Acte I
Scène 1
Le Mauvais Ange, Le Bon Ange
Le Mauvais Ange
Ô toi que le Seigneur a commis à ma garde, Baisse un instant les yeux, archange, et me regarde !... Depuis que mon orgueil, contre Dieu, vainement Entreprit de lutter, et que, pour châtiment, Me suivant au plus bas de ma chute profonde, Tu posas sur mon sein ton pied lourd comme un monde, Tant de jours ont pour moi renouvelé leur cours, Tant de nuits ont passé, plus longues que les jours, Et les heures des nuits et des jours avec elles Ont mené lentement tant de douleurs mortelles, Que je crois que du Dieu que j'avais offensé Le courroux, à la fin, se doit être lassé, Puisqu'il souffre aujourd'hui que ma bouche de pierre Se ranime à la plainte et s'ouvre à la prière !... Donc, je te prie, au nom miséricordieux Du Seigneur, je te prie, archange radieux, Je te prie, au doux nom de la vierge Marie, Au saint nom de Jésus, archange, je te prie, De soulever ton pied de mon sein condamné ; Car c'est trop de douleurs, même pour un damné !...
Le Bon Ange
C'est une volonté plus forte que la nôtre Qui, dans les jours passés, nous lia l'un à l'autre, Et nous en subirons les ordres absolus, Jusqu'à ce que pour nous les jours soient révolus. Or, je ne sais quel temps doit durer ton martyre, Mais voici ce que Dieu me permet de te dire : Sur ce marbre, celui dont la main t'enchaîna Est le comte Don Juan, seigneur de Marana, Tige des Marana, dont l'illustre famille Fut, depuis trois cents ans, l'honneur de la Castille. Or, lorsque son esprit eut quitté ce bas lieu, Saint Pierre le reçut et le mena vers Dieu, Qui, lui tendant les bras, lui dit : « Comme un archange, Vous avez, ô Don Juan, vaincu le mauvais ange ; Vous pouvez disposer de son sort aujourd'hui ; Dites ce qu'il vous plaît qu'il advienne de lui. » À cette grande voix, le pieux solitaire Tomba les deux genoux et le visage en terre, Puis, ayant adoré l'Éternel, répondit : « Seigneur, Seigneur, Seigneur, faites que le maudit Ne puisse plus tenter, de sa parole immonde, Ni mon fils, ni les fils qu'il doit laisser au monde. Car je sais trop, Seigneur, lorsqu'il vous vient tenter, Combien le coeur de l'homme est faible à résister ; Et je voudrais sauver à ma race future Les éternels combats de l'humaine nature, Jusqu'à ce que, parmi ces fils d'avance élus, Il en naisse un, enfin, d'esprits si dissolus, Que, sans être poussé par Satan vers l'abîme, De son propre penchant il commette un grand crime. Or, ajouta Don Juan, Seigneur, pour que cela S'accomplisse, ordonnez que l'ange que voilà (Et c'est moi qu'il montrait) descende sur la terre Avec la mission d'accomplir ce mystère. » Dieu dit : « Il sera fait comme vous le voulez. » Et, se tournant vers moi, Dieu dit encore : « Allez ! » Alors, je descendis de la voûte éternelle, Et, depuis ce moment, céleste sentinelle, J'ai sur toi, nuit et jour, veillé silencieux, Immobile, debout, et sans fermer les yeux. Ainsi, pour que ma main abandonne son glaive, Pour que mon pied vengeur de ton sein se soulève, Il faut qu'obéissant au décret éternel, Un des fils de Don Juan devienne criminel. Maudit ! Sois donc encor patient au supplice, Jusqu'à ce que l'arrêt prononcé s'accomplisse.
Le Mauvais Ange
Ah ! Merci : maintenant, lâche esclave de Dieu, Fais jaillir les éclairs de ton glaive de feu, Charge d'un nouveau poids ma poitrine épuisée, Jusqu'à ce que ton pied sente qu'elle est brisée. Poursuis ta mission, bourreau de Jéhova ! Et, tant que le Seigneur te dira d'aller, va ! La vengeance pour lui n'aura plus de longs charmes, Et mon oeil a saigné ses plus sanglantes larmes. Ah ! Ce fut un Don Juan, seigneur de Marana, Dont la main, sur ce marbre, as-tu dit, m'enchaîna : Eh bien, il a céans un fils qui, je l'espère, Est né pour délier ce que lia son père ; Ou je me trompe fort, ou bien, par lui, la loi S'accomplira.
Le Bon Ange
Silence !
Le Mauvais Ange
À moi, Don Juan !... À moi !...
Scène 2
Don Juan, Carolina, Don Christoval, Don Manuel, Juana, Vittoria, Crolina, Un Domestique, Domestique
La porte du fond s'ouvre ; on aperçoit une salle à manger toute resplendissante de lumière ; de jeunes cavaliers et de jeunes femmes se lèvent de table ; deux nègres vêtus en pages entrent en portant des flambeaux ; la scène s'éclaire.
Tendant les bras.
Don Juan
Allons, Christoval, assez de xérès et de porto comme cela ! C'est boire en muletier et non en gentilhomme. Au salon, pour les glaces et les sorbets ! À moi, Carolina !
Carolina
Me voilà, Monseigneur !...
Don Christoval
Alors décidément, Don Juan, tu me l'enlèves ?
Carolina
Il ne m'enlève pas, je te quitte.
Don Christoval
Et pourquoi me quittes-tu, infidèle ?
Carolina
Parce que, depuis trois jours que nous nous connaissons, il y en a deux que je ne t'aime plus, et un que je te déteste.
Don Manuel
Plains-toi encore de la fausseté des femmes, Christoval !
Don Christoval
Cela tombe admirablement bien ; car, pendant le dîner, je me suis fiancé à la Juana.
Don Manuel
M'aurais-tu fait cette infidélité, païenne ?...
Juana
Au contraire, j'agis par pure charité chrétienne : ce pauvre Christoval est si triste d'avoir perdu Carolina, qu'il mourrait de chagrin s'il ne trouvait à la minute quelqu'un qui le consolât.
Don Manuel
Très bien ! Alors, à moi la Vittoria !
Vittoria
Non pas, Monseigneur ! J'aime Don Juan et pas un autre.
Il porte la main à sa chaîne d'or.
Don Juan
Oh ! Sur mon honneur, voilà un trait merveilleux et qui demande récompense.
Vittoria
Si tu as quelque chose à me donner, Monseigneur, donne-moi ton poignard.
Don Juan
Que veux-tu faire ?
Vittoria
Que t'importe ?
Victoria prend le poignard à la ceinture de Don Juan et le passe à la sienne.
Don Juan
Prends, ma jalouse.
Carolina
Si tu fais de tels cadeaux à la femme que tu n'aimes plus, que donneras-tu à celle que tu commences à aimer ?
Don Juan
Je lui donnerai une fois ce qu'elle me montrera du doigt, deux fois ce qu'elle me demandera des yeux, et trois fois ce qu'elle exigera des lèvres.
L'embrassant au front.
Carolina
Tu es magnifique, seigneur Don Juan ; mais je serai encore plus généreuse que toi... Je ne veux pas que tu me donnes, je veux que tu me rendes.
Don Juan
Si j'étais roi, voilà un baiser qui me coûterait une province.
Crolina
Mais, comme tu n'es que comte, je me contenterai d'un de tes châteaux. Combien en as-tu ?
Don Manuel
Il n'en sait pas le nombre.
Don Juan
Non ; seulement, ils sont à moi comme les Espagnes sont à l'infant.
Lui effeuillant son bouquet de roses sur la tête.
Carolina
C'est égal, je te prête dessus. L'infant deviendra roi.
Don Juan
C'est chose dite, j'emprunte.
Don Christoval
Tu oublies que la moitié des biens que tu engages appartiennent à Don Josès.
Don Juan
Qu'est-ce que Don Josès ?
Don Manuel
Mais ton frère aîné, ce me semble.
Don Juan
Ah ! Oui. Eh bien, si j'ai un conseil d'ami à lui donner, à ce frère, c'est de trouve un juif qui lui achète son droit d'aînesse pour un plat de lentilles ; le juif sera volé.
Juana
Mais il est donc décidé à vivre toujours, le vieux comte ?
Don Juan
Tiens, ne m'en parle pas, Juana ; tu as peut-être entendu dire qu'il y a un Père éternel au ciel, n'est-ce pas ? Eh bien, je crois, Dieu me pardonne ! qu'il est descendu sur la terre.
Silence d'un instant.
levant la portière de la chambre à gauche du spectateur
Un Domestique
Monseigneur Don Juan, votre père se meurt.
Don Juan
Et il m'envoie chercher ?
Le domestique sort.
traversant la scène
Domestique
Non ; il a entendu vos éclats de rire, et il ne veut pas vous attrister ; il envoie chercher son confesseur Don Mortès.
Don Christoval
Adieu, Don Juan ; nous ignorions la maladie du vieux Comte, et nous demandons pardon à Dieu d'avoir blasphémé dans une maison qui appartenait à la mort.
Juana
Adieu, Don Juan ; tu es un impie, et tu perdrais l'âme d'une sainte en soufflant dessus.
Carolina
Adieu, Don Juan ; j'espère que Dieu me pardonnera dans l'autre monde de t'avoir aimé un instant dans celui-ci.
Don Juan
Surtout si nous faisons pénitence ensemble. Prenons jour.
Carolina
Jamais !
Don Juan
Alors, je t'attendrai de huit à neuf heures du matin, à la petite maison du parc.
Carolina
J'y serai.
Don Juan
Et toi, Vittoria, tu ne me dis rien ?
Vittoria
Si fait ; je te dis que, tel que tu es, Don Juan, maudit et damné d'avance, je t'aime ; et je te dis encore que, si Carolina vient au rendez-vous que tu lui donnes, foi d'Espagnole, je la tuerai.
À ses pages.
Don Juan
Adieu, ma charmante. Éclairez.
Scène 3
Don Juan
Don Juan
Adieu, jeunes fous et belles courtisanes, qui jouez comme des enfants avec des baisers et des poignards, sans savoir ce qu'on en peut faire ; partez avec vos flambeaux, vos rires et votre bruit, et laissez-moi seul et dans l'obscurité : mes pensées ont besoin de silence et de ténèbres. Puissent, cette nuit, mes richesses, mes châteaux et mes titres ne pas s'évanouir comme vous !... Mon père ne me demande pas, je m'en doutais ; il demande Don Mortès, je m'en doutais encore. Il faut que ce prêtre passe par ici pour entrer dans la chambre de mon père, je lui parlerai le premier. Allons, Don Juan, il ne s'agit plus de séduire une jolie femme ou de combattre un brave cavalier ; plus de paroles dorées, plus de bottes secrètes : tu as affaire à un prêtre, parle-lui la sainte langue de l'Église.
Scène 4
Don Juan, Don Mortès
Don Juan
Vous êtes un digne serviteur de Dieu, mon père, toujours prompt à la prière et à la consolation.
Don Mortès
C'est mon devoir, Monseigneur.
Don Juan
Aussi, n'avons-nous pas douté quand nous vous avons fait mander...
Don Mortès
Pardon, mais je croyais que le comte seul avait besoin...
Don Juan
Tous deux, mon père, tous deux : la parole divine est peut-être plus nécessaire encore à ceux qui doivent vivre qu'à ceux qui vont mourir. N'avez-vous pas quelques minutes à me consacrer, mon père ?
Don Mortès
Parlez, Monseigneur.
Don Juan
Vous avez connu mon noble père dans sa jeunesse ?
Don Mortès
J'ai eu l'honneur d'étudier avec lui à l'université de Salamanque.
Don Juan
Vous savez qu'il était d'un caractère...
Don Mortès
Plein de grandeur et de seigneurie.
Don Juan
Mais en même temps fougueux et passionné.
Don Mortès
Cela lui a fait faire de grandes armes en Italie, Monseigneur.
Don Juan
Et de grands péchés en Espagne, mon père.
Don Mortès
Il a toujours obéi aux ordres de son roi, comme doit le faire un bon Castillan.
Don Juan
Certes ; mais il n'a pas toujours suivi les commandements de Dieu, comme aurait dû le faire un bon catholique.
Don Mortès
Je ferai tout pour l'amener là.
Don Juan
Il y a un péché qui doit lourdement charger sa conscience.
Don Mortès
Lequel ?
Don Juan
Vous savez qu'avant d'épouser ma mère, il avait eu de... Je ne sais quelle esclave mauresque, gitane ou bohémienne, qu'il avait ramenée d'Afrique, un fils qu'il a traité comme mon frère, et à qui il a permis de s'appeler Don Josès, comme je m'appelle Don Juan ?
Don Mortès
Je le sais.
Don Juan
Eh bien, mon père, voilà ce dont il est urgent qu'il se repente pour le salut de son âme ; et il se repentira certainement, si un saint homme comme vous lui reproche sa faiblesse pour cet enfant, s'il lui défend de le revoir avant sa mort, et s'il lui présente ce sacrifice comme une expiation de sa faute.
Don Mortès
Et pourquoi ?
Don Juan
Parce que, comme un païen et un hérétique qu'il est, il dissiperait les richesses des Marana en des jeux de cartes et de dés, au lieu d'en doter de saints couvents, comme je le ferais, moi... en orgies avec de jeunes étudiants, au lieu de donner une châsse d'argent à Saint-Jacques de Compostelle, et une chape d'or à Notre-Dame del Pilar, comme je le ferais, moi... enfin, en débauches avec de belles courtisanes du démon, au lieu de récompenser largement les saints hommes qui se dévouent au salut et à la consolation des mourants, comme je ferais encore, moi... Comprenez- vous, mon père ?...
Don Mortès
Oui, oui, Monseigneur... Cependant, je crois que, si Don Josès était à votre place...
Don Juan
Mais il n'y est pas... Et savez-vous où il est ? À Séville en Andalousie, dans la ville des amours, des sérénades et des fleurs, tandis que son père bien-aimé vous envoie chercher pour se préparer à la mort... Et que fait-il à Séville ?... Il chante des chants mauresques sur une guitare grenadine, aux pieds de je ne sais quelle Teresina, qu'il séduit en lui faisant croire qu'elle sera sa femme, et cela au lieu d'accourir ici pour prier et pleurer avec moi au chevet du lit mortuaire... Et voilà ce qu'il faut que mon père sache de votre bouche ; car, si au moment de mourir... la faiblesse humaine est si grande à l'heure suprême !... il allait, ce qui est possible, légitimer ce bâtard... Il ne faut pour cela qu'un parchemin, deux lignes, une signature, et le sceau des Marana près de cette signature... et alors ce ne serait plus moi, ce serait l'autre qui deviendrait comte de Marana, grand d'Espagne de première classe, et maître de vassaux assez nombreux pour faire à son propre compte la guerre au roi de France !...
Don Mortès
Rassurez-vous, Monseigneur, car je sais, dans ce cas, quelles seraient les intentions de votre frère.
Don Juan
Il vous les a dites ?... Oui, il a fait le grand, le généreux, le magnanime... Il est vrai que cela ne lui a coûté que des paroles. Il vous a dit, n'est-ce pas, qu'il me laisserait la seigneurie d'Olmedo ou d'Aranda, qui rapportent ensemble cinq cents réaux et vingt-cinq maravédis de rente ? puis encore, peut-être, qu'il consentirait à ce que l'on continuât de m'appeler Don ; c'est-à dire qu'il me fait l'aumône d'un morceau de pain et d'une épée... Oh ! Le digne, le noble, l'excellent fils, qui dispose de la succession paternelle du vivant même de son père !... Oh ! Le digne, le noble, l'excellent frère, qui se fait une part de lion, qui étend l'ongle sur l'héritage des Marana, et qui dit : « Ceci est à moi, Don Josès ! Cela est à toi, Don Juan !... »
Don Mortès
J'espère que Don Josès arrivera à temps pour que votre noble père règle, de son vivant, ses intérêts et les vôtres.
Don Juan
Oh ! Pour cela, vous vous trompez... Non !... Il laisserait mourir son père dans la solitude et l'abandon, si je n'étais pas là, moi... Je lui ai écrit dix lettres.
Don Mortès
Eh bien, moi, Monseigneur, je ne lui en ai écrit qu'une, mais je suis sûr du messager qui la porte.
Don Juan
Tu as écrit à Don Josès, prêtre !... Et qui t'a permis de le faire ?
Don Mortès
Celui qui en avait le droit : votre père.
Don Juan
Eh ! Que ne me disais-tu cela plus tôt, tu m'aurais épargné depuis une demi-heure cette comédie que je joue !... Ah ! Nous voilà enfin tous deux face à face, nos masques à la main, et pouvant tout nous dire !... Eh bien, donc, écoute, et retiens bien ce que tu vas entendre... Je ne veux pas, entends-tu bien, prêtre ? Je ne veux pas que le vieillard reconnaisse Don Josès pour mon frère... et cela, non pas parce qu'il est le fils d'une bohémienne, non pas parce qu'il est un païen, non pas parce qu'il déshonorerait mon nom dans l'autre monde, dont je m'inquiète fort peu ; mais parce que, dans celui-ci, il me prendrait mon titre de comte, dont j'ai besoin pour faire grande et noble figure par les Espagnes... Mes richesses, qu'il me faut pour acheter l'amour qu'on ne voudra pas me donner, et mes dix mille vassaux, qui me sont nécessaires pour m'assurer l'impunité que la justice se lassera peut-être de me vendre... Souviens-toi que je m'appelle Don Juan, et qu'un de mon nom, si ce n'est de ma race, est descendu vivant en enfer, y a soupé avec un commandeur qu'il avait tué après avoir déshonoré sa fille ; que j'ai toujours été jaloux de la réputation de cet homme, comme le roi Charles-Quint de celle du roi François Ier... Et que je veux la surpasser, entends-tu ? Afin que le diable ne sache lui-même qui préférer de Don Juan Tenorio ou de Don Juan de Marana... Maintenant, entre chez mon père ou sors de cette maison, sois pour Don Juan ou pour Don Josès, pour Dieu ou pour Satan, à ton choix ; mais n'oublie pas que je suis là, et que je ne perds pas une parole, pas un geste, pas un signe... Et que, selon ce que tu feras, je ferai.
Don Mortès
Dieu prenne pitié de vous, Monseigneur !
Don Juan
Priez pour vous-même, mon père.
Scène 5
Don Juan, Le Comte de Marana, Don Josès
Soulevant la tapisserie.
Il s'élance dans la chambre. La musique indique la situation, elle est interrompue par un cri ; au même instant, le bon Ange s'envole, laissant tomber son épée et cachant sa tête dans ses deux mains, tandis que le mauvais Ange s'enfonce dans la terre, en riant. Lorsque tous deux ont disparu, Don Juan reparaît, pâle, soulevant la tapisserie d'une main et tenant le parchemin de l'autre.
Allant à une fenêtre qui domine un précipice.
Mettant le parchemin dans sa poitrine.
Il cherche à s'appuyer contre le piédestal, et s'aperçoit que le groupe du bon Ange et du mauvais Ange n'est plus là.
Croisant les bras et regardant le ciel.
