précautions sentent bien son brutal. Je n'ose sur ce point vous presser davantage, Et sans plus différer je consens au voyage. Vous voyez Isabelle en état de partir.

Don Alvar

Des coups que vous portez on veut me garantir, Madame, et si l'on cache à ma débile vue Les célestes attraits dont vous êtes pourvue, L'on connaît que l'éclat n'en peut être souffert, Que je pourrais me perdre où tout autre se perd, Et malgré le respect où mon âme est forcée, Permettre pour le moins un crime à ma pensée.

Isabelle

Vous me confirmer bien ce qu'on m'a toujours dit, Que la civilité n'est pas toute à Madrid. Trouver lieu sans me voir à tant de flatterie, C'est le dernier effet de la galanterie ; Mais peut-être tantôt, lorsque vous me verrez, D'un pareil compliment vous vous repentirez, Vous changerez sans doute et d'âme et de langage.

Don Alvar

Moi, Madame, en changer ! Ce sentiment m'outrage, Et vous devez penser qu'au mérite toujours...

Don Garcie

C'est trop continuer d'inutiles discours, Partons puisqu'il le faut.

Don Alvar

Il n'est pas nécessaire Que vous quittiez Madrid pour une telle affaire.

Don Garcie

Je ne vous suivrais point ! Et par quelle raison.

Don Alvar

Don Bertran le défend.

Don Garcie

Moi, garder la maison, Et souffrir que d'un autre il reçoive Isabelle ! Il me prend pour un homme à bien lourde cervelle.

Don Alvar

Il croit par ce billet que je dois vous laisser, Vous ôter sur ce point tout lieu de balancer, Et veut, comme bon Gendre, épargner à votre âge La peine et l'embarras de faire ce voyage.

Don Garcie

En effet, Yllescas est bien loin de Madrid !

Don Alvar

Enfin vous résoudrez sur ce qu'il a souscrit.

Don Garcie

Par devant Alonse Ruiz et Domingo Sanchez, Notaire Royaux à Tolède, s'est comparu Don Bertran de Cigarral, lequel de son bon gré, et sans aucune contrainte, a reconnu et confessé avoir reçu de Don Garcie de Contreras une sienne fille, avec ses taches bonnes ou mauvaises, se soumettant d'en faire au plutôt son épouse légitime, et de la lui rendre telle et aussi entière toutefois et quantes qu'elle lui pourra être demandée pour nullité de fait. En témoin de quoi ils ont signé à Tolède ce 19. de Mai 1651. Don BERTRAN DE CIGARRAL, ALONSO RUIZ, DOMINGO SANCHEZ.

Isabelle

A-t-on jamais parlé de telle extravagance ?

À Don Alvar.

Don Garcie

Il a perdu l'esprit avecque sa quittance. Traiter ainsi ma fille ! Où diable a-t-il pensé, De l'attendre au moyen de son récépissé ? Mais de grâce, entre nous, qu'est-ce qu'il en soupçonne ? Croit-il que je la vends, ou bien que je la donne ?

Don Alvar

Ce caprice pour lui m'oblige de rougir, Mais j'ai beau l'en blâmer, c'est sa façon d'agir. Il ne s'en peut défaire.

Isabelle

Elle est assez étrange.

Don Garcie

Ne t'inquiète point, en moins de rien on change. Il ne sera pas tel que nous nous figurons, Et nous recevra mieux que nous ne l'espérons, Ne différons donc plus, et partons sans remise.

Isabelle

Hélas ! Quelle espérance à mon âme est permise ?

Acte II

Scène 1

Mendoce, Don Félix

Mendoce

À la fin nous voici, Monsieur, dans Yllescas.

Don Félix

Ô lieu pour moi funeste ! Hélas, Mendoce, hélas ! Ne me demande point le sujet qui m'amène ; Si tu savais mon mal, si tu savais ma peine, Tu me confesserais qu'en de tels déplaisirs C'est peu que d'exhaler sa douleur en soupirs.

Mendoce

Je ne sais quel malheur vous avez lieu de craindre, Vous ne songiez rien moins ce matin qu'à vous plaindre, Ce coeur d'aucun souci ne paraissait chargé. Et presque en un moment vous voilà tout changé. Je vous trouve rêveur, inquiet, las de vivre, Vous montez à cheval, et vous me faites suivre, Nous marchons sans parler tout le long du chemin Chez l'Hôte d'Yllescas nous arrivons enfin, Et sans dire le mal dont votre âme est atteinte, Vous redonnez encor de nouveau sur la plainte. Quel est le sujet ? Tirez-moi de souci.

Don Félix

Que te dirai-je ? Hélas ! Je viens mourir ici, Et rendre témoignage à la Beauté que j'aime, Que comme sa rigueur mon amour est extrême.

Mendoce

Vous n'en mourrez donc pas puisqu'il s'agit d'amour. C'est un mal qui commence, et finit en un jour

Don Félix

Pour en guérir sitôt la cause en est trop belle. Depuis combien de temps adorai-je Isabelle Sans que jamais refus, ni mépris, ni froideur, Du feu qui me dévore ait modéré l'ardeur ? Cependant, ô disgrâce à qui raison cède Don Garcie aujourd'hui la marie à Tolède, Don Bertran son époux l'attend ici ce soir, Toute prête à partir on me l'a fait savoir, Et je viens empêcher, ou par force, ou par ruse, Qu'un autre n'ait un bien qu'à ma flamme on refuse.

Mendoce

Sans venir vous montrer de son bonheur jaloux, Vous eussiez bien mieux fait de demeurer chez vous. Puisque tout est d'accord, que pouvez-vous prétendre ?

Don Félix

L'espoir est si charmant qu'on ne s'en peut défendre. Malgré de mon destin l'impitoyable loi J'espère en Isabelle, en Don Bertran, en moi. Je sais que son bien seul le rend recommandable, Et qu'il sert à chacun de risée et de fable. Il est brutal, bizarre, et peut-être à le voir, Isabelle oubliera ce trop cruel devoir, Dont l'âpre austérité la force en dépit d'elle De courir en aveugle où sa rigueur l'appelle. Je parlerai, Mendoce, et ce peu que je vaux Se fera mieux connaître auprès tant de défauts, Il pourra m'acquérir le coeur de mon ingrate, Et faire réussir l'espoir dont je me flatte. Que si trop de vertu l'oblige à se trahir Jusqu'à vouloir me perdre en voulant obéir, Comme ce Don Bertran n'agit que par caprice, J'empêcherai par lui que l'Hymen s'accomplisse, Et le faisant entrer en doute de sa foi, Je saurai travailler et pour elle et pour moi. L'artifice en amour fut toujours légitime ; Feindre d'en être aimé n'est pas faire un grand crime, Et peut-être par là mon Jaloux alarmé Me cédera l'objet dont mon coeur est charmé, Et sur un tel soupçon l'âme toute incertaine...

Mendoce

On se plaint, écoutez.

Scène 2

Don Bertran, Don Félix, Mendoce, Léonor

Don Bertran

Je me soutiens à peine, Au Diable soit la mule avec le Muletier.

Don Félix

Et bien, Mendoce, vois ce lourdaud, ce grossier, C'est là ce Don Bertran.

Mendoce

Ô l'homme ridicule !

Don Bertran

Quel chien de trot allait cette maudite mule ! J'en ai le col démis, et les os tout rompus.

Léonor

Quand vous vous marierez il n'y paraîtra plus.

Don Bertran

Vous parlez donc proverbe, ô Soeur à blonde tresse ?

Léonor

Toute douleur s'apaise auprès d'une Maîtresse. Ah, si pareil bonheur...

Don Bertran

C'est bien pour votre nez.

Léonor

Si vous vouliez pourtant...

Don Bertran

Ah, vous m'importunez.

Léonor

Don Alvar...

Don Bertran

Don Alvar n'est pas encor trop sage, Je veux laisser mûrir son esprit davantage ; Pour quelque couple d'ans rengainez vos amours.

Léonor

Mais vous ne songez pas que je vieillis toujours.

Don Bertran

N'importe.

Léonor

Puisqu'il m'aime...

Don Bertran

Achevons, je vous prie.

Léonor

Vous devriez...

Don Bertran

Suffit qu'un de nous se marie, Je vous le tranche net devant ce Cavalier.

Léonor

Vous venez donc ici, monsieur, vous marier ?

Don Bertran

À peu près, et ma Soeur semble en être jalouse. Pour peu que vous tardiez vous verrez mon Épouse, Elle viendra bientôt, je l'ai mandée exprès. On m'a dit qu'elle est belle à regarder de près.

Don Félix

À voir ce que le ciel aujourd'hui lui prépare, Je la crois d'un mérite et bien haut et bien rare ; L'éclat de son bonheur blessera bien des yeux.

Don Bertran

N'importe, elle m'aura malgré les Envieux ; Mais on m'en vient enfin dire quelque nouvelle, Je vois un de mes gens.

Scène 3

Don Bertran, Guzman, Don Félix

Don Bertran

Et bien, notre Isabelle, Est-elle encore loin ?

Guzman

Environ à cent pas.

Don Bertran

Ma lettre, qu'en dit-elle ?

Guzman

Elle en fait un grand cas. Aussi c'est une aimable et bonne créature, Je n'en n'ai jamais vu de plus belle en peinture, De ses yeux rayonnants l'éclat est sans pareil ; Votre coeur s'y fondra comme cire au Soleil, Prenez bien garde à vous.

Don Bertran

Mon Cousin l'a-t-il vue ?

Guzman

Je l'avais fait masquer.

Don Bertran

L'a-t-il entretenue ?

Guzman

Point du tout.

Don Bertran

Elle m'aime ?

Guzman

Oui, je crois qu'elle en tient. Savez-vous cependant que le Beau-père vient, Qu'il veut se réjouir et danser à la noce ? Mais les voici venus, et j'entends le carrosse.

Don Bertran

Pour rire à mes dépends il s'en vient donc exprès ? C'est bien ici le temps de faire tant de frais, Il peut s'en retourner si c'est ce qui l'amène.

Don Félix

Est-il supplice égal à l'excès de ma peine ?

Scène 4

Jacinte, Isabelle, Don Bertran, Don Garcie, Don Félix, Don Alvar, Léonor, Guzman, Mendoce

Jacinte

Quelle figure d'homme !

Isabelle

Ô le vilain époux ! Est-il rien de plus laid ?

À Don Alvar.

Don Bertran

Beau-père, approchez-vous. À mes ordres ainsi vous êtes réfractaire, Et vous m'avez enfin amené le beau-père.

Don Garcie

Je viens vous témoigner qu'en vain...

Don Bertran

Sans compliment, Oyez un mot ici.

Jacinte

C'est elle assurément, C'est cette blonde soeur de Don Alvar éprise. Mais voyez, Don Félix...

Isabelle

Ô Ciel, quelle surprise ? Que Don Félix ainsi vienne mal à propos Jusqu'ici me déplaire, et troubler mon repos !

Don Félix

Mendoce, elle me voit.

Don Garcie

C'est une affaire faite, Sa volonté se borne à ce que je souhaite.

Don Bertran

Je puis donc lui parler ainsi qu'il me plaira ?

Don Garcie

Sans doute.

Don Bertran

Et mon discours...

Don Garcie

Soudain la charmera.

Don Bertran

Je m'en vais l'aborder. Ah, Madame Isabelle, Ou bien vous êtres laide, ou bien vous êtes belle. Or si vous êtes laide, il vous faut sur ma foi Ne montrer vos laideurs à personne qu'à moi ; Et si vous êtes belle à bon droit j'appréhende, Car la fragilité du sexe est assez grande. Ainsi soit belle ou laide, et dût-on s'en moquer, C'est fort bien avisé que vous faire masquer.

Isabelle

L'impertinent discours! Quelle réponse y faire ?

Jacinte

Songez-y toutefois, il l'attend.

Don Bertran

Ho, Beau-père, Elle ne répond point, qui l'en peut empêcher ?

Don Garcie

Contre la modestie elle craint de pécher.

Don Bertran

Sur le point de se voir richement mariée, L'aise la tient ainsi sans doute extasiée ?

Don Garcie

Parler bien à propos est fort rare aujourd'hui.

Don Bertran

Il est vrai, par soi-même on juge mal d'autrui. C'est donc qu'elle n'a pas en main la répartie ?

Don Garcie

Je vous ai déjà dit que c'est par modestie.

Don Bertran

Vous tairez-vous toujours, Objet, ma passion ?

Isabelle

Le silence est l'effet de l'admiration, Et vos rares vertus qui font que je soupire M'étonnent tellement que je ne sais que dire. Leur éclat a surpris mon coeur au dépourvu, Et si sans vous connaître et sans vous avoir vu, Les compliments civils dont votre lettre est pleine M'ont interdit les sens, et mis l'âme à la gêne ; Jugez si je les puis aisément rappeler, En vous voyant vous-même et vous oyant parler.

Don Alvar

Il ne s'aperçoit pas qu'on le raille.

Don Bertran

Ah galante ! Plus matoise que vous n'est pas trop innocente, Et bien, que dites-vous de ce discours adroit, Ma Soeur ?

