Acte I
Prologue Dans le Ciel
Milices Célestes
Milices Célestes
RAPHAËL.
Milices Célestes
Le soleil résonne sur le mode antique dans le chœur harmonieux des sphères, et sa course ordonnée s’accomplit avec la rapidité de la foudre.
Milices Célestes
Son aspect donne la force aux anges, quoiqu’ils ne puissent le pénétrer. Les merveilles de la Création sont inexplicables et magnifiques comme à son premier jour.
Milices Célestes
GABRIEL.
Milices Célestes
La terre, parée, tourne sur elle-même avec une incroyable vitesse. Elle passe tour à tour du jour pur de l’Éden aux ténèbres effrayantes de la nuit.
Milices Célestes
La mer écumante bat de ses larges ondes le pied des rochers, et rochers et mers sont emportés dans le cercle éternel des mondes.
Milices Célestes
MICHEL.
Milices Célestes
La tempête s’élance de la terre aux mers et des mers à la terre, et les ceint d’une chaîne aux secousses furieuses ; l’éclair trace devant la foudre un lumineux sentier. Mais, plus haut tes messagers, Seigneur, adorent l’éclat paisible de ton jour.
Milices Célestes
TOUS TROIS.
Milices Célestes
Son aspect, etc.
Milices Célestes
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Milices Célestes
Maître, puisqu’une fois tu te rapproches de nous, puisque tu veux connaître comment les choses vont en bas, et que, d’ordinaire, tu te plais à mon entretien, je viens vers toi dans cette foule. Pardonne si je m’exprime avec moins de solennité : je crains bien de me faire huer par la compagnie ; mais le pathos dans ma bouche te ferait rire assurément, si depuis longtemps tu n’en avais perdu l’habitude. Je n’ai rien à dire du soleil et des sphères, mais je vois seulement combien les hommes se tourmentent. Le petit dieu du monde est encore de la même trempe et bizarre comme au premier jour. Il vivrait, je pense, plus convenablement, si tu ne lui avais frappé le cerveau d’un rayon de la céleste lumière. Il a nommé cela raison, et ne l’emploie qu’à se gouverner plus bêtement que les bêtes. Il ressemble
si Ta Seigneurie le permet
Milices Célestes
à ces cigales aux longues jambes, qui s’en vont sautant et voletant dans l’herbe, en chantant leur vieille chanson. Et s’il restait toujours dans l’herbe ! mais non, il faut qu’il aille encore donner du nez contre tous les tas de fumier.
Milices Célestes
LE SEIGNEUR.
Milices Célestes
N’as-tu rien de plus à nous dire ? ne viendras-tu jamais que pour te plaindre ? et n’y a-t-il selon toi, rien de bon sur la terre ?
Milices Célestes
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Milices Célestes
Rien, Seigneur : tout y va parfaitement mal, comme toujours ; les hommes me font pitié dans leurs jours de misère, au point que je me fais conscience de tourmenter cette pauvre espèce.
Milices Célestes
LE SEIGNEUR.
Milices Célestes
Connais-tu Faust ?
Milices Célestes
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Milices Célestes
Le docteur ?
Milices Célestes
LE SEIGNEUR.
Milices Célestes
Mon serviteur.
Milices Célestes
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Milices Célestes
Sans doute. Celui-là vous sert d’une manière étrange. Chez ce fou rien de terrestre, pas même le boire et le manger. Toujours son esprit chevauche dans les espaces, et lui-même se rend compte à moitié de sa folie. Il demande au ciel ses plus belles étoiles et à la terre ses joies les plus sublimes ; mais rien, de loin ni de près, ne suffit à calmer la tempête de ses désirs.
Milices Célestes
LE SEIGNEUR.
Milices Célestes
Il me cherche ardemment dans l’obscurité, et je veux bientôt le conduire à la lumière. Dans l’arbuste qui verdit, le jardinier distingue déjà les fleurs et les fruits qui se développeront dans la saison suivante.
Milices Célestes
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Milices Célestes
Voulez-vous gager que celui-là, vous le perdrez encore ? Mais laissez-moi le choix des moyens pour l’entraîner doucement dans mes voies.
Milices Célestes
LE SEIGNEUR.
Milices Célestes
Aussi longtemps qu’il vivra sur la terre, il t’est permis de l’induire en tentation. Tout homme qui marche peut s’égarer.
Milices Célestes
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Milices Célestes
Je vous remercie. J’aime avoir affaire aux vivants. J’aime les joues pleines et fraîches. Je suis comme le chat, qui ne se soucie guère des souris mortes.
Milices Célestes
LE SEIGNEUR.
Milices Célestes
C’est bien, je le permets. Écarte cet esprit de sa source, et conduis-le dans ton chemin, si tu peux ; mais sois confondu, s’il te faut reconnaître qu’un homme de bien, dans la tendance confuse de sa raison, sait distinguer et suivre la voie étroite du Seigneur.
Milices Célestes
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Milices Célestes
Il ne la suivra pas longtemps, et ma gageure n’a rien à craindre. Si je réussis, vous me permettrez bien d’en triompher à loisir. Je veux qu’il mange la poussière avec délices, comme le Serpent mon cousin.
Milices Célestes
LE SEIGNEUR.
Milices Célestes
Tu pourras toujours te présenter ici librement. Je n’ai jamais haï tes pareils. Entre les esprits qui nient, l’esprit de ruse et de malice me déplaît le moins de tous. L’activité de l’homme se relâche trop souvent ; il est enclin à la paresse, et j’aime à lui voir un compagnon actif, inquiet, et qui même peut créer au besoin, comme le diable. Mais vous, les vrais enfants du ciel, réjouissez-vous dans la beauté vivante où vous nagez ; que la puissance qui vit et opère éternellement vous retienne dans les douces barrières de l’amour, et sachez affermir dans vos pensées durables les tableaux vagues et changeants de la Création.
Milices Célestes
Le ciel se ferme, les archanges se séparent.
Milices Célestes
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Milices Célestes
J’aime à visiter de temps en temps le vieux Seigneur, et je me garde de rompre avec lui. C’est fort bien, de la part d’un aussi grand personnage, de parler lui-même au diable avec tant de bonhomie.
Milices Célestes
La nuit, dans une chambre à voûte élevée, étroite, gothique. Faust, inquiet, est assis devant son pupitre.
Milices Célestes
FAUST, seul.
