Tragédie · 1797 · 5 actes

Junius ou le proscrit

de Noël-Barthélemy Boutet de Monvel

Représentation
≈ 1 h 20
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
349
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Junius H 91 ≈ 30 min 8
Tullius H 50 ≈ 19 min 10
Tullie F 99 ≈ 15 min 11
Décius H 35 ≈ 7 min 6
Fulvius H 17 ≈ 4 min 3
Cethegus H 27 ≈ 3 min 4
Flavie F 23 ≈ 2 min 5
Esclave N 4 ≈ 1 min 3
Peuple N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Junius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tullius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tullie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Décius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fulvius absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Cethegus absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Flavie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Esclave absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Tullius, Fulvius

Tullius

Enfin Sylla triomphe, et grâce à ses destins, Bientôt un jour plus doux luira pour les Romains. De Marius vaincu la cause est renversée ; Ses lauriers sont flétris, sa puissance éclipsée : Et ses amis confus, dans leur accablement, Sous le joug de nos lois murmurent en tremblant. Trop heureux Fulvius ! Au fond de la Bétique, Votre active valeur servait la République, Et vous n'avez point vu ces jours si détestés, Marqués par nos forfaits et nos calamités.

Fulvius

Des maux communs à tous on a trop su m'instruire. On m'a trop dit comment un féroce délire, Ivre de la victoire et des droits du plus fort, Promenait au hasard la terreur et la mort ! Des maux particuliers moins prompts à se répandre, Il en est que je brûle, et que je crains d'apprendre. Mais dans ce vaste champ trop fertile en douleur, La Vôtre a droit surtout d'intéresser mon coeur. Parlez, cher Tullius, dissipez mes alarmes.

Tullius

Ah ! Sans doute j'ai droit à vos premières larmes, Si vous les réservez aux plus tristes revers. Lorsqu'un Dieu favorable à des desseins pervers, Livrant Rome aux transports d'une affreuse licence, De Marius vainqueur couronnait l'insolence ; Les lois de mon pays, les droits de la vertu, Tout m'attachait au sort d'un sénat abattu. Junius dont mes soins élevèrent l'enfance, Et qui trompant depuis ma plus chère espérance, Embrassa des conseils contraires au devoir, Partageait du tyran le crime et le pouvoir. Son coeur impétueux s'enflamma pour ma fille : Il crut par sa recherche honorer ma famille : Pouvais-je, quand la foi, l'amour et les vertus Avaient déjà uni ma fille et Décius, Dissoudre sans retour leur chaîne fortunée, Pour former les liens d'un honteux hyménée ? Junius dévora l'opprobre d'un refus. Mais quand le sort combla les voeux de Marius; Au sicaire odieux quand Rome fut livrée ; Lorsqu'on vit de carnage une horde enivrée, Au sceptre de la mort asservir ces remparts ; Chargé par son tyran de guider les poignards, Le cruel Junius dans ces jours de licence, N'oublia point l'objet marqué par sa vengeance. Mon nom fut des premiers sur la liste de mort. Déjà je m'apprêtais à terminer mon sort. D'un sang prêt à couler quand Rome le demande, Aux Dieux libérateurs j'allais verser l'offrande. Tout finissait !.... Ma fille embrasse mes genoux ; Au nom des souvenirs les plus saints, les plus doux, Sa gémissante voix m'implore, elle supplie Que le fer un moment arrête sa furie. Elle sort et me laisse ignorer son dessein. L'heure à peine s'écoule, elle rentre, et sa main Me présente le seing d'une main ennemie, L'ordre de Marius qui me rend à la vie.

Fulvius

Et quel Dieu, secondant de si nobles transports, D'une fille timide appuya les efforts ?