Léonor

Qu'elle répond comme une autre ferait.

Don Bertran

Et mon Cousin ?

Don Alvar

Qu'il faut que toute autre lui cède, Et qu'elle a trop d'esprit pour ne pas être laide.

Don Félix

J'éprouve le contraire, hélas, à mes dépens.

Léonor

Faites-la démasquer, mon Frère, il en est temps.

Don Bertran

Oui, ça, voyons un peu qu'elle est votre figure, Et si vous n'êtes point de laide regardure ?

Isabelle

C'est à moi d'obéir puisque vous l'ordonnez.

Don Alvar

Que vois-je ? Hélas ! Guzman.

Guzman

Quoi donc, vous en tenez ?

Don Félix

À la voir seulement que mon âme est ravie !

Don Alvar

C'est celle que j'adore, et qui me doit la vie. Je suis perdu, Guzman, si l'hymen s'accomplit.

Jacinte

L'on vous a reconnue, et Don Alvar pâlit.

Don Bertran

Ma foi, je ne sais pas quel en fut l'exemplaire, Mais vous avez bien là réussi, mon Beau-père.

Don Garcie

Ce qu'elle a de beauté pour le moins est sans fard.

Don Bertran

Elle a l'oeil à mon gré mignardement hagard ; Et si jamais en vers je dois peindre une Belle, Allez, je pourrai bien prendre patron sur elle.

Isabelle

As-tu jamais ouï discours plus ennuyeux !

Jacinte

Écoutez, Don Alvar, il vous parle des yeux.

Don Bertran

Est-elle laide ? Et bien, le croyez-vous encore ?

Don Alvar

Elle est incomparable, et digne qu'on l'adore.

Don Bertran

Oyez-vous ce qu'il dit ?

Isabelle

Don Alvar est flatteur.

Don Alvar

Tu m'avouerais que non si tu voyais mon coeur.

Don Bertran

Vous me semblez parfaite autant que les parfaites, Vous avez les yeux doux, les paupières bien faites, Qui ne vous aimerait, je le tiendrais pour sot. Ma foi, remasquez-vous, ou je ne dirai mot, Visage découvert, je n'en sais par où prendre.

Isabelle

Votre entretien est tel que je n'ose y prétendre ; Cessez de profaner un discours si poli.

À Isabelle se touchant le front avec la main.

Don Bertran

Vous l'avez bien instruite, elle a l'esprit joli ; Son humeur toutefois me semble un peu rêveuse. Mon Cousin, contez-lui quelque histoire amoureuse, Mais qui soit intriguée, et pleine d'incidents. Vous verrez quel esprit s'enferme là-dedans, J'en saurai dès demain en faire une Comédie, Que pour gage d'amour déjà je vous dédie. Vous divertiriez-vous à l'ouïr ?

Isabelle

Je le crois.

Don Bertran

Dites donc.

Don Alvar

Je commence. Amour, seconde-moi. En un jour de Taureaux, hors Madrid, dans la plaine, Un Cavalier suivait une route incertaine, Lorsqu'un digne spectacle ayant frappé ses yeux Réveilla tout à coup son esprit curieux. Une Dame, en sa taille à nulle autre seconde, Semblait pour être seule avoir fui tout le monde, Et loin des yeux publics venir rêver exprès Où le courant du Fleuve offre un aimable frais. Il s'arrête, et de loin surpris il examine Quel dessein peut avoir cette Beauté divine, Qu'à son port il croit telle, et digne de l'ardeur Dont peut un bel objet enflammer un grand coeur. Mais dans cette surprise il ne demeura guères Qu'un fier Taureau s'échappe, et force les barrières, Et de cette Inconnue eût terminé les jours, S'il n'eût été du Ciel conduit à son secours. Il s'avance, il s'écrie, et voit avecque joie Que toute sa fureur sur lui seul se déploie. Avec un peu d'adresse il évite d'abord Dans sa première rage une infaillible mort, Tant que prenant son temps enfin il sait l'abattre ; Et le met d'un seul coup hors d'état de combattre. Quelle pouvait alors être cette Beauté Qui se croyait encor à peine en sûreté ! Il la voit toute pâle, et son charmant visage Cacher tous ses attraits sous un petit nuage, Mais s'étant rassurée au succès du combat, Cette même pâleur en rehaussa l'éclat, Avec qui la pudeur faisant un doux mélange Aux yeux du Cavalier la fit paraître un Ange. Mais quels charmes nouveaux et quels ravissements Quand son esprit parut dans ses remerciements ! Avecque tant de grâce elle se plaît à dire Qu'elle tient de lui seul le jour qu'elle respire, Que charmé d'un esprit et si prompt et si vif, De son libérateur il devient son captif ; Dans ses yeux aussitôt sa passion éclate. En ce point toutefois elle se montre ingrate, Qu'osant de sa vertu former quelque soupçon Elle reste obstinée à lui cacher son nom. D'ingratitude en vain son reproche l'accuse, Une raison secrète est toute son excuse, Se découvrir à lui c'est se mettre en danger, Et s'il la veut enfin pleinement obliger, Il faut qu'il se résolve à taire sa victoire, Et qu'il n'en cherche point d'autre fruit que la gloire. Il s'engage au secret, il en donne sa foi, Et de cette parole il se fait une loi. Enfin elle le quitte, et joint une autre Dame, Sans donner plus d'espoir à sa nouvelle flamme. Il les voit tout confus d'un regard curieux, En s'éloignant de lui, jeter sur lui les yeux, Il se donne à les suivre une peine inutile, Entrant dans un carrosse elles gagnent la ville, Ou pendant quelque jour il tâche à découvrir Quel est ce cher Objet qu'il a su secourir. Cependant un Ami, marié par promesse, L'engage d'aller voir avec lui sa Maîtresse ; Mais quel sensible coup à son coeur enflammé, Lorsqu'en elle il connaît l'Objet qui l'a charmé, Qu'il voit un autre heureux, et qu'enfin on s'apprête À l'enrichir bientôt de sa propre conquête ! Il soupire, il lui parle, et devant son Rival, Sans qu'il s'en aperçoive, il lui conte son mal. Elle en paraît surprise, il l'attendrit sans doute, Avec émotion il voit qu'elle l'écoute, Mais sa seule espérance est dans le désespoir, Puisqu'elle s'abandonne à son triste devoir. Au récit du malheur dont le destin l'accable. Jugez s'il fut jamais amant plus déplorable.

Isabelle

Je plains fort l'un et l'autre, et doute qui des deux En ce triste rencontre est le plus malheureux. Un bienfait peut beaucoup sur un noble courage, Peignant un grand mérite en secret il engage, C'est un fidèle agent qui parle nuit et jour, Dans la reconnaissance il entre un peu d'amour, Sa flamme sous ce masque aisément se déguise, L'on court même au-devant de sa douce surprise ; Tant il est difficile, après un tel bonheur, De donner son estime, et de garder son coeur. De cette Dame ainsi le malheur est extrême, Car enfin elle perd ce que sans doute elle aime, Et pour comble de maux, dans son affliction On la livre à l'objet de son aversion.

Don Alvar

Que dites-vous, Madame ? Ah, s'il osait le croire, Qu'en un si grand malheur il trouverait de gloire !

Isabelle

Si par un si grand service il l'a su mériter, Sans l'en juger indigne, il n'en saurait douter.

Don Alvar

Vous trouvez cependant qu'ils sont tous deux à plaindre ?

Isabelle

C'est ne l'être pas peu qu'être réduits à feindre.

Don Alvar

Si d'un pareil malheur vous ressentiez les coups, Contre ou pour cet Amant que résoudriez-vous ?

Isabelle

Que résoudrais-je, hélas ! Pour le prix de sa flamme Il aurait mes soupirs au défaut de mon âme, Et s'il m'était permis de disposer de moi...

Don Alvar

Qu'obtiendrait-il, Madame ?

Isabelle

Et mon coeur, et ma foi.

Don Alvar

Ce serait le combler d'une joie infinie Que...

Isabelle

Tout doux, mon Cousin, et sans cérémonie, Vous vous émancipez ; un peu plus bas d'un ton. Diable, quelle Commère ! Elle entend le jargon !

Isabelle

J'ai fait cette réponse avec grande innocence.

Don Bertran

Holà, vous en saurez bien d'autres, que je pense. Rêvez si vous voulez, mais je me trompe bien Si pour vous égayer il vous conte plus rien.

Don Alvar

Vous m'aviez demandé quelque histoire amoureuse.

Don Bertran

Vous êtes un causeur, elle est une causeuse. Mais, ma foi, je la veux un peu dépayser, Et voir si dans Tolède on l'entendra jaser, Moi présent, son époux. Oyez, les belles filles, Il faut de grand matin demain trousser ses quilles, Peut-être avant le jour, car j'ai hâte, et je veux Sur mon propre fumier faire un peu l'amoureux ; La station m'en semble et moins chère et meilleure.

Don Garcie

Vous n'avez pour partir qu'à nous donner votre heure.

Don Bertran

Celle qu'il me plaira ; chacun peut sur un lit Se tenir toujours prêt sans quitter son habit. Qui ne le sera point restera pour les gages.

Don Félix

Je prends si grande part à tous vos avantages, Que demain avec vous, pour en être témoin, J'irai jusqu'à Tolède.

Don Bertran

Il n'en est pas besoin, Je sais bien le chemin.

Don Félix

Mais...

Don Bertran

Mais, ne vous déplaise.

Don Félix

Je vous honore assez...

Don Bertran

Et bien j'en suis fort aise.

Don Félix

Vous pourriez aujourd'hui me refuser ce point, À moi qui...

Don Bertran

À vous qui, je ne vous connais point.

Don Félix

J'étais fort grand Ami de Monsieur votre Père, Il m'estimait beaucoup.

Don Bertran

Je n'y saurais que faire, Il pria qui lui plût quand il se maria, Mais de son temps au mien grand changement y a. Pourvoyez-vous ailleurs.

Don Félix

Quelle étrange saillie !

Mendoce

Je l'envoierais au diable avecque sa folie.

Don Félix

Adieu, ne craignez point que je suive vos pas.

Don Bertran

Ne me voyez jamais, je n'en pleurerai pas.

Scène 5

Don Bertran, Isabelle, Don Garcie

Il lui présente sa main sans gant.

Don Bertran

De pareils estafiers le quart d'une douzaine À désenfler ma bourse aurait bien peu de peine. Où Diable celui-ci s'est-il venu fourrer ? Se prier de ma noce afin de s'y bourrer ? Il s'est bien adressé pour rencontrer sa dupe ; Mais comme il se fait tard, un autre soin m'occupe. De quoi souperons-nous ? Ma Maîtresse, allons voir Si l'hôte a quelque chose à nous donner ce soir, Nous choisissons ensemble un morceau de régale. Venez.

Isabelle

Ah !

Don Bertran

Ce n'est rien, ce n'est qu'un peu de gale. Je tâche à lui jouer pourtant d'un mauvais tour, Je me frotte d'onguent cinq ou six fois par jour, Il ne m'en coûte rien, moi-même j'en sais faire, Mais elle est à l'épreuve, et comme héréditaire ; Si nous avons lignée elle en pourra tenir. Mon père en mon jeune âge eut soin de m'en fournir, Ma mère, mon aïeule, mes oncles, et mes tantes Ont été de tout temps et galants et galantes, C'est un droit de famille où chacun a sa part ; Quand un de nous en manque il passe pour bâtard.

Don Garcie

Elle vous tien donc lieu de lettres de noblesse ?

Isabelle

Le coeur va me manquer si ce discours ne cesse.

Don Bertran

Je vous entends, la belle, allons le raffermir, Et puis nous songerons un moment à dormir.

Scène 6

Don Alvar, Guzman

Don Alvar

Jamais fou plus avant poussa-t-il sa folie ?

Guzman

S'il n'amende bientôt il faudra qu'on le lie. Mais tantôt à vous voir j'ai resté tout confus, Vous soupiriez ?

Don Alvar

Hélas ! Ne t'en étonne plus, Je meurs pour Isabelle, et mon âme asservie...

Guzman

Vous m'avez déjà dit qu'elle vous doit la vie, Et je devine trop que cet événement...

Don Alvar

Est la source des maux que je souffre en aimant : J'ai rencontré la mort dans mon champ de victoire, Et j'en viens d'en conter la pitoyable histoire. Que si jusqu'ici je t'en ai fait secret, On m'en avait prié, Guzman, je suis discret.

Guzman

Je crois, si Don Bertran savait ce qui se passe, Qu'il vous en pourrait faire assez laide grimace, Et que Léonor même, en ayant quelque vent, S'en évanouirait encore plus souvent ; Car elle vous en veut, Monsieur.

Don Alvar

La digne Amante !

Guzman

Elle vous est, je pense, assez indifférente ?

Don Alvar

Si pesante de corps, et l'esprit si léger, Soeur d'un Frère si fou, qui s'en voudrait charger ? Mais elle te parlait tantôt ?

