Scène 1
Galathee, Pigmalion
Galathee
Eh ! Quoi ? Sitôt nous séparer !
Pigmalion
Hélas ! Ma Galathée, il faut s'y préparer.
Galathee
Que servait de me fait me naître ? Je vais souffrir sans cesse, et nuit et jour pleurer : Il vaudrait bien mieux ne pas être.
Pigmalion
Et tu comptes pour rien, peut-être, Les tourments qu'à mon tour, je suis prêt d'endurer ? Crois qu'ils seront égaux à ceux que je te donne.
Galathee
Vas-tu bien loin ?
Pigmalion
À Babylone. Le Souverain de ces climats Me fait dans cette lettre une vive demande.
Galathee
Comment donc ! Est-ce qu'il te mande ?
Pigmalion
Oui, Galathée, il faut que je me rende Incessamment dans ses États. Au puissant Apollon que son Peuple y révère, Il fait bâtir un sanctuaire ; Et c'est moi qu'il choisit pour embellir ce lieu, Pour y représenter l'Histolre de ce Dieu, Et la transmettre à la Mémoire.
Galathee
Et quel motif t'engage à te rendre à ses voeux ?
Pigmalion
Le besoin des coeurs généreux, La gloire.
Galathee
Hélas ! Toujours la gloire, La devrait-on préférer à l'amour ? Que sert de vivre plus d'un jour, Alors que ce n'est point pour l'objet qu'on adore ?
Pigmalion
Bannis un soupçon que j'abhorre, Et dont s'indigne ma vertu. Ma chère Galathée, eh ! Qu'on donc ? Penses-tu Que la gloire en mon coeur étouffant la tendresse, En écarte jamais ma femme ? Ma maîtresse ? Ah ! Juge mieux de,mon ardeur: Je ne veux de mon nom relever ta splendeur, Que pour pouvoir un jour, comparable aux Dieux même, Paraître plus aimable aux yeux de ce que j'aime.
Galathee
Eh bien ! Puisque la gloire a fasciné ton coeur, Vas chercher, vas saisir ce fantôme trompeur ; Tu le peux, j'y consens, et n'en suis point jalouse ; Mais souffre au moins que ton épouse Accompagne tes pas...
Pigmalion
Ah ! Si je te suis cher, Tu ne me suivras point.
Galathee
Qui peut m'en empêcher ?
Pigmalion
Tout. La Ville où je vais, du vice est le repaire ; Le vice y règne seul sous les traits du plaisir : L'art de tromper y prend le nom de l'art de plaire ; La pudeur n'y fait plus rougir. Là, pour séduire la plus belle, L'amour, coupable enfant du volage désir, Prend chaque jour une forme nouvelle : Là, des Satrapes orgueilleux, Peignant pour toi de la tendresse, Environneraient ta jeunesse De mille écueils voluptueux : Indignés de ta résistance, Ils nous sépareraient pour prix de ta constance ; En vain je me plaindrais de cet injuste sort, Ma plainte serait rejetée, On nous condamnerait à l'exil, à la mort, Et je perdrai ma Galathée. Ah ! De grâce, abandonne un dangereux dessein. Les Dieux, touchés de ma prière, Ont animé le marbre, ont fait vivre la pierre, La pierre façonnée, ouvrage de ma main ; Ces Dieux ont achevé par leur toute puissance Ce que je venais d'ébaucher, Tu leur dois la lumière, et surtout l'innocence : Conserve ce trésor et qu'il te soit plus cher, Plus précieux que l'existence.
Galathee
le ne pourrai jamais supporter ton absence : Tu veux en vain m'y faire consentir.
Pigmalion
Écoute : on peut te l'adoucir, Ou du moins endormir ta peine. Tu vois là ma statue...
Galathee
Eh bien ! Oui, je la vois.
Pigmalion
C'est le chef-d'oeuvre d'Alcamène, Sculpteur plus habile que moi.