Don Juan
Allons, la lutte est engagée... il faut la soutenir : le prix est magnifique, Don Juan ! Tu as enfin rencontré un adversaire digne de toi ; il est fâcheux que ce soit sous la robe d'un moine ; car je m'entends mieux à me servir de l'épée que du poignard. Ah ! Le voilà qui s'approche du lit de mon père. Prêtre, fais ton office de prêtre et pas autre chose, je te le conseille... Pourquoi t'éloignes-tu ? Que veux-tu faire de cette encre et de cette plume ?... Ah ! Tu tires un parchemin de ta poitrine ; ne mets pas la plume aux mains de mon père, ou, si tu le fais, tu vois bien que c'est toi qui cherches ta destinée, que c'est toi qui vas au-devant du malheur que j'ai voulu éviter... Ah ! Ah ! Voilà le vieillard qui écrit... Suis des yeux chaque ligne qu'il trace... Chaque ligne m'enlève un titre, un trésor, un château, n'est-ce pas ? Une seconde encore, et il ne me restera rien... Il va signer... Il... Prêtre maudit !... Il était temps ! La signature manque seule, car ils avaient eu la précaution d'appliquer le sceau d'avance. Personne n'a vu entrer le vieillard. Personne ne l'a vu sortir ! Mon père s'est évanoui... Et, quand il reviendra à lui, il prendra tout cela pour quelque songe de la fièvre... Pour quelque vision infernale ! Allons, je suis toujours Don Juan, seigneur de Marana, fils aîné du comte ! Ah ! Disparu ! Cette vieille tradition de la famille serait-elle vraie ? Le mauvais ange des Marana devait reprendre, disait-on, sa liberté, lorsqu'un crime serait commis par un Marana. Eh bien, le crime est commis, le mauvais ange est libre. Après ?
Le Comte de Marana
Don Juan !
Il s'approche comme malgré lui.
Don Juan
J'attendais une réponse du ciel et la voilà qui me vient de la tombe : c'est la voix de mon père. Pourquoi cette voix me fait elle tressaillir jusqu'au fond des entrailles ? pourquoi me sentai-je malgré moi tout prêt à lui obéir ? Ah ! Ah ! Ah ! c'est qu'on m'a dit quand j'étais enfant : « Cet homme est ton père, et tu dois obéir à ton père. » Préjugés de l'enfance, qui s'enracinent au coeur de l'homme !... Chaînes qui sortent de la bouche des nourrices, et qui garrottent les générations aux générations, ceux qu'il s'élèvent à ceux qui tombent, la vie à la mort !... Pourquoi le dernier cri du prêtre m'a-t-il moins ému que cette voix ?... Don Juan, Don Juan ! Poitrine de lion où bat un coeur de femme, obéis !
Le Comte de Marana
Don Juan !
Au moment où il va entrer, on entend une voix du côté opposé : c'est celle de Don Josès.
Don Juan
Me voilà, mon père...
Don Josès
Don Juan !
Il revient tranquillement en scène.
Don Juan
C'est la voix de mon frère, celle-là... Ah ! Celle-là aussi m'a fait tressaillir jusqu'au fond des entrailles, mais de haine et de jalousie !... Elle vient bien pour combattre l'autre. Merci, Satan !
Scène 6
Don Josès, Don Juan, Le Comte de Marana
Don Josès
Don Juan ! Don Juan ! Est-il encore temps ? Verrai-je encore mon père ?
Don Juan
Silence, frère !... Il dort !...
Il pleure.
Don Josès
Que je t'embrasse pour cette bonne nouvelle, frère ! Comprends-tu ? Si je n'avais pas reçu cette lettre du digne Don Mortès, mon père mourait sans que je le revisse ; il m'aurait appelé dans son agonie et je n'aurais pas été là pour lui répondre ! La terre aurait recouvert cette face vénérable sans que la dernière expression de ses traits fût restée éternellement en ma mémoire... Oh ! Cela n'était pas possible ! Dieu n'a pas voulu que cela fût... Laisse-moi pleurer, frère, car j'ai le coeur plein de sanglots et de larmes... Oh ! Mon père, mon père, mon digne père !...
Don Juan
Pauvre Josès ! Et tu as ainsi quitté Séville, tes amours enchantées, ta belle Teresina ?
Don Josès
Tais-toi, Don Juan, tais-toi ; ne parle pas des amours du fils pendant l'agonie du père... Si j'ai quitté Teresina ! Oh ! J'aurais quitté ma vie si j'avais cru que mon âme vînt plus vite ! Est-ce que sa maladie est mortelle ? Est-ce qu'il souffre bien ? T'a-t-il parlé de moi ? S'est-il souvenu de Josès ?
Don Juan
Oui, frère, nous avons souvent parlé de toi ensemble... Et tu disais que doña Teresina ?...
Don Josès
Oh ! Frère ! Elle est belle parmi les belles, comme mon père était bon entre tous... Qu'il eût aimé ma Teresina, mon pauvre père ! Si j'avais pu voir sa bouche se poser sur ses beaux cheveux blancs, comme ces roses des Pyrénées qui fleurissent dans la neige, oh ! J'aurais été heureux, trop heureux !...
Don Juan
Et tu l'as abandonnée à Séville, seule et si loin de toi ?
Don Josès
Non, non !... Elle m'a accompagné jusqu'en Castille ; je l'ai laissée dans notre château de Villa-Mayor ; je ne voulais pas la faire assister à la scène de deuil qui m'attendait ici...
Le Comte de Marana
Don Josès !
Don Josès
N'ai-je pas entendu mon nom ? mon père ne m'a-t-il pas appelé ?
Don Juan
Non, tu te trompes... Oublieux, tu ne te rappelles donc pas combien de fois, enfants tous deux, nous avons écouté avec effroi le bruit du torrent qui roule au pied de ces murs, et dont l'eau parfois semblait se plaindre, comme une âme errante et qui demande des prières ?
Don Josès
Oui, c'est vrai ; mais moi seul tremblais... Tu n'avais pas peur, toi, et, tandis que je tombais à genoux, moi, tu chantais quelque vieille ballade impie où l'ennemi du genre humain jouait le principal rôle.
Don Juan
Oui, et alors, comme aujourd'hui, esprit dégagé des liens terrestres, tu oubliais les choses les plus nécessaires à la vie, comme de se reposer quand on est las, et de manger quand on a faim. Viens dans cette chambre, Don Josès !... Assieds-toi devant une table, et je te servirai comme je dois le faire, mon aîné, mon seigneur, mon maître... Viens, tu boiras à la santé de ta belle Teresina.
Don Josès
Oui, tu as raison, j'aurais bien besoin de réparer mes forces : il y a trois jours que je marche sans m'arrêter ; il y a vingt-quatre heures que je n'ai rien pris ; mais, si pendant ce temps, mon père...
Don Juan
Je te dis qu'il dort. Viens, viens.
Le Comte de Marana
Don Josès !...
Don Josès
Oh ! Cette fois, je ne me trompe pas ; dis ce que tu voudras, frère, mais c'est sa voix. Me voilà, père, me voilà !
À part.
Don Juan
Eh bien, va donc ! Maintenant, je te permets de l'embrasser.
Scène 7
Don Juan, Le Bon Ange, Le Mauvais Ange
Il tombe sur un fauteuil et s'essuie le front.
Mettant la main sur sa poitrine.
On entend une musique douce et dans laquelle la harpe domine. Le bon Ange descend du ciel et se pose sur la fenêtre ouverte.
Le bon Ange remue les lèvres comme s'il parlait. Don Juan lui répondant.
Le bon Ange semble parler de nouveau.
Le bon Ange descend et s'approche silencieusement de Don Juan.
Même jeu.
Don Juan
Plus rien, rien que les sanglots de mon frère ; tout est fini ! Ah ! Qui est-ce qui me parle là ? Qui me dit que j'ai mal fait ? Quel est cet ennemi qui vit en moi pour me donner des conseils contre moi ? La conscience ? Elle est comme Don Josès, elle arrive trop tard. Il n'est jamais trop tard pour se repentir ? Et la mort du prêtre ?... Une pénitence de toute la vie peut l'expier ? Et mon père qui m'appelait, et que j'ai laissé mourir sans lui répondre ! Il est déjà au ciel, où il prie pour son fils ? Donc, l'avenir m'appartient encore.
Le Bon Ange
Oui, pour toi, si tu veux, commence un nouvel être : Ton père, en expirant, t'a fait souverain maître De ses vassaux et de ses biens, Tandis que Don Josès, par un destin contraire, Est pauvre... Allons, Don Juan, tends les bras à ton frère, Et que tes trésors soient les siens.
Le Mauvais Ange
Ton frère n'a pas droit, Don Juan, à ta fortune : C'est un bâtard jaloux, dont la vue importune Depuis longtemps lasse tes yeux. Étranger, de quel droit viendrait-il au partage ? Garde à toi seul, Don Juan, un immense héritage. Tu t'en feras des jours joyeux.
Le Bon Ange
Du moins, pour rétablir entre vous l'équilibre, Puisque tu l'as fait pauvre, il faut le faire libre : Tu rempliras ainsi le désir paternel, Et Josès, libre, heureux près de sa jeune femme, Te dressera, Don Juan, un autel dans son âme, Où brûlera l'encens de l'amour fraternel.
Le Mauvais Ange
Pourquoi donc d'un vassal appauvrir ton domaine ? Laisse ton frère aller où son destin le mène ; Ses fils de ta maison augmenteront l'honneur, Et sa femme, à l'autel, devenant ta vassale, Te devra le trésor de sa nuit virginale, Dont, libre, son époux t'enlève le bonheur.
Le Bon Ange
Mais ce n'est qu'un enfant aux flammes ingénues, Qui, le soir, va perdant son regard dans les nues, Demandant au flot qui bruit Pourquoi son jeune sein s'enfle comme son onde, Et quel est le secret des voluptés du monde Dont elle rêve chaque nuit.
Le Mauvais Ange
Don Juan, c'est un trésor ! Crois-moi, l'Andalousie Exprès pour tes plaisirs semble l'avoir choisie, Avec un teint blanc et vermeil, Avec de longs baisers, brûlants comme une flamme, Et des regards ardents qui pénètrent dans l'âme Comme deux rayons de soleil.
Il disparaît.
Le Bon Ange
Adieu ! Pauvre insensé qu'entraîne un mauvais songe, De cette vie, un jour, tu sauras le mensonge, Et tu me chercheras d'un douloureux regard ; Et tu m'appelleras comme un vaincu sans armes, Avec des sanglots et des larmes ; Mais peut-être que Dieu répondra : « C'est trop tard ! »
Il disparaît.
Le Mauvais Ange
Adieu, noble Don Juan ! Le monde est ta conquête, Au-dessus de ses fils tu peux lever la tête ; Car tu n'as plus de maître, et toi seul es ton roi ; Et, si ton coeur, lassé des voluptés paisibles, Rêve des plaisirs impossibles, Appelle-moi, Don Juan, je monterai vers toi.
Scène 8
Don Juan, Hussein
Don Juan
Holà, esclave !
Hussein
Que plaît-il à Votre Seigneurie ?
Don Juan
Dis à un écuyer et à douze hommes d'armes de venir me rejoindre à la maison du parc, où j'ai, ce matin, un rendez-vous avec Carolina. Ce soir, nous partons pour Villa-Mayor.
Hussein
Préviendrai-je Don Josès, le frère de Votre Seigneurie ?
Hussein s'incline ; Don Juan sort par la porte opposée à celle de la chambre où est son père.
Don Juan
Retiens bien ceci, esclave, afin de ne plus tomber dans la même faute : je suis le fils unique du comte, le seul héritier de sa famille, et quiconque dira que Josès est mon frère en a menti.
Acte II
Scène 1
Teresina, Paquita, Don Juan, Hussein
Teresina
Paquita !
Paquita
Madame ?
Teresina
Est-ce que le livre que tu lis t'amuse ?
Paquita
Prodigieusement ! Est-ce que le livre que lit madame l'ennuie ?
Teresina
À la mort !
Paquita
De quoi traite-t-il ?
Teresina
Des vertus de très grande et très noble dame Pénélope, épouse de Monseigneur Ulysse, roi d'Ithaque. Et le tien ?
Paquita
Des amours de la princesse Boudour avec les fils du roi de Serendib.
Teresina
Avec le fils, tu veux dire ?
Paquita
Avec les fils, je dis.
Teresina
Cela ne se peut pas.
Paquita
Pardon, Señora, elle les a aimés chacun leur tour : le premier, un peu ; le second, beaucoup, et le troisième, passionnément ; la progression ordinaire. C'est toujours le dernier qu'on aime davantage.
Elle se remet à lire.
Teresina
Vous êtes folle, Paquita.
Paquita
Mais le plus joli de tout cela, madame, c'est qu'un jour, en se promenant au bord de la mer, elle trouva sur le rivage un vase de grès scellé avec du plomb ; elle s'approcha de ce vase, et elle entendit une petite voix plaintive qui en sortait ; elle le fit briser aussitôt, et elle se trouva en face d'un beau génie qui lui dit de souhaiter trois choses, et qu'elles seraient accomplies... Quand nous nous promènerons au bord de la mer, il faudra bien regarder !
Teresina
Pourquoi ?
Paquita
Parce que, comme la princesse Boudour, nous trouverons peut-être un génie.
Teresina
Et quels sont les trois souhaits que tu formeras ?
Paquita
Moi, je n'en formerai qu'un.
Teresina
Lequel ?
Paquita
Celui d'être à la place de Madame.
Teresina
Et tu te trouverais heureuse ?
Paquita
Certes ! Car, lorsqu'on est jeune et jolie, ce ne sont plus trois souhaits qu'on peut former, ce sont mille caprices qu'on peut avoir. Croyez-moi, señora, l'éventail d'une jolie femme est plus puissant que la baguette d'une fée.
Teresina
Et comment cela ?
Paquita
D'abord cela parle, un éventail.
Teresina
Quelle langue ?
Paquita
La plus jolie de toutes, la langue de l'amour. Écoutez. Vous êtes à la promenade, un jeune seigneur passe et vous salue ; s'il ne vous convient pas, vous regardez dédaigneusement les dessins ; cela veut dire clairement : « Passez au large, mon beau seigneur, car vous n'obtiendrez rien de nous. » Au lieu de cela, le cavalier qui passe vous plaît-il, oh ! Alors, comme vous ne pouvez pas tout de suite lui rendre son salut, vous vous couvrez la figure ainsi, comme si vous ne vouliez pas le voir, et vous le regardez à travers les branches ; cela signifie : « Vous êtes assez de notre goût, mon gentilhomme, et, si votre naissance et votre fortune répondent à votre tournure, on aura peut-être la faiblesse de vous aimer. » Le gentilhomme comprend cela comme si une duègne venait de le lui dire à l'oreille ; dix minutes après, il repasse, et trouve que la señora, en partant, a oublié son éventail sur sa chaise ; il s'approche de l'éventail, le prend, le porte à ses lèvres, et l'éventail lui dit : « Ma maîtresse ne vous voit pas avec indifférence ; rapportez-moi chez elle, car elle serait désolée de me perdre. » Vous entendez une sérénade sous votre balcon ; c'est votre éventail qui revient et qui vous dit : « Ma belle maîtresse, je suis aux mains d'un seigneur qui vous aime ; voyez comme il m'embrasse après chaque couplet ; c'est que vos jolies mains m'ont touché ; maintenant, répétez la ritournelle de l'air que la musique vient d'exécuter... Très bien, ma belle maîtresse ! Ne vous ennuyez pas trop de nous, bientôt nous viendrons vous remercier. En effet, dix minutes après, on entend des pas dans le corridor ; c'est un page qui annonce le seigneur Don Ramire Mendoce ou Don Alphonse, c'est notre gentilhomme. » Il entre ; vous examinez son costume, pour voir s'il est riche et de bon goût ; vous regardez son page, pour voir s'il a une livrée ; vous jetez un coup d'oeil sur sa litière, pour voir si elle a des armoiries ; et, s'il est beau, s'il est riche, s'il est noble, vous lui dites : « Je veux trois choses », et il vous les donne !...
Teresina
Mais sais-tu bien, Paquita, qu'une aventure à peu près pareille m'est arrivée aujourd'hui ?
Paquita
Vraiment ?
Teresina
Oui, j'étais assise à la porte du parc qui donne sur la route de Santa-Cruz, lorsque je vis passer un beau cavalier ; ce devait être un grand seigneur, car il était suivi d'un écuyer et de plusieurs hommes d'armes ; il me salua en passant ; alors je me sentis tellement rougir, que je me cachai derrière mon éventail.
Paquita
Bien !
Ayant l'air de chercher autour d'elle.
Teresina
Sans doute, il crut que je le regardais, car à peine eut-il fait cent pas, qu'il jeta la bride aux mains de son écuyer, descendit de cheval, et vint vers moi à pied. Tu comprends que je ne l'attendis pas, et même je rentrai si vite que...
Paquita
Que ?...
Teresina
Mon Dieu ! Que je crois avoir oublié mon éventail sur le banc.
Paquita
Très bien ! Alors nous allons avoir la sérénade.
On entend la ritournelle d'une sérénade.
Teresina
Oh ! J'espère bien que ce jeune seigneur n'y a pas même fait attention, car ce fut un oubli et pas autre chose ; demain, dès le matin, Paquita, tu iras le chercher à la petite porte du parc.
Paquita
Tenez, ce n'est pas la peine ; entendez-vous ?
Teresina
Oh ! Mon Dieu !
Paquita
Eh bien, qu'y a-t-il là d'effrayant ?
Teresina
Oui ; mais si Don Josès savait...
Elle va à la fenêtre.
Paquita
Ah ! Voilà la grande affaire... Il ne le saura pas.
Teresina
Que fais-tu ?
Paquita
Je vais ouvrir.
Teresina
Je te le défends !
Paquita
Ah ! Mon Dieu ! Vous avez parlé trop tard.
Teresina
Imprudente !...
Paquita
Voulez-vous que je la referme ?
Teresina
Oh ! Puisqu'elle est ouverte...
Faisant signe à sa maîtresse.
Elles s'avancent toutes deux sur la pointe du pied.
Paquita
Vous avez raison. Venez tout doucement.
Teresina
Le voilà ! C'est bien lui... Je le reconnais à sa plume rouge.
Paquita
Écoutez !...
Don Juan
En me promenant ce soir au rivage, Où pendant une heure, à vous j'ai rêvé, J'ai laissé tomber mon coeur sur la plage. Vous veniez ensuite et l'avez trouvé. Dites-moi comment finir cette affaire : Les procès sont longs, les juges vendus, Je perdrai ma cause ; et pourtant que faire ? Vous avez deux coeurs, et je n'en ai plus ! Mais, dès qu'on s'entend, bientôt tout s'arrange, Et souvent le mal vous conduit au bien. De nos coeurs entre eux faisons un échange : Donnez-moi le vôtre, et gardez le mien.
Chantant.
Paquita
La ritournelle est délicieuse. La la la la la...
Teresina
Paquita !
Paquita
Oh ! c'est vrai ; et moi qui ne pense pas...
Teresina
Heureusement que nous sommes enfermées dans ce vieux château, et qu'il n'y a pas à craindre que ce cavalier y entre !
Paquita
Oui, très heureusement !
Teresina
Aussi, je suis tranquille.
Paquita
Écoutez !
Teresina
Quoi ?
Paquita
On marche dans le corridor !...
Paquita ferme la porte.
Teresina
Fermez cette porte, Paquita !
Paquita
On s'arrête !
Teresina
On frappe !
Paquita
Il faut savoir qui cela est.
Teresina
Demande.
Paquita
Qui est là ?
Hussein
L'esclave du Comte Don Juan.
Teresina
Paquita !
Paquita
Silence !... Et que veut le Comte Don Juan ?
Hussein
Présenter ses hommages à la maîtresse de ce château.