Milices Célestes
Philosophie, hélas ! jurisprudence, médecine, et toi aussi, triste théologie !… je vous ai donc étudiées à fond avec ardeur et patience : et maintenant me voici là, pauvre fou, tout aussi sage que devant. Je m’intitule, il est vrai, maître, docteur, et, depuis dix ans, je promène çà et là mes élèves par le nez. — Et je vois bien que nous ne pouvons rien connaître !… Voilà ce qui me brûle le sang ! J’en sais plus, il est vrai, que tout ce qu’il y a de sots, de docteurs, de maîtres, d’écrivains et de moines au monde ! Ni scrupule, ni doute ne me tourmentent plus ! Je ne crains rien du diable, ni de l’enfer ; mais aussi toute joie m’est enlevée. Je ne crois pas savoir rien de bon en effet, ni pouvoir rien enseigner aux hommes pour les améliorer et les convertir. Aussi n’ai-je ni bien, ni argent, ni honneur, ni domination dans le monde : un chien ne voudrait pas de la vie à ce prix ! Il ne me reste désormais qu’à me jeter dans la magie. Oh ! si la force de l’esprit et de la parole me dévoilait les secrets que j’ignore, et si je n’étais plus obligé de dire péniblement ce que je ne sais pas ; si enfin je pouvais connaître tout ce que le monde cache en lui-même, et, sans m’attacher davantage à des mots inutiles, voir ce que la nature contient de secrète énergie et de semences éternelles ! Astre à la lumière argentée, lune silencieuse, daigne pour la dernière fois jeter un regard sur ma peine !… j’ai si souvent la nuit, veillé près de ce pupitre ! C’est alors que tu m’apparaissais sur un amas de livres et de papiers, mélancolique amie ! Ah ! que ne puis-je, à ta douce clarté, gravir les hautes montagnes, errer dans les cavernes avec les esprits, danser sur le gazon pâle des prairies, oublier toutes les misères de la science, et me baigner rajeuni dans la fraîcheur de ta rosée !
Milices Célestes
Hélas ! et je languis encore dans mon cachot ! Misérable trou de muraille, où la douce lumière du ciel ne peut pénétrer qu’avec peine à travers ces vitrages peints, à travers cet amas de livres poudreux et vermoulus, et de papiers entassés jusqu’à la voûte. Je n’aperçois autour de moi que verres, boîtes, instruments, meubles pourris, héritage de mes ancêtres… Et c’est là ton monde, et cela s’appelle un monde !
Milices Célestes
Et tu demandes encore pourquoi ton cœur se serre dans ta poitrine avec inquiétude, pourquoi une douleur secrète entrave en toi tous les mouvements de la vie ! Tu le demandes !… Et au lieu de la nature vivante dans laquelle Dieu t’a créé, tu n’es environné que de fumée et moisissure, dépouilles d’animaux et ossements de morts !
Milices Célestes
Délivre-toi ! Lance-toi dans l’espace ! Ce livre mystérieux, tout écrit de la main de Nostradamus, ne suffit-il pas pour te conduire ? Tu pourras connaître alors le cours des astres ; alors, si la nature daigne t’instruire, l’énergie de l’âme te sera communiquée, comme un esprit à un autre esprit. C’est en vain que, par un sens aride, tu voudrais ici t’expliquer les signes divins… Esprits qui nagez près de moi, répondez-moi, si vous m’entendez !
Il frappe le livre, et considère le signe du macrocosme.
Milices Célestes
Ah ! quelle extase à cette vue s’empare de tout mon être ! Je crois sentir une vie nouvelle, sainte et bouillante, circuler dans mes nerfs et dans mes veines. Sont-ils tracés par la main d’un dieu, ces caractères qui apaisent les douleurs de mon âme, enivrent de joie mon pauvre cœur, et dévoilent autour de moi les forces mystérieuses de la nature ? Suis-je moi-même un dieu ? Tout me devient si clair ! Dans ces simples traits, le monde révèle à mon âme tout le mouvement de sa vie, toute l’énergie de sa création. Déjà je reconnais la vérité des paroles du sage : « Le monde des esprits n’est point fermé ; ton sens est assoupi, ton cœur est mort. Lève-toi, disciple, et va baigner infatigablement ton sein mortel dans les rayons pourprés de l’aurore ! »
Il regarde le signe.
Milices Célestes
Comme tout se meut dans l’univers ! Comme tout, l’un dans l’autre, agit et vit de la même existence ! Comme les puissances célestes montent et descendent en se passant de mains en mains les seaux d’or ! Du ciel à la terre, elles répandent une rosée qui rafraîchit le sol aride, et l’agitation de leurs ailes remplit les espaces sonores d’une ineffable harmonie.
Milices Célestes
Quel spectacle ! Mais, hélas ! ce n’est qu’un spectacle ! Où te saisir, nature infinie ? Ne pourrai-je donc aussi presser tes mamelles, où le ciel et la terre demeurent suspendus ? Je voudrais m’abreuver de ce lait intarissable… mais il coule partout, il inonde tout, et, moi, je languis vainement après lui !
Il frappe le livre avec dépit, et considère le signe de l’Esprit de la terre.
Milices Célestes
Comme ce signe opère différemment sur moi ! Esprit de la terre, tu te rapproches ; déjà je sens mes forces s’accroître ; déjà je pétille comme une liqueur nouvelle : je me sens le courage de me risquer dans le monde, d’en supporter les peines et les prospérités ; de lutter contre l’orage, et de ne point pâlir des craquements de mon vaisseau. Des nuages s’entassent au-dessus de moi ! — La lune cache sa lumière… la lampe s’éteint ! elle fume !… Des rayons ardents se meuvent autour de ma tête. Il tombe de la voûte un frisson qui me saisit et m’oppresse. Je sens que tu t’agites autour de moi, Esprit que j’ai invoqué ! Ah ! comme mon sein se déchire ! mes sens s’ouvrent à des impressions nouvelles ! Tout mon cœur s’abandonne à toi !… Parais ! parais ! m’en coûtât-il la vie !
Milices Célestes
Il saisit le livre, et prononce les signes mystérieux de l’Esprit. Il s’allume une flamme rouge, l’Esprit apparaît dans la flamme.
Milices Célestes
L’ESPRIT.
Milices Célestes
Qui m’appelle ?
Milices Célestes
FAUST.
Milices Célestes
Effroyable vision !
Milices Célestes
L’ESPRIT.
Milices Célestes
Tu m’as évoqué. Ton souffle agissait sur ma sphère et m’en tirait avec violence. Et maintenant…
Milices Célestes
FAUST.
Milices Célestes
Ah ! je ne puis soutenir ta vue !
Milices Célestes
L’ESPRIT.
Milices Célestes
Tu aspirais si fortement vers moi ! Tu voulais me voir et m’entendre. Je cède au désir de ton cœur. — Me voici. Quel misérable effroi saisit ta nature surhumaine ! Qu’as-tu fait de ce haut désir, de ce cœur qui créait un monde en soi-même, qui le portait et le fécondait, n’ayant pas assez de l’autre, et ne tendant qu’à nous égaler nous autres esprits ? Faust, où es-tu ? Toi qui m’attirais ici de toute ta force et de toute ta voix, est-ce bien toi-même que l’effroi glace jusque dans les sources de la vie et prosterne devant moi comme un lâche insecte qui rampe ?
Milices Célestes
FAUST.
Milices Célestes
Pourquoi te céderais-je, fantôme de flamme ? Je suis Faust, je suis ton égal.
Milices Célestes
L’ESPRIT.
Milices Célestes
Dans l’océan de la vie, et dans la tempête de l’action, je monte et descends, je vais et je viens ! Naissance et tombe ! Mer éternelle, trame changeante, vie énergique, dont j’ourdis, au métier bourdonnant du temps, les tissus impérissables, vêtements animés de Dieu !
Milices Célestes
FAUST.
Milices Célestes
Esprit créateur, qui ondoies autour du vaste univers, combien je me sens près de toi !
Milices Célestes
L’ESPRIT.
Milices Célestes
Tu es l’égal de l’esprit que tu conçois, mais tu n’es pas égal à moi.
Milices Célestes
Il disparaît.
Milices Célestes
FAUST, tombant à la renverse.