Galathee
Ah ! fort bien ! Peut-être tu crois Que l'aspect d'une image vaine, Va me dédommager de ce plaisir si pur, Qu'avec toi...
Pigmalion
Cette nuit Vénus m'est apparue ; Elle m'a fait connaître un moyen sûr, très sûr, Pour animer cette statue.
Galathee
Pigmalion ! Ô Ciel ! Se peut-il ? Quel bonheur ! Pour cela que faudra-t-il faire ?
Pigmalion
À Vénus seulement, adresser ta prière.
Galathee
Quelle prière ?
Pigmalion
Un hymne en son honneur, Tel que celui que mon amour sincère Composa pour fléchir la puissante Cypris, Quand je voulus faire descendre une âme Dans le marbre, objet de ma flamme, Qui devint Galathée à mes regards surpris.
Galathee
Oh ! Rien n'est plus aisé : mais cet homme de pierre, Sera-ce une ombre, une chimère, Ou bien une réalité ? Pourrai-je au moins l'aimer en sûreté ? Pourrai-je voir en lui l'objet de mes tendresses, Et lui prodiguer mes caresses Sans crainte d'infidélité ?
Pigmalion
Non. Cet homme en effet sera ma vraie image, Sans être mal pourtant. Il aura mon visage, Mes yeux, mes mains, tous mes dehors ; Même il imitera mes amoureux transports ; En un mot, ce sera l'ombre la plus palpable... Tu ne pourrais l'aimer sans devenir coupable, Il faut t'en défier aussi bien que d'un corps.
Galathee
Qu'un autre donc le fasse naître ; Je n'aurai point cette indiscrétion ; Je rougirais de donner l'être Au rival de Pigmalion.
Pigmalion
Que ton coeur te dirige, et qu'il soit seul le maître. Mais, Ciel ! Que je suis étourdi ! Tout semble contre moi conspirer aujourd'hui. Je vais à Babylone entreprendre un ouvrage, Qui me peut mériter le renom le plus beau ; Et j'oublie en homme peu sage, Et mon maillet, et mon ciseau : J'allais vraiment faire un joli voyage ! Voudrais-tu bien me les aller quérir, Tandis qu'ici je vais finir De mon départ les apprêts nécessaires ; Puis je y compter ?
Galathee
J'y cours, tu m'attends ?
À part.
Pigmalion
Oui. Tu me retrouveras ici, J'y ferai, mais tu ne le croiras guères.
Scène 2
Pigmalion
Il regarde sa Statue.
Pigmalion
Combien je m'applaudis de l'avoir inventé, Ce stratagème heureux, dont ma vive tendresse Va se servir pour lire au coeur de ma maîtresse Les témoignages sûrs de fa fidélité ! Cette Statue en tous points me ressemble ; Mes traits y sont dans le plus juste ensemble. Sa draperie et tous ses vêtements, Alcamène les fit d'après ceux que je porte ; L'illusion même est si forte, Que l'on s'y trompe en de certains moments. Galathée à son tour se trompera, je pense, Remplie encor du souvenir charmant De sa merveilleuse naissance : À la pierre sans mouvement Elle croira pouvoir donner la vie, Et dans une masse engourdie, Verser les feux du sentiment. De ce frivole espoir, d'avance elle est flattée, Et son coeur, pauvre Galathée ! Rien n'est plus étendu que le pouvoir des Dieux ; Mais de ce grand pouvoir, combien ils font avares ! Les miracles deviennent rares. Ils n'en fatiguent point nos yeux : S'ils ont, pour moi, de la Nature Interverti l'ordre et les lois, C'est en faveur d'une flamme si pure... Un prodige pareil n'arrive pas deux fois.
Scène 3
Pigmalion, Parmenon
Pigmalion
Parmenon !
Parmenon
Me voilà.
Pigmalion
Tu sais mon stratagème, Le billet que je t'ai remis, Songe à le rendre à la Beauté que j'aime, Dès qu'en ces lieux...
Parmenon
Je l'ai promis, Et n'y manquerai pas.