Paquita
Ses hommages !... C'est bien respectueux.
Teresina
N'importe, je ne puis le recevoir.
Hussein
Eh bien ?
Paquita
Eh bien, allez dire au comte Don Juan que, ce soir, il est trop tard... Demain, nous verrons.
Teresina
Que dis-tu donc ?
Paquita
Je répète vos paroles mot pour mot.
Hussein
Mais, comme mon maître part demain, il désirerait parler ce soir à la camérière.
Paquita
À la camérière, je n'y vois pas d'inconvénient... D'ailleurs, il faut que je lui redemande votre éventail... Vous ne pouvez le laisser entre les mains de ce jeune homme, ce serait lui donner des espérances.
Teresina
Tu as raison.
Paquita
Allez dire au comte Don Juan que la camérière de doña Teresina consent à lui accorder l'entrevue qu'il sollicite.
Teresina
Paquita, je me retire dans ma chambre... Tu lui diras qu'il m'était impossible de le recevoir, que je suis fiancée à Don Josès, et qu'il sait qu'en pareille circonstance, les jeunes filles espagnoles ne paraissent devant aucun autre cavalier que leur mari.
En se retournant, elle aperçoit Don Juan sur le seuil de la porte.
Paquita
C'est bien, c'est bien, c'est bien !
Scène 2
Don Juan, Paquita
Don Juan
Seule ?
Paquita
Seule.
Don Juan
Tant mieux !
Paquita
Seigneur cavalier, ma maîtresse...
Don Juan
Écoute derrière quelque tapisserie, n'est-ce pas ? Sois tranquille, je parlerai bas... Ton nom ?
Paquita
Paquita.
Don Juan
Eh bien, Paquita... si je connais bien mes Espagnes, tu es Andalouse ; si je n'ai point oublié ma science des âges, tu as vingt-cinq ans, et, si je sais toujours lire dans les yeux, tu as déjà trahi un mari, trompé deux amants, et perdu trois maîtresses.
Paquita
Vous êtes sorcier, Monseigneur !
Don Juan
Quant à moi, je suis le Comte Don Juan de Marana.
Paquita
Noble ?
Don Juan
Je t'ai dit mon nom.
Paquita
Riche ?
Don Juan
Comme une mine d'or.
Paquita
Et magnifique ?
Don Juan
Comme le roi.
Paquita
Vous croirai-je sur parole ?
Don Juan
Non, sur actions.
Paquita
Je vous crois, Monseigneur.
Don Juan
Maintenant, parlons de ta maîtresse.
Paquita
Elle a...
Don Juan
Dix-sept ans, je le sais.
Paquita
Elle s'appelle...
Don Juan
Doña Teresina, je le sais.
Paquita
Elle est fiancée...
Don Juan
À Don Josès, je le sais encore.
Paquita
Qu'elle...
Don Juan
N'aime pas.
Paquita
Qu'elle aime.
Don Juan
Ou plutôt qu'elle...
Paquita
Croit aimer.
Don Juan
Ses défauts ?
Paquita
Je ne lui en connais aucun.
Don Juan
Elle doit en avoir.
Paquita
Elle est un peu curieuse, un peu coquette, un peu vaine...
Don Juan
J'ai deux chances de plus que le serpent... Ève n'était que curieuse.
Paquita
Et elle n'avait pas de femme de chambre.
Don Juan
C'est juste, cela m'en fait au moins une de plus... Adieu, Paquita.
Paquita
Vous vous en allez ?
Don Juan
Je sais ce que je voulais savoir.
Paquita
Reviendrez-vous ?
Don Juan
Peut-être.
Paquita
Au revoir, Monseigneur.
Don Juan
Ne me reconduis-tu pas ?
Elle sort derrière Don Juan.
Paquita
Oh ! Pardon.
Scène 3
Teresina, Paquita
Teresina
Il est parti !
Paquita
Ah !
Teresina
Qu'y a-t-il ?
Paquita
Rien ; j'ai laissé tomber mon flambeau.
Teresina
Eh bien, ce cavalier ?
Paquita
C'est un noble seigneur.
Teresina
Ses manières ?
Paquita
D'un prince !... Et avec cela...
Teresina
Quoi ?
Paquita
Timide !... Oh ! mais timide comme un écolier...
Teresina
Vraiment ?... Et t'a-t-il parlé de moi ?
Paquita
De qui vouliez-vous qu'il me parlât ?
Teresina
Que t'a-t-il dit ?
Paquita
Que vous étiez belle comme une madone.
Teresina
Après ?...
Paquita
Qu'il vous aimait comme un fou.
Teresina
C'est tout ?
Paquita
Et qu'il mourrait si vous ne lui ordonniez pas de vivre.
Teresina
Tu lui as dit que j'étais fiancée à Don Josès ?
Paquita
Oh ! Mon Dieu, oui... Mais je m'en suis bien repentie, allez !...
Teresina
Pourquoi ?
Paquita
Parce que cela a paru lui faire une peine !...
Teresina
C'est bien... Aidez-moi à me déshabiller, Paquita.
Paquita
Chut !...
Teresina
Quoi ?
Paquita
Des pas !...
Teresina
Où ?
Paquita
Là !
Teresina
Ils s'approchent.
Paquita
On place quelque chose à la porte.
Teresina
On s'éloigne.
Paquita
Il faut voir ce que c'est.
Pause.
Teresina
Attends encore.
Paquita
Maintenant ?
Teresina
Oui, je crois...
Paquita
Une cassette !
Teresina
Avec un papier ?
Paquita
« À doña Teresina, fiancée de Don Josès. »
Teresina
C'est vrai.
Paquita
Elle est pour vous !
Teresina
Remets cette cassette où tu l'as prise.
Paquita
Oh ! Mon Dieu !
Teresina
Quoi ?...
Tout en marchant vers la porte.
Paquita
Elle s'est ouverte toute seule... Des perles, des diamants !
Teresina
Attends, que je voie.
Paquita
Voyez...
Teresina
C'est un écrin royal.
Paquita
« À doña Teresina, fiancée de Don Josès. »
Teresina
Reporte-le !
Paquita
Ce soir ?
Teresina
À l'instant !
Paquita
Mais je ne sais où est logé le comte, moi, et il me semble qu'il sera temps demain matin.
Teresina
Quel magnifique collier !
Paquita
Comme ces perles iraient à votre cou !
Teresina
Et ces bracelets ! Regarde.
Paquita
C'est le fils de quelque empereur.
Teresina
Et ces pendants d'oreilles, ce bandeau, cette ceinture.
Paquita
Nous avons trouvé notre génie.
Teresina
Malheureusement, nous ne pouvons pas accepter ce qu'il nous donne.
Paquita
Pourquoi pas ? Ces bijoux sont offerts à la fiancée de Don Josès, et l'on accepte un cadeau de noces.
Teresina
Oui ; mais tu sais que Don Josès aime la vie retirée, et ce sont des bijoux à porter à la cour.
Paquita
N'y allez pas : la reine en tomberait malade de jalousie, et l'infant en mourrait d'amour.
Teresina
Flatteuse !
Paquita
La señora veut-elle que je lui essaye ces bijoux ?
Teresina
Non.
Paquita
Madame veut-elle que je la déshabille ?
Teresina
Non.
Paquita
Madame me permet-elle de me retirer ?
Teresina
Oui.
Paquita
À propos, ces bijoux ?
Teresina
Tu les viendras chercher demain matin.
Paquita
Comme madame voudra.
Teresina
Demain matin, entends-tu ? N'y manque pas.
Elle sort.
Paquita
C'est chose dite.
Scène 4
Teresina, Le Mauvais Ange
Elle s'assied devant la toilette.
Mettant le bandeau.
Pendant qu'elle met les uns après les autres les différents bijoux que renferme l'écrin, le mauvais Ange passe la tête par un panneau, et lui parle à travers sa glace.
Teresina
Je puis du moins les garder cette nuit, les essayer même ; car je suis seule, et personne ne peut me voir : ce sera comme un songe doré dans ma vie, et une fois je me serai vue riche et parée à l'égal d'une reine ! « Une fleur dans tes cheveux », me dit Don Josès. Quelle différence !
Le mauvais Ange disparaît.
Le Mauvais Ange
Dans ce miroir, jeune fille, Regarde ton oeil qui brille, Plus radieux et plus pur Que, dans une nuit sans voile, Ne brille l'or d'une étoile Au milieu d'un ciel d'azur. Voix ta bouche parfumée Que la pudeur tient fermée Aux plus timides aveux ; Vois tomber sur ton épaule, Comme les rameaux d'un saule, Le trésor de tes cheveux. Lorsqu'on est aussi parfaite, Jeune fille, on n'est pas faite Pour aller mourir d'ennui Dans quelque ville appauvrie, Où de la coquetterie Jamais le soleil n'a lui. Il faut le luxe qu'étale Une grande capitale, Avec ses plaisirs, ses arts, Ses palais pleins de lumière, Et Golconde tout entière, Ruisselant dans ses bazars. Il faut des valets, des pages, Des chevaux, des équipages, Que l'on change tour à tour, Et des jours pleins de paresse Qui mènent avec mollesse À des nuits pleines d'amour.
Se levant.
Retombant.
Teresina
Oh ! Que c'est étrange ! Jamais je n'avais eu de pareilles pensées... C'est le feu de ces diamants qui m'éblouit ; c'est ce bandeau qui brûle mon front ; c'est ce collier qui embrase ma poitrine... Oh ! l'air que je respire est de flamme... Ma vue se trouble. J'étouffe. Don Juan !... Don Juan !...
Scène 5
Don Juan, Teresina, Paquita
Don Juan
Me voilà.
Teresina
Grand Dieu !
Don Juan
Vous êtes ma souve raine, et je suis votre esclave ; vous m'avez appelé, je suis venu... Qu'avez-vous à m'ordonner ?
S'apercevant qu'elle est parée des bijoux de Don Juan.
Elle ôte le collier.
Teresina
Oh ! Rien. Et ces bijoux ! Oh ! N'allez pas croire que je voulais les garder... Ce matin, Paquita devait vous les rendre, et, puisque vous voilà...
Don Juan
Il est trop tard, Teresina ; ces bijoux ont une vertu magique : vous les avez touchés, cela suffit, et, s'ils ne vous appartiennent plus, vous leur appartenez encore, vous !...
Teresina
Vous les remporterez, n'est-ce pas ? Oh ! je vous supplie...
Don Juan
Et, quand je les aurai remportés, croyez-vous qu'ils seront moins dangereux absents que présents ? Non, vous les chercherez des yeux ; non, vous porterez la main à votre front et à votre cou, croyant les y trouver ; non, vous les reverrez dans tous vos rêves. Vous vous êtes assise sous l'arbre de l'orgueil, Teresina, vous vous êtes endormie sous son ombre : c'est celle du mancenillier.
Teresina
Taisez-vous, taisez-vous ! Vos paroles vibrent dans ma poitrine, comme si elles étaient celles du mauvais esprit...
Don Juan
Vous ne les avez portés qu'un instant : eh bien, avouez, n'est-ce pas, qu'ils ont bouleversé tout votre être ? n'est-ce pas qu'ils vous ont, comme une parole magique, ouvert la porte de ces jardins enchantés, aux fleurs d'émeraudes et aux fruits d'or ?... N'est-ce pas que vous avez entrevu Madrid, la ville royale, avec ses sérénades, ses fêtes, ses bals, ses spectacles, ses courses au Prado ?
Teresina
Oh ! Ce fut un instant de folie enivrante, Monseigneur, laissez-moi l'oublier : silence ! Silence !
Don Juan
Vous étiez la plus belle de ces femmes, et toutes les femmes étaient jalouses.
Teresina
Songe ! Songe que tout cela !
Don Juan
Réalité, réalité... Aime-moi seulement, Teresina, et je te bâtis sur le mot je t'aime, un palais à rendre une fée jalouse.
Teresina
Don Juan, je vous demande grâce !... Laissez-moi, laissez-moi...
Don Juan
Teresina, je vous aime ! Je vous aime comme jamais je n'aimai aucune femme, comme jamais vous ne fûtes aimée d'aucun homme. Teresina, je suis riche et puissant ; je peux faire de vous quelque chose de pareil à une reine ; Teresina, vous aurez, chaque jour de la semaine, une parure différente de celle-ci ; vous aurez des valets, des pages, des vassaux, des carrosses armoriés... Teresina, le bonheur est là, le repousseras-tu ?
Don Juan la relève et la tient renversée dans ses bras, fixant ses yeux sur les siens, approchant peu à peu sa bouche du front de Teresina, et enfin y posant ses lèvres. Teresina presque évanouie.
Teresina
Mon Dieu, ayez pitié de moi ; envoyez à mon secours quelqu'un de vos anges, ou, sans cela, oh ! Mon Dieu ! Je le sens, je ne pourrai pas supporter cette lutte. Ah !
Paquita
Señora, señora, Monseigneur Don Josès arrive... Je vais l'arrêter un instant.
Teresina
Oui, va, va !... Don Josès ! Oh ! Je suis sauvée !... Merci, mon Dieu, merci !
Scène 6
Don Juan, Le Bon Ange, Le Mauvais Ange
Il s'assied à gauche du spectateur et réfléchit.
Don Juan
Allons, Don Juan, voici l'heure ; il s'agit de céder la place ou de la garder ; car, Dieu me pardonne ! Elle était à peu près prise... Tu as cinq minutes pour te décider.
Il disparaît.
Le Bon Ange
J'ai tant prié pour toi, le front dans la poussière J'ai tant mouillé de pleurs mon ardente prière, Que le Seigneur m'a dit en se voilant les yeux : « Descends ; que ta parole en son coeur retentisse, Et, jusqu'à ton retour, j'enchaîne ma justice, Car je suis le Seigneur miséricordieux. » Et me voilà, mêlant ma lumière à ton ombre, Descendue une fois encor dans ta nuit sombre. Veux-tu revoir le jour, suis mes pas, prends ma main, Laisse-moi te guider par des routes nouvelles, Et je te prêterai mes ailes Si tes pieds sont las du chemin. Car je ne sais encor par quel pouvoir étrange L'homme à son sort mortel peut enchaîner un ange ; Mais je sais que des cieux le séjour enchanté, S'il est fermé pour toi, pour moi n'a plus de charmes, Et que mon coeur divin contient assez de larmes Pour pleurer un mortel pendant l'éternité.
Il s'assied de l'autre côté du théâtre.
Don Juan
Oui, oui, je sais bien que la chose est scabreuse, et que peut- être il vaudrait mieux pour mon salut éternel...
Il disparaît.
Le Mauvais Ange
N'écoute pas, Don Juan, cette voix insensée ; Es-tu d'âge à tourner ta joyeuse pensée Vers ce ciel dont toujours les portes s'ouvriront ? Ta vie en est encore à ses heures frivoles. Tu te rappelleras ces austères paroles, Quand sur ton front ridé tes cheveux blanchiront. Marche, marche plutôt dans ta puissante voie, Enivre-toi d'amour, de bonheur et de joie. Qu'est-ce que ce bonheur que l'on dit éternel, Près de ces voluptés dont tu sais le mystère ? Crois-moi, les heureux de la terre, Don Juan, sont les élus du ciel ! Il est vrai que les saints riraient de leur conquête S'ils te voyaient, jetant ta couronne de fête, Quitter la table avant qu'arrive le dessert ; Et, la lèvre de vin et de baisers rougie, Te lever au milieu de ta royale orgie, Pour aller adorer le Seigneur au désert.
Scène 7
Paquita, Don Juan
Paquita
Encore ici, Monseigneur !...
Don Juan
Oui, je t'attendais pour te dire une chose.
Paquita
Laquelle ?
Don Juan
Que jamais fiancé n'est venu plus à temps...
Paquita
Pour reprendre sa maîtresse ?
Il sort en riant.
Don Juan
Non, pour se voir enlever sa femme.
Paquita
Si cet homme n'est pas le démon, c'est au moins la créature humaine qui lui ressemble le plus.
Scène 8
Teresina, Don Josès, Paquita
Teresina
Oh ! Josès, Josès, vous voilà donc ! Dieu soit béni ! Car je suis bien heureuse de votre retour !
Don Josès
Vous faites un amant bien joyeux d'un fils bien triste, Teresina ! Oui, je suis revenu en toute hâte ; je ne sais quel pressentiment me poussait vers Villa-Mayor. À peine eus-je scellé la porte du tombeau sur le corps de mon noble père, qu'une voix surhumaine murmura votre nom à mon oreille avec des sons d'une tristesse étrange ; je crus que le bon ange de notre famille venait m'avertir que vous couriez quelque danger... J'accourus.
Teresina
Merci, vous ne vous êtes pas trompé, Don Josès ; la voix vous disait vrai, et votre retour m'a sauvée !
Don Josès
Et quel péril si grand poursuivait donc ma belle Teresina ? Les antiques châtelaines de Villa-Mayor étaient-elles jalouses de voir leur palais habité par une si jeune et si belle héritière ?
Teresina
Non, mon ami, elles m'eussent plutôt protégée, je crois, en faveur de mon amour pour vous. Ce ne sont point les morts, ce sont les vivants qui sont à craindre.
Don Josès
Comment cela ?
Teresina
Hier, un voyageur est venu demander l'hospitalité à la porte de ton château.
Don Josès
On la lui a accordée, je l'espère ?
Teresina
Oui ; mais il a désiré me remercier.
Don Josès
À sa place, j'eusse eu le même désir, surtout si j'avais seulement vu l'ombre de la châtelaine... Tu as reçu sa visite ?
Teresina
Non, je l'ai refusée ; alors il m'a envoyé un écrin plein de bijoux, adressé à la fiancée de Don Josès.
Don Josès
C'est d'un seigneur magnifique et d'un hôte reconnaissant. Et ces bijoux ?
Se jetant à son cou.
Teresina
Les voici. J'avais donné ordre à Paquita de les lui reporter ce matin. Mais je suis femme, Don Josès, vous me pardonnerez, n'est-c e pas ? Et, faible devant une pareille séduction... Voyez comme ces diamants sont beaux !... Avant de les lui renvoyer, j'ai voulu essayer comment une telle parure m'irait... Eh bien... Oh ! Il faut que ces bijoux soient enchantés, car à peine ont-ils été sur mon front, sur mon cou, qu'un nuage a passé sur mes yeux, que toutes mes idées ont été perdues, qu'une voix est venue bruire à mon oreille, me parlant de titres, de richesses, de triomphes. Quand je suis revenue de ce délire, cet homme, cet étranger, ce démon tentateur était là, à mes genoux, à mes pieds... J'ai résisté, Don Josès ; mais il y avait un accent infernal, une magie enivrante, un entraînement fascinateur dans tout ce qu'il disait... J'ai résisté ; mais, si je l'avais vu une seconde fois... Mais vous voilà, Don Josès !... Et je suis forte, car vous ne m'exposerez plus par votre absence, n'est-ce pas ?
Don Josès
Il n'y a qu'un homme dans toutes les Espagnes à qui Satan ait accordé ce pouvoir, Teresina... Comment appelez-vous cet étranger ?
Teresina
Don Juan.
Don Josès
C'est lui !... Voilà donc pourquoi il a quitté le lit mortuaire de mon père ! Voilà pourquoi il m'a laissé descendre seul le noble et bon vieillard dans la tombe ! voilà pourquoi il n'a pas même demandé quel était l'assassin de cette courtisane dont il allait chercher l'amour et dont il n'a trouvé que le cadavre... Ô Don Juan ! Don Juan !
