Acte I
Scène 1
Béatrix, Isabelle
Béatrix
Oui, vous dis-je, l'on vient d'assurer votre père, Qu'ici, depuis une heure, on a vu votre frère. Par les derniers vaisseaux venus de Cadix De son prochain retour on avait eu l'avis. Peut-être est-il fâcheux qu'après douze ans d'absence Il vienne avecque vous partager la finance ; Mais le Ciel qui vous donne un époux à souhait, Répare assez le tort que ce frère vous fait. Les Ducats... À propos, quand vous serez sa femme, N'allez pas, s'il vous plaît, faire trop la grand'Dame. Je suis de la maison depuis plus de vingt ans. Je vous ai dirigée, et par là je prétends...
Isabelle
Va, ta direction aura son plein salaire. Ne crains rien ; mais dis-moi, je reviens à ce frère. Si Don Lope est ici, pourquoi ne vient-il pas ?
Béatrix
Peut-être il craint encor le bonhomme ; en ce cas Il cherche quelque ami par qui pouvoir apprendre, Après son fol hymen, l'accueil qu'il doit attendre. Enlever une fille et sans nom et sans bien...
Isabelle
Je n'avais que cinq ans, et me souviens fort bien Que mon père apprenant qu'ils avaient pris la fuite, En fit faire partout une exacte poursuite. C'était fait de Don Lope, il n'était plus son fils.
Béatrix
Aussi pendant dix ans n'en a-t-on rien appris ; Mais enfin étant veuf, il a demandé grâce ; Sa femme était son crime, elle est morte, il s'efface. Les Lettres l'ont de loin assuré du pardon. Je crois le voir encor ; il avait l'air si bon. C'était un de ses Gens qu'on ne peut voir sans prendre, Dès la première fois, je ne sais quoi de tendre. Son malheur fut d'aimer un peu trop fortement. Qu'est-ce donc ? Vous voilà tout je ne sais comment ?
Isabelle
Tu me fais réfléchir sur ce que je hasarde. C'est au bien seulement que mon père prend garde. L'époux qu'on me promet, peut n'être pas de ceux Qui font parler d'abord leur mérite pour eux. Mon coeur n'ose m'en faire une aimable peinture ; Et s'il faut t'expliquer ce que je m'en figure, Avec un tel excès la fortune lui rit, Qu'il me trompera fort, s'il est riche en esprit. Le bien fait de grands sots.
Béatrix
C'est un prétexte honnête Pour porter sans rougir la qualité de bête. Mais n'appréhendez rien ; Don César d'Avalos, Quoique riche, n'est point du nombre de ces sots. La preuve par Enrique en est assez facile. Ainsi que Don César Enrique est de Séville, Et le bien qui s'en dit par lui-même affermi, Est d'autant moins suspect, qu'il est son Ennemi.
Isabelle
Peut-être est-ce par là qu'il tâche de lui nuire. Quelquefois on élève afin de mieux détruire, Rien n'est plus dangereux que de préoccuper.
Béatrix
Et vous croyez qu'Enrique oserait vous tromper, Lui qui depuis deux ans que dure son affaire, N'a d'amis à Madrid que ceux de votre père ?
Isabelle
Quand il faut dire oui, pour ne plus dire non, Crois-moi, l'on n'y saurait faire trop de façon ; La chose est pour mon compte.
Béatrix
Eh, puisque c'est la mode, Ne songez qu'aux écus, c'est là le plus commode. Quand les maris en ont, de quoi s'inquiéter ? S'ils veulent être Sots, il faut les contenter. Est-il si difficile ?
Isabelle
Ainsi sans nul scrupule Le bien te ferait prendre un mari ridicule, Un de ces obstinés dont rien ne vient à bout ?
Béatrix
Vivent les gens d'esprit, ils se tirent de tout. Mais quand pour Don César la crainte vous arrête, Dites, n'auriez-vous point quelque autre chose en tête.
Isabelle
Moi, qu'y pourrai-je avoir ? Est-ce que l'on me voit...
Béatrix
Eh, mon Dieu, le mal vient plus vite qu'on ne croit. Que sait-on ? Depuis peu je vous trouve inquiète. De votre cabinet vous aimez la retraite, Sans moi chez Léonor vous allez fort souvent.
Isabelle
C'est ma cousine.
Béatrix
Elle est une tête à l'évent ; Et pour vous parler franc, vous auriez bien la mine D'avoir fait un cousin en cherchant la cousine.
Isabelle
Quoi, tu présumerais que j'aurais pu...
Béatrix
Ma foi, Si vous me le cachez, défiez-vous de moi. Je vais, pour le savoir, mettre tout en usage ; Et si j'apprends sans vous... vous rougissez ? Courage, C'est bon signe. Enfin donc vous aimez ?
Isabelle
Moi, non pas, Mais...
Béatrix
Quelqu'un est épris de vos jeunes appas !
Isabelle
Eh.
Béatrix
Poursuivez.
Isabelle
Au moins garde-toi d'en rien dire.
Béatrix
Je ne sais rien encor. Ce quelqu'un qui soupire Est bien fait ?
Isabelle
L'air, le port, la taille, tout en plaît. Galant, spirituel, mais je ne sais qui c'est.
Béatrix
Vous l'ignorez ?
Isabelle
Apprends l'aventure bizarre Qui m'expose aux chagrins que l'amour me prépare. Un de ces derniers soirs étant sortie exprès Pour aller où chacun aime prendre le frais, Je marchais à pas lents avecque ma cousine, Quand un je ne sais qui d'assez mauvaise mine, Troublant notre entretien par de sots compliments, Nous ôte la douceur de ces heureux moments. Sa poursuite obstinée allant à l'insolence, Un Cavalier survient qui prend notre défense. Il repousse l'insulte, et d'un air peu commun, Met la main à l'épée, et fait fuir l'importun. Juge à quoi ce service engage une belle âme. Ce cavalier m'aborde, et d'un oeil tout de flamme S'attachant fortement à me considérer, Me fait l'offre d'un coeur que je fais soupirer. Cent discours obligeants secondent cet hommage. Que d'esprit ! On ne peut en montrer davantage ; Mais la nuit survenant, nous rompons l'entretien, Lui sans dire son nom, moi sans dire le mien. Le reste au lendemain, à même heure, au lieu même, Il me répond d'un feu qui va jusqu'à l'extrême, Et devant Léonor veut m'engager sa foi, Que jamais, quoi qu'on fasse, il n'aimera que moi. Je l'ai vu quatre fois ; toujours même assurance D'un amour sans égal, d'une entière constance. Mon coeur contre sa flamme a peine à s'obstiner, Et voudrait être à lui, s'il osait se donner.
Béatrix
Qu'au moindre mot d'amour la Jeunesse est crédule ! Ce diseur de beaux mots sait dorer la pilule ; Et si vous en croyez son doucereux jargon, Votre fortune est faite avec lui ?
Isabelle
Tout de bon, Par tant de qualités il mérite qu'on l'aime... Il est fort riche.
Béatrix
Bon, c'est la richesse même ; Il vous l'a dit, pourquoi ne l'en croiriez-vous pas ? Pour noble, on l'est d'abord qu'on fait le fier-à-bras. Ce fut là son début ?
Isabelle
Mais quel mal en peut naître, Puisque apprenant mon nom il se fera connaître ?
Béatrix
Tenez-vous-en, de grâce, à votre époux futur. Avec lui l'abondance est pour vous un coup sûr ; C'est là qu'il faut donner ; le reste, bagatelle.
Scène 2
Don Fernand de Vargas, Guzman, Isabelle, Béatrix
Don Fernand de Vargas
Je t'apporte, ma fille, une bonne nouvelle. Don César ton époux est ici d'hier au soir.
Guzman
Il est à quatre pas, qui brûle de vous voir, Madame, et comme il veut tout faire avec méthode, Dans la crainte qu'il a de vous être incommode...
Don Fernand de Vargas
Il ne le sera point, qu'il vienne promptement.
Isabelle
Son Maître, ou je me trompe, aime le compliment.
Guzman
Ah, Madame, il n'a point son pareil pour en faire. C'est un esprit... Qu'il parle, on n'a plus qu'à se taire ; Il sera quatre jours à discourir sur rien.
Don Fernand de Vargas
C'est beaucoup que d'avoir le don de l'entretien.
Guzman
D'abord qu'on l'aperçoit, on accourt pour l'entendre. C'est l'humeur la plus drôle...
Don Fernand de Vargas
Oui ?
Guzman
S'il est votre gendre, Je vous tiens tout au moins rajeuni de vingt ans.
Don Fernand de Vargas
Comment, s'il est mon gendre; est-ce que...
Guzman
Je m'entends, Il vient à ce dessein; mais comme enfin son père A tant et tant de biens qu'il n'en saurait que faire, Quoiqu'à Madrid encor on ne l'ait jamais vu, Ses amis ont écrit, il y sera connu. Pour attraper les gens, il est de fines mouches.
Don Fernand de Vargas
Les belles de Madrid ne sont pas trop farouches; Mais enfin à cela le remède est aisé. Si je trouve à l'hymen ton maître disposé, Pas plus tard que demain...
Guzman
C'est assez bien le prendre. Le plutôt vaut le mieux ; mon maître a le coeur tendre, Et quand on l'amadoue, il a peine à tenir.
Don Fernand de Vargas
Suffit qu'un prompt hymen puisse tout prévenir.
À Béatrix.
Guzman
Vous verrez là-dessus ce qui se devra faire. Mais je cours l'avertir qu'il peut entrer. Ma chère, Nous ferons connaissance au retour.
Béatrix
On t'attend, Va vite.
Scène 3
Don Fernand de Vargas, Isabelle, Béatrix
Don Fernand de Vargas
Le parti, ma fille, est important. Quand Don César viendra, pour lui paraître aimable, Prends un air enjoué, complaisant, agréable, Et l'attire si bien, que l'hymen résolu, Par ses propres désirs dès demain soit conclu. Tu lui plairas sans doute.
Isabelle
Et s'il ne peut me plaire ?
Don Fernand de Vargas
Il est unique, et c'est un Crésus que son père. Tu rouleras sur l'or, en l'épousant.
Isabelle
Tant mieux. L'or est d'une couleur qui réjouit les yeux ; Mais le coeur ?
Béatrix
De quel soin vous chargez-vous ? En somme Il est riche, peut-il n'être pas honnête homme ?
Don Fernand de Vargas
Béatrix a raison, l'argent est le bon mot, Et tout gueux, quel qu'il soit, ne peut être qu'un sot. Je me souviens du temps où dans notre jeune âge Je fis avec son père un assez long voyage. Nous étions l'un pour l'autre Amis si complaisants, Qu'aux Indes pour lui seul je m'arrêtai six ans. C'est là qu'a commencé sa première fortune. Il me jura dès lors que nous l'aurions commune ; Elle s'est augmentée, et quoique rarement L'amitié tienne bon contre l'éloignement, Les lettres ont toujours, malgré vingt ans d'absence, Entretenu le cours de notre intelligence. Nous avons l'un de l'autre assuré le crédit. Je l'emploie à Séville, il m'emploie à Madrid, Et sur divers paiements, pour la première lettre, J'attends vingt mille écus qu'il cherche à me remettre. Son fils sera chargé de Lettres pour cela.
Isabelle
J'appréhende si fort...
Béatrix
Taisez-vous, le voilà.
Scène 4
Guzman, Don Pascal Giron, Don Fernand de Vargas, Isabelle, Béatrix
Guzman
Si Don César arrive, adieu le personnage. Sous ce nom dérobé pressez le mariage. Qu'on découvre la fourbe après qu'il sera fait, Volontiers, les grands mots auront eu leur effet.
Don Pascal Giron
Ne t'inquiète point, je jouerai bien mon rôle. Excusez, si je suis un peu court de parole. Pour la première fois me trouver à la Cour, Où les mots recherchés se disent nuit et jour, Voir de plain-pied d'abord et Beau-père et Maîtresse, Savoir qu'ils font tous deux la même politesse, C'est de quoi m'étonner, mais cela passera. Mon espoir mal en train se raccommodera, Et bientôt pour vous faire une juste harangue, J'espère rattraper l'usage de ma langue. Pour la première fois, si je ne vous dis rien...
Don Fernand de Vargas
Vous en dites assez, et cela va fort bien. Embrassez-moi. Ma fille, allons qu'on se démène. Saluez votre époux.
Don Pascal Giron
A-t-elle la migraine ? Je lui vois certain air renfrogné, sérieux.
Isabelle
Qu'il est sot, Béatrix !
Béatrix
S'il l'est déjà, tant mieux. C'est pour vous au besoin de la peine épargnée.
Don Pascal Giron
Beau-père, seriez-vous pour l'humeur renfrognée ? Elle n'est nullement de mon goût.
Don Fernand de Vargas
Ni du mien.
Don Pascal Giron
Allons, ma belle, allons, gaiement, tout ira bien. Puisque vous me voyez, tâchez de mettre à l'ombre La nébulosité de ce visage sombre. Riez, goguenardez, et vivons sans façon. Quant à moi, je suis gai toujours comme un Pinson. Cent jovialités me sont partout de mise, Et si le Mariage ôtait la gaillardise, Plutôt que ne pas rire, et danser, et sauter, Je ferais voeu cent fois de m'encélibater. Le mot est-il de Cour ? M'encélibater ! Peste. Qu'il est long !
Don Fernand de Vargas
Les plus fins auraient par vous leur reste... Quel éveillé !
Don Pascal Giron
J'ai cru qu'il eût été trop plat, De dire simplement, suivre le célibat. J'aime le style haut. Enfin à la bonne heure Vous riez. Elle en est plus aimable, ou je meure. Guzman, vois-tu ces yeux de feu tout pétillants ? Quand la friponne veut, qu'elle les a brillants !
Don Fernand de Vargas
Elle est le vrai portrait de sa défunte mère.
Don Pascal Giron
J'oublie à vous donner les Lettres de mon père.
Don Fernand de Vargas
Il est bien tourmenté des gouttes ?
Don Pascal Giron
Quelquefois.
Don Fernand de Vargas
Nous nous sommes connus en six cent trente trois. Ensemble de Goa nous fîmes le voyage. Grand commerce depuis d'écriture.
Isabelle
Ah, j'enrage. Béatrix, épouser un ridicule, moi !
Don Pascal Giron
Lisez.
Béatrix
Il aime à rire, est-ce là tant de quoi ?
Don Fernand de Vargas
À Don FERNAND DE VARGAS, à Madrid. Si j'étais moins sujet aux attaques de la goutte, je vous aurais mené mon fils moi-même pour goûter avec vous la joie que la Noce vous donnera. C'est un fils qui m'est d'autant plus cher, qu'il est unique. Je l'ai toujours élevé dans la vue d'en faire votre gendre, et je suis ravi qu'en épousant votre fille, il vous fasse part des grands biens que j'ai commencé d'amasser avec vous. Je m'acquitte par là de ce que je dois à notre vieille amitié, et meurs d'impatience que vous me donniez des nouvelles du Mariage. Comme mon fils n'est jamais sorti de Séville, ne vous étonnez point si vous ne le trouvez pas fait à l'usage de la Cour.