Milices Célestes
Pas à toi !… À qui donc ?… Moi ! l’image de Dieu ! pas seulement à toi !
On frappe.
Milices Célestes
Ô mort ! Je m’en doute ; c’est mon serviteur. Et voilà tout l’éclat de ma félicité réduit à rien !… Faut-il qu’une vision aussi sublime se trouve anéantie par un misérable valet !
Milices Célestes
VAGNER, en robe de chambre et bonnet de nuit, une lampe à la main. Faust se détourne avec mauvaise humeur.
Milices Célestes
VAGNER.
Milices Célestes
Pardonnez ! Je vous entendais déclamer ; vous lisez sûrement une tragédie grecque, et je pourrais profiter dans cet art, qui est aujourd’hui fort en faveur. J’ai entendu dire souvent qu’un comédien peut en remontrer à un prêtre.
Milices Célestes
FAUST.
Milices Célestes
Oui, si le prêtre est un comédien, comme il peut bien arriver de notre temps.
Milices Célestes
VAGNER.
Milices Célestes
Ah ! quand on est ainsi relégué dans son cabinet, et qu’on voit le monde à peine les jours de fête, et de loin seulement, au travers d’une lunette, comment peut-on aspirer à le conduire un jour par la persuasion ?
Milices Célestes
FAUST.
Milices Célestes
Vous n’y atteindrez jamais si vous ne sentez pas fortement, si l’inspiration ne se presse pas hors de votre âme, et si, par la plus violente émotion, elle n’entraîne pas les cœurs de tous ceux qui écoutent. Allez donc vous concentrer en vous-même, mêler et réchauffer ensemble les restes d’un autre festin pour en former un petit ragoût !… Faites jaillir une misérable flamme du tas de cendres où vous soufflez !… Alors vous pourrez vous attendre à l’admiration des enfants et des singes, si le cœur vous en dit ; mais jamais vous n’agirez sur celui des autres, si votre éloquence ne part pas du cœur même.
Milices Célestes
VAGNER.
Milices Célestes
Mais le débit fait le bonheur de l’orateur ; et je sens bien que je suis encore loin de compte.
Milices Célestes
FAUST.
Milices Célestes
Cherchez donc un succès honnête, et ne vous attachez point aux grelots d’une brillante folie ; il ne faut pas tant d’art pour faire supporter la raison et le bon sens, et, si vous avez à dire quelque chose de sérieux, ce n’est point aux mots qu’il faut vous appliquer davantage. Oui, vos discours si brillants, où vous parez si bien les bagatelles de l’humanité, sont stériles comme le vent brumeux de l’automne qui murmure parmi les feuilles séchées.
Milices Célestes
VAGNER.
Milices Célestes
Ah ! Dieu ! l’art est long, et notre vie est courte ! Pour moi, au milieu de mes travaux littéraires, je me sens souvent mal à la tête et au cœur. Que de difficultés n’y a-t-il pas à trouver le moyen de remonter aux sources ! Et un pauvre diable peut très-bien mourir avant d’avoir fait la moitié du chemin.
Milices Célestes
FAUST.
Milices Célestes
Un parchemin serait-il bien la source divine où notre âme peut apaiser sa soif éternelle ? Vous n’êtes pas consolé, si la consolation ne jaillit point de votre propre cœur.
Milices Célestes
VAGNER.
Milices Célestes
Pardonnez-moi ! C’est une grande jouissance que de se transporter dans l’esprit des temps passés, de voir comme un sage a pensé avant nous, et comment, partis de loin, nous l’avons si victorieusement dépassé.
Milices Célestes
FAUST.
Milices Célestes
Oh ! sans doute ! jusqu’aux étoiles. Mon ami, les siècles écoulés sont pour nous le livre aux sept cachets ; ce que vous appelez l’esprit des temps n’est au fond que l’esprit même des auteurs, où les temps se réfléchissent. Et c’est vraiment une misère le plus souvent ! Le premier coup d’œil suffit pour vous mettre en fuite. C’est comme un sac à immondices, un vieux garde-meuble, ou plutôt une de ces parades de place publique, remplies de belles maximes de morale, comme on en met d’ordinaire dans la bouche des marionnettes !
Milices Célestes
VAGNER.
Milices Célestes
Mais le monde ! le cœur et l’esprit des hommes !… Chacun peut bien désirer d’en connaître quelque chose.
Milices Célestes
FAUST.
Milices Célestes
Oui, ce qu’on appelle connaître. Qui osera nommer l’enfant de son nom véritable ? Le peu d’hommes qui ont su quelque chose, et qui ont été assez fous pour ne point garder leur secret dans leur propre cœur, ceux qui ont découvert au peuple leurs sentiments et leurs vues, ont été de tout temps crucifiés et brûlés. — Je vous prie, mon ami, de vous retirer. Il se fait tard ; nous en resterons là pour cette fois.
Milices Célestes
VAGNER.
Milices Célestes
J’aurais veillé plus longtemps volontiers, pour profiter de l’entretien d’un homme aussi instruit que vous ; mais, demain, comme au jour de Pâques dernier, vous voudrez bien me permettre une autre demande. Je me suis abandonné à l’étude avec zèle, et je sais beaucoup, il est vrai ; mais je voudrais tout savoir.
Milices Célestes
Il sort.
Milices Célestes
FAUST, seul.
Milices Célestes
Comme toute espérance n’abandonne jamais une pauvre tête ! Celui-ci ne s’attache qu’à des bagatelles, sa main avide creuse la terre pour chercher des trésors ; mais qu’il trouve un vermisseau, et le voilà content.
Milices Célestes
Comment la voix d’un tel homme a-t-elle osé retentir en ces lieux, où le souffle de l’Esprit vient de m’environner ! Cependant, hélas ! je te remercie pour cette fois, ô le plus misérable des enfants de la terre ! Tu m’arraches au désespoir qui allait dévorer ma raison. Ah ! l’apparition était si gigantesque, que je dus vraiment me sentir comme un nain vis-à-vis d’elle.
Milices Célestes
Moi, l’image de Dieu, qui me croyais déjà parvenu au miroir de l’éternelle vérité ; qui, dépouillé, isolé des enfants de la terre, aspirais à toute la clarté du ciel ; moi qui croyais, supérieur aux chérubins, pouvoir nager librement dans les veines de la nature, et, créateur aussi, jouir de la vie d’un Dieu, ai-je pu mesurer mes pressentiments à une telle élévation !… Et combien je dois expier tant d’audace ! Une parole foudroyante vient de me rejeter bien loin !
Milices Célestes
N’ai-je pas prétendu t’égaler ?… Mais, si j’ai possédé assez de force pour t’attirer à moi, il ne m’en est plus resté pour t’y retenir. Dans cet heureux moment, je me sentais tout à la fois si petit et si grand ! tu m’as cruellement repoussé dans l’incertitude de l’humanité. Qui m’instruira désormais, et que dois-je éviter ? Faut-il obéir à cette impulsion ? Ah ! nos actions mêmes, aussi bien que nos souffrances, arrêtent le cours de notre vie.
Milices Célestes
Une matière de plus en plus étrangère à nous s’oppose à tout ce que l’esprit conçoit de sublime ; quand nous atteignons aux biens de ce monde, nous traitons de mensonge et de chimère tout ce qui vaut mieux qu’eux. Les nobles sentiments qui nous donnent la vie languissent étouffés sous les sensations de la terre.