Teresina
Tu le connais donc ?
Don Josès
Oui, je le connais ! Pour mon malheur dans ce monde et peut-être dans l'autre... Tu avais raison de craindre, Teresina ! Pauvre fleur ! tu avais deviné l'orage...
Teresina
Eh bien, je suis ta fiancée, n'est-ce pas ? Je devrais à cette heure être ta femme, si la lettre qui te rappelait au lit de mort de ton père n'était venue nous séparer presque au pied de l'autel ; sans cette lettre, je t'appartiendrais maintenant... Eh bien, Don Josès, appelle le chapelain, qu'à l'instant même il nous unisse... Une fois ta femme, oh ! Je serai forte, sois tranquille.
Don Josès
Teresina, vous êtes un ange... Paquita, vous avez entendu ce qu'a dit votre maîtresse ; allez avertir le prêtre que nous nous rendons à la chapelle... Dans une demi-heure, nous y serons...
Elle sort.
Paquita
J'y vais, Monseigneur.
Don Josès
Et tu auras tout ce que tu rêvais, ma Teresina ! Tu auras des bijoux, des châteaux, des armoiries ; car, moi aussi, je suis riche ; moi aussi, j'ai des domaines ; moi aussi, je suis noble ! Savais-je, moi, que toutes ces vanités humaines pouvaient ajouter à ton bonheur ? Cela est... Eh bien, ma belle Teresina, allez mettre votre voile blanc, et nous le troquerons contre un manteau de cour ; allez parer votre front virginal d'une branche d'oranger, et nous l'échangerons contre une couronne de comtesse. Allez, mon ange ! Allez !...
Teresina
Vous êtes bon, Monseigneur ! Oh ! Je ne reverrai plus cet homme, n'est-ce pas ?
Elle sort.
Don Josès
Soyez tranquille.
Scène 9
Don Josès, Don Juan
Don Josès
Oh ! Don Juan ! Don Juan ! Mauvais génie de la famille, je t'avais reconnu avant qu'elle prononçât ton nom ; rien n'a pu t'arrêter dans ta route fatale, rien n'a pu te distraire de ta mauvaise pensée, ni ton père mort, ni ta maîtresse assassinée ! Tu as enjambé deux cadavres, et tu es venu pour séduire la fiancée de ton frère !...
Don Juan
Salut à Don Josès !
Don Josès
Bonjour, frère !
Don Juan
Tu as oublié de m'inviter à tes fiançailles, Don Josès...
Don Josès
Je comptais le faire aux funérailles de mon père ; mais je ne t'y ai point vu.
Don Juan
Je ne me suis pas senti le courage d'y assister ; et, comme depuis longtemps je comptais visiter les domaines de mes aïeux, je me suis mis en route, et j'ai commencé par mon château de Villa-Mayor.
Don Josès
Est-ce le château seulement que tu es venu visiter ?
Don Juan
J'étais curieux aussi de connaître la châtelaine.
Don Josès
Oui, je sais que tu l'as vue.
Don Juan
Deux fois.
Don Josès
Et tu l'as trouvée ?...
Don Juan
Charmante la première, adorable la seconde.
Don Josès
Tu en parles comme un enthousiaste...
Don Juan
J'en parle comme un amant.
Don Josès
Mais tu sais qu'elle est ma fiancée, Don Juan ?
Don Juan
Eh bien, j'aime ta fiancée, Don Josès.
Il va pour entrer chez Teresina.
Don Josès
Tais-toi, frère, tu es fou.
Don Juan
N'as-tu pas entendu que je t'ai dit que j'aimais cette jeune fille ?
Don Josès
Si fait, j'ai entendu...
Don Juan
Tu as entendu et tu as ri... Tu ne connais donc pas l'amour de Don Juan ?
Don Josès
C'est le masque de la volupté sur le visage de la mort, je le sais... Mais je sais aussi que tu m'aimes, frère ; je sais qu'il y a des liens de nature que tu ne voudrais pas rompre.
Don Juan
C'est cela ! Et, pour cet amour fraternel, à cause de ces liens de nature, il faut que je dise à mon sang de cesser de battre ; et, si mon sang est indocile, si mon coeur est rebelle, s'ils refusent d'obéir à ma volonté humaine, j'irai implorer l'assistance divine, je demanderai aux macérations du cloître d'éteindre mes passions, je revêtirai le cilice pour que les douleurs du corps me fassent oublier les tortures de l'âme... J'userai mes genoux à prier Dieu de m'ôter du coeur cet amour qu'il m'y aura mis ?... Don Juan pénitent, Don Juan moine, Don Juan canonisé, peut-être !... Ce serait un miracle à mettre toutes les Espagnes en joie ! Et, pendant que je gagnerais le ciel, je m'en rapporterais à Don Josès du soin de perpétuer mon nom, et de soutenir la splendeur de notre famille ?
Don Josès
Laisse-moi croire que tu railles, Don Juan ; laisse-moi douter encore, frère !...
Don Juan
J'aime Teresina, te dis-je, et, sur ma foi de gentilhomme, elle sera à moi !
Don Josès
Alors, c'est une lutte que tu me proposes ?...
Don Juan
Non, tu ne lutteras pas... Je suis un fou et tu es un sage... Tu songeras aux dangers qu'entraînerait une pareille guerre, et le sage fera place à l'insensé.
Don Josès
Mais je l'aime plus que tu ne peux l'aimer... Toi...
Don Juan
Josès, Josès ! Ne compare pas les tempêtes des fleuves à celles de l'Océan !
Don Josès
Mes droits sont sacrés.
Don Juan
Parce qu'ils sont antérieurs aux miens, n'est-ce pas ? Tu veux me prendre ma place dans le coeur de Teresina, comme tu l'avais prise dans la maison de mon père... Prends garde, Don Josès !... Tu n'es pas heureux en usurpations !
Don Josès
Que dis-tu ?
Don Juan
Je dis qu'un aventurier peut bien se glisser dans le sein d'une famille, ou dans le coeur d'une femme, escroquer un titre ou voler un amour... Mais je dis aussi que, lorsque le véritable maître arrive, on chasse l'étranger. Me voilà !... Arrière, Don Josès, arrière !
Don Josès
Don Juan, Don Juan, tu te rappelles trop que je suis ton frère, et pas assez que je suis gentilhomme.
Don Juan
Tu en as menti, Don Josès, tu n'es ni l'un ni l'autre.
Don Josès
Oh ! C'en est trop !
Scène 10
Don Juan, Teresina, Don Josès, Le Sénéchal
Tirant le parchemin de sa poitrine, et le lui jetant à la figure.
Don Juan
Toi, gentilhomme ? Toi, mon frère ? Et où est ta lettre d'affranchissement, esclave ? Où est ton acte de reconnaissance, bâtard ? Ah ! Tu croyais sans doute que le révérend Don Mortès les avait arrachés à la main mourante de mon père ? Eh bien, tu te trompais. Tiens, lis !...
Teresina
Don Josès ! Don Juan ! Qu'y a-t-il ?
Don Josès
Se pourrait-il ? Oh ! Mon Dieu !...
Teresina
Mais qu'y a-t-il ?...
Plusieurs hommes armés entrent.
Don Juan
Il y a... que cet homme vous avait dit qu'il était noble, n'est-ce pas ? Qu'il avait des châteaux et des titres, n'est-ce pas ? Qu'il vous donnerait un manteau de cour et une couronne de duchesse, n'est-ce pas ? Eh bien, cet homme, c'était un vassal et un serf, et voilà tout. Holà, messieurs ! Entrez !
Teresina
Est-ce vrai, Don Josès ?
Don Josès
Mon Dieu ! Mon Dieu !...
Il lui fait sauter son chapeau.
Il lui arrache son manteau
Jetant le bras autour de Teresa.
Don Juan
Maintenant, pâlis et tremble devant ton seigneur, esclave !... Chapeau bas devant ton maître, vassal ! Dépouille ces vêtements, qui sont ceux d'un gentilhomme.. ... et revêts la livrée d'un valet ; et, à l'avenir, n'approche plus de cette femme ; sois aveugle quand elle paraît, sourd quand elle parle, muet quand elle questionne... ; car cette femme est à moi !...
Don Juan lui arrache l'épée des mains et la brise.
Don Josès
Malheur sur celui de nous deux qui est le véritable fratricide !
Elle tombe dans les bras de Paquita.
Teresina
Ah !
Les hommes d'armes saisissent Don Josès et l'emmènent sans qu'il prononce une parole.
Don Juan
Vous voyez que cet homme est fou, mes maîtres ; emmenez-le !
Le Sénéchal
Monseigneur, quelle punition a-t-il méritée ?
Don Juan
Celle qu'on inflige aux serfs rebelles. Allez.
Scène 11
Paquita, Don Juan, Hussein
Paquita
Monseigneur !
Paquita sort.
Don Juan
Des flacons, des sels ! Allons, cours ! Esclave !
Hussein
Monseigneur ?
Don Juan
Mes hommes d'armes ?
Hussein
Sont prêts.
Don Juan
Mon cheval ?
Hussein
Est sellé.
Don Juan
Ma bannière ?
Hussein
Au vent.
Don Juan
Allons, alors !
Hussein
Vous n'attendez pas des secours ?
Entrant dans le corridor.
Hussein sort le dernier et ferme la porte.
Don Juan
Le grand air la fera revenir... Ferme cette porte derrière nous !
Scène 12
Paquita, Don Josès
Paquita
Voilà, Monseigneur, voilà ! Personne ! Où sont-ils ?
Don Josès
Teresina !
Paquita
C'est la voix de Don Josès.
Don Josès
Teresina !
Paquita
Il vient ! S'il apprenait... Mon Dieu !
Don Josès
Teresina !
Elle ferme la porte.
Paquita
Notre-Dame de la Garde, ayez pitié de moi !
Scène 13
Don Josès
Se retournant vers l'autre.
Secouant la porte.
Il l'ouvre.
Il les secoue et les mord, puis vient rouler sur la scène avec des cris inarticulés. Se relevant.
Don Josès
Fermée !... C'est par cette porte qu'il est sorti. Mais, par celle-ci, on peut le rejoindre. Fermée aussi ! Cette fenêtre, du moins... Fermée encore !... Des barreaux de fer ! Abandonné de Dieu !... Abandonné des hommes !... Abandonné de tout !... À moi, le démon !... À moi, Satan !... On dit que notre famille a un mauvais ange ; s'il en est ainsi, il doit apparaître quand on l'appelle. À moi, le mauvais ange des Marana !... À moi !...
Scène 14
Le Mauvais Ange, Don Josès
Le Mauvais Ange
Me voilà, maître... J'étais en train d'escorter en enfer l'âme de doña Vittoria ; c'est de la besogne que m'avait donnée votre frère.
Don Josès
À mon tour, maintenant !
Le Mauvais Ange
Ordonnez.
Don Josès
Démon, il faut que je me venge !
Le Mauvais Ange
De Don Juan ?
Don Josès
Oui !
Le Mauvais Ange
Qui vous a insulté, n'est-ce pas ?
Don Josès
Oui !
Le Mauvais Ange
Qui vous a enlevé votre maîtresse ?
Don Josès
Oui !
Le Mauvais Ange
Et qui vous a fait battre de verges ?
Don Josès
Tais-toi !...
Le Mauvais Ange
Ah ! Ah ! Ah !...
Don Josès
M'as-tu entendu, maudit ?
Le Mauvais Ange
À quoi puis-je vous être bon ?
Don Josès
Ouvre-moi ces portes ; donne-moi une épée, un poignard, une arme quelconque, et mène-moi sur le chemin où il doit passer.
Le Mauvais Ange
Pour qu'il vous fasse arrêter de nouveau par ses hommes d'armes, et conduire au gibet ? Battu et pendu dans le même jour ? Allons donc !...
Don Josès
Mais tu ne peux donc m'aider en rien ?
Le Mauvais Ange
Si fait ; y aura-t-il du sang versé ?
Don Josès
Tout ce que le corps d'un homme en contient, jusqu'à la dernière goutte.
Le Mauvais Ange
Y aura-t-il une âme perdue ?
Don Josès
Deux, je l'espère.
Le Mauvais Ange
Allons, je vois que je puis me mêler de la chose.
Don Josès
Hâte-toi !
Le Mauvais Ange
Vous avez du courage ?
Don Josès
Je t'ai appelé.
Le Mauvais Ange
C'est bien.
Don Josès
Que faut-il faire ?
Le Mauvais Ange
Il faut d'abord que vous soyez reconnu par votre père pour son fils, afin que vous soyez reconnu par votre frère pour gentilhomme.
Don Josès
Mais mon père est mort.
Le Mauvais Ange
Il y a quelque part un acte écrit de sa main, n'est-ce pas ? Scellé de son sceau, n'est-ce pas ?
Don Josès
Le voilà.... Oui, voilà l'écriture de mon père, le sceau de mon père, mais la signature manque.
Le Mauvais Ange
Eh bien, il faut que votre père le signe.
Don Josès
Mais je te dis que mon père est mort.
Le Mauvais Ange
Vous descendrez dans sa tombe.
Don Josès
Mon Dieu ! Mon Dieu !...
Le Mauvais Ange
Le corps meurt, mais l'âme survit ; or, l'âme, ce sont les passions, et chaque homme a eu une passion dont il a fait son âme : l'ambitieux, le trône ; l'avare, son trésor ; l'envieux, sa haine. En conjurant une âme au nom de la passion qui l'a animée, l'âme vous entend et remonte de l'enfer, ou redescend du ciel pour animer le corps ; or, l'âme du vieux comte, c'était son amour paternel pour toi ; conjure donc l'âme de ton père au nom de cet amour, et ton père sera forcé de te répondre.
Don Josès
Jamais, jamais je ne ferai un tel sacrilége !...
Le Mauvais Ange
Alors, il faut renoncer à te venger de ton frère.
Don Josès
Je descendrai dans la tombe de mon père ; après ?
Le Mauvais Ange
Eh bien, après, ton père signera, mort, ce qu'il aurait dû signer vivant ; et alors, Monseigneur, vous serez le fils légitime du comte de Marana, l'ami de votre frère, le maître de ses biens et de ses vassaux. Après, eh bien, vous serez ce qu'il est, et vous lui ferez ce qu'il vous a fait, ou autre chose.
Don Josès
C'est infernal !... Mais n'importe : ordonne à ces portes de s'ouvrir, et marche devant, je te suis.
Le Mauvais Ange
Voulez-vous passer par le chemin le plus court ?
Don Josès
Oui.
Le Mauvais Ange
Donnez-moi la main.
Don Josès
La voilà.
Ils disparaissent.
Le Mauvais Ange
Allons !
Intermède
Le Bon Ange, [la Vierge]
Au ciel. – Le théâtre représente l'espace, des nuages flottent ; La Vierge est assise, éclairée par une lumière ardente. À trois ou quatre pieds au-dessous d'elle, le bon Ange est à genoux.
Le Bon Ange
Vierge, à qui le calice à la liqueur amère Fut si souvent offert ; Mère, que l'on nomma la douloureuse mère, Tant vous avez souffert ; Vous dont les yeux divins, sur la terre des hommes, Ont versé plus de pleurs Que vos pieds n'ont depuis, dans le ciel où nous sommes, Fait éclore de fleurs ; Vase d'élection, étoile matinale, Miroir de pureté, Vous qui priez pour nous, d'une voix virginale, La suprême bonté ; À mon tour, aujourd'hui, bienheureuse Marie, Je tombe à vos genoux ; Daignez donc m'écouter, car c'est vous que je prie, Vous qui priez pour nous.
[la Vierge]
Parlez ; car mes regards, parmi ces blondes têtes Dont Dieu s'environna, Vous cherchèrent souvent., Je vous connais : vous êtes L'ange de Marana. Pour calmer au plus tôt votre douleur amère, Dites, que pouvons-Nous ? Parlez ; mon Fils n'a pas de refus pour sa mère, Ni sa mère pour vous.
Le Bon Ange
Ô Vierge ! Vous savez quel céleste mystère M'enchaînait au bas lieu, Et pourquoi je restai si longtemps sur la terre, Loin de vous et de Dieu. Je veillais sur Don Juan ; mais l'esprit de l'abîme Plus que moi fut puissant, Et Don Juan, à sa voix, fit un pas vers le crime Par un chemin de sang. Alors, je remontai vers la céleste voûte, Pleurant sur le maudit, Et criant au Seigneur : « Il changera de route ! » Le seigneur répondit : « Sois encore une fois son ange tutélaire, Et, jusqu'à ton retour Je laisserai dormir le fer de ma colère Aux mains de mon amour. » J'allai donc, lui portant la parole céleste Comme un divin trésor ; Mais voilà que Don Juan, dans la route funeste, A fait un pas encor. Et je n'ose apporter ces nouvelles du monde Au divin tribunal ; Car, malgré moi, j'éprouve une pitié profonde Pour cet enfant du mal. Or, le Seigneur ayant dit, en son indulgence, Que, jusqu'à mon retour, Il laisserait dormir le fer de sa vengeance Aux mains de son amour, Je voudrais demeurer loin de sa face austère ; Car, pendant mon exil, Peut-être dans la voie étroite et salutaire Don Juan rentrera-t-il ? Mais, comme vous savez qu'aux voûtes éternelles, Malgré moi, tend mon vol, Soufflez sur mon étoile et détachez mes ailes, Pour m'enchaîner au sol. En un être mortel changez mon divin être, Et je vous bénirai ; Car Dieu ne me verra devant lui reparaître Qu'à l'heure où je mourrai.
[la Vierge]
Ô pauvre ange immortel ! Qui, comme un Don, réclame La faveur de mourir ! Ô pauvre coeur divin qui veut un corps de femme Afin de mieux souffrir ! Mon fils, tu le sais, fait le même voyage ; C'était un coeur puissant, Et pourtant il mouilla mes mains et mon visage D'une sueur de sang. Le monde assemblera son tribunal sévère ; On ne meurt qu'une fois ; Mais la mort peut t'attendre au sommet d'un calvaire ?
Le Bon Ange
J'y porterai ma croix.
[la Vierge]
Mais alors qu'il faudra que la loi s'accomplisse, Si, brisés par leurs corps, Tes pieds ne peuvent plus te porter au supplice ?
Le Bon Ange
J'irai sur mes genoux.
On voit passer, sous la forme d'une flamme, une âme qui monte au ciel.
Les ailes de l'Ange tombent toutes seules, et l'Ange redescend lentement vers la terre.
[la Vierge]
C'est bien, voici venir au ciel une âme que la terre Rend à l'éternité... Allez et ranimez, sur son lit solitaire, Le corps qu'elle a quitté. Ce corps était celui d'une enfant chaste et belle, Qui s'endormit priant, Et qui, croyant rêver que sa mère l'appelle, Est morte en souriant. Nulle ne sait encore, au couvent du Rosaire, Que soeur Marthe a vécu. Allez, et vous aurez l'avenir de misère Qu'elle-même aurait eu. Allez, vous n'êtes plus rien qu'une pauvre femme, Sans aucun souvenir du céleste séjour, Ayant, pour tout soutien et tout trésor, dans l'âme : L'espérance, la foi, la prière et l'amour.
Acte III
Scène 1
Don Fabrique, Don Sandoval, Don Pedre
Don Fabrique
Décidément, depuis le Cid, il n'y a eu qu'un homme dans toutes les Espagnes, et cet homme est Don Luis-de-Sandoval d'Ojedo.