Pigmalion
Tu vois que sur la tête De la statue est le laurier des Arts, Qui s'entremêle à ses cheveux épars : Pour la ressemblance parfaite Il m'en faut un aussi.
Parmenon
Votre couronne est prête ; Et je vais de ce pas...
Pigmalion
Arrête : Il faut en ce moment remplir un autre soin. Ce n'est pas sans beaucoup de peine Que l'on peut déplacer l'ouvrage d'Alcamène : De ton secours pour cela j'ai besoin. Aide-moi.
Tous deux poussent la Statue et la renversent dans la coulisse. Pigmalion monte sur le piédestal à sa place, et prend la même attitude. Parmenon continue.
Parmenon
Volontiers. Je ne suis pas Hercule, Et la voilà par terre cependant. Puis-je me retirer en grave confident ?
Pigmalion
Non, elle vient. Demeure, et surtout dissimule.
Scène 4
Galathee, Parmenon
Pigmalion est sur le piédestal.
Galathee
Pigmalion !... Pigmalion !... Où donc est-il ? Vainement je l'appelle ; Rien n'égale mon trouble et mon affliction. Pigmalion, hélas ! Serait-il infidèle ? Ô Mortel trop aimable, à qui je dois le jour, Est-ce pour aller voir une amante nouvelle, Qu'aussi prompt que l'éclair, tu quittes ce séjour ? Non, c'est à tort que je t'accuse ; Tu n'as fans doute abandonné ces lieux, Qu'afin de m'épargner la douleur des adieux, Et dans ton amour même, oui, je vois ton excuse.
Parmenon
Ah ! Vous le connaissez ou mieux, Madame : il m'a chargé lui-même de vous dire Ce que vous dites là... Son départ vous déchire, Il le fait ; il a craint, en partant, à vos yeux De redoubler encor votre tendre martyre.
Galathee
Il est donc parti !
Parmenon
Sans retard, Et vous pouvez en juger par mes larmes : Car aussi bien qu'à vous, Madame, son départ Me cause de vives alarmes.
Galathee
En courant après lui, ne pourrions-nous pas...
Parmenon
Rien ne serait plus inutile, Nous perdrions notre peine et nos pas : Peut-être il a déjà fait trois ou quatre mille.
Galathee
Comment cela ?
Parmenon
Le char qui le conduit, Par six chevaux traîné, roule moins qu'il ne vole ; Un éclair au sein de la nuit Brille moins promptement de l'un à l'autre pôle. Ce qui me cause un mortel déplaisir, C'est la défense qu'il m'a faite De sortir de cette retraite. Depuis longtemps j'ai le plus vif désir De voir ces beaux jardins qu'une fameuse Reine Dans l'air, dit-on, a fait bâtir Pigmalion comble ma peine En me défendant de partir. Je suis esclave, il est maître, il ordonne, Il faut que je demeure ici ; Et les jardins de Babylone Doivent être pourtant plus beaux que celui-ci, Mais parcourez le billet que voici, Qu'il m'a chargé de vous remettre,
Galathee
Donne donc, malheureux, donne donc cette lettre ! Tu me la rends bien tard !
Parmenon
Hélas ! Que voulez-vous ? L'affliction me fait extravaguer, je pense.
Pendant la lecture de cette lettre, Pigmalion du haut du piédestal, fait signe à Parmenon qu'il lui manque une couronne, et celui-ci lui en donne une en faisant quelques lazzis. Pigmalion l'arrange sur sa tête, Galathée continue.
Galathee
p Je prends, pour te quitter, l'instant de ton absence: « Pardonne, tout le veut ; il m'eut été bien doux De t'embrasser encor, de jouir en silence De ta douleur mêlée au plus tendre courroux. Mais la gloire m'appelle, elle a pour moi des charmes ; Que dis-je ! Elle partage avec toi tout mon coeur : Je n'aurais jamais pu résister à tes larmes, Et l'amour ne dois point l'emporter sur l'honneur. » Laisse-moi seule à ma douleur, Parmenon, laisse-moi m'y livrer toute entière : Peut-être en y rêvant je pourrai la calmer.
