Gustave !
Scène 1
Gaston
Il entre.
Examinant.
Gontran entre.
Il s'assied dans un coin et lit un journal.
à la cantonade
Gaston
Très bien.... J'attendrai, Mademoiselle. Elle est très jolie cette soubrette ; je l'appelle Mademoiselle pour la flatter, car j'aurai peut-être besoin d'elle. C'est très bien ici... Monsieur Malenvers est très bien aussi... Sa femme aussi très bien... leur fille... Oh ! Leur fille !... Trop bien !... Oui, c'est pour cela que j'ai l'aplomb de me présenter aujourd'hui chez ses parents. Le père est avocat, c'est parfait. Je viens le consulter pour un procès... imaginaire, et je lui parle de sa fille ; nous trouverons le procès plus tard ; au besoin j'en ferai un à quelqu'un, à mon propriétaire, par exemple. Le locataire du troisième a un perroquet qui dit toujours la même chose, c'est agaçant ; voilà mon affaire. Il y a trois jours, j'étais au bal chez Madame de Grisperle. Je valse avec une taille adorable, surmontée d'épaules charmantes, surmontées elles-mêmes d'une tête délicieuse, le tout couronné de dix-huit printemps. On devine la suite : Informations adroites du nom des parents, demeure, profession, etc..., etc..., et voilà comment j'attends que Monsieur Malenvers soit revenu du Palais pour poser ma candidature à la main de sa fille Régina !... Elle s'appelle Régina ! C'est plein d'un parfum italien ce nom-là ! Régina !... Il est en retard, mon futur avocat... Abîmons-nous dans la lecture de ce journal. Quelqu'un ! C'est lui... Non, un étranger, un plaideur, sans doute, celui-là...
Scène 2
Gontran, Gaston
Redescendant. - À part.
Voyant Gaston.
Gontran
J'attendrai... très bien, Mademoiselle. Elle est gentille, cette soubrette. Je lui dis Mademoiselle pour la flatter, car j'aurai peut-être besoin d'elle dans mon entreprise. Ah !... Il parait que j'ai le numéro 2. Un plaideur celui-là, sans coûte.
Gaston
Il me semble que j'ai déjà vu cette figure quelque part.
Regardant Gaston.
Gaston le regarde. Ils se saluent.
Gontran
Qu'est-ce que je vais lui dire, à Monsieur Malenvers ? Je n'ai pas de procès, moi ! Enfin, l'Amour m'inspirera. Où diable ai-je donc rencontré ce Monsieur ? Fort poli. C'est un homme d'un monde quelconque.
Gaston
Voilà un Monsieur bien élevé au moins.
Gontran
C'est très bien ici, très, très bien, maison bien tenue. Et puis... Régina ! Quel joli nom ! Régina !
Gaston
Il parle tout seul ; sans doute qu'il prépare ses arguments. Dire qu'il y a des gens qui plaident en ce monde !
Gaston le regarde. — Ils se saluent.
Gontran
Encore une victime de la chicane ! Pauvre jeune homme ! Il y a pourtant des gens qui perdent leur temps en procès ! Voilà un plaideur bien poli ; il ne doit pas être dans son droit, cet homme-là.
Tout à coup.
Gaston
Qu'est-ce qui peut bien amener ce malheureux ici ? Un procès en séparation peut-être ? Oh ! Il est bien jeune pour cela... pas marié évidemment... Hein !... Pas marié ?... Ah ! Je suis bête ; il n'a pas été au bal de Madame de Grisperle : et pourtant cet inconnu ne m'est pas étranger. Enfin !
Gontran
Voyons, qu'est-ce que je pourrais bien raconter à Monsieur Malenvers qui ait une apparence de vérité ?
Il se lève. — Toussant.
Gaston
C'est égal, il est bien mis, pour un client de Thémis... des gants... Hum !... Si c'était... Engageons la conversation. Hum ! Hum !