Guzman

Oui, pour me dire Qu'elle veut cette nuit vous conter son martyre ; Qu'elle ne fermera sa porte qu'à demi, Et que quand vous croirez Don Bertran endormi Vous alliez la trouver, elle vous fera fête, N'y manquez pas.

Don Alvar

J'ai bien d'autres soucis en tête.

Guzman

Quels ?

Don Alvar

J'aime.

Guzman

Je le sais, qu'est-ce encor, qu'avez-vous ?

Don Alvar

Un mal beaucoup plus grand, Guzman, je suis jaloux.

Guzman

Déjà ?

Don Alvar

Ce cavalier me donne de l'ombrage Qui voulait avec nous achever le voyage. Il ne s'est point ici rencontré sans dessein, Sans doute un même feu nous échauffe le sein, Isabelle le charme, il la suit, et peut-être Il a gagné son coeur, il s'en est rendu maître. Guzman, s'il est ainsi, ma flamme a peu d'espoir.

Guzman

Il n'est pas malaisé, Monsieur, de le savoir. Il a certain Valet que je crois fort capable De faire d'un secret confidence amiable ; Je lui saurai ce soir tâter le pouls de près.

Don Alvar

Parle donc, et de tout nous résoudrons après.

Acte III

Scène 1

Guzman, Don Alvar

Guzman

Oui, vous dis-je, cessez d'en prendre de l'ombrage, Nous avons tout le soir trinqué de grand courage, Et buvant tête à tête il m'a tout découvert ; Que depuis plus d'un an ce Don Félix la sert, Et qu'ayant d'un Valet appris que Don Garcie Avecque Don Bertran en secret la marie, Et qu'ils s'étaient ici donné le rendez-vous, Il est parti soudain, désespéré, jaloux ; Mais par quelques motifs qu'il se laisse conduire, Aimez en assurance, il ne vous saurait nuire, Il a beau protester qu'il est prêt de mourir, Isabelle s'en moque, et ne le peut souffrir. Poussez à cela prêt votre bonne fortune.

Don Alvar

Sa présence à ma flamme est toujours importune.

Guzman

En l'état où je vois cette affaire aujourd'hui, Je trouve Don Bertran plus à craindre que lui. Gardez de prendre ici quatorze au lieu de douze. Si l'hymen se conclue ? Si demain il l'épouse ?

Don Alvar

Quoi, tu crois qu'Isabelle y pourrait consentir ?

Guzman

Je ne dis oui ni non de crainte de mentir, Mais chacun dort ici, déjà la nuit s'avance, Prenez l'occasion dans ce profond silence, Tâchez de lui parler.

Don Alvar

Je viens à ce dessein : Frappe, voici sa chambre.

Guzman

En êtes-vous certain ?

Don Alvar

J'ai bien tout observé de peur d'en être en peine, Don Bertran choisissant cette chambre prochaine A voulu qu'Isabelle eût cet appartement.

Guzman

Je puis donc y frapper ?

Don Alvar

Oui, frappe assurément.

Guzman

Et s'il faut qu'il s'éveille à ce bruit ?

Don Alvar

Il n'importe. Mais quelqu'un parle, écoute, on ouvre cette porte, Voyons qui sortira.

Guzman

Cachons-nous dans ce coin.

Scène 2

Isabelle, Jacinte, Guzman, Don Alvar

Isabelle

Non, non, je ne veux pas me manquer au besoin ; Allons trouver mon Père, et quoi qu'enfin prétende...

Jacinte

Mais du moins attendez...

Isabelle

Que veux-tu que j'attende ? Que demain de nouveau cet odieux époux M'ôte la liberté d'embrasser ses genoux, Et de le conjurer, s'il m'a donné la vie, De ne pas consentir qu'elle me soit ravie ?

Jacinte

J'approuve votre avis, et veux ce qui vous plaît ; Mais nous ne savons point en quelle chambre qu'il est, Où le chercherons-nous ?

Isabelle

Ô destin trop contraire ! Faut-il qu'un peu de bien aveugle tant un Père, Qu'il s'en laisse éblouir, et qu'un si vil poison D'une honteuse atteinte infecte sa raison ! Mais sans plus balancer, rendons au vrai mérite Le tribut innocent dont il nous sollicite, Et s'il faut aujourd'hui se résoudre d'aimer, Faisons un digne choix qu'on ne puisse blâmer. Mais que dis-je ? Il est fait, et ce serait un crime De payer tant d'amour par une simple estime. Vivons pour Don Alvar, et jusques au tombeau, S'il m'aime...

Guzman

Vous avez bonne part au gâteau.

Isabelle

Quelqu'un nous écoutait, et j'ai trahi ma flamme. Ah Ciel !

Don Alvar

Ne craignez rien, c'est Don Alvar, Madame.

Isabelle

Don Alvar !

Don Alvar

Écoutez un malheureux Amant Qu'un destin trop cruel poursuit obstinément, Et qui prêt de vous perdre, en son malheur extrême Se croira soulagé s'il vous dit qu'il vous aime. Ce faible allégement dans un tel déplaisir Ne nous saurait coûter tout au plus qu'un soupir.

Isabelle

Hélas !

Don Alvar

Enfin, Madame, il n'est plus temps de feindre, Mon amour est trop pur pour le vouloir contraindre ; Qui languit sans espoir peut bien se déclarer, La plus âpre vertu n'en saurait murmurer. Par quel décret fatal me fûtes-vous connue ! Je vous perdis soudain après vous avoir vue, Cependant en secret mon coeur porte vos fers, Et quand je vous retrouve aussitôt je vous perds. Ô fortune obstinée à traverser ma joie ! À combien de douleurs mets-tu mon âme en proie ?

Isabelle

N'accusez aujourd'hui la fortune de rien, Ce n'est qu'aux malheureux que la plainte sied bien. Je ne cèlerai point que votre amour me touche, Puisque vous avez pu l'apprendre de ma bouche, Et que par cet aveu qui rend mes sens confus Mes derniers sentiments vous sont assez connus. Cessez donc de pleurer ma perte imaginaire, Je ne dépends point tant des volontés d'un Père, Qu'écoutant un devoir à mon repos fatal, Je me laisse contraindre à l'amour d'un brutal. Mon coeur, dût-il souffrir une peine infinie, Saura se dérober à cette tyrannie ; Mais je découvre trop dans ce triste revers Pourquoi vous me perdez, et pourquoi je vous perds, Vous aimez Léonor, Léonor vous engage, Elle seule aujourd'hui charme votre courage, Et je ne puis prétendre à m'acquérir un coeur Qui reconnaît les lois d'un plus noble vainqueur.

Don Alvar

Par ce jaloux soupçon, allez, allez, Madame, Au-devant de celui qui règne dans mon âme.

Isabelle

D'où vous pourrait venir ce sentiment jaloux, Quand je romps un Hymen seul à craindre pour vous ?

Don Alvar

Seul à craindre pour moi ? Don Félix vous adore.

Isabelle

Que peut-il contre vous ? Je le hais, je l'abhorre.

Don Alvar

Et que peut Léonor, puisqu'un juste mépris Fut toujours de son feu l'unique et digne prix ?

Isabelle

Enfin donc vous m'aimez ?

Don Alvar

Mon amour est extrême. En puis-je croire autant ? M'aimez-vous ?

Isabelle

Je vous aime, Mais il faut empêcher...

Guzman

Brisez tout court ici, On ouvre quelque porte, entrez.

Isabelle

Quoi, vous aussi ?

Jacinte

Que soupçonnerait-on de le voir à telle heure ?

Guzman

Entrez vite.

Isabelle

Et Guzman ?

Guzman se retire dans le coin de la galerie.

Don Alvar

Il vaut mieux qu'il demeure, Et qu'il fasse le guet, afin de m'avertir Aussitôt qu'il croira que je pourrai sortir.

Scène 3

Don Félix, Guzman, Mendoce

Don Félix

Marche sans faire de bruit.

Guzman

L'heure est bien indécente. Sont-ce point des galants qui cherchent la servante ?

Mendoce

Si l'amour tourmentait chacun également, Malheur plus de cent fois à qui serait Amant. Tout le monde à présent paisiblement repose, Et vous seul...

Don Félix

À ma mort souffre que je m'oppose ; Que je voie Isabelle, et tâche à détourner Le coup trop inhumain qui doit m'assassiner. Il faut que je lui parle.

Mendoce

Et vous osez prétendre Qu'Isabelle à minuit soit prête à vous entendre, Elle qui vous méprise avec tant de fierté !

Don Félix

Mon amour est pour elle une nécessité, Pour ne pas se résoudre à vivre infortunée Sous les honteuses lois d'un indigne Hyménée. Sais-tu quelle est sa chambre ? En as-tu pris souci ?

Mendoce

Oui, je crois l'avoir vue entrer en celle-ci.

Don Félix

Ne te trompes-tu point ?

Mendoce

Non, c'est ici sans doute.

Don Félix

Frappe tout doucement, s'éveille-t-elle ? Écoute.

Mendoce

Je pense ouïr marcher, l'on ouvre.

Don Félix

Éloigne-toi.

Scène 4

Léonor, Don Félix, Don Bertran, Mendoce, Guzman

Léonor

Qui frappe à cette porte ? Est-ce vous ?

Don Félix

Oui, c'est moi, Qui vient vous rendre ici ce qu'un feu pur et tendre.

Léonor

Parlez encor plus bas, on pourrait nous entendre. Que vous me ravisez, et que j'ai souhaité Vous pouvoir un moment parler en liberté ! Mais je devrais montrer un peu plus de colère, Vous me voyiez tantôt, et vous pouviez vous taire ?

Don Félix

Mon amour s'exprimait assez par ma langueur, Et mes yeux vous disaient les secrets de mon coeur. Mais devant Don Bertran vous pouvais-je, madame, Parler plus clairement de l'ardeur de ma flamme ?

Léonor

Il est vrai qu'il s'oppose au bonheur de mes jours, Mais pour moi contre lui n'est-il point de secours ?

Don Félix

Oui, Madame, il en est, et sans que je m'explique, Je puis vous affranchir d'un joug si tyrannique, Mais quoi que j'entreprenne, y consentirez-vous ?

Léonor

L'amour...

Don Bertran

Qui va là ? Qu'est-ce ?

Léonor

Adieu, séparons-nous. Ne vous arrêtez point dans cette galerie, Elle rentre.

Don Félix

Qui peut ainsi crier ?

Mendoce

Ce sera Don Garcie...

Don Félix

Tu m'avais dit qu'ailleurs il s'était retiré.

Mendoce

Je l'avais cru.

Don Félix

Rentrons.

Guzman

Qui l'aurait espéré, Que sans être aperçu du Beau ni de la Belle, J'eusse pu si près d'eux rester en sentinelle ! Qu'ils paraissent tous deux l'un de l'autre contents !

Scène 5

Guzman, Don Alvar

Guzman

Monsieur.

Don Alvar

Puis-je sortir ?

Guzman

Oui, vite, il en est temps. Mais j'entends Don Bertran.

Don Alvar

Quel malheur m'accompagne !

Guzman

Rentrez encore un coup, le Diable est en campagne.

Scène 6

Don Bertran, Guzman, Don Alvar, Jacinte

Don Bertran

Qui va là ? Qui va là pour la seconde fois ? J'ai pourtant à ma porte entendu quelques voix, On y faisait du bruit, il faut que je le sache, Je chercherai partout, malheur à qui se cache. Mais je pense entrevoir un Homme dans ce coin, Tâchons de nous munir de courage au besoin. Parle, qui que tu sois, ou bien je t'estropie.

Guzman

Ne vous pressez point tant, rengainez, je vous prie.

Don Bertran

Dis ton nom.

Guzman

C'est Guzman, vous m'avez fait blémir.

Don Bertran

Que fais-tu là ?

Guzman

Je cherche une place à dormir.

Don Bertran

Le lieu n'est pas mal propre.

Il l'éloigne de la porte d'Isabelle.

Guzman

Ailleurs, ou là, qu'importe ? Je fais communément mon gîte à quelque porte. Étant né des Guzmans, digne race des gueux, Je me couche toujours sur la dure comme eux ; Mais de grâce, Monsieur, quelle heure peut-il être ? Le ciel est étoilé, vous l'y pouvez connaître.

Don Bertran

Sans lune, et sans cadran ? Mais viens ça, c'était toi Qui frappais à ma porte, il faut dire pourquoi.

Guzman

Je cherchais du repos loin de troubler le vôtre.

Il veut aller à la chambre d'Isabelle, et Guzman le retient.

Don Bertran

Si quelqu'un avait pris une porte pour l'autre. Je veux m'en éclaircir.

Guzman

Monsieur, il m'en souvient, Ce doit être sans doute un Esprit qui revient, Je crois même avoir vu quelque grande Ombre noire, Et la chose n'est pas trop difficile à croire, Car l'Hôte m'a conté qu'on entend quelquefois Dans cette galerie un bruit confus de voix, Un Lutin qui tantôt soupire, et tantôt gronde, Mais qui ne se fait pas entendre à tout le monde. Vous l'aurez ouï seul, c'est d'où venait ce bruit.