Scène 5
Galathee
Elle s'approche de la fausse statue, le maillet à une main. et le ciseau de l'autre, et se dispose à la frapper.
Galathee
La voilà donc cette insensible pierre, Qu'en faisant certaine prière, En homme je puis transformer ! Je veux... Non, étouffons un désir téméraire, Autant qu'à mon amour, à ma gloire contraire. Nul, hors Pigmalion, n'a droit de me charmer : À lui seul je veux plaire. Au lieu de l'animer, Détruisons-la, cette statue : Que ma main à la déformer, À la défigurer hardiment s'évertue ! Oui, mon devoir l'exige : allons, ferme ! Mon bras ! Frappons, sans que rien me retienne Ce beau chef-d'oeuvre d'Alcamène ! Ébréchons ces contours si fins, si délicats !... Quoi ! De Pigmalion je vais briser l'image ! Cette image sacrée, objet de mon hommage, Dont l'aspect seul adoucit mon tourment Dont l'aspect seul me dédommage De l'absence de mon amant ! Ah ! Plutôt que de la détruire, Je voudrais la multiplier. Il me vient une idée, et le Ciel me l'inspire : Que je dois l'en remercier ! Un Prêtre de Minerve, un vieillard vénérable. Que les secrets de son art redoutable Ont rendu le rival de la Divinité, M'a fait présent, pour prix de l'hospitalité, D'un cristal merveilleux, magique, inconcevable, Où chaque objet est si bien répété, Que par un charme inexprimable , On confond le mensonge avec la vérité, On prend l'illusion pour la réalité. Je vais quérir soudain ce cristal admirable : Il ne me rendra point mon cher Pigmalion ; Mais il me doublera son image adorable, Et mon coeur a besoin de cette illusion, Pour adoucir le chagrin qui l'accable.
Scène 6
Pigmalion
Il remonte sur le piédestal.
Pigmalion
D'UN assez grand danger, vraiment je suis sorti § De sa nature un marbre est impassible ; Sous les coups du maillet terrible, Pour la première fois la nature eût menti, Et Galathée eût trop senti Que je n'étais rien moins qu'une pierre insensible. C'est pour multiplier l'objet de ses amours. Qu'elle va d'un miroir emprunter le secours. Que son âme en est un, pour moi, clair et fidèle. J'y lis que rien jamais ne m'éloignera d'elle. Mais ne vais-je point abuser De cette ardeur dont je la vois éprise ? Non. Je veux seulement jouir de sa surprise : Il est permis de s'amuser.
Scène 6
Galathee, Pigmalion
Elle suspend le miroir à une branche d'arbre, de manière que Pigmalion puisse se voir dedans, sans cesser d'être vu du spectateur.
Pigmalion sourit.
Elle se tourne avec précipitation vers la fausse statue, et la regarde attentivement.
Au miroir.
Elle jette le miroir, et se promène quelques temps d'un air agité.
Elle chante les vers suivants.
