Acte L
Scène 1
Romains, Choeur Des Romaines, Valérius Publicola, HORACE surnommé COCLÈS, Choeur
Romains
Et pour l'univers et pour Rome, Ce jour est un jour de douleur ; À Rome il ravit un vengeur Au monde il ravit un grand homme.
Choeur Des Romaines
Brutus, tu dois être à la fois Honoré d'un sexe et de l'autre : Du tien tu rétablis les droits Et tu vengeas l'honneur du nôtre.
Valérius Publicola
Ô Brutus ! Fixe tes regards Sur les bords désolés du Tibre ; Contemple, au sein de ces remparts, Rome assiégée et toujours libre. Des rois les efforts seront vains, Nous en attestons ta mémoire ; Et la liberté des Romains Doit durer autant que ta gloire.
HORACE surnommé COCLÈS
Bellone accable nos guerriers De tous les fléaux qu'elle entraîne. La faim poursuit dans ses foyers Le soldat vainqueur dans la plaine. Sur ce vieillard mourant, sur l'enfant au berceau, Elle étend sa main déchirante ; Elle tarit le sein de la mère expirante : Et Rome aux regards ne présente Que des spectres errants dans un vaste tombeau.
Choeur
Mais les efforts des rois sont vains, Nous en attestons la mémoire. Oui, la liberté des Romains Doit durer autant que ta gloire.
Valérius Publicola
Dût encor s'augmenter le péril où nous sommes, Sache le contempler sans en être abattu, Peuple libre ; ah ! Ce n'est qu'à force de vertu Qu'on lasse le sort et les hommes.
Il prend le poignard déposé sur le tombeau de Brutus.
HORACE surnommé COCLÈS
Vous le savez, les destins ennemis M'ont ravi l'espoir de ma race. iL n'est plus de fils pour Horace, Mais il lui reste son pays. Montrer la tendresse d'un père, Ce n'est pas se déshonorer ; Et Sur une tête aussi chère, Un homme, un romain peut pleurer; Sans que le devoir en murmure, Le sang peut élever la voix ; Du devoir je connais les droits, Et je sens ceux de la nature. Mais au sein des maux les plus grands, Non moins courageux que sensible, On n'en doit vouer aux tyrans Qu'une haine encor plus terrible. Par ce fer qu'à nos yeux consacraient à la fois, Et le sang de Lucrèce, et le bras d'un grand homme, Jurons la ruine des rois, Jurons la liberté de Rome.
Choeur
Jurons la ruine des rois, Jurons la liberté de Rome.
Scène 2
Mutius Scévola, HORACE surnommé COCLÈS, Valérius Publicola, Choeur, Peuple, Choeur Général
Mutius Scévola
Horace !
HORACE surnommé COCLÈS
Mutius !
Mutius Scévola
Remets entre mes mains Ce fer, ce monument de pudeur et de crime.
HORACE surnommé COCLÈS
Ce glaive encor fumant au sang de leur victime En doit être lavé dans le sang des Tarquins.
Mutius Scévola
Un projet encor plus sublime Romains, doit en armer mon bras.
Valérius Publicola
Quel est-il ce projet ?
Mutius Scévola
Liberté, tu verras Ce que peut un Romain que ton génie anime.
HORACE surnommé COCLÈS
Quoi, Mutius, après ses attentats Tarquin vivrait !
Mutius Scévola
Malgré sa haine, Tarquin, privé d'appui, n'aurait été jamais Que l'obscur témoin des succès De la vertu républicaine. Il n'est ni roi ni citoyen, On peut le condamner à vivre. Mais c'est de ce tyran, d'un tyran le soutien, De Porsenna qu'il faut que mon bras vous délivre. Romains, ne nous abusons pas. Trop longtemps notre erreur extrême A fait la guerre à des soldats ; Je la déclare au tyran même. J'affronterai, dans mon transport, La garde dont il s'environne ; Heureux de recevoir la mort, Pourvu que mon bras la lui donne. Je tomberai percé de coups, Mais les miens auront sauvé Rome ; Et du moins le salut de tous Romains, n'aura coûté qu'un homme.