Don Sandoval
Je suis de ton avis ; seulement, cet homme ne se nomme pas Don Luis-de-Sandoval d'Ojedo, il s'appelle Don Juan de Marana.
Don Fabrique
Je connais Don Luis, et je ne connais pas Don Juan ; je m'en tiens donc à ce que j'ai dit.
Don Sandoval
Je ne connais pas plus Don Juan que tu ne le connais toi-même ; mais on m'a raconté de lui des entreprises merveilleusement hardies.
Don Fabrique
Tout ce que l'on t'a raconté de Don Juan de Marana, je l'ai vu faire à Don Luis-de-Sandoval.
Don Pedre
Qui parle de Don Luis-de-Sandoval ?... On vient de me dire une étrange histoire sur son compte.
Don Sandoval
Laquelle ?
Don Pedre
Savez-vous de qui il est fils ?
Don Fabrique
Mais, jusqu'à présent, je ne lui ai pas connu d'autre père que le mari de sa mère, Don Carlos d'Ojedo.
Don Pedre
Certes ; mais vous oubliez de dire de qui il est fils... Or, savez-vous par quel moyen Don Carlos obtint ce fils ?
Don Sandoval
Par les moyens ordinaires, je suppose.
Sandoval entre.
Parlant plus bas.
Don Pedre
Voilà l'erreur... Don Carlos était marié depuis dix ans sans avoir pu, malgré ses prières, obtenir d'héritier. Or, un soir qu'il rentrait dans son château, après avoir fait une tournée dans ses domaines, désolé plus que jamais de ne savoir à qui léguer une fortune considérable et un nom noble, il passa dans une sombre galerie où se trouvait un vieux tableau représentant saint Michel terrassant le démon, lorsqu'à son grand étonnement, il s'aperçut que les personnages n'étaient plus sur la toile, et que leur place était vide... Au même instant, il sentit qu'on lui frappait sur l'épaule ; il se retourna : c'était le démon... Don Carlos, qui était un vieil Espagnol, fut choqué de cette familiarité, et il demanda au maudit ce qu'était devenu saint Michel, et qui lui avait permis de se promener ainsi, au lieu de demeurer honnêtement sur la toile où le peintre l'avait cloué... À cette question, le démon répondit que, tous les cent ans, Dieu rappelait à lui saint Michel pour lui donner des instructions nouvelles, et que, pendant que son gardien montait au ciel, lui jouissait de quelques heures de liberté, et d'un pouvoir assez grand pour accorder quelquefois aux hommes ce qu'ils ne pouvaient obtenir ni de Dieu ni des saints... Alors... ... on assure que Don Carlos lui demanda si ce pouvoir allait jusqu'à lui faire avoir un fils, et que le démon lui répondit que rien n'était plus facile... Si bien...
Scène 2
Don Sandoval
Il hausse les épaules, marche vers une table, et désigne sa place en renversant une chaise.
Il sort.
Don Sandoval
Si bien que j'ai deux pères, n'est-ce pas, Pedrillo : l'un qui s'appelle Don Carlos d'Ojedo, et qui prie au ciel, et l'autre qui se nomme Monseigneur Satan, et qui rôtit en enfer ?... Merci de la généalogie !... Voici ma place, messieurs... Je vais donner une sérénade à Doña-Inès, Comtesse d'Almeida ; s'il y a quelqu'un à Madrid à qui cela déplaise, il me trouvera sous ses fenêtres.
Scène 3
Don Sandoval, Don Pedre, Don Fabrique, Don Juan
Don Sandoval
Eh bien, Pedro, que dis-tu maintenant de cette histoire ?
Don Pedre
Je dis que tout à l'heure j'en doutais encore.
Don Fabrique
Et que maintenant ?
Don Pedre
Je n'en doute plus.
Don Juan entre.
Don Sandoval
Eh bien, cette histoire n'est rien près de l'aventure qui vient d'arriver à Don Juan.
Don Fabrique
Qu'est-ce que cette aventure ?
Don Sandoval
D'abord, il faut que vous sachiez que le vin favori de Don Juan est le porto.
Don Juan
Vous vous trompez, señor : il préfère le valdepeñas. Nous savons parfaitement que le tabac n'a été apporté en Europe que depuis deux siècles, à peu près ; mais une tradition espagnole attribue à Don Juan la vaillantise qu'il raconte ici, et nous n'avons pas voulu lui faire tort d'un seul trait de son caractère.
Don Sandoval
Soit !... Hier donc, Don Juan, après avoir vidé deux bouteilles de Valdepeñas...
Don Juan
Vous êtes dans l'erreur, mon maître : il en avait vidé quatre.
Don Sandoval
Peu importe... Il se promenait sur la rive gauche du Mançanarès...
Don Juan
On vous a mal rapporté la chose, mon cavalier : c'était sur la rive droite.
Don Sandoval
Si vous savez l'histoire mieux que je ne la sais, il faut la raconter.
Don Juan
Volontiers, mes gentilshommes... Or, Don Juan, se promenant sur la rive droite du Mançanarès, comme j'ai dit, était fort embarrassé pour allumer son cigare, lorsqu'il aperçut sur la rive gauche un homme qui fumait ; il lui ordonna aussitôt de passer le fleuve, et de lui apporter du feu... Mais le fumeur préféra allonger le bras, et l'allongea si bien, que le bras traversa le Mançanarès, et vint présenter son cigare à Don Juan1.
Don Fabrique
Et que fit Don Juan ?
Il va s'asseoir à la place réservée par Sandoval.
Don Juan
Don Juan y alluma le sien, et dit : « Merci. »
Don Pedre
Seigneur cavalier !
Don Juan
Voulez-vous dire que ce n'est point ainsi que la chose s'est passée ?
Don Pedre
En aucune manière.
Don Juan
Qu'est-ce alors ?
Don Pedre
Je vous préviens que cette place est retenue.
Don Juan
Que m'importe !
Don Pedre
Mais retenue par Don Luis-de-Sandoval !
Don Juan
Après ?
Don Pedre
Vous êtes étranger, sans doute ?
Don Juan
Autant qu'un vieux Castillan peut l'être à Madrid.
Don Pedre
Alors, vous ne connaissez pas Don Luis-de-Sandoval ?
Don Juan
Si fait, de réputation.
Don Pedre
Et vous vous exposez ?...
Don Pedro va rejoindre à la table ses deux amis.
Gomez les apporte. Moment de silence et d'étonnement de la part des cavaliers, et d'insouciance de la part de Don Juan.
Don Juan
Cela me regarde... Gomez ! Une bouteille de malaga et deux verres !
Scène 4
Don Sandoval, Don Juan, Gomez, Spectateurs, Don Fabrique, Don Pedre
Don Sandoval
Señor !
Don Juan
Qu'y a-t-il ?
Don Sandoval
Vous êtes assis à cette place...
Don Juan
Vous le voyez.
Don Sandoval
Et votre intention est d'y rester ?
Don Juan
Sans doute.
Don Sandoval
Il n'y a qu'une difficulté, c'est que cette place est à moi.
Don Juan
C'est justement pour cela que je l'ai prise.
Don Sandoval
Peut-être ne savez-vous pas qui je suis ?...
Don Juan
Si fait !... un de ces messieurs a pris la peine de me le dire.
Don Sandoval
Et vous vous êtes assis à la place de Don Luis-de-Sandoval, sachant qu'elle était à Don Luis-de-Sandoval ?... Alors, vous êtes Don Juan de Marana.
Don Juan
Touchez là, mon cavalier, vous avez trouvé votre homme.
Don Sandoval
Tant mieux ! Car il y a longtemps que je désire vous rencontrer.
Don Juan
Et moi aussi.
Don Sandoval
Je suis las d'entendre répéter qu'il y a dans les Espagnes une réputation qui balance la mienne.
Don Juan
Et moi aussi !
Don Sandoval
De sorte que je vous hais.
Don Juan
Et moi aussi.
Don Sandoval
Alors, nous allons nous entendre... Asseyons-nous, et causons.
Don Juan
Volontiers.
Don Sandoval
On vous dit brave cavalier ?
Don Juan
Voici mon épée.
Don Sandoval
Beau joueur.
Don Juan
Voici ma bourse.
Don Sandoval
Et bon compagnon auprès des femmes ?
Don Juan
Voici ma liste.
Don Sandoval
La liste d'abord ; puis chaque chose aura son tour.
Don Juan
Et aucune ne se fera attendre.
Don Sandoval
Cette liste est divisée en deux colonnes ?
Don Juan
Pour plus de clarté.
Don Sandoval
D'un côté, les femmes séduites ?
Don Juan
De l'autre, les maris trompés.
Don Sandoval
Elle commence par doña Fausta, femme d'un pêcheur.
Don Juan
Et finit par la signora Luisa, maîtresse d'un pape... Vous voyez que l'échelle sociale est parcourue, et que chaque classe m'a fourni son contingent.
Don Sandoval
Erreur !...
Don Juan
Comment cela ?
Don Sandoval
Le loup est entré dans le bercail, c'est vrai ; mais il a laissé échapper la plus belle et la plus tendre de toutes les brebis.
Don Juan
Laquelle ?
Don Sandoval
Celle du Seigneur.
Don Juan
C'est par Dieu vrai ! Il n'y a pas de religieuses... Messieurs, j'engage devant vous ma foi de gentilhomme qu'avant huit jours cette lacune sera remplie.
Don Sandoval
Maintenant, jouons !
Don Juan
À vos ordres.
Don Sandoval
Gomez, des cartes !
Don Juan
Gomez, des dés !
Don Sandoval
Vous préférez ?...
Don Juan
Cela va plus vite.
Don Sandoval
Parfaitement.
Don Juan
Votre enjeu ?
Don Sandoval
Ce que j'ai sur moi.
Don Juan
Va !
Don Sandoval
Votre bourse paraît mieux garnie que la mienne.
Don Juan
Oh ! Entre gentilshommes, on n'y regarde pas de si près.
Don Sandoval
En trois coups ?
Don Juan
En un seul, s'il plaît à Votre Honneur ?
Don Sandoval
Cinq !
Don Juan
Sept !
Don Sandoval
Ma revanche ?
Don Juan
Volontiers... Que jouons-nous, cette fois ?
Don Sandoval
J'ai perdu tout ce que j'avais d'argent comptant.
Don Juan
Votre parole est bonne...
Don Sandoval
Cette agrafe vaut encore mieux.
Don Juan
Cette chaîne !...
Don Sandoval
Très bien... Neuf !
Don Juan
Onze !...
Don Sandoval
J'ai dans les Algarves un vieux manoir de famille.
Don Juan
J'en possède trois dans les deux Castilles.
Don Sandoval
Château contre château.
Don Juan
Le vôtre se nomme ?
Don Sandoval
Almonacil.
Don Juan
Choisissez, de Villa-Mayor, d'Aranda ou d'Olmedo.
Don Sandoval
Onze ! Pour Villa-Mayor.
Don Juan
Douze ! Pour Almonacil.
Don Sandoval
Voyons si vous aurez le même bonheur à un autre jeu.
Don Juan
Êtes-vous déjà las de celui-ci ?
Don Sandoval
Je n'ai plus rien au monde, que ma maîtresse.
Don Juan
Son nom ?
Don Sandoval
Doña Inès, comtesse d'Almeida.
Don Juan
Cette bourse, cette agrafe et Almonacil, contre Doña-Inès d'Almeida.
Don Sandoval
Vous êtes fou, Don Juan !
Don Juan
Prenez garde, seigneur cavalier !... Car je dirai partout que j'ai proposé à Don Luis-de-Sandoval un enjeu, et que Don Luis-de-Sandoval n'a pas osé le tenir.
Don Sandoval
Vous ne le direz pas.
Don Juan
Gomez, des cartes !
Don Sandoval
Vous avez assez de ces joujoux ?
Don Juan
Ils vous portent malheur.
Don Sandoval
Celui qui a dit le premier que vous étiez beau joueur a dit vrai, et je suis fâché de ne pas vous avoir rencontré hier.
Don Juan
Pourquoi cela ?
Don Sandoval
Hier, j'aurais ajouté à mon enjeu dix mille piastres que j'ai perdues cette nuit et que j'ai payées ce matin.
Don Juan
Hier, j'aurais ajouté au mien une jeune fille d'Andalousie, que j'avais enlevée il y a trois jours à mon frère.
Don Sandoval
Et qu'est-elle devenue ?
Don Juan
Satan le sait ! Je l'avais enfermée chez moi pour suivre avec plus de liberté une duègne qui avait eu l'imprudence de me remettre une lettre devant elle ; jugez de ma surprise, lorsqu'en rentrant, j'ai trouvé...
Don Sandoval
La porte ouverte ?
Don Juan
Non, la fenêtre.
Don Sandoval
Et elle donnait ?
Don Juan
Sur le Mançanarès.
Gomez
Voici les cartes.
Don Sandoval
Au premier as.
Don Juan
Va pour la bourse, l'agrafe et Almonacil.
Don Sandoval
Va pour Doña-Inès d'Almeida.
Spectateurs
Bravo ! c'est largement engagé.
Henriquez donne les cartes.
Don Sandoval
Henriquez, donnez les cartes !
Don Juan
Votre maîtresse est à moi, Don Luis.
Don Sandoval
Gomez, du papier, de l'encre, des plumes !
Gomez
Voilà, Votre Honneur.
Don Sandoval
Faites porter cette lettre à Doña-Inès, comtesse d'Almeida, place Mayor.
Don Juan
Que lui dites-vous ?
Don Sandoval
Qu'un accident m'empêche d'aller chez elle et que je l'attends ici ; les dettes de jeu se payent dans les vingt-quatre heures.
Don Juan
Et ce second billet ?
Don Sandoval
Vous le lui remettrez vous-même.
Don Juan
Il dit ?
Don Sandoval
Lisez !
Don Juan
« Madame, je vous ai jouée et je vous ai perdue ; vous appartenez maintenant au seigneur Don Juan de Marana, à qui je cède tous mes droits sur vous ; j'espère que vous ferez honneur à ma signature. DON LUIS DE SANDOVAL D'OJEDO. »
Don Sandoval
Maintenant, seigneur Don Juan, écoutez un avis qu'il est de mon honneur de vous donner : Doña-Inès, Comtesse d'Almeida, est une véritable Espagnole, hautaine et jalouse, portant toujours un poignard de Tolède à sa jarretière, et une fiole de poison à sa ceinture ; gardez-vous de l'un et de l'autre.
Don Juan
Merci ; mais, à mon tour, un mot, seigneur Don Luis : votre dernier enjeu valait mieux que tout ce que j'aurais pu mettre contre lui ; reprenez donc, je vous prie, cette bourse et cette agrafe ; quant au manoir de vos pères, je suis un fils trop pieux pour vous en déshériter.
Don Sandoval
Tenez, Pedro ; tenez, Henriquez, prenez ceci en mémoire de moi. Mon château d'Almonacil est à vous, Don Fabrique. Messieurs, vous attesterez que je le lui ai vendu.
Don Fabrique
Vous êtes un magnifique seigneur, Don Luis.
Don Pedre
Un véritable hidalgo.
Don Sandoval
Un Espagnol du temps de Rodrigue.
Don Sandoval
Remerciez le seigneur Don Juan, messieurs, et non pas moi.
Don Fabrique
Mais votre château ?
Don Sandoval
Je m'y réserve six pieds de terre dans le caveau de mes ancêtres ; le reste est à vous.
Don Juan
Don Luis !...
Don Sandoval
Don Juan, je commence à croire que vous serez aussi heureux à l'épée que vous l'avez été aux cartes et aux dés.
Don Juan
C'est vrai, j'avais oublié qu'il nous restait une dernière partie à faire.
Ils sortent.
Don Sandoval
Je m'en souviens, moi : Don Juan, vous me trouverez toute la nuit au Prado ; ce n'est qu'à deux pas d'ici, comme vous savez. Allons, messieurs, suivez-moi.
Scène 5
Don Juan
Don Juan
Ah ! c'est une véritable Espagnole, jalouse et hautaine, portant poignard à la jarretière et poison à la ceinture. Merci, Don Luis ! vous êtes vraiment un noble cavalier, et nous surveillerons Doña-Inès.
Scène 6
Gomez, Inès, Don Juan
Gomez
C'est ici, señora.
Entrant vivement.
Reculant à la vue de Don Juan.
Inès
Merci. Que vous est-il arrivé ? Qu'avez-vous, Don Luis ? Seriez-vous blessé ? Un étranger ! un inconnu ! Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?
Don Juan
Je suis un gentilhomme de Castille, fort jaloux de connaître votre beauté avant de l'avoir vue, et fort amoureux d'elle depuis que je la vois...
Inès
Laissons cela, señor. Où est Don Luis-de-Sandoval ? Que fait-il ?
Don Juan
Mais, s'il ne m'a point menti, il est à cette heure au Prado, avec ses amis, Don Fabrique et Don Henriquez... Ne fait-il pas, dites-moi, un magnifique temps de promenade ?
Inès
Mais pourquoi lui au Prado, et vous ici ?
Don Juan
Tout vous sera expliqué par cette lettre, Madame.
Elle lit et regarde Don Juan.
Inès
Mais donnez donc ! Ne voyez-vous pas que je meurs d'impatience ? Cette lettre n'est pas de Sandoval.
Don Juan
Ne reconnaissez-vous point son écriture ?
Inès
Si fait, par Notre-Dame, c'est bien la sienne ! Mais, écoutez, je ne comprends pas bien encore ; expliquez-moi tout cela.
Don Juan
Sandoval possédait un trésor dont il ne connaissait pas tout le prix ; il l'a joué, il l'a perdu, voilà tout !
Inès
Mais je ne vous aime pas, moi.
Don Juan
Si vous haïssez Sandoval, cela revient au même.
Inès
Oh ! Si j'étais sûre qu'il eût commis cette infamie...
Don Juan
Vous avez d'autres lettres de lui, comparez.
Comparant.
Inès
Oui, oui. Voilà bien sa signature, la même qu'il ose mettre au bas de la première lettre où il me dit : « Doña Inès, vous êtes belle ; Doña-Inès, je vous aime. DON LUIS DE SANDOVAL D'OJEDO.» Un nom de noble que je croyais un noble nom ; Sandoval, c'est-à-dire l'homme que je préférais à tout dans ce monde, à ma soeur, à ma mère, à Dieu ! Et c'est celui-là, le même, le seul pour qui j'eusse dû demeurer sacrée, qui me joue, qui me perd, qui me livre, et c'est bien vrai tout cela, vrai sur l'honneur d'un Espagnol, vrai sur la foi d'un gentilhomme ?
Don Juan
Sur la foi d'un gentilhomme et sur l'honneur d'un Espagnol, c'est vrai.
Inès
Oh ! Mon Dieu ! Mon Dieu !
Don Juan
Maintenant, le haïssez-vous, madame ?
Inès
Maintenant, je le méprise.
Don Juan
Et moi ?...
Inès
Vous êtes noble ?
Don Juan
Comme l'infant.
Inès
Vous êtes brave ?
Don Juan
Comme le Cid.
Inès
Et vous vous nommez ?
Don Juan
Don Juan.
Inès
Don Juan, je t'aime !
Don Juan
Bien, ma Chimène.
Inès
Écoutez, cependant.
Don Juan
J'écoute.
Inès
Il m'a vendue, il en avait le droit, puisque je m'étais donnée... c'est bien ; mais vous qui m'avez achetée, vous ne saviez sans doute pas que j'avais fait un serment ?
Don Juan
Lequel ?