Tullius

Toute entière à l'effroi dont son âme est remplie, Ma généreuse.... hélas ! ma cruelle Tullie, Sans fatiguer le ciel par des cris superflus, Vole aux lieux qu'habitait le sombre Junius. Des dangers paternels ma fille consternée, Implore un oppresseur, à ses pieds prosternée. Ses accents douloureux, organes du malheur, S'efforcent d'arriver à son farouche coeur, Et cherchent des vertus la dernière étincelle. Elle presse, elle prie, elle pleure, rappelle, Et la parenté sainte et le nom de tuteur Le titre de patron, les droits d'un bienfaiteur ; Tout ce que la nature offre de vénérable, Tout ce que les mortels ont de plus respectable, L'amour des Dieux, la foi, l'honneur, l'humanité, Est invoqué cent fois par sa fidélité. Rien ne peut émouvoir ce monstre sanguinaire ; Et ma fille voyait rejeter sa prière... Sa jeunesse, ses pleurs, sa beauté, cet accent D'un coeur désespéré, ce charme si puissant Que d'un Dieu bienfaiteur les décrets favorables Attachent aux élans des douleurs véritables, Dans une âme fermée à de plus nobles voeux, D'un amour méprisable ont éveillé les feux, Insensible à sa peine, il savoure ses larmes, Et d'une infortunée il ne voit que les charmes. Mes voeux te sont connus dit-il ; de Tullius, J'ai souffert trop longtemps les insultants refus. Ton père m'opposa sa fausse politique. Lorsqu'en mes mains le sort met la force publique, J'en dispose à regret pour te tyranniser. Mais l'amour sans espoir a droit de tout oser. Si tu veux qu'au trépas je dérobe ton père, Ta main de mes efforts doit être le salaire : Choisis entre mes feux et mon ressentiment ; L'autel, ou l'échafaud ; sa mort, ou ton serment !

Fulvius

Et vous avez souffert, grands Dieux ! que sa furie Fut un droit pour ce monstre à la main de Tullie !

Tullius

Quand j'appris ses destins, ô regrets superflus ! Ma déplorable fille unie à Junius Offrait à mes foyers, après le sacrifice, L'épouse d'un tyran et ma libératrice. Mon coeur longtemps blessé par ces tristes tableaux, Se porte avec effort au terme de nos maux. Rome enfin de Sylla vit marcher les cohortes. La victoire bientôt lui fit ouvrir nos portes Junius effrayé de ses nombreux succès S'arracha par la fuite au prix de ses forfaits ; Et quand l'ordre et les lois remplacèrent la crainte, Je fis briser des noeuds formés par la contrainte.. Affranchis de leur joug, nous allions respirer ; À de nouveaux malheurs il faut se préparer. Avec un sang proscrit mon indigne alliance, Mes jours que du vainqueur respecta la vengeance, Du vigilant Sylla sur moi fixant les yeux, Élèvent dans son coeur des soupçons dangereux. Un soupçon de Sylla toujours tint lieu de crime ! Déjà des deux partis je me voyais victime.... Seul des nombreux amis qu'effrayait mon destin, Décius ose agir et parler en Romain. Ce jeune Décius qui dans Rome avilie Rappelle les héros de l'antique Italie ; Décius dont bientôt les plus douces vertus Vont rendre à mes vieux jours les fils que j'ai perdus,

Fulvius

Sans doute un juste choix l'unit à ta famille Et qui sauva le père a mérité la fille. Cependant, Tullius, de ces liens nouveaux Verras-tu sans alarme allumer les flambeaux ? Si j'en crois les rapports d'une amitié fidèle On veut de Marius ranimer la querelle. Et Junius, dit-on, dans nos murs s'est montré.

Tullius

Dans ces lieux où pour lui le glaive est préparé, Junius, dites-vous, oserait reparaître !

Fulvius

Nos citoyens dans Rome ont cru le reconnaître,

Tullius

Sans redouter pour moi d'inutiles transports, Je vois avec douleur ces coupables efforts. Ils ont fui pour jamais ces jours où la licence Armait un factieux du fer de la vengeance ; Et sous l'abri des lois, je brave un assassin Qui ne m'atteindrait pas et se perdrait en vain, Mais Junius enfin fut l'époux de ma fille ; Et ce noeud qui jadis l'unit à ma famille M'intéresse au destin d'un coupable égaré. Découvrez, s'il se peut, son asile ignoré. Rappelez-lui l'arrêt porté contre sa vie ; Ministre de ces lois que sa fureur oublie, Chargé de le poursuivre et de les protéger, Dites-lui, qu'à regret, j'aurais à les venger, Qu'il quitte pour jamais et Rome et l'Italie De l'horreur de son nom trop justement remplie,

Il sort.