Don Pascal Giron
Avecque les leçons du révérend beau-père, Avant qu'il soit très peu, je prétends bien m'y faire, En province, on ne peut qu'être provincial.
Don Fernand de Vargas
Je suis content de vous.
Don Pascal Giron
Ah !
Isabelle
Quel original !
Don Fernand de Vargas
Il vous parlera d'une affaire fâcheuse qui est de la dernière importance pour lui. Je vous prie de l'y servir, en cas que vos soins lui soient nécessaires, et de ne point faire difficulté de lui donner l'argent dont il pourra avoir besoin.
Don Fernand de Vargas
C'est pour vous en tout temps une sûre ressource. Employez mon crédit, servez-vous de ma bourse.
Don Pascal Giron
Trop d'honneur ; le Beau-père est un Homme obligeant, Qui...
Il continue à lire.
Don Fernand de Vargas
Vous ne manquerez ni d'amis ni d'argent. Que de bonté ! Il vous porte des Lettres de Change pour la remise des vingt mille écus que vous m'avez fait toucher ici. Donnez-moi au plutôt de vos nouvelles, et me croyez toujours, Votre meilleur ami, Don ALONSE d'AVALOS,
Don Pascal Giron
Voici les lettres de remise.
Don Fernand de Vargas
Sus, mon gendre, usez-en avec pleine franchise. Quelle est donc cette affaire où je puis vous servir ?
Don Pascal Giron
C'est qu'un jour... Voyez-vous, l'honneur qu'on veut ravir, Porte souvent si loin la chaleur qu'il inspire, Que m'étant arrivé...
Don Fernand de Vargas
Quoi ?
Guzman
Que lui va-t-il dire ?
Don Pascal Giron
Il est des gens hargneux, qui sur les moindres cas...
Don Fernand de Vargas
Expliquez-moi la chose.
À Isabelle.
Don Pascal Giron
Elle ne la vaut pas D'ailleurs, l'heur de vous voir si fortement me touche, Que sur toute autre chose il me ferme la bouche. Ne parlons que de joie, et jusqu'au conjungo, Laissez-moi, s'il vous plaît, m'en donner à gogo, Point d'affaires en jeu que celle de la Noce. Je vous promet au reste un superbe Carrosse, Avec six Chevaux... Là, de ces Chevaux fringants... Pour des jupes, des points, des coiffes, et des gants, À foison tout cela.
Isabelle
Rien encor ne vous presse.
Don Pascal Giron
Non, dites-vous ; et moi je presserai sans cesse, À moins que ce ne soit vous choquer, car mon coeur A déjà fait pour vous un si grand fond d'ardeur...
Don Fernand de Vargas
Pour pouvoir promptement écrire à votre père, Demain, à petit bruit, nous conclurons l'affaire. Vos emplettes après se feront à loisir.
Don Pascal Giron
Me marier demain ! Vous me ferez plaisir. J'ai naturellement quelques impatiences. Qu'elle est belle !
Isabelle
Moi ?
Don Pascal Giron
Plus cent fois que tu ne penses, Follette. Pardonnez, le style est familier ; Mais quand le lendemain on doit se marier...
Isabelle
Non pas si tôt.
Don Pascal Giron
Beau-père, on remet la partie. Des six Chevaux fringants veut-elle être nantie ? Tout à l'heure, on en trouve à Madrid de tout faits. On m'a bien défendu de prendre garde aux frais Mon père a tant de bien, que pour être aimé d'elle, Semer dix mille écus c'est une bagatelle. J'ai quelque diamants qui nous mèneront loin.
Don Fernand de Vargas
Vous pouvez disposer de ma bourse au besoin Je vous l'ai déjà dit. Quant à l'hymen...
Isabelle
Mon père, Vous voulez bien qu'au moins nous attendions mon frère.
Don Pascal Giron
Quoi, ce frère indien, Don Lope, qu'autrefois L'Amour fit décamper ? Soleil ne vient de six mois ? Le terme serait long.
Isabelle
Pas tant qu'il dût détruire...
Don Pascal Giron
De tout en arrivant je me suis fait instruire. On vous fait de ce fils espérer le retour ?
Don Fernand de Vargas
Nous le verrons sans doute avant la fin du jour, Il doit être à Madrid.
Don Pascal Giron
Don Lope ?
Don Fernand de Vargas
Ainsi, mon gendre, Soyez sûr que demain, sans davantage attendre...
Isabelle
Eh, mon père, daignez m'accorder quelques jours.
Don Fernand de Vargas
L'insensée !
Don Pascal Giron
Il me faut mettre sur mes atours, Et pour me façonner aller voir quelque Belle. Béatrix de Guzman, j'ai des Lettres pour elle. Inès de Vélasco, je la dois voir aussi.
Don Fernand de Vargas
Non, mon gendre, il est bon que vous restiez ici ; La Noce pour demain. Quand vous en serez quitte, Je prétends vous mener partout faire visite.
Don Pascal Giron
Volontiers, c'est le mieux d'être produit par vous.
Isabelle
Mon père.
Don Fernand de Vargas
Quoi, tu veux le perdre pour époux ? Inès et Béatrix, je n'ai rien à t'apprendre. S'il en voit une, adieu. Çà, qu'on songe à mon Gendre ; Qu'on aille donner ordre à son appartement. Ma fille, ayez-y l'oeil vous-même, promptement, Que tout soit propre.
Isabelle
Hélas que je suis malheureuse !
Béatrix
Le plus grand des malheurs, c'est celui d'être gueuse.
Guzman
La Béatrix pour moi ne sent-elle encor rien ?
Béatrix
Tout vient avec le temps, laisse faire.
Guzman
Fort bien.
Scène 5
Don Pascal Giron, Don Fernand de Vargas
Don Pascal Giron
À ne vous rien cacher, votre Infante Isabelle, Beau-père, est d'une humeur grandement telle quelle. Elle n'a qu'à parler, si je ne lui plais pas. Le bien, vous le savez, est un puissant appas, Je trouverai partout des Femmes à revendre. C'est par pure amitié...
Don Fernand de Vargas
Je le sais bien, mon gendre. Quoi qu'Isabelle dise, elle sait comme moi L'honneur qu'elle reçoit à vous donner sa foi ; Mais souvent par pudeur une fille bien née Parle de reculer le jour de l'hyménée ; La grimace sied bien à son sexe.
Don Pascal Giron
Demain, Je me tiendrai donc prêt à lui donner la main. Si je la trouve encor d'humeur contrariante, Bonsoir et bonne nuit.
Don Fernand de Vargas
Elle en sera contente, J'en réponds. Cependant vous voulez acheter ? Quelle somme faut-il que j'aille vous compter ?
Don Pascal Giron
Je crois n'avoir besoin que de cinq cents Pistoles.
Don Fernand de Vargas
Au moins ne faites pas de dépenses frivoles.
Don Pascal Giron
Eh, Beau-père, il fera de l'argent après nous. J'irai faire tantôt emplette de bijoux, Je m'y connais. J'en veux régaler votre fille. C'est l'ornement du Sexe, il aime ce qui brille.
Don Fernand de Vargas
Venez donc pour cela jusqu'en mon cabinet.
Don Pascal Giron
Je vous suis, laissez-moi parlez à ce valet, J'ai quelque ordre à donner.
Don Fernand de Vargas
Coupez, taillez en maître, Vous pouvez tout.
Scène 6
Don Pascal Giron, Guzman
Don Pascal Giron
Guzman.
Guzman
Cela ne peut mieux être. Si le vrai Don César dont vous volez le nom, N'arrive point sitôt, demain, c'est tout de bon, Je vous tiens marié.
Don Pascal Giron
La rencontre est heureuse.
Guzman
Que ne répondiez-vous sur l'affaire fâcheuse, Dont votre passeport fait mention ?
Don Pascal Giron
Suffit Que je m'en suis tiré.
Guzman
Tenez bon, tout vous rit. Arriver à minuit dans une Hôtellerie, N'y trouver qu'une Chambre, et grande gueuserie, Coucher sans vous rien dire où couche un Cavalier, Lui, partir avant vous, et si fort s'oublier Qu'au lieu de sa Valise il fait prendre la vôtre.
Don Pascal Giron
Il pouvait s'y tromper ; qui fit l'une, a fait l'autre. Toi-même ne connus l'échange que le soir. Sans argent, nous cherchions le moyen d'en avoir, Le voilà tout trouvé.
Guzman
Mais si, comme il peut être, Quelqu'un pour Don Pascal vous allait reconnaître ?
Don Pascal Giron
Va c'est si rarement que je viens à Madrid, Qu'à moins de Don César, je tiens la pie au nid. Moyennant ce que j'ai trouvé dans la valise, Je passe ici pour lui, Don Fernand me courtise, Et craint tant que de moi je n'ose disposer, Qu'au besoin pour sa fille il voudrait m'épouser.
Guzman
Je crois de votre humeur qu'elle a pris de l'ombrage. Vous avez je ne sais quel diable de langage.
Don Pascal Giron
C'est par là que je plais, on me cherche partout.
Guzman
Bon pour rire, mais quand un hymen se résout...
Don Pascal Giron
J'en ai pris l'habitude, et ne m'en puis défaire. Il s'agit d'attraper les écus du beau-père. Si Don César ici me vient prendre sans vert, Ce que j'aurai touché sera mis à couvert, J'aurai bientôt alors disparu. Va m'attendre Dans ce petit Logis qu'exprès tu m'as fait prendre La fourbe va trop bien pour ne pas l'achever ; Quand je serai garni, j'irai te retrouver.
Acte II
Scène 1
Don César d'Avalos, Carlin
Don César d'Avalos
Il n'était point connu dans cette hôtellerie ?
Carlin
Non, j'ai su seulement du valet d'écurie, Qu'ayant jusques au jour dormi fort en repos, Il s'était fait montrer la route de Burgos. Je m'y rends au plus vite, et dans cette entreprise Me servant des billets trouvés dans sa valise, Qui tous sont adressés à Don Pascal Giron, Je m'informe avec soin si l'on connaît ce nom. Ma recherche n'est pas tout à fait inutile. J'apprends que Don Pascal est natif de la ville, Et que depuis deux mois et plus qu'on ne l'a vu, Aucun n'a découvert ce qu'il est devenu.
Don César d'Avalos
Je n'en suis guère mieux, ne sachant où le prendre Jamais si lourdement a-t-on pu se méprendre ? Avoir changé de Malle en ce gîte maudit, Et n'en connaître rien que le soir à Madrid !
Carlin
À moins que de l'ouvrir, dites-moi, comment diable L'aurais-je pu connaître ? Elle est toute semblable. Voilà ce que nous vaut l'ardeur de votre amour. Vous nous faites partir une heure avant le jour. Sans savoir que la place avec vous était prise, J'entre dans votre chambre, et trouve une valise. Croyant que l'autre lit n'était point occupé, Je prends sans rien choisir ; qui ne s'y fût trompé ? Vous deviez m'avertir que vous aviez un Hôte.
Don César d'Avalos
Blâme mon imprudence, elle amoindrit ta faute. La nuit s'avançait fort, lorsqu'on me vient prier De souffrir qu'en ma chambre on couche un cavalier. Je sais qu'elle est unique en cette Hôtellerie, Ma joie est d'obliger, et j'entends qu'on me prie. Pouvais-je au Survenant refuser l'autre Lit ?
Carlin
Ce voyageur nocturne a joué là d'esprit. Fait à trouver son compte aux tours de passe-passe, Sans doute il a changé nos valises de place.
Don César d'Avalos
Mais puisqu'il n'est parti que longtemps après nous...
Carlin
Eh, Monsieur, il est tant de ces adroits filous, Qui toujours pour le monde observant des mesures, Tournent sur le hasard toutes leurs aventures. Celui-ci, m'a-t-on dit, est des plus rusés, Malaisé, si jamais il fut des malaisés. Il a mangé son fait, et comme il ne subsiste Que par le don qu'il a de n'être pas fort triste, S'introduisant partout, partout faisant fracas, Quand il trouve à duper, il ne s'épargne pas.
Don César d'Avalos
De tout ce que je perds par ce bizarre échange, Je ne regrette rien que mes lettres de change. À Séville d'abord j'ai mandé l'accident.
Carlin
On vous traitera de jeune, d'imprudent.
Don César d'Avalos
Il est vrai qu'il est peu de méprises semblables.
Carlin
Mais au seul Don Fernand ces Lettres sont payables, À moins qu'il ne les signe, on n'en peut profiter. L'avez-vous vu ?
Don César d'Avalos
Non.
Carlin
C'est assez mal débuter. Quoi, vous, l'époux futur de sa fille Isabelle, Vous n'allez point chez lui ? La méthode est nouvelle. Vous veniez cependant tout échauffé d'amour.
Don César d'Avalos
J'ai voulu pour les voir attendre ton retour.
Carlin
Et qu'avez-vous donc fait depuis votre arrivée ?
Don César d'Avalos
J'ai rêvé.
Carlin
La douceur est assez bien trouvée. En Auberge ! Personne en ce lieu de repos Ne sait que vous soyez Don César d'Avalos.
Don César d'Avalos
La mort de Don Fabrique à me cacher m'engage. Personne dans Madrid ne connaît mon visage, Et quelque fort appui qu'on m'y doive prêter, Si j'avais dit mon nom, on pourrait m'arrêter. Avant que je l'avoue, il est bon que mon père Ait avec la partie accommodé l'affaire, En tous cas, force amis doivent agir pour moi, S'il faut solliciter ma grâce auprès du Roi.
Carlin
Mais Enrique est ici qui peut vous reconnaître. Vous êtes mal ensemble, et s'il vous voit paraître...
Don César d'Avalos
Enrique a de l'honneur, je n'en dois craindre rien. Quand il saurait l'affaire, il en userait bien ; L'estime est entre nous plus forte que la haine. J'avais cru ce matin ma précaution vaine ; Un Homme qui de près m'est venu regarder, Surpris de ma rencontre, a voulu m'aborder. J'ai reculé pour être en état de défense, S'il prétendait user de quelque violence, Et ne comprenant rien à tout ce qu'il m'a dit, J'ai cessé d'écouter.
Carlin
Rencontres de Madrid.
Don César d'Avalos
Ah, Carlin, qu'il en est quelquefois d'agréables ? Si tu savais...
Carlin
Quoi ?
Don César d'Avalos
Mais...
Carlin
Et de par tous les Diables, Contez-moi sans prélude...
Don César d'Avalos
Ah, j'en suis enchanté. C'est... Imagine-toi la plus rare beauté. Un teint, des yeux, la bouche...
Carlin
Et quelle est cette belle ?
Don César d'Avalos
Je ne sais.
Carlin
N'ose-t-on que la regarder ?
Don César d'Avalos
Elle ? Nous nous sommes parlé.
Carlin
Faites-moi donc savoir...