Don Bertran

Et tu viens cependant passer ici la nuit ?

Guzman

J'incague les esprits.

Guzman l'arrêtant.

Don Bertran

Certain désir me presse D'aller voir en tous cas ce que fait ma maîtresse. Que pourrait-elle faire à présent ? Elle dort.

Don Bertran

Écoutons de plus près, ronfle-t-elle bien fort ? Je ne voudrais pour rien d'une femme ronflante.

Guzman

Soit qu'elle veille ou dorme, elle est fort patiente, On ne l'entend jamais.

Don Bertran

Je m'en vais l'éveiller, Car j'ai démangeaison beaucoup de babiller. Qu'en pourrait-elle dire ? Elle est presque ma femme.

Guzman

Qu'avec peu de respect vous auriez peu de flamme, Elle pourrait s'en plaindre avec juste raison ; Mais puisque vous avez cette démangeaison, Je vous prierai...

Don Bertran

De quoi ?

Guzman

La prière est hardie, De me dire des vers de quelque Comédie Car en ayant tant fait, comme célèbre auteur, Vous en savez du moins quinze ou seize par coeur.

Don Bertran

Ma foi, je suis ravi, par ce que tu proposes, De te voir curieux d'ouïr les belles choses ; Je t'en aime encor plus, et veux te faire part D'une pièce admirable où j'ai surpassé l'Art, Elle est bien pathétique, en sentiments fort tendre.

Guzman

Entrons dans votre chambre, afin de mieux l'entendre.

Don Bertran

J'éveillerais ma Soeur qui nous interromprait. Tu verras là-dedans un Galant bien adroit, Et l'Ouvrage surtout merveilleux en conduite.

Guzman

C'est pour être joué cinquante jours de suite. Vous l'appelez ?

Don Bertran

Hérode Innocentituant.

Guzman

Le beau titre !

Don Bertran

Au sujet il est fort congruant, Tu l'avoueras toi-même, et je te fais arbitre S'il pouvait recevoir un plus confortable titre Tout vient dans ce grand poème admirablement bien.

Guzman

Jamais auprès de vous Lope n'y connut rien.

Don Bertran

Aussi jamais travail ne me fit tant de peine ; Mais pour tenir au fait, dans la première scène Je fais entrer Hérode, et trois cents innocents.

Il dit ce dernier mot à Don Alvar qui paraît avec Jacinte à la porte d'Isabelle.

Guzman

Deux vers à chacun d'eux, c'en est déjà six cents. Pour peu qu'Hérode encore ait avec lui de pages, Le théâtre est rempli d'assez de personnages. La seconde ? Sortez.

Don Bertran

Qui viens-tu d'avertir ?

Guzman

Je parle aux Innocents pour les faire sortir, Ils tiennent trop de place. Enfin, dans la seconde ?

Comme Don Alvar est à demi sorti de la chambre d'Isabelle, Don Bertran détourne la tête, ce qui oblige Don Alvar d'y rentrer, et Don Bertran continue.

Don Bertran

Je fais dans celle-là le plus beau trait du monde, Au moment qu'ils sont tous condamnés à la mort... Mais qu'est-ce ci ? Je vois ce qui me déplaît fort.

Don Alvar

Ferme vite.

Don Bertran

Ah, vraiment, ma Maîtresse m'amie, Je vous faisais grand tort de vous croire endormie.

Guzman

Qu'avez-vous vu, Monsieur ?

Don Bertran

Un homme seulement Qu'Isabelle en sa chambre enferme galamment, Il allait s'échapper quand j'ai tourné la tête. Tiens en main comme moi la dague toute prête, Je lui veux tout au moins couper jambes et bras. Ouvrez, ouvrez, vous dis-je, ou je mets porte bas.

Jacinte

Qui frappe ?

Isabelle part de sa chambre avec Jacinte qui tient de la lumière.

Don Bertran

Moi, Mari de fabrique nouvelle.

Scène 7

Don Bertran, Isabelle, Guzman, Jacinte

Don Bertran

Vous ne dormiez donc pas, Isabelle la belle ?

Isabelle

Quoi, l'épée en main ! Que veut dire ceci ?

Don Bertran

Avec malin vouloir je me transporte ici, Vous ne dormiez donc pas ?

Isabelle

Que me voulez-vous dire ?

Don Bertran

Que vous ne dormiez pas, mais je n'en fais que rire. Ce galant que je cherche, a-t-il le nez bien fait ?

Isabelle

Faites-vous l'insensé ! L'êtes-vous en effet ?

Don Bertran

Vous m'estimez donc fou, Madame la Mignonne, Et vous me l'osez dire à moi-même en personne ? Vous en déplaise ou non, malgré vous et vos dents Je m'en vais fureter et dehors et dedans, Tant que j'aie à la fin trouvé le Personnage.

Il se laisse tomber et éteint la chandelle.

Guzman

Je vais vous éclairer, cherchons, faisons ravage. Ah, la tête !

Don Bertran

Qu'as-tu ?

Guzman

Je suis tombé tout plat. À l'aide.

Don Bertran

Et la lumière est éteinte, ô le fat !

Guzman

Je me suis disloqué tout le train de derrière.

Don Bertran

Hôte, Garçon, Servante, holà, de la lumière.

Jacinte

Coulez-vous promptement tandis qu'on ne voit point.

Don Bertran

Qui tiens-je ? Ah, j'ai saisi mon Galant bien à point. Il allait sans mot dire enfiler la venelle. Le nom.

Guzman

C'est moi qui vais rallumer la chandelle. Que vous m'étreignez fort ! C'est Guzman, lâchez-moi.

Don Bertran

La lumière paraît, je verrai si c'est toi.

Isabelle

Que ferai-je !

Jacinte

D'un fou vous mettez-vous en peine ?

Scène 8

Léonor, Don Bertran, Guzman, Don Alvar, Don Félix

Léonor

Mon frère, qu'avez-vous ?

Don Bertran

Ah, ah mon Capitaine, C'est donc vous ?

Guzman

Il est pris, et mieux pris qu'un renard.

À Isabelle.

Don Bertran

Mon Cousin mon ami, vous n'êtes qu'un Pendard. Que faisait-il ici ? Parlez, la fine mouche.

Don Alvar

Le soin de votre honneur comme parent me touche, Et pour y regarder je me cachais exprès.

Don Bertran

Diable, vous y venez regarder de bien près. C'est donc pour mon honneur ?

Don Félix

Vous l'a-t-on mis en garde ?

Don Bertran

De quoi vous mêlez-vous ? Je veux qu'il y regarde, Qu'il en prenne le soin quand bon lui semblera, Et malgré tout le monde il y regardera.

Don Félix

Ne vous plaignez donc point de voir...

Don Bertran

Je veux me plaindre, Pour homme tel que vous je dois peu me contraindre.

Don Félix

Sachez donc...

Don Bertran

Commandez de grâce à vos valets, Allez-vous-en dormir, et nous laisser en paix.

Don Félix

Viens, Je renonce enfin à l'amour d'Isabelle. Dans sa chambre un Galant, de nuit ! Ah l'Infidèle ! Laissons, laissons au Ciel le soin de la punir.

Guzman

Il sort.

Don Bertran

Qu'il aille au Diable, et sans en revenir.

Scène 9

Léonor, Don Bertran, Guzman, Isabelle

Léonor

Ne m'apprendrez-vous point quel est tout ce mystère ?

Don Bertran

Don Alvar mieux que moi pourra vous satisfaire.

Léonor

Où l'avez-vous trouvé ?

Don Bertran

Je l'ai surpris ici, Il y vient pour mon compte.

Léonor

Et pour le sien aussi, Il vient voir Isabelle, il l'aime.

Don Bertran

Il faut le croire, Ou qu'il venait encor lui conter quelque histoire. À ces contes en l'air son coeur s'épanouit.

Léonor

Hélas, je n'en puis plus.

Guzman

Elle s'évanouit, Monsieur, son mal la prend.

Don Bertran

Soutiens-la, de l'eau, vite.

Isabelle

Pour la mieux secourir un moment je la quitte, Viens Jacinte.

Don Bertran

Ce mal est venu tout à coup.

Isabelle

Elle a la tête bonne, elle pèse beaucoup.

Don Bertran

Vous voyez, mon Cousin, de quoi vous êtes cause. Mais j'ai certain onguent mixtionné d'eau rose, Il est de grande force, et de sa pâmoison En moins d'une heure ou deux il nous fera raison. Je cours jusqu'à ma chambre.

Scène 10

Don Alvar, Guzman

Don Alvar

Ô disgrâce inouïe ! Guzman.

Guzman

Feignez d'aimer la dame évanouie Contez-lui des douceurs, des quolibets d'amour, Afin que Don Bertran les entende au retour, Et qu'ainsi vous croyant le coeur féru d'amour pour elle, Il ne soupçonne rien de l'amour d'Isabelle. Commencez votre rôle.

Don Alvar

Ah, quels déplaisirs ! Digne objet de ma flamme, écoutez mes soupirs. Voyez quelle douleur tient mon âme pressée À voir de vos beaux yeux la lumière éclipsée. Vous seule sur mon coeur régnez absolument, Et je n'aime le jour que pour vous seulement.

Scène 11

Isabelle, Don Alvar, Léonor, Guzman

Isabelle

Que vois-je ? Juste Ciel !

Don Alvar

Enfin, je vous adore, Ma chère Léonor, respirez-vous encore ? D'un coup d'oeil pour le moins répondez à ma voix.

Isabelle

Ne dissimule plus, traître, je te connais. Je vois les sentiments d'une âme toute lâche, Qui sous un faux semblant se déguise et se cache. C'est donc là ce beau feu dont tu t'osais vanter ? C'est là ce digne amour dont tu m'osais flatter ?

Don Alvar

Madame...

Isabelle

Il me suffit, ne cherche point d'excuses, Don Félix obtiendra ce coeur que tu refuses, Il sera mon époux ; je le hais, mais enfin J'obéis pour te plaire à mon cruel destin, Et pour me punir mieux d'avoir dit que je t'aime, Je ne veux me venger de toi que sur moi-même.

Don Alvar

Ah, ne punissez pas avec tant de rigueur Un crime de ma langue, et non pas de mon coeur. Ne vous alarmez point d'une si vaine flamme, Que feignant de nourrir je désavoue en l'âme. De peur que Don Bertran par un soupçon jaloux N'ose imaginer que je brûle pour vous, Exprès pour Léonor je me feins l'âme atteinte.

Isabelle

Puisqu'il ne t'entend point, à quoi bon cette feinte ? Va, tu n'es qu'un ingrat.

Don Alvar

Quel malheur est le mien ? N'écouterez-vous point...

Isabelle

Non, je n'écoute rien.

Don Alvar

Je ne vis que pour vous, seule je vous adore, Votre amour fait ma joie ; en faut-il plus encore ? J'abhorre Léonor, et par de vains efforts...

Léonor

Traître, perfide...

Guzman

À l'aide, elle a le Diable au corps.

Léonor

Il faut te déclarer, imposteur, il faut dire Pour laquelle de nous ton lâche coeur soupire. Et pour elle et pour moi, tu feins les mêmes feux. L'aimes-tu ? M'aimes-tu ? Qui trompes-tu des deux ?

Isabelle

Lève le masque enfin, il faut cesser de feindre.

Guzman

Trente sergents en queue il serait moins à plaindre.

Léonor

Parle donc à laquelle as-tu donné ta foi ? Est-ce à moi, dis, parjure ?

Isabelle

Infidèle, est-ce à moi ?

Léonor

Suis-je l'objet d'amour ?

Isabelle

Suis-je celui de haine ?

Guzman

Je n'avais jamais vu jusqu'ici d'âme en peine, J'en vois une à présent.

Léonor

Réponds.

Don Alvar

J'aime, je dis...

Léonor

Tu cherches à fourber puisque tu t'interdis. Mais pourquoi, si tu mets tous tes soins à lui plaire, Cette nuit dans ma chambre as-tu feint le contraire ? Pourquoi m'as-tu juré pour t'en justifier...

Don Alvar

Moi, que dans votre chambre...

Léonor

Oses-tu le nier ?

Isabelle

Tu l'aimes donc, perfide ?

Don Alvar

Isabelle, de grâce, Daignez ouïr...

Léonor

Pour moi tu n'es donc que de glace ?

Don Alvar

Léonor.

Guzman

Comment Diable en viendra-t-il à bout ?

Scène 12

Don Bertran, Isabelle, Léonor, Jacinte

À Isabelle.

Don Bertran

Voici notre Remède. Ah, vous êtes debout. Où vous tenait ce mal, Soeur un peu trop dolente ? Mais vous avez la mine aussi peu rechignante. Qu'auriez-vous de nouveau ?

Isabelle

N'en ayez point souci.

Don Bertran

Et ce joli Mignon, que faisait-il ici ?

Isabelle

Je ne puis vous le dire à moins que je devine. C'était à mon insu...

