Comédie · 1670 · 6 actes

Elomire hypocondre

de Le Boulanger de Chalussay

Représentation
≈ 1 h 52
Distribution
3 femmes, 14 hommes
Répliques
530
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Elomire H 188 ≈ 41 min 6
Oronte H 40 ≈ 13 min 4
Epistenez H 15 ≈ 8 min 1
Lazarille H 51 ≈ 7 min 6
Florimont H 27 ≈ 6 min 4
Exempt N 22 ≈ 5 min 1
Bary N 24 ≈ 5 min 1
Alcandre H 34 ≈ 4 min 4
Rosidor H 12 ≈ 4 min 3
Angélique F 6 ≈ 4 min 1
Le Chevalier H 21 ≈ 3 min 1
Alphée F 4 ≈ 3 min 2
Geraste N 15 ≈ 2 min 1
Climante H 9 ≈ 2 min 3
Isabelle F 16 ≈ 2 min 2
L'Orvietan H 6 ≈ 1 min 1
Un Suisse H 6 ≈ 1 min 2
Le Balafré H 4 ≈ 1 min 1
Clearque H 4 ≈ 1 min 2
ANTOINE, valet des Médecins H 3 ≈ 1 min 2

Et 1 autre rôle.

Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVDivorce ComiqueV
Elomire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Oronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Epistenez absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lazarille absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Florimont absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Exempt absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bary absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Alcandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Acte I

Scène 1

Elomire, Isabelle, Lazarille

La scène de cet acte est dans la chambre d'Élomire, qui doit doit être fort parée.

Elomire

Toi qui, depuis l'Hymen qui nous unit tous deux, N'eus que d'heureuses nuits, et que des jours heureux ; Toi qui fut mon plaisir, toi dont je fus la joie, Apprends le dur revers que le Ciel nous envoie : Et pour me soulager en de si grands travaux, Compagne de mes biens, viens l'être de mes maux.

Isabelle

Quel mal avez-vous donc ?

Elomire

Ah ! J'en ai mille ensemble.

Isabelle

Quels maux ; et depuis quand : dites vite, je tremble.

Elomire

N'as-tu point remarqué que depuis quelque temps Je tousse, et ne dors point ?

Isabelle

Non.

Elomire

Je crois que tu mens. Et ce frais embonpoint dont brillait mon visage, Comment le trouves-tu ?

Isabelle

Tout de même.

Elomire

Je gage Contre toi qu'il s'en faut pour le moins les trois quarts.

Isabelle

Que dit-il, justes Dieux ! Ah ! les vilains regards ? Il est fou.

Elomire

Lazarile, ai-je pas le teint blême !

Lazarille

Oui, Monsieur.

Elomire

Le miroir me l'a dit tout de même ; Et ces bras qui naguère étaient de vrais gigots, Comment les trouves-tu ?

Lazarille

Ce ne sont que des os, Et je crois que bientôt, plus secs que vieux squelettes On s'en pourra servir au lieu de castagnettes.

Isabelle

Lazarile.

Lazarille

Madame ?

Isabelle

Apprenez qu'un valet Qui se moque d'un maître, a souvent du balais ; Et si vous ne voulez proscrire vos épaules, Taisez-vous, et sachez que nous avons des gaules. Quoi ! Votre maître est maigre, et pâle, dites-vous ?

Lazarille

S'il n'est tel à mes yeux, qu'on m'assomme de coups.

Isabelle

Est-il tel à vos yeux, s'il est autre à ma vue ?

Elomire

Mais, ma femme, peut-être, avez-vous la berlue ? Car, enfin, Lazarile...

Isabelle

Et Lazarile et vous, Si vous vous croyez maigre et pâle, êtes deux fous. Vous dormez comme un porc, vous mangez tout de même ; Qui diantre donc pourrait vous rendre maigre et blême.

Elomire

J'aurai donc la couleur telle que tu voudras ; Et même si tu veux, je serai gros et gras : Mais que m'importe-t-il, je me crois bien malade, Et qui croit l'être, l'est.

Isabelle

Mais qui se persuade D'être malade alors qu'il est sain comme vous, Est dans le grand chemin de l'hôpital des fous.

Lazarille

Madame dit fort bien ; et si je ne m'abuse, Il faudra vous y mettre...

Elomire

Ô la plaisante buse ! Quand, comme il vous paraît, j'aurais l'esprit gâté, Est-ce que l'on met là les fous de qualité ? Y vit-on de la Cour jamais mener personne ?

Lazarille

Mon maître n'est pas fou, comment diable, il raisonne ? Il dit vrai, j'en connais à la Cour plus de six, Qui sont plus fous que lui.

Elomire

J'en connais plus de dix ; Et je les nommerais s'il était nécessaire.

Isabelle

Ah ! Mon cher Élomire, apprenez à vous taire ; Je connais votre mal : pour avoir trop parlé, Quelque ennemi vous a, sans doute, ensorcelé.

Elomire

Comment, ensorcelé ? Je suis donc sans remède ?

Isabelle

Qui vous a fait le mal, vous peut donner de l'aide.

Lazarille

Oui bien, si le morceau n'est donné pour toujours : Car autrement, mon maître est sans aucun secours.

Elomire

Mais quand ce sorcier-là pourrait m'être propice, Comment le voudrait-il, s'il eut tant de malice ?

Lazarille

S'il était honnête homme ?

Elomire

Honnête homme et sorcier ?

Lazarille

Il est d'honnêtes gens, Monsieur, de tous métiers, Comme de tous métier, il en est aussi d'autres.

Elomire

Mais s'il est contre nous, peut-il être des nôtres ?

Lazarille

On ramène souvent les gens au bon chemin ; Et je vous en réponds, s'il n'est pas médecin : Mais s'il est tel, ma foi, l'attente est ridicule, Je n'en connais pas un moins têtu que sa mule.

Elomire

Ah ! Je suis donc perdu, Lazarile.

Lazarille

Pourquoi ?

Elomire

C'en est un ; qu'en dis-tu, ma femme ?

Isabelle

Je le crois : Mais pourquoi diantre aussi, vous mites-vous en tête De jouer ces gens là ?

Elomire

Que veux-tu ? J'étais bête : Mais quoi ! J'ai fait la faute, et je la paye bien.

Lazarille

Bon courage, Monsieur ; peut-être n'est-ce rien : L'on voit beaucoup de gens prendre pour sortilège Ce qui n'est que poison.

Elomire

Mais comment le saurais-je ?

Lazarille

Vous en allez bientôt être tout éclairci ; L'Orviétan et Barry s'en vont venir ici : Je les en ai priés ce matin par votre ordre ; Si ceux-là n'y font rien, personne n'y peut mordre ?

Elomire

Je le sais mieux que toi, nous avons autrefois Étudié sous eux, et des jours plus de trois : Et sans eux, ce talent que j'ai pour le comique ; Ce talent dont je charme, et dont je fais la nique Aux plus fameux bouffons, eut avant le berceau, En malheureux morné, rencontré son tombeau.

Isabelle

Le Ciel l'eust-il permis ?

Elomire

Mais, ma chère Isabelle, Sans lui nous verrions-nous une chambre si belle : Ces meubles précieux sous de si beaux lambris ; Ces lustres éclatants, ces cabinets de prix ; Ces miroirs, ces tableaux, cette tapisserie, Qui seule épuisa l'art de la Savonnerie : Enfin, tous ces bijoux qui te charment les yeux, Sans ce divin talent seraient-ils en ces lieux ?

Isabelle

Non, ils n'y seraient pas, mais nous vous verrions sage, Et cela suffirait dans notre mariage : Car enfin, dites-moi, sans ces maudits talents, Auriez-vous entrepris et les Dieux et les gens ? Et sans cette entreprise, aussi folle qu'impie, Auriez-vous ces accès qui passent la folie ?

Elomire

Je n'entrepris de trop que les seuls médecins, Puisque pour s'en venger, ils sont mes assassins : Mais qui ne l'eût pas fait en une conjoncture Où nous vîmes leur art berné par la nature, Lorsque sans son secours, que même il n'offrait pas, Elle tira Daphné des portes du trépas.

Scène 2

Isabelle, Cascaret, Elomire, Lazarille

Isabelle

Que veux-tu, Cascaret ?

Cascaret

C'est Monsieur qu'on demande.

Elomire

Qui ?

Cascaret

Deux hommes, dont l'un a la barbe fort grande L'autre fort courte.

Lazarille

Bon ; Monsieur, ce sont nos gens.

Lazarille sort.

À Isabelle.

Isabelle et Lazarile étant sortis, Élomire arrange un fauteuil, une chaise à dos et un placet.

Elomire

Va les faire monter. Vous entrez là dedans ?

Scène 3

Bary, Elomire, L'Orvietan, Lazarille

Tous refusent le fauteuil et la chaise à dos, et veulent prendre le placet par cérémonie, en se faisant de grandes révérences les uns aux autres.

Bary

L'humilité trop ravalée Cache souvent beaucoup d'orgueil : C'est pourquoi dans une assemblée Le plus grand doit d'abord s'emparer du fauteuil Le plus petit, tout au contraire, Toujours honteux de sa misère, Ne doit se placer qu'au bas bout, Et ne parler jamais que nu-tête et debout.

Elomire

Par cette règle qui décide Ce point entre nous débattu, Celui de vous deux qui préside Doit prendre ce fauteuil, ou passer pour têtu : Car je ne puis sans méconnaître Que l'un et l'autre fut mon maître, Ni sans mériter mille coups, Me seoir ni me couvrir, sans m'éloigner de vous.

L'Orvietan

La chosse a bien chanché de face, Depuis le temps dont fou parlez : Fou n'étiez lors qu'une limace Et qu'un pauvre serpent ; maintenant fou folez : Ma fou folez à tire d'ailes, Les Taparins et les Padelles Ne seraient que fos écoliers, Dont la Cour, chaque jour, fou coufre de lauriers.

Elomire

Il est vrai qu'avec quelque gloire L'on me voit paraître à la Cour ; Et sans par trop m'en faire accroire Je sais faire figure en ce brillant séjour : Mais quelque rang que l'on m'y donne, Et quelque éclat qui m'environne, Je ne prendrai point le dessus, Si je vois qui je suis, je sais ce que je fus.

Bary

L'humilité, je vous l'avoue, Quand elle part du fond du coeur Fraîchement sorti de la boue, Mérite qu'on l'estime et qu'on lui fasse honneur : Mais à parler sans artifice, Je croirais avecque justice, Devoir tenir mon quant-à-moi, Si j'étais comme vous, le premier fou du Roi.

Lazarille

Dites bouffon, Monsieur, le nom de fou nous choque.

Bary

Ah ! L'ignare, rntre nous, ce terme est univoque ; Qui dit fou, dit bouffon ; qui dit bouffon, dit fou.

Lazarille

Quoi, comme qui dirait, ou chou-vert, ou vert-chou ?

Bary

Tout de même...

Lazarille

En ce cas, mon maître est l'un et l'autre ; Car c'est un grand bouffon.

Elomire

Taisez-vous, valet nôtre ; Je ne demeure pas bien d'accord de ce fait.

L'Orvietan prend brusquement la chaise à dos et Élomire le placet.

Bary

Je vais vous le prouver et fort clair et fort net. Soyez-vous. Apprenez, mes illustres confrères, Que tout notre art consiste en deux points nécessaires : Le premier, c'est d'apprendre à grimacer des mieux ; L'autre, à bien débiter ces grands charmes des yeux, Ces gestes contrefaits, cette grimace affreuse, Dont on fait toujours rire une troupe nombreuse. Dedans ce premier point, nous ne sommes que fous ; Mais, dans l'autre, bouffons.

Lazarille

De grâce, expliquez-vous, Je ne vous entends point ?

Bary

Par exemple, Élomire Veut se rendre parfait dans l'art de faire rire ; Que fait-il, le matois, dans ce hardi dessein ? Chez le grand Scaramouche il va soir et matin. Là, le miroir en main, et ce grand homme en face, Il n'est contorsion, posture, ni grimace, Que ce grand écolier du plus grand des bouffons, Ne fasse, et ne refasse en cent et cent façons. Tantôt pour exprimer les soucis d'un ménage, De mille et mille plis il fronce son visage ; Puis joignant la pâleur à ces rides qu'il fait, D'un mari malheureux il est le vrai portrait. Après, poussant plus loin cette triste figure, D'un cocu, d'un jaloux, il en fait la peinture ; Tantôt à pas comptés, vous le voyez chercher Ce qu'on voit par ses yeux, qu'il craint de rencontrer : Puis s'arrêtant tout court, écumant de colère, Vous diriez qu'il surprend une femme adultère, Et l'on croit, tant ses yeux peignent bien cet affront, Qu'il a la rage au coeur, et les cornes au front. Ensuite...

Elomire

C'est assez, je l'entends et l'avoue, Je suis fou quand j'apprends, et bouffon quand je joue.

Bary

Justement. Mais en quoi vous pouvons-nous servir ?

Elomire

En connaissant mes maux, et les pouvant guérir.

Bary

Vous n'en pouvez douter, sans une erreur extrême, Je vous garantis sain, fussiez-vous le mal même, Et l'Orvietan, sans doute, est de mon sentiment.

L'Orvietan

Oui, s'il s'achit ici de poison seulement. Ma foussiez-fou larté d'aspic et de vipères, Lio forte et l'arsenic proulast-il fos fiscères ; Déjà fos intestins en foussent-ils ronchez, Et foussiez-fou mordou de cent chians enrachez ; Ne craindé pu la mort, ni que le mal empire, Foici moi, l'Orvietan, et cela c'est tout dire.

Lazarille

Mais, Messieurs, si mon maître était ensorcelé ?

Bary

Je le guéris, te dis-je, et fut-il endiablé : Mieux je guéris les maux, plus ils sont incurables.

Elomire

Dieu bénisse des gens si bons et si capables !

Bary

Quel est donc votre mal ?