Valérius Publicola
J'admire en frémissant le plus beau des projets.
Choeur
Périlleuse et noble entreprise !
Mutius Scévola
N'en retardons pas le succès. Près du roi des toscans j'ai tends un libre accès Sous cet habit qui me déguise. Donne ce glaive.
HORACE surnommé COCLÈS
Arrête. Et vous, Peuple Romain, Retenez ce héros qu'un zèle aveugle entraîne. Le succès est douteux, le péril est certain.
DUO.
Mutius Scévola
La gloire n'est pas moins certaine.
HORACE surnommé COCLÈS
Je suis vieux, et je veux par un sublime effort Terminer ma carrière en sauvant ma patrie. Mutius, laisse-moi répandre sur ma mort La gloire dont brillait ma vie.
Mutius Scévola
Je suis jeune, et je veux par un sublime effort Éterniser ma gloire et sauver ma patrie. Pour m'immortaliser j'ai besoin de la mort, Lorsqu'il te suffit de ta vie.
HORACE surnommé COCLÈS
Du trépas je dois préserver Et ta jeunesse et ta vaillance.
Mutius Scévola
À Rome je dois conserver Ta force et ton expérience.
HORACE surnommé COCLÈS
Laisse-moi finir en soldat Des jours qui bientôt vont s'éteindre.
Mutius Scévola
Longtemps j'en admirai l'éclat, Désormais j'y prétends atteindre.
HORACE surnommé COCLÈS
La mort inutile à l'État Est la seule qu'on doive craindre,
HORACE surnommé COCLÈS
Je suis vieux, etc.
Mutius Scévola
Je suis jeune, etc.
Valérius Publicola
Horace, à ce dernier succès Trop de célébrité met obstacle peut-être. L'ennemi t'a vu de trop près Pour qu'il puisse te méconnaître.
Peuple
Pars, Mutius : mais à tes coups Si les destins étaient contraires, Sois sûr de retrouver en nous Autant de vengeurs que de frères.
Mutius Scévola
Ô bonheur ! À choix glorieux ! Le peuple a prononcé.
HORACE surnommé COCLÈS
Je n'ai plus rien à dire : À ses décrets je dois souscrire, Et sa voix est la voix des dieux.
Mutius s'éloigne.
Choeur Général
Liberté que son bras seconde, Toi qu'il défend, veille sur lui. La cause qu'il sert aujourd'hui Un jour sera celle du monde.
Scène 3
Valérius Publicola, HORACE surnommé COCLÈS
Valérius Publicola
Vieillard terrible et généreux, Je n'aurai pas longtemps enchaîné ton audace. Ce passage important que l'ennemi menace, Je le confie à ton bras valeureux. Le poste le plus dangereux Doit être le poste d'Horace. Moi je cours attaquer Porsenna dans son camp À la tête de notre élite. Au signal convenu, que dans le même instant Hors des remparts chacun se précipite. Le jour à Brutus consacré Pour les tyrans doit être un jour terrible ; Et bientôt il aura montré Qu'un peuple libre est invincible.
Le Consul sort avec une partie des soldats.
HORACE surnommé COCLÈS
À t'imiter en tout Horace est préparé.
Scène 4
HORACE surnommé COCLÈS
HORACE surnommé COCLÈS
Liberté, flamme active et pure, Embrase tout ainsi que moi ; Le mortel coupable envers toi, Est coupable envers la nature. À tes pieds l'orgueil expirant Frémit de rage en admirant Ton temple auguste qui s'achève. Les préjugés sont abattus. Ce n'est plus que par les vertus Que sur ses égaux on s'élève. Mais que veut ce soldat ?
Scène 5
Soldat, Un Romain, HORACE surnommé COCLÈS
Soldat
Romains, un envoyé Au nom de Porsenna sur ces bords se présente.
Un Romain
Lorsque son maître aura ployé Devant la liberté naissante, On pourra l'écouter.
HORACE surnommé COCLÈS
Qu'il soit admis, Romains, Et que, dans ce péril extrême Il puisse juger par lui-même Ce que sont des républicains.