Fulvius

Puisse le Ciel propice à de si justes voeux, Seconder mes efforts et l'offrir à mes yeux !

Scène 2

Tullius

Tullius

Fulvius m'a-t-il fait un rapport véritable ? Quel dessein peut dans Rome amener un coupable ? Veut-il de son pays audacieux fléau, Des troubles intestins rallumer le flambeau ? C'est en vain, Junius..... Mais j'aperçois Tullie.

Scène 3

Tullius, Tullie

Tullius

Ô toi dont la tendresse a prolongé ma vie ! Toi, dont la piété s'immola sans retour, Et sauva la nature aux dépens de l'amour ! Enfin des noeuds plus doux formés par l'innocence D'un amant généreux vont payer la constance. Cet Hymen que du sort éloigna la rigueur, S'il couronne vos feux, commence mon bonheur.

Tullie

Heureuse d'obéir à la voix la plus chère ; Heureuse dans celui qui préserva mon père, De trouver un héros si longtemps adoré, J'accomplis sans effort votre ordre révéré.

Il sort.

Tullius

Décius deviendra l'orgueil de ma famille. Pour prix de ses vertus qu'il obtienne ma fille. Ton amant à ma voix va se rendre en ces lieux. Que ce jour vous unisse et qu'il comble mes voeux. Grands Dieux ! Dont la rigueur éprouva ma constance ! Aux atteintes du sort si ma faible innocence Sut offrir sans murmure un front humilié, Couronnez leurs vertus ; et j'ai tout oublié.

Scène 4

Flavie, Tullie

Flavie

Vos malheurs sont passés. Enfin ce jour propice Des destins conjurés désarme l'injustice. Puisse un bonheur durable, autant que mérité, Effacer à jamais les pleurs qu'il a coûté ! Qu'il soit pur comme vous, comme vous sans nuage.

Tullie

Ah ! sans doute il s'accroît quand ton coeur le partage. Mais malgré les douceurs dont il sait m'enivrer, Il n'est point sans mélange !

Flavie

Et qui peut l'altérer ?

Tullie

Connais mieux notre sort et l'humaine faiblesse. Eh! qui d'un bonheur pur goûta jamais l'ivresse ? Altéré de nos pleurs toujours un Dieu jaloux Mêle quelque amertume aux moments les plus doux. Je te surprends, Flavie ! Un solennel divorce Brise des noeuds souillés par le sang et la force ; Et rendue à l'espoir sous de plus justes lois, Le meurtrier des miens a perdu tous ses droits. Quand l'amour et l'hymen vont finir mes alarmes, Devrais-je soupirer et connaître les larmes ? Pleurer pour Junius !... Mais cet infortuné À L'exil, à la mort par nos lois condamné, Sous les cieux dévorants qu'embrase le tropique, Presse d'un pas tremblant les sables de l'Afrique. En proie à tous les maux, il succombe, et ses yeux Accusent en mourant et Tullie et les Dieux. Ce proscrit, ce coupable, ô ma chère Flavie, Il est encor pour moi le père d'Octavie, Le père de ma fille !... Et le sort qui l'attend Du bonheur où je touche empoisonne l'instant.

Flavie

D'un coeur trop généreux dissipez les alarmes. Les Dieux compatissants qu'auront fléchi vos larmes Contre ces maux unis soutiendront Junius. Rendu peut-être un jour au bonheur, aux vertus, Sa grâce par Sylla peut vous être accordée. Vous le verrez dans Rome...

Tullie

Ah ! D'une affreuse idée À mon coeur égaré daigne épargner l'effroi. Puissent-il être heureux !... Mais heureux loin de moi !

Scène 5

Esclave, Tullie

Esclave

Un guerrier inconnu dont la voix affaiblie Semble annoncer du sort la rigueur ennemie, À tes pieds, ô Tullie ! apportant son malheur, D'un entretien secret demande la faveur.

L'esclave sort.

Flavie sort.

Tullie

Qu'il paraisse. A ses yeux dérobe ta présence.