Don César d'Avalos
Le jour de ton départ me promenant le soir, J'aperçois un brutal qui chagrinait deux dames. Moi, l'ennemi mortel des procédés infâmes, Je m'avance, et d'abord...
Carlin
J'entends, Flamberge au vent.
Don César d'Avalos
Tu l'as dit ; mon brutal prend soudain le devant, Gagne au pied. Je m'approche, et vois en l'une d'elles Un si brillant amas de grâces naturelles, Que tout mon coeur charmé, dès ce premier moment, Malgré moi prend pour elle un tendre engagement. Elle y répond d'un air attirant, mais modeste. La nuit au lendemain fait remettre le reste. Tous les soirs je la vois, sans qu'il me soit permis De la suivre, autrement nous sommes ennemis. Ainsi je meurs d'amour, et j'ignore qui j'aime.
Carlin
La verrez-vous ce soir ?
Don César d'Avalos
Oui, toujours au lieu même.
Carlin
C'est assez, laissez-moi, Monsieur la déterrer.
Don César d'Avalos
Elle s'en fâcherait.
Carlin
Quoi, toujours soupirer, Sans connaître l'objet que votre amour oblige !
Don César d'Avalos
Je crains trop...
Carlin
Laissez-moi la déterrer, vous dis-je ; Tout n'en ira que mieux. Revenons sur nos pas. Votre Épouse Isabelle, et Don Fernand Vargas, À quand les voir ?
Don César d'Avalos
À quand ? Plus pour moi d'Isabelle.
Carlin
Et si votre inconnue était quelque donzelle... Là, qui selon le cas fût d'accommodement ?
Don César d'Avalos
Ah, parle avec respect d'un objet si charmant. C'est une modestie à surprendre, un visage Où l'honnêteté règne.
Carlin
Ah d'accord. Elle est sage, C'est la même pudeur, mais quel qu'en soit l'appas, Nous sommes à Madrid, ne vous y fiez pas. Il est ici, Monsieur, de terribles sucrées.
Don César d'Avalos
Les choses ne sont pas si longtemps ignorées. On se connaît enfin.
Carlin
Cependant, entre nous, Vous êtes sans argent, grand embarras pour vous. Rien ne vous eût manqué chez le futur Beau-père, C'était un sûr recours ; il faut donner pour plaire. Quel présent ferez-vous à votre aimable ?
Don César d'Avalos
Moi ? Point d'autre que celui de mon coeur, de ma foi. Ce Diamant offert, pour en être le gage, Lui tient lieu contre moi du plus terrible outrage. Ma téméraire audace a pensé tout gâter.
Carlin
On recule souvent, dit-on, pour mieux sauter. Mais on vous rit de loin. N'est-ce pas sa suivante ?
Don César d'Avalos
Non, elle n'a jamais qu'une jeune parente, Qui déjà mariée, accompagne ses pas.
Carlin
C'est à vous qu'on en veut. Comment on vous lorgne !
Scène 2
Béatrix, Carlin, Don César d'Avalos
Béatrix
Hélas ! Monsieur, quoi, c'est donc vous que le Ciel nous renvoie ?
Carlin
Peste, on vous court partout.
Béatrix
Vous revoir ? Quelle joie ! Si j'osais...
Carlin
Là, Monsieur, bras dessus, bras dessous. Voyez qu'on vous les rend.
Béatrix
Douze ans entiers sans vous !
Don César d'Avalos
Elle est folle, Carlin.
Béatrix
Je ne me sens point d'aise, Monsieur.
Carlin
Au lieu de lui, veux-tu que je te baise ? Me voilà prêt.
Béatrix
Pourquoi faire tant le surpris ? Vous ne connaissez plus la pauvre Béatrix ?
Don César d'Avalos
Béatrix !
Carlin
Comme on sait que nous sommes novices, Pour nous donner leçon, d'abord des Béatrices. Ma chère, fait-il sûr te voir dans ton Réduit ? Nous sommes bonnes Gens, qui n'aimons point le bruit.
Béatrix
Que dit cet insensé ?
Carlin
L'aventure est gaillarde.
Béatrix
Allons, il ne faut point qu'ici je vous retarde. Entrez ; on vous attend, Monsieur.
Carlin
Que n'entrez-vous ? Le plaisir sera grand.
Béatrix
Sans doute, et des plus doux.
Carlin
As-tu quelque Marquise à montrer à mon Maître ?
Béatrix
Que veut-il dire ?
Carlin
Enfin tu crois donc le connaître ?
Béatrix
Si je le connais ? Moi, qui dans ses feux secrets, Sitôt qu'on l'accusait, prenais ses intérêts ? Il n'est donc pas Don Lope.
Carlin
Il faut ici se rendre, Monsieur Don Lope, on sait pour qui l'on doit vous prendre.
Béatrix
S'il m'en eût voulu croire, il se fût bien gardé D'épouser... Mais l'amour l'avait trop possédé. Tout est bien comme il est, n'importe.
Don César d'Avalos
Adieu, la belle. Viens Carlin.
Béatrix
Craignez-vous d'entrer ? Plus de querelle, Le bonhomme est sans fiel, il vous pardonne tout.
Don César d'Avalos
Va, tu rêves.
Béatrix
Son père en viendra mieux à bout ! Je m'en vais l'avertir.
Scène 3
Carlin, Don César d'Avalos
Carlin
Monsieur, que vous en semble ?
Don César d'Avalos
Il faut qu'elle ait connu quelqu'un qui me ressemble. Celui qui m'a tantôt dans la rue arrêté, M'en avoir dit autant, si je l'eusse écouté.
Carlin
C'est de quoi vous cacher, si par quelque pratique On poursuivait ici la mort de Don Fabrique. Vous pourriez de Don Lope alors prendre le nom, N'être plus Don César.
Don César d'Avalos
Et nous en croirait-on ? Un mensonge aisément toujours se développe. Par où justifier que je serais Don Lope ? D'où ? De quelle naissance ?
Carlin
On pouvait le savoir, Béatrix eût parlé.
Don César d'Avalos
Que de joie à me voir ?
Carlin
Pour moi, j'ai cru d'abord, comme ici c'est la mode, Que cette Béatrix était d'humeur commode, Et que pour vous rentrer par un air ingénu, Elle feignait exprès de vous avoir connu. C'est ainsi, m'a-t-on dit, lorsque les gens s'y fient, Que celles du métier à Madrid négocient. Elles sentent de loin un provincial. Mais Je crois qu'on vous en veut encor sur de nouveaux frais.
Don César d'Avalos
Quel est ce bon vieillard ?
Scène 4
Don Fernand de Vargas, Don César d'Avalos, Carlin
Don Fernand de Vargas
Ah quel bonheur !
Don César d'Avalos
De grâce, Monsieur.
Don Fernand de Vargas
Il se peut donc qu'enfin je vous embrasse !
Carlin
Voici bien le meilleur.
Don Fernand de Vargas
Vous n'êtes point changé.
Don César d'Avalos
De votre accueil, Monsieur, je me tiens obligé ; Mais bien d'autres que moi s'en laisseraient confondre. Ne vous connaissant pas, que puis-je vous répondre ?
Don Fernand de Vargas
Quoi, pour me retrouver avec des cheveux gris, Vous pourriez ne me plus reconnaître ? Mon fils, Ouvrez les yeux.
Carlin
Son fils ! Morbleu, la bonne affaire ! Faut-il tant barguigner à connaître son père ? Répondez à Nature.
Don Fernand de Vargas
Il est vrai, j'eus pour vous, Quand vous prîtes la fuite, un peu trop de courroux ; Il m'en a bien coûté des larmes ; sans reproche, J'en pleure encor.
Carlin
Voilà pour fendre un coeur de roche. Ah, Monsieur, votre fils m'avait toujours bien dit Que vous étiez un père aussi tendre... Il suffit ; Le sang...
Don César d'Avalos
Que vas-tu dire ?
Carlin
Acceptez-le pour père. Vous aimez, en aimant l'argent est nécessaire, Il vous en fournira.
Don Fernand de Vargas
Que n'ai-je point souffert, Tant que de votre sort je n'ai rien découvert ? Allâtes-vous d'abord aux Indes ?
Carlin
Bon voyage, Dites oui.
Don César d'Avalos
Non, monsieur, j'ai respect pour votre âge, Et ne puis consentir à vous tromper. Je viens...
Carlin
Nous avons vu, Monsieur, de drôles d'Indiens.
Don Fernand de Vargas
Vos Lettres de Goa me rendirent la vie. Les voyant, les lisant, que j'eus l'âme ravie ! Je vous avais cru mort.
Carlin
Le voilà bien vivant.
Don Fernand de Vargas
Mais, mon fils dites-moi...
Don César d'Avalos
Sans aller plus avant, Le nom de votre fils aurait de quoi me plaire, Mais...
Carlin
Quoi, vous n'êtes pas le fils de votre père ? Vous vous moquez.
Don César d'Avalos
En vain on veut vous éblouir.
Don Fernand de Vargas
Moi, je ne serais pas son père ?
Carlin
À vous ouïr, La chose est sûre, il est votre fils, on le nomme...
Don Fernand de Vargas
Don Lope.
À Don Fernand.
Carlin
Oui, justement. Monsieur est honnête homme. Pourquoi de son accueil faire si peu de cas ? S'il n'était votre père, il ne le dirait pas. Je sais ce qui le tient, que rien ne vous tourmente.
Don Fernand de Vargas
Il m'a trompé peut-être, et sa femme est vivante.
Carlin
Sa femme...
Don César d'Avalos
Quelle Femme ? As-tu perdu l'esprit ?
Carlin
Ne vous étonnez point de tout ce qu'il vous dit. Revenant de Goa, nous avons eu du pire. La tempête a longtemps battu notre navire. Mon Maître a cru trois fois être englouti de l'eau, Et la peur a si bien desséché son cerveau, Que tombant par la fièvre en certaine humeur noire, Il en est demeuré tout perclus de mémoire. Voyages, villes, gens, rien ne s'imprime.
Don Fernand de Vargas
Hélas !
Carlin
Le plus souvent moi-même il ne me connaît pas. Parlez-lui de la Mer, des choses qu'il a vues, S'il répond, vous diriez qu'il est tombé des nues, Point de réminiscence.
Don Fernand de Vargas
À quoi l'homme est sujet ! Mon fils consolez-vous.
Carlin
C'est votre fils tout fait. Dans Goa (sa mémoire était alors entière) Il m'a dit mille fois que vous étiez son père. Un homme entretaillé, sec, le visage frais.
Don César d'Avalos
As-tu donc entrepris de ne finir jamais ?
Scène 5
Béatrix, Isabelle, Don Fernand de Vargas, Don César d'Avalos, Carlin, Don Pascal Giron
Béatrix
Vous avais-je pas dit qu'il avait bonne mine ?
Isabelle
Que vois-je ?
Don Fernand de Vargas
Viens, ma fille.
Don César d'Avalos
Ah, Carlin.
Carlin
Je devine, Monsieur, la soeur vous plaît.
Don Fernand de Vargas
Le moment est venu. Tu vois enfin ce frère à tes yeux inconnu.
Isabelle
C'est celui dont tantôt nous parlions.
Béatrix
Quoi ?
Isabelle
Lui-même.
Don César d'Avalos
Carlin, c'est la Beauté que je t'ai dit que j'aime. Que le destin m'est doux !
Isabelle
Que le sort m'est cruel !
Carlin
Vite, l'embrassement doit être mutuel, Avancez. Voyez-vous comme Nature opère.
Don César d'Avalos
Quoi, vous êtes ma soeur ?
Isabelle
Quoi, vous êtes mon frère ?
Don Fernand de Vargas
La mémoire peut-être un jour lui reviendra.
Carlin
Sans doute, avec le temps il se reconnaîtra. Débarquant à Cadix, c'était bien autre chose, Là, d'une potion il prit certaine dose, Qui dégageant le nez... Je crois qu'il serait bon De lui faire souvent humecter le poumon ; Car on tient...
À Don César.
Don Fernand de Vargas
Nous ferons tout ce qu'il faudra faire. Et bien ?
Don Pascal Giron
Je n'ose encor vous appeler mon père, Tant le trouble stupide où vous m'avez surpris Me fait peu mériter le nom de votre fils. J'eusse écouté le sang, et cru son témoignage, Sans la noire vapeur d'un importun nuage, Qui me cachant vos traits, m'a fait tenir suspect Ce que pour vous d'abord j'ai senti de respect. Cet oubli malgré moi de temps en temps m'arrive, Je me fais des Objets une image tardive, Mais enfin cela passe, et mes égarements Me laissent à moi-même après quelques moments.
Don Fernand de Vargas
Comme cet accident provient de maladie, Il sera bien fâcheux, si l'on n'y remédie. Plus qu'en tout autre lieu sur mille maux divers Nous avons à Madrid des Médecins experts Nous les assemblerons.
Don César d'Avalos
Hélas ! Chacun raisonne Selon...
Carlin
Surtout, Monsieur, la sueur vous est bonne, Car vous avez le sang humide, intempéré.
Don Fernand de Vargas
Il a pour vous du zèle, et je lui sais bon gré.
Carlin
Monsieur, il est bon Maître, et l'on n'en trouve guère.
Béatrix
Vous soupirez ?
Isabelle
Hélas ! Faut-il qu'il soit mon frère ? Car ne me parle plus de Don César.
Don Fernand de Vargas
Enfin J'aurais tort, si j'osais me plaindre du Destin. Il ne manque plus rien, rien à ma joie. Et mon gendre ?
Don César d'Avalos
Son gendre !
Don Fernand de Vargas
Il va sans doute être ravi d'apprendre...
Béatrix
Pour faire un tour en Ville il ne fait que sortir.
Don Fernand de Vargas
Je crains qu'il ne visite, il fallait m'avertir. Par lettres la partie est peut-être liée.
Don César d'Avalos
Quoi, mon père, ma soeur est-elle mariée ?
Don Fernand de Vargas
Non, et vous ne pouviez arriver plus au point.
Don César d'Avalos
Ma soeur mérite bien que...
Don Fernand de Vargas
Ne la flattez point. Une fille à s'aimer n'est toujours que trop prête. Entrons, mon fils, je veux vous parler tête à tête. Depuis votre départ j'ai sur quoi m'expliquer.
Don César d'Avalos
Ma soeur, au rendez-vous il vous faudra manquer.
Isabelle
Que direz-vous de moi ? Ma honte en est extrême.
Don César d'Avalos
Aimez-moi seulement autant que je vous aime.
Scène 6
Carlin, Béatrix
Carlin
Écoute.
Béatrix
Qu'est-ce ?
Carlin
Enfin, ma chère Béatrix, Comment sommes-nous ?
Béatrix
Eh, comme tu sais.
Carlin
Tu ris ; Mais quand on doit s'aimer, l'étoile étant fort prompte, D'abord que l'on se voit, on se sent.
Béatrix
À ce compte, Tu m'aimerais un peu.
Carlin
Tout franc, cela va bien. Le moyen que pour toi je ne sentisse rien ? Mon Maître en raisonnant sur ce qui te regarde, M'a parlé mille fois de ton humeur gaillarde. Tu ne haïssais pas qu'il t'en voulût conter ?