Milices Célestes
L’imagination, qui, déployant la hardiesse de son vol, a voulu, pleine d’espérance, s’étendre dans l’éternité, se contente alors d’un petit espace, dès qu’elle voit tout ce qu’elle rêvait de bonheur s’évanouir dans l’abîme du temps. Au fond de notre cœur, l’inquiétude vient s’établir, elle y produit de secrètes douleurs, elle s’y agite sans cesse, en y détruisant joie et repos ; elle se pare toujours de masques nouveaux : c’est tantôt une maison, une cour ; tantôt une femme, un enfant ; c’est encore du feu, de l’eau, un poignard, du poison !… Nous tremblons devant tout ce qui ne nous atteindra pas, et nous pleurons sans cesse ce que nous n’avons point perdu !
Milices Célestes
Je n’égale pas Dieu ! Je le sens trop profondément ; je ne ressemble qu’au ver, habitant de la poussière, au ver, que le pied du voyageur écrase et ensevelit pendant qu’il y cherche une nourriture.
Milices Célestes
N’est-ce donc point la poussière même, tout ce que cette haute muraille me conserve sur cent tablettes, toute cette friperie dont les bagatelles m’enchaînent à ce monde de vers ?… Dois-je trouver ici ce qui me manque ? Il me faudra peut-être lire dans ces milliers de volumes, pour y voir que les hommes se sont tourmentés sur tout, et que çà et là un heureux s’est montré sur la terre ! — Ô toi, pauvre crâne vide, pourquoi sembles-tu m’adresser ton ricanement ? Est-ce pour me dire qu’il a été un temps où ton cerveau fut, comme le mien, rempli d’idées confuses ? qu’il chercha le grand jour, et qu’au milieu d’un triste crépuscule, il erra misérablement dans la recherche de la vérité ? Instruments que je vois ici, vous semblez me narguer avec toutes vos roues, vos dents, vos anses et vos cylindres ! J’étais à la porte, et vous deviez me servir de clef. Vous êtes, il est vrai, plus hérissés qu’une clef ; mais vous ne levez pas les verrous. Mystérieuse au grand jour, la nature ne se laisse point dévoiler, et il n’est ni levier ni machine qui puisse la contraindre à faire voir à mon esprit ce qu’elle a résolu de lui cacher. Si tout ce vieil attirail, qui jamais ne me fut utile, se trouve ici, c’est que mon père l’y rassembla. Poulie antique, la sombre lampe de mon pupitre t’a longtemps noircie ! Ah ! j’aurais bien mieux fait de dissiper le peu qui m’est resté, que d’en embarrasser mes veilles ! — Ce que tu as hérité de ton père, acquiers-le pour le posséder. Ce qui ne sert point est un pesant fardeau, mais ce que l’esprit peut créer en un instant, voilà ce qui est utile !
Milices Célestes
Pourquoi donc mon regard s’élève-t-il toujours vers ce lieu ? Ce petit flacon a-t-il pour les yeux un attrait magnétique ? pourquoi tout à coup me semble-t-il que mon esprit jouit de plus de lumière, comme une forêt sombre où la lune jette un rayon de sa clarté ?
Milices Célestes
Je te salue, fiole solitaire que je saisis avec un pieux respect ! en toi, j’honore l’esprit de l’homme et son industrie. Remplie d’un extrait des sucs les plus doux, favorables au sommeil, tu contiens aussi toutes les forces qui donnent la mort ; accorde tes faveurs à celui qui te possède ! Je te vois, et ma douleur s’apaise ; je te saisis, et mon agitation diminue, et la tempête de mon esprit se calme peu à peu ! Je me sens entraîné dans le vaste Océan, le miroir des eaux marines se déroule silencieusement à mes pieds, un nouveau jour se lève au loin sur les plages inconnues.
Milices Célestes
Un char de feu plane dans l’air, et ses ailes rapides s’abattent près de moi ; je me sens prêt à tenter des chemins nouveaux dans la plaine des cieux, au travers de l’activité des sphères nouvelles. Mais cette existence sublime, ces ravissements divins, comment, ver chétif, peux-tu les mériter ?… C’est en cessant d’exposer ton corps au doux soleil de la terre, en te hasardant à enfoncer ces portes devant lesquelles chacun frémit. Voici le temps de prouver par des actions que la dignité de l’homme ne le cède point à la grandeur d’un Dieu ! Il ne faut pas trembler devant ce gouffre obscur, où l’imagination semble se condamner à ses propres tourments ; devant cette étroite avenue où tout l’enfer étincelle ! Ose d’un pas hardi aborder ce passage : au risque même d’y rencontrer le néant !
Milices Célestes
Sors maintenant, coupe d’un pur cristal, sors de ton vieil étui, où je t’oubliai pendant de si longues années. Tu brillais jadis aux festins de mes pères, tu déridais les plus sérieux convives, qui te passaient de mains en mains : chacun se faisait un devoir, lorsque venait son tour, de célébrer en vers la beauté des ciselures qui t’environnent, et de te vider d’un seul trait. Tu me rappelles les nuits de ma jeunesse ; je ne t’offrirai plus à aucun voisin, je ne célébrerai plus tes ornements précieux. Voici une liqueur que je dois boire pieusement, elle te remplit de ses flots noirâtres ; je l’ai préparée, je l’ai choisie, elle sera ma boisson dernière, et je la consacre avec toute mon âme, comme libation solennelle, à l’aurore d’un jour plus beau.
Milices Célestes
Il porte la coupe à sa bouche. — Son des cloches et chants des chœurs.
Chœur des Anges
Promeneurs, Paysans
Promeneurs
PLUSIEURS OUVRIERS COMPAGNONS.
Promeneurs
Pourquoi allez-vous par là ?
Promeneurs
D’AUTRES.
Promeneurs
Nous allons au rendez-vous de chasse.
Promeneurs
LES PREMIERS.
Promeneurs
Pour nous, nous gagnons le moulin.
Promeneurs
UN OUVRIER.
Promeneurs
Je vous conseille d’aller plutôt vers l’étang.
Promeneurs
UN AUTRE.
Promeneurs
La route n’est pas belle de ce côté-là.
Promeneurs
TOUS DEUX ENSEMBLE.
Promeneurs
Que fais-tu, toi ?
Promeneurs
UN TROISIÈME.
Promeneurs
Je vais avec les autres.
Promeneurs
UN QUATRIÈME.
Promeneurs
Venez donc à Burgdorf ; vous y trouverez pour sûr les plus jolies filles, la plus forte bière et des intrigues du meilleur genre.
Promeneurs
UN CINQUIÈME.
Promeneurs
Tu es un plaisant compagnon ! l’épaule te démange-t-elle pour la troisième fois ? Je n’y vais pas, j’ai trop peur de cet endroit-là.
Promeneurs
UNE SERVANTE.
Promeneurs
Non, non, je retourne à la ville.
Promeneurs
UNE AUTRE.
Promeneurs
Nous le trouverons sans doute sous ces peupliers.
Promeneurs
LA PREMIÈRE.
Promeneurs
Ce n’est pas un grand plaisir pour moi ; il viendra se mettre à tes côtés, il ne dansera sur la pelouse qu’avec toi ; que me revient-il donc de tes amusements ?
Promeneurs
L’AUTRE.