Scène 6

Tullie

Tullie

Un guerrier dont le ciel éprouve la constance ! Puissé-je de ses maux interrompre le cours ! Il vient dans son malheur implorer mes secours...... Il n'aura pas en vain gémi devant Tullie. Quand le jour du bonheur éclaire notre vie, Jamais du suppliant ne rejetons les voeux.

Scène 7

Junius, Tullie

Junius

Pardonnez-vous, Madame, au mortel malheureux Qui vient dans ce palais où brille l'allégresse, D'un front chargé d'ennuis, présenter la tristesse ? Je suis méconnaissable aux yeux que j'adorais ; L'infortune a changé votre coeur et mes traits.

Tullie

Junius ! Je me meurs !

Junius

Tullie ! ô ma Tullie ! Ah ! Combien votre effroi m'accuse et m'humilie ! Seul charme de mes jours ! hélas, rassurez-vous. Vos vertus, ses malheurs ont changé votre époux. Des remords déchiré, moins coupable qu'à plaindre, Junius repentant pour vous n'est plus à craindre.

Tullie

En ces lieux où la mort suit chacun de vos pas, Que venez-vous chercher ? Vous le savez, hélas ! La loi sur votre tête appelle sa vengeance.

Junius

De mes persécuteurs je sais la violence ; Je sais que leur fureur brûle de voir couler Ce qui reste d'un sang qui les a fait trembler. Contre les attentats d'une horde ennemie Les Dieux libérateurs ont protégé ma vie. Qu'ils règnent, j'y consens. Je dédaigne contre eux Les vulgaires détours d'un complot ténébreux : Ils peuvent sous leur joug courber Rome avilie. Je renonce à jamais mon indigne patrie. J'irai chercher au loin quelque asile ignoré, Libre enfin des erreurs dont je fus enivré, Oubliant mes forfaits et ceux de l'Italie, Je pourrai pour toi seule et pour mon Octavie Chérir encor le jour qui dut m'être odieux. Oui, je veux t'arracher à ces horribles lieux. Avec toi de nos noeuds je veux sauver le gage. Quand des troubles civils déjà gronde l'orage, Sur les pas d'un époux abandonne ces murs. Mon char vous portera loin de ces lieux impurs. Viens, suis-moi, le temps presse, ô ma chère Tullie ! Dans tes bras maternels, viens, prends notre Octavie : Allons maudire au loin nos vils persécuteurs.

Tullie

Quoi, vous osez, barbare ! après tant de fureurs.....

Junius

Ne sois point insensible au remords qui m'anime Je sais trop que mes droits sont fondés sur le crime. Un penchant effréné m'a conduit au forfait. Junius t'offensa, Junius t'adorait. Il t'aime !... Il brûle encor, et l'excès du délire Doit paraître excusable à l'objet qui l'inspire.

Tullie

Quoi, Seigneur, se peut il ?... Ignorez-vous ?

Junius

Non ! non ! Mon crime est, je le sais, au delà du pardon. L'amour voudrait en vain s'armer pour ma défense. Ton coeur chaste a toujours méconnu sa puissance Tu n'as jamais aimé !... Du feu qui m'enivra, Le funeste ascendant jamais ne t'égara. Mais j'implore à tes pieds la voix de la nature. Si ton âme jamais s'ouvrit à son murmure, Vois un époux, un père, et rends à ses malheurs Et l'épouse et l'enfant qui doit sécher ses pleurs. Junius mérita la haine de Tullie ; Eh ! Qui peut effacer la honte de sa vie ? Bourreau de tous les tiens, ce monstre détesté Monta de crime en crime à l'immortalité !... Mais dans cet oppresseur de ta triste famille, Dans ce monstre, tu vois le père de ta fille ; Mais il est fugitif, proscrit, désespéré ! Pour les coeurs généreux le malheur est sacré !

Tullie

Il n'est plus temps.

Junius

Grands Dieux ! Il n'est plus temps !... Cruelle ! Ah ! Si ton coeur a pu d'une haine éternelle Prononcer contre moi les serments odieux, Délivre-moi du jour qui me devient affreux, Prends ce fer qu'a cent fois rougi ma barbarie. Ôte-moi par pitié le fardeau de la vie. Je ne la supportais que par toi, que pour toi ; Le jour où je te perds est le dernier pour moi.