Gontran
Il est enrhumé.
Gaston
Tra lala la...
Observant Gaston, qui se promène en sautillant d'un pied sur l'autre.
Gontran
Et gai par dessus le marché. Où diable ai-je rencontré cette tournure-là ?... Si ce n'était pas un plaideur !... Oh !... Je suis fou !
Gaston
Un peu en retard, le grand avocat.
Gontran
En effet.
Gaston
Les affaires ! Les affaires !
Gontran
Les nombreuses affaires !
Gaston
Quel homme !
Gontran
Quel talent !
Gaston
Quel dentiste !
Gontran
Non, ça, c'est dans une pièce des Variétés.
Gaston
Oui, oui, tiens c'est vrai, je vous demande pardon.
Gontran
Il n'y a pas de mal.
Gaston
C'était pour vous montrer que je connaissais mes classiques.
Gontran
Ce doit être un plaideur.
Haut.
Gaston
C'est un pédant. Oh ! Les procès !
Gontran
Ne m'en parlez pas.
Gaston
Vous ne plaidez pas ?
Gontran
Si... si... Sapristi !... Je ne fais que ça.
Gaston
Comme moi. J'ai déjà mangé plus de... mille francs.
Gontran
Ce n'est pas beaucoup.
Haut.
Gaston
Ce n'est pas assez ! Vous trouvez que ce n'est rien... Cent mille francs ?
Gontran
Vous aviez dit mille francs.
Gaston
Vous aviez mal entendu. Cent mille francs, cent mille.
Gontran
C'est un gros plaideur.
Gaston
Et je viens trouver aujourd'hui Monsieur Malenvers.
Gontran
Maître... Malenvers, on dit maître quand les gens ont une toque.
À part.
Gaston
Oui, maître Malenvers. Il a l'habitude du barreau.
Gontran
Vous avez une nouvelle affaire?
Gaston
Superbe !... Avec mon propriétaire.
À part.
Gontran
Ah ! Il faut que je trouve quelque chose, moi.
Gaston
À propos d'un perroquet.
Gontran
Vous dites ?
Gaston
À propos d'un perroquet... Un vieux cacatoès de l'ancien régime, qui crie toute la journée : Vive Monsieur Dupont !
Gontran
Monsieur Dupont ?
Gaston
Oui, je ne sais pas qui c'est, mais cela m'agace, car j'ai connu autrefois un Dupont qui a servi sous un gouvernement qui n'était pas dans mes opinions. Je vais peut-être dépenser vingt mille francs dans cette affaire là.
Gontran
Tant que ça ?
Gaston
Oui, au moins.
Gontran
Pour un perroquet !... Et où voulez-vous en arriver ?
Gaston
Où je veux en arriver ? À ce qu'on oblige ce perroquet à crier : Vive Monsieur Durand !
Gontran
Ah ! Monsieur Durand est dans vos opinions ?
Gaston
Entièrement. Et, en politique, il faut se soutenir, je ne connais que çà.
Gontran
Vous avez bien raison. Mais si votre perroquet refuse ?
Gaston
Alors, la cour d'assises et l'échafaud ! Je n'en démordrai pas.
Gontran
Oh ! Un peu de persil...
Gaston
Non, c'est banal... Et ça peut rater.
Gontran
Sapristi ! Quel homme vous faites !
Gaston
Nous sommes tous comme ça dans la famille.
Gontran
Et vous êtes beaucoup ?
Gaston
Je suis fils unique.
À part.
Gontran
Ah ! Très bien. Il est légèrement idiot, ce garçon-là.
Gaston
Et vous, sans indiscrétion, votre affaire ?
Gontran
Oh ! Moi, je...
Gaston
Vous hésitez ? Ne vous gênez pas, la discrétion...
Gontran
Non, je n'hésite pas. Moi, ce n'est pas un perroquet qui m'amène chez Monsieur Malenvers.