Promeneurs
Aujourd’hui, il ne sera sûrement pas seul ; le blondin, m’a-t-il dit, doit venir avec lui.
Promeneurs
UN ÉCOLIER.
Promeneurs
Regarde comme ces servantes vont vite. Viens donc, frère ; nous les accompagnerons. De la bière forte, du tabac piquant et une fille endimanchée ; c’est là mon goût favori.
Promeneurs
UNE BOURGEOISE.
Promeneurs
Vois donc ces jolis garçons ! C’est vraiment une honte ; ils pourraient avoir la meilleure compagnie, et courent après ces filles !
Promeneurs
LE SECOND ÉCOLIER, au premier.
Promeneurs
Pas si vite ! Il en vient deux derrière nous qui sont fort joliment mises. L’une d’elles est ma voisine, et je me suis un peu coiffé de la jeune personne. Elles vont à pas lents, et ne tarderaient pas à nous prendre avec elles.
Promeneurs
LE PREMIER.
Promeneurs
Non, frère ; je n’aime pas la gêne. Viens vite, que nous ne perdions pas de vue le gibier. La main qui, samedi, tient un balai, est celle qui, dimanche, vous caresse le mieux.
Promeneurs
UN BOURGEOIS.
Promeneurs
Non, le nouveau bourgmestre ne me revient pas : à présent que le voilà parvenu, il va devenir plus fier de jour en jour. Et que fait-il donc pour la ville ? Tout ne va-t-il pas de mal en pis ? Il faut obéir plus que jamais, et payer plus qu’auparavant.
Promeneurs
UN MENDIANT chante.
Promeneurs
Mes bons seigneurs, mes belles dames, Si bien vêtus et si joyeux, Daignez, en passant, nobles âmes, Sur mon malheur baisser les yeux ! À de bons cœurs comme les vôtres Bien faire cause un doux émoi ; Qu’un jour de fête pour tant d’autres Soit un jour de moisson pour moi !
Promeneurs
UN AUTRE BOURGEOIS.
Promeneurs
Je ne sais rien de mieux, les dimanches et fêtes, que de parler de guerres et de combats, pendant que, bien loin, dans la Turquie, les peuples s’assomment entre eux. On est à la fenêtre, on prend son petit verre, et l’on voit la rivière se barioler de bâtiments de toutes couleurs ; le soir, on rentre gaiement chez soi, en bénissant la paix et le temps de paix dont nous jouissons.
Promeneurs
TROISIÈME BOURGEOIS.
Promeneurs
Je suis comme vous, mon cher voisin : qu’on se fende la tête ailleurs, et que tout aille au diable, pourvu que, chez moi, rien ne soit dérangé.
Promeneurs
UNE VIEILLE, à de jeunes demoiselles.
Promeneurs
Eh ! comme elles sont bien parées ! La belle jeunesse ! Qui est-ce qui ne deviendrait pas fou de vous voir ? Allons, moins de fierté !… C’est bon ! je suis capable de vous procurer tout ce que vous pourrez souhaiter.
Promeneurs
LES JEUNES BOURGEOISES.
Promeneurs
Viens, Agathe ! je craindrais d’être vue en public avec une pareille sorcière : elle me fit pourtant voir, à la nuit de Saint-André, mon futur amant en personne.
Promeneurs
UNE AUTRE.
Promeneurs
Elle me le montra aussi, à moi, dans un cristal, habillé en soldat, avec beaucoup d’autres. Je regarde autour de moi, mais j’ai beau le chercher partout, il ne veut pas se montrer.
Promeneurs
DES SOLDATS.
Promeneurs
Villes entourées De murs et de tours ; Fillettes parées D’attraits et d’atours ! L’honneur nous commande De tenter l’assaut ; Si la peine est grande, Le succès la vaut. Au son des trompettes, Les braves soldats S’élancent aux fêtes, Ou bien aux combats : Fillettes et villes Font les difficiles.... Tout se rend bientôt : L’honneur nous commande ! Si la peine est grande, Le succès la vaut !
Promeneurs
FAUST, VAGNER.
Promeneurs
FAUST.
Promeneurs
Les torrents et les ruisseaux ont rompu leur prison de glace au sourire doux et vivifiant du printemps ; une heureuse espérance verdit dans la vallée ; le vieil hiver, qui s’affaiblit de jour en jour, se retire peu à peu vers les montagnes escarpées. Dans sa fuite, il lance sur le gazon des prairies quelques regards glacés mais impuissants ; le soleil ne souffre plus rien de blanc en sa présence, partout règnent l’illusion, la vie ; tout s’anime sous ses rayons de couleurs nouvelles. Cependant prendrait-il en passant pour des fleurs cette multitude de gens endimanchés dont la campagne est couverte ? Détournons-nous donc de ces collines pour retourner à la ville. Par cette porte obscure et profonde se presse une foule toute bariolée : chacun aujourd’hui se montre avec plaisir au soleil ; c’est bien la résurrection du Seigneur qu’ils fêtent, car eux-mêmes sont ressuscités. Échappés aux sombres appartements de leurs maisons basses, aux liens de leurs occupations journalières, aux toits et aux plafonds qui les pressent, à la malpropreté de leurs étroites rues, à la nuit mystérieuse de leurs églises, les voilà rendus tous à la lumière. Voyez donc, voyez comme la foule se précipite dans les jardins et dans les champs ! que de barques joyeuses sillonnent le fleuve en long et en large !… et cette dernière qui s’écarte des autres chargée jusqu’aux bords. Les sentiers les plus lointains de la montagne brillent aussi de l’éclat des habits. J’entends déjà le bruit du village ; c’est vraiment là le paradis du peuple ; grands et petits sautent gaiement : ici je me sens homme, ici, j’ose l’être.
Promeneurs
VAGNER.
Promeneurs
Monsieur le docteur, il est honorable et avantageux de se promener avec vous ; cependant, je ne voudrais pas me confondre dans ce monde-là, car je suis ennemi de tout ce qui est grossier. Leurs violons, leurs cris, leurs amusements bruyants, je hais tout cela à la mort. Ils hurlent comme des possédés, et appellent cela de la joie et de la danse.
Paysans
DANSE ET CHANT.
Paysans
Les bergers, quittant leurs troupeaux, Mènent au son des chalumeaux  Leurs belles en parure ; Sous le tilleul les voilà tous Dansant, sautant comme des fous,  Ha ! ha ! ha !  Landerira !  Suivez donc la mesure ! La danse en cercle se pressait, Quand un berger, qui s’élançait,  Coudoie une fillette ; Elle se retourne aussitôt, Disant : « Ce garçon est bien sot ! »  Ha ! ha ! ha !  Landerira !  Voyez ce malhonnête ! Ils passaient tous comme l’éclair, Et les robes volaient en l’air ;  Bientôt le pied vacille… Le rouge leur montait au front, Et l’un sur l’autre, dans le rond,  Ha ! ha ! ha !  Landerira !  Tous tombent à la file ! « Ne me touchez donc pas ainsi ! — Paix ! ma femme n’est point ici,  La bonne circonstance ! » Dehors il l’emmène soudain… Et tout pourtant allait son train,  Ha ! ha ! ha !  Landerira !  La musique et la danse.
Paysans
UN VIEUX PAYSAN.