Inès
De ne point appartenir à un autre tant qu'il serait vivant... Vous voyez donc bien qu'il faut qu'il meure pour que je puisse être à vous.
Don Juan
C'est juste ; il mourra.
Inès
C'est bien vrai, au moins, ce que vous m'avez dit ?
Don Juan
Aussi vrai qu'il est au Prado, où je vais le chercher...
Inès
Allez donc ! Et amenez-le là... Là, devant cette fenêtre, pour que je sois sûre qu'il m'a trahie... Et, quand il sera là, frappez, et que je le voie tomber, afin que je sois sûre qu'il est mort.
Don Juan
Et vous m'attendrez ici ?
Gomez entre, Inès dépose son voile.
Gomez sort.
Inès
Maître ! Des glaces, des sorbets... Je soupe chez vous avec ce gentilhomme... Ou, si mieux vous aimez, prenez la clef et enfermez-moi !...
Il sort.
Don Juan
Merci, ma lionne... J'ai confiance en votre parole.
Scène 7
Inès
Gomez entre, suivi de deux valets portant une table toute servie.
Gomez sort.
Elle tire le voile devant la Madone.
Se retournant.
Elle verse le poison dans la bouteille.
Allant à la fenêtre.
Elle l'ouvre.
On entend le cliquetis du fer.
Inès
Ô Sandoval ! Sandoval !... c'est bien infâme de me traiter ainsi, comme on fait d'une courtisane que l'on donne quand on n'en veut plus... Moi qui habite un palais, me faire venir dans une taverne ! Bien, notre hôte, merci ! Je t'avais fait maître de ma personne, Sandoval, je t'avais confié mon honneur, et voilà ce que tu as fait de ce trésor !... N'importe, ta dernière volonté me sera sacrée, j'acquitterai ta dette, mais pas un de nous trois ne se lèvera demain pour raconter à Madrid le secret de notre triple mort. Fermez les yeux, sainte mère du Christ, vous qui n'êtes qu'indulgence et charité, car une oeuvre de vengeance va s'accomplir. Fermez les yeux et priez, priez pour moi. Ces cavaliers orgueilleux, ils croient, parce qu'ils portent une épée au côté, qu'il n'y a qu'eux qui puissent se venger, et que le fer seul donne la mort !... Et, dans cette croyance, ils rient de nous, de nous autres, pauvres femmes, sans défense et sans courage... Et maintenant, Don Juan, viens me prendre, je t'attends. Des pas... Deux hommes !... Ils viennent de ce côté, ils s'arrêtent sous cette fenêtre. Ce sont eux. La nuit est si noire, que je ne puis distinguer lequel est Don Luis et lequel est Don Juan... Ils tirent leurs épées !... Ils se battent. Un cri !... L'un des deux tombe !... Lequel ?... Si c'était Don Juan !... Malheur ! Qui me vengerait de Sandoval ?... On vient... On monte... Don Juan !...
Scène 8
Don Juan, Inès
Don Juan
Vous êtes libre, Inès !...
Inès
Oui, je l'ai vu tomber.
Don Juan
Alors, madame, vous avez vu choir un noble gentilhomme.
Inès
C'est bon, je reviens.
Don Juan
Où allez-vous ?
Inès
M'assurer que c'est lui et non pas un autre.
Scène 9
Don Juan
Passant la main sur son front.
À Inès, qui rentre.
Don Juan
Va donc, Inès, va... Car c'est bien lui ! Allons, Don Juan... Qu'est-ce donc ? Ce n'était qu'un homme, après tout... Oui, mais un de ces hommes de bronze comme la nature en coule un sur mille... Eh bien, tant mieux ! cet homme eût été pour ma renommée un rival trop dangereux... Fatalité, qui l'a jeté sur ma route ! Allons, allons... C'est un rival de moins et une maîtresse de plus. Venez, ma charmante !
Scène 10
Don Juan, Inès, Gomez
Don Juan
Eh bien, Sandoval ?...
Inès
Sommes-nous ici pour parler de lui ?
S'asseyant et tendant son verre à Inès, qui verse.
Don Juan
Vous avez raison, sur mon âme !... et vous êtes une noble Espagnole, et vous êtes belle, et je vous aime ! je vous aime ! Vous avez raison, la vie est si étrangement courte, qu'il faut mettre à profit ses heures, ses minutes, ses secondes... Vous avez raison, nous ne sommes point ici pour nous souvenir du passé, nous y sommes pour jouir du présent... À nos amours, Inès !
Inès
À nos amours, Don Juan !
Regardant son verre.
Avec nonchalance.
Inès, sans répondre, boit le vin empoisonné ; Don Juan la suit des yeux ; puis, quand elle a fini, il appelle.
Gomez entre, portant une bouteille ; Don Juan lui montrant le vin versé par Inès.
le verre à la main
Don Juan
Asseyez-vous... C'est une chose sainte que l'amour quand deux coeurs nés l'un pour l'autre fleurissent ensemble comme deux boutons sur une même tige... Mais c'est chose rare que ces amours juvéniles et transparentes, et nul ne peut dire, en voyant sourire une femme, que cet amour est exempt de perfidie... C'est une bonne chose que le vin !... mais dans le meilleur, la main d'un ennemi peut traîtreusement verser du poison. « Don Juan, me disait Sandoval en expirant, ne buvez jamais le vin versé par une maîtresse qui ne vous aime plus, ou qui ne vous aime pas encore, si cette maîtresse ne goûte pas le vin la première. » C'était un homme d'un grand sens que Sandoval ; qu'en dites-vous, Madame ? Gomez ! Quel est ce vin ?
Gomez
Du montilla.
Don Juan
Et celui que tu apportes dans cette bouteille ?
Gomez
Du Valdepeñas.
Gomez verse.
Gomez sort.
Il va pour choquer son verre contre celui d'Inès, qui laisse tomber le sien.
Il boit.
Don Juan
Verse du Valdepeñas, je le préfère. Merci ! Allons ! Eh bien, qu'y a-t-il, mon amour ?
Inès
Rien ! Rien !
Jetant son manteau sur ses épaules.
Don Juan
Rien, n'est-ce pas ? si ce n'est que Doña-Inès a pris, jusqu'à cette heure, Don Juan de Marana pour un écolier de Salamanque ou un étudiant de Murviedro, et qu'elle s'est dit à elle-même : « J'aurai bon marché de cet homme ; je vais lui faire tuer d'abord mon amant, qui m'a trahie, puis ensuite je m'empoisonnerai avec lui... » Il y a, du reste, grandeur et courage dans cette résolution... Mais je suis jeune, riche, noble : j'aime la vie et je ne veux pas mourir, moi... Avez-vous des commissions pour ce monde, Madame ?
Inès
Oui, dites à ma soeur, qui est une sainte fille du couvent de Notre-Dame du Rosaire, qu'elle ait à prier pour l'âme d'une pécheresse.
Il achève son verre.
Il sort.
Don Juan
La chose sera fait en conscience ! J'étais embarrassé de trouver un prétexte pour entrer dans une de ces saintes maisons, et vous me le donnez... Merci, Doña-Inès, merci !
Inès
Sainte mère de Dieu, ayez pitié de moi !
Intermède
Scène 1
Le Mauvais Ange, Don Josès
Le Mauvais Ange
Pardon, maître, si je vous ai quitté un instant, mais j'étais impérieusement rappelé à Madrid pour souffler un mauvais conseil à votre frère.
Don Josès
C'est bien.
Le Mauvais Ange
À la manière dont il les suit, ce serait péché que de l'en laisser manquer ; il y a à cette heure deux âmes de plus qui voyagent sur la route de l'enfer avec des passe-ports signés Don Juan.
Don Josès
Tant mieux, et que la colère de Dieu s'amasse sur sa tête !
Le Mauvais Ange
Vraiment, si Votre Seigneurie n'était si pressée, je lui ferais observer que nous traversons en ce moment une mine d'argent qui n'appartient à personne, et qui attend un pauvre pour en faire un riche.
Don Josès
Tu sais que ce n'est point cela que je cherche... Marche !
Le Mauvais Ange
Maître, voilà sur mon honneur un filon de l'or le plus pur. Il fallait que le roi Ferdinand fût bien fou pour envoyer chercher au Mexique ce qu'il pouvait trouver en grattant cette noble terre d'Espagne. De l'or, maître, de l'or ! va dénoncer cette mine à Charles-Quint, et il te fera ministre ; et il te permettra de garder ton chapeau devant lui, et il te pendra au cou un mouton au bout d'une chaîne.
Don Josès
Je n'ai pas le temps d'être ambitieux... Marche !
Le Mauvais Ange
Pardon ! Mais, si pressé que vous soyez, permettez que je vous offre ce diamant : regardez son eau, pesez sa lourdeur, et, lorsque vous serez de retour sur la terre, brisez-le en trois morceaux, et, avec chacun d'eux, vous achèterez, si vous voulez, la sultane de Soliman, la maîtresse de François Ier, et la femme de Henri VIII.
Don Josès
Il n'y avait en ce monde qu'une femme que je désirasse posséder ; elle est morte ou déshonorée, et il faut que je la venge... Marche !
Le Mauvais Ange
Nous sommes arrivés ; voici les murs du caveau où est enfermé le tombeau de votre père...
Don Josès
Mais la porte ?
Le Mauvais Ange
Ah ! La porte, vous m'avez demandé le chemin le plus court ; elle est de l'autre côté.
Don Josès
Et comment entrerai-je ?
Il souffle, le mur s'écroule.
Le Mauvais Ange
N'est-ce que cela qui vous inquiète ? Passez, Monseigneur ; quant à moi, je vous attends ici, j'aime autant ne pas me hasarder en terre sainte.
Scène 2
Don Josès, Le Mauvais Ange
L'effigie du Comte se soulève lentement sur le tombeau, prend la plume et le parchemin des mains de Don Josès, signe, laisse tomber le parchemin, et se recouche sans pousser un soupir, sans prononcer une parole.
Don Josès
Pardon, mon père, si je descends dans votre tombeau avec d'autres mots à la bouche que des mots de prière, avec un autre sentiment dans le coeur que celui de l'amour filial. Mais vous savez ce qui est arrivé, mon père ; eh bien, s'il est vrai que vous ayez aimé ma mère d'un amour conjugal ; s'il est vrai qu'elle fut toujours pure et que je suis votre fils aîné ; s'il est vrai qu'au moment de mourir vous vouliez me reconnaître pour l'héritier de votre nom ; si ce parchemin que je vous apporte est l'expression de votre volonté ; s'il est écrit de votre main, s'il est scellé de votre sceau, s'il n'y manque que votre signature, si la mort seule a fait tomber la plume de vos doigts, par l'amour de l'amant, par l'honneur du chevalier, par le coeur du père, je vous adjure, entendez-vous ? votre fils bien-aimé sur le sein duquel vous avez rendu le dernier soupir ; votre fils au désespoir vous adjure de demander à Dieu, comme unique récompense de votre noble vie, qu'il délie les chaînes glacées qui vous attachent au cercueil, afin que vous vous souleviez sur votre tombe, et mettiez votre signature au bas de cet acte.
Lui prenant la main.
Il ramasse le parchemin et regarde.
L'embrassant au front.
Il s'élance hors du tombeau et monte vivement l'escalier de roches.
Don Josès
Père ! Père !... Mais non, le voilà redevenu immobile. Froid ! c'était une illusion... Et ce parchemin ? Il a signé ! Ah ! Je ne suis donc plus un vassal ! Je ne suis donc plus un bâtard ! Je suis Don Josès de Marana. Merci, père, merci ! Tu m'as donné le droit de porter l'épée !... Malheur à toi, Don Juan, malheur !
Le Mauvais Ange
Eh bien, vous ne m'attendez pas, Monseigneur ?
Don Josès
Je n'ai plus besoin de toi.
Il s'élance sur ses pas.
Le Mauvais Ange
Mais, moi, j'ai encore besoin de vous, maître !
Acte IV
Scène 1
Don Juan, Don Sanchez
Les vêpres finissent.
Don Juan
Mon révérend, pourriez-vous me dire laquelle de ces jeunes filles est soeur Marthe ?
Don Sanchez
Celle qui prie encore quand les autres ne prient déjà plus.
Don Sanchez sort ; toutes les religieuses se sont éloignées ; il ne reste plus dans l'église que Marthe, qui prie, et Don Juan, qui la regarde, appuyé contre un bénitier.
Don Juan
Merci, mon père.
Scène 2
Don Juan, Soeur Marthe
Après un moment de silence, Marthe se lève et s'avance vers le bénitier.
Don Juan
Dieu soit avec vous, soeur Marthe !
Soeur Marthe
Merci, mon frère ; mais d'où savez-vous mon nom ?
Don Juan
Je l'ai appris d'une personne qui vous était bien chère ; et, comme sa voix mourante n'aurait pu le répéter une seconde fois, je l'ai retenu à la première.
Soeur Marthe
Vous connaissiez ma soeur Inès ?
Don Juan
J'étais près d'elle lorsqu'elle rendit à Dieu une des plus nobles âmes que Dieu ait envoyées sur la terre.
Soeur Marthe
Oui ; j'ai vu entrer hier dans cette église des gens qui portaient un cadavre et qui pleuraient ; je leur ai demandé la cause de leurs larmes, et ils m'ont dit qu'ils pleuraient parce que Doña-Inès d'Almeida était morte, et que Doña-Inès était la mère des pauvres. Alors je suis tombée à genoux, et je leur ai dit : « Pleurons ensemble, mes frères, car c'était ma soeur. »
Don Juan
Doña Inès est ensevelie dans cette église ? Tant mieux ! Elle verra si je suis un messager fidèle.
Elle fait un mouvement pour s'éloigner.
Soeur Marthe
Elle avait une vénération si profonde pour Notre-Dame du Rosaire qui la protége, que, vivante encore, elle y avait fait élever son tombeau ! Hélas, la mort a été bien vite jalouse de la vie ; et la tombe s'est lassée d'attendre !... Soyez béni, vous qui avez connu ma soeur !
Don Juan
Mais ne voulez-vous pas entendre ses dernières paroles ? Ce sont des paroles d'amour.
Soeur Marthe
Oh ! Si, répétez-les-moi sans en oublier une seule et sans y changer une syllabe.
Don Juan
« Don Juan, m'a-t-elle dit, allez trouver ma soeur au couvent de Notre-Dame du Rosaire ; dites-lui qu'un cavalier m'avait insultée, et que vous m'avez vengée ; mais ajoutez que je n'ai pas voulu survivre à cette insulte, et annoncez-lui qu'elle est maintenant la seule héritière de mon bien et de mon titre. »
Soeur Marthe
Je vais donc avoir un sacrifice méritoire à faire à Dieu ; car, lorsque j'entrai dans ce couvent, j'étais la soeur cadette d'Inès, et notre père y paya ma dot, et voilà tout !
Don Juan
Et comptez-vous pour rien le sacrifice de vos quinze ans, d'un coeur qui n'avait pas encore battu, et d'une beauté qui rendrait le roi jaloux de Dieu ?
Soeur Marthe
Mon frère, il nous est défendu d'écouter des paroles mondaines.
Marthe regarde Don Juan ; pause d'un instant ; Don Juan continue.
Don Juan
Non pas lorsqu'elles sortent de la bouche mourante d'une soeur, et j'atteste son âme, qui nous écoute, que je répète ici ses dernières volontés. Elle me dit donc : « Don Juan, vous êtes un cavalier loyal, un ami sincère, un homme pieux, incapable d'égarer une jeune âme comme celle de ma soeur ; dites-lui donc en mon nom que, si elle se sent une vocation réelle pour la vie monastique... ... que, si jamais elle n'a soupiré en enfermant un corps si merveilleux sous une robe de bure ; que, si jamais elle n'a pleuré l'heure solennelle où ses blonds cheveux sont tombés sous le ciseau du prêtre ; alors, dites-lui qu'elle lègue ses biens au couvent, et qu'elle y reste à prier pour mon âme. »
Soeur Marthe
Hélas ! Hélas !
Don Juan
« Mais que, si, au contraire, le monde qu'elle a quitté lui est resté présent avec toutes ses promesses, tous ses enchantements, tous ses délices ; que, si son cloître lui paraît désert, sa cellule étroite, sa vie désenchantée, elle vous confie, à vous, mon ami, qui êtes instruit en matière de religion, ses ennuis, ses doutes, son espoir ; alors vous la conseillerez, n'est-ce pas ? » Je le lui ai promis. Eh bien, Marthe, au nom de votre soeur, votre frère vous interroge ; voyons.
Soeur Marthe
Oh ! Mon Dieu ! Ce sont des sentiments si inconnus que ceux que j'éprouve, des paroles si étranges que celles que j'entends, des visions si bizarres que celles qui m'apparaissent, que je n'ai point encore osé les avouer à notre directeur lui-même.
Don Juan
Pourquoi craindre ? Ces sentiments inconnus sont sans doute ceux de votre âge ? C'est le besoin d'aimer et d'être aimée ; ce sont les battements d'un coeur de dix-huit ans plein de sang espagnol ; c'est la perception encore vague de ces émotions délicieuses que l'amour éveillera plus tard dans votre âme ; ce sont des pressentiments d'un bonheur à venir qui vous semblent des souvenirs perdus d'un bonheur passé.
Soeur Marthe
Oh ! oui, oui, c'est cela.
Don Juan
Ces paroles étranges, c'est la voix du monde qui vous appelle ; elle vous dit : « Marthe, on m'a calomnié à tes yeux ; je ne suis point tel que l'on m'a peint à toi, plein de séductions trompeuses et infernales ; je ne suis point le chemin de perdition qui conduit au royaume de Satan : je suis un jardin de délices où la beauté est reine et commande. Viens, Marthe ! tes yeux se sont illuminés du feu de ton âme ; tes longs cheveux ont repoussé sous ta coiffe de religieuse ; ta taille d'enfant s'est développée sous la robe sainte ; à défaut de miroir, l'eau de la fontaine t'a dit que tu étais belle. Viens, Marthe, viens, un trône t'attend ! »
Soeur Marthe
Oh ! Oui, oui, et ces paroles, quand je les entends, c'est un délire.
Don Juan
Et, parmi ces visions bizarres, ne passe-t-il point parfois un jeune cavalier qui s'approche de vous et qui vous dit : « Marthe, ma bien-aimée, je t'ai vue depuis que ma jeunesse a des songes d'amour... Je te cherche dans le monde et je ne t'y rencontre pas !... Pourquoi te caches-tu dans l'ombre du cloître au lieu de briller au soleil de nos cités ?... Fleur de beauté, tu dois éclore dans un jardin, et non sur une tombe... Viens, Marthe ! Franchis la porte de ton couvent ; elle donne sur le monde, c'est-à-dire sur le bonheur... Sur la vie... Sur l'amour. »
Soeur Marthe
Oh ! Mais c'est bien cela ! Par quelle magie devinez-vous ainsi mes plus secrètes pensées ?... Ce jeune homme surtout, cet habitant inconnu de mes nuits de fièvre et d'insomnie... qui vous a dit qu'il venait les visiter ?...
Don Juan
Qui me l'a dit, Marthe ? Qui me l'a dit ?... Oh ! Si vous ne me devinez pas, je suis bien malheureux.
Soeur Marthe
Mon Dieu !
Don Juan
Je vous ai reconnue, moi... À l'instant où je vous vis, je me suis dit : « Celle que je cherche, la voilà !... La bien-aimée de mon coeur, la voilà !... la fiancée de mes rêves, la voilà ! C'est elle ! » Car vous avez passé dans mes nuits comme j'ai passé dans les vôtres, et, si j'ai éclairé votre sommeil, vous avez brûlé le mien.