Don Bertran

Vous faites donc la fine ? Dormez tout votre saoul ; je ne partirai point Que l'on ne m'ait appris le tout de point en point.

Léonor

Sans vous inquiéter, dès ce matin, mon Frère, Mariez-vous ici.

Il fait rentrer Don Alvar et Léonor chacun dans sa chambre, et ensuite dit à Isabelle en s'en allant.

Don Bertran

Vous devriez vous taire, Je suis et bon et sage, et veux ce que je veux. Rentrez. Adieu, la Belle.

Jacinte

Ô l'étrange amoureux !

Acte IV

Scène 1

Don Bertran, Don Garcie

Don Bertran

Vous n'avez rien ouï de tout ce grand vacarme ?

Don Garcie

Je n'en ai rien ouï.

Don Bertran

Ni crier à l'alarme ?

Don Garcie

Non.

Don Bertran

Si le feu de nuit prenait à la maison Vous vous laisseriez donc rôtir comme un oison. Toutefois pour avoir l'âme si sommeillante, Vous avez engendré fille peu dormante.

Don Garcie

Quoi, que s'est-il passé ? Ma fille...

Don Bertran

Allons tout doux, Nous avons tout loisir, et le jour est à nous. Dites-moi, seriez-vous bien aise de m'entendre ?

Don Garcie

J'y suis tout préparé, que m'allez-vous apprendre ?

Don Bertran

Je m'en vais vous conter un assez vilain cas ; Mais oyez-vous bien clair quand vous ne dormez pas ? Parlerai-je bien haut ?

Don Garcie

La question est grande ! Suis-je sourd pour me faire une telle demande ?

Don Bertran

N'interromprez-vous point ?

Don Garcie

À quoi bon ?

Don Bertran

Mon dessein Est de parler longtemps.

Don Garcie

Parlez jusqu'à demain.

Don Bertran

Posément ?

Don Garcie

Posément.

Don Bertran

Et vous saurez-vous taire ?

Don Garcie

Tant que vous parlerez.

Don Bertran

Écoutez donc, beau-père. Je prétends être noble, et non pas, Dieu merci, De ceux qui seulement le sont cosi-cosi, Je chasse de plus loin, et ferais bien voir comme L'aïeul de mon aïeul était très gentilhomme. Quoique issu de parents si nobles et si preux, Et moi par conséquent encor plus noble qu'eux, Ma façon de traiter est pourtant assez ronde, Je suis humble, je fais état de tout le monde, Et bien loin d'imiter mille jeunes muguets, Je m'entretiendrais même avecque des laquais. Aussi des bons, dit-on, Don Bertran est la crème, Il n'est dans le pays personne qui ne l'aime, Qui n'en dise du bien, et cela se connaît, Chacun me rit au nez aussitôt qu'il me voit. À monter à cheval je triomphe, j'excelle, Je tombe d'un plein faut à ravir sur la selle, Mais d'un faut si léger que j'éblouis les yeux, Et de la selle en bas je tombe encore mieux. Cent fois m'est avenu sans me rompre os ni veine, Ce qui de mon adresse est marque très certaine, Car beaucoup n'ont tombé qu'une fois seulement, Qui se sont échinés fort maladroitement. Pour vaillant, je le suis, je crève de courage, Je chante comme un cygne, à danser je fais rage, Jusqu'à donner leçon à certain petit chien Qui danse comme un drôle, et qui ne m'en doit rien. D'ailleurs, je me connais assez bien en peinture, De cette propre main j'ai fait ma portraiture, Et n'ai pas moins de grâce à toucher le pinceau Que d'esprit à tirer des vers de mon cerveau ; Car vous n'ignorez pas, sans que je vous le die, Que je sais en six jours faire une Comédie, Et que si le Théâtre était estropié J'ai déjà trop de quoi le remettre sur pied. Quant au fait du ménage où je m'applique l'âme, Je sais comme il faut vivre, et n'en redoute femme. J'ai pourtant le coeur bon, et ne pleure jamais Ou la dépense faire, ou celle que je fais. Qu'un Parent me soit mort, sans qu'on me sollicite, Je me mets en grand deuil pourvu que j'en hérite, Je m'en console ainsi mieux qu'à moi n'appartient, Je prends toujours courage, et le temps comme il vient, L'esprit fort et constant, sans me mettre en cervelle Ce que peut dire un tel ou penser une telle, Je fais nargue au babil, et qui plus est, ma foi, Je me moque de ceux qui se moquent de moi. Pour ma taille, on ne peut la trouver engoncée, J'ai le pied bien tourné, la jambe bien troussée, Le port majestueux, le visage assez doux, Et la mine guerrière autant ou plus que vous. Sans doute vous direz ici que je me loue ? En cela vous dites vérité, je l'avoue, Je me loue en effet, mais il est à propos, Et pour conclure enfin l'affaire en peu de mots, Las de vivre toujours sans Femme noire ou blonde Par qui pouvoir laisser des Don Bertrans au monde, Noble vaillant, adroit, danseur, dispos, léger, Poète, Musicien, Peintre, bon ménager, Et surtout, qui n'est pas chose fort dégoûtante, Ayant près de sept fois mille ducats de rente, Je viens pour faire honneur à Madame Isabeau, Et par un bon contrat me charger de sa peau, Sans en rien espérer que lorsque la mort fière Par grand bonheur pour moi vous clora la paupière, Jugez jusqu'où pour vous je me suis relâché, Et si ce n'est pas là me vendre à bon marché ; Et malgré tout cela, j'entre en chaud mal de fièvre, Et trouve qu'on me donne un chat au lieu d'un lièvre.

Don Garcie

Avez-vous l'esprit sain ?

Don Bertran

Laissez-là mon esprit, Nous en disputerons lorsque j'aurai tout dit.

Don Garcie

Je devrais bien plutôt...

Don Bertran

Vous avez l'humeur prompte, Soyez de par le Diable attentif à mon conte, Écoutez jusqu'au bout, vous parlerez après. J'avais mandé, je pense, en termes fort exprès Qu'Isabelle s'en vînt bien et dûment masquée, Bien loin de m'obéir elle s'en est moquée, Et partant de Madrid n'a mis sur son minois, Pour me faire enrager, qu'un masque de trois doigts. Ce qui m'émeut la bile encore davantage, C'est que vous ayez fait sans besoin le voyage, Peut-être sous l'espoir d'attraper un repas ; Cependant en deux mots je ne le voulais pas, Et je vous épargnais la peine de le faire Par un Récépissé passé devant Notaire, Outre que votre fille aime trop le caquet, Tout ce qu'elle m'a dit sent son esprit coquet, Sa tête a des vapeurs qu'on a peine à rabattre, Pour un pied qu'on lui donne elle ose en prendre quatre, Elle est presque toujours sur le raisonnement, Et raisonnant raisonne irraisonnablement ; Force cajolerie et mots galants en bouche, L'oeil souvent en campagne, et l'accueil peu farouche. J'aime de cette humeur la Femme d'un Voisin, Mais je veux que la mienne aille le grand chemin. De plus, un Don Félix, adroit de la prunelle, En dépit que j'en aie a toujours l'oeil sur elle. Même j'ai cette nuit été fort alarmé Trouvant mon beau-Cousin dans sa chambre enfermé, Et j'y suis, m'a-t-il dit, comme un Parent fidèle Qui viens pour votre honneur faire la sentinelle, Et voir si Don Félix oserait s'y couler.

Don Garcie

Quoi, Don Félix de nuit aurait pu lui parler ?

Don Bertran

Non pas, mais toutefois c'est chose assez infâme Qu'un Mari corps pour corps n'ose piéger sa Femme, Qu'il ait quelque scrupule, et demeure en soupçon Si de nuit un galant l'entretenait ou non. Enfin j'aimerais mieux la moindre Paysanne, Il faut à votre fille homme qui porte canne, Allez-en quêter un, j'en suis fort satisfait ; Nourriture de cour n'est point du tout mon fait, Vous le savez fort bien en votre conscience. Payons donc, s'il vous plaît, par moitié la dépense, Tirons chacun du nôtre au sortir de ce lieu, Toute promesse nulle, et bons amis, adieu. Je n'ai plus d'appétit touchant le mariage.

Don Garcie

On m'avait bien dit vrai, que vous n'étiez pas sage, Que souvent vous aviez le cerveau démonté, Mais je ne croyais pas que vous l'eussiez gâté. Savez-vous qui je suis ?

Don Bertran

Vous êtes Don Garcie, Que je souhaiterais n'avoir vu de ma vie.

Don Garcie

Il faut chanter pourtant, et sur un autre ton.

Don Bertran

Criez, jurez, pester, si vous le trouvez bon. Pour moi, si j'en démords je veux bien qu'on m'étrille. Rendez-moi ma quittance, et prenez votre fille.

Don Garcie

Ma foi, vous parlerez ainsi que je l'entends.

Don Bertran

À d'autres, rengainez, j'ai plus de soixante ans, Je ne suis plus d'âge à tenter l'enfilade, Et si je porte un fer, ce n'est que par parade.

Don Garcie

Ne croyez pas ainsi parer en reculant.

Don Bertran

Ô de tous les Vieillards le plus sanguinolent !

Don Garcie

Vous marchandez en vain.

Don Bertran

Si je suis ma colère... Mais tant s'estomaquer n'est pas fort nécessaire. Voyez-vous, je suis bon, et d'un mot de douceur On m'arracherait l'âme, on me fendrait le coeur. J'accorde et me soumets d'épouser Isabelle, Mais à condition seulement...

Don Garcie

Et bien, quelle ?

Don Bertran

Que si ce Don Félix venu pour elle exprès Ose l'envisager ou de loin ou de près...

Don Garcie

Et quoi, ce Don Félix vous tient-il à la tête ? Croyez-vous...

Guzman entre.

Don Bertran

Croyez-vous que je sois une bête, Et ne connaisse pas clairement aujourd'hui Que sans comparaison je vaux bien mieux que lui ? Mais aussi bien que moi vous avez osé dire Que fille qui choisit bien souvent prend le pire. Si donc je m'aperçois, et vous fais voir enfin Qu'Isabelle ait pour moi le coeur traître et malin, Vous me rendez soudain, sans sommations nulles, Ce qu'il m'a pu coûter en louage de mules, Ce que j'ai déboursé pour le carrosse aussi, Et ce que depuis hier j'ai fait de frais ici ; Car franchement, à moins qu'Isabelle soit nôtre, Je serais un grand sot de payer pour un autre.

Don Garcie

Votre demande est juste, et j'y dois consentir.

Don Bertran

Allez donc disposer tout le monde à partir.

Scène 2

Don Bertran, Guzman

Don Bertran

Guzman.

Guzman

Et bien enfin, avez-vous votre compte ? Est-ce fait ?

Don Bertran

Tu me vois avec ma courte honte, Notre marché tiendra.

Guzman

Quoi, tout n'est pas rompu ?

Don Bertran

En vain pour m'en tirer j'ai fait ce que j'ai pu, Ce Diable de Beau-père est trop opiniâtre.

Guzman

Ces vieillards sont toujours d'humeur acariâtre.

Don Bertran

Au profit de sa fille ; il a fort peu de bien, Elle empire d'attendre, et je la prends pour rien. La garde d'un tel meuble à la fin peut déplaire.

Guzman

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il cherche à s'en défaire, Mais le monde à Madrid est plus futé qu'ici.

Don Bertran

Comment ? Je suis donc pris pour dupe ?

Guzman

Oui, Dieu merci. Vous allez bientôt être un Mari d'importance.

Don Bertran

Ah, que si je pouvais rattraper ma quittance ! Mais notre épouse encor, qu'a-t-elle ?

Guzman

Un grand défaut.

Don Bertran

Quel ?

Guzman

Il n'importe.

Don Bertran

Dis.

Guzman

Je n'ose.

Don Bertran

Achève tôt.

Guzman

Mais...

Don Bertran

Si tu ne le dis, je jouerai de la dague.

Guzman

Vous le voulez savoir ?

Don Bertran

Oui, parle.

Guzman

Elle extravague.

Don Bertran

Elle ?

Guzman

Elle.

Don Bertran

Ce n'est donc qu'en de certains moments.

Guzman

Elle a l'esprit gâté d'avoir lu des romans, Et croit qu'étant un jour d'un Taureau poursuivie Sans certain Chevalier elle eût perdu la vie. Elle l'aime en idée, et quoique son époux, Ce chimérique Amant l'emportera sur vous. Elle caresse tantôt l'un, tantôt l'autre, Croyant...

Don Bertran

Dans sa folie il irait bien du nôtre. Aussi hier à l'abord il m'était fort nouveau Que mon Cousin lui fît un conte de Taureau.

Guzman

Il avait dès Madrid appris sa maladie. La fit-il bien jaser ?

Don Bertran

Jaser comme une pie. Tant de raisons en l'air de ceci, de cela, Qu'enfin je crus devoir y mettre le holà. Je suis bien à mon aise avec mon Mariage.

Guzman

Quoi, vous l'épouseriez ? Vous, Monsieur ?

Don Bertran

J'en enrage, Mais Don Garcie...