Paysans
Monsieur le docteur, il est beau de votre part de ne point nous mépriser aujourd’hui, et, savant comme vous l’êtes, de venir vous mêler à toute cette cohue. Daignez donc prendre la plus belle cruche, que nous avons emplie de boisson fraîche ; je vous l’apporte, et souhaite hautement non-seulement qu’elle apaise votre soif, mais encore que le nombre des gouttes qu’elle contient soit ajouté à celui de vos jours.
Paysans
FAUST.
Paysans
J’accepte ces rafraîchissements et vous offre en échange salut et reconnaissance.
Paysans
Le peuple s’assemble en cercle autour d’eux.
Paysans
LE VIEUX PAYSAN.
Paysans
C’est vraiment fort bien fait à vous de reparaître ici un jour de gaieté. Vous nous rendîtes visite autrefois dans de bien mauvais temps. Il y en a plus d’un, bien vivant aujourd’hui, et que votre père arracha à la fièvre chaude, lorsqu’il mit fin à cette peste qui désolait notre contrée. Et vous aussi, qui n’étiez alors qu’un jeune homme, vous alliez dans toutes les maisons des malades ; on emportait nombre de cadavres, mais vous, vous en sortiez toujours bien portant. Vous supportâtes de rudes épreuves ; mais le Sauveur secourut celui qui nous a sauvés.
Paysans
TOUS.
Paysans
À la santé de l’homme intrépide ! Puisse-t-il longtemps encore être utile !
Paysans
FAUST.
Paysans
Prosternez-vous devant Celui qui est là-haut ; c’est lui qui enseigne à secourir et qui vous envoie des secours.
Paysans
Il va plus loin avec Vagner.
Paysans
VAGNER.
Paysans
FAUST.
Paysans
VAGNER.
Paysans
Comment pouvez-vous vous troubler de cela ? Un brave homme ne fait-il pas assez quand il exerce avec sagesse et ponctualité l’art qui lui fut transmis ? Si tu honores ton père, jeune homme, tu recevras volontiers ses instructions ; homme, si tu fais avancer la science, ton fils pourra aspirer à un but plus élevé.
Paysans
FAUST.
Paysans
Ô bienheureux qui peut encore espérer de surnager dans cet océan d’erreurs ! on use de ce qu’on ne sait point, et ce qu’on sait, on n’en peut faire aucun usage. Cependant, ne troublons pas par d’aussi sombres idées le calme de ces belles heures ! Regarde comme les toits entourés de verdure étincellent aux rayons du soleil couchant. Il se penche et s’éteint, le jour expire, mais il va porter autre part une nouvelle vie. Oh ! que n’ai-je des ailes pour m’élever de la terre et m’élancer, après lui, dans une clarté éternelle ! Je verrais, à travers le crépuscule, tout un monde silencieux se dérouler à mes pieds, je verrais toutes les hauteurs s’enflammer, toutes les vallées s’obscurcir, et les vagues argentées des fleuves se dorer en s’écoulant. La montagne et tous ses défilés ne pourraient plus arrêter mon essor divin. Déjà la mer avec ses gouffres enflammés se dévoile à mes yeux surpris. Cependant, le dieu commence enfin à s’éclipser ; mais un nouvel élan se réveille en mon âme, et je me hâte de m’abreuver encore de son éternelle lumière ; le jour est devant moi ; derrière moi la nuit ; au-dessus de ma tête le ciel, et les vagues à mes pieds. —- C’est un beau rêve tant qu’il dure ! Mais, hélas ! le corps n’a point d’ailes pour accompagner le vol rapide de l’esprit ! Pourtant il n’est personne au monde qui ne se sente ému d’un sentiment profond, quand, au-dessus de nous, perdue dans l’azur des cieux, l’alouette fait entendre sa chanson matinale ; quand, au delà des rocs couverts de sapins, l’aigle plane, les ailes immobiles, et qu’au-dessus des mers, au-dessus des plaines, la grue dirige son vol vers les lieux de sa naissance.
Paysans
VAGNER.
Paysans
J’ai souvent moi-même des moments de caprices : cependant des désirs comme ceux-là ne m’ont jamais tourmenté ; on se lasse aisément des forêts et des prairies ; jamais je n’envierai l’aile des oiseaux ; les joies de mon esprit me transportent bien plus loin, de livre en livre, de feuilles en feuilles ! Que de chaleur et d’agrément cela donne à une nuit d’hiver ! vous sentez une vie heureuse animer tous vos membres… Ah ! dès que vous déroulez un vénérable parchemin, tout le ciel s’abaisse sur vous !
Paysans
FAUST.
Paysans
C’est le seul désir que tu connaisses encore ; quant à l’autre, n’apprends jamais à le connaître. Deux âmes, hélas ! se partagent mon sein, et chacune d’elles veut se séparer de l’autre : l’une, ardente d’amour, s’attache au monde par le moyen des organes du corps ; un mouvement surnaturel entraîne l’autre loin des ténèbres, vers les hautes demeures de nos aïeux ! Oh ! si dans l’air il y a des esprits qui planent entre la terre et le ciel, qu’ils descendent de leurs nuages dorés, et me conduisent à une vie plus nouvelle et plus variée ! Oui, si je possédais un manteau magique, et qu’il pût me transporter vers des régions étrangères, je ne m’en déferais point pour les habits les plus précieux, pas même pour le manteau d’un roi.
Paysans
VAGNER.
Paysans
N’appelez pas cette troupe bien connue, qui s’étend comme la tempête autour de la vaste atmosphère, et qui de tous côtés prépare à l’homme une infinité de dangers. La bande des esprits venus du Nord aiguise contre vous des langues à triple dard. Celle qui vient de l’Est dessèche vos poumons et s’en nourrit. Si ce sont les déserts du Midi qui les envoient, ils entassent autour de votre tête flamme sur flamme ; et l’Ouest en vomit un essaim qui vous rafraîchit d’abord, et finit par dévorer, autour de vous, vos champs et vos moissons. Enclins à causer du dommage, ils écoutent volontiers votre appel, ils vous obéissent même, parce qu’ils aiment à vous tromper ; ils s’annoncent comme envoyés du ciel, et quand ils mentent, c’est avec une voix angélique. Mais retirons-nous ! le monde se couvre déjà de ténèbres, l’air se rafraîchit, et le brouillard tombe ! C’est le soir qu’on apprécie surtout l’agrément du logis. Qu’avez-vous à vous arrêter ? Que considérez-vous là avec tant d’attention ? Qui peut donc vous étonner ainsi dans le crépuscule ?
Paysans
FAUST.
Paysans
Vois-tu ce chien noir errer au travers des blés et des chaumes ?
Paysans
VAGNER.
Paysans
Je le vois depuis longtemps ; il ne me semble offrir rien d’extraordinaire.
Paysans
FAUST.
Paysans
Considère-le bien ; pour qui prends-tu cet animal ?
Paysans
VAGNER.
Paysans
Pour un barbet, qui cherche à sa manière la trace de son maître.
Paysans
FAUST.
Paysans
Remarques-tu comme il tourne en spirale, en s’approchant de nous de plus en plus ? Et, si je ne me trompe, traîne derrière ses pas une trace de feu.
Paysans
VAGNER.
Paysans
Je ne vois rien qu’un barbet noir ; il se peut bien qu’un éblouissement abuse vos yeux.
Paysans
FAUST.