Béatrix
Les jeunes gens toujours aiment à coqueter. Il faut bien avec eux entendre raillerie.
Carlin
Que diable ferait-on sans la friponnerie ? Il en faut bien. Je sais que tu lui plaisais tant, Que les soirs dans ta Chambre, en tout honneur s'entend...
Béatrix
Oh, quoi qu'il m'eût offert, comme j'aime la gloire, À moins que de l'honneur...
Carlin
Vraiment, il le faut croire. Pour avoir quelquefois la nuit des rendez-vous...
Béatrix
Mais la petite soeur était avecque nous.
Carlin
Je le sais.
Béatrix
C'était plus qu'avoir la porte ouverte, Dès l'âge de trois ans elle avait l'oeil alerte.
Carlin
Voyez un peu.
Béatrix
Jamais rien que de bienséant ; Pour des paroles, passe ; autre chose, néant.
Carlin
Ce que c'est que d'avoir de la conduite !
Béatrix
Dame ! C'est le tout.
Carlin
Mais dis-moi, mon maître avait pris femme ; C'est par là que tout jeune il s'était décrié. Je n'ai jamais bien su comme il s'était marié.
Béatrix
Avec certaine fille il eut intelligence, Belle, mais mal en biens, de même qu'en naissance ; On la nommait Jacinte. Il la voyait souvent, Parlait de l'épouser, son père en eut le vent. Il pesta, fulmina, lui défendit sa vue, Et voyant par le temps sa passion accrue, Pour la mettre où son fils ne la pût retrouver, Il résolut enfin de la faire enlever. Mais ayant eu sur l'heure avis du stratagème, Le fils prévint le père, et l'enleva lui-même, Et prenant ce qu'il pût d'argent et de bijoux, Par une prompte fuite évita son courroux. Pour courir après eux, quelque soin qu'on pût prendre, Autant de pas perdus, on n'en put rien apprendre, Tant que Don Lope enfin après plus de dix ans Manda qu'il était Veuf, et n'avait point d'Enfants ; Qu'il s'était à Goa par un peu d'industrie, Fait un fonds assez grand pour y passer sa vie, Et qu'il s'y résolvait, si son père irrité Gardait toujours pour lui même sévérité. De son éloignement voilà ce qui fut cause.
Carlin
Il m'avait, à peu près, conté la même chose ; Mais ma foi, je doutais s'il fallait qu'on le crût.
Béatrix
Il aimait bien sa Femme ?
Carlin
Ah !
Béatrix
Quand elle mourut, Quelle angoisse !
Carlin
Vois-tu, c'étaient de grosses larmes.
Béatrix
Il pouvait la pleurer, elle avait bien des charmes. Des yeux perçants, un air à n'en point revenir.
Carlin
De grande taille.
Béatrix
Autant qu'il m'en peut souvenir, Elle était médiocre.
Carlin
Il est vrai, mais bien prise. L'air fait tout, c'est par l'air que la taille est de mise.
Béatrix
Et Sganarelle ?
Carlin
Et bien ?
Béatrix
L'a t-on ramené ?
Carlin
Quoi ? Sganarelle ?
Béatrix
Il était à ton Maître avant toi.
Carlin
Ah, j'entends ; il peut bien ne se pas laisser prendre ; Sinon, point de quartier, mon Maître le fait pendre. Il l'a volé.
Béatrix
Volé ! Qui l'aurait cru de lui ?
Carlin
Son procès est tout fait, qu'on l'attrape aujourd'hui, Demain pendu.
Béatrix
C'était la fidélité même, Quand il était ici. Comme on change !
Carlin
Un teint blême Tel qu'il l'avait, est bien sujet à caution.
Béatrix
Il ne l'avait pas tant.
Carlin
Adieu, ma passion, Ma Béatrix, mon tout, tu m'aimeras ?
Béatrix
Peut-être.
Carlin
J'enrage qu'il me faille aller joindre mon maître ; Mais il m'étrillerait, si je tardais.
Béatrix
Entrons.
Carlin
Mon coeur est tout à toi, sotte.
Béatrix
Nous le verrons.
Acte III
Scène 1
Don Fernand de Vargas, Don César d'Avalos
Don Fernand de Vargas
N'y pensons plus, mon fils, ces choses sont passées ; Qu'entre nous à jamais elles soient effacées. Le brusque entêtement qui vous fit marier, Fut un coup de jeune homme, il le faut oublier, Et songer seulement à bien goûter la joie Qu'après de longs chagrins le Ciel par vous m'envoie. Je vous aime, agissez avec moi comme un fils À qui tout ce que j'ai de fortune est acquis. Je veux avant ma mort pourvoir à ma Famille. Je ne suis déjà plus en peine pour ma fille, Ce soir pour son hymen on doit tout arrêter.
Don César d'Avalos
Mon père, il serait bon de ne se point hâter, Vous avez du bien.
Don Fernand de Vargas
Oui, mais non pas pour prétendre Celui que mon bonheur m'a fait trouver pour gendre. Il est riche au-delà de tout ce qu'on en croit. Je sais depuis dix ans...
Don César d'Avalos
Quelque riche qu'il soit, Si j'osais proposer un Ami que j'estime, Le choix vous semblerait peut-être légitime. Quand il n'aurait de bien que ce que je connais, Cela va loin. De taille il est fait comme moi, Et si ma soeur savait tout ce qui s'en publie...
Don Fernand de Vargas
Qu'elle n'en sache rien, mon fils, je vous en prie. Son coeur a déjà pris je ne sais quels dégoûts Pour celui que mon choix lui donne pour époux. Ils pourraient s'augmenter en lui parlant d'un autre.
Don César d'Avalos
Je dois soumettre ici mon sentiment au Vôtre ; Mais si le mariage est souvent sans douceur, Vous hasardez beaucoup, en contraignant ma soeur. Le désordre est à craindre où l'époux ne peut plaire.
Don Fernand de Vargas
Je sais ce qu'il lui faut, qu'elle me laisse faire. Si mon gendre n'est pas tout à fait sérieux, S'il a l'humeur trop gaie, il n'en vaudra que mieux. Les choses sont au point qu'on ne s'en peut défendre, J'ai donné ma parole, et ne puis la reprendre. C'est sur quoi je voulais vous parler en secret. Vous avez l'esprit doux, insinuant, discret. Conférez avec elle, et sur cet Hyménée Dites-lui ce que doit une fille bien née. Elle vous en croira.
Don César d'Avalos
Reposez-vous sur moi. J'appuierai vos desseins autant que je le dois, Et n'épargnerai rien pour vous faire connaître, Qu'aimé par vous en fils, je mérite de l'être
Don Fernand de Vargas
C'est là ce que mon coeur du vôtre s'est promis. Cependant il nous faut assembler vos Amis. Ah, qu'en vous embrassant Don Sanche aura de joie ! Don Pedre...
Don César d'Avalos
Il ne faut pas encor que je les voie, À moins qu'on prenne soin de m'en entretenir. À peine de leurs noms je puis me souvenir, Et je crois qu'il serait à propos pour ma gloire De cacher quelque temps ma perte de mémoire.
Don Fernand de Vargas
Dix ans hors de Madrid passés sans revenir, Ont pu les éloigner de votre souvenir ; Mais au moins je croirais que les choses récentes...
Don César d'Avalos
J'ai peine à m'en tenir les images présentes.
Don Fernand de Vargas
Quoi, ce qui dans Goa depuis peu s'est passé, Ce que vous avez vu...
Don César d'Avalos
C'est autant d'effacé. Je sais confusément que Goa...
Don Fernand de Vargas
Belle Ville, Fort grande.
Don César d'Avalos
Oui, spacieuse, en habitants fertile, Où qui veut s'employer, trouve aisément parti.
Don Fernand de Vargas
Je n'avais pas trente ans lorsque j'en suis sorti. Vous remettez-vous point le Château de Garde.
Don César d'Avalos
Ne me demandez rien de ce qui le regarde. Si le discours vous plaît, Carlin qui vient à nous En pourra mieux que moi raisonner avec vous.
Scène 2
Don César d'Avalos, Carlin, Don Fernand de Vargas
Don César d'Avalos
Tiens ferme, s'il le faut, et...
Carlin
J'ai bonne cervelle.
Don Fernand de Vargas
À propos de Carlin, dites-moi, Sganarelle, Qu'en est-il ?
Don César d'Avalos
Sganarelle ?
Don Fernand de Vargas
Oui, vous en faisiez cas. Qu'en avez-vous fait ?
Don César d'Avalos
Moi ? Je ne le connais pas.
Carlin
Il ne le connaît pas !
Don César d'Avalos
Non.
À Don César.
Carlin
Monsieur quel dommage ? Quoi, ce diable d'escroc, ce renverse-ménage, Qu'en partant de Madrid pour venir à Goa, Vous aviez amené comme un bon valet ?
Don César d'Avalos
Ah, Je sais. Tu l'as connu, Carlin ?
Carlin
Il me le semble. Nous vous avons servi cinq ou six mois ensemble.
Don Fernand de Vargas
Qu'est-il devenu ?
Carlin
Lui ? Vous ne le verrez plus. Le Coquin à mon Maître a volé mille écus.
Don Fernand de Vargas
Le Pendard ! Mille écus !
Carlin
Oh, s'il est pris, je pense Qu'il fera le pendard au bout d'une potence ; En bon argent de mise et de poids, tout autant, Mille écus.
Don César d'Avalos
Je n'avais que cela de comptant.
Don Fernand de Vargas
L'accident est fâcheux ; quand à sa seule adresse On doit le peu qu'on a, la moindre perte blesse. Il vous sera resté quelques effets ?
Carlin
Vraiment. Mon maître a fait son compte aux Indes grassement. Vous verrez apporter dans quelques jours... La peste ! En matière d'Enfants vous l'entendez de reste. Vous avez fait un fils aussi fin... Croyez-moi, Monsieur, qu'un Sot et lui ce sont deux.
Don Fernand de Vargas
Comme toi. À ta mine...
Carlin
Il est vrai, qu'à moins qu'on ne soit bête, Quand on a vu Goa l'esprit...
Don Fernand de Vargas
On s'en entête, Je ne l'ai pu quitter qu'avec peine.
Don César d'Avalos
Sans vous J'y serais demeuré, le séjour m'était doux, Je n'y manquais de rien.
Don Fernand de Vargas
Pour vous mettre à votre aise, Et faire que Madrid après Goa vous plaise ; Je veux vous marier.
Don César d'Avalos
Ce doit m'être une loi, Que ce qu'il vous plaira de résoudre de moi. Disposez de ma main ; si jamais je la donne, Je prétends que l'amour par vous seul en ordonne, Et fais de votre aveu dépendre mon destin.
Don Fernand de Vargas
On trouve Elvire aimable, elle est fort riche.
Don César d'Avalos
Enfin Vous contenter, vous plaire, est tout ce qui m'importe.
Don Fernand de Vargas
Mais il faudra prouver que votre femme est morte. N'en apportez-vous pas quelque attestation ?
Carlin
Il l'a ; mais pardonnez à son affliction. Vous avez réveillé la douleur sans son âme. La pauvre défunte ! Ah ! Monsieur, la brave femme ! Belle comme le jour, douce comme un agneau, Franchement, c'est dommage.
Don César d'Avalos
Elle est dans le tombeau, Hélas !
Carlin
Depuis deux ans la pleurer c'est sa gloire.
Don Fernand de Vargas
Comment s'en souvient-il, s'il n'a point de mémoire ?
Carlin
Ah, Monsieur, une femme est un mal d'embarras Qui tient comme le Diable, on ne s'en défait pas. Il n'est oubli qui tienne, il faut que l'on y songe.
Don Fernand de Vargas
Tire-le, si tu peux, du chagrin qui le ronge, Je te laisse avec lui.
Don César d'Avalos
Mon père, c'en est fait. D'un tendre souvenir c'est le dernier effet ; N'en appréhendez rien.
Don Fernand de Vargas
Tâchez donc, je vous prie, D'obtenir qu'au plutôt votre soeur se marie. Je vais vous l'envoyer.
Don César d'Avalos
Soyez sûr de mes soins.
Don Fernand de Vargas
C'est assez.
Don César d'Avalos
Les effets en seront les témoins.
Scène 3
Carlin, Don César d'Avalos
Carlin
Ma foi, la pièce est drôle.
Don César d'Avalos
Et l'incident bizarre. Des traits si ressemblants sont une chose rare. J'ai d'abord comme folle écouté Béatrix, Mais, Carlin, ce Vieillard me prendre pour son Fils ?
Carlin
Profitons du bon temps que le hasard nous donne, Si je ne suis trompé, Monsieur, l'Auberge est bonne. Pouvions-nous mieux choisir ?
Don César d'Avalos
Je m'en trouve fort bien.
Carlin
Sans la soeur, avouez que je ne tenais rien, J'aurais eu beau prêcher.
Don César d'Avalos
Il est vrai que sans elle J'eusse eu peine à me rendre. Ah ! Carlin, qu'elle est belle ! L'as-tu bien regardée, et ne vaut-elle pas Tous ses soins...
Carlin
J'aurais fait tout comme, en pareil cas. Mais n'osant plus ici l'entretenir qu'en frère, Qu'en aurez-vous de joie ?
Don César d'Avalos
Eh, mon Dieu, laisse faire. L'Amour, sous quelque habit qu'il s'ose déguiser, A toujours certains temps dont il sait bien user. Le plus grand embarras où par là je puisse être, Consiste à voir des Gens que je devrais connaître. C'est dont sans peine on ne vient pas à bout.
Carlin
La mémoire malade est un remède à tout.
Don César d'Avalos
Ma fuite de Madrid jointe à mon mariage, M'a fait jouer d'abord un mauvais personnage. Sans toi j'étais perdu.
Carlin
Je viens par Béatrix De me faire compter l'aventure du fils. Ainsi je parle instruit ; mais Béatrix est bonne. J'ai feint en vous pour elle une amitié friponne ; Qu'ensemble au temps jadis dans vos transports ardents Vous aviez rendez-vous. Elle a donné dedans, Et ce qu'elle m'a dit, m'a fait voir qu'avec elle L'Indien certains soirs allait en sentinelle. Mais lorsque vous passez pour Don Lope en ces lieux, S'il allait revenir ?
Don César d'Avalos
Il n'en serait que mieux. La ressemblance est telle entre nous, que peut-être J'aurai peine au besoin à me faire connaître. On peut de Don César me disputer le nom. Mais au moins as-tu su celui du père ?
Carlin
Non.
Don César d'Avalos
De la fille ?
Carlin
Aussi peu.
Don César d'Avalos
Ce point est nécessaire. S'il fallait en parler par hasard, comment faire ! Puisque avec Béatrix...
Carlin
Au premier entretien, Je saurai l'un et l'autre, ils ne tiennent à rien. Mais voici cette soeur dont la beauté vous pique.