Elomire

Il est tel, mes amis, Que sans vous je suis mort, et peut-être encor pis.

Bary

Et peut-être encor pis ? La mort est, ce me semble, Le suc et le pressis de tous les maux ensemble : On remédie à tout, dit-on, fors qu'à la mort.

Elomire

Il est vrai ; sachez donc enfin quel est mon sort. Mon amour, Médecin, cette illustre satire Qui plut tant à la Cour, et qui la fit tant rire ; Ce chef-d'oeuvre qui fut le fléau des médecins, Me fit des ennemis de tous ces assassins, Et dû depuis leur haine, à ma perte obstinée, A toujours conspiré contre ma destinée.

Bary

Ce n'est pas sans sujet qu'on dit à ce propos, Plures médecinam, nutrire nefandos.

Elomire

Ce n'est pas sans sujet, en effet, car moi-même J'éprouve chaque jour cette malice extrême : Écoutez. L'un d'entre eux, dont je tiens ma maison, Sans vouloir m'alléguer prétexte ni raison, Dit qu'il veut que j'en sorte, et me le signifie : Mais n'en pouvant sortir ainsi, sans infamie, Et d'ailleurs ne voulant m'éloigner du quartier, Je pare cette insulte augmentant mon loyer. Dieu sait si cette dent que mon hôte m'arrache, Excite mon courroux, toutefois je le cache ; Mais quelque temps après que tout fut terminé, Quand mon bail fut refait, quand nous l'eûmes signé, Je cherche à me venger, et ma bonne fortune M'en fait trouver d'abord la rencontre opportune : Nous avions résolu, mes compagnons et moi, De ne jouer jamais, excepté chez le Roi. Devant ce médecin, ni devant la séquelle : Pourtant, soit à dessein de nous faire querelle ; Soit par d'autres motifs, la femme de ce fat Vint pour nous voir jouer, mais elle prit un rat : Car la mienne aussitôt en étant avertie, Lui fit danser d'abord, un branle de sortie. Comme alors je croyais que tout m'était permis, Je négligeai d'en dire un mot à mes amis. Las ! J'aurais prévenu, par là, ce que ce hère, Pour venger cet affront, ne manqua pas de faire. Je fis donc ce faux pas ; tandis ce raffiné Prévint toute la Cour dont je me vis berné. Car par un dur arrêt qui fut irrévocable, On nous ordonna presque une amende honorable. Je vais, je viens, je cours, mais j'ai beau tempêter, On me ferme la bouche, et loin de m'écouter, Taisez-vous, me dit-on, petit vendeur de baume, Et croyez qu'Esculape est plus grand Dieu que Morne. Après ce coup de foudre, il fallut tout souffrir ; Ma femme en enragea, je faillis d'en mourir ; Et ce qui fut le pis, pendant ma maladie, Fallut de mes bourreaux, souffrir la tyrannie. Ma femme les manda, sans m'en rien témoigner. D'abord qu'ils m'eurent vus, « faut saigner, faut saigner, » Dit notre bredouilleur. « Ah ! N'allons pas si vite, L'on part toujours à temps, quand on arrive au gîte, » Dit Monsieur le lambin, « c'est là bien décider, » Dit un autre, « il ne faut ni saigner ni tarder, Si l'on tarde, il est mort, si l'on saigne, hydropique ; Et notre peu d'espoir n'est plus qu'en l'émétique ; » Chacun des trois s'obstine et soutient son avis, Et tous trois, tour à tour, enfin furent suivis : L'on saigna, l'on tarda, l'on donna l'émétique, Et je fus fort longtemps leur plus grande pratique. À la fin je guéris, mais s'il faut l'avouer, Ce fut par le plaisir que j'eus de voir jouer Mon amour, médecin, par mes médecins mêmes ; Car malgré mes chagrins et mes douleurs extrêmes, J'admirai ma copie en ces originaux, Et je tirai mon mal d'où j'avais pris mes maux.

Bary

C'est ainsi qu'un miracle en a produit un autre.

Elomire

Si j'ai fait mon miracle, il faut faire le vôtre ?

Bary

Nous vous l'avons promis non pas « semel », mais « bis ». Mais, baste ; « Operibus credita, non verbis ».

L'Orvietan

« Res faciunt fidem, non verba », dit Flamine.

Elomire

Soit, voilà de mes maux la première origine ; Écoutez la seconde. Aussitôt que mon coeur Eut repris tant soit peu de force et de vigueur ; Et que de mon esprit la fâcheuse pensée Des suites de la mort, se fut un peu passée, Je pris tant de plaisir à voir tous les matins, Mes grotesques docteurs prêcher sur mes bassins, Et humer à plein nez leur fumante purée. Que de ma guérison j'ai la preuve assurée ; Car ma force redouble, et je deviens plus frais, Et plus gros et plus gras que je ne fus jamais. Lors je monte au théâtre, où par de nouveaux charmes, Mon Amour médecin fait rire jusqu'aux larmes, Car en le confrontant à ses originaux, Je l'avais corrigé jusqu'aux moindres défauts. Ainsi, d'un nouveau bruit cette merveille éclate ; Chacun y court en foule épanouir sa rate ; Et quoi qu'à trente sols, il n'est point de bourgeois Qui ne le veuille voir, du moins cinq ou six fois. Jugez mes chers amis, si je ris dans ma barbe, De voir ainsi dauber la casse et la rhubarbe ; Et si, voyant grossir chaque jour mon gousset De ce douzain bourgeois j'ai le coeur satisfait. Je l'eus, n'en doutez point, et de toute manière ; Mais que la joie est courte, alors qu'elle est entière, Et qu'on voit rarement, du soir jusqu'au matin, Durer sans changement le cours d'un beau destin. Je vivais donc ainsi dans une paix profonde ; Plus heureux que mortel qui fut jamais au monde, Quand un soir, revenant du théâtre chez moi, Un fantôme hideux que de loin j'entrevois, Se plante sur ma porte, et bouche mon allée : Je n'en fais point le fin, mon âme en fut troublée ; Et troublée à tel point, qu'étant tombé d'abord, On ne me releva que comme un homme mort. Je revins ; mais hélas ! Depuis cette aventure, J'ai souffert plus de maux qu'un damné n'en endure ; Et, sans exagérer, je vous puis dire aussi Qu'homme n'a plus que moi, de peine, et de souci. Vous en voyez l'effet de cette peine extrême ; En ces yeux enfoncés, en ce visage blême ; En ce corps qui n'a plus presque rien de vivant, Et qui n'est presque plus qu'un squelette mouvant.

Bary

Où souffrez-vous le plus, au fort de ces tortures ?

Elomire

Partout également, jusques dans les jointures : Mais ce qui plus m'alarme, encor qu'il le dut moins, C'est une grosse toux, avec mille tintouins, Dont l'oreille me corne.

Bary

Ô les grandes merveilles ? Les cornes sont toujours fort proches des oreilles.

Elomire

J'aurais des cornes, moi ? Moi je serais cocu ?

L'Orvietan

On ne dit pas qu'encor, fou le soyez actu ; Mais étant marié, c'est chose très certaine, Que fous lestes, du moins, en puissance prochaine.

Elomire

Ah ! Trêve de puissance et d'acte, s'il vous plaît, Et de grâce, laissez le monde comme il est ; Je ne suis point cocu, ni ne le saurais être, Et j'en suis, Dieu merci bien assuré.

Bary

Peut-être.

Elomire

Sans peut-être ; qui forge une femme pour soi, Comme j'ai fait la mienne, en peut jurer sa foi.

Bary

Mis quoi que par Arnolphe, Agnès ainsi forgée, Elle l'eut fait cocu, s'il l'avait épousée !

Elomire

Arnolphe commença trop tard à la forger ; C'est avant le berceau qu'il y devait songer ; Comme quelqu'un l'a fait.

L'Orvietan

On le dit.

Elomire

Et ce dire Est plus vrai qu'il n'est jour...

Bary

Ah ! Ah ! Ah !

Elomire

Pourquoi rire ?

Bary

Bons Dieux, qui ne rirait ? Quoi vous comédien, Vous piquerez d'un nom, dont mille gens de bien Se moquent tous les jours !

Elomire

Qui le voudra s'en moque ; Je n'en fais point le fin : le nom de sot me choque.

Bary

Mais,de grâce, parlons un peu sans passion. Homme fit-il jamais votre profession, Qui femme eut pour lui seul ?

Elomire

Et pourquoi pour les autres ?

Bary

Parce que parmi vous toutes choses sont vôtres : Point de mien, point de tien, non plus qu'au siècle d'or.

Elomire

Bon pour les Tabarins et leur maître Mondor ; Bon pour leurs descendants, qui par tout le royaume Courent ainsi que vous y débiter leurs baumes ; L'onguent pour la brûlure, et le contre-poison.

Bary

Élomire, morbleu !... Point de comparaison ; Le nom d'Operateur est d'un trop haut étage, Pour être ravalé par un... Sang bleu ! j'enrage !

Elomire

Je n'enrage pas moins, ventre, et si ce n'était Que vous êtes chez moi, le gourdin trotterait.

En disant tarte à ta crème, il prend un bout du chapeau d'Élomire et lui fait faire un tour sur sa tête.

L'Orvietan

Le gourdin trotterait ! Dis donc sur tes épaules, Tarte à la crème !

Élomire se veut jeter sur l'Orvietan et sur Bary à ces mots : et Lazarille se met entre eux, et retient Élomire.

Elomire

Ah tête, à moi mes gens, des gaules ! Lazarille, fondons sur ces croque-crapaud !

Lazarille

Ah ! Songez à vos maux : Et vous ressouvenez que par cette colère, Vous perdez un secours qui vous est nécessaire.

Elomire

N'importe que je perde, en dussai-je mourir, Je veux venger l'affront que je viens de souffrir.

Bary et l'Orvietan sortent.

Bary

Et bien donc, tu mourras, frénétique caboche ; Mais quoique ton trépas déjà soit assez proche, Il n'arrivera point qu'en l'Hôpital des fous, Tu ne sois couronné, comme le roi de tous.

Elomire

Cent fois plus étourdi qu'un homme que la foudre A sans briser ses os, renversé sur la poudre ; Interdit et confus du faux pas que j'ai fait ; Je commence déjà d'en ressentir l'effet ; Oui, j'aperçois déjà que tous mes maux redoublent, Que ma raison s'égare, et que mes sens se troublent. Et si ton amitié ne vient à mon secours ; Lazarille, tu vois le dernier de mes jours.

Lazarille

Mais pourquoi quereller, et par un pur caprice, Des gens venus exprès pour vous rendre service ?

Elomire

Ah ne connais-tu pas ma trop jalouse humeur, Elle emporte mon âme avec tant de fureur, Que d'abord qu'on me parle ou de femme ou de cornes, Ma raison est sans force, et ma rage sans bornes.

Lazarille

Sans ce faible, on vous eut guéri dans un Pater ; Mais, uno avulso, non deficit alter ; Comme dit doctement, votre ami Carmeline : Quittez donc cet air triste, et cette humeur chagrine ; Car sans être connu, par mon invention, Vous aurez aujourd'hui la consultation Des trois plus grands docteurs qui soient dans le Royaume ; Mais ne les traitez pas en débiteurs de baume ; Ils sont tous médecins, et de la Faculté ; Vous savez ce qu'on doit à cette qualité.

Elomire

Je sais ce qu'on lui rend et ce qu'on lui doit rendre ; Et par là, je ne sais ce que j'en dois attendre ; Mais n'importe, en l'état où je me vois réduit, Je me soumets à tout, fut-ce sans aucun fruit.

Lazarille

Allons donc ?

Elomire

Je le veux : allons, aimable drille ; Si je guéri jamais, je te donne ma fille.

Lazarille

Votre fille pourrait, possible être plus mal ; Mais...

Elomire

Sans mais, rien ne vaut un valet si loyal.

Acte II

Scène 1

ANTOINE, valet des Médecins, Un Suisse, Alcandre

La scène de cet acte est devant et dedans une grande maison, à la porte de laquelle il y a un Suisse, et où arrivent les trois médecins sur leurs mules pour voir Élomire déguisé en Turc, sous le nom du Bassa Sigale.

ANTOINE, valet des Médecins

Suisse, est-ce ici l'Hôtel de Monseigneur Sigale ?

Un Suisse

Dis Bassa, point Monsgneur ; ma queu-sti parpe sale ?

ANTOINE, valet des Médecins

Ce sont ses médecins qui viennent le guérir.

Un Suisse

Martecins ? Pon, mon foi, pour fare ly mourir. Martecins pons pouriots ; comme il disait, mon fame. Quand dy leu drogueman, il y voumit son lame.

Alcandre

Ouvrez suisse, ouvrez vite ; après tout à loisir, Vous cuverez le vin qui vous fait discourir.

Un Suisse

Moi livre ? Point pour tout : ton chival n'est qu'un peste ; Moi point mal à mon pied ; moi point mal à mon teste.

Alcandre

Antoine, entrez dedans, et parlez à quelqu'un.

Un Suisse

Parti, si lentre toi ; moi ti...

Alcandre

Quel importun ? Sans doute, il nous fera perdre quelque pratique.

Un Suisse

Moi pou les martecins fair touchour trique, nique ? Frisque, fraque, et pon fin pour moi suisse, mon foi.

À part.

Les six Turcs viennent, font de grandes révérences aux médecins sans rien dire, s'étant mis en haie devant la porte.

Alcandre

Holà, gens du Bassa ; venez et parlez-moi ? J'en vois six, et, parbleu pas un d'eux ne s'avance ; Mais, enfin, les voici ; Dieux ! Quelle contenance !

Scène 2

Alcandre, Un Suisse

Alcandre

Trêve de révérence, et parlez, s'il vous plaît : Est-il heure d'entrer, votre maître est-il prêt ?

Le Dragoman paraît.