À part.
Gaston
Pardon... Maître Malenvers ; on dit maître, quand les gens sont toqués. Je te ferai voir que je m'y connais.
À part.
Haut.
Gontran
Oui, maître Malenvers. Il est très fort en droit. Non, moi c'est pour un... Comment vous dirai-je ? Un...
Gaston
Vous êtes embarrassé ?
Gontran
Mais pas du tout ! Seulement... C'est tellement bizarre... pour un... une... une dent.
Gaston
Une dent ?
Gontran
Oui, une molaire... Une bonne... que mon dentiste m'a arrachée pour une mauvaise.
Gaston
Oh ! Oh ! Voilà une cause intéressante !
Gontran
Je crois bien !
Gaston
Et où voulez-vous en arriver, vous ?
Gontran
À ceci : Que le dentiste me remette en place la bonne dent qu'il m'a arrachée à tort, ou qu'il me bonifie la mauvaise, je ne sortirai pas de là.
Gaston
Le tribunal non plus.
Gontran
Toute la chirurgie va s'en mêler, les journaux vont en parler.
Gaston
Vous allez vous rendre la mâchoire célèbre.
Gontran
Tout simplement.
Gaston
Comme Samson.
Gontran
Comme... Ça n'est pas la même chose.
À part.
Gaston
Non, l'avantage est pour vous, car vous vous servez de la vôtre. C'est étonnant comme la manie de plaider rend les gens stupides.
Gontran
Mais je compte sur maître Malenvers, pour me faire rendre justice.
Gaston
Et votre dent.
Gontran
Et ma dent... quoique je n'y tienne pas absolument, mais, c'est pour le principe.
Gaston
Vous avez bien raison.
Gontran
Et il me la fera rendre. Quel homme ! Quel talent !
Gaston
On pourrait même dire quel dentiste !
Gontran
Oui dans la circonstance, ce serait un mot !
Gaston
C'en est un. Il y a longtemps que vous connaissez maître Malenvers ?
Gontran
Oh ! Non ! Je l'ai rencontré à un bal chez Madame de Grisperle.
Haut.
Gaston
Hein ? Au dernier ? J'y étais.
Haut.
Gontran
Hein ? Ah ! Bah ?
À part.
Gaston
Oui, je... J'ai dit une bêtise.
Gontran
Oh ! Oh ! Méfions-nous.
Gaston
J'y étais... pour affaires.
Gontran
Vraiment ? À un bal ?
Haut.
Gaston
Double boulette. Oui, une affaire de... bonnets de coton.
Gontran
Allons donc !
À part.
Haut.
Gaston
En gros. Je ne dis que des bêtises. Vous y étiez comme danseur, vous ?
Gontran
Mon Dieu non, je... J'y étais comme second piston.
Gaston
On n'a dansé qu'au piano.
Gontran
Oui, je sais bien... Mais je m'étais dit si le piano ne va pas... Un second piston ça se place facilement... Et ça peut rendre beaucoup de services... Alors... Voilà... Vous comprenez ?
À part.
Gaston
Oui, oui, parfaitement. Hé ! Prenons garde.
Haut.
Gontran
Tâtons le terrain d'un autre côté. Il est marié, il paraît ?
Gaston
Oui, une femme charmante.
Gontran
Vous la connaissez ?
Gaston
Non... je... vaguement... On dit même qu'il a une fille.
Gontran
Adorable !
Gaston
Ah ! Vous la...
Gontran
Non... je... vaguement aussi, très vaguement.
Gaston
Il se trouble ! Plus de doute.
Gontran
Une brune ?
Gaston
Non, une blonde.
Gontran
Ah ! Vous savez ?
Gaston
Moi, rien. J'ai un de mes amis, dont la tante... alors... Mais moi, je ne la connais pas.
Gontran
Je commence à croire que ce n'est pas un plaideur.
Haut.