Scène 4
Isabelle, Don César d'Avalos, Béatrix, Carlin
Isabelle
Comment avecque vous faut-il que je m'explique, Mon Frère ? Je rougis lorsque je me souviens, Et de ma complaisance, et de nos entretiens. Quelles plaintes de vous n'ai-je pas lieu de faire ? Car vous saviez déjà que vous étiez mon frère, Et n'avez si longtemps caché votre retour, Que pour voir sur mon coeur ce que pourrait l'amour.
Don César d'Avalos
Oui, ma soeur, il est vrai, je vous avais connue. J'appris qui vous étiez vous voyant dans la rue, Et sans savoir pourquoi je ne vous parlais pas, La curiosité me fit suivre vos pas. C'est par là que d'abord avecque tant de zèle, Contre un lâche Importun je pris votre querelle. Je vous cachai mon nom, pour avoir la douceur De connaître à loisir le fond de votre coeur Plus vous vous expliquiez sur la reconnaissance, Plus j'aimais à jouir de votre complaisance, Et pour pouvoir goûter plus longtemps avec vous Les charmes innocents d'un commerce si doux, Croyant qu'un autre Ciel, l'air de la Mer, et l'âge, Auraient assez changé les traits de mon visage, Rencontrant par malheur Béatrix sur mes pas, J'ai feint d'en être cru ce que je n'étais pas. J'en avais déjà fait autant avec mon Père ; Vous êtes survenue, il a fallu me taire. Plus de feinte à poursuivre étant connue de vous.
Béatrix
Pouvoir à Béatrix soutenir... Entre nous, Monsieur, vous savez bien ce qu'il faut que j'en pense.
Carlin
Là, deux pas en avant, renouez connaissance.
Isabelle
Cependant la surprise est assez à blâmer. On sait de quelle sorte un frère doit aimer, Et je ne conçois point à quel dessein votre âme, Tournant tout sur l'amour, m'a fait voir tant de flamme. Pourquoi par mille voeux avoir tenté ma foi ?
Don César d'Avalos
Pour savoir ce qu'il faut que j'attende de moi. Un Indien, privé par une longue absence De ce que du beau Monde acquiert l'expérience, Avant qu'il se hasarde à paraître au grand jour, Doit par ce doux essais prendre l'air de la cour. Ainsi j'ai cru, ma soeur, que sans vous faire injure, Je pouvais d'un beau feu vous tracer la peinture ; Et ce que par le sang je sens pour vous d'ardeur, N'avait que trop de quoi faire parler mon coeur.
Isabelle
Ne me blâmez donc point, si m'y laissant surprendre, Il peut m'être échappé quelque soupir trop tendre. Vous vous étiez pour moi déclaré hautement, Vous avez du mérite, et parliez en amant. C'est par là que dans l'âme un beau feu se consomme, Un frère qui se cache est fait comme un autre Homme, Et pour se faire aimer, a d'autant plus d'appui, Que le sang en secret s'intéresse pour lui.
Don César d'Avalos
Quoi, vous repentez-vous d'avoir été capable De suivre en me voyant un penchant favorable ? D'avoir souffert mes soins ?
Isabelle
Ne me demandez rien.
Don César d'Avalos
Méritai-je si peu qu'on me veuille du bien ? Soumis, passionné, suis-je indigne de plaire ?
Isabelle
Qu'ai-je à dire, hélas ! Quand vous êtes mon frère ?
Don César d'Avalos
Eh du moins dites-moi, si je ne l'étais pas, Que de mes voeux offerts vous pourriez faire cas, Que votre coeur sensible aimerait à se rendre.
Isabelle
Vous n'avez là-dessus besoin de rien entendre, Et vouloir à l'hymen pour jamais renoncer, C'est... J'en dis trop, pourquoi m'en osez-vous presser ?
Don César d'Avalos
Que de gloire pour moi !
Isabelle
Je sais qu'avec mon père, En prenant ce dessein, je me fais une affaire. Il veut sans résister que je donne ma main.
Don César d'Avalos
Il vient de me l'apprendre.
Isabelle
Il le prétend en vain. De mes sens abusés j'ai cru la flatterie ; Plus d'hymen.
Don César d'Avalos
Quoi, ma soeur ? Et si je vous en prie ? Voudrez-vous de ma main refuser un époux ?
Isabelle
Je pourrais l'accepter, s'il était tel que vous.
Don César d'Avalos
Fiez-vous-en à moi, dont la tendresse extrême Me fait vous regarder comme un autre moi-même. Don César de vos jours peut faire le repos. Il est...
Isabelle
Don César ? Quoi Don César d'Avalos, Dont le bien fait, dit-on, tant de bruit à Séville ?
Don César d'Avalos
Lui-même.
Isabelle
Vous prenez un soin fort inutile. Jamais homme ne fut jusques à maintenant, Et de moins de mérite, et plus impertinent. Un esprit bas, rampant, qui ne sent que la fange.
Carlin
Monsieur, entendez-vous ? Vers à votre louange.
Don César d'Avalos
On vous a prévenue avec un faux portrait, Ma soeur, et Don César...
Isabelle
Non, il est trait pour trait, Je ne m'abuse point.
Don César d'Avalos
Quoi...
Béatrix
Vous ayant en tête, Tout autre auprès de vous, Monsieur, lui parait bête ; Mais Don César n'est point si sot qu'elle vous dit. Il a ce qui fait seul le mérite et l'esprit, Des ducats à milliers.
Isabelle
Mais aussi la nature...
Don César d'Avalos
Encor qui vous a fait cette belle peinture ?
Isabelle
Mes yeux.
Don César d'Avalos
Vous me raillez, ma soeur.
Isabelle
Mes propres yeux. C'est la sottise même.
Carlin
On ne peut dire mieux. Vous êtes en crédit, Monsieur.
Isabelle
Ainsi, mon frère, Quoi que vous me disiez, quoi qu'ordonne mon père...
Don César d'Avalos
Et vous-même avez vu ce Don César.
Isabelle
Oui, moi ! Mais à ce que je dis ne donnez point de foi, N'en croyez que vous seul, le voici qui s'avance.
Don César d'Avalos
Carlin, démêles-tu tout ceci ?
Carlin
Patience.
Scène 5
Don Pascal Giron, Don César d'Avalos, Isabelle, Béatrix, Carlin
Don Pascal Giron
Ah, mon Cher, de Goa soyez bien revenu. À certain air sournois je l'aurais reconnu, Et juré mille fois, en voyant sa figure, Que de son propre père il est la géniture. Vers le menton aussi je lui trouve de vous Je ne sais quoi, non pas aussi beau, ni si doux, Mais assez approchant. Quoi qu'il en soit, beau-frère, Touchez là. Serez-vous jusqu'au soir à vous taire ? Vous ne me dites mot.
Don César d'Avalos
De mon étonnement Ne faites pas, de grâce, un mauvais jugement. Après avoir passé loin d'ici tant d'années, Par un heureux retour voir mes courses bornées, Arriver au moment qu'un Homme tel que vous Estime assez ma soeur pour s'en faire l'époux, Un homme rare, en qui tout passe l'ordinaire, C'est pour...
Don Pascal Giron
Vous dites bien, si vous ne parlez guère, Et ce ne sont point là selles à tous chevaux. Peste, les indiens ne sont point des badauds, On a là le bon sens
Isabelle
M'avait-on prévenue ? Le portrait est-il faux ?
Don Pascal Giron
Pour votre bienvenue Je veux presser la noce, afin qu'en festoyant Nous fassions amitié.
Isabelle
Vous êtes clairvoyant. Me conseilleriez-vous...
Don César d'Avalos
Oui, ma soeur.
Isabelle
Quoi, mon frère ?
Don César d'Avalos
Épousez Don César, vous ne sauriez mieux faire.
Don Pascal Giron
Le brave homme !
Isabelle
Pas mieux ?
Don Pascal Giron
Non dea, je le maintiens. On devient de bon goût parmi les indiens ; Il se connaît en gens.
Don César d'Avalos
C'est de quoi je me pique.
Don Pascal Giron
Votre soeur Isabelle est un peu lunatique.
Don César d'Avalos
Isabelle ! Vois-tu qu'il est de mon destin Que j'aime une Isabelle ?
Isabelle
Ah, mon frère !
Don César d'Avalos
Carlin. Qu'elle est charmante !
Isabelle
Il faut l'avouer, j'eusse en peine À croire en vous pour moi ce sentiment de haine, Car sur ce triste hymen me parler d'obéir, L'appuyer contre moi, c'est plus que me haïr.
Don Pascal Giron
Ah, vous en faites donc ainsi la dégoûtée, Sans le Beau-frère, allez, vous seriez rejetée, Et j'irais de ce pas, où me faisant honneur, Je suis sûr que le Oui se dirait de grand coeur
Isabelle
Vous pouvez y aller, car je vous certifie Que si c'est sur vos biens que votre amour se fie, Je n'en fais aucun cas, et crois valoir assez, Pour ne pas m'abaisser autant que vous pensez.
Don Pascal Giron
Vous vous abaisseriez en m'épousant ?
Isabelle
Sans doute.
Don Pascal Giron
Gardez que je n'éclate, et qu'il ne vous en coûte.
Don César d'Avalos
Ah, ma soeur.
Isabelle
Qu'il éclate autant qu'il lui plaira. Je perdrai sans regret ce qu'il m'en coûtera.
Béatrix
Eh, Madame.
Don Pascal Giron
Oui ?
Béatrix
Monsieur.
Don Pascal Giron
Suffit, qu'elle y revienne. Ma Famille vaut mieux mille fois que la sienne ; Et si nous supputions, sans tout prendre en un tas, Le Quart d'un Avalos vaudrait quinze Vargas ; Soit dit sans offenser le Vargas, mon beau-frère.
Don César d'Avalos
Vargas !
Carlin
Si nous étions au logis du beau-père ?
Don César d'Avalos
Il n'en faut point douter, Carlin.
Don Pascal Giron
Dès maintenant J'en vais coucher ma plainte au vieux père Fernand.
Don César d'Avalos
Entends-tu ?
Carlin
Quel matois ! Voyez-vous la surprise ?
Don César d'Avalos
Sais-tu qui je le crois ? Notre homme à la valise.
Carlin
Cela pourrait bien être.
Don César d'Avalos
Il faut m'en éclaircir. Ne fâchez point ma soeur, je saurai l'adoucir. Quand j'aurai dit trois mots, elle sera traitable.
Isabelle
Quoi, vous-même vouloir me rendre misérable ? Ah, qu'aux Indes encor n'êtes-vous retenu ! Du moins...
Don Pascal Giron
Il a bien fait d'en être revenu. Ma foi, j'en suis d'avis qu'à Goa, pour vous plaire, Le reste de ses jours on vous confine un frère.
Don César d'Avalos
C'est donc avec chagrin que vous me revoyez, Ma soeur ?
Isabelle
J'en ai bien lieu.
Don César d'Avalos
Pas tant que vous croyez. Vos intérêts me sont mieux connus qu'à vous-même. Je suis pour Don César, je l'avoue, il vous aime, Votre bonheur dépend de lui donner la main.
Don Pascal Giron
Avisez, car à moins que ce ne soit demain, Serviteur.
Isabelle
J'aime assez un amant qui menace.
Béatrix
Madame.
Don César d'Avalos
Rendez-vous, ma soeur, de bonne grâce. Prenez pour Don César des sentiments plus doux ; Aussi bien je suis sûr qu'il sera votre époux.
Isabelle
Lui ? Vous en êtes sûr ?
Don César d'Avalos
Oui, je vous le répète. Votre hymen est conclu, mon père le souhaite, Et quoi qu'à son amour vous puissiez opposer, Vous tiendrez à bonheur enfin de l'épouser. J'en ai la certitude.
Isabelle
Et moi, je vous déclare, À quoi que Don César contre moi se prépare, Que la chose avec lui n'ira point plus avant, Et que s'il faut parler, j'entre dans un couvent. Avec vous là-dessus qu'il prenne ses mesures ; Viens.
Béatrix
Qui vous a donné ces belles tablatures ? Monsieur, ne croyez pas...
Isabelle
Viens, te dis-je, suis moi.
Scène 6
Don Pascal Giron, Don César d'Avalos, Carlin
Don Pascal Giron
La petite lionne ! Elle jase, ma foi.
Don César d'Avalos
Ne vous étonnez point d'une telle réponse. Au reste, vous saurez que j'ai vu Don Alonse. J'ai passé par Séville, où fus averti Que depuis quatre jours vous en étiez parti. J'appris là votre hymen.
Don Pascal Giron
Vous avez vu mon père ? Don Alonse ? À Séville ?
Don César d'Avalos
Oui.
Don Pascal Giron
La maudite affaire !
Don César d'Avalos
Il me parla, je crois, en termes confus, Sur des lettres de change.
Don Pascal Giron
Oui, pour vingt mille écus. Aux mains de Don Fernand ces lettres sont remises.
Don César d'Avalos
Carlin.
Carlin
Nous vous tenons, escroqueur de valise.
Don Pascal Giron
Mon père est homme... Allez, je lui ferai savoir Que pour moi le beau-frère a bien fait son devoir. Cependant je crains fort...
Don César d'Avalos
Vous n'avez rien à craindre. Que ma soeur parle, crie, elle aura beau se plaindre, Je me ris du couvent.
Don Pascal Giron
Si nous pouvions, demain Il faudrait que sans bruit...
Don César d'Avalos
Mon père a ce dessein, Et je vais d'autant plus presser le mariage, Qu'à me rendre à Burgos certain devoir m'engage.
Don Pascal Giron
Quel ?
Don César d'Avalos
C'est pour y chercher un Don Pascal Giron. Si je le trouve...
Don Pascal Giron
Et bien ?
Don César d'Avalos
Le connaissez-vous ?
Don Pascal Giron
Non.
Don César d'Avalos
Il a fait d'un ami certaine raillerie. Au talent de hâbleur il joint l'effronterie, Dit-on, et je lui veux montrer aux yeux de tous...
Don Pascal Giron
Cela mérite-t-il de vous mettre en courroux ?
Don César d'Avalos
Si l'on ne disait mot, il n'aurait qu'à poursuivre, À de pareils hâbleurs il faut apprendre à vivre. C'est un extravagant, un fat.
Don Pascal Giron
Sans compliment, Je vous quitte, et vais voir le beau-père un moment.
Scène 7
Don César d'Avalos, Carlin
Don César d'Avalos
Qu'en dis-tu ?
Carlin
Vous avez bien rabattu sa joie. Reste à vous découvrir...
Don César d'Avalos
J'en chercherai la voie ; Mais sans tant me hâter, peut être il serait bon, Comme ici Don Pascal fait connaître mon nom, D'attendre sous celui que le hasard me prête, Qu'avec nos Obstinés mon affaire soit faite. Si les Parents du Mort s'avisaient d'éclater, Ce serait Don Pascal qu'on viendrait arrêter.
Carlin
Quand on le coifferait, la prise serait belle. Il le mérite bien ; mais, Monsieur, Isabelle ? La pourrez-vous laisser si longtemps en erreur ?