Paysans
Il me semble qu’il tire à nos pieds des lacets magiques, comme pour nous attacher.
Paysans
VAGNER.
Paysans
Je le vois, incertain et craintif, sauter autour de nous, parce qu’au lieu de son maître, il trouve deux inconnus.
Paysans
FAUST.
Paysans
Le cercle se rétrécit, déjà il est proche.
Paysans
VAGNER.
Paysans
Tu vois ! ce n’est là qu’un chien, et non un fantôme. Il grogne et semble dans l’incertitude ; il se met sur le ventre, agite sa queue, toutes manières de chien.
Paysans
J’ai quitté les champs et les prairies qu’une nuit profonde environne. Je sens un religieux effroi éveiller par des pressentiments la meilleure de mes deux âmes. Les grossières sensations s’endorment avec leur activité orageuse ; je suis animé d’un ardent amour des hommes, et l’amour de Dieu me ravit aussi.
Paysans
Sois tranquille, barbet ; ne cours pas çà et là auprès de la porte ; qu’y flaires-tu ? Va te coucher derrière le poêle ; je te donnerai mon meilleur coussin ; puisque là-bas, sur le chemin de la montagne, tu nous as récréés par tes tours et par tes sauts, aie soin que je retrouve en toi maintenant un hôte parfaitement paisible.
Paysans
Ah ! dès que notre cellule étroite s’éclaire d’une lampe amie, la lumière pénètre aussi dans notre sein, dans notre cœur rendu à lui-même. La raison commence à parler, et l’espérance à luire ; on se baigne au ruisseau de la vie, à la source dont elle jaillit.
Paysans
Ne grogne point, barbet ! Les hurlements d’un animal ne peuvent s’accorder avec les divins accents qui remplissent mon âme entière. Nous sommes accoutumés à ce que les hommes déprécient ce qu’ils ne peuvent comprendre, à ce que le bon et le beau, qui souvent leur sont nuisibles, les fassent murmurer ; mais faut-il que le chien grogne à leur exemple ?… Hélas ! Je sens déjà qu’avec la meilleure volonté, la satisfaction ne peut plus jaillir de mon cœur… Mais pourquoi le fleuve doit-il si tôt tarir, et nous replonger dans notre soif éternelle ? J’en ai trop fait l’expérience ! Cette misère va cependant se terminer enfin ; nous apprenons à estimer ce qui s’élève au-dessus des choses de la terre, nous aspirons à une révélation, qui nulle part ne brille d’un éclat plus pur et plus beau que dans le Nouveau Testament. J’ai envie d’ouvrir le texte, et m’abandonnant une fois à des impressions naïves, de traduire le saint original dans la langue allemande qui m’est si chère.
Il ouvre un volume, et s’arrête.
Paysans
Il est écrit : Au commencement était le verbe ! Ici je m’arrête déjà ! Qui me soutiendra plus loin ? Il m’est impossible d’estimer assez ce mot, le verbe ! il faut que je le traduise autrement, si l’esprit daigne m’éclairer. Il est écrit : Au commencement était l’esprit ! Réfléchissons bien sur cette première ligne, et que la plume ne se hâte pas trop ! Est-ce bien l’esprit qui crée et conserve tout ? Il devrait y avoir : Au commencement était la force ! Cependant tout en écrivant ceci, quelque chose me dit que je ne dois pas m’arrêter à ce sens. L’esprit m’éclaire enfin ! L’inspiration descend sur moi, et j’écris consolé : Au commencement était l’action !
Paysans
S’il faut que je partage la chambre avec toi, barbet, cesse tes cris et tes hurlements ! Je ne puis souffrir près de moi un compagnon si bruyant : il faut que l’un de nous deux quitte la chambre ! C’est malgré moi que je viole les droits de l’hospitalité ; la porte est ouverte, et tu as le champ libre. Mais que vois-je ? Cela est-il naturel ? Est-ce une ombre, est-ce une réalité ? Comme mon barbet vient de se gonfler ! Il se lève avec effort, ce n’est plus une forme de chien. Quel spectre ai-je introduit chez moi ? Il a déjà l’air d’un hippopotame, avec ses yeux de feu et son effroyable mâchoire. Oh ! je serai ton maître ! Pour une bête aussi infernale, la clef de Salomon m’est nécessaire.
Paysans
ESPRITS, dans la rue.
Paysans
L’un des nôtres est prisonnier ! Restons dehors, et qu’aucun ne le suive ! Un vieux diable s’est pris ici comme un renard au piège ! Attention ! voltigeons à l’entour, et cherchons à lui porter aide ! N’abandonnons pas un frère qui nous a toujours bien servis !
Paysans
FAUST.
Paysans
D’abord, pour aborder le monstre, j’emploierai la conjuration des quatre.
Paysans
Que le Salamandre s’enflamme !  Que l’ondin se replie ! Que le Sylphe s’évanouisse !  Que le Lutin travaille !
Paysans
Qui ne connaîtrait pas les éléments, leur force et leurs propriétés, ne se rendrait jamais maître des esprits.
Paysans
 Vole en flamme, Salamandre ! Coulez ensemble en murmurant, Ondins ! Brille en éclatant météore, Sylphe ! Apporte-moi tes secours domestiques,  Incubus ! incubus !  Viens ici, et ferme la marche !
Paysans
Aucun des quatre n’existe dans cet animal. Il reste immobile et grince des dents devant moi ; je ne lui ai fait encore aucun mal. Tu vas m’entendre employer de plus fortes conjurations.
Paysans
Es-tu, mon ami, un échappé de l’enfer ? alors regarde ce signe : les noires phalanges se courbent devant lui.
Paysans
Déjà il se gonfle, ses crins sont hérissés !
Paysans
Être maudit ! peux-tu le lire, celui qui jamais ne fut créé, l’inexprimable, adoré par tout le ciel, et criminellement transpercé ?
Paysans
Relégué derrière le poêle, il s’enfle comme un éléphant, il remplit déjà tout l’espace, et va se résoudre en vapeur. Ne monte pas au moins jusqu’à la voûte ! Viens plutôt te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que je ne menace pas en vain. Je suis prêt à te roussir avec le feu sacré. N’attends pas la lumière au triple éclat ! N’attends pas la plus puissante de mes conjurations !
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS entre pendant que le nuage tombe, et sort de derrière le poêle, en habit d’étudiant.
Paysans
D’où vient ce vacarme ? Qu’est-ce qu’il y a pour le service de monsieur ?
Paysans
FAUST.
Paysans
C’était donc là le contenu du barbet ? Un écolier ambulant.
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Je salue le savant docteur. Vous m’avez fait suer rudement.
Paysans
FAUST.
Paysans
Quel est ton nom ?
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
La demande me paraît bien frivole, pour quelqu’un qui a tant de mépris pour les mots, qui toujours s’écarte des apparences, et regarde surtout le fond des êtres.
Paysans
FAUST.
Paysans
Chez vous autres, messieurs, on doit pouvoir aisément deviner votre nature d’après vos noms, et c’est ce qu’on fait connaître clairement en vous appelant ennemis de Dieu, séducteurs, menteurs. Eh bien ! qui donc es-tu ?
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Une partie de cette force qui tantôt veut le mal et tantôt fait le bien.
Paysans
FAUST.