Un Suisse

Toi l'est fou martecin, n'entendre point ton langue. Ma foicy ly Dracman, fiche à li ton harangue.

Scène 3

ANTOINE, valet des Médecins, Le Dragoman

ANTOINE, valet des Médecins

Monsieur le Dragoman, peut-on voir le Bassa ? Voici les médecins.

Dès qu'il parle, l'un des Turcs ouvre vite la grande porte, où tous les six s'étant mis trois des deux côtés, les médecins entrent sur leurs mules dans la Cour, dont la porte se referme aussitôt que les Turcs et le Dragoman sont aussi rentrés.

Une toile se tire, où il paraît une chambre bien parée, dans laquelle Élomire et Lazarille paraissent habillés en Turcs. Élomire étant assis sur un carreau, les jambes croisées, et Lazarille debout.

Le Dragoman

Mustapha, Baroc, Mil-duc, Dalec. Messieurs, votre arrivée Profite à Monseigneur, comme aux champs la rosée.

Scène 4

Lazarille, Elomire

Lazarille

Et bien, n'aurez-vous pas la consultation Que vous souhaitez tant, par mon invention ? Et sans être connu des bâtards d'Hippocrate, Ne leur pourrez-vous pas montrer et foi, et rate, Et tripes et boudins ; c'est-à-dire, en un mot, Leur dire tous vos maux, jusqu'à ceux du garrot.

Elomire

Qu'entends-tu par ces maux du garrot, il me semble Que cela sent le trot, et le galop, et l'amble ; C'est-à-dire la bête, et je ne la suis pas.

Lazarille

Combien donc s'en faut-il ? Par ma foi pas deux pas. Oui, vous êtes cent fois moins homme que pécore, Monsieur, je vous l'ai dit, et je le dis encore : Ce faible soupçonneux, enfin, vous rendra fou ; Et si j'y suis trompé, qu'on me casse le cou. Quoi, dès qu'on dit un mot qui vous semble équivoque, Vous y trouvez à mordre, et votre esprit s'en choque !

Elomire

Mais quand on dit qu'un homme en tient sur le garrot, Qu'est-ce à dire en français, sinon qu'il est un sot ? Et sot, en cet endroit, n'a-t-il pas un sens double ?

Lazarille

Mon maître, sur ma foi, peu de chose vous trouble ; Vous trouveriez, je pense, à tondre sur un oeuf : Mais, pour notre repos, fussiez-vous déjà veuf : Aussi bien, sans cela, je vous crois sans remède, Dans ce faible fâcheux, qui si fort vous possède.

Elomire

Tel est l'ordre fatal de mes cruels destins.

Lazarille

Mais si, comme il se peut, Messieurs vos médecins Vont toucher cette corde ?

Elomire

En ce cas, Lazarile, Il faudra tout souffrir, quoique fasse ma bile.

Scène 5

Le Dragoman, Elomire, Lazarille

Le Dragoman

Seigneur, tes médecins sont là-bas ?

Le Dragoman sort.

Elomire

Fais monter.

Lazarille

Monsieur, contraignez-vous ?

Elomire

Je te vais contenter.

Scène 6

Elomire, Alcandre, Geraste, Lazarille, Éraste, Epistenez

Elomire

Votre gloire, Messieurs, doit être sans seconde, Qu'un homme tel que moi vienne du bout du monde, Et même du plus beau de tous ses bouts divers, Chercher ce qu'en vous seuls on trouve en l'Univers ; C'est-à-dire, un remède à des maux incurables.

Alcandre

Nous ne guérissons point, Seigneur, des maux semblables Et si les tiens sont tels, il n'était pas besoin Que ta Hautesse vint nous chercher de si loin.

Elomire

Si je les nomme ainsi, c'est que je les mesure Aux cuisantes douleurs que sans cesse j'endure : Car en comparaison de ces vives douleurs, Tous les maux des enfers ne sont rien que des fleurs.

Geraste

Quels que soient ces grands maux, si l'art et la nature Y peuvent quelque chose, on en verra la cure ; Car nous te pouvons dire ici, sans vanité, Que tu vois en nous trois toute la Faculté ; C'est-à-dire, en un mot, tout le savoir du monde, Touchant notre science et sublime et profonde. Mais, Seigneur, je m'étonne, et non pas sans raison Qu'ayant été nourri loin de notre horizon, Tu nous parles français, et mieux qu'un Français même.

Elomire

J'en ferais tout autant, si j'étais en Bohème, En Pologne, en Suède, en Prusse, en Danemark, À Venise, au milieu de la place Saint-Marc, En Espagne, en Savoie, en Suisse, en Angleterre ; Enfin, dans tous les lieux qu'on habite sur terre.

Alcandre

Voilà de la monnaie à duper bien des gens.

Elomire

Ils m'appellent trompeur.

Lazarille

St ! st !

[Haut.]

Elomire

Ah ! je t'entends. Messieurs, revenons donc à notre maladie.

Alcandre

Est-ce la lèpre ?

Elomire

Non.

Geraste

Quoi donc, l'épilepsie ? Ces maux-là sont communs, dit-on, dans le Levant ?

Elomire

Quelque communs qu'ils soient, j'en suis pourtant exempt : Grâce au ciel, je suis net, et jamais je ne tombe.

Alcandre

Dis-nous donc sous quel mal ta Hautesse succombe ? Car, excepté ceux-là, je n'en connus jamais Aucun qui méritât les plaintes que tu fais : Car tous ces autres maux, comme goutte et gravelle, Nous les traitons ici de pure bagatelle ; Et si quelqu'un de nous ne les guérissait pas En moins de quatre jours, on n'en ferait nul cas.

Elomire

Tous ces maux-là chez nous sont pourtant incurables.

Alcandre et Geraste prennent chacun un bras d'Elomire, et lui tâtent le pouls.

Parlant à Geraste.

Alcandre

Vraiment, vos médecins sont donc bien peu capables, Et j'avoue à présent que c'est avec raison Que ta Hautesse cherche ailleurs sa guérison. Çà donc, un peu le bras ; ce pouls n'est pas trop juste. Monsieur, qu'en dites-vous ?

Geraste

La, la...

Alcandre

D'un sang adulte : Proviennent quelquefois ces inégalités, Ne nous y trompons pas ?

Élomire pâlit de peur à ces mots.

Geraste

Ho, ho, Monsieur, tâtez : Cette inégalité paraît bien davantage.

Alcandre

En effet, je la vois jusques sur son visage : Il était tout à l'heure et vif et coloré, Et je le vois tout pâle, et tout défiguré.

Geraste

Ta Hautesse sent-elle au fond de ses entrailles De nouvelles douleurs ?

Elomire

Oui, Non.

Geraste

Tu nous railles ?

Elomire

Non, je ne raille point.

Alcandre

Dis donc, que ressens tu ? As-tu plus de douleurs, es-tu plus abattu ?

Elomire

Oui, Non ; je ne sais.

Éraste

Quelque accès qui redouble, Vient d'émouvoir sa bile, et c'est ce qui le trouble.

Elomire

Ah ! Je me meurs !

Alcandre

Seigneur, parle donc, réponds-nous ?

Geraste

Courage, ce n'est rien ; je retrouve son pouls.

Alcandre

En effet, je le sens, et fort ferme et fort juste : Voyez même son teint, et comme il se rajuste.

Elomire

Vous dites vrai, Messieurs, je me porte bien mieux.

Geraste

Ce symptôme dénote un corps bien bilieux.

Alcandre

Vous croyez donc, Monsieur, qu'il vienne de la bile ?

Geraste

Oui, vraiment, il en vient, et de la plus subtile.

Alcandre

S'il venait de la bile, il aurait plus duré, Et même, son esprit se serait égaré.

Geraste

Ne l'a-t-il pas été ? Ces oui, non...

Elomire

Messieurs, trêve D'égarement.

Lazarille

St ! st !

Elomire

Lazarille, je crève ! Ils m'ont fait tant de peur, que j'ai pensé mourir, Et me traitent de fou.

Lazarille

Songez à vous guérir ; Vous en pourrez un jour faire une comédie.

Elomire

Çà, Messieurs, dites donc, quelle est ma maladie, En savez-vous la cause ?

Alcandre

On était sur ce point, Tout à l'heure.

Elomire

Pourquoi n'y revenez-vous point ?

Alcandre

Quand tu parles, Seigneur, c'est à nous à nous taire ; Et tu t'entretenais avec ton secrétaire.

Elomire

Je ne lui parle plus à présent.

Geraste

Donc, Seigneur, Je disais que ton mal provenait d'une humeur Bilieuse ; et Monsieur soutenait le contraire, Quand pour ne t'interrompre, il a fallu nous taire.

Alcandre

Le contraire est aussi, ma foi, bien évident ; Car qui dit bilieux, dit jaloux et mordant, Et sa Hautesse n'est pourtant ni l'un ni l'autre.

Elomire

Ce sentiment est juste, et fort conforme au nôtre.

Geraste

Il ne l'est pas au mien ; mais peut-être, Seigneur, N'approuveras-tu pas une si libre humeur ; Auquel cas je me tais.

Elomire

Je me tairai moi-même, Plutôt que d'ignorer d'où vient mon mal extrême ; Car comme je recherche ici la vérité, Je veux que l'on me parle avec sincérité.

Alcandre

Ta Hautesse a raison ; car qui veut qu'on le trompe, Dit l'un de nos auteurs, mérite qu'on le rompe : C'est-à-dire, qu'on laisse enraciner ses maux, Jusqu'à pourrir sa chair, et ses nerfs, et ses os.

Elomire

Parlez donc librement, avec toute assurance D'avoir, si je guéris, une ample récompense.

Geraste

Je disais donc, Seigneur, et je te le redis, Que tout ce qu'il allègue est contre mon avis. Il dit, pour soutenir que ce n'est point la bile Qui cause tous tes maux, en corrompant ton chyle, Que tu ne fus jamais médisant, ni jaloux : Peut-on parler ainsi, sans être au rang des fous ? Dites-moi, mon confrère, en bonne conscience, Avecques sa Hautesse avez-vous pris naissance ? Est-ce vous qui l'avez conduite jusqu'ici : D'où la connaissez-vous, pour en parler ainsi ?

Alcandre

Oh ! La belle incartade, et la bonne ânerie : Ne connaissons-nous rien par physionomie ?

Geraste

Vraiment si c'est par là que vous jugez des maux, Et que vous les pensez, il est bien des lourdauds ; Car vous ne manquez pas, comme on sait, de pratique.

Alcandre

Non, je n'en manque pas, et c'est ce qui vous pique Volontiers.

Geraste

Nullement ; mais, Monsieur, revenons, Comme dit galamment Panurge, à nos moutons.

Elomire

C'est bien dit ; car déjà j'étais las de querelle.

Alcandre

Ces petits différents ne viennent que du zèle Que nous avons, Seigneur, pour ceux que nous traitons.

S'adressant à Epistenez.

Elomire

Ce zèle est indiscret ; car tandis nous souffrons. Mais vous, Monsieur, d'où vient un si profond silence ? Vous n'avez pas encor dit un mot.

Epistenez

Quand je pense À tout ce que je vois sur ton visage écrit, Un tel étonnement vient saisir mon esprit, Que j'en suis stupéfait.

Elomire

Autre physionomie ?

Alcandre

Oui, Seigneur, c'en est un, et des grands du Royaume ; Je crois qu'auprès de lui le Maltais ne sait rien.

Elomire

Le Maltais ? Je me trompe, ou je le connais bien. Oui, jadis j'en vis un qu'on nommait de la sorte ; Mais celui-là passait pour grand fourbe à la porte : On nomme ainsi, Messieurs, la Cour du grand seigneur.

Alcandre

Celui dont nous parlons est fort homme d'honneur, Fort savant, fort expert ; mais Monsieur le surpasse.

Elomire

De grâce, sachons donc, Monsieur, ce qui se passe Dans un si bel esprit, tandis que vos regards Roulent tout égarés sur moi de toutes parts.

Epistenez

Ah ! S'il m'était permis, Seigneur, de tout te dire, Tu guérirais d'un mal qui tous les jours empire.

Elomire

De quel mal ? Dites vite ; ah ! Si j'en puis guérir, Votre fortune est faite.

Epistenez

En dussai-je mourir, Je m'en vais tout lui dire ; hélas ! Que vais-je faire ? Qui dit vrai chez les Grands, peut-il jamais leur plaire ?

Elomire

Oui, vous me plairez ; je vous...

Epistenez

N'en jure point ; D'autres que toi, Seigneur, m'ont manqué sur ce point, Qui ne me semblaient pas d'humeur plus inégale.

Elomire

Quoi ! Vous traitez ainsi le grand Bassa Sigale ? Et ce grand rejeton du sang des Ottomans, Sera cru sans parole, ainsi que vos Normands ?

Epistenez

Tu me commandes donc, Seigneur, que je te die Ce que de ta personne, et de ta maladie, Les règles de mon art me viennent d'expliquer ? Et tu promets de plus de ne pas t'en piquer ?

Elomire

Oui, je vous le promets ; et je jure, au contraire, Que vous me fâcheriez, si vous le vouliez taire.

Epistenez

Sur ta parole donc, je te dirai, Seigneur, Pour montrer que mon art n'est point un art pipeur, Et que sur lui tu peux fonder tes espérances, Touchant ta guérison, que vainement tu penses Passer dans mon esprit pour ce Bassa fameux Dont tu portes le nom.

Elomire

Qui suis-je donc, Un gueux ?

Epistenez

Je vois qu'avec raison j'avais voulu me taire ; Car tu parles d'un ton qui n'est pas sans colère : Demeurons-en donc là, c'est le plus assuré.

Elomire

Non, Monsieur, je ne fus jamais plus modéré, Si j'ai parlé d'un ton trop haut pour vos oreilles, Je le rabaisserai.

Epistenez

Tu dis toujours merveilles, Seigneur, mais...