Don César d'Avalos
Plus les dédains sont forts, mieux je lis dans son coeur.
Carlin
Elle était en partant dans un dépit extrême.
Don César d'Avalos
Qu'il est doux de me voir mépriser pour moi-même !
Carlin
Mais quand vous en riez, elle en souffre.
Don César d'Avalos
Allons voir Quels mépris de nouveau j'en pourrai recevoir.
Acte IV
Scène 1
Enrique, Don Fernand de Vargas
Enrique
Voilà ce qu'on m'écrit.
Don Fernand de Vargas
Vous m'étonnez, Enrique, Et quel rang parmi vous tenait ce Don Fabrique Ceux que le sang oblige à venger cette mort Sont-ce des gens à ne point vouloir parler d'accord ? Mon gendre a-t-il affaire à puissante Partie ?
Enrique
Non pas sans doute assez pour lui coûter la vie. Outre que l'action, à la prendre en rigueur, Telle qu'on me la mande, est d'un Homme de coeur ; Mais c'est toujours un Mort, et tout Mort embarrasse.
Don Fernand de Vargas
Il faut agir en Cour, nous obtiendrons sa Grâce.
Enrique
Si l'affaire est tombée en accommodement ; Nous en aurons bientôt plus d'éclaircissement. Au moins à voir le jour dont ma Lettre est datée, C'est de beaucoup trop tard qu'elle m'est apportée. Comme avant cette mort Don Alonse avait dit Que son fils se venait marier à Madrid, Et qu'on nous voit toujours Ennemis, on veut croire Qu'agissant contre lui, je dois en faire gloire, Et que s'il est chez vous, comme on n'en peut douter, Je prêterai la main à le faire arrêter ; Mais la division n'empêche point l'estime, Et quand ma haine encor serait plus légitime, Le nom de votre gendre, et ce que je vous dois, Contre ses ennemis lui répondraient de moi.
Don Fernand de Vargas
Cette mort qu'il m'a tue est sans doute l'affaire Que me recommandait la Lettre de son père. Vous en donner l'avis c'était bien s'adresser ; Mais, Enrique, avec moi c'est peu de commencer. Vous protégez mon gendre ; après ce bon office Souffrez avecque lui que je vous réunisse. Je ne saurais vous voir plus longtemps Ennemis.
Enrique
Ordonnez, je suis prêt, et tout vous est permis. Mais comme Don César est plus fier qu'il me semble, Ne vous commettez point à nous trouver ensemble, Que vous n'ayez pris soin vous-même de savoir S'il pourra sans aigreur consentir à me voir ; Me montrant tout à coup, j'ai peur qu'il ne s'emporte. Cependant empêchez quelques jours qu'il ne sorte. Il s'est trop fait connaître en arrivant chez vous ; La nouvelle en est sue, il a force jaloux, On l'épie, et pour lui la prison est à craindre.
Don Fernand de Vargas
Je doute qu'il soit homme à se vouloir contraindre. Au reste, de Goa mon fils est de retour.
Enrique
Don Lope est à Madrid ?
Don Fernand de Vargas
Oui, de ce même jour. Absent depuis douze ans, le Ciel me le renvoie.
Enrique
Croyez qu'avecque vous j'en partage la joie, Quand Don César et moi nous serons réunis, Il faudra que je vienne embrasser ce cher fils.
Don Fernand de Vargas
Je vous le mènerai, c'est à quoi je m'engage.
Enrique
Et l'aimable Isabelle ? À quand le mariage ?
Don Fernand de Vargas
Don César n'a point eu le don de la charmer. Quoi que je puisse dire, elle a peine à l'aimer, Et si je veux pour elle écouter ma tendresse, Je dois suspendre au moins l'hymen dont il me presse ; Entre nous, je ne sais si l'air Provincial Donne à certaines Gens un trait original ; Mais dans sa gaie humeur ce Don César s'oublie, Et le bon sens toujours n'est pas de la partie. Au Portrait dont pour lui vous m'aviez prévenu Il faut vous l'avouer, je ne l'ai point connu. Je lui croyais l'esprit poli, galant, docile.
Enrique
Depuis de deux ans que j'ai quitté Séville, J'ignore ce qu'il est ; mais quand je suis parti, C'était de mille dons un esprit assorti. Je ne sais quoi d'aisé, du brillant, du solide.
Don Fernand de Vargas
Il est brusque, et de tout en Souverain décide. Si l'hymen dès demain ne remplit ses désirs, Il ne sait ce que c'est que pousser des soupirs. Il est riche, et partout peut choisir une femme.
Enrique
Ah, Don César n'a point cette bassesse d'âme. Il est civil, honnête, et dans ce que j'en sais...
Scène 2
Don Fernand de Vargas, Enrique, Carlin, Don César d'Avalos
Don Fernand de Vargas
Le voici qui paraît.
Enrique
C'est lui-même, il est vrai.
Carlin
Monsieur.
Don César d'Avalos
Je vois Enrique, il faut rentrer.
Enrique
Je pense Qu'il aurait quelque peine à souffrir ma présence. Je m'éloigne, et vous laisse en pouvoir d'obtenir Qu'il consente à l'accord qui nous doit réunir.
Scène 3
Don Fernand de Vargas, Don Pascal Giron
Don Fernand de Vargas
De peur de vous choquer, vous voyez qu'il me quitte.
Don Pascal Giron
Il pouvait jusqu'au soir prolonger sa visite, C'est à quoi nul de nous n'eût voulu s'opposer. Vous autres vieux Grisons, vous aimer à jaser, Vous ne finissez point.
Don Fernand de Vargas
Il est prudent et sage ; Et pour ne pas aigrir les choses davantage, Il a voulu savoir avant que vous parler...
Don Pascal Giron
À moi ? Qu'avons-nous donc ensemble à démêler ?
Don Fernand de Vargas
Rien ; il m'a tout conté, c'est une bagatelle.
Don Pascal Giron
La Lune a-t-elle point disloqué sa cervelle ?
Don Fernand de Vargas
Il n'en faut point parler avec tant de mépris. Enrique a du mérite, et chacun vaut son prix.
Don Pascal Giron
Enrique soit, Enrique est pour moi peu de chose.
Don Fernand de Vargas
Vos différends n'ont pas une assez juste cause. Il faut, pour vivre amis, mettre tout sous le pied.
Don Pascal Giron
Vous avez comme lui le timbre estropié, Beau-père.
Don Fernand de Vargas
Vous pourriez parler mieux, ce me semble.
Don Pascal Giron
Que diable aussi veut-on que nous ayons ensemble ? Je ne l'ai jamais vu.
Don Fernand de Vargas
Jamais vu !
Don Pascal Giron
Non jamais.
Don Fernand de Vargas
Vous n'avez point tous deux sur certains intérêts, Lorsqu'un jour son avis fut si contraire au vôtre, Qu'il fallut...
Don Pascal Giron
Non, vous dis-je, il me prend pour un autre.
Don Fernand de Vargas
Et dans ce même instant que vous êtes venu, Pour Don César encor il vous a reconnu.
Don Pascal Giron
D'Avalos ?
Don Fernand de Vargas
D'Avalos. Il est né dans Séville, A du bien, des Amis, connaît toute la ville ; Il ne se passe rien qui par lui ne soit su.
Don Pascal Giron
Serais-je Don César sans m'en être aperçu ? N'importe, avouons tout.
Don Fernand de Vargas
Çà, plus d'aigreur, mon gendre. Enrique veut la Paix, c'est trop vous en défendre. L'accord vous déplaisant, pour en fuir l'embarras, Vous auriez bien voulu ne le connaître pas. De grâce, oubliez tout, vous avez l'âme bonne. S'il a dit quelque chose...
Don Pascal Giron
Et bien, je lui pardonne, Mais à condition que je ne le verrai Qu'après que de l'hymen j'aurai fait plein essai.
Don Fernand de Vargas
Il ne mérite point ce reste de colère. Il a montré pour vous une estime sincère, Et tout à l'heure encor il vient de m'avertir De ce que l'on hasarde à vous laisser sortir.
Don Pascal Giron
Parce que je puis mettre une femme à son aise, Il craint qu'on ne m'engage ailleurs ? Ne vous déplaise, Je veux aller, courir, voir, me faire prier. Si l'on craint de me perdre, on peut me marier. Je suis jusqu'à demain de l'Épouse future Le très futur Époux ; passé cela, j'en jure, Je porte le mouchoir où le coeur m'en dira.
Don Fernand de Vargas
Vous serez satisfait, ma fille obéira.
Don Pascal Giron
Tantôt qu'elle a voulu jaser avec son frère, Il l'a bientôt réduite au parti de se taire Voyant que pour l'hymen elle n'allait pas droit, Il vous l'a chapitrée.
Don Fernand de Vargas
Il agit comme il doit. Mais craignez tout pour vous, si l'on vous voit paraître. Chez moi pour Don César on a su vous connaître, Et pour vous arrêter on est au guet.
Don Pascal Giron
Comment ? M'arrêter ! Et pourquoi ?
Don Fernand de Vargas
Le beau déguisement ! À quoi bon vous cacher, quand la chose est publique ? Quoi qu'il en ait coûté la vie à Don Fabrique, On sait qu'en le tuant...
Don Pascal Giron
Halte-là, s'il vous plaît. Moi, j'ai tué ?
Don Fernand de Vargas
L'honneur...
Don Pascal Giron
Je ne sais ce que c'est. Suis-je un tueur de gens ?
Don Fernand de Vargas
On palliera l'affaire. C'est d'elle assurément que m'écrit votre père, Quand il veut qu'on vous trouve au besoin du support.
Haut.
Don Pascal Giron
Tirons-nous de la lettre, avouant cette mort. Sur tout cas chagrinant j'ai recours au silence, Mais puisque enfin du fait vous avez connaissance...
Don Fernand de Vargas
Oui, je sais que l'honneur qui vous a fait agir, Vous doit sur cette mort empêcher de rougir. Comment arriva-t-elle ?
Don Pascal Giron
Ah, l'importun beau-père ! Payons d'effronterie.
Don Fernand de Vargas
En me contant l'affaire, Enrique ne m'a point expliqué comme quoi...
Don Pascal Giron
Ce détail est de lui plus séant que de moi ; Puisqu'il a commencé, qu'il vous dise le reste.
Don Fernand de Vargas
Sur les cas de bravoure on doit être modeste, Je le sais ; mais non pas s'en taire entièrement. Fut-ce duel ? Rencontre ?
Don Pascal Giron
Environ.
Don Fernand de Vargas
Mais comment ? Sur le pré ? Dans la rue ?
Don Pascal Giron
Enfin vaille que vaille, Le Mort mourut, et moi j'eus le champ de bataille. C'est un Mort bien complet, qu'un Mort de ma façon.
Don Fernand de Vargas
Il faut...
Scène 4
Don Pascal Giron, Isabelle, Don Fernand de Vargas
Don Pascal Giron
Ah, vous voilà, mon aimable Dondon. Çà, qu'un peu moins de brun sur votre front se voie. Le chagrin ne vaut rien, tournez-vous à la joie, Je vous donne l'exemple.
Isabelle
En puis-je profiter, Quand Enrique me dit qu'on vous doit arrêter ? Qui jamais aurait cru ce qu'il vient de m'apprendre. Mon Père ? Don César...
Don Fernand de Vargas
Il m'a tout fait entendre. Cela n'est rien, ma fille, et malgré les Jaloux...
Isabelle
Quand un homme est tué, ce n'est rien, dites-vous ?
Don Fernand de Vargas
Épargnant Don Fabrique, il eût passé pour lâche ; Il a dû le tuer.
Don Pascal Giron
Je vous l'ai... Qu'on me fâche, Par la mort... Avez-vous des ennemis secrets ? Parlez, j'estramaçonne, et je vous en défais.
Isabelle
Si de vous seulement vous vouliez me défaire ?...
Don Pascal Giron
De moi ?
Don Fernand de Vargas
L'impertinente !
Don Pascal Giron
À vous le dé, beau-père. Vous pouvez bien user du pouvoir paternel ; Autrement (et j'en fais un serment solennel) Si vous ne la rendez, avant que le jour passe, D'humeur à souhaiter d'amplifier ma Race, Je prends parti.
Don Fernand de Vargas
De quoi vous chagriner ? Demain Vous la trouverez prête à vous donner la main.
Isabelle
Moi ?
Don Fernand de Vargas
Vous.
Isabelle
L'aveuglement pour moi serait honnête. L'épouser, et qu'ensuite on lui coupe la tête ?
Don Pascal Giron
Couper la tête ! Diable, elle y va d'un plein faut.
Isabelle
Qu'il se tire d'affaire ; ensuite, s'il le faut, Je m'expliquerai net sur ce qui le regarde.
Don Pascal Giron
Beau-père, encor un coup, si vous n'y prenez pas garde, Rien de fait entre nous. Il faut vous donner temps De pouvoir seul à seul lui rendre le bon sens, Et cependant j'irai...
Don Fernand de Vargas
Ne sortez point, de grâce. S'il fallait...
Don Pascal Giron
Que pour moi rien ne vous embarrasse. Je vais vous envoyer le Beau-frère, avec lui Vous pouvez en résoudre encor tout aujourd'hui. Cela fait, je déloge.
Scène 5
Don Fernand de Vargas, Isabelle, Béatrix
Don Fernand de Vargas
Il est donc fort honnête, Qu'une fille avec moi n'en fasse qu'à sa tête ? En matière d'époux vous allez à grands frais ; Si l'on veut qu'il vous plaise, il faut le faire exprès. Allez, pour vous punir, si je n'étais bon père, Vous voulez tout perdre, je vous laisserais faire. Ne voir pas qu'un Parti si riche, si puissant...
Isabelle
Le bien pour l'hyménée est un motif pressant ; Mais à quoi voulez-vous, mon père, qu'il m'engage, S'il n'est accompagné de quelque autre avantage ?
Don Fernand de Vargas
Quand on vous a nommé Don César pour époux, Qu'on l'a laissé venir, que ne l'empêchiez-vous ? Il fallait m'opposer alors votre scrupule.
Isabelle
Pouvais-je deviner qu'il était ridicule, Que son discours rempli de termes affectés...
Don Fernand de Vargas
Taisez-vous, il vaut plus que vous ne méritez. C'est, si votre Morale en devient la Maîtresse, Dans votre cerveau seul que loge la Sagesse ; Et quand sur cet hymen nous sommes si pressants, Votre frère, ni moi n'avons pas le bon sens.
Isabelle
À parler franchement, j'admire que mon frère Sur le choix d'un tel gendre à vos souhaits défère.
Don Fernand de Vargas
Il a tort, et son goût devrait choquer le mien. Est-ce vous Béatrix, qui l'instruisez si bien ? Qui remplissez son coeur de ces belles idées ?
Béatrix
Encor tout maintenant nous nous sommes grondées ; Il ne tient pas à moi qu'elle n'est le bon pli. Je trouve Don César un époux accompli. C'est le bien que j'en dis qui fait notre querelle ; Je ne puis... Mais que vois-je ?