Guzman

Et bien ? Se veut-il mutiner ?

Don Bertran

C'est un vieillard colère, et jusqu'à dégainer.

Guzman

Dégainer.

Don Bertran

Au besoin tu manques de prudence. S'il faut que je le tue ?

Guzman

Il sera mort, je pense.

Don Bertran

En suite d'un combat où j'aurai tout risqué, Si mon bien se confisque ?

Guzman

Il sera confisqué.

Don Bertran

Toi-même en cas pareil te voudrais-tu bien battre ?

Guzman

Ah ventre ! Ah tête ! Ah sang !

Don Bertran

Tu fais le Diable à quatre !

Guzman

Qui vive ? Par la mort, vous en avez menti.

Don Bertran

Guzman a du courage ?

Guzman

Il est déjà parti, Et je tiens comme vous que de flamberge nue La vision est laide, et blesse fort la vue. S'il m'en fallait tâter, je pourrais filer doux, Et je ne me battais, ma foi, non plus que vous.

Don Bertran

L'on y peut beaucoup perdre, et l'on n'y gagne guères.

Guzman

Si le jeu vous déplait, songez à vos affaires.

Don Bertran

Pourquoi ?

Guzman

Ce Don Félix est un méchant garçon, Et veut faire avec vous le coup d'estramaçon, Comme offensé dit-il, sans raison raisonnable.

Don Bertran

Ces Esprits de Madrid sont prompts comme le Diable.

Guzman

C'est un Lancier bien rude à qui s'ose y jouer.

Don Bertran

Que ne suis-je à Tolède ! Il faut l'amadouer, Car tentant le hasard, sur quoi que je me fonde, Il me faudrait quitter le Pays, ou le Monde, Et je me trouve bien, ma foi, dans tous les deux. Mais Diable, le voici, ce redoutable Preux, Ah, pauvre Don Bertran !

Scène 3

Don Félix, Don Bertran

Don Félix

J'ai deux mots à vous dire.

Don Bertran

Dites.

Don Félix

Mais en secret, faites qu'il se retire.

Don Bertran

Quiconque marche droit, sans fraude, et comme il faut, Ne fait rien en cachette, et parle toujours haut. Quant à moi, je ne crains nullement qu'on m'entende.

Don Félix

Certes avecque vous la courtoisie est grande, Que vous ne vouliez pas éloigner un Valet.

Don Bertran

Hier quand je vous parlai, je parlai haut et net, Je ne demande rien que je ne veuille faire, Et vous pouvez choisir de parler, ou vous taire.

Don Félix

J'ai toujours grand sujet de me louer de vous.

Don Bertran

Il est vrai, je veux bien l'avouer entre nous. Hier transporté d'amour j'eus l'âme un peu hautaine, Vous n'eûtes pas de moi satisfaction pleine, Je fis trop peu d'état de votre compliment, Vous vouliez m'honorer fort amiablement, Venir jusqu'à Tolède avec toute la Bande, Et c'était-là me faire une grâce fort grande, Je devais l'accepter, je l'avoue à ce coup, Car vous êtes brave Homme, et vous valez beaucoup, Gracieux, obligeant ; de plus, je considère Que vous étiez ami de feu Monsieur mon Père. Ainsi par ses raisons, pour refaire la paix, Vous serez de ma noce, et je vous le promets, Prenez place au carrosse auprès de l'épousée, Et pour rendre entre nous cette paix plus aisée, J'aurai deux violons pour nous faire danser. Vous êtes mon ami plus qu'on ne peut penser, Et pour l'amour de vous je me mettrais en pièces.

Don Félix

Ce n'est pas là...

Don Bertran

Combien avez-vous de Maîtresses ? Je vous trouve bien fait, vous avez l'oeil mignon, Et la mine surtout d'être bon compagnon.

Don Félix

Enfin venons, de grâce, au point que je désire.

Don Bertran

Quoi, vous auriez encor quelque chose à me dire ?

Don Félix

Oui, de fort important, j'aurai fait en deux mots.

Don Bertran

Vous ne me direz rien que de fort à propos ?

Don Félix

Vous m'en remercierez.

Don Bertran

Parlez donc, car je pense Que je suis en humeur de donner audience.

Don Félix

Je meurs pour Isabelle, et cet Objet vainqueur Malgré ma résistance a captivé mon coeur, Je l'adore.

Don Bertran

Tant pis, si vous n'êtes en grâce. Depuis combien de temps lui donnez-vous la chasse ?

Don Félix

Depuis un an ou deux.

Don Bertran

C'est bien s'être aveuglé Que souffrir si longtemps son esprit déréglé, Car vous en aurez vu quelques extravagances ?

Don Félix

L'Amour se fortifie au milieu des souffrances. J'ai langui sans murmure, et toujours espéré Qu'enfin je pourrais voir son esprit modéré ; Le temps dissipe encor de plus sombres nuages.

Don Bertran

D'une amour réciproque avez-vous quelques gages ?

Don Félix

J'ai poussé jusqu'ici mille soupirs en vain, Mais se voyant réduire à vous donner la main, Avec moi cette nuit elle s'est déclarée, J'ai reçu de sa flamme une preuve assurée, Un doux oui de sa bouche, après tant de mépris, De ma constance enfin se trouve être le prix.

Don Bertran

Quoi, vous ayant toujours fait mine peu civile, Cette nuit seulement elle a changé de style ?

Don Félix

Et n'est-ce pas assez ?

Don Bertran

Je gagerais ma peau Qu'elle croyait parler à l'homme à son Taureau, Et que sa vision lui tenait à la tête. Mais passons outre ; enfin quelle est votre requête ?

Don Félix

Que sachant qu'elle m'aime, et ne vous aime point, Vous ne sépariez pas ce qui semble être joint, Et sans plus la contraindre à ce qu'elle appréhende...

Don Bertran

Ah, si je la contrains, je veux que l'on me pende ; Mais aussi, si je fais ce coup d'Ami pour vous, Vous satisferez l'Hôte, et vous payerez pour tous. Je fis hier par amour dépense assez complète, Et je vous y transporte et mon droit et la dette.

Don Félix

J'accepte l'un et l'autre.

Don Bertran

À la bonne heure, soit. Mais avecque ma Soeur la voici qui parait, Je veux tout maintenant vous en faire remise.

Scène 4

Léonor, Don Bertran, Isabelle, Don Félix, Guzman, Jacinte

Léonor

L'heure de déloger, mon Frère, est-elle prise ? Le Cocher est tout prêt, et l'on attend que vous.

Don Bertran

Oui bientôt. Approchez, belle Nymphe aux yeux doux. Donnez-moi votre main.

Isabelle

Que prétendez-vous faire ?

Il veut obliger Isabelle à toucher dans la main de Don Félix.

Don Bertran

Touchez-là.

Isabelle

Moi ?

Don Bertran

Vous, vite, et sans plus de mystère. Don Félix vous en conte, il est de vous chéri, Je vous fait son épouse, et lui votre mari. Je ne fus convoiteux jamais du bien d'un autre.

Isabelle

Pouvez-vous me donner si je ne suis pas vôtre ?

Don Bertran

Sachez qu'onques à vous n'appartint tel honneur.

Don Félix

Puisque enfin mon Rival consent à mon bonheur, J'ose vous demander l'effet de vos promesses.

Isabelle

Que vous ai-je promis ?

Don Bertran

Mettons bas les finesses, L'on sait, ce que l'on sait, et... mais je ne dis mot. Si plus on m'y retient, je veux passer pour sot.

Don Félix

Madame, à quel dessein voulez-vous ici feindre ? Don Bertran vous cédant, vous n'avez rien à craindre.

Isabelle

Quel droit peut-il avoir de me donner à vous ?

Don Félix

Me faut-il un tel droit pour être votre époux, Et n'en ai-je pas...

Isabelle

Quoi ?

Don Félix

Déjà reçu parole ?

Isabelle

De qui ? Quand ?

Don Félix

Cette nuit, de vous.

Guzman

La pièce est drôle.

Isabelle

Moi, je vous ai parlé de toute cette nuit ?

Don Félix

Oui, Madame, et prié de me couler sans bruit, Quand une voix soudain m'a fait quitter la place.

Isabelle

Vous faites bien un conte, et de fort bonne grâce.

Don Félix

Quoi, vous ne m'avez pas demandé du secours Contre un Hymen fatal au bonheur de vos jours, Juré que votre amour serait ma récompense ?

Isabelle

Sans doute vous rêvez.

Don Bertran

Perd-elle contenance ? Vous entretenez donc de nuit le cavalier, Et quand à votre chambre on va vous épier, On vous blesse, on fait tort à votre prud'homie.

Isabelle

Quoi, peut-on me traiter avec plus d'infamie ? Si j'ai vu de bon oeil Don Alvar ce matin, Apprenez que sans vous...

Don Bertran

C'est un brave cousin, Il veille à mon honneur comme je le souhaite.

Léonor

Ces soins de votre honneur ne sont qu'une défaite, Car dans sa chambre enfin Don Alvar n'est entré...

Don Bertran

Je sais si c'est par ruse, ou de force, ou de gré, Taisez-vous.

Léonor

Dois-je pas...

Don Bertran

Vous êtes forte en gueule. Votre langue a passé de nouveau sous la meule, Elle est bien affilée.

Léonor

Ah, je ne puis souffrir Qu'un traître...

Don Bertran

Jusqu'à quand voulez-vous discourir ?

Léonor

Ai-je tort de tâcher...

Don Bertran

Diable, que de paroles ! Enfin je vous mettrai dehors par les épaules.

Léonor

Quand pour vous détromper je fais ce que je puis.

Don Bertran

C'en est trop, allez voir là dehors si j'y suis.

Isabelle

Quelle brutalité !

Jacinte

C'est un fou personnage.

Scène 5

Don Bertran, Isabelle, Don Félix, Gusman

Don Bertran

Or sus, nos deux Amants, sans tarder davantage, Parlez, je jugerai de votre différend.

Isabelle

Je le tiens tout jugé.

Don Félix

Quoi, mon rival se rend ? Quoi, j'aurai même appris de votre propre bouche Que son feu vous déplaît, que mon amour vous touche, Et tout cela, Madame, à ma confusion ?

Don Bertran

Vous ai-je pas bien dit que c'était vision, Qu'elle croyait parler à son galant d'idée ? Cherchez fortune ailleurs, l'affaire en est vuidée.

Don Félix

Après m'avoir promis cette nuit d'être à moi, L'Ingrate s'en dédire, et me manquer de foi ?

Isabelle

Je n'examine point ici par quelle adresse Vous voulez m'imputer une fausse promesse, Mais sachez que jamais je ne vous promis rien, Que je n'aie point de nuit souffert votre entretien. Et que loin de me rendre à vos voeux plus sensible, J'eus pour vous de tout temps une haine invincible. Ne vous flattez donc plus, et tenez pour certain Que vous n'aurez jamais ni mon coeur ni ma main.

à Jacinte

Gusman

C'est bien là pour lui faire épanouir la rate.

Don Félix

Ah, c'est trop s'exposer aux mépris d'une Ingrate, Quittons ces tristes lieux, et ne balançons plus.

Scène 6

Don Bertran, Isabelle, Guzman, Jacinte

Don Bertran

À bien et justement raisonner là-dessus, Vous m'aimez mieux que lui ?

Isabelle

J'obéis à mon Père.

Don Bertran

Mais certain Cavalier ne vous saurait déplaire ?

Isabelle

Quel ?

Don Bertran

Celui du taureau. Feinte à part, vous l'aimez ?

Guzman

Voyez comme ce mot rend ses sens tout charmés.

Jacinte

Puisqu'il sait l'aventure, avouez tout, Madame.

Isabelle

Son mérite, il est vrai, peut beaucoup sur mon âme, Et je puis bien donner une place en mon coeur À qui je dois la vie, et peut-être l'honneur.

Don Bertran

Guzman.

Guzman

Oyez, Monsieur, et bien, lui fais-je dire ? Flattez son fol amour, vous la ferez bien rire.

Don Bertran

Aimez ce beau Galant, je n'en suis point jaloux.

Isabelle

Cet amour sera vain si je ne suis pas mon époux.

Don Bertran

Je consens qu'il le soit, et lui cède ma place.

Isabelle

Je n'ose encor songer à vous en rendre grâce, Et crains que mon bonheur ne soit mal affermi.

Don Bertran

Non, j'y consens, vous dis-je, et serai son Ami, Mais à condition qu'il se rendra visible.

Isabelle

Il n'est pas malaisé.

À Guzman.

Don Bertran

Si la chose est possible, Faites que je le voie. Elle en tient.

Guzman

Et beaucoup ; Laissez-la rêver seule, il suffit pour ce coup.

Don Bertran

Adieu, jusqu'au revoir, la belle Aventurière.

Scène 7

Isabelle, Guzman, Jacinte

Isabelle

Le Ciel a-t-il enfin exaucé ma prière ? D'où lui vient cette humeur ?

Guzman

Reposez-vous sur moi, Quoi que je lui débite, il me croit sur ma foi. Je saurai l'amener au point que je souhaite.