Elomire

Point de mais ; soit pour, ou contre moi : Parlez, j'écoute tout, j'en engage ma foi : Et si vous me voyez dans la moindre colère Taisez-vous pour me perdre, et pour vous satisfaire.

Epistenez

Je l'ai donc dit, Seigneur, que mon art met au jour Le tour ingénieux que tu fais à la Cour, En t'y faisant passer pour le Bassa Sigale.

Elomire

Qui suis-je donc au vrai ?

Epistenez

Ce point est un dédale, Où malgré tout mon art, je me trouve égaré : Car après qu'à loisir je t'ai considéré Au front, aux yeux, au nez, à la barbe, à la bouche, Et raisonné partout, sur tout ce qui te touche, Je vois bien que tu viens de ce riche pays Où les Juifs ramassés demeurèrent jadis.

Haut à Epistenez.

Elomire

Il dit vrai, je suis né dedans la Friperie, Qu'autrement à Paris l'on nomme Juiverie. Lazarile, cet homme est habile en son art. Poursuivez, s'il vous plaît.

Epistenez

Mais aussi, d'autre part, Quand j'observe ton air, ta démarche et ta taille, Je n'y trouve pour toi nulle marque qui vaille, Et n'était que ton front prend contre eux ton parti, Je ne te croirais rien qu'un faquin travesti. Mais d'un tel faquinisme, en vain je vois la marque, Ce front que je te dis est le front d'un monarque, Et mon art est trompeur, ce que je ne crois pas, Ou tu t'es vu naguère au rang des potentats : De ces diversités ne sachant point la cause. Je n'en parlerai point.

Elomire

Bon, parlons d'autre chose.

Epistenez

Te plaira-t-il, Seigneur, que ce soit de ton mal.

Elomire

C'est comme je l'entends, s'il vous plaît.

Epistenez

L'animal, Disent tous nos auteurs, est sujet à cent choses ; Mais dans la brute seule, on en connaît les causes : Et la raison en est, disent ces grands auteurs, Qu'en la brute, aucun mal ne vient que des humeurs. Et comme ces humeurs sont toutes corporelles, On connaît aisément ces causes par les selles ; Car ces corps, une fois l'un à l'autre attachés, Ne se quittent jamais, sans être entretachés. C'est alors qu'entassant remède sur remède, Un médecin triomphe, et que le mal lui cède ; Car pour grand qu'il puisse être, il en aie dessus, Puisqu'ablata causa, tollitur effectus. Mais dans l'homme, Seigneur, il en va d'autre sorte, Les maux entrent chez lui par bien plus d'une porte, Et ces portes étant différentes en tout, Si l'on n'y prend bien garde, on n'en vient point à bout. Je m'explique, et pour mieux faire entendre ces choses, Je soutiens qu'un seul mal a souvent plusieurs causes. Par exemple, un poumon respire un mauvais air ; Un air salpêtrueux, propre à former l'éclair, Sans doute un tel poumon, par telle nourriture, Serait en peu de temps réduit en pourriture, Si, d'abord qu'on commence à s'en apercevoir, Un savant médecin qui fait bien son devoir, Ne lui changeait cet air, le changeant de demeure. Puisque c'est le secret pour guérir de bonne heure, Personne ne saurait contester là-dessus, Puisqu'ablata causa, tollitur effectus. Mais si l'on joint à l'air qui ce poumon entiche, Une seconde cause, en vain on le déniche. Et l'on lui fait changer et d'air et de maison, Si cette cause dure il est sans guérison : Par exemple, à Paris, l'air salé de nos boues, Me piquant les poumons, déjà rougit mes joues ; Mais au lieu de choyer mes poumons entichés, Ils deviennent, enfin, flétris et desséchés, Par l'effort que sans cesse ils font sur un théâtre. Lors j'ai beau changer d'air, pour y mettre une emplâtre, Mes poumons entichés ne guériront jamais, Si je ne quitte aussi le métier que je fais. Mais si je quitte ensemble, et ville et comédie, Je vois bientôt la fin de cette maladie. Personne ne saurait contester là-dessus, Puisqu'ablata causa, tollitur effectus. À ces causes, Seigneur, j'en peux joindre encore une Qui, dans ce siècle ci n'est que par trop commune ; Mais, quand cette troisième est jointe aux autres deux, On peut dire qu'un mal est des plus périlleux : Par exemple, attaqué de cette maladie, On augmente son mal, faisant la comédie, Parce que les poumons trop souvent échauffés, Ainsi que je l'ai dit, s'en trouvent desséchés ? Et l'on en peut guérir, pourvu que l'on s'abstienne D'abord de comédie, et de comédienne. Mais alors que ce mal dans un comédien, Augmente jour et nuit, parce qu'il ne vaut rien, Qu'il choque Dieux et gens dedans ses comédies, Le ciel seul peut alors guérir ses maladies : Et tous les médecins de notre Faculté Ne lui sauraient donner un seul brin de santé. Ce que je te dis là, d'un bouffon de théâtre, Seigneur, n'est proprement qu'une image de plâtre Que j'expose à tes yeux, afin de t'expliquer Les principes des maux que tu peux t'appliquer.

Elomire

Quand il me connaîtrait, fidèle Lazarille, Pourrait-il mieux parler ?

Lazarille

Sans doute,il est habile. De pareils médecins ne sont pas du commun.

Epistenez

Par ce discours, Seigneur, te serais-je importun ?

Elomire

Au contraire, poussez, s'il vous plaît.

Epistenez

De la thèse, Puisque tu le permets, je viens à l'hypothèse ; Et je dis, ces Messieurs le diront du bonnet, Qu'on ne te peut guérir, si tu ne parles net. Oui, si tu ne nous dis l'histoire de ta vie, C'est en vain que tu veux contenter ton envie, Au contraire on pourra par un beau quiproquo, T'envoyer ad patres, Seigneur, incognito.

Elomire

Je ferai bien, sans vous, un si fâcheux voyage ; N'en savez-vous pas plus ?

Alcandre

Non.

Les médecins et Lazarile sortent, et Élomire continue étant seul.

Lazarile rentre, Élomire continue.

Elomire

Pliez donc bagage : Vite ; car de moi jamais vous ne saurez Que ce que par votre art vous en devinerez. Allez à la bonne heure, allez : mon secrétaire Va vous faire à chacun donner votre salaire. Fut-il jamais malheur à mon malheur égal ? Quoi ! Je cherche et je trouve un remède à mon mal : On me l'offre, et je n'ai pour sortir de misère, Qu'à raconter ma vie, et je ne le puis faire. Ah ! Mon cher Lazarile, approche, approche-toi ; Viens partager mes maux, et les plaindre avec moi, Puisque, pour mon malheur, je suis sans espérance D'y trouver, de ma vie, aucune autre allégeance.

Lazarille

Qui cause donc en vous un si grand désespoir ?

Elomire

Tu l'ignores, après ce que tu viens de voir ?

Lazarille

J'ai fort peu de mémoire, ou j'ai vu peu de chose, Qui d'un tel désespoir puisse être ainsi la cause.

Elomire

Quoi ! Tu n'as pas appris de ces trois médecins, Les plus doctes qui soient parmi ces assassins, Qu'ils ne sauraient guérir la moindre maladie, Si le souffre-douleurs ne leur conte sa vie ?

Lazarille

Mais si je vous fais voir un autre médecin, Qui, sans que vous parliez, sans voir votre bassin ; Sans vous tâter le pouls, tout votre mal devine, En voyant seulement un peu de votre urine : Et si ce médecin vous guérit à l'instant, Des remèdes qu'il donne, en serez-vous content ?

Elomire

Quoi ! Par l'urine seule il devine les causes, Et les effets des maux ?

Lazarille

Il fait bien d'autres choses.

Elomire

Et comment donc s'appelle un homme si fameux ?

Lazarille

On le nommait jadis le médecin de Beux ; Mais depuis quelque temps sa haute renommée M'a fait changer de nom, le changeant de contrée, Et l'on nomme à présent ce médecin savant, Du bourg de Sennelay l'Esculape vivant.

Elomire

Quoi ! De ce Sennelay, pour qui, sur notre Seine, Quatre bateaux couverts voguent chaque semaine ?

Lazarille

Ce Sennelay-là même, et ces bateaux couverts Sont tout pleins chaque jour de remèdes divers Que ce grand médecin envoie à ses malades, Lorsque de leur urine il a vu des rasades.

Elomire

Allons donc, Lazarille, allons à Sennelay.

Lazarille

Il est ici.

Elomire

Lui-même ?

Lazarille

Oui.

Elomire

Mais, dis-tu vrai ?

Lazarille

Il est si vrai, Monsieur, qu'avant qu'il soit une heure, Vous aurez le plaisir de le voir, ou je meure : Quittons donc le turban, et, sous d'autres habits. Allons voir promptement ce Rominagrobis.

Acte III

Scène 1

Oronte, Climante

La scène de cet acte est dans une chambre, ou Oronte, feint médecin de Sennelay est assis devant une table sur laquelle il y a six fioles pleines, chacune avec un écriteau, arrangées de suite ; et Climante, Clearque, Clarice, Lucinde, Alphée, Lucille feints malades, sont assis sur des sièges un peu éloignés de la table.

Oronte

Quoi ! Ce maître moqueur qui n'épargnait personne, Donne dans le panneau de la sorte ?

Climante

Il y donne Mille fois au-delà de ce que je vous dis ; Dom Quichot et Sancho furent moins fous jadis ; Et je crois que devant qu'en son bon sens il rentre Nous pourrons sur ma foi le dauber dos et ventre : Nos confrères déjà l'ont berné comme il faut ; Battons le fer comme eux, cependant qu'il est chaud. Que chacun donc s'apprête à bien jouer son rôle, Sitôt que Lazarille aura livré le drôle ; Il n'y manquera pas, puisqu'il nous l'a promis : Les voici justement : ils n'ont pas beaucoup mis.

Scène 2

Elomire, Oronte, Lazarille, Climante, Clearque, Clarice, Lucinde, Alphée, Lucille

Elomire

Extirpateur des maux qui n'ont point de remède, Souffrez qu'à vos genoux nous implorions votre aide, Et ne permettez pas que tombant par lambeaux, Nous descendions tout vifs dans de tristes tombeaux. Nous sommes étrangers ; mais pourtant assez riches Pour remplir vos désirs fussiez-vous des plus chiches : Car si vous nous pouvez exempter du trépas, Nous vous donnons chacun un millier de ducats.

Oronte

Si vous étiez Français, vous sauriez mon histoire, Et par là vous sauriez que mon but est la gloire : Rengainez donc, Messieurs, vos milliers de ducats, Je n'en ferai pas moins pour ne les prendre pas.

Elomire

Hé ! de grâce...

En regardant la fiole.

Oronte

Non, non ; donnez-moi votre urine ; La fiole est de jauge.

Lazarille

Elle tient bien chopine, Et la mienne ne tient, sur ma foi, guère moins : Je ne mérite pas qu'elle occupe vos soins ; Mais, puisque vous voulez...

Oronte prend une des fioles en main, et continue.

Il dit ce nom lisant l'écriteau de la fiole.

Oronte

Il faut qu'elle repose ; Après de vos douleurs nous vous dirons la cause : Cependant de ceux-ci voyons quels sont les maux. L'homme par la raison est roi des animaux ; Mais dès qu'il lui résiste, ou qu'elle l'abandonne, C'est un roi dépouillé, sans sceptre et sans couronne ; Car en lâchant la bride à ses désirs brutaux, Il devient le sujet de ses propres vassaux. De cette vérité j'ai vu beaucoup d'exemples ; Mais je n'en vis jamais à mon sens de plus amples Que ceux que je remarque en ces urines-ci. Vous en aurez l'esprit tout à l'heure éclairci. Climante ? Qui de vous porte ce nom ?

Climante

Moi-même.

Oronte

Écoutez le récit de votre mal extrême ; Apprenez-en la cause, et bénissez les Dieux Qui m'ont de Sennelay fait venir en ces lieux. Monsieur, vous vous croyez éthique et pulmonique ; Mais vous vous abusez : vous êtes frénétique ; Autrement hypocondre, et la cause, en un mot, Vient de ce que j'ai dit.

Climante

Quoi, je serais un sot ?

Oronte

Si vous aviez toujours eu la raison pour guide, Ou si vous n'aviez pas si fort lâché la bride Aux désirs enragés de mordre Dieux et gens, Vous ne vous verriez pas, au plus beau de vos ans, Avec enfants et femme, et comblé de richesses, Dévoré nuit et jour par de mornes tristesses : Car ces noires vapeurs qui vous troublent si fort, N'ont contre un innocent qu'un impuissant effort. Je sais bien, et cela sans doute est quelque chose, Qu'accablé de l'effet, vous maudissez la cause, Et que vous voudriez, repentant du passé, Avoir été sans vie, ou n'avoir point gaussé ; Mais comme le passé jamais ne se révoque, D'un si vain repentir tout le monde se moque, Et de tous les mortels que vous avez joué, Aucun n'est sans plaisir de vous voir bafoué. L'un qui vous voit passer près de lui dans la rue, Vous montre au doigt à l'autre, et cet autre vous hue : Puis, toussant tour à tour, et sur différents tons, Vous font tousser vous-même, et de tous vos poumons ; Si vous les maudissez, ils vous traitent de même, Dont le dépit vous cause une douleur extrême, Et par cette douleur, sans un très prompt secours, Vous allez voir dans peu le dernier de vos jours. Voilà, Monsieur, l'état de votre maladie ; Il ne tiendra qu'à vous que je n'y remédie : Car je ne mets qu'au rang de mes moindres travaux, D'avoir cent et cent fois guéri de pareils maux.

Elomire

Je crois que c'est de moi qu'il parle.