Tullie

Junius !

Junius

Songe aux droits d'une chaîne sacrée, N'aigris point les transports de mon âme égarée, Viens, que tes soins touchants....

Tullie

Secourez-moi, grands Dieux !

Junius

Ta voix contre un époux veut-elle armer les cieux ? Viens !

Tullie

Je ne puis.

Junius

Suis-moi !

Tullie

Jamais !

Junius

Femme perfide ! Entre un époux et toi qu'un ciel juste décide ! Ma haine te dévoue à la haine des Dieux, Dont l'auguste présence a consacré nos noeuds ; Ton parjure à leurs yeux vient de laver mon crime. Tu réponds à présent des jours de ta victime ; Et d'une injuste loi, si j'éprouve les coups, Tombe sur toi le sang d'un malheureux époux !

Scène 8

Tullie

Tullie

Il va nous perdre, hélas ! Et se perdre lui-même.

Scène 9

Tullie, Flavie

Tullie

Ô ma chère Flavie !

Flavie

Ô ciel !

Tullie

Ô trouble extrême !

Flavie

Le désespoir, la mort sur vos traits sont empreints. Quel est cet étranger ? Quels sinistres desseins ?.....

Tullie

Comment sans l'exposer prévenir sa furie ?

Flavie

Qui pourrait attenter ?

Tullie

Il est ici, Flavie ! Je l'ai vu !

Flavie

Quel mortel ?

Tullie

Junius !

Flavie

Junius !

Tullie

Il venait m'arracher des bras de Décius. M'entraîner loin de Rome, hélas ! et de mon père.

Flavie

Mon coeur gémit pour vous, quand un devoir sévère Veut qu'au glaive des lois.....

Tullie

Oh ! Jamais. Justes Dieux ! À l'échafaud, qui ? Moi ! Traîner un malheureux ! Armer contre ses jours une loi sanguinaire ! Non, son secret est sûr, j'en suis dépositaire. Différons mon hymen, différons mon bonheur.

Flavie

Consultez moins, Tullie, une aveugle frayeur. Accomplissez des noeuds qu'ordonne la prudence. Junius est perdu, si la moindre espérance Retarde son départ en flattant son ardeur.

Tullie

Par un spectacle affreux, déchirant pour son coeur, Le mien de Junius n'aigrira point la peine ; Je n'enflammerai point ses transports et sa haine. Sauvons un furieux qui ne se connaît plus ; Dérobons à ses coups mon père et Décius. Jour qu'avaient annoncé de si flatteurs auspices, Quel deuil vient obscurcir ta pompe et tes délices ! On vient... c'est Décius !

Scène 10

Décius, Tullie, Tullius, Flavie

Décius

Au pied de ces autels Où l'encens le plus pur offert aux immortels Annonce mon bonheur et le noeud qui nous lie, Venez, venez, Madame !... Et quoi, chère Tullie ! Que vois-je ? La douleur en ces moments heureux, D'un nuage de pleurs vient obscurcir vos yeux !

Tullie

Ah ! Vous ne douteż point de toute ma tendresse.

Décius

Qui ? moi douter ! grands Dieux ! quand ta main que je presse, Annonce mon bonheur, tremblante dans ma main. Ah ! Le doute à jamais est banni de mon sein ! Viens !

Tullie

Souffrez qu'on diffère.....

Décius

Ah ! Mon âme empressée Du plus léger délai déteste la pensée.

Tullie

Il le faut.

Décius

Juste ciel ! À l'amour éperdu Est-ce vous qui portez ce coup inattendu ?

Tullius

Différer sans motif.....

Tullie

Sans motif !

Décius

Ah, Tullie !

Tullius

Suis-moi.

Flavie

Venez, Madame !

Tullie

Ah, mon père ! Ah, Flavie[.]

Décius

Vous m'abusiez, Madame, et ma fidélité...

Tullie

Quel reproche !

Tullius

Rougis de l'avoir mérité ! C'est à vous de finir les alarmes d'un père, Flavie expliquez-nous ce funeste mystère. Parlez, parlez !

Tullie

Arrête !