Scène 6
HORACE surnommé COCLÈS, Le Jeune Horace, Député, Un Romain
HORACE surnommé COCLÈS
Le voici, qu'aperçois-je ? Ô moment d'allégresse ! Mon fils que je croyais victime du trépas, Mon fils accompagne ses pas.
Le Jeune Horace
Je vous revois, mon père.
HORACE surnommé COCLÈS
Honneur de ma vieillesse, Viens te jeter entre mes bras.
après les avoir observés
Député
Affligé des malheurs où vous êtes en proie, Jaloux d'en terminer le cours, Jaloux de prolonger vos jours, Romains, c'est Porsenna qui dans ces lieux m'envoie. Il a vu d'un oeil de pitié D'un peuple et de son roi la longue inimitié. Du malheur de Tarquin touché moins que du vôtre, Il vous offre son amitié.
HORACE surnommé COCLÈS
Son amitié ! J'ai cru qu'il implorait la nôtre.
Député
À l'accepter il est porté.
HORACE surnommé COCLÈS
Il connaît donc bien peu ce peuple et son génie, S'il vient la demander sans avoir écarté De la terre de liberté Les soldats de la tyrannie.
Député
De sa sincérité j'atteste pour garants Ces captifs qu'en ses fers mit le droit de la guerre : Il vous les rend ; il rend les enfants à leur père, Il rend le père à ses enfants. Romains, mettez un prix à tant de bienfaisance. Les Tarquins, qui peut-être ont abusé des droits Que leur transmis la suprême puissance, Instruits par le malheur, à de plus douces lois Réclament plus d'obéissance. À ce prix on pardonne à la rébellion. Mais quel est ce profond silence ?
HORACE surnommé COCLÈS
Celui de l'indignation.
Le Jeune Horace
Tyrans, laissez-moi des entraves Qui ne blessent point ma fierté.
Député
Vous refusez la liberté.
HORACE surnommé COCLÈS
Non ? Nous refusons d'être esclaves.
Le Jeune Horace
Ces fers sont moins pesants que ceux Dont nous avons su nous défaire.
HORACE surnommé COCLÈS
Il n'est d'esclavage honteux Que l'esclavage volontaire.
Le Jeune Horace
Est-il un seul fils, à ce prix, Qui voulut embrasser sa mère ?
ENSEMBLE.
HORACE surnommé COCLÈS
À ce prix, est-il un seul père Qui voulut embrasser son fils !
Le Jeune Horace
Mon père, adieu, séparons-nous À votre fils l'honneur l'ordonne ; Et c'est lorsqu'il vous abandonne, Qu'il se montre digne de vous.
HORACE surnommé COCLÈS
Adieu, mon fils, séparons-nous ; La voix de l'honneur te l'ordonne. Romains, c'est quand il m'abandonne, Qu'il se montre digne de vous.
Député
Tant de sublimité m'étonne, Et malgré moi j'en suis jaloux.
Le Jeune Horace
Aux rois nous n'accordons ni ne demandons grâce. Aux fers tu peux nous renvoyer. Partons.
Député
La réponse d'Horace N'est pas celle du peuple entier.
HORACE surnommé COCLÈS
En douter, c'est lui faire outrage.
Député
Souscrivez-vous à ce traité ?
Un Romain
Un traité plus saint nous engage.
Tous les Romains se rassemblent autour du tombeau.
Un Romain
Par Brutus il nous fut dicté. « Si dans le sein de Rome il se trouvait un traître Qui regrettât les rois et qui voulût un maître, Qu'il meure au milieu des tourments ; Que sa cendre parjure, abandonnée aux vents, Ne laisse plus qu'un nom plus odieux encore Que celui des tyrans, Qu'à jamais Rome libre abhorre. »
Il sort avec les Captifs.
Député
Et moi je jure, au nom des rois, À vous, à vous enfants une guerre éternelle.
Scène 7
HORACE surnommé COCLÈS, Un Soldat, Choeur, Un Romain
Plusieurs divisions armées sortent de différents côtés.