Gaston
Détournons. Vous me permettez de rassembler quelques notes pour...
Gontran
Pour votre perroquet ?
Gaston
Justement ; pour lui prouver qu'il est dans son tort en criant : Vive Monsieur Durand !
Gontran
Dupont, vous voulez dire.
Gaston
Non, non, Durand.
Gontran
Pardon, vous me disiez tout à l'heure qu'il criait : Vive Monsieur Dupont !
Gaston
Dupont, oui.
Gontran
Et maintenant, vous prétendez que c'est Durand.
Gaston
Durant, oui.
Gontran
Non, Dupent.
Gaston
Oui, Dupont.
Gontran
Voyons, voyons ; Durand...
Gaston
Oui, Durand.
Gontran
Vous vous embrouillez.
Gaston
Mais pas du tout.
Gontran
Enfin qu'est-ce qu'il crie, votre perroquet ? Dupont ou Durand ?
Gaston
Oui, Dupont et Durand.
Gontran
Les deux ? Alors, pourquoi plaidez-vous ?
Gaston
Pourquoi ? Parce que je veux qu'il se taise !
Gontran
Non, décidément ce gaillard-là ne vient pas pour plaider.
Gaston
Les Dupont et les Durand ont dû lui donner des doutes sur ma qualité.
Haut.
Gontran
Si ce n'est pas un plaideur, ce ne peut être qu'un amoureux. Tâchons do l'éloigner. Permettez-moi, Monsieur, de vous donner un conseil.
Gaston
Un conseil ?
Gontran
Oui, d'après ce que vous m'avez dit tout à l'heure, votre affaire est très embrouillée, et maître Malenvers n'en viendra jamais à bout.
Gaston
Je te vois venir.
Gontran
Maître Malenvers est un bon avocat, sans doute, mais qui a de fréquentes faiblesses.
Gaston
Vraiment ?
Gontran
Vous l'ignoriez ? Mais ce qu'il a perdu de causes, et de bonnes causes, est incalculable.
Gaston
Allons donc ?
Gontran
Il parle d'une façon merveilleuse...
Gaston
Eh bien alors ?
Gontran
Chez lui... dans le silence du cabinet, mais au barreau, il se trouble, balbutie et finalement en arrive à plaider contre son propre client.
Gaston
Comment, vous saviez tout cela, et vous venez le prier d'être votre avocat ?
À part.
Haut.
Gontran
Pardon, je... Je suis pincé. C'est-à-dire... mais vous-même, Monsieur ?
Gaston
Ah ! Moi, permettez...
Gontran
Eh ! Après tout, je ne suis pas de votre avis à ce sujet.
Gaston
C'est vous même qui me disiez...
Gontran
Pas le moins du monde. Monsieur Malenvers est un homme fort estimable... Vous en doutez ?...
Gaston
Mais...
Gontran
Sa femme est charmante et sa fille aussi.
Gaston
Vous la connaissez donc ?
Gontran
Oui, Monsieur.
Gaston
Eh bien, moi aussi, Monsieur.
Gontran
Pas aussi bien que moi.
Gaston
Je vous demande pardon.
Gontran
Vous n'êtes donc pas un plaideur ?
Gaston
Pas plus que vous, il paraît ?
Gontran
À la bonne heure, au moins, nous jouons carte sur table.
Gaston
Et je vois avec plaisir que vous avez encore toutes vos dents.
Gontran
De même que vous n'avez plus votre perroquet de l'Ancien Régime, vous.
Gaston
Ce n'est pas à l'avocat que vous rendiez visite, mais au père de Mademoiselle Régina.
Gontran
Justement. - Et je m'aperçois que nous sommes ici dans la même intention.
Gaston
Oui, mais, par bonheur, j'ai le numéro un, ce qui me donne un avantage.
Gontran
Le droit de priorité est bon dans une consultation, mais pour une visite, nous marchons de pair.