Paysans
Ainsi tu opposes au mouvement éternel, à la puissance secourable qui crée, la main froide du démon, qui se roidit en vain avec malice ! Quelle autre chose cherches-tu à entreprendre, étonnant fils du chaos ?
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Nous nous en occuperons à loisir dans la prochaine entrevue. Oserais-je bien cette fois m’éloigner ?
Paysans
FAUST.
Paysans
Je ne vois pas pourquoi tu me le demandes. J’ai maintenant appris à te connaître ; visite-moi désormais quand tu voudras : voici la fenêtre, la porte, et même la cheminée, à choisir.
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Je l’avouerai, un petit obstacle m’empêche de sortir : le pied magique sur votre seuil.
Paysans
FAUST.
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Considère-le bien : il est mal posé ; l’angle tourné vers la porte est, comme tu vois, un peu ouvert.
Paysans
FAUST.
Paysans
Le hasard s’est bien rencontré ! Et tu serais donc mon prisonnier ? C’est un heureux accident !
Paysans
Que les sombres nuées se déchirent, et que les petites étoiles s’allument comme des soleils plus doux !
Paysans
Filles du ciel, idéales beautés, resserrez autour de lui le cercle de votre danse ailée.
Paysans
Les désirs d’amour voltigent sur vos pas, dénouez vos ceintures et quittez vos habits flottants !
Paysans
Semez-en la prairie et la feuillée épaisse où les amants viendront rêver leurs amours éternelles !
Paysans
Ô tendre verdure des bocages ! bras entrelacés des ramées !
Paysans
Les grappes s’entassent aux vignes, les pressoirs en sont gorgés ; le vin jaillit à flots écumants ; des ruisseaux de pourpre sillonnent le vert des prairies !
Paysans
Créatures du ciel, déployez au soleil vos ailes frémissantes : volez vers ces îles fortunées qui glissent là-bas sur les flots !
Paysans
Là-bas tout est rempli de danses et de concerts ; tout aime, tout s’agite en liberté.
Paysans
Des chœurs ailés mènent la ronde sur le sommet lumineux des collines ; d’autres se croisent en tout sens sur la surface unie des eaux.
Paysans
Tous pour la vie ! tous les yeux fixés au loin sur quelque étoile chérie, que le ciel alluma pour eux !
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Il dort : c’est bien, jeunes esprits de l’air ! vous l’avez fidèlement enchanté ! c’est un concert que je vous redois. — Tu n’es pas encore homme à bien tenir le diable ! — Fascinez-le par de doux prestiges, plongez-le dans une mer d’illusions. Cependant, pour détruire le charme de ce seuil, j’ai besoin de la dent d’un rat… Je n’aurai pas longtemps à conjurer, en voici un qui trotte par là et qui m’entendra bien vite.
Paysans
Le seigneur des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des punaises, des poux, t’ordonne de venir ici, et de ronger ce seuil comme s’il était frotté d’huile.
Paysans
Ah ! te voilà déjà ! Allons, vite à l’ouvrage ! La pointe qui m’a arrêté, elle est là sur le bord… encore un morceau, c’est fait !
Paysans
FAUST, se réveillant.
Paysans
Suis-je donc trompé cette fois encore ? Toute cette foule d’esprits a-t-elle disparu ? N’est-ce pas un rêve qui m’a présenté le diable ?… Et n’est-ce qu’un barbet qui a sauté après moi ?
Paysans
Cabinet d’étude.
Paysans
FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
FAUST.
Paysans
On frappe ? entrez ! Qui vient m’importuner encore ?
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
C’est moi.
Paysans
FAUST.
Paysans
Entrez !
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Tu dois le dire trois fois.
Paysans
FAUST.
Paysans
Entrez donc !
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Tu me plais ainsi ; nous allons nous accorder, j’espère. Pour dissiper ta mauvaise humeur, me voici en jeune seigneur, avec l’habit écarlate brodé d’or, le petit manteau de satin empesé, la plume de coq au chapeau, une épée longue et bien affilée ; et je te donnerai le conseil court et bon d’en faire autant, afin de pouvoir, affranchi de tes chaînes, goûter ce que c’est que la vie.
Paysans
FAUST.
Paysans
Sous quelque habit que ce soit, je n’en sentirai pas moins les misères de l’existence humaine. Je suis trop vieux pour jouer encore, trop jeune pour être sans désirs. Qu’est-ce que le monde peut m’offrir de bon ? Tout doit te manquer, tu dois manquer de tout ! Voilà l’éternel refrain qui tinte aux oreilles de chacun de nous, et ce que, toute notre vie, chaque heure nous répète d’une voix cassée. C’est avec effroi que le matin je me réveille ; je devrais répandre des larmes amères, en voyant ce jour qui dans sa course n’accomplira pas un de mes vœux ; pas un seul ! Ce jour qui par des tourments intérieurs énervera jusqu’au pressentiment de chaque plaisir, qui sous mille contrariétés paralysera les inspirations de mon cœur agité. Il faut aussi, dès que la nuit tombe, m’étendre d’un mouvement convulsif sur ce lit où nul repos ne viendra me soulager, où des rêves affreux m’épouvanteront. Le dieu qui réside en mon sein peut émouvoir profondément tout mon être ; mais lui, qui gouverne toutes mes forces, ne peut rien déranger autour de moi. Et voilà pourquoi la vie m’est un fardeau, pourquoi je désire la mort et j’abhorre l’existence.
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Et pourtant la mort n’est jamais un hôte très bien venu.
Paysans
FAUST.
Paysans
Ô heureux celui à qui, dans l’éclat du triomphe, elle ceint les tempes d’un laurier sanglant, celui qu’après l’ivresse d’une danse ardente, elle vient surprendre dans les bras d’une femme ! Oh ! que ne puis-je, devant la puissance du grand Esprit, me voir transporté, ravi, et ensuite anéanti !
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Et quelqu’un cependant n’a pas avalé cette nuit une certaine liqueur brune…
Paysans
FAUST.
Paysans
L’espionnage est ton plaisir, à ce qu’il paraît.
Paysans
MÉPHISTOPHÉLÈS.
Paysans
Je n’ai pas la science universelle, et cependant j’en sais beaucoup.
Paysans
FAUST.
Paysans
Eh bien, puisque des sons bien doux et bien connus m’ont arraché à l’horreur de mes sensations, en m’offrant, avec l’image de temps plus joyeux, les aimables sentiments de l’enfance… je maudis tout ce que l’âme environne d’attraits et de prestiges, tout ce qu’en ces tristes demeures elle voile d’éclat et de mensonges ! Maudite soit d’abord la haute opinion dont l’esprit s’enivre lui-même ! Maudite soit la splendeur des vaines apparences qui assiégent nos sens ! Maudit soit ce qui nous séduit dans nos rêves, illusions de gloire et d’immortalité ! Maudits soient tous les objets dont la possession nous flatte, femme ou enfant, valet ou charrue ! Maudit soit Mammon, quand, par l’appât de ses trésors, il nous pousse à des entreprises audacieuses, ou quand, par des jouissances oisives, il nous entoure de voluptueux coussins ! Maudite soit toute exaltation de l’amour ! Maudite soit l’espérance ! Maudite la foi, et maudite, avant tout, la patience !
Chœur, Avec Acclamation
Il prend Siebel par le nez, les autres en font autant mutuellement et lèvent les couteaux.
Chœur de Sorcières
Songe d’une nuit de Sabbat