HORACE surnommé COCLÈS
Aux remparts l'honneur nous appelle. Romains, entendez-vous fa voix . Marchons.
Un Soldat
Pour traverser le Tibre, Les ennemis s'avancent vers ces bords.
HORACE surnommé COCLÈS
Pour repousser leurs vains efforts, Il suffirait d'un homme libre.
Un Soldat
D'un vain espoir c'est se flatter. Du grand nombre ils ont l'avantage.
HORACE surnommé COCLÈS
Le nombre vaut il le courage ! C'est en les immolant qu'il faudra les compter.
Un Soldat
Les arrêter n'est pas dans le pouvoir d'un homme. Amis, brisez ce pont.
Les Toscans attaquent le pont défendu par le seul Horace, et que la hache des Romains fait bientôt écrouler dans le Tibre. Le héros s'y précipite après les ennemis , qu'il a luiseul arrêtés.
HORACE surnommé COCLÈS
Quoi qu'il puisse en coûter, Ne songeons qu'au salut de Rome.
Choeur
Tombez, fiers ennemis.
Un Romain
Ô Rome, ton héros De ses succès est la victime.
Un Romain
Voyez échanger de l'abîme Horace triomphant des Toscans et des flots.
Choeur
De Rome intrépide appui, Jouis de la double gloire Dont te couvrent aujourd'hui Et ta fuite et la victoire.
On entend un bruit de guerre.
Un Romain
Horace, tu nous es rendu.
HORACE surnommé COCLÈS
Entendez-vous, Romains, le signal attendu ? Ce pont brisé met-il obstacle à votre audace ? Marchons à l'ennemi par des chemins nouveaux. Pour l'éviter j'ai traversé ces eaux, Pour le chercher je les repasse. Avançons.
Scène 8
Mutius Scévola, Choeur, HORACE surnommé COCLÈS
Mutius Scévola
Arrêtez.
Choeur
Mutius !
Mutius Scévola
Oui, Romains.
HORACE surnommé COCLÈS
Le tyran n'est plus !
Mutius Scévola
Rome est libre. Porsenna, pour jamais détaché des Tarquins, S'éloigne en ce moment des rivages du Tibre.
HORACE surnommé COCLÈS
D'où naît ce changement ?
Mutius Scévola
Romains, j'ai pénétré Dans la tente du tyran même. Ils étaient deux : j'entends contre Rome un blasphème. Je frappe qui l'a proféré. C'était un courtisan. Près du roi l'on m'entraîne, Qui peut, dit Porsenna, t'inspirer tant de haine ? Que prétends-tu ? Frapper un roi Complice de la tyrannie. J'avais juré, sur toi, de venger ma patrie. Trois cents romains l'ont juré comme moi. Mon bras seul a trahi mes serments héroïques ; Je l'en veux punir : et soudain J'étends cette perfide main Sur l'autel embrasé de ses dieux domestiques. La foule admire, et le tyran pâlit. Romain, sois libre, m'a-t-il dit. Ton Peuple n'est pas fait pour ployer sous un maître. Je renonce à mes vains projets. Un peuple, je le reconnais, Est libre aussitôt qu'il veut l'être.
Scène Dernière
HORACE surnommé COCLÈS, Valérius Publicola, Choeur Général
HORACE surnommé COCLÈS
Romains, apprenez nos succès, Ils ont passé notre espérance.
Valérius Publicola
La victoire en nos murs ramène l'abondance. Horace, je te rends ton fils. Tarquin fuit loin de Rome ensevelir sa honte : Romains, je vous l'avais promis. Il n'est pas de danger que l'homme ne surmonte. Guerriers libres et triomphants, Célébrez vos exploits : désormais Rome compte Autant de héros que d'enfants.
Choeur Général
Les rois pesaient sur notre tête. Chantons la ruine des rois. Les tyrans usurpaient nos droits, De nos droits chantons la conquête. L'homme a repris sa dignité, Le Peuple est rentré dans sa gloire ; Le Peuple jure la victoire, Quand il jure la liberté.