Se précipitant le front contre terre.
Soeur Marthe
Eh bien, écoutez, écoutez à votre tour, et que Dieu me pardonne ; si je fais mal, je l'ignore... Mais c'est étrange, ce que je vais vous dire. Je ne vous avais jamais rencontré avant aujourd'hui, non, j'en suis sûre ; eh bien, cependant je vous ai reconnu ; il m'a semblé vous avoir vu déjà dans un autre monde, sinon dans celui-ci... Vous avez parlé, le son de votre voix m'a fait tressaillir et m'a inondée d'une mélodie familière à mon oreille ! Vous avez dit votre nom, Don Juan, ce nom... Certes, je ne connaissais aucun homme de ce nom !... Eh bien, il m'a semblé que c'était un nom familier à mon coeur, il m'a semblé que je l'avais prononcé déjà... Où, je ne sais... À quelle occasion, je l'ignore... Car il y a un voile entre mon corps et mon âme, car il me semble que j'obéis, en ce moment même, malgré moi, à un pouvoir surhumain qui me pousse vers vous, qui fait renaître d'anciennes pensées dans mon esprit, qui arrache du plus profond de mon coeur des paroles qui y dormaient oubliées... Don Juan, j'aime votre nom !... Don Juan, j'aime votre voix !... Don Juan... Pardonnez-moi, mon Dieu ! Prenez pitié ! Ici, dans votre église, dans votre maison sainte, j'allais lui dire : « Don Juan, je vous aime ! »
Don Juan
Marthe, n'est-ce pas dans une église que ceux qui s'aiment font serment de s'aimer toujours ?
Soeur Marthe
Oui, lorsque leur amour n'est pas un crime.
Don Juan
Et quel amour, si nous le voulons, peut être plus pur et plus selon Dieu que le nôtre ?
Soeur Marthe
Oubliez-vous que je suis liée par des voeux éternels ?
Don Juan
Oubliez-vous qu'il y a un homme qui peut vous relever de ces voeux ?
Soeur Marthe
Le Saint-père !...
Don Juan
Nous irons le trouver, Marthe.
Soeur Marthe
Ensemble ?
Don Juan
Ensemble.
Soeur Marthe
Et comment ?
Don Juan
Vous fuirez.
Soeur Marthe
Avec mon amant ?
Don Juan
Avec votre fiancé.
Soeur Marthe
Ah !
Don Juan
Nous lui dirons que, depuis longtemps, nous nous aimons, et c'est vrai ! Car nous nous aimons depuis le jour où nous avons rêvé l'un de l'autre. Nous nous jetterons à ses pieds, et il nous pardonnera et nous bénira, et nous aurons une vie de délices et d'amour, au lieu de cette vie triste et solitaire que nous avons eue jusqu'aujourd'hui.
Soeur Marthe
Et, à compter de ce jour, je suis votre fiancée.
Don Juan
Marthe, conduisez-moi devant la tombe de votre soeur.
La cloche sonne.
Soeur Marthe
Non, Don Juan, non, ne mêlons pas le néant de la mort aux espérances de la vie... Vous m'avez engagé votre foi devant Dieu, Dieu a entendu votre serment, et cela suffit. Voici la cloche qui nous appelle à la prière du soir ; si je ne m'y rendais pas, on s'apercevrait de mon absence...
Don Juan
Mais, aussitôt la prière finie ?...
Soeur Marthe
Je reviendrai... Mais vous, vous retrouverai-je ?
Don Juan
Oh ! Oui.
Marthe sort.
Soeur Marthe
Tant mieux ! Car, si je ne vous retrouve pas, je mourrai !...
Scène 3
Don Juan, Hussein
Appelant.
L'esclave paraît.
Don Juan
Au revoir... Ah ! Ah ! Ah ! Parlez-moi de ces blanches colombes, dont aucun souffle humain n'a terni le plumage. Voilà qui est confiant et crédule ! Une femme du monde m'aurait pris huit jours ; il est vrai que celles-là sont si souvent trompées ! Hussein ! Hussein ! Va m'attendre dans la petite ruelle qui longe cette église, derrière les murs du couvent ; prends mes meilleurs chevaux et munis-toi d'une échelle de cordes. Lorsque tu entendras frapper trois fois dans les mains, tu jetteras l'échelle par-dessus le mur.
Hussein
Cela sera fait, maître.
Don Juan
Va !
Scène 4
Don Juan, Statue, Statue D'inès, Don Mortès, Carolina, Vittoria, Teresina, Don Sandoval, L'Ange du Jugement, Le Comte de Marana
Don Juan
Maintenant, Doña-Inès, pardon de n'avoir pas suivi ponctuellement vos instructions ; mais pourquoi votre soeur est-elle si belle, que je n'ai pu lui parler que d'amour ?... D'ailleurs, vous avez contracté certain engagement avec moi, et vous êtes morte sans l'acquitter... Marthe ne fera que payer une dette de famille... Vous m'avez aidé en bonne chrétienne, je ne l'oublierai pas, et maintenant je vous dois, non-seulement des prières, mais encore des remerciements, et, si je savais laquelle parmi toutes ces tombes est la vôtre...
agenouillée sur le tombeau d'Inès
Statue
Celle-ci.
Don Juan
Qu'est-ce à dire ?... Je crois que la statue a parlé ! Est-ce une erreur ou bien ai-je réellement entendu ? Écoute, femme ou statue, ange ou démon, voix du ciel ou de l'enfer, parle une seconde fois, et je jure Dieu que j'irai lever ton voile de marbre, afin de savoir de quelle bouche sont sorties tes paroles.
Statue D'inès
Viens.
Il monte sur la première marche ; mais, au moment où il porte la main à son voile, la statue le saisit par les cheveux, se lève lentement debout, et lui tourne la tête vers le choeur.
Don Juan
Me voilà.
Un cercueil recouvert d'un drap noir, et sur lequel sont les armes de Marana, sort de terre au milieu du choeur, avec quatre cierges aux quatre coins, et un à la tête ; en même temps, une dalle se lève devant l'autel. Le moine tué par Don Juan paraît, et la lampe du tabernacle s'allume toute seule. Alors, à la gauche du tombeau, une deuxième dalle se lève : Carolina paraît, et le cierge qui est près d'elle s'allume tout seul. À droite, et sans interruption, une troisième pierre se lève : Vittoria paraît, et un troisième cierge s'allume tout seul. Même jeu de machine pour Teresina et pour Sandoval, qui paraît le dernier. Toutes ces apparitions se font lentement et solennellement, au bruit de l'orgue qui fait entendre le De profundis.
Statue D'inès
Regarde !
La lampe du tabernacle s'éteint.
Don Mortès
Je suis Don Mortès, révérend prieur des dominicains. Sans pitié, sans religion pour mon ministère, Don Juan a levé le poignard sur moi et m'a frappé... Vengeance contre le meurtrier ! Vengeance !...
Le cierge qui est auprès d'elle s'éteint.
Carolina
Je suis doña-Carolina de Valence. Comme j'allais au rendez-vous que Don Juan m'avait donné, j'ai rencontré une rivale sur mon chemin ; elle m'a poignardée en me disant : « Carolina, c'est Don Juan qui te tue !... » Vengeance contre le meurtrier ! Vengeance !
Le cierge qui est auprès d'elle s'éteint.
Vittoria
Je suis doña Vittoria de Séville. Don Juan me quitta pour une autre femme ; j'attendis sa nouvelle maîtresse et je la frappai. L'inquisition me condamna au bûcher. Mon crime et ma mort sont à Don Juan... Vengeance contre le meurtrier ! Vengeance !
Le cierge s'éteint.
Teresina
Je suis doña Teresina, fiancée de Don Josès. Don Juan m'enleva évanouie ; lorsque je revins à moi, j'étais déshonorée ; je n'ai pu survivre à ma honte, je me suis précipitée dans le Mançanarès... Vengeance contre le meurtrier ! Vengeance !
Le cierge s'éteint.
Don Sandoval
Je suis Don Luis-de-Sandoval d'Ojedo. J'ai joué contre Don Juan ma fortune, le tombeau de mes pères, le coeur de ma maîtresse ; j'ai tout perdu... J'ai joué contre lui ma vie, et je l'ai perdue encore... Vengeance contre le meurtrier ! Vengeance !...
L'Ange du Jugement
N'y a-t-il aucune voix qui s'élève en faveur de Don Juan ?
Le Comte de Marana
Je suis le vieux comte de Marana. Seigneur ! Seigneur ! Ayez pitié de mon fils !
L'ange remonte au ciel et les fantômes rentrent en terre. La statue lâche Don Juan, qui tombe sur le pavé de l'église.
L'Ange du Jugement
Dieu donne à Don Juan une heure pour se repentir !
Scène 5
Soeur Marthe, Don Juan
L'apercevant à terre et le prenant dans ses bras.
Soeur Marthe
Don Juan, me voilà ; je suis prête à vous suivre... Don Juan, où êtes-vous ? Don Juan, mon fiancé, mon époux !
Marthe jette un cri et tombe aux pieds de Don Juan.
Don Juan
Je ne suis plus Don Juan ton fiancé, je ne suis plus Don Juan ton époux ! Je suis frère Juan le trappiste... Soeur Marthe, souvenez-vous qu'il faut mourir !...
Cinquième Tableau
Scène 1
Don Sanchez, Don Juan
Don Sanchez
Frère Juan.
Don Juan
Me voilà.
Don Sanchez
Que faites-vous ici ?
Don Juan
Vous le voyez, mon père, j'accomplis une des règles de notre ordre saint, je creuse ma propre tombe.
Don Sanchez
Je vous ai cherché dans votre cellule.
Don Juan
Je n'ai pas pu y rester, j'étouffais entre ces murs étroits comme un tombeau ! La nuit a été terrible, ô mon père !
Don Sanchez
Je n'ai rien entendu.
Don Juan
Vous dormiez.
Don Sanchez
Je priais.
Don Juan
J'ai voulu prier aussi, moi ; puis, quand j'ai vu que je ne pouvais prier, j'ai voulu dormir ; est-ce donc le même Dieu qui fait les nuits si calmes pour les uns et si terribles pour les autres ? À peine ai-je eu les yeux fermés, qu'il m'a semblé que les murs de ma cellule s'ouvraient ! Oh ! Le monde ! Le monde ! Pourquoi me poursuit-il quand je le fuis, mon père ? Le froissement du bal, les chants du festin, les rires de l'orgie, tout cela bruissait autour de moi ; j'avais beau fermer les yeux, boucher mes oreilles, je voyais, j'entendais. Je sautai à bas de mon lit ; je me précipitai dans le cimetière ; le ciel s'ouvrait, des éclairs sillonnaient la nuit comme l'épée flamboyante de l'Archange ; oh ! du moins, le bouleversement de mon être était en harmonie avec celui des éléments ; pâle, échevelé, ruisselant de sueur et d'eau, je me crus un instant le génie de la tempête, et je mêlai l'orage de mon coeur à celui de la nature ! Oh ! Tous les deux ont été terribles ; et autour de moi, au dedans de moi, tout n'est que ruine !...
Don Sanchez
Ce sont les nuits d'orage qui font les jours tranquilles ; voyez, mon fils, comme le soleil est brillant, comme le jour qui a commencé si sombre va finir pur ! Il en est ainsi de la vie ; les orages du coeur ressemblent à ceux de la nature ; et les uns et les autres se calment au souffle de Dieu !
Don Juan
Qu'il souffle donc sur mon front, s'il ne veut pas qu'il se brise à l'angle de quelque tombe.
Il sort.
Don Sanchez
Je prierai le Seigneur de ramener le calme dans ton coeur, comme il l'a ramené dans la nature. Je prierai le Seigneur de poser le sceau de sa grâce sur ton front brûlant. En attendant, crois, espère et prie ; c'est avec ces trois mots qu'on ouvre les portes du ciel.
Scène 2
Don Juan
Il s'accoude sur un tombeau et reste les yeux levés au ciel.
Don Juan
Oui, oui, mon père, c'est la sagesse divine qui me parle par votre bouche ; et, tant que j'entends votre voix, je crois, j'espère, et je prie ; mais, dès que je suis seul, l'amour et l'orgueil, ces deux grands adversaires de l'âme, viennent me tenter. Mon Dieu, Seigneur, donnez-moi la force de leur résister.
Scène 3
Soeur Marthe, Don Juan
Elle se cache derrière un cyprès.
Soeur Marthe
Oh ! Le beau jardin, et comme les marguerites y poussent ! J'en aurai bientôt assez pour me faire une couronne, s'ils ne me rattrapent pas. Don Juan ! Don Juan !
Il reste immobile.
Don Juan
Grand Dieu, est-ce Marthe ? Oh ! Mon Dieu, donnez-moi des forces contre l'amour !
Soeur Marthe
D'ailleurs, s'ils courent après moi, je me cacherai comme cette nuit dans les buissons avec les oiseaux... Il fait froid, la nuit !
Don Juan
Marthe ! Marthe !
Apercevant Don Juan.
Elle s'accroupit aux pieds de Don Juan.
Elle rit comme un enfant.
Soeur Marthe
Lorsque la nuit était sans voiles, Lorsque le jour était sans pleurs, Quand je planais sur les étoiles, Au lieu de marcher sur des fleurs... Et pourtant ils chantent en se réveillant ! Je sais ce qu'ils chantent, moi ; je suis leur soeur ; ce matin, il y en avait un qui disait : Tiens, une statue... Elle s'est endormie au soleil... Il fait bon au soleil ! Le soleil vient de Dieu.
Don Juan
Pauvre enfant, elle est folle !
Soeur Marthe
Don Juan ! Don Juan ! Me voilà, mon fiancé ; vois comme je suis jolie, comme je suis parée, comme j'ai une belle couronne !
Don Juan
Prenez pitié de moi, mon Dieu ! Prenez pitié de moi !
Soeur Marthe
Et puis je suis riche, maintenant ; j'ai hérité des châteaux et des bijoux de ma soeur Inès, qui est morte empoisonnée.
Don Juan
Qui t'a dit cela ?
Commençant par rire et finissant par sangloter.
Soeur Marthe
Mes os blanchissent sur la terre ; Je n'ai ni bière, ni linceul... Inès. Elle revient toutes les nuits ; car, quoique son corps ait été déposé en terre sainte, son âme est errante ; elle aussi, elle chante comme les oiseaux qui s'éveillent, mais tristement, tristement, tristement. Tiens, tiens... la vois-tu qui passe ?... Oui, soeur, oui, je sortirai ton corps de cette église, pour que ton âme perdue puisse revenir le visiter... Je le couvrirai de terre ; puis, sur cette terre, je planterai des fleurs... Les fleurs poussent bien sur les tombes... Ils voulaient m'empêcher d'aller te rejoindre... Ah ! Ah ! Ah ! Ils ne savaient pas que j'ai des ailes... Ils ont voulu me retenir, mais je me suis envolée, et j'ai ri alors. Ah ! Ah ! Ah ! Oh ! Oh ! Que je souffre, mon Dieu !
Don Juan
Marthe ! Reviens à toi, mon enfant, ma soeur.
S'agenouillant.
Elle porte la main à son front, cherchant à rappeler ses souvenirs, puis sa physionomie indique qu'elle passe à d'autres idées.
Elle s'éloigne en appelant.
La voix se perd dans le lointain.
Soeur Marthe
Ô Vierge sainte... étoile... matinale, Miroir... de pureté, vous qui priez pour nous. Sortons promptement de la ville ; Nous trouverons, beau chevalier, Près de la porte de Séville, Un page tenant l'étrier D'une mule sans cavalier. Nous voyagerons côte à côte, Tant que terre nous portera... Laissez-moi, je sais de belles prières. Je vais prier. Oh ! Je ne me rappelle plus... Si je me rappelais... Il me semble que je serais guérie. Allons, voilà que j'ai perdu mes fleurs (se relevant) ; il faut que j'en cherche d'autres, maintenant ; j'ai cueilli toutes celles qui sont ici. Don Juan ! Don Juan !
Don Juan
Ô mon Dieu ! Je suis un être bien fatal aux autres et à moi-même ; tout ce que je touche se brise ou se flétrit ; et ceux à qui je n'ôte pas la vie perdent la raison.
Scène 4
Le Mauvais Ange, Don Josès, Don Juan
Ils paraissent à la brèche du fond ; la nuit commence à venir.
Le Mauvais Ange
Par ici, Seigneur Don Josès, par ici !
Don Josès
Dans un cloître ?
Le Mauvais Ange
Votre Seigneurie n'a-t-elle jamais entendu parler d'un certain loup qui s'était fait berger ?... Voilà votre homme.
Don Josès
Sous ce costume ?
Le Mauvais Ange
Regardez.
Il s'approche de Don Juan, et, arrivé près de lui, il laisse tomber son manteau et plante deux épées en terre.
Don Josès
Oui, je le reconnais. Je te trouve enfin, Don Juan.
Don Juan
C'est toi, frère ? Sois le bienvenu !
Don Josès
Je te saluai des mêmes paroles lorsque tu m'apparus au château de Villa-Mayor ; il paraît que, si j'avais oublié de t'inviter à mes fiançailles, tu avais oublié, toi, de m'inviter à ta prise d'habit... Connais-tu ce parchemin ?
Don Juan
C'est celui que j'arrachai aux mains mourantes de Don Mortès... Le Seigneur me pardonne !
Don Josès
Connais-tu cette signature ?
Don Juan
C'est celle de notre digne père... Le Seigneur a fait un miracle, sans doute, et je l'en remercie.
Don Josès
Et sais-tu ce que contient cet écrit ?
Don Juan
C'est la reconnaissance de Don Josès, comme fils aîné du comte et comme seigneur de Marana.
Don Josès
Tu avoues donc que je suis gentilhomme ?
Don Juan
Oui, frère.
Don Josès
Que tu n'es que le second fils, toi ?
Don Juan
Oui, frère.
Don Josès
Et que tu me dois hommage, comme ton aîné ?
Don Juan
Je suis prêt à vous le rendre, Monseigneur.
Don Josès
Ce n'est point cela que je veux !
Don Juan
Que voulez-vous ?
Don Josès
Voici deux épées... Choisis.
Don Juan
Et pour quoi faire ?
Don Josès
Je te montre deux épées, et tu me demandes pourquoi faire ces deux épées ?... Je vais te le dire alors : Parce que je te hais d'une haine de frère !... Parce que la terre est trop étroite pour nous porter plus longtemps tous les deux ! parce que tu dois avoir soif de mon sang comme j'ai soif du tien, et qu'il faut que l'un de nous deux boive celui de l'autre ! Voilà deux épées, te dis-je ! Voilà une tombe prête...
Don Juan
Je l'ai creusée pour moi, frère, et, si ce n'est que ma vie qu'il te faut, elle est à toi... Frappe...
Don Josès
Si j'avais voulu te tuer comme une bête fauve, c'est une arquebuse que j'aurais prise, et non deux épées... En garde ! Don Juan, en garde !
Don Juan
Frère, je te demande pardon à genoux, les yeux en larmes, le front dans la poudre...
Don Josès
Debout ! Hypocrite, debout !
Don Juan
Je t'obéis !
Don Josès
Prends une de ces épées.
Don Juan
Adieu, frère.
Don Josès
Où vas-tu ?
Don Juan
Laisse-moi aller.