Don Fernand de Vargas
Ah, voici Sganarelle.
Scène 6
Don Fernand de Vargas, Sganarelle, Béatrix
Don Fernand de Vargas
Bonjour.
Sganarelle
Bonjour, Monsieur. Qui se fut attendu...
Don Fernand de Vargas
Pourquoi tant sangloter ?
Béatrix
C'est autant de pendu. Où vas-tu malheureux ?
Sganarelle
La douleur qui me presse... Ah, Monsieur !
Don Fernand de Vargas
Apprends-nous quelle est cette tristesse. D'où te vient ce grand deuil ?
Sganarelle
Monsieur, si je l'ai pris, C'est à mon grand... Bonjour, ma pauvre Béatrix.
Béatrix
Dieu te garde.
Sganarelle
Est-ce là la petite Babette ; Qui n'était qu'un bouchon quand nous fîmes retraite ?
Béatrix
Elle-même.
Sganarelle
En douze ans comme une fille vient ? Je l'ai bien fait sauter.
Béatrix
Est-ce qu'il t'en souvient ?
Sganarelle
La voilà belle et grande.
Béatrix
Assez.
Sganarelle
Mon pauvre Maître, En partant de Goa, brûlait de la connaître ; Mais sa mort...
Don Fernand de Vargas
Tu viens donc m'annoncer son trépas ? Il est mort ?
Sganarelle
Si bien mort qu'il n'en reviendra pas.
Don Fernand de Vargas
Et l'as-tu vu mourir ?
Sganarelle
Oui, la mort de sa femme L'a si bien tourmenté, qu'il en a rendu l'âme.
Don Fernand de Vargas
Où donc est arrivé ce funeste accident ?
Sganarelle
À Cadix, chez Gomez votre correspondant, En cinq jours. Il m'est dû la moitié de mes gages.
Don Fernand de Vargas
Coquin.
Sganarelle
Comment Coquin ?
Don Fernand de Vargas
Hem ?
Sganarelle
Quoi ?
Don Fernand de Vargas
Tu m'envisages ?
Sganarelle
Les injures encor seront mon réconfort.
Don Fernand de Vargas
Donc, tu voles ton Maître, et soutiens qu'il est mort ?
Sganarelle
Moi ?
Don Fernand de Vargas
Regarde.
Scène 7
Sganarelle, Don Fernand de Vargas, Don César d'Avalos, Carlin, Béatrix
Sganarelle
Au secours.
Don Fernand de Vargas
Tu commences à craindre.
Sganarelle
La voix me manque, ah, ah.
Don César d'Avalos
Qu'a-t-il donc à se plaindre ?
Sganarelle
Qu'il ne m'approche point ; j'ai si peur des esprits...
Don Fernand de Vargas
Ah, Monsieur Sganarelle, enfin vous voilà pris.
Carlin
Sganarelle ! Monsieur, continuez la pièce. C'est le valet du fils.
Don César d'Avalos
Que cette frayeur cesse, Et sachons seulement où sont les mille écus.
Sganarelle
Pouvez-vous...
Don César d'Avalos
Point de bruit, j'en sais trop là-dessus. Tu me les as volés.
Sganarelle
Volés ?
Don César d'Avalos
Toi.
Sganarelle
Patience, Pour un mort, vous n'avez guère de conscience.
Don César d'Avalos
Que dit-il ?
Don Fernand de Vargas
Il prétend qu'arrivant à Cadix, En cinq jours chez Gomez vous êtes mort.
Don César d'Avalos
Tant pis, Me voilà mal.
Sganarelle
Il croit vivre encor ?
Don Fernand de Vargas
Quoi, tu penses Te sauver du gibet par tes extravagances ?
Don César d'Avalos
Dans quelque Chambre sûre il le faut enfermer. Là...
Don Fernand de Vargas
Non, puisqu'à le perdre il nous veut animer, Tout droit à la potence, il est juste qu'il meure.
Carlin
Courage, il ne s'agit que d'un méchant quart d heure ; C'est à quoi dès longtemps tu dois t'être attendu. N'es-tu pas bienheureux de n'être que pendu ?
Sganarelle
Au diable soient les Morts, et toute leur séquelle.
Béatrix
Que j'ai pitié de toi, mon pauvre Sganarelle !
Don Fernand de Vargas
Suis-moi, certain Caveau sera là-bas ton fait. Si tu n'y parles, va.
Sganarelle
J'ai dit ce que j'ai fait.
Carlin
Marchons vite.
Don Fernand de Vargas
Carlin, tiens-le bien, qu'il n'échappe.
Carlin
Au Cachot noir.
Sganarelle
Monsieur.
Carlin
Tu viendras dans la trappe.
Scène 8
Isabelle, Don César d'Avalos, Béatrix
Isabelle
S'il fût ici venu quelque temps avant vous, L'imposture eût trouvé tout crédit parmi nous. Nous vous aurions cru mort.
Don César d'Avalos
Quand on ne perd qu'un frère, Ma soeur, on se console, et la perte est légère.
Isabelle
Ne vous connaissant pas, je dois tomber d'accord Que j'aurais moins senti l'ennui de votre mort. Vous pleurant, j'eusse au moins évité le supplice, Où de vos sentiments m'expose l'injustice. Me vouloir engager à Don César !
Don César d'Avalos
Ma soeur, Je ne prends son parti que pour votre bonheur. Je vous l'ai déjà dit.
Isabelle
Et quel bonheur attendre, Quand je ne vois en lui que du bien à prétendre ?
Don César d'Avalos
Et si je vous disais que lorsqu'on le connaît, Don César n'est rien moins que ce qu'il vous paraît. ?
Isabelle
Ah, mon frère, toujours, encor qu'il se déguise, Il aura l'air choquant, dira quelque sottise. Le dégoût que j'en ai ne se peut surmonter.
Don César d'Avalos
N'en jurez pas trop fort, je prétends vous l'ôter.
Isabelle
Vous ?
Don César d'Avalos
Oui, J'ai pris plaisir par des raisons secrètes À jouir quelque temps de l'erreur où vous êtes ; Mais enfin apprenez qu'on vous abuse tous, Que le vrai Don César n'est point connu de vous, Et qu'un Extravagant qui tient ici sa place, Lui dérobant son nom, vous gêne, et s'embarrasse.
Isabelle
Serait-il vrai, mon Frère ?
Don César d'Avalos
En pouvez-vous douter ?
Isabelle
J'admirais, à le voir, qu'on me l'eût pu vanter. Un Homme qui paraît n'aimer qu'à faire rire.
Béatrix
J'y trouvais comme vous quelque chose à redire, Je le cherchais en lui, mais je savais en gros Qu'il était honnête homme, et j'étais en repos. Ai-je eu tort de vouloir toujours le mariage ?
Isabelle
Mais quand cet Imposteur joue un faux Personnage, Où le vrai Don César peut-il être ?
Don César d'Avalos
À Madrid.
Isabelle
En êtes-vous content du côté de l'esprit ?
Don César d'Avalos
Vous le verrez ; du moins on l'estime à Séville. Il a l'humeur accorte, obligeante, civile, Et si depuis l'instant que nous nous sommes vus, Je l'aimais un peu moins, j'en pourrais dire plus ; Mais l'amitié séduit sitôt qu'elle est extrême.
Isabelle
Vous l'aimez donc, mon frère ?
Don César d'Avalos
À l'égal de moi-même.
Isabelle
S'il l'a pu mériter, il doit être parfait. Mais, mon frère, daignez achever son portrait. L'air, les traits ?
Don César d'Avalos
Tels que moi. Ce rapport de visage Est-ce qui l'un pour l'autre à l'envi nous engage. Le voudrez-vous, ma soeur, l'accepter pour Époux ?
Isabelle
Comment le refuser, s'il est fait comme vous ? Mais ce faux Don César qu'ici l'on voit paraître, Se dit le vrai, comment peut-il ne le pas être ? Mon père qui connaît l'écriture du sien, A pour lui...
Don César d'Avalos
Là-dessus ne me demandez rien. Le temps éclaircira cet embrouillé mystère.
Isabelle
Allez donc en donner la nouvelle à mon père, Afin qu'instruit du piège, il puisse en l'évitant S'assurer, s'il le faut, du Fourbe qui le tend.
Don César d'Avalos
J'y vais ; mais attendant que Don César vous voie, Je pourrai lui parler ; Que voulez-vous qu'il croie, Ma soeur ?
Isabelle
Que s'il est tel que vous l'avez peint... Adieu mon frère.
Béatrix
On fuit. Bonne marque, on se craint.
Acte V
Scène 1
Don Fernand de Vargas, Don César d'Avalos, Carlin
Don Fernand de Vargas
J'ai pour les confronter envoyé chez Enrique ; Mais mon fils, contre vous je crains qu'il ne s'explique ; Lui-même, en le voyant, l'a tantôt reconnu. Pour épouser ma fille il sait qu'il est venu, Et par trop de raisons prend part à mes affaires, Pour vouloir appuyer des fourbes si grossières.
Don César d'Avalos
Je le sais, mais croyez que dès qu'il me verra, Quoi qu'il ait pu vous dire, il le désavouera. Les choses quelquefois se peuvent mal entendre.
Don Fernand de Vargas
Mais il a regardé, vu, contemplé mon gendre.
Don César d'Avalos
Ses yeux dans ce moment l'auront mal éclairci, Ils l'ont trompé.
Don Fernand de Vargas
Les miens me trompent donc aussi ? J'ai pour ce Don César, qui n'a pas l'air de plaire, Reçu présentement des lettres de son père, Qui nous mande à tous deux que sur certaine mort La Partie est contente, et qu'on a fait l'accord.
Don César d'Avalos
L'accord est fait ? Tant mieux. J'attends de Don Alonse Sur des avis donnés une prompte réponse, Qui vous confirmera les choses que je dis.
Don Fernand de Vargas
Mais les vingt mille écus qu'il m'a par lui remis ?
Don César d'Avalos
Pur hasard.
Don Fernand de Vargas
Croyez-moi, l'on cherche à vous surprendre. Comme nouveau venu vous avez la foi tendre. Quelqu'un hait Don César, et vous a contre lui...
Don César d'Avalos
Non, je ne parle point sur le rapport d'autrui. Je connais Don César.
Don Fernand de Vargas
La chose est difficile. D'où ? Comment ? Et de quand ?
Don César d'Avalos
Je l'ai vu dans Séville.
Don Fernand de Vargas
Dans Séville ! Avez-vous été là de Cadix ?
Don César d'Avalos
Suffit que je connais et le père et le fils. Don Alonse en partant m'a chargé de vous dire Que de ce qu'il attend par le premier navire ; Puisque vous le voulez, il vous mettra d'un quart ; Que pour l'autre à charger l'avis est venu tard.
Don Fernand de Vargas
Il vous l'a dit ?
Don César d'Avalos
Lui-même, et vous m'en pouvez croire.
Don Fernand de Vargas
Carlin, son mal se passe, il a bonne mémoire.
Carlin
Il faut avec le temps espérer que ce mal...
Don Fernand de Vargas
Il se souvient de tout.
Carlin
Monsieur, c'est l'air natal. Hier encor, qui l'eût mis sur ce qu'il vous explique, C'eût été de l'Hébreu pour lui, point de réplique. Les lieux nataux ouvrant les pores de l'esprit...
Don Fernand de Vargas
Carlin sait de grands mots.
Don César d'Avalos
Et fort peu ce qu'il dit.
Carlin
Si je dis mal, du moins je sais ce que je pense. Tâchez à rattraper votre réminiscence, Tout le reste ira bien.
Don Fernand de Vargas
Et quand pourrons-nous voir Cet autre Don César ?
Carlin
Peut-être dès ce soir. Nous sommes de Séville ici venus vous voir ensemble.
Don Fernand de Vargas
Je ne sais où j'en suis, car enfin il me semble Qu'Enrique à m'abuser n'ayant point d'intérêt Devrait m'avoir conté la chose comme elle est. Pourquoi d'un Imposteur appuyer l'entreprise ?
Don César d'Avalos
Quand vous lui parlerez, vous saurez la surprise Je crains peu que d'un Fourbe il veuille être l'appui.
Don Fernand de Vargas
J'entends quelqu'un qui monte, et peut-être est-ce lui. Retirez-vous, mon Fils ; je veux de cette affaire, Lui parlant seul à seul, pénétrer le mystère
Don César d'Avalos
Allons voir Isabelle, et l'amenons ici.
Don Fernand de Vargas
Que peut prétendre Enrique à me tromper ainsi ? À croire un Imposteur il m'a vu trop facile. Tous ceux qui connaissaient la Carte de Séville, De mon gendre futur m'avaient dit trop de bien, Pour le voir sans mérite, et ne soupçonner rien. Son abord, ses discours remplis d'extravagance...
Scène 2
Don Fernand de Vargas, Enrique
Don Fernand de Vargas
Apprenez-moi de vous ce qu'il faut que je pense, Enrique. Vous voyez qu'on cherche à me duper, Qu'on me joue, et vous-même aidez à me tromper.
Enrique
J'aide à vous tromper ? Moi ?
Don Fernand de Vargas
Vous avez vu mon gendre ?
Enrique
Oui, tantôt un moment.
Don Fernand de Vargas
Comme on se peut méprendre, En avez-vous assez examiné les traits ?
Enrique
Rien ne m'est plus connu.
Don Fernand de Vargas
C'est Don César ?
Enrique
Oui.
Don Fernand de Vargas
Mais En êtes-vous bien sûr ?
Enrique
Autant que de moi-même.
Don Fernand de Vargas
Don César d'Avalos ?
Enrique
Ma surprise est extrême. Pourquoi ces questions ?
Don Fernand de Vargas
Pourquoi ? Si je vous dis Que c'est un imposteur, en croirez-vous mon fils ? Il connaît Don César.
Enrique
Quoi, votre fils peut dire...
Don Fernand de Vargas
Qu'à mon bien sous ce nom un Imposteur aspire, Qu'il n'est point Don César.
Enrique
C'est qu'il le connaît mal.
Don Fernand de Vargas
Il prétend le savoir pourtant d'original.
Enrique
J'appuierais contre vous un lâche stratagème ? Je l'ai vu, croyez-moi, c'est Don César lui-même
Don Fernand de Vargas
Voyez-le de nouveau, pour n'en pouvoir douter.
Scène 3
Béatrix, Don Fernand de Vargas, Enrique
Béatrix
Cette Lettre est pour vous, on vient de l'apporter.
Béatrix rentre.
Don Fernand de Vargas
Fais venir Don César.
Enrique
Qu'il vienne.
Don Fernand de Vargas
Autre aventure. La Lettre est de Cadix, je connais l'écriture, C'est Gomes qui m'écrit. Me pardonnerez-vous...
Enrique
Lisez, les compliments sont bannis d'entre nous.