Climante

Grand génie, Qui par ma seule urine avez connu ma vie ; Qui par elle voyez jusqu'au fond de mon coeur ; Et qui par elle, enfin, connaissez ma douleur, Vous voyez à vos pieds un impie, un infâme, Qui ne mérite rien que le fer et la flamme : Mais, de grâce, grand homme, imitez le soleil ; Aussi bien, comme lui, vous êtes sans pareil : Et comme également il répand sa lumière Sur la pourpre et la bure, et l'or et la poussière, Agissant comme lui, répandez vos bontés Sur moi, sans prendre garde à mes impiétés.

Il lit ce nom sur la fiole qu'il prend, après avoir remis l'autre.

Oronte

Vous êtes repentant, et fut-ce à la potence, Quiconque devient tel recouvre l'innocence : Aussi, soyez certain, que quand vous seriez Roi. Vous ne pourriez jamais plus attendre de moi. Remettez-vous ; tandis, voyons cette autre urine. Cléarque ?

Clearque

C'est de moi, Monsieur.

Il montre la fiole de Cléarque et celle de Climante.

Oronte

À votre mine, Quand vous n'auriez rien dit, je l'aurais deviné ; Car je n'en vis jamais d'un plus déterminé. La cause de vos maux est certes différente, En certaine façon, de celle de Climante : Mais l'espèce en étant pareille, leurs effets Se ressemblent si fort, que ce sont deux portraits D'un même original, faits d'une main savante : Climante est donc Cléarque, et Cléarque Climante : Je veux dire, en un mot, et voici mes témoins, Que si Climante est fou, vous ne l'êtes pas moins : Ainsi n'ayant qu'un mal, vous n'aurez qu'un remède ; Mais soyez assuré du succès.

Clearque

Dieu vous aide !

Oronte

Clarice ?

Clarice

C'est mon nom.

Il prend une autre fiole, et en lisant l'écriteau, il dit tout haut.

Oronte

Si vos yeux trop fripons N'avaient pas attiré cet amas de garçons, Qui vous ont fait passer pour reine des coquettes, Vous ne vous verriez pas en l'état où vous êtes : Mais quand on a blanchi sous ce honteux harnois, On a tout le loisir de s'en mordre les doigts : On en soupire, on pleure, on en devient malade, Ou si l'on ne l'est pas, on se le persuade ; Mais dès lors que l'on croit être ce qu'on n'est pas, On est folle, Clarice, et folle à maints carats. Vous guérirez pourtant, et redeviendrez sage ; Mais comme ces Messieurs vous resterez en cage. Lucinde ?

Lucinde

C'est de moi.

Oronte

La mort d'un jeune amant Vous a fait perdre ensemble et joie et jugement ; Et c'est ce qui vous fait errer parmi le monde, Sous l'habit et le nom de triste vagabonde : Mais allez, je réponds de votre guérison, Et vous recouvrerez la joie et la raison : Ne le voulez-vous pas ?

Lucinde

Oui, de grand coeur.

Oronte

Alphée ? Ah ! Ma foi, nous tenons une folle fieffée : C'est une précieuse.

Alphée

Ô Dieux ! Qui vous l'a dit ?

Oronte

Votre urine, ma fille, et cela me suffit ; Car, grâce au ciel, je suis un peu naturaliste.

Alphée

Mais que ne dites-vous plutôt ulinaliste ? Ce telme convient mieux à la sose.

Oronte

Il est vrai ; Et le monde m'appelle ainsi dans Sennelay : Mais, de grâce, depuis que l'illustre Élomire A dépeint votre engeance, et nous en a fait rire ; Depuis que son théâtre a retenti des mots, Dont vous charmiez jadis les sottes et les sots ; Se peut-il que, passant pour folles enragées, Vous ne vous soyez pas encore corrigées, Et qu'il s'en trouve encor, aujourd'hui, parmi nous, Une qui devrait être à l'hôpital des fous ?

Alphée

Quoi, Monsieul, ce bouffon pal, de sottes glimaces, Dont il fait mal au coeul plus que sales limaces, Palce qu'en les faisant il écume en velat, Nous lirlela chez vous poul folles au Calat ? Je m'etonnelois peu qu'un caque d'ignolance Eust poul ce glimacier paleille defelence; Mais que de Sennelay le médecin fameux, Donne dans le panneau, comme un petit molveux, Qu'il estime un autheul, qu'il le loue et l'admile, Palce qu'en lecitant ses vels, il l'a fait lile, Pal des contolsions dignes d'un possedé, Celtes, je suis à bout pal un tel plocedé : Encol s'il nous cachait sous ses gestes glotesques, Quelques beaux tlaits d'esplit en paloles bullesques, Aplès qu'on aulait ly de ses contolsions, Ses livles nous plailaient, lolsque nous les lilions : Mais de glace, Monsieul, quelle est la comédie, Encol qu'il n'en ait fait aucune où l'on ne die Qu'il faut clever de lile, où l'on puisse tlouver Le moindle tlait d'esplit que l'on doive admiler. Pal exemple, ce LE de l'École des femmes, Ce LE, qui fit tant lile, et qui chalma tant d'âmes ; Ce LE, qui mit cet homme au lang des beaux esplits, L'avez-vous jamais pu lile dans les eclits, Sans degout, sans chaglin, sans une holeul extleme, Non plus que son chat molt, et sa talte à la cleme ? Cependant, dites-vous pal de bonnes laisons, Cet auteul nous condamne aux petites-maisons, Et palce qu'il a dit que nous en estions dignes, Vous nous mettez au lang des folles plus insignes.

Elomire

Ah ! La méchante bête.

Lazarille

Elle a pourtant bien dit.

Elomire

Très mal ; mais écoutons.

Oronte

Si je suis interdit, Jusqu'à ne pouvoir pas former une parole, Ne vous étonnez pas, belle et savante folle ; J'en demeure d'accord, vous m'avez confondu : En effet, qui croirait qu'un esprit tout perdu D'histoires, de romans, enfin qu'une hypocondre, Par ses raisonnements aurait pu me confondre ? Pourtant, vous l'avez fait, oui j'avoue avec vous Qu'Élomire ne doit sa gloire qu ++'à des fous, Et qu'un esprit bien fait, quel qu'il soit, dégénère, D'abord que ses écrits commencent à lui plaire. Je demeure d'accord que pour se réjouir, On le peut aller voir, et qu'on le peut ouïr ; Mais il faut que celui qui va voir Élomire, La voie en fagotin ; c'est-à-dire pour rire : Vos beaux raisonnements n'empêchent pourtant pas, Qu'aux petites maisons vous n'alliez à grands pas ; Élomire a son faible, et vous avez le vôtre : Mais je vous guérirai. Voyons un peu cette autre.

Elomire

Lazarille, quel homme !

Lazarille

Écoutez jusqu'au bout.

Oronte

Lucille, voulez-vous que je vous dise tout ?

Lucille

Non, Monsieur, vous voyez assez par mon urine, Que je ne suis pas moins folle que ma voisine : Traitez-moi, s'il vous plaît, de même.

Oronte

Je le veux.

Elomire

Lazarile, je suis au comble de mes voeux : C'est mon tour à glisser.

Oronte

Don Guzman d'Alicante. Vous mentez, cette urine est encor de Climante.

Elomire

Foi d'Espagnol malade, elle est mienne.

Oronte

Tant pis.

Elomire

Pourquoi, tant pis ?

Oronte

Pourquoi ? Parce que je le dis. Encor un coup, tant pis, vous dis-je.

Elomire

Mais, de grâce, À ce fâcheux tant pis, que faut-il que je fasse ?

Oronte

Ignorez-vous, Monsieur, ce que Climante a fait, Quand à mes pieds il a confessé son forfait, Et témoigné tout haut son repentir extrême ?

Elomire

Ah ! De grâce, Monsieur, traitez-moi donc de même, Et puisque comme lui j'en suis au repentir, Veuillez-moi comme à lui vos bontés départir ?

Il prend la fiole de Lazarille, et lit.

Oronte

Ce juste repentir qu'exprime votre bouche, À vous dire le vrai, si vivement me touche, Que je jure ma foi, qu'avant qu'il soit deux jours, Vous verrez comme lui l'effet de mon secours. Mais parlons de cet autre ? Alphonse de la Rote ? Homme ne mérita jamais mieux la marotte ; Parce qu'il croit que l'un de ses amis est fou, Et qu'il veut l'empêcher de courre en loup-garou. Sa guérison lui tient tellement dans la tête, Qu'il en est hypocondre et plus que demi-bête. Il mérite pourtant que j'aie soin de lui ; Car un ami si tendre est fort rare aujourd'hui.

Elomire

Quel homme, cher ami ; quoi ! Par la seule urine Il n'est rien qu'il ne sache, et rien qu'il ne devine.

Lazarille

Je vous l'avais bien dit.

Oronte

Je connais donc vos maux, Ou, pour mieux m'expliquer, vos fantasques cerveaux ; Car je n'en vois pas un dedans cette assemblée, Qui ne se portât bien sans sa tête fêlée. Nous n'avons donc ici qu'à guérir ces cerveaux ; Puisqu'en eux seulement résident tous vos maux : Et comme le plus grand est la mélancolie, Dans laquelle votre âme est presque ensevelie, Je la veux réveiller en vous divertissant, Et dissiper par là cet air assoupissant : J'ai fait venir ici d'un certain vin de Beaune, Pour qui j'achèterais un gosier long d'une aulne : Car tandis qu'on l'avale, on sent un tel plaisir, Qu'on voudrait qu'il durât jusqu'au dernier soupir ; D'une agréable odeur, qui n'a point de pareille, Il vous charme d'abord qu'il sort de la bouteille ; Et le vif incarnat, dont il frappe les yeux, N'a pas un moindre éclat que le rouge des Cieux : Son esprit qui pétille en tombant dans le verre, Forme mille rubis, dont le petit tonnerre, S'accordant au glou-glou de ce jus précieux. Charme l'oreille, après qu'il a ravi les yeux. Ce vin que je vous dis est le premier remède Que je veux appliquer au mal qui vous possède ; Car vos maux tout d'abord s'en trouvant adoucis, Vous verrez dissiper tous ces fâcheux soucis Qui fomentent en vous, l'humeur mélancolique, Nous joindrons à ce vin, tant soit peu de musique, Un peu de symphonie, et par ces doux accords Je changerai d'abord vos esprits et vos corps. Mon deuxième remède est une comédie, Propre comme ce vin à votre maladie : Je vous la ferai voir d'où je vais vous traiter ; On dit qu'elle est divine, et je ne n'en puis douter ; Car l'auteur est illustre, et l'histoire si belle, Que les siècles passés n'en ont point vu de telle. Et ce qui doit encor augmenter ce régal, C'est qu'il sera suivi d'un magnifique bal, Où nous irons masqués. C'est ce que je prépare Pour premier appareil.

Elomire

Que ce remède est rare, Lazarille, et surtout, qu'il est doux et charmant.

Oronte

Passons donc, pour cela, dans cet appartement.

Acte IV

Scène 1

Oronte, Elomire, Climante

À cette scène, le théâtre paraît comme il est lors qu'on est prêt de commencer la comédie, la toile n'étant pas encore tirée : et d'un côté il y a une façon de loge dans laquelle sont les acteurs de cette scène, pour voir la comédie.

Oronte

Dès qu'on aura tiré cette tapisserie, Sans peine vous verrez d'ici la comédie. Cependant, nul de vous ne se porte-t-il mieux ?

Elomire

Votre régal, Monsieur, m'a rendu si joyeux, Et je me sens déjà si propre à ce remède, Que je ne doute point que mon mal ne lui cède.

Dans ce temps là, on tire la toile, et l'on voit une salle, dans laquelle il y a un théâtre, et une compagnie pour voir jouer la comédie, et les violons commence à jouer. Ce qui rompt cette première scène.

Climante

Nos visages, Monsieur, vous en disent autant ; Car je n'en vois pas un qui ne soit très content.

Oronte

Bon, l'on ouvre ; voyez la belle compagnie.

Elomire

Quel titre donne-t-on à cette comédie ?

Oronte

"Le Divorce comique".

Elomire

Il est bon et nouveau.

Les violons cessent, et on commence la comédie qui suit.

Oronte

Silence, et vous verrez quelque chose de beau.

Divorce Comique

Scène 1

Rosidor, Florimont

La scène est dans la salle de comédie du Palais-Royal.

Rosidor

Oui, je l'ai résolu, je vais quitter la troupe ; Tu me diras en vain qu'elle a le vent en poupe Qu'elle seule a la vogue, et que dedans Paris, Pour toute autre aujourd'hui l'on n'a que du mépris. Cet honneur qu'on lui fait, mais dont elle est indigne, Passe, dans mon esprit, pour un affront insigne ; Aussi, loin de souffrir un encens si peu dû, Comme on me l'a donné, je l'ai toujours rendu. Ne t'en flatte donc point ; mais, si tu m'en veux croire, Ferme l'oeil à l'éclat d'une si fausse gloire ; Et pour trouver la vraie, allons, allons ailleurs Chercher des compagnons et des destins meilleurs.

Rosidor

À te dire le vrai, je m'étonne moi-même Du merveilleux éclat de ce bonheur extrême : Car enfin, comme toi, je connais nos défauts. Mais qu'importe ? Le nombre autorise les sots, Et quiconque leur plaît, ne doit point être en peine Des défauts des acteurs, ni de ceux de la scène. La foule suit toujours leur applaudissement ; Et quiconque à la foule, à la gloire aisément. Je sais bien que tu dis que cette gloire est fausse ; Qu'il la faut mépriser ; mais pour moi je m'en gausse ; Ma véritable gloire, est où j'ai du profit : J'en ai dans cette troupe, et cela me suffit.

Florimont

Et cela te suffit : ah ! Peux-tu bien sans honte, Dire que de l'honneur tu fais si peu de compte ?

Rosidor

En faire moins de cas que du moindre intérêt, N'est qu'agir à la mode.

Florimont

Et la mode t'en plaît ?

Rosidor

Puisqu'elle est aujourd'hui la règle de la vie, Je ne rougirai point, quand je l'aurai suivie.