Don Josès
Te laisser aller, toi !... Mais tu oublies donc ?
Don Juan
Si j'avais oublié, je ne serais point ici.
Don Josès
C'est cela !... Et parce que, lassé de vices, repu de débauches, gorgé de sang, il te plaît de venir demander asile à un cloître, tu crois fuir le châtiment ?... Et qui me vengera de toi, si je ne me venge pas ?
Don Juan
Mon repentir.
Don Josès
Ton repentir, rendra-t-il l'honneur et la vie à ma fiancée ?... Rendra-t-il la vie à mon épouse ?... Que m'importe ton repentir, à moi ! Me rendra-t-il mon bonheur brisé entre tes mains ?... Pourquoi ne m'as-tu pas tué comme Teresina, Don Juan ? Tu le pouvais, il fallait le faire ; mais non, tu n'as voulu que m'avilir... Allons donc ! Du courage, Don Juan ! Tu vois bien que je suis venu pour me battre avec toi et qu'il faut que nous nous battions...
Don Juan
Jamais, frère...
Il le lui jette.
Don Josès
Je saurai bien t'y forcer... Prends garde !... ce que tu as fait, je le ferai !... Tu m'as jeté ce parchemin au visage... Tiens !...
Don Josès
Seigneur, donnez-moi l'humilité.
Il lui déchire sa robe.
Don Josès
Tu m'as déchiré mes habits de gentilhomme... Tiens !...
Don Juan
Seigneur, donnez-moi la patience.
Don Josès
Tu m'as fait battre de verges par tes valets.
Don Juan
Don Josès, tu feras plus que tout cela : tu me feras perdre mon âme.
Don Josès
Tiens !
Don Juan
Ah !
Combat de quelques secondes ; Don Juan touche Don Josès.
Don Josès
Enfin !
Don Juan
Frappé ?
Il tombe. Se relevant.
Il expire.
Don Josès
Oui, frappé !... Le frère frappé de la main du frère !... Le frère, maudissant le frère !... le sang du frère sur la tête du frère...
Il s'éloigne par la même brèche que Marthe a franchie.
Don Juan
Don Josès dans la tombe de Don Juan ! Allons, décidément, il paraît que le diable ne veut pas que je me fasse ermite.
Le Mauvais Ange
Démon de l'orgueil, j'avais compté sur toi... Tu ne m'as pas trompé... Merci !
Acte V
Scène 1
Un Ange, Soeur Marthe, Soeur Ursule
L'ange referme les rideaux, et disparaît par derrière.
Un Ange
Pauvre créature brisée, Qui, pour briller un jour en ce monde mortel, Comme une goutte de rosée, Une aurore, tombas du ciel, La mère de toute clémence, Qui ne peut oublier que tu fus notre soeur, Voyant ton esprit en démence Perdu dans la nuit de l'erreur, Pour toi craint un trépas funeste, Et m'envoie à ton lit, messager consolant, Afin que mon souffle céleste Rafraîchisse ton front brûlant ; Et, dans cette heure qui délivre, Son pouvoir, impuissant à te mieux secourir, À défaut de force pour vivre, Te rend la raison pour mourir. Afin que ton âme choisisse, Libre, comme l'esprit doit l'être au dernier jour, Ou des rigueurs de la justice, Ou bien des trésors de l'amour.
Soeur Marthe
Merci, bel ange, merci ! Oh ! Ton souffle m'a enlevé du front un cercle de feu... Où es-tu, que je t'adore ?... Rien, rien... Allons, c'était une dernière vision de ma folie, un dernier fantôme de ma fièvre.
Soeur Ursule
Eh bien, ma soeur ?
Soeur Marthe
C'est vous, Ursule...
Soeur Ursule
Vous me reconnaissez ?
Soeur Marthe
Oui ; j'ai eu le délire, n'est-ce pas ?
Soeur Ursule
Et vous vous êtes sauvée ; vous avez quitté le couvent, vous avez erré par les plaines et par les montagnes, exposée à la chaleur du jour, au vent de la nuit... Vous ne nous donnerez plus de semblables inquiétudes, n'est-ce pas ?
Soeur Marthe
Non, car je ne suis plus folle...
Soeur Ursule
Quel bonheur pour notre sainte communauté, à qui je vais annoncer cette bonne nouvelle !
Soeur Marthe
Ne vous pressez pas trop, ma soeur ; car Dieu m'a rendue à la raison et non à la vie, il m'a repris ma folie et non mon amour... Courez, je vous prie, chercher notre saint directeur, et dites-lui qu'une mourante réclame son ministère.
Soeur Ursule
J'y vais, ma soeur...
Scène 2
Soeur Marthe, Le Mauvais Ange
Soeur Marthe
Oh ! Jamais il n'arrivera à temps ; oh mon Dieu !... Oh ! Je sens que je meurs. Mourir sans revoir Don Juan ! Mourir sans lui entendre dire une fois encore qu'il m'aime ! Mourir en le laissant au milieu du monde où il m'oubliera, où il en aimera une autre ! Oh ! Mille ans de mon éternité pour un jour passé près de Don Juan !
Le Mauvais Ange
C'est un marché qui peut se faire.
Soeur Marthe
Qui me parle ?
Le Mauvais Ange
Celui que tu as appelé.
Soeur Marthe
Que viens-tu faire ?
Le Mauvais Ange
N'as-tu pas offert mille ans de ton éternité pour un jour passé près de Don Juan ?
Soeur Marthe
Oui.
Le Mauvais Ange
Eh bien, j'accepte.
Soeur Marthe
Mais il n'y a qu'avec Dieu, ou avec Satan, qu'on puisse faire un pareil pacte !
Le Mauvais Ange
Je viens au nom de l'un d'eux : que t'importe lequel pourvu que la chose se fasse ?
Soeur Marthe
Tu es le mauvais esprit... Oh ! Oh !
Le Mauvais Ange
Marthe, tu as encore cinq minutes à vivre.
Soeur Marthe
Tu as raison, je ne vois plus, et j'entends à peine.
Le Mauvais Ange
Marthe, tu ne reverras jamais Don Juan.
Soeur Marthe
Je veux le revoir !... Oui... Oui, je le veux à tout prix !
Le Mauvais Ange
Rien de plus facile.
Soeur Marthe
Que faut-il faire ?
Le Mauvais Ange
Signer ce papier.
Soeur Marthe
Que contient-il ?
Le Mauvais Ange
Le pacte proposé.
Soeur Marthe
Mille ans pour un jour !
Le Mauvais Ange
Pas une minute de plus, pas une seconde de moins, il serait nul s'il n'était exact ; nous sommes gens d'honneur, en enfer !
On entend frapper.
Soeur Marthe
Et quand le reverrai-je ?
Le Mauvais Ange
Le voilà qui frappe à la porte du couvent.
Soeur Marthe
Oh ! Je serai morte avant qu'il entre dans cette chambre !
Le Mauvais Ange
Qu'importe, si tu ressuscites quand il y sera entré ?
Soeur Marthe
Donne-moi la plume.
Il lui pique le bras avec la plume de fer, le sang coule.
Le Mauvais Ange
Attends.
Soeur Marthe
Ah !
Le Mauvais Ange
Ce n'est rien... Signe.
Signant.
Elle laisse tomber la plume.
Soeur Marthe
En aurai-je la force ? Ah ! Ah ! Je me meurs.
Il disparaît.
Le Mauvais Ange
Il est, ma foi, bien heureux que son nom n'ait eu que deux syllabes. Ah ! ah ! ah ! chacun son tour, mon bon ange.
En faisant un dernier effort, elle cache sa figure avec ses cheveux.
Elle meurt.
Soeur Marthe
Ah ! Don Juan ! Don Juan ! À toi mon dernier soupir ! À toi ma dernière pensée.
Scène 3
Soeur Ursule, Don Juan
Soeur Ursule
Don Sanchez n'était point au couvent, ma soeur ; mais un saint homme que j'ai rencontré, et qui se charge de le remplacer...
Don Juan
En m'offrant pour remplir cette sainte tâche, j'ai plus compté sur mon zèle que sur mes mérites ; Dieu m'aidera. Ma soeur, laissez-nous.
Scène 4
Don Juan, Hussein
S'approchant du lit.
Lui touchant la main.
Écartant les cheveux.
Il se penche sur elle, et reculant tout à coup.
La regardant se lever et s'asseoir sur son lit.
Lui saisissant vivement la main.
Marthe porte lentement un doigt à sa bouche.
Courant à la fenêtre et l'ouvrant.
Don Juan
Allons, la chose est en bon train, me voilà dans le bercail... et Hussein m'attend au bas de cette fenêtre... Diable ! il me semble que la pénitente de dom Sanchez n'est point malade de vieillesse... Ma soeur... Elle ne me répond pas. Ma soeur... Évanouie, sans doute... Glacée, morte !... Pauvre enfant, si jeune, morte dans un cloître, sans avoir goûté la vie, sans avoir connu l'amour !... Trésor enfoui, diamant perdu !... Pourquoi ne t'ai-je pas rencontrée joyeuse et florissante au milieu du monde, au lieu de te trouver pâle et froide sur ton lit mortuaire ?... Je t'aurais aimée, car tu devais être jolie : de si beaux cheveux ne peuvent cacher qu'un beau visage... Mon Dieu !... Oh ! Non... ce n'est pas possible... Ce sont ses traits, c'est elle !... C'est Marthe !... Marthe, froide... Inanimée, morte !... Ah ! Don Juan !... Quel mauvais esprit as-tu irrité, que, depuis quelques jours, rien ne te réussisse et que tout aille au pis ? À qui t'adresser, maintenant que tes péchés t'ont brouillé avec Dieu, et tes remords avec Satan ?... Oh ! Il y a cependant eu pour moi un temps de bonheur où mes désirs s'accomplissaient avant d'être formés, où un palais enchanté se fût élevé sur ma route pour me donner l'hospitalité pendant une nuit !... Ai-je donc perdu quelque amulette précieuse, quelque talisman souverain ?... Ou plutôt n'est-ce pas que, depuis que mon père a reconnu Don Josès, il y a une malédiction sur moi ?... Autrefois, t'eussé-je retrouvée morte, prête pour la tombe, je crois que je n'aurais eu qu'à dire : « Je veux qu'elle vive », et l'âme, à moitié chemin du ciel, serait redescendue sur la terre... Marthe ! Marthe !... Ma bien-aimée !... Ah ! Il m'a semblé sentir un mouvement... Elle se lève... Marthe !... Toujours froid, toujours morte... Marthe, parle-moi, je t'en supplie, ou je ne pourrai pas croire que tu vis ! Oh ! Un mot, une parole !... Oui, je comprends... Ah ! Ma fortune ne m'a donc pas abandonné ! Je suis toujours moi, je suis toujours l'heureux et le puissant ! Ô Marthe ! Cette fois, tu es à moi, et ni l'enfer ni le ciel ne t'arracheront plus de mes mains. Hussein ! Hussein !
Hussein
Monseigneur ?
Don Juan
Les chevaux sont-ils prêts ?
Hussein
Oui, Monseigneur.
Don Juan
L'échelle de cordes ?
Don Juan assujettit l'échelle de cordes à la fenêtre ; puis il se retourne et trouve Marthe debout.
Hussein
La voilà.
L'heure sonne. Marthe compte froidement les coups du timbre sur ses doigts.
Marthe fait signe qu'elle est prête.
Don Juan la conduit lentement vers la fenêtre.
Don Juan
Allons, ma bien-aimée, l'amour, le bonheur, l'avenir, tout est à nous !... Es-tu prête ? Veux-tu venir ? Minuit !... Eh bien ? Allons !...
Septième Tableau
Scène 1
Don Juan
Regardant autour de lui.
À Marthe.
Marthe, sans répondre, étend lentement la main. Des femmes entrent par la porte de droite ; des valets par la porte de gauche.
Marthe fait signe que oui.
Marthe fait signe que oui.
Marthe fait signe que oui.
Marthe étend la main en manière de serment ; puis elle s'éloigne par la droite.
Il sort par la gauche. Le mauvais Ange surgit au milieu du théâtre.
Don Juan
Vive-Dieu ! voilà une manière de voyager dont je n'avais pas idée : cent cinquante lieues en vingt heures !... Il paraît que le diable avait quelque course pressée à faire, et que, pour ménager ses jambes, il est entré dans le ventre de mon cheval. En tout cas, s'il a fait preuve de vitesse dans la route, il me semble avoir manqué de jugement pour le choix de l'auberge... Tu dois être écrasée de fatigue et mourir de faim, pauvre enfant !... Puis il faut que nous changions de costume : nous ne passerons pas toujours par des montagnes nues et des landes désertes, et, si nous ne voulons pas être reconnus et arrêtés, il faut troquer ces habits religieux contre d'autres, quels qu'ils soient... Holà ! quelqu'un !... Il y a un très-bel écho, ici, mais voilà tout... Écuyers !... Camérières !... Personne ?... Je crois que le mieux est de remonter sur le dos d'Ali et de chercher un autre gîte. Allons, il paraît que vous avez tout pouvoir en ces lieux, ma belle châtelaine ?... Alors, je dois suivre ces... Ces messieurs ?... Et nous nous retrouverons ici ?... Vous jurez de venir m'y rejoindre, Marthe ? Pas un mot depuis notre départ de Madrid... Voilà, par ma foi, une étrange chose !
Scène 2
Le Mauvais Ange
Regardant vers la gauche.
Se tournant vers la droite.
Des flammes s'allument, bleuâtres et courant à ras de terre.
À ce dernier vers, les fantômes apparaissent et commencent un ballet dans le genre de celui des nonnes de Robert le Diable. Tout à coup, Don Juan apparaît, magnifiquement vêtu. Peu à peu, et au fur et à mesure que se développent les figures du ballet, Don Juan, de riant qu'il était, devient rêveur, puis inquiet, puis effrayé. Il pâlit, chancelle, car il se sent au milieu de spectres et de fantômes.
Le Mauvais Ange
Va vêtir des habits de fête ! Et toi, ton funèbre linceul ! Mais à votre hymen qui s'apprête, Je ne dois pas assister seul. Il vous faut de joyeux convives, Il vous faut des lumières vives... Allumez-vous donc, feux d'enfer ! Et vous, morts, reprenez la vie Qui vous fut lâchement ravie Par l'eau, le poison ou le fer ! Mais laissez dans vos tombes vides Vos suaires aux plis mouvants Et couvrez vos membres livides De la parure des vivants ; Faites luire à votre front pâle Depuis la couronne d'opale Jusqu'à la couronne de fleurs ; Et, noble dame ou bachelette, Couvrez vos faces de squelette De masques joyeux ou menteurs. Satan permet que, pour une heure, Vos fantômes peuplent la nuit, Et que cette sombre demeure S'emplisse de joie et de bruit. Sa voix vous parle par ma bouche : Levez-vous de la froide couche Où le ver du cercueil vous mord ; Et, le coeur éteint, l'oeil atone, Venez, pâles feuilles d'automne, Que roule le vent de la mort !
Scène 3
Don Juan, Un Serviteur, Un Homme Enveloppé D'un Manteau, Homme Au Manteau, Don Sandoval
Don Juan
Suis-je donc dans l'île des illusions ?... Est-il possible qu'un homme voie de pareilles choses autrement qu'en rêve ? suis-je bien éveillé, voyons, et ce qui m'entoure a-t-il un corps ou n'est ce qu'une ombre ? Ceci est-il une coupe ?
voyant Don Juan la coupe à la main
Un Serviteur
Que faut-il que je vous serve, Monseigneur ?
Portant la coupe à sa bouche, et l'écartant aussitôt.
Don Juan
Du vin !... Qu'est-ce que ce vin ?
Un Homme Enveloppé D'un Manteau
Le sang que tu as fait couler.
Après avoir porté la coupe à sa bouche.
Don Juan
De l'eau !... Qu'est-ce que cette eau ?
Homme Au Manteau
Les larmes que tu as fait répandre !
Don Juan
Et toi, qui es-tu ?
Homme Au Manteau
Don Luis-de-Sandoval d'Ojedo.
Don Juan
Je croyais t'avoir mieux tué... Qu'as-tu fait de ton épée ?
Don Sandoval
Je l'ai laissée tomber au moment où la tienne me traversait la poitrine.
Don Juan
Eh bien, va la chercher, et reviens.
Don Sandoval
Es-tu donc las d'attendre la justice divine ?
À peine Don Juan a-t-il prononcé ces paroles, qu'au fond s'allume une horloge de flamme, avec des heures de flamme, des aiguilles de flamme. Le balancier glisse entre ces deux mots :
Don Juan
Oui ; car j'en entends éternellement parler, et je ne la vois jamais venir... Écoute : Dieu m'a donné une heure pour me repentir ; je lui donne un quart d heure pour me foudroyer !... Jamais ! Toujours ! L'heure marquée est minuit moins cinq minutes.
Scène 4
Don Sandoval, Don Juan, Soeur Marthe
Don Sandoval
Es-tu prêt, Don Juan ?
Ils croisent le fer ; en touchant l'épée de Don Juan, celle de Sandoval s'enflamme. Don Juan, touché, jette un cri.
Il se tient encore debout. Voyant une ombre qui sort de terre.
C'est Carolina ; elle monte les degrés qui conduisent à l'horloge, et avance l'aiguille d'une minute. – Don Juan, s'affaiblissant.
Vittoria apparaît à son tour, monte les degrés, et avance l'aiguille d'une minute. – Don Juan, s'affaiblissant encore.
Teresina monte les degrés, et avance l'aiguille d'une minute. – Don Juan, de plus en plus faible.
Inès monte les degrés, et avance l'aiguille d'une minute. – Don Juan, tombant sur un genou.
Marthe apparaît avec ses ailes d'ange et son étoile au front, plus belle, plus brillante, plus lumineuse que jamais.
Don Juan
Je t'attends... Ah !... Enfer ! Disparu !... Et moi, blessé !... Qu'est cela ? Ah !... Ah !... Ah !... Ah !... Marthe !...
Soeur Marthe
Don Juan, je t'ai aimé... Ange, je t'ai aimé ! Je t'ai aimé, folle ! Je t'ai aimé, morte !... Au nom de mon amour, qui a survécu à ma raison ; au nom de mon amour, qui a survécu à ma vie, repens-toi !
Don Juan
Marthe !...
Soeur Marthe
Don Juan, une larme de repentir qui tombe des yeux du coupable suffit à éteindre un lac de feu... Repens-toi, Don Juan, repens-toi !
Don Juan
Marthe !...
Soeur Marthe
Don Juan, je suis l'ange du pardon, parce que je suis l'ange de l'amour... Je viens de la part du Seigneur... Repens-toi ! Repens-toi !
Don Juan
Il est trop tard ! Minuit va sonner...
Soeur Marthe
Les autres ont avancé l'aiguille pour te perdre : je l'arrête pour te sauver. Il te reste une seconde... Repens-toi, Don Juan, repens-toi !
Il se relève dans un dernier effort, et va tomber aux pieds de Marthe.
Don Juan
Ange de l'amour, ange de la miséricorde, tu triomphes !... Pardonnez-moi, mon Dieu ! Je me repens !...
On entend le chant des anges. Le fond s'ouvre et montre toutes les splendeurs du ciel.
Soeur Marthe
Seigneur, Seigneur, vous l'avez entendu !
Don Juan
Mes yeux se ferment... Je meurs !...
Soeur Marthe
Tu n'es qu'ébloui, Don Juan : tes yeux vont se rouvrir pour l'Éternité !