Gaston
Je suis arrivé le premier, je parlerai le premier.
Gontran
Pas du tout.
Gaston
Si du tout !
Gontran
Eh bien, nous ne parlerons ni l'un ni l'autre.
Gaston
Ah ! Pardon.
Gontran
Alors, nous parlerons tous les deux ensemble.
Gaston
Comme vous voudrez.
Gontran
Le vainqueur sera celui qui criera le plus fort, voilà tout.
Gaston
Sous ce rapport-là, Monsieur...
Gontran
Je ne vous crains pas, Monsieur !
Gaston
Vous ne me faites pas peur, Monsieur 1
Gontran
Ni vous non plus, Monsieur !
Gaston
Et nous verrons tout à l'heure, Monsieur -1
Gontran
Parfaitement oui, Monsieur !
Gaston
Alors inutile de vous fatiguer d'avance.
Gontran
C'est aussi mon avis.
Gaston
Le grand point, d'ailleurs, dans tout ceci, est de savoir qui, de nous deux, plaît à Mademoiselle Régina,
Gontran
C'est moi, Monsieur.
Gaston
Bien entendu ; moi aussi.
Gontran
Vous avez valsé combien de fois avec elle, l'autre soir ?
Gaston
Trois fois.
Gontran
Moi, quatre... et cinq polkas.
Gaston
Moi, huit.
Gontran
Et comme scottishs ?
Gaston
Toutes !
Gontran
Ah ? Justement on n'en a pas dansé.
Gaston
C'est possible ; je ne les avais pas moins retenues.
Gontran
Cela ne vous donne aucun avantage sur moi.
Gaston
Passons. J'ai eu l'honneur de ramasser deux fois mon mouchoir.
Gontran
Moi, deux fois celui de sa mère.
Gaston
Ce n'est pas la même chose.
Gontran
Je m'en applaudis.
Gaston
Vous voulez épouser la mère ?
Gontran
Non, mais je la flatte pour avoir la fille.
Gaston
Passons. J'ai eu le plaisir d'aller avec elle trois fois au buffet.
Gontran
Moi aussi... et quatre fois tout seul.
Gaston
Je suis parvenu à lui faire prendre du Champagne... qu'elle n'aime pas.
Gontran
Et moi des sandwich... qu'elle déteste.
Gaston
Comme souvenir de moi, elle a emporté trois épingles, dont une noire, qui ont servi à fixer un volant.
Gontran
Sous ce rapport-là, je n'ai pas à me plaindre, elle est partie avec un accroc dans le bas de sa robe où j'ai eu l'honneur d'enfoncer mon pied.
Gaston
Joli souvenir !
Gontran
Qui durera, sans doute, plus longtemps que vos trois épingles, dont une noire.
Apercevant la bourse sur la table. À part.
Haut.
Il prend la bourse.
Gaston
Ah ! Oh ! Enfin, Monsieur, tenez. Vous me forcez à vous montrer une chose dont ma modestie aurait voulu ne pas parler.
Gontran
Cette bourse que vous venez de prendre sur cette table ?
Gaston
Vous ne supposerez donc pas qu'elle était préparée. Eh bien, regardez.
Gontran
Une initiale brodée ?
Gaston
À mon intention, Monsieur, tout simplement un G... Je me nomme Gaston.
Gontran
Vous me permettrez bien d'en prendre ma part, je me nomme Gontran.
Gaston
À la fin, Monsieur ! Je serais curieux de connaître votre nom de famille 1
Gontran
J'allais vous faire la même question.
Gaston
Il y a un moyen bien simple.
Gontran
C'est de me donner votre carte.
Échange des cartes.
Gaston
En échange de la vôtre.
Gontran
Voici.
Gaston
Très bien.
Gontran
Ce qui ne vous empêche pas de continuer à attendre.
Un temps. - Ils se promènent dans le salon. - Gaston prend un journal et s'apprête à lire.