Jacinte

C'est donc par toi qu'il sait...

Guzman rentre.

Guzman

N'en soit donc point inquiète ; Mais il faut le rejoindre et ne le quitter point. Sans nommer Don Alvar, tenez ferme en ce point, D'aimer un Cavalier qui vous sauva la vie ; Vous en verrez l'effet répondre à votre envie.

Jacinte

S'il tient ce qu'il promet vos désirs sont contents ?

Isabelle

Je n'en sais qu'espérer, mais sans perdre de temps, Va trouver Don Félix, et prenant ma querelle, Fais-lui voir qu'il m'accuse à tort d'être infidèle, Qu'à Léonor sur lui je cède tous mes droits, Et qu'il m'a cette nuit mal connue à la voix.

Acte V

Scène 1

Don Alvar, Guzman

Don Alvar

Où l'as-tu donc laissé ?

Guzman

Seul avec sa folie, Dans sa chambre enfermé, non sans mélancolie. Il a comme la mer son flux et son reflux, Tantôt il en veut bien, tantôt il n'en veut plus.

Don Alvar

Ce Beau-père obstiné le tient bien en cervelle ?

Guzman

Si pour le satisfaire il épouse Isabelle, Il craint ce dont à peine on échappe en ce cas ; Il craint d'être battu s'il ne l'épouse pas, Et prévoit de tous sens si maligne Influence, Que contre son étoile il peste d'importance. Je l'ai pourtant contraint enfin de faire choix.

Don Alvar

Et c'est !

Guzman

De se laisser assommer mille fois Plutôt que passer outre à la cérémonie.

Don Alvar

Tu me donnes, Guzman, une joie infinie.

Guzman

Si je n'eusse su l'empaumer à propos, Vous en teniez pourtant, il eut dit les fins mots ; Mais encor que chacun cherche qui lui ressemble, Il croit qu'elle étant folle, ils seraient mal ensemble ; Sur ma parole seule il change de dessein

Don Alvar

Aussi crois...

Guzman

De cela nous parlerons demain ; Venons à ce qui presse. Enfin, votre Isabelle ?

Don Alvar

Ah, Guzman, je l'adore.

Guzman

Êtes-vous aimé d'elle ?

Don Alvar

Assez pour avoir lieu de croire que son coeur Est le prix du beau feu dont je ressens l'ardeur.

Guzman

Vous l'avez détrompée, et votre paix est faite ?

Don Alvar

Léonor cette nuit l'a tenue inquiète, Mais elle a trop connu par quel adroit détour Pendant sa pâmoison je feignais de l'amour. J'ai dissipé sans peine un si léger nuage.

Guzman

C'est en quoi Don Bertran me surprend davantage, Il n'en soupçonne rien.

Don Alvar

Loin de s'en défier, Croyant que tout de bon j'ai voulu l'épier, Et que cette action me la rend trop sévère, Il a pris soin pour moi d'apaiser sa colère, Nous a fait embrasser, et promettre tous deux Que jamais...

Scène 2

Don Alvar, Jacinte

Don Alvar

Ah, Jacinte, et bien serai-je heureux ? Sais-tu quels sentiments a pour moi Don Garcie ?

Jacinte

Bien moindres qu'il n'aurait s'il suivait notre envie. Ma Maîtresse a parlé de vous adroitement, Sans lui faire paraître aucun engagement Ni d'obligation ni de reconnaissance ; Mais son avare humeur emporte la balance, Et de la vertu seule il fait fort peu d'état À moins que la fortune en soutienne l'éclat. Ainsi la vôtre en vain vous rend considérable, Don Bertran riche et fou lui semble préférable.

Don Alvar

N'importe, le temps presse, il faut se déclarer, Ce que j'ai fait pour lui me permet d'espérer. Peut-être qu'à mes voeux il sera moins contraire Sachant que c'est par moi qu'il se voir encor Père. Suivons notre dessein au péril du refus.

Jacinte

Allez voir Isabelle un moment là-dessus, Vous résoudrez de tout plus aisément ensemble.

Scène 3

Jacinte, Guzman

Jacinte

Et bien Guzman ?

Guzman

Et bien, Jacinte ?

Jacinte

Que t'en semble ?

Guzman

Le bienheureux à qui ta Maîtresse sera ! On s'y presse, on s'y tue, et c'est à qui l'aura.

Jacinte

Don Alvar seul pourtant en poursuit la conquête, Car Don Bertran voudrait s'être fait moins de fête, Et quant à Don Félix, notre passionné, Je lui viens de porter son congé tout signé.

Guzman

Tu l'as tiré d'erreur ?

Jacinte

Cette seule croyance Qu'Isabelle eût de nuit flatté son espérance, Le faisait s'obstiner ; et son Valet sans moi En eût payé l'amende, et tout du long.

Guzman

Pourquoi ?

Jacinte

De Don Félix son Maître il eut charge expresse De voir dans quelle chambre entrerait ma Maîtresse, Espérant cette nuit lui parler sans témoin ; L'étourdi cependant en prit si peu de soin, Que dans l'obscurité prenant l'une pour l'autre, Il causa ce désordre arrivé dans la nôtre.

Guzman

De sorte qu'en effet il ignorait encor Qu'ainsi pour Isabelle il eût pris Léonor. Qui d'ailleurs attendant Don Alvar à même heure Dans cette même erreur jusqu'à présent demeure

Jacinte

Elle est à mon avis plus à plaindre que tous D'aimer... mais je l'entends, ce me semble, à sa toux. De peur d'être surprise, adieu, je me retire.

Guzman

Elle me disait vrai, la voilà qui soupire.

Scène 4

Léonor, Guzman

Léonor

Guzman, que j'ai dans l'âme un déplaisir profond ! On rit...

Guzman

Et bien, riez comme les autres font, C'est contre le chagrin un souverain remède.

Léonor

Si l'on rit, c'est du feu dont l'ardeur me possède. Et pour te découvrir le secret de mon coeur, Le traître Don Alvar se rit de ma langueur. Mais, Guzman, tire-moi de mon inquiétude. Qui le peut obliger à cette ingratitude, Car tu sais jusqu'ici qu'il m'a voulu du bien ?

Guzman

À vous dire le vrai, ma foi, je n'en sais rien.

Léonor

Toi qui m'as tant de fois découvert sa pensée, Quand de quelque soupçon j'avais l'âme blessée, Tu ne me répons rien aujourd'hui là-dessus ?

Guzman

Je la savais alors, mais je ne la sais plus.

Léonor

Il se cache de toi ?

Guzman

Bien plus qu'à l'ordinaire

Léonor

Mais cette nuit encor, ce qui me désespère, L'ingrat s'est voulu rendre à l'assignation, M'a fait un entretien rempli de passion. Cependant aujourd'hui, pour me couvrir de honte, Il veut faire passer tout cela pour un conte, Il dit qu'il n'en est rien.

Guzman

C'est fort mal fait à lui.

Léonor

Cet outrage cruel redouble mon ennui, Car pourquoi dénier un point si véritable ?

Guzman

Tout vilain cas, dit-on, fut toujours reniable, Mais vous parler de nuit n'est point un vilain cas.

Léonor

Isabelle sans doute a pour lui trop d'appas, Et moi... mais Don Félix à grand pas se promène.

Guzman

Le cours à Don Alvar témoigner votre peine, Et si l'on m'en veut croire, allez, tout ira bien.

Léonor

Parle de ton côté, je vais parler du mien.

Scène 5

Léonor, Don Félix

Léonor

Vous rêvez, je m'assure, aux mépris d'Isabelle ?

Don Félix

Ah, laissez-moi, de grâce, oublier l'Infidèle.

Léonor

Vous partez, m'a-t-on dit ?

Don Félix

Oui, je m'éloigne enfin, Et vais l'abandonner à son mauvais destin.

Léonor

Ah, vous ne savez pas encor ce qui sa passe. Ce n'est qu'à Don Alvar que vous cédez la place, À l'amour de ce traître Isabelle se rend.

Don Félix

Don Bertran, Don Alvar, tout m'est indifférent, Et mon départ bientôt lui va faire connaître Qu'elle est en liberté de se choisir un Maître. C'est par le mépris seul qu'on venge le mépris.

Léonor

Et, de grâce, changez un dessein trop tôt pris. Différez ce départ, vous m'êtes nécessaire.

Don Félix

Ne pouvant rien pour moi, pour vous que puis-je faire ?

Léonor

Du traître Don Alvar empêchez le projet. De ses feux Isabelle est le plus cher objet, Et je ne doute point que par votre présence Vous ne trompiez le cours de leur intelligence.

Don Félix

Vous l'aimez ?

Léonor

Je l'adore, et l'ingrat me trahit.

Don Félix

Mais dans un rendez-vous, à ce que l'on m'a dit, Sa flamme cette nuit pour vous s'est fait paraître ?

Léonor

C'est ce qui me confond, il le veut méconnaître.

Don Félix

En quel aveuglement ai-je été jusqu'ici ? Tu m'as dit vrai, Jacinte, et j'en suis éclairci.

Léonor

Que dites-vous ?

Don Félix

Enfin soyez désabusée D'une erreur que la nuit entre nous a causée. Dans l'ombre de la nuit, d'amour préoccupés, Nous nous sommes tous deux également trompés, Vous, touchant Don Alvar, moi touchant Isabelle ; Vous me preniez pour lui, je vous prenais pour elle.

Ici, Don Bertran paraît qui les écoute.

Léonor

Quoi, je vous ai parlé cette nuit ?

Don Félix

Oui, c'est moi Qui cette même nuit vous ai promis ma foi, Et me suis engagé de tout mettre en pratique Pour vous soustraire au joug d'un pouvoir tyrannique Abuser Don Bertran, vous tirer de ses mains, Et faire réussir de plus justes desseins ; Mais j'ai cru qu'en effet...

Scène 6

Don Bertran, Léonor, Don Félix

Don Bertran

Ah, ma soeur la mutine, Vous traitez donc ainsi l'amour à la sourdine, Tête à tête de nuit, et vous faites complot De mettre voile au vent tous deux sans dire mot ?

Léonor

Si vous avez ouï...

Don Bertran

Taisez-vous, je vous prie. Doncques vous rompez tout si l'on ne vous marie ?

Léonor

C'est à tort...

Don Bertran

Taisez-vous, vous dis-je, et point de bruit, Vous serez mariée à qui vous en poursuit.

Don Félix

Quant à moi...

Don Bertran

Quant à vous n'ayons point de querelle, Elle vous amourache, aussi faites-vous elle, Vous en voulez par là, j'en suis très fort joyeux ; Mais vous l'épouserez, ma foi, pour ses beaux yeux. Prenez, je vous la livre, elle est et belle et droite, N'a nuls défauts cachés, ne cloche, ni ne boite, C'est comme il vous la faut, vous serez bien conjoints.

Don Félix

Me voici marié quand j'y pensais le moins. Mais encor, parmi vous, de grâce, est-ce la mode De se défaire ainsi d'une soeur incommode, Sans avance, sans dot ?

Don Bertran

Non, mais quoi qu'il en soit, C'est sa faute et la vôtre, et qui la fait, la boit. Vous en voulez tâter encor qu'il m'en déplaise ; D'accord, oui, passez-en votre envie à votre aise, Mais que je donne rien, ou contribue aux frais...

Léonor

Cessez de vous...

Scène 7

Mendoce, Don Félix, Don Bertran, Léonor, Guzman

Mendoce

Monsieur, les chevaux sont tout prêts.

Don Félix

Allez, Mendoce, allons. Vous suivrez en carrosse, Je m'en vais préparer le festin de la noce, Je vous attends demain à Madrid pour dîner.

Don Bertran

Laisser ainsi ma Soeur !

Il s'éloigne comme pour s'en aller.

Don Félix

Vous pourrez l'amener, Ou comme sous vos lois sa volonté se range, L'envoyer par Amis, ou par lettres de change.

Léonor

Vous vous faites berner.

Don Bertran

Je m'en aperçois bien, Mais je l'estropierai.

Guzman

Monsieur, n'en faites rien.

Don Bertran

Il faut...

Don Félix

Tirer l'épée, et Guzman...

Don Bertran

Cet infâme En a, vous le voyez, laissé gâter la lame ; Elle est toute rouillée, et je crois que sans vous Pour son manque de soin je le rouerais de coups.

Don Félix

Je craignais autre chose, adieu.

Scène 8

Guzman, Don Bertran, Léonor

Guzman

Votre colère, Elle est passée enfin ?

Don Bertran

Ma foi, c'est son affaire, Qu'elle y soigne.

Léonor

Mais quoi ? Don Félix tout exprès...

Don Bertran

Si le coeur vous en dit, ma Soeur, courez après, Je ne m'en mêle plus, c'est un point de chicane, Et d'ailleurs, s'il n'a soif, fera-t-on boire un âne ?

Léonor

Je suis bien malheureuse, au moins si je ne puis Vous obliger d'ouïr l'excès de mes ennuis. Souffrez-moi seulement de parler un quart d heure.