Florimont

La règle de la vie ? Et qu'est donc la raison ?

Rosidor

La raison ni l'honneur ne sont plus de saison ; Et bannis pour jamais de la terre où nous sommes, L'intérêt en leur place y gouverne les hommes. C'est lui seul qui les règle, et lui seul qui fait tout, Et qui meut l'Univers de l'un à l'autre bout : Mais quand de cet honneur on ferait quelque compte ; Faut-il, pour en manquer, que je meure de honte. Et la profession dont nous sommes tous deux Ne permet-elle pas d'être moins scrupuleux.

C'est le Cardinal de Richelieu. [NdA]

Florimont

Je l'avoue entre nous, autrefois le théâtre Voyait traiter d'égaux l'acteur et l'idolâtre ; Et l'un et l'autre, alors l'opprobre des mortels, Étaient haïs du peuple, et bannis des autels. Mais depuis qu'un héros, dont notre histoire est pleine, A purgé le théâtre et corrigé la scène : Depuis qu'il a chassé les infâmes farceurs, Nos plus grands ennemis sont nos adorateurs : Tout le monde à l'envi nous caresse et nous loue, Et nous sommes tout d'or, nous qui n'étions que boue. Mais, hélas ! Je crains fort que d'un revers fatal, Nous ne tombions bientôt dans notre premier mal. Et que par le progrès des pièces d'Élomire, Nous n'éprouvions encor quelque chose de pire.

Rosidor

Il est vrai qu'Élomire a de certains appas, Dans les farces qu'il fait, que les autres n'ont pas.

Florimont

Et c'est de ces appas de qui nous devons craindre Ce mal dont par avance, on me voit déjà plaindre ; Car pour peu que le peuple en soit encor séduit, Aux farces pour jamais le théâtre est réduit. Ces merveilles du temps, ces pièces sans pareilles, Ces charmes de l'esprit, des yeux et des oreilles, Ces vers pompeux et forts ; ces grands raisonnements, Qu'on n'écoute jamais sans des ravissements : Ces chefs-d'oeuvre de l'art, ces grandes tragédies, Par ce bouffon célèbre en vont être bannies, Et nous, bientôt réduits à vivre en Tabarins, Allons redevenir l'opprobre des humains. La peur de retomber dans ce malheur infâme, Ne saurait sans horreur se montrer à mon âme ; Et tout autant de fois qu'elle attaque mon coeur, Malgré toute sa force, elle s'en rend vainqueur.

Rosidor

Quoiqu'en quelque façon, ta peur soit légitime, Faire rire pourtant, n'est pas un si grand crime ; Et j'en connais beaucoup parmi nos courtisans, Qui seraient peu prisés, s'ils n'étaient fort plaisants : Aussi, loin qu'en cela, je condamne Élomire, Avec beaucoup de gens je l'estime et l'admire ; Mais l'insolent orgueil de cet esprit altier, Ses mépris pour tous ceux qui sont de son métier ; Et l'air dont il nous traite à présent qu'il compose, Fait que chacun de nous le censure et le glose, Et ce maître maroufle en est en tel courroux, Qu'à peine peut-il plus souffrir aucun de nous.

Florimont

Comme je hais la farce et son Tabarinage, Il ne me parle plus qu'il ne me fasse outrage, Mais pourvu qu'il réglât son style de farceur ; Qu'il n'y mêlât plus rien qui fut contre l'honneur ; Je lui pardonnerais volontiers ses caprices : Mais je ne veux plus être accusé pour ses vices ; Le scandale qu'ils font est désormais trop grand, Et quiconque le suit, en doit être garant. Enfin, c'est aujourd'hui qu'il faut qu'il se déclare. Il changera ce style, ou chacun se sépare. La plupart de la troupe est de mon sentiment, Et nous nous assemblons pour cela seulement. Mais je le vois paraître avec nos camarades ; Préparons-nous d'ouïr de plaisantes bravades.

Scène 2

Elomire, Angélique, Florimont, Rosidor, Toute La Troupe

Elomire

Un siège, et qu'on m'écoute ; on sait que je suis prompt.

Angélique

Ne faut-il point aussi vous regarder au front, Et de même qu'Agnès, faire la révérence ?

Elomire

Trêve de raillerie, et qu'on fasse silence ?

Florimont

Autrement ?

Elomire

Autrement, quelqu'un en pâtira.

Rosidor

Le plaisant fagotin ?

Florimont

Voyons ce qu'il dira : De l'humeur qu'il paraît, j'en attends des merveilles.

Rosidor

Que ne parlez-vous donc, nous ouvrons les oreilles ?

Elomire

Seyez-vous ?

Florimont

Qu'il est fat !

Elomire

Le divin Salomon, Dont l'esprit fut plus grand que celui du démon : Ce savant qui sut tout jusqu'aux vertus des herbes, Ne fut jamais plus vrai qu'en l'un de ses proverbes, Qui dit qu'il vaudrait mieux qu'une cité périt. Que de voir sur la terre un gueux qui s'enrichit. Ô divine parole ! Admirable sentence, Dont moi-même aujourd'hui je fais l'expérience ; Puisqu'après que mes soins ont revêtu des gueux, Je me vois mépriser et gourmander par eux. C'est vous, ô champignons, élevés sur ma couche ; Vous pour qui j'ai tiré tant de jours et de nuits, Vous pour qui j'ai veillé jusqu'au pain de ma bouche ; C'est vous, ingrats, c'est vous qui me comblez d'ennuis, Et qui me faites voir d'une insulte superbe, L'infaillibilité de ce divin proverbe. Rougissez, rougissez ingrats, de tant de biens, Dont je vous ai comblés, même aux dépens des miens : Mais pour tant de bienfaits vous êtes sans mémoire, Il faut pour vous confondre en dire ici l'histoire.

Florimont

Écoutons,

Elomire

En quarante, ou quelque peu devant, Je sortis du collège, et j'en sortis savant ; Puis venu d'Orléans, où je pris mes licences, Je me fis avocat, au retour des vacances. Je suivis le barreau pendant cinq ou six mois, Où j'appris à plein fond l'ordonnance et les lois. Mais, quelque temps après, me voyant sans pratique, Je quittai là Cujas, et je lui fis la nique. Me voyant sans emploi, je songe où je pouvais Bien servir mon pays, des talents que j'avais ; Mais ne voyant point où, que dans la comédie, Pour qui je me sentais un merveilleux génie, Je formai le dessein de faire en ce métier Ce qu'on n'avait point vu, depuis un siècle entier ; C'est-à-dire, en un mot, ces fameuses merveilles, Dont je charme aujourd'hui les yeux et les oreilles.

Rosidor

Ne t'étonnes-tu point, qu'il n'ait dit les esprits ?

Florimont

Il se serait trompé plus de moitié du prix.

Elomire

Que marmotez-vous là ?

Florimont

Rien du tout.

Elomire

Qu'on m'écoute ? Ayant donc résolu de suivre cette route, Je cherchai des acteurs qui fussent comme moi, Capables d'exceller dans un si grand emploi ; Mais me voyant sifflé par les gens de mérite, Et ne pouvant former une troupe d'élite, Je me vis obligé de prendre un tas de gueux, Dont le mieux fait était bègue, borgne ou boiteux. Pour des femmes, j'eusse eu les plus belles du monde, Mais le même refus de la brune et la blonde, Me jeta sur la rousse, où malgré le gousset, Grâce au poudre d'alun, je me vis satisfait.

Rosidor

Angélique, il t'en veut ?

Angélique

J'en ignore la cause.

Elomire

Quoi ! Malgré ma défense, incessamment on cause ?

Angélique

Je me tais ; mais tantôt...

Elomire

Bien ; tantôt nous verrons ; Cependant, taisez-vous, lorsque nous parlerons. Donc, ma troupe ainsi faite, on me vit à la tête, Et, si je m'en souviens, ce fut un jour de fête : Car jamais le parterre, avec tous ses échos, Ne fit plus de ah ! ah ! Ni plus mal à propos. Les jours suivants n'étant ni fêtes ni dimanches, L'argent de nos goussets ne blessa point nos hanches : Car alors excepté les exempts de payer, Les parents de la troupe, et quelque batelier, Nul animal vivant n'entra dans notre salle, Dont, comme vous savez, chacun troussa sa malle. N'accusant que le lieu d'un si fâcheux destin, Du port Saint-Paul, je passe au faubourg Saint-Germain. Mais, comme même effet suit toujours même cause, J'y vantai vainement nos vers et notre prose : L'on nous siffla d'abord, et, malgré mon caquet, Il fallut derechef trousser notre paquet. Piqué de cet affront, dont s'échauffa ma bile, Nous prîmes la campagne, où la petite ville, Admirant les talents de mon petit troupeau, Protesta mille fois que rien n'était plus beau : Surtout, quand sur la scène on voyait mon visage, Les signes d'allégresse allaient jusqu'à la rage : Car ces provinciaux, par leurs cris redoublés, Et leurs contorsions, paraissaient tout troublés. Dieu sait, si me voyant ainsi le vent en poupe, Je devais être gai, mais le soin de la soupe, Dont il fallait remplir vos ventres et le mien : Ce soin, vous le savez, hélas ! l'empêchait bien : Car, ne prenant alors que cinq sols par personne, Nous recevions si peu, qu'encore je m'étonne Que mon petit gousset, avec mes petits soins, Aient pu si longtemps suffire à nos besoins. Enfin, dix ans entiers coulèrent de la sorte, Mais au bout de ce temps la troupe fut si forte, Qu'avec raison je crus, pouvoir dedans Paris Me venger hautement, de ses sanglants mépris. Nous y revînmes donc, sûrs d'y faire merveille, Après avoir appris l'un et l'autre Corneille : Et tel était déjà le bruit de mon renom, Qu'on nous donna d'abord la salle de Bourbon. Là, par Héraclius, nous ouvrons un théâtre, Où je crois tout charmer, et tout rendre idolâtre ; Mais, hélas ! Qui l'eût cru, par un contraire effet, Loin que tout fut charmé, tout fut mal satisfait ; Et par ce coup d'essai, que je croyais de maître, Je me vis en état de n'oser plus paraître. Je prends coeur, toutefois, et d'un air glorieux, J'affiche, je harangue, et fais tout de mon mieux ; Mais inutilement je tentai la fortune : Après Héraclius, on siffla Rodogune ; Cinna le fut de même, et le Cid tout charmant Reçut, avec Pompée, un pareil traitement. Dans ce sensible affront, ne sachant où m'en prendre, Je me vis mille fois sur le point de me pendre ; Mais d'un coup d'étourdi que causa mon transport, Où je devais périr, je rencontrai le port : Je veux dire qu'au lieu des pièces de Corneille, Je jouai L'Étourdy, qui fut une merveille : Car à peine on m'eut vu la hallebarde au poing : À peine on eut ouï mon plaisant baragouin, Vu mon habit, ma toque, et ma barbe et ma fraise, Que tous les spectateurs furent transportés d'aise, Et qu'on vit sur leurs fronts s'effacer ces froideurs Qui nous avaient causé tant et tant de malheurs. Du parterre au théâtre, et du théâtre aux loges, La voix de cent échos fait cent fois mes éloges, Et cette même voix demande incessamment, Pendant trois mois entiers, ce divertissement. Nous le donnons autant, et sans qu'on s'en rebute, Et sans que cette pièce approche de sa chute. Mon Dépit amoureux suivit ce frère ainé, Et ce charmant cadet fut aussi fortuné : Car quand du Gros René l'on aperçut la taille ; Quand on vit sa dondon rompre avec lui la paille ; Quand on m'eut vu sonner mes grelots de mulets, Mon bègue dédaigneux déchirer ses poulets, Et remener chez soi la belle désolée, Ce ne fut que ah! ah! dans toute l'assemblée, Et de tous les côtés chacun cria tout haut, C'est là faire et jouer des pièces comme il faut. Le succès glorieux de ces deux grands ouvrages, Qui m'avaient mis au port, après tant de naufrages, Me mit le coeur au ventre, et je fis un cocu, Dont si j'avais voulu, j'aurais pris un écu : Je veux dire un écu par personne au parterre, Tant j'avais trouvé l'art de gagner et de plaire. Que vous dirai-je, enfin, le reste est tout constant, Dix pièces, oui morbleu, dix pièces, tout autant, Ont depuis ce temps-là sorti de ma cervelle : Mais dix pièces, morbleu, de plus belle en plus belle : De sorte qu'à présent, si je n'en suis l'auteur, Quelque pièce qu'on joue, on en a mal au coeur ; Et fut-elle jouée à l'Hôtel de Bourgogne, L'auteur n'en est qu'un fat, et l'acteur qu'un ivrogne. Que d'honneurs, compagnons, après tant de mépris, Qui de vous avec moi n'en serait pas surpris ! Mais qui ne le serait encore davantage, De voir qu'en moins de rien, des gueux à triple étage, Des caimans vagabonds, morts de faim, demi-nus, Soient devenus si gros, si gras, et si dodus, Et soient si bien vêtus des pieds jusques au crâne, Que le moindre de vous porte à présent la panne : Vous me devez ces biens, ingrats, dénaturés : Mon esprit et mes soins vous les ont procurés, Et lâches, toutefois, loin de le reconnaître, En valets révoltés vous traitez votre maître ; Vous le voulez contraindre à suivre vos avis, Et vous ne seriez plus, s'il les avait suivis. Répondez maintenant, répondez fripe-sauce ; L'histoire que je conte est-elle vraie ou fausse ? N'entreprenez-vous pas de me donner la loi ? Et de vous, toutefois, qui se peut plaindre ?

ensemble, fort haut

Toute La Troupe

Moi ?

Elomire

Ah ! Pour un Dom Japhet, ils me prennent sans doute ; Mais qu'on parle autrement, si l'on veut que j'écoute : Bas, et l'un après l'autre ; ou...