Galathee
D'une manière avantageuse, D'abord tâchons de te placer, Tiendras-tu là ? Voyons. Oui : la place est heureuse ; Mais ne vas pas au moins tomber et te casser. Le prestige opère d'avance. Voilà Pigmalion ! Oui : voilà mon Amant ! Je suis à ses côtés ! Ciel ! Quel tableau charmant ! C'est celui de l'amour, celui de l'innocence. Mais, que vois-je ? Ô prodige ! Ô miracle imprévu ! La statue !... On dirait... Que faut-il que j'en pense ? On dirait... Ô Ciel ! Qu'ai-je vu !... Que vois-je encor ! S'un aimable sourire Sa bouche est embellie : un léger mouvement A paru dans ses yeux où nait le sentiment. La Statue à coup sûr respire. Non, J'étais le jouet d'un charme séducteur : La Statue est toujours dans la même posture ; Le calme est sur ses traits, le trouble dans mon coeur, Le voilà, je crois, l'enchanteur D'où provient toute l'imposture ! Puisqu'il trompe ainsi mon désir, Qu'il fasse ailleurs briller son prestige infidèle ! Je n'en veux plus : une peine réelle M'afflige moins qu'un faux plaisir. Me voilà condamnée à vivre avec un marbre, Et cela durera peut-être un ou deux ans. L'heureux destin ! Le joli passe-temps ! Autant vaudrait-il être un arbre. Ah ! Loin de m'exposer à ce cruel tourment, Animons la statue : est-ce un crime si grand ? Je ne prétends donner la vie À ce nouveau Pigmalion, Que pour faire avec lui la conversation, Qu'afin de vivre en compagnie. Mais ce Pigmalion, si ressemblant au mien ; N'étant plus une pierre, aura des sens, une âme, Les Dieux le formeront, sans qu'il lui manque rien : Ils en feront un homme, et je fuis une femme. S'il avait quelque envie en effet de m'aimer, Comme cela me ferait rire ! Combien je me plairais à causer son martyre ! L'aspect des malheureux ne saurait me charmer ; Mais pour le coup, la raison, la justice, Autoriseraient ma rigueur. Au vrai Pigmalion, seul maître de mon coeur, Je dois offrir le faux en sacrifice, Je dois immoler tout à ma fidélité ; Rien ne m'arrête plus, puisse la Déité, Que je vais implorer sous cet heureux auspice, Prêter à mes accents une oreille propice !
Pigmalion
Fort.
Pigmalion
Erreur.
Elle s'avance au fond du théâtre, et chante de nouveau ces vers.
Une voix contrefaisant l'écho derrière le théâtre.
Galathee
Qu'entends-je ? Quelle voix a frappé mon oreille ? Est-ce Vénus qui me répond ? Non. Cette voix est trop pareille À celle du Mortel... Hélas ! Tout me confond. S'il n'était pas absent, je croirais... Qu'elle est tendre Cette voix ! Puisse-t-elle encor se faire entendre ! Ô Vénus ! À mon tour j'implore ta saveur : Rends Pigmalion à ma flamme, Tu feras naître dans mon âme Plus de plaisir que de terreur, Erreur.
Elle regarde la statue.
Elle sort de la scène en désordre, le tonnerre cesse de gronder.
Galathee
Malheureuse !... Le Dieu dont je porte les chaînes M'environne d'illusions, Et pour des vérités, m'offre des fictions. C'est l'écho des roches lointaines Qui vient de répondre à ma voix, Et je n'entends, et je ne vois Que Pigmalion seul : en dépit de l'absence Pigmalion en tout lieu me poursuit ; Pendant le jour, c'est à lui que je pense, J'y rêverai pendant la nuit. Mais voyons un peu la statue. J'ai beau la regarder, rien encor ne remue : Que dis-je ! Un voile épais vient d'obscurcir les airs ! À travers ces palmiers, brillent de longs éclairs, Le tonnerre a grondé dans la voûte éternelle : Ah ! J'ai commis un crime, en voulant animer Ce marbre détestable ; et contre une infidèle, C'est le Ciel qui vient de s'armer. Mon coupable désir excite la tempête, À sa fureur tâchons de dérober ma tête.
Scène 8
Pigmalion
Il se met sur un banc de gazon.
Pigmalion
Le tonnerre gronde à propos : Rien n'est plus fatiguant qu'un éternel repos. Je n'en puis plus. Toujours dans la même attitude ! Oh ! finissons : le supplice est trop rude. D'ailleurs à Galathée il faut tout découvrir, C'est assez s'amuser de son inquiétude. Que son trouble m'a fait plaisir ! Que j'aime sa tendre colère Contre mon prétendu rival ! Elle va me traiter fort mal : C'est le vrai moyen de me plaire. Je souhaite qu'à mon ardeur Elle ne laisse pas les moindres espérances : Son courroux fera mon bonheur, Et ses rigueurs pour moi, seront des jouissances. Je crois l'entendre revenir. Pour changer enfin de posture, Voici fort à propos un siège de verdure Oh je vais feindre de dormir.