Don Fernand de Vargas
Je ne me suis point hâté de vous écrire les funestes nouvelles que Sganarelle vous a portées. Je ne doute point que vous n'en n'ayez été fort surpris. La mort de Don Lope m'a tellement touché, que j'ai peine encore à m'en remettre. Il n'est rien qu'on n'ait fait pour le sauver. Les remèdes se sont trouvés sans force, et tout l'Art des Médecins n'a pu empêcher qu'il n'ait été emporté en cinq jours d'une fièvre continue. Sganarelle vous dira les soins que j'ai pris à lui faire rendre les derniers honneurs.
Enrique
L'avis est surprenant. Qu'est-ce qu'il vous en semble ? Votre fils est-il mort et vivant tout ensemble. Les termes sont précis.
Don Fernand de Vargas
Vous m'y voyez rêver.
Enrique
Je craindrais...
Don Fernand de Vargas
Permettez que je puisse achever. En arrivant chez moi il y a fait décharger douze caisses bien conditionnées dont vous pouvez disposer. J'exécuterai ponctuellement vos ordres, et prends part à votre douleur autant que le peut faire Votre très humble Serviteur GOMEZ.
Enrique
Les Caisses chez Gomez par Don Lope laissées, Doivent causer un peu de trouble à vos pensées. Le fait est positif.
Don Fernand de Vargas
C'est de quoi, m'occuper.
Enrique
Mais celui qui prétend que j'ose vous tromper, Qu'appuyant un faux nom j'ai part au stratagème, Dites, serait-il point quelque Imposteur lui-même. Qui chez vous introduit en qualité de fils, Sous des traits ressemblants vous aurait tous surpris ?
Don Fernand de Vargas
La Lettre de Gomez sans doute m'embarrasse. Je trouve du mystère en tout ce qui se passe, Et le retour d'un fils, dont on m'écrit la mort, Causerait quelque trouble à l'esprit le plus fort. Mais pour tout éclaircir, commençons par mon gendre. Voyez, qu'en dites-vous ? M'a-t-on voulu surprendre ?
Scène 4
Don Fernand de Vargas, Don Pascal Giron, Enrique
Don Fernand de Vargas
Plus de froideur, Enrique est prêt d'y renoncer.
Don Pascal Giron
Encor Enrique ?
Don Fernand de Vargas
Allons, il faut vous embrasser.
Don Pascal Giron
Vous avais-je pas dit, impatient Beau-père, Qu'une si prompte paix n'était pas nécessaire ? Il va faire le fier de se voir recherché ; Cependant c'est lui seul qui gagne en ce marché. En fera-t-il un pas ?
Don Fernand de Vargas
Voyez-le bien, de grâce, Observez tous ses traits.
Don Pascal Giron
Si l'accord l'embarrasse, Je l'en quitte, et suis prêt à ne parler de rien.
Enrique
Tout cela se dit-il par forme d'entretien ?
Don Fernand de Vargas
Daignez le regarder.
Don Pascal Giron
S'il ne l'a pas en tête, Vous l'en pressez en vain, c'est une fine bête. Voyez comme en silence il tient son quant à moi Dieu me damne, il se moque et de vous et de moi, Beau-père.
Don Fernand de Vargas
Vous rêvez ?
Enrique
Je n'ai rien à vous dire. C'est un jeu qui vous plaît, d'accord, songeons à rire.
Don Fernand de Vargas
Vous croyez que je ris ?
Enrique
Oui sans doute.
Don Pascal Giron
Voilà Comme il est sans rancune ? Allons donc, touchez là.
Don Fernand de Vargas
Cette froideur, Enrique, a droit de me surprendre, Quand mon gendre pour vous...
Enrique
C'est donc là votre gendre ?
Don Pascal Giron
Votre gendre ? Oui son gendre, et des mieux engendrés.
Don Fernand de Vargas
Et bien qu'est-ce ?
Enrique
Usez-en tout comme vous voudrez, Je ne dis mot. Un père est maître en sa famille, Et peut, comme il lui plaît, disposer de sa fille ; Mais si vous prétendez...
Don Pascal Giron
Beau-père, je suis las D'entendre un harangueur à qui je ne plais pas. Je suis venu ici par l'ordre de mon père ; S'il faut rompre, rompons, volontiers.
Don Fernand de Vargas
Sans colère. Mon gendre.
Don Pascal Giron
Est-ce qu'ailleurs je pourrais trouver pis ? Allez, si ce n'était Don Lope votre fils, Qui m'aime, qui sait vivre et me demande grâce, Quand sa sotte de soeur me parle avec audace, J'aurais déjà dix fois... Je m'en vais le chercher, Lui conter mes raisons ; et si sans se fâcher Je puis vous planter là, vous et Soeur Isabelle, Tenez-vous tout planté.
Scène 5
Enrique, Don Fernand de Vargas
Enrique
La franchise est nouvelle. Quel est ce digne gendre, et par quel changement Manquez-vous de parole à Don César.
Don Fernand de Vargas
Comment ? Je manque à Don César ? C'est lui qui sort.
Enrique
De grâce, Entendons-nous. Celui qui nous quitte la place, C'est Don César ?
Don Fernand de Vargas
Lui-même.
Enrique
Ah, si c'est lui, j'ai tort. D'avoir dit qu'il était d'un esprit doux, accort.
Don Fernand de Vargas
Vous riez ?
Enrique
Don César ! Un fou le pourrait être ?
Don Fernand de Vargas
Vous-même ici tantôt l'avez su reconnaître.
Enrique
Quand avec vous ici j'ai tantôt discouru, Je l'avoue, à mes yeux Don César a paru ; Mais...
Don Fernand de Vargas
Vous le revoyez, que me voulez-vous dire ? C'était le même.
Enrique
Quoi, ce fou qui se retire, Est celui qui tantôt s'est montré !
Don Fernand de Vargas
D'aujourd'hui Il n'est entré céans aucun autre que lui.
Enrique
Et c'est lui que j'ai vu !
Don Fernand de Vargas
Lui, vous dis-je.
Enrique
Sans doute Vous avez vos desseins ; pour moi, je n'y vois goutte.
Don Fernand de Vargas
Je vous comprends bien moins. Encor, si vous disiez Qu'il ne vous paraît plus ce que vous le pensiez ; Qu'à Don César de loin l'ayant trouvé semblable, De près la différence à vos yeux est notable ; Mais, Enrique, nier que dans ce même lieu Vous l'ayez vu tantôt...
Enrique
Oui, je le nie. Adieu, Vous vous divertissez.
Don Fernand de Vargas
M'abandonner, Enrique ?
Enrique
Que puis-je, quand pour vous mon zèle en vain s'explique ?
Scène 6
Don César d'Avalos, Don Fernand de Vargas, Enrique, Isabelle, Béatrix, Carlin
Don César d'Avalos
C'est à moi de parler, soyez présente à tout. Les débats seront grands, si je n'en viens à bout.
Don Fernand de Vargas
Approchez, j'ai besoin de votre témoignage.
Enrique
Et bien ? Prétendez-vous contester davantage ? Voici Don César.
Don Fernand de Vargas
Lui ? C'est mon fils.
Enrique
Votre fils !
Don Fernand de Vargas
Don Lope, qui vient de Goa.
Isabelle
Béatrix.
Enrique
Du retour de Goa j'ignore le mystère ; Mais pour lui, j'en suis sûr, Don Alonse est son père.
Don Fernand de Vargas
Vous en êtes sûr ?
Enrique
Oui, je ne m'abuse point. C'est Don César.
Isabelle
Serais-je heureuse jusqu'au point Qu'il ne fût pas... Je n'ose en former l'espérance.
Béatrix
Écoutons.
Don César d'Avalos
Il est temps de rompre le silence. Oui, Monsieur, vous voyez Don César.
Don Fernand de Vargas
Justes Dieux ! Don César ! Mais comment n'en pas croire mes yeux ? Si j'ose être pour vous, j'entends qu'ils vous accusent ; Ils me montrent Don Lope.
Don César d'Avalos
Et ces yeux vous abusent. Par des traits ressemblants, ce sont témoins surpris.
Isabelle
Se pourrait-il... Ah Ciel !
Don Fernand de Vargas
Vous n'êtes point mon fils ?
Don César d'Avalos
Non.
Enrique
Gomez de sa mort vous écrit la nouvelle.
Don Fernand de Vargas
Mais vous avez tantôt reconnu Sganarelle !
Don César d'Avalos
Je l'ai fait pour jouir quelque temps d'un faux nom, Et quant au vol...
Carlin
Monsieur, il est de ma façon. Béatrix m'a nommé Sganarelle, et pour rire J'ai feint...
Béatrix
Mais cependant le malheureux soupire ; On l'entend au Caveau qui pousse les hauts cris.
Don César d'Avalos
On l'en retirera.
Don Fernand de Vargas
Je n'ai donc plus de fils ? Quand je crois le revoir, Don Lope cesse d'être.
Don César d'Avalos
Oubliez-vous qu'en moi vous le voyez paraître ?
Don Fernand de Vargas
C'est un soulagement à ma douleur bien doux ; Mais ce Fourbe, à ma fille arrivé pour époux, Qui se dit Don César, quel est-il.
Don César d'Avalos
Pour l'apprendre, On m'a dit qu'il me cherche, il faut ici l'attendre. Soyons amis, Enrique, à l'heur où je me vois Il manque...
Enrique
Don Fernand vous répondra de moi.
Don Fernand de Vargas
Plus je veux de ses traits trouver la différence, Plus avecque mon fils j'y vois de ressemblance.
Don César d'Avalos
Si vous doutez encor, je puis justifier...
Don Fernand de Vargas
Non, tout s'explique trop pour ne s'y pas fier ; Et j'ai sans doute au Ciel des grâces à rendre, Qu'ayant à perdre un fils, quand je fais choix d'un gendre, Par un enchaînement de bonheurs inouïs, Dans ce gendre choisi je retrouve ce fils.
Enrique
Oubliez cette perte, et d'une âme contente Donnez ordre à l'hymen qui charme son attente.
Don César d'Avalos
Et bien ? Pour vous, Madame, est-ce quelque douceur De voir que vous cessiez sitôt d'être ma soeur, Et suis-je à condamner, de vous avoir gênée, Quand j'ai de Don César appuyé l'hyménée ?
Isabelle
Si l'amour a sur vous un pouvoir absolu, Ce que j'en ai souffert ne vous a pas déplu.
Don Fernand de Vargas
Notre fourbe paraît, il faut...
Don César d'Avalos
Laissez-moi faire.
Scène 7
Don Pascal Giron, Don César d'Avalos, Enrique, Carlin, Don Fernand de Vargas, Isabelle, Béatrix
Don Pascal Giron
Soyez le bien trouvé, je vous cherchais, beau-frère. En deux mots comme en cent, je suis fort dégoûté Des sots raisonnements de votre Parenté. L'un fait l'homme important, l'autre la délicate ; Et ce vilain Monsieur, encor de fraîche date, À ce qu'il m'a paru, semble n'approuver pas Que...
Don César d'Avalos
Je viens d'apaiser tous ces petits débats. Comme une longue absence efface tout, Enrique A d'abord mal connu Don César.
Don Pascal Giron
Qu'il s'explique ; J'ai l'honneur placé haut. Veut-il douter de moi ? Que je sois Don César ?
Enrique
Non, c'est lui que je vois.
Don Pascal Giron
Si c'est lui ?
Enrique
Je me rends.
Don Pascal Giron
La méprise était bonne. Douter de Don César ! Je le suis en personne, Entre les Avalos César très signalé.
Carlin
Ah, fourbe de César, vous serez régalé.
Don Fernand de Vargas
Vous lui pouvez nommer vos parents de Séville, Il connaît tout.
Don Pascal Giron
Cela serait fort inutile. Tant mieux s'il les connaît, laissons-les en repos.
Don Fernand de Vargas
Mais...
Don Pascal Giron
Il n'est question ici que de trois mots. Veut-on conclure ou non ?
Don Fernand de Vargas
Oui, sans plus de remise. Ma fille, à Don César votre main est promise, Donnez-la j'y consens.
Don Pascal Giron
Mais sans en rechigner ; Autrement, marché nul.
Isabelle
Non, j'y crois trop gagner, Pour ne pas obéir avec toute la joie...
Don César reçoit la main d'Isabelle.
Don Pascal Giron
Ah, vous entrez en goût à la fin. Si j'emploie Tout mon talent de plaire, il faudra que bientôt... Mais d'où vient que ...
Don César d'Avalos
Sa main m'est donnée en dépôt, Tant que j'aie avec vous éclairci le mystère D'une étroite amitié que vous me voulez taire. On vient de m'assurer que Don Pascal Giron N'était qu'un avec vous.
Don Pascal Giron
Vous savez bien que non.
Don César d'Avalos
C'est un fourbe achevé, qui, quoi qu'il se déguise...
Carlin
Ah, Don Pascal Giron, vous rendez la valise.
Haut.
Don Pascal s'enfuit.
Don Pascal Giron
La valise ! À propos, j'oubliais un portrait Que pour vous de mon père un fameux peintre a fait, Il faut vous le donner. Qu'on apporte ma malle. Guzman, holà, Guzman.
Béatrix
Monsieur, comme il détale.
Don Fernand de Vargas
Et vite, Béatrix, nous sommes affrontés.
Carlin
J'ai bon pied. S'il m'échappe...
Don Fernand de Vargas
Aux voleurs, arrêtez. Coupez-lui le passage, empêchez qu'il ne sorte.
Béatrix
Sans Carlin c'était fait, il eût gagné la porte ; Il l'a pris au collet, et le ramène ici ?
Don Fernand de Vargas
Ah, ah, mon cavalier, vous décampez ainsi ?
Don Pascal Giron
J'ai craint d'être importun, mais sans tant de paroles, En quoi vous suis-je utile ?
Don Fernand de Vargas
Et mes cinq cent pistoles ?
Don Pascal Giron
Bon.
Don Fernand de Vargas
Parlons net.
Don Pascal Giron
Et bien, ça, de bonne amitié. Composons.
Don Fernand de Vargas
Composons ?
Don Pascal Giron
J'en rendrai la moitié ; Sinon, dès à présent je prends la négative. Faites preuve.
Don Fernand de Vargas
Comment ?
À Don César.
Don Pascal Giron
Il faut que chacun vive. Je perds encor assez à n'être point l'époux De cette belle infante ; et tout cela, pour vous. Je m'oppose à la fête à moins qu'on m'indemnise, Il y va trop du mien.
À Don Fernand.
Don César d'Avalos
Il parle avec franchise ; Prenons ce qu'il rendra sans contestation. Pour le reste, Monsieur, je suis sa caution. Il faut lui donner lieu de partager ma joie.
Don Pascal Giron
Si l'on cherche un brave homme, en voici la monnaie.
Don Fernand de Vargas
Je ne vous quitte point, allons compter.
Carlin
Et moi ?
Don César d'Avalos
Avec cinq cents écus Béatrix est à toi. Vois si tu lui plairas.
Carlin
Cinq cents écus ? Ma chère, Qu'est-ce ? Cinq cents écus.
Béatrix
C'est le moyen de plaire, Prends-les.
Carlin
Quand nous serons mariés, touche-là, Nous irons, si tu veux, trafiquer à Goa.