Scène 9

Don Garcie, Don Bertran, Léonor

Don Garcie

Quel débat avez-vous l'un et l'autre ?

Don Bertran

Elle pleure, Les oiseaux étaient drus, ils se sont dénichés. Pleurez, ma pauvre Soeur, pleurez pour vos péchés.

Léonor

Il vaut mieux désormais me résoudre à me taire.

Don Bertran

De grâce, dites-moi, mon prétendu Beau-père...

Don Garcie

Vous pourriez supprimer ce mot de prétendu.

Don Bertran

Si vous l'êtes jamais, je veux être pendu. Pour la seconde fois j'en jure de la sorte, Si c'est trop peu jurer, que le Diable m'emporte, C'est tout dire, on doit croire un homme à son serment.

Don Garcie

Nous en sommes tantôt convenu autrement. Don Félix est parti qui vous faisait ombrage, Rien ne vous peut choquer, ma fille est belle et sage, Ne nous brouillons donc point par de nouveaux détours.

Don Bertran

Vous me pensiez mener par le nez comme un Ours.

Don Garcie

Quand je parle raison, j'entends qu'on y réponde.

Don Bertran

Vous êtes bilieux autant qu'homme du monde, Vous deviez donner prompt remède à cela. Je compose un onguent...

Don Garcie

Nous n'en sommes pas là. Puisque pour vous ma fille est un parti sortable, Fussiez-vous mille fois plus Diable que le Diable, Vous ne vous moquerez ni d'elle ni de moi, Et vous l'épouserez, ou vous direz pourquoi.

Don Bertran

Je ne suis pas un sot, et cela vous suffise.

Don Garcie

Cette sotte raison n'est point ici de mise.

Don Bertran

Et si sa vision la prenant au collet, Elle s'en va sauter au cou de mon valet Le croyant Chevalier de l'Animal à cornes ?

Don Garcie

Ce galimatias n'aura-t-il point de bornes ? Irez-vous encor loin ?

Don Bertran

Ne faites point le fin. Mais dites, son cerveau (car je sais tout enfin) En quel temps reçoit-il cette idée importune ? Est-ce dans la nouvelle, ou dans la pleine Lune ?

Don Garcie

Je crois, sans vous flatter, que le vôtre en tout temps Vous rend fou passé-maître, et des plus importants.

Don Bertran

Doncques elle n'a point la cervelle blessée De cette chimérique et fantasque pensée, Qu'à la valeur d'un Brave en un pressant danger... Mais la voici qui vient pour vous faire enrager, Nous allons tout savoir.

Scène 10

Isabelle, Don Bertran, Don Garcie, Léonor

Isabelle

Jouez bien votre rôle.

Don Bertran

Et bien, la belle, enfin nous tiendrez-vous parole ?

Isabelle

Oui, si vous m'assurez que mon Père avec vous Consent que cet Amant devienne mon époux.

Don Garcie

Que dit-elle ?

Isabelle

Ah, mon Père, il m'a sauvé la vie, Et la reconnaissance à l'aimer me convie ; Je dois m'en souvenir jusque dans le tombeau.

Don Garcie

De quoi ?

Isabelle

Sans son secours un furieux taureau...

Don Bertran

Oyez, mais par ma foi, c'est méchanceté pure, Et vous savez fort bien où lui tient l'enclouure.

Don Garcie

J'ignore.

Don Bertran

Ignorez donc, il m'importe fort peu, Je retire sans bruit mon épingle du jeu. De peur d'engendrer noise, usez-en tout de même.

Don Garcie

Pensez-vous m'échapper avec ce stratagème ?

Isabelle

De grâce, en ma faveur modérez ce courroux, Si le Ciel de sa main me choisit un époux...

Don Bertran

C'est stratagème encor ?

Don Garcie

Explique ce mystère. Aimes-tu donc ailleurs.

Isabelle

Je ne puis vous le taire. Oui, j'aime, et je n'ai pu refuser on amour Au généreux Vainqueur à qui je dois le jour. D'un accident si triste et difficile à croire. Sachez que Don Alvar vous conta hier l'histoire. C'est une vérité que je ne puis nier, Puisque j'en suis la Dame, et lui le Cavalier ; En me sauvant la vie il me la fit captive, Et c'est pour lui qu'il faut désormais que je vive.

Don Garcie

Tu voudrais l'épouser, lui qui n'a point de bien ?

Léonor

De tout ce qu'elle dit apprenez qu'il n'est rien. Cette obligation n'est en effet qu'un conte Pour couvrir un amour dont l'aveu lui fait honte.

Don Bertran

Vous a-t-on demandé votre avis là-dessus ? Vous tairez-vous jamais ?

Léonor

Je ne me tairai plus, Aussi bien il est temps de vous faire connaître Que Don Alvar vous fourbe, et que ce n'est qu'un traître, Qu'il adore Isabelle.

Don Bertran

Est-il vrai ? Dites-moi, Vous fait-il les yeux doux ?

Isabelle

Il m'a promis sa foi.

Don Garcie

Quelque espoir qui le flatte, il pourra se méprendre S'il prétend que sans bien je l'accepte pour Gendre.

Isabelle

Après un tel bienfait...

Don Garcie

Je sais ce qu'il te faut.

Léonor

Et bien, contre l'ingrat ai-je parlé trop haut ?

Don Bertran

Quand je vous eusse vu en compétence d'âge, Je voulais avec vous en faire un mariage, Même je l'appelais déjà mon Héritier, Comme si j'eusse dû ne me point marier, Et le galant me joue ! Ah si je ne me venge...

Léonor

Je suis de votre avis si son humeur ne change ; Mais s'il se résolvait enfin à m'épouser ?

Don Bertran

Je suis bien ennuyé de vous ouïr jaser ; Sans cesse vous parlez si je ne vous fais taire. Mais voici mon Cousin.

Scène 11

Don Bertran, Don Alvar, Isabelle, Léonor, Guzman

Don Bertran

Venez le Débonnaire, Qui faites l'amiable et qui me trahissez.

Don Alvar

Moi, vous trahir !

Don Bertran

J'en sais plus que vous ne pensez, Et vous ferai bien voir que je suis hors de page. Vous n'avez subsisté que par le cousinage, Et sans moi qui fournis, et peut-être dès demain Vous tireriez la laine, ou vous mourriez de faim ?

Don Alvar

Ce reproche est honteux.

Don Bertran

Je prenais Isabelle Seulement sur le bruit qu'elle avait d'être belle, Car du reste, néant, elle n'a pas un sou.

Don Alvar

Qu'en voulez-vous conclure ?

Isabelle

Est-il un plus grand fou ?

Don Bertran

Vous lui parlez d'amour au mépris de ma flamme ? Mariez-vous sur l'heure, et la prenez pour Femme, C'est par où je prétends me venger de tous deux. Elle, sans aucun bien, vous, passablement gueux, Allez, vous connaîtrez plutôt qu'il ne vous semble Quel Diable de rien c'est, que deux riens mis ensemble. Dans la nécessité vous n'aurez point de paix, L'amour finit bientôt, la pauvreté, jamais. Afin que tout vous semble aujourd'hui lys et roses, J'aurai soin de la noce, et paierai toutes choses, Mais vous verrez demain qu'on a peu de douceur À dîner d'un Ma vie, à souper d'un Mon coeur, Et qu'on est mal vêtu d'un drap de Patience Doublé de Foi partout, et garni de Constance.

Don Alvar

Écoutons le Beau-père avant que de parler.

Léonor

Quoi, sur sa trahison loin de le quereller...

Don Bertran

Où je parle, où je suis, c'est à vous de vous taire. Je vous l'ai dit cent fois, vous n'en voulez rien faire, Parlez tout votre saoul, ma Soeur, mais sur ma foi ; Vous ne vous marierez jamais non plus que moi ; Je hais qui comme vous incessamment babille, Et pour vous en punir vous mourrez vieille fille, Allez, n'en doutez point, c'est un coup sûr pour vous.

Guzman

Elle sort bien outrée.

Scène 12

Don Bertran, Don Garcie, Don Alvar, Guzman

Don Bertran

Or sus, futurs époux, Vous promettez-vous pas une foi réciproque ?

Don Garcie

Mon Gendre Don Alvar ?

Don Bertran

Ah, Don Alvar vous choque ? Qu'y trouvez-vous à dire ? Il est beau, doux, bénin, D'assez belle encolure, et de plus, mon Cousin, Cette qualité seule est assez noble et haute ; Il est vrai qu'il est gueux, mais ce n'est pas ma faute, Son Père avait du bien jadis, et...

Don Garcie

Brisons-là, Il n'est pas maintenant question de cela. Vous m'avez demandé ma fille en mariage ?

Don Bertran

Oui, mais je n'en veux plus puisqu'elle n'est pas sage, Elle aime mon cousin, mon Cousin l'aime aussi ; Qu'il l'épouse s'il veut, j'en prends peu de souci.

Don Alvar

Je pourrais la connaître et la trouver charmante ! Je pourrais soupirer pour une extravagante, Qui s'ose imaginer qu'au péril de mes jours J'ai su contre un taureau lui parler du secours !

Don Bertran

Quoi, cela n'est pas vrai ?

Don Alvar

Non, c'est pure folie Qui lui met en l'esprit qu'elle me doit la vie, Et cela va si loin, qu'enfin il m'a fallu Accorder malgré moi tout ce qu'elle a voulu, Et flatter son esprit de quelque espoir frivole.

Guzman

Je vous l'avais bien dit, Monsieur, qu'elle était folle.

Don Bertran

Ah, Guzman, je croyais que tu m'eusses fourbé.

Guzman

Vous voilà cependant sottement embourbé, Cet obstiné Vieillard n'entend point raillerie.

Don Bertran

N'importe, épousez-là, Cousin, je vous en prie.

Don Alvar

Qu'en ferai-je sans bien ?

Don Bertran

J'aime mieux tous les ans M'obliger par contrat à vous donner cent francs.

Don Alvar

L'offre est avantageuse ?

Don Bertran

Au moins il me le semble.

Don Garcie

C'est être trop longtemps à consulter ensemble, Je veux avoir réponse.

Don Bertran

Ah! Vieillard sans pitié.

Don Garcie

En un mot, de vos biens donnez-lui la moitié, Je consens en ce cas qu'il l'épouse s'il l'aime ; Sinon, résolvez-vous à l'épouser vous-même, Je vous laisse le choix.

Don Bertran

La moitié de mon bien! Guzman, le coeur m'en saigne.

Guzman

Aussi me fait le mien. Mais si vous l'épousez, pensez aux conséquences.

Don Bertran

J'y pense, j'y repense, et plus que tu ne penses, Et je trouve après tout qu'il est fort à propos Que je ne fasse point nombre parmi les Sots. Déjà la Confrérie est assez belle et grande, Sans m'aller de surcroît mettre encor de la bande. Je suis vieux, elle est jeune, et n'a pas l'esprit droit, Et si j'en réchappais le Diable s'en pendrait.

Don Garcie

Enfin votre dessein...

Don Bertran

Vous avez grande hâte, Laissez-moi prendre avis, rien encor ne se gâte.

Don Garcie

C'est trop délibérer.

Don Bertran

Ah, le pressant Grison, Qui fait le raisonnable, et parle sans raison ! Puisque aussi bien pour nous c'est un mal nécessaire, J'aimerais mieux avoir deux Femmes qu'un Beau-père. Avecque bouche à Cour, et deux mille ducats, Je crois que mon Cousin ne vous déplaira pas. De pareil revenu j'ai certain héritage Que je lui donne en propre, et dont pourtant j'enrage, Mais je mérite bien qu'on rie à mes dépens.

Don Garcie

À ces conditions nous sommes tous contents.

Don Bertran

Vous l'êtes donc aussi ?

Don Alvar

Pour avoir lieu de l'être Sa folie est trop grande, et se fait trop paraître, J'aurai bien à souffrir d'un esprit si léger ; Mais pour vous satisfaire, et pour vous obliger...

Don Bertran

Si jeune, vous craignez son esprit peu traitable, Vieux, elle me ferait donner cent fois au Diable Pour m'en débarrasser donnez-lui votre foi.

Don Alvar

Cet ordre à mon amour est une douce loi, Mais si vous n'approuvez le beau feu qui m'anime...

Don Garcie

Pour ne pas l'approuver j'ai pour vous trop d'estime, Et si de l'intérêt écoutant la chaleur...

Don Alvar

De grâce oublions tout.

Don Bertran

Je ne vois point ma soeur. Je crois de cet Hymen qu'elle est peu réjouie.

Guzman

Je pense bien plutôt qu'elle s'est évanouie, L'Hôtesse tout à l'heure appelait au secours.

Don Bertran

Le chien et le sot mal qui la prend tous les jours !

Don Garcie

Allons voir ce que c'est.

Don Alvar

Puis-je espérer, Madame.

Don Bertran

Peut-être que ma Soeur est prête à rendre l'âme, Et vous voulez ici faire le gracieux ?

Don Alvar

Suivons, et devant lui ne parlons que des yeux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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