Gaston
Certainement.
Gontran
Seriez-vous assez aimable pour me céder la moitié de votre journal ?
Il déchire le journal en deux et en donne la moitié à Gontran.
Gaston
Parfaitement.
Un temps. - Ils lisent chacun de leur côté.
Gontran
Merci bien.
Parlé.
Gaston
Tribunaux... Accidents. Mariage d'inclination. La fille d'un de nos plus célèbres avocats, Mademoiselle Régina... Hein !... Bon ! La suite est sur l'autre page.
Parlé.
Gontran
Malenvers épouse Monsieur... Hein... ? Qui ça... Malenvers ? Allons bon, le commencement est sur l'autre feuille.— Pardon, Monsieur, voudriez-vous me prêter votre moitié de journal ?
Gaston
Comment donc, cher Monsieur.
Il avance la main.
Gontran
Trop aimable.
Gaston
Ah ! Non, en échange de la vôtre.
Gontran
Un simple coup d'oeil.
Gaston
Moi aussi.
Gontran
Alors traitons à l'amiable, rapprochons les deux moitiés et lisons ensemble.
Ils rapprochent les feuilles et lisent très vite.
Ensemble.
Ils se regardent et éclatent de rire.
Gaston
C'est une idée. La fille d'un de nos plus célèbres avocats, Mademoiselle Régina Malenvers épouse Monsieur Gustave Pierafeu.
Gaston
G. l'initiale brodée...
Gontran
C'était pour Gustave !
Gaston
Le troisième G !...
Gontran
Le mariage a eu lieu hier à midi.
Gaston
Et nous n'avons pas été prévenus !
Gontran
Parlez pour vous. Moi, je ne la connaissais pas.
Gaston
Ni moi.
Gontran
Vous lui avez pourtant fait prendre du Champagne... qu'elle n'aime pas ?
Gaston
Eh bien, et vous avec vos sandwich... qu'elle déteste ?
Gontran
Mijaurée !
Gaston
Pimbêche ! Est-ce que vous le connaissez, ce Pierafeu?
Gontran
Mon Dieu... non.
Gaston
Moi non plus.
Gontran
Mais c'est un garçon qui...
Gaston
Oui, n'est-ce pas, c'est un garçon qui.
Gontran
Parfaitement.
Gaston
C'est lui.
Gontran
C'est bien lui.
Gaston
Entre nous, vous savez, c'est une chance que nous n'ayons fait ce mariage ni l'un ni l'autre.
Gontran
Je crois bien, une personne capable d'épouser un Pierafeu.
Gaston
C'est fini ! Elle est jugée !...
Gontran
Là dessus je me sauve.
Gaston
Mais l'affaire de votre dent ?
Gontran
Ah ! Oui ! Et vous, votre perroquet ?
Gaston
Diplomatie, tout simplement.
Gontran
Comme moi. En tous cas je ne regrette pas ma consultation, puisqu'elle m'a fait faire votre connaissance, mon cher Gaston.
Ils se serrent la main et remontent.
Gaston
Je vous en dirai autant, mon cher Gontran.
Gontran
Ah ! Sapristi !
Gaston
Quoi donc ?
Gontran
Notre duel ?
Gaston
Notre duel ?
Gontran
Y tenez-vous beaucoup ?
Gaston
Et vous ?
Gontran
Mon Dieu, non.
Gaston
Je crois qu'il est inutile maintenant de nous battre.
Gontran
C'est assez mon avis, puisque depuis hier, midi, nous étions battus tous les deux.
Gaston
Battus... mais contents.
On sonne.
Gontran
Oh ! Oui, très contents.
Gaston
On a sonné ! C'est lui !
Gontran
Monsieur Malenvers ?
Gaston
Maître... Malenvers !
Gontran
Ah ! Oui, les gens toqués.
Gaston
Sauvons nous vite, car décidément nous ne sommes pas faits pour la magistrature.