Scène 9
Galathee, Pigmalion
Galathee
Il faut avoir bien de l'audace Pour revenir ici braver les Dieux ! C'est un charme secret qui m'attire en ces lieux, C'est la statue... Ô Ciel ! Elle a changé de place, Elle a quitté le piédestal, Ah ! C'en est fait. Vénus, exauçant ma prière, En homme aura changé la pierre. Je ne me trompe point... Ô prodige fatal !... Le voila !... Plus je l'envisage, Plus je crois voir celui qu'idolâtre mon coeur ; C'est là sa taille, son visage, Il est charmant... Il est... Il est à faire peur ! Je ne sais... Il me prend des accès de fureur... Si j'avais à présent mes flèches... Insensée. Un tel projet doit-il entrer dans ma pensée ? Dois-je ainsi me mettre en courroux Contre un objet que je méprise ? Il est indigne de mes coups ; À cette ressemblance, une autre serait prise. Une autre... Il faut que je lui dise Que d'une vaine illusion, Je sais défendre un coeur tout à Pigmalion ; Approchons, je crois qu'il sommeille, Comment lui dire ?... Il faut que je réveille Oui ; sans attendre plus longtemps, Il faut lui dévoiler mes moindres sentiments, Seigneur...
Pigmalion
Dieux ! quel objet se présente à ma vue ? Il porte dans mon âme une joie imprévue.
Galathee
Je vois à votre joie, à votre étonnement, Que vous me trouvez fort jolie.
Pigmalion
Vous êtes, pour mes yeux, l'objet le plus charmant, Le plus...
Galathee
Eh bien ! J'en suis encore, Et vous m'aimez probablement.
Pigmalion
Oui, je sens que je vous adore.
Galathee
Eh bien ! J'en fuis ravie encore, Moi, je vous hais mortellement.
Pigmalion
Un tel discours me met en peine : Apprenez-moi ce que c'est que la haine.
Galathee
C'est le contraire de l'amour.
Pigmalion
Je ne vous entends pas.
Galathee
C'est clair comme le jour. Écoutez-moi : tenez, avant que d'être un homme, Vous étiez ce qu'ici l'on nomme Une statue, et sur ce piédestal . Vous figuriez tant bien que mal ; Enfin, vous n'étiez qu'une pierre. C'est moi, qui par une prière, Qu'a suivie un prompt repentir, Vous ai fait transformer en homme. À l'instant même, Je voudrais que le Ciel, propice à mon désir, Vous fît pierre redevenir : J'en aurais une joie extrême ; Voilà ce que c'est que haïr.
Pigmalion
La définition, pour moi, n'est plus obscure ;. Et de vos sentiments, j'aurais tort de douter.
Galathee
Si fur le piédestal vous vouliez remonter, J'imagine, je conjecture, Que peut-être les Dieux...
Pigmalion
Exauçant vos souhaits, Me feraient devenir marbre comme j'étais.
Galathee
Je le désire autant que je l'espère.
Il fait quelques pas vers le piédestal.
Pigmalion
Eh bien ! Il faut vous satisfaire : Je vais...
Pigmalion
Non, arrêtez.
Pigmalion
Vous retenez mes pas ?
Galathee
Oui ; j'ai pitié de vous. Vous avez été pierre Assez longtemps,
Pigmalion
Vous voulez mon trépas.
Galathee
Non. Je vous laisse la lumière, Pourvu que de vos feux vous ne me parliez pas ; Votre amour offense ma gloire ; Je le répète : je vous hais ; Et si vous persistez à m'aimer, désormais Je vous haïrai plus : vous pouvez bien le croire.
Pigmalion
Étrange aveuglement !... Et pourquoi me haïr Alors que je suis votre ouvrage ?