Toute La Troupe

Qui commencera ?

Elomire

Le diable, si l'on veut ; oui parle qui voudra.

Toute La Troupe

Donc...

Elomire

Donc, me voilà sourd : hé, de grâce, Angélique, Parle, aussi bien j'ai dit quelque mot qui te pique.

Angélique

Oui, oui, je suis piquée, et c'est avec raison : Non pas comme tu crois, pour cette exhalaison Dont ta langue m'accuse avec tant d'insolence ; Car tu mens, et ce mot suffit pour ma défense : Mais ce qui m'a piquée, et qui me pique au vif, C'est de voir que le fils... je ne dis pas d'un juif ; Quoique juif et fripier soit quasi même chose : C'est, dis-je, qu'un tel fat nous censure et nous glose, Nous traite de canaille, et principalement Mes frères, qui l'ont fait ce qu'il est maintenant : J'entends comédien, dont il tire la gloire Qu'il nous vient d'étaler, racontant son histoire.

Elomire

Tes frères ? Qui, ce bègue et ce borgne boiteux ?

Angélique

Eux-mêmes, oui maroufle, eux-mêmes, ce sont eux ; Mais les ingrats, dis-tu, n'ont jamais de mémoire, Il faut pour te confondre, en dire ici l'histoire : En quarante, ou fort peu de temps auparavant, Il sortit du collège, âne comme devant : Mais son père ayant su que moyennant finance, Dans Orléans un âne obtenait sa licence, Il y mena le sien ; c'est-à-dire ce fieux Que vous voyez ici, ce rogue audacieux. Il l'endoctora donc, moyennant sa pécune ; Et croyant qu'au barreau ce fils ferait fortune, Il le fit avocat, ainsi qu'il vous a dit, Et le para d'habits qu'il fit faire à crédit : Mais, de grâce, admirez l'étrange ingratitude, Au lieu de se donner tout à fait à l'étude, Pour plaire à ce bon père, et plaider doctement, Il ne fut au Palais qu'une fois seulement. Cependant, savez-vous ce que faisait le drôle ? Chez deux grands charlatans il apprenait un rôle, Chez ces originaux, l'Orvietan et Bary, Dont le fat se croyait déjà le favori.

Elomire

Pour l'Orvietan, d'accord ; mais pour Bary, je nie D'avoir jamais brigué place en sa compagnie.

Angélique

Tu briguas chez Bary le quatrième emploi : Bary t'en refusa ; tu t'en plaignis à moi : Et je me souviens bien qu'en ce temps-là, mes frères T'en gaussaient, t'appelant le mangeur de vipères. Car tu fus si privé de sens et de raison, Et si persuadé de son contre-poison, Que tu t'offris à lui pour faire ses épreuves : Quoiqu'en notre quartier nous connussions les venues. De six fameux bouffons crevés dans cet emploi. Ce fut là que chez nous on eut pitié de toi. Car mes frères voulant prévenir ta folie, Dirent qu'il nous fallait faire la comédie : Et tu fus si ravi d'espérer cet honneur, Où, comme tu disais, gisait tout ton bonheur, Qu'en ce premier transport de ton âme ravie, Tu les nommas cent fois ton salut et ta vie. Toutefois, double ingrat, aux dépens de ta foi, Tu n'as que des mépris et pour eux et pour moi. Et parce que tu crois avoir le vent en poupe, Tu traites de hauteur, et nous, et notre troupe.

Elomire

Pourquoi non, suis-je pas le maître de vous tous ?

Toute La Troupe

Le maître double fat, en est-il parmi nous ?

Elomire

Ah vous recommencez à brailler tous ensemble ?

Florimont

Camarades, songeons à ce qui nous assemble ; Et quittant la querelle, et l'injure et le bruit, Laissez-moi chapitrer Élomire avec fruit. Apprends de grâce apprends, que ce n'est point l'envie Qui nous fait censurer tes pièces et ta vie, Élomire, et sois sûr que notre unique but Est notre propre honneur, et ton propre salut.

Elomire

Mon salut ? Je suis donc dans un péril extrême ?

Florimont

Oui, grâce aux saletés de ta tarte à la crème ; Grâce à ton Imposteur, dont les impiétés T'apprêtent des fagots déjà de tous côtés.

Elomire

Hé ! Ce sont des cotrets.

Florimont

Trêve de raillerie ; Le cotret pourrait bien être de la partie : Mille gens de la cour que tu joues...

Elomire

Ces gens...

Florimont

Ces gens ont les bras longs, et les coups fort pesants. Gardes de les sentir. Mais, sans plus m'interrompre, Saches que tout à l'heure, il faut changer ou rompre. Banni donc du théâtre et ta prose et tes vers, Ou t'apprêtes tout seul à ces justes revers.

Elomire

Mais après que jouer, les pièces de Corneille ! Tu sais qu'on nous y siffle, y fissions-nous merveille.

Florimont

Merveilles, justes Dieux ! En fîmes-nous jamais ? Et comment le pouvoir, aux rôles que tu fais ?

Elomire

Je fais le premier rôle ; et le fais d'importance ; Quelque sujet qu'il traite.

Florimont

As-tu cette créance ? Et ton orgueil peut-il t'aveugler à ce point, Que de faire si mal, et de ne le voir point ? Quoi ? Dans le sérieux tu crois faire merveilles ?

Elomire

Quoi tu peux démentir tes yeux et tes oreilles ?

Florimont

T'en veux-tu rapporter à tes meilleurs amis ?

Elomire

D'accord.

Scène 3

LE PORTIER des comédiens, Elomire, Florimont

LE PORTIER des comédiens

Le Chevalier, le Comte et le Marquis Sont là-bas ?

Elomire

Qui dis-tu !

LE PORTIER des comédiens

Ces trois Messieurs sans queue, Dont les couleurs des gens sont feuille-morte et bleue.

Le portier s'en va, Élomire continue parlant à Florimont.

Elomire

Ah, je sais, fais monter. Ce sont des connaisseux, Surtout le chevalier.

Florimont

Eh bien, si tu le veux, Ils pourront sur-le-champ vider notre querelle.

Elomire

J'y consens ; et je sois berné, si j'en appelle.

Scène Quatrième et Dernière

Elomire, Le Chevalier, Florimont, Le Marquis, Le Comte, Rosidor, Lazarille, Alphée, Oronte

Elomire

Vous ne pouviez jamais venir plus à propos, Pour nous servir d'amis, et nous mettre en repos. Sans vous, nous étions près de rompre notre troupe.

Le Chevalier

La rompre, dans un temps qu'elle a le vent en poupe, Ce serait, ce me semble assez mal aviser ; Mais d'où vient ce divorce.

Florimont

Et qui le peut causer Qu'Élomire !

Elomire

Élomire a toujours fait merveilles Il a scandalisé des yeux, et des oreilles. Perverti des esprits, et corrompu des moeurs ; Enfin, c'est un démon, si l'on croit ces docteurs. Le diable les confonde, eux et leur calomnie. Mais il s'agit ici d'un point de comédie, Qui m'importe bien plus que tous ces sots discours.

Le Chevalier

Quel est-il ?

Elomire

Ces rêveurs qui m'insultent toujours, Disent qu'au sérieux, je ne suis qu'une bête : Et cette impertinence est si fort dans leur tête, Que le diable, je crois, ne l'en ôterait pas.

Le Chevalier

Quoi c'est là ce grand point qui cause vos débats ?

Elomire

Lui-même.

Le Chevalier

Eh bien! Il faut terminer ces grabuges.

Florimont

De grâce, faites-le ; nous vous en faisons juges.

Le Chevalier

Juges d'un point comique : ah ! c'est nous faire honneur. D'autant plus qu'il s'agit de juger d'un acteur ; Et d'un acteur, encor, tel que l'est Élomire.

Florimont

C'est-à-dire fort grand, dans les pièces pour rire ; Moyennant que le drôle en soit pourtant l'auteur ; Car, aux pièces d'autrui, je suis son serviteur ? De sa vie, il n'entra dans le sens d'aucun autre.

Elomire

C'est là ton sentiment ; mais ce n'est pas le nôtre.

Le Chevalier

Récite donc des vers, et des plus sérieux.

Élomire, déclame.

Elomire

J'en vais dire à tirer les larmes de vos yeux. Écoutez, je vais dire une fort belle stance ; Surtout observez bien mon geste et ma cadence. Pourquoi donc...

Le Chevalier

Plus de stance ; ah ! ce n'est pas ton fait.

Elomire

Tout de bon ?

Le Chevalier

Tout de bon.

Elomire

En effet !

Le Chevalier

En effet.

Élomire recommence à réciter des vers, avec plus de gestes qu'auparavant.

Elomire

Disons donc d'autres vers qui soient plus magnifiques, Et que mon action rende plus pathétiques. Que dites-vous, Climene ! Ah ! Plutôt l'Univers Retourne en son chaos, que tout soit à l'envers ; Que tout périsse ensemble, et le Ciel et la Terre, Plutôt que tant soit peu je vous puisse déplaire. Mais que dis-je, insensé ? Ne vous déplais-je pas. Ne vous fuis-je pas seul souhaiter le trépas ? Un autre que Tircis cause-t-il votre peine ; Et ne suis-je pas seul votre fléau, Climène. Oui Climène, c'est moi dont le coupable amour Vous veut faire quitter Filidas et le jour : C'est moi qui fais l'ennui dont votre coeur soupire, Et qui fais tous les maux sous lesquels il expire ; Ah ! Si je pouvais vaincre un si fier ennemi ; Ou tout du moins, briser mes chaînes à demi ? Si cette passion que mon âme transporte, Était un peu plus lente, était un peu moins forte : Et que dans ces élans, je pusse sans ma mort, Vous céder, en faisant un généreux effort ; Que vous venez bientôt, adorable Climène, Quelle horreur a Tircis, de causer votre peine ; Combien pour tous vos maux il endure de mal, Et jusqu'à quel excès il aime son rival ! Mais cette passion, cet amour et ces chaînes, Sont des chevaux fougueux qui n'ont ni mors ni rênes, Ils m'emportent partout avec tant de raideur, Que ma chute peut seule apaiser leur fureur. Tombons donc ! Aussi bien ma chute est légitime, Puisque je ne saurais l'éviter sans un crime ; Oui...

Le Chevalier

Fais-tu de ton mieux, Élomire ?

Elomire

Pourquoi ?

Le Chevalier

Parce que tu le dois ; sinon, prends garde à toi.

Elomire

Quoi, je ne fais pas bien ?

Le Chevalier

Comment, bien, au contraire ; Je ne t'ai, sur ma foi, jamais vu si mal faire. Que t'en semble, Marquis ?

Le Marquis

Que m'en semblerait-il, Pour en juger ainsi, faut-il être subtil ?

Le Chevalier

Et toi, comte ?

Le Comte

Pour moi, je suis sur des épines, Quand je l'entends parler, ou que je vois ses mines.

Elomire

Ne jugez pas encor ; quatre vers seulement, Vous vont désabuser.

Le Chevalier

Dis-les donc promptement.

Il recommence à réciter avec encore plus de mauvais gestes.

Elomire

Après tout, qui vous porte à m'être si cruelle ? Filidas est-il plus amoureux, plus fidèle ; Est-il plus beau que moi, vous mérite-t-il mieux ? N'ai-je pas comme lui de quoi plaire à vos yeux ; Mais quand ce Filidas vous plairait davantage ; Quand du plus beau des Dieux il aurait le visage, Et quand il en aurait toutes les qualités, N'étant pas Roi, ce choix fait tort à vos beautés. Ah..

Le Chevalier

De grâce, tais-toi ; crois-moi, cher Mascarille, Fais toujours le docteur, ou fais toujours le drille, Car enfin, il est temps de te désabuser, Tu ne naquis jamais que pour faquiniser ; Ces rôles d'amoureux ont l'action trop tendre ; Il faut par un regard, savoir se faire entendre, Et par le doux accord d'un mot et d'un soupir, Toucher ses auditeurs de ce qu'on feint souffrir, Mais si tu te voyais, quand tu veux contrefaire Un amant dédaigné qui s'efforce de plaire ; Si tu voyais tes yeux hagards et de travers ; Ta grande bouche ouverte, en prononçant un vers, Et ton col renversé sur tes larges épaules, Qui pourraient à bon droit être l'appui de gaules ; Si, dis-je...

Elomire

Cela dit qu'il faut faquiniser, Eh bien, faquinisons ; mais comment apaiser Ces critiques docteurs, qui me traitent d'impie, Et de maître d'école, en fait de vilenie ?

Le Chevalier

Il n'est rien plus aisé ? Tu n'as qu'à retrancher Tout ce que dans tes vers tu t'es vu reprocher.

Elomire

Je m'en garderai bien.

Le Chevalier

Et pourquoi ?

Elomire

Pourquoi ? Parce : Il en resterait plus que pour faire une farce.

Le Chevalier

Eh bien, la farce est bonne après le sérieux : Tu la joueras toi-même, et la joueras des mieux. Et même avecque gloire : a-t-on, dans ce royaume, Jamais vu des acteurs pareils à Gros-Guillaume, Gautier et Turlupin ? De leur temps toutefois, Le sérieux était le grand goût des Français. Mais après qu'on avait admiré Bellerose, Ces trois fameux bouffons triomphaient par leur prose, Et l'innocent plaisir, dont ils charmaient les coeurs, Les faisait adorer de tous les spectateurs.

Elomire

Parbleu, l'avis me plaît, j'en veux faire de même ; Et je vais tout châtrer, jusqu'à Tarte à la crème. Pour ces rôles transis, les prenne qui voudra ; Je ferai désormais tout ce qu'on résoudra.

Florimont

Nous ferons donc pleurer, et puis tu feras rire.

Elomire

J'accepte le parti.

Florimont

Mais garde-toi d'écrire Rien de sale et d'impie, et qui choque les moeurs ; Autrement, sans quartier.

Le Chevalier

Il l'a promis, Messieurs.

Elomire

Je l'ai déjà juré ; derechef, je le jure : Je ne ferai plus rien capable de censure.

Florimont

En ce cas, nous allons faire enrager l'Hôtel.

Rosidor

Et nous crever de monde.

Le Chevalier

En effet, rien de tel Ne se verra jamais.

Florimont

Nous serons redevables, De cet heureux succès, à vos soins favorables. Aussi, Messieurs...

Ils sortent tous trois et tous les comédiens ensuite : après quoi, on cache le théâtre avec la toile, comme il était auparavant ; ce qui finit Le Divorce comique, et fait continuer la scène du quatrième acte par le Véritable Élomire, et les autres qui sont dans la loge.

Le Chevalier

Adieu ; mais avertissez-nous, Alors que vous jouerez de la sorte chez vous. Je le dis derechef, j'en attends des merveilles, Et j'en veux régaler mes yeux et mes oreilles.

Elomire

Lazarille, j'en tiens !

Lazarille

Il n'en faut dire rien.

Elomire

Non, mais si je guéris, je m'en souviendrai bien ; Et l'auteur apprendra dans peu, par sa satire, Qu'on rit à ses dépens, quand on rit d'Élomire : Car j'aurai ma revanche, ou bientôt je mourrai.

Alphée

Eh bien, gland médecin du fameux Sennelay, Vous voyez maintenant que je ne suis pas seule Qui, contle Mascalile ait déployé sa gueule. L'autheul de cette pièce, ainsi que vous voyez, Ne l'a pas mal daubé, du clane jusqu'aux pieds ; Mais ce qui me lavit, dedans cette satile, C'est que tout en est vlay, et que tout y fait lile.

Elomire

Elle ment ; si j'osais...

Lazarille

Gardez-vous de causer.

Oronte

Voici l'heure du bal, allons nous déguiser.

Acte V

Scène 1

Alcandre, Caliste

Cette scène est dans une salle préparée pour un bal, où il y a compagnie, et des violons.

Alcandre

Qu'on donne ordre, Laquais, de faire entrer les masques ?

Caliste

Quelle est leur mascarade ?

Alcandre

Elle est des plus fantasques : Et comme ils ont en main chacun un instrument, Sans doute ils donneront du divertissement : Les voici ; peut-on voir de plus parfaits grotesques ?

Caliste

C'est Esculape et Môme ; ô Dieux ! Qu'ils sont grotesques ?

Scène 2

Esculape Et Mome, Mome, Esculape

Esculape et Morne chantent en forme de dialogue le récit qui suit et les autres le répètent.

RÉCIT DE LA MASCARADE.

Esculape Et Mome

Rien n'égale la santé, Belles, chérissez-là par dessus toutes choses : Elle fait de votre beauté Tous les lys et toutes les roses : Sans elle vous n'auriez que de faibles appas, Encor ne les verrions-nous pas. Je suis le Dieu qui la donne À tous les autres Dieux, même à celui qui tonne ; Et si vous me voyez ici, C'est pour vous la donner aussi.

Mome

Esculape est un pipeur, N'écoutez point sa voix, adorables mortelles : Si vous êtes de belle humeur Vous demeurerez toujours belles : La joie est la santé que demandent vos yeux ; Elle seule charme les Dieux : Je suis celui qui la donne Aux Déesses du ciel, pour plaire au Dieu qui tonne : Et si vous me voyez ici, C'est pour vous la donner aussi.

Esculape

Quoi ! Ce Tabarin des Cieux, Ce Mome qui cent fois reconnut ma puissance, Viendra m'insulter en ces lieux, Et ne craindra point ma vengeance ? Non, non, ne souffrons point de cet enfariné, Sus, amis, pour être berné, Qu'aux médecins on le donne : Cet ordre plaît aux Dieux, même à celui qui tonne, Et si vous nous voyez ici, C'est parce qu'il leur plaît aussi.

Scène 3

Exempt, Alcandre, Oronte, Elomire, Lazarille, Le Balafré, Climante, Tous Les Acteurs Ensemble, Clearque

À Alcandre qui va à lui.

Exempt

Archers, en haie, et tous vis-à-vis de la porte ; Mais qu'on garde surtout que personne ne sorte. Demeurez là, Monsieur ; mais qu'on ne craigne rien.

Alcandre

Guet, me connaissez-vous ?

Exempt

Oui, je vous connais bien, Et je sais ce qu'on doit aux gens de votre sorte.

Alcandre

Pourquoi donc à mon nez vous saisir de ma porte ?

Exempt

Parce qu'un assassin est parmi ces masqués, Que je veux l'avoir vif ou mort.

Alcandre

Vous vous moquez ; Je connais trop tous ceux qui sont dans cette bande.

Arrachant brusquement le masque à Oronte.

Connaissant Oronte.

Exempt

Connaissez ce bâton, Monsieur, et qu'on lui rende Du respect ; ou sachez que vous en répondez. Allons, le masque bas ; vite, vous marchandez ? Quoi ! Vous, mon médecin ? Vous-même ; vous, Oronte ? Vous en masque ? Ah ! Ma foi, vous devriez avoir honte ; Vous en masque, grands Dieux, avec des assassins ?

Oronte

Vous nommez donc ainsi Messieurs les médecins ? Car ceux que vous voyez le sont tous, et leurs femmes.

Exempt

Ceux-là ne le sont pas ; qu'êtes-vous bonnes âmes ? Car vos visages ont un certain air...

Elomire

Croyez Que vous parleriez mieux si vous me connaissiez.

Alcandre

Prenez garde, Monsieur, c'est le Bassa Sigale.

Exempt

Qui ? Ce fourbe qui fuit, de peur qu'on ne l'empale ?

Elomire

Je n'eus jamais ce nom, ni cette qualité.

Alcandre

Sous ce nom-là, pourtant, vous m'avez consulté, Si vous ne l'êtes pas, vous êtes un grand fourbe : Voyez-vous ce petit bout d'homme qui se courbe Derrière lui, c'était son secrétaire...

Lazarille

Eh bien ; J'étais son secrétaire, et je ne suis plus rien : Concluez ?

Se tournant vers Élomire.

Exempt

Sur ma foi, ce petit homme est drôle ; Dans une comédie, il jouerait un bon rôle. Mais de grâce, Monsieur, qu'êtes-vous ? Car, enfin, Je sais qu'il est entré céans un assassin ; Qu'il cachait, comme vous, son visage d'un masque, Et tenait comme vous un gros tambour de basque. Je ne crois pas, Monsieur, qu'après un tel rapport De l'assassin, à vous, je puisse avoir grand tort, Quand je vous traînerai dans la Conciergerie, D'autant plus que pas un de cette compagnie Ne sait ni votre nom, ni quel est le pays D'où vous êtes, et dont certes, je m'ébahis. Quoi ! Malgré tout cela, vous n'ouvrez pas la bouche ?

Le Balafré

C'est sans doute, Monsieur, que le remords le touche, C'est notre homme ; et je vais, si vous le trouvez bon, Le lier pieds et poings.

Exempt

Direz-vous votre nom ?

Elomire

Hélas ! Monsieur, je suis un Espagnol malade, Qui...

Exempt

Fourbe, en cet état va-t-on en mascarade ?

Elomire

Oui, Monsieur, l'on fait plus, l'on boit à rouges bords, On rit, on chante, on joue, on s'égaye le corps, Quand c'est de Sennelay le grand urinaliste, Qui traite un hypocondre, et non pas un chimiste.

Exempt

Quoi ! Pour faire le fou, vous pensez m'abuser ? Ah ! Ma foi, je m'en vais vous faire dégoiser, Devant qu'il soit deux jours, de la belle manière ; Ou nous verrons tarir fontaines et rivière : Oui, fourbe, nous saurons bientôt votre dessein ; Nous vous saurons tirer la vérité du sein. Balafré, qu'on le lie ?

Elomire

Ô Dieux ! Est-il possible, Qu'un homme tel que vous ait le coeur insensible ? Quoi donc ? De Sennelay, merveilleux médecin, Vous me souffrez nommer fou, perfide, assassin, Archi-fourbe : pour fou, passe, ma maladie Est telle, dites-vous, par ma mélancolie : Mais pour ces autres noms, vous savez comme moi Que je ne les ai point.

Exempt

Cet homme est fou, ma foi ? Qu'est-ce que Sennelay ? Qu'est-ce qu'urinaliste ? Qu'est-ce que votre mal ? N'êtes-vous point l'uliste ? Ces gens-là, d'ordinaire, ont un langage obscur Qu'on entend justement comme l'entend un mur.

Elomire

Climante, vous savez...

Climante

Quoi, que je suis Climante ; Si vous en voulez plus, vous voulez que je mente.

Elomire

Mais, Monsieur, vous savez si je suis l'assassin Que l'on cherche ?

Climante

Je sais que je suis médecin De Paris ; et de plus, qu'Oronte l'est de même : Mais d'où vient qu'à ces mots vous devenez tout blême ?

Elomire

Je suis mort, Lazarille.

Lazarille

Espérez jusqu'au bout : Mais qu'on ne sache point qui vous êtes, surtout.

Elomire

Je m'en garderai bien.

Exempt

Que venez-vous de dire ?

Exempt

Rien du tout.

Exempt

Vous mentez.

Le Balafré

Monsieur, c'est Élomire : Oui c'est lui, je le viens de connaître à sa toux.

Exempt

Lui ?

Oronte

Lui-même, qui sort de l'hôpital des fous : Je dis de l'hôpital du grand urinaliste.

Elomire

Vous m'avez donc joué, Monsieur ?

Oronte

Oui, Jean-Baptiste ; Oui, Bassa ; oui, Guzman ; nous vous avons joué.

Elomire

Par ma foi, j'en suis quitte à peu ; Dieu soit loué : Je me croyais déjà dans la Conciergerie, Et de là dans la place, où...

Exempt

Badauderie ? Vous vous entendez tous, et je m'entends aussi. Balafré, qu'on le lie, et qu'on l'ôte d'ici.

Elomire

Ah ! Tous les médecins ont pour moi tant de haine, Que si j'étais coupable, ils le diraient sans peine. Oui, sans doute, ils seraient ravis de m'accuser, Et pas un d'eux, Monsieur, ne voudrait m'excuser.

Le Balafré

Allons, causeur, allons ; aide moi Sans-Malice ?

Le Balafré

Fit-on jamais, ô Dieu ! Une telle injustice !

Oronte

Le pauvre homme ! Messieurs, vous lui rompez les bras ? Prenez garde, il les a, dit-on, fort délicats ? Peut-être qu'au sortir de la Conciergerie, Il en aura besoin : choyez-les, je vous prie ?

Elomire

Monsieur, ayez pitié...

Exempt

Pitié d'un assassin ?

Elomire

Je le serais, Monsieur, si j'étais médecin ? Mais je ne le suis pas, vous le savez vous-même.

Oronte

Il nous nomme assassins, ô l'impudence extrême ! Que ne dirait-il point, s'il était hors d'ici ?

Exempt

Messieurs, il parlera fort peu de temps ainsi ; Moyennant quelques pots de belle eau toute pure, Je le ferai bientôt changer de tablature ; Mais c'est trop épargner un insolent causeur ; Qu'on marche.

Elomire

Lazarile, à moi ?

Lazarille

J'y suis, Monsieur.

voyant qu'on entraîne Élomire

Tous Les Acteurs Ensemble

Le pauvre homme ?

Oronte

Ma foi, c'est par trop, ce me semble : Il croit aller en grève.

Climante

Et si vrai, qu'il en tremble.

Oronte

S'il en mourait ?

Clearque

Qu'importe, il meurt bien d'autres fous En nos mains.

Oronte

Mais, enfin, que dirait-on de nous ?

L'exempt rentre, Cléarque continue.

Clearque

On en dirait, ma foi, ce qu'on en voudrait dire ; Mais quoi que l'on en dît, je n'en ferais que rire. L'exempt revient ?

Climante

Eh bien ! L'as-tu fait expirer ?

Exempt

Donnez-moi, s'il vous plaît, le temps de respirer : J'ai tant ri, que j'en ai presque perdu l'haleine, Ayant mis notre fou dans la chambre prochaine, Avec son Lazarille et notre Balafré : Je les ai laissés seuls ; et puis étant rentré Sans être vu, j'ai ouï ce que je vais vous dire. Illustre Balafré, dit tout bas Élomire, L'occasion est chauve, et qui ne la prend pas, Alors qu'il la rencontre, est mis au rang des fats. Monsieur, je n'entends rien à ces belles paroles ; Mais je sais ce qu'on fait quand on tient des pistoles, Lui répond le Balafré ; et si vous en doutiez, Il ne tiendrait qu'à vous que vous ne le vissiez. Élomire à ces mots, lui met en main sa bourse : Le Balafré la prend, disant Je suis votre ourse, Suivez-moi : cela dit, le drôle fait le saut De la fenêtre en bas, l'étage est assez haut : Quoiqu'il soit le premier, toutefois Élomire, Et c'est ceci, ma foi, qui m'a le plus fait rire, Autant pressé de joindre un si grand conducteur, Qu'aveuglé de l'excès de sa mortelle peur, Le suit si prestement, et par la même route, Qu'il tombe sur son guide ; il l'eût crevé, sans doute, Si notre balafré, plus dur que n'est le fer, Ne l'eût d'un coup de reins fait retourner en l'air. Élomire retombe, et soudain se redresse, Et gagne le taillis d'une belle vitesse.

Oronte

Et le bon Lazarille ?

Exempt

Il est encore ici.

Oronte

Notre vengeance est due à ses soins.

Exempt

Dieu merci, Nous le pouvons payer aux dépens d'Élomire ; Car nous avons sa bourse.

Oronte

Il aura donc fait rire À ses frais, ceux qu'il a tant de fois outragés.

Exempt

C'est assez : allons boire aux médecins vengés.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.