Galathee
C'est que du seul mortel que je doive chérir Vous êtes la parfaite image ; Que vous avez ses traits, le même son de voix ; Que je pense le voir, alors que je vous vois, Et que plus je suis exposée À vous confondre avec Pigmalion, Plus je dois me conduire en personne avisée, Pour éviter toute distraction.
Pigmalion
L'image d'un époux n'a donc rien qui vous charme ?
Galathee
Je goûte, en la voyant, le plaisir le plus doux : Mais un portrait qui parle et qui marche, entre nous, Est fait pour causer quelque alarme.
Pigmalion
Je vois à cet aveu si rempli de candeur, Que c'est Pigmalion qui seul a votre coeur ; Que vainement j'ose y prétendre.
Galathee
Oui : mon amour pour lui ne saurait se comprendre.
Pigmalion
Le croyez-vous payé d'un sincère retour, Et que sa flamme égale mon amour ? Le Ciel vous prodigua les charmes C'est peut-être à leur vain éclat Que Pigmalion rend les armes. Que mon amour est bien plus délicat ! Que mon feu, né de la reconnaissance, M'enchaîne à vous par un plus pur lien ! Pigmalion ne vous doit rien ; C'est de vous que je tiens ma nouvelle existence. Peut-être il n'aime en vous que la beauté, Et son feu passager, qu'elle seule a fait naître, Avec elle bientôt s'envolera peut-être. Tout me fait un devoir de la fidélité.
Galathee
Tout à Pigmalion, tout m'enchaîne de même ; Tout me fait une loi d'aimer celui que j'aime. Ainsi que vous, je fus un bloc longtemps : Je le serais peut-être encore, Si de Pigmalion l'amour et les talents D'un bloc ne m'eussent fait éclore. C'est lui qui m'a créé des sens, C'est de lui que je tiens une âme ; C'est à lui que je veux consacrer ses présents. Le marbre enfin, qui fit naître sa flamme, Doit l'en récompenser à présent qu'il est femme. Je m'embarrasse peu qu'il se laisse charmer Par quelque nouvelle bergère ; Mon bonheur est de lui plaire, Mon devoir est de l'aimer.
Il tombe à ses genoux.
Pigmalion
Pourquoi donc cherchez-vous à redoubler mes peines ! J'ignore encor si les ingrats Sont punis par les lois humaines ; Mais je crois que le Ciel ne leur pardonne pas. Eh bien ! Vous me forcez a l'être, Quand vous m'ordonnez d'étouffer Un feu dont je ne suis pas maître, Et dont même les Dieux ne pourraient triompher. En vous obéissant, cruelle, je les blesse, Ces Dieux dont la justice approuve ma tendresse : Voulez-vous voir sur mol s'appesantir leurs bras ? C'est le sort qui m'attend. Voulez-vous voir la foudre Réduire votre ouvrage en poudre, Et peut-être sur vous retomber en éclats ? Être, à qui je doit tout ! Être vraiment céleste ? Être, par qui le jour est venu m'éclairer, Ah ! Permets-moi de t'adorer, Ou reprends ton présent funeste.
Galathee
Levez-vous : de vos maux j'ai pitié, je le sens ; Je voudrais les guérir, et ne puis que les plaindre ! J'aime Pigmalion, j'ignore l'art de feindre, Et je ne changerai jamais de sentiments.
Pigmalion
Mon triomphe est complet : ô fortunés moments !
Scène 10
Parmenon, Pigmalion, Galathee
Avec courroux, comme si le peuple voulait entrer malgré lui.
À Pigmalion.
Parmenon
Peuple, attendez-moi là. Dans ces lieux redoutables, Que les Dieux immortels viennent de consacrer Par des prodiges mémorables, Un Prêtre de Vénus a seul le droit d'entrer. Eh quoi ! Vous y voulez malgré moi pénétrer ? Demeurez, malheureux ! Ou craignez d'attirer Le courroux de Vénus sur vos têtes coupables. N'êtes-vous pas, Seigneur, ce marbre que les Dieux Viennent d'animer ?
Pigmalion
C'est moi-même, Si j'en crois le rapport, que m'a fait en ces lieux Cette Beauté qui me hait et que j'aime.
Parmenon
Ce mystère par vous lui fut donc révélé ?
Galathee
Oui ! J'ai prié les Dieux, Les Dieux m'ont entendue, Dans le marbre à ma voix la vie est descendue, J'ai dit, et le marbre a parlé.
Parmenon
Eh bien, Seigneur, soyez prêt à me suivre.
Galathee
Emmenez-le bien loin d'ici, Mon unique désir est que l'on m'en délivre.
À Pigmalion, lui présentant une couronne.
Parmenon
Vous pourriez bien toujours ne pas parler ainsi. De Tyr recevez la couronne ; Elle est à vous, l'oracle vous la donne, Et rien ne peut changer ses décrets absolus ! Par ma bouche, le Ciel aujourd'hui vous ordonne, De remplacer notre Roi qui n'est plus. Le Trône vous attend, aux regards de son maître Tout votre peuple est là, qui brûle de paraître.
Pigmalion
Ciel d'où peut me venir ce bienfait glorieux ?
Parmenon
Un jour vous le saurez peut être ; En attendant, suivez l'ordre des Cieux.
Pigmalion
Eh bien ! L'éclat du rang suprême Pour vous n'a-t-il rien de flatteur ? Et me préférez-vous toujours un vil Sculpteur ?
Galathee
Garde, garde ton diadème, Penses-tu que pour lui je veuille abandonner L'unique objet de mon amour extrême ; Témoin de cet amour, peux-tu le soupçonner ? Pigmalion m'est cher cent fois plus que le trône : Adieu, je vais le joindre à Babylone ; Ce n'est que sur son coeur que je prétends régner.
Pigmalion
Arrête, Galathée !
Galathee
Ô surprise ! Ô prodige ! Comment peut-il savoir mon nom ?
Pigmalion
Vois à tes pieds Pigmalion.
Galathee
Il est si loin ! Si loin !
Pigmalion
Il est présent, te dis-je ; C'est ton amant, c'est ton époux, Qui dans ce moment même embrasse tes genoux : Pardonne-lui son stratagème ; Poussé d'un désir curieux, Pour éprouver celle que j'aime J'ai feint d'abandonner ces lieux.
Galathee
J'aurais dû m'en douter, lorsque sur ta figure J'ai cru tantôt voir un souris menteur.
Pigmalion
Ce n'était point une imposture > Pardonne ! Alors la créature S'est en effet moquée un peu du créateur.
Galathee
Mais d'Alcamène où donc est la statue ?
Il la montre renversée dans la coulisse.
Pigmalion
Sûr ces gazons nos mains l'ont abattue. ,
Galathee
Tu n'es donc pas un Roi ?
Pigmalion
Non, je ne le suis pas, Et ne regrette point le trône. Cette palme des arts qui me sert de couronne, Plus que celle des Rois a pour moi des appas. L'unique bonheur où j'aspire, Est d'être au rang de tes sujets, De t'obéir toujours, et de n'avoir jamais Que mon atelier pour empire. Que m'importe le vain éclat Que procurent les diadèmes ? Qu'ai-je besoin d'un peuple, d'un État ? Je suis plus que Roi quand tu m'aimes.
Galathee
Cet homme-là pourtant, offre à mes yeux, Tous les dehors sacrés d'un ministre des Dieux.
Parmenon
Regardez moi de près, et vous pourrez connaître, Que la barbe et l'habit ne font pas seuls le prêtre.
Galathee
Ô Ciel ! C'est Parmenon !
Pigmalion
C'est lui-même, il a pris Cet habit par mon ordre, il faut lui faire grace En faveur de mes feux.
Galathee
Mais cette populace Qui le suivait...
Avec une raillerie douce.
Pigmalion
Ton oeil surpris La cherche vainement. Il parlait à des arbres. Ton Art s'étend plus loin, tu fais vivre des marbres.