Flavie

Il faut tout révéler.

Tullie

Flavie ! Au nom du ciel ! Garde-toi de parler !

Flavie

Ou suivez à l'autel votre amant, votre père, Ou souffrez qu'à l'instant...

Tullie

Grands Dieux ! Que vas-tu faire ? Ah ! Flavie, un seul mot perdra le malheureux, Arrête !... Je vous suis et m'abandonne aux Dieux.

Acte II

Scène 1

Junius

On entend une musique douce dans le lointain.

Junius

Soutien fallacieux d'une longue constance ! Flatteuse illusion qu'enfantait l'espérance ! Vos songes enchanteurs m'ont quitté pour jamais, Malheureux Junius ! sous tes pas désormais Quel charme aplanira le sentier de la vie ? Délaissé par les miens, chassé de ma patrie, Par une ingrate épouse indignement trahi, Où cacher de mes jours et l'opprobre et l'ennui ? Mon sort est prononcé. L'abandon de Tullie Me rend à mes projets, me rend à ma furie. Moi j'irais sous des rois et ramper et servir ! Non, jamais ! C'est ici qu'il faut vivre ou mourir. Cethegus ne vient point. Ô fortune cruelle ! Voudrais-tu me ravir l'ami le plus fidèle ? Cethegus..... de Sylla sans doute un favori, Habite ce palais par le luxe embelli. Sans doute un vil flatteur !..... des pompes d'hyménée, De feuillages, de fleurs sa demeure est ornée ; L'air au loin retentit de sons mélodieux, Et partout l'allégresse éclate !... malheureux ! Tu vas placer ta foi dans un sexe volage, Qu'un moment nous enchaîne et qu'un moment dégage, Elle va te jurer une éternelle ardeur !.... Et déjà le parjure est caché dans son coeur, Cethegus vient.

Scène 2

Junius, Cethegus

Junius

Sais-tu ma disgrâce inouïe ?

Cethegus

J'ai tout appris.

Junius

Déjà ?

Cethegus

Tes yeux ont vu Tullie.

Junius

Oui. Quoi ! Tu sais déjà qu'époux abandonné, Je vivrai des mortels le plus infortuné ? Tullie a vu mes pleurs ; mais sourde à leur langage L'aspect de ma misère a glacé son courage ; Et comblant des malheurs qu'elle dut adoucir, L'ingrate à mes destins refuse de s'unir.

Cethegus

Et d'un lâche abandon, pénétrez-vous la cause ?

Junius

Ah ! Faut-il, Cethegus, qu'ici mon âme expose Des secrets trop honteux, hélas, pour ton ami. Tullie en son époux ne voit qu'un ennemi. Couvert du sang des siens, elle a droit de me craindre. Plus sensible, peut-être. elle aurait su me plaindre. Étrangère aux fureurs qu'elle ose condamner, Son austère vertu ne sait point pardonner.

Cethegus

Quoi ! Vous n'avez point su ?... Trop heureuse ignorance! Puisse te prolonger un éternel silence !

Junius

Que dis-tu ? quels secrets ?

Cethegus

Malheureux Junius !

Junius

Ne me déguise rien par le cher Cethegus ! À de nouveaux malheurs je dois encor m'attendre. Quels sont-ils ? Je suis prêt.

Cethegus

Que voulez-vous apprendre ?

Junius

Parle.

Cethegus

Ce Tullius à qui votre bonté. Du jour qu'il voit encor conserva la clarté.

Junius

Eh bien ?...

Cethegus

A fait briser vos noeuds avec Tullie.

Junius

Briser nos noeuds ! Ô crime ! affreuse perfidie ! Et mon ingrate épouse a servi sa fureur ! Quoi ! Rien n'a pu fléchir ton insensible coeur, Tullie !

Cethegus

Ah ! Connais mieux une épousé infidèle, Son coeur pour Décius d'une ardeur criminelle.

Junius

Décius !

Cethegus

Ce palais de pompe environné !

Junius

C'est le sien ?

Cethegus

Oui.

Junius

Ces fleurs et ce portique orné ?...

Cethegus

C'est l'hymen...

Junius

Et quel jour le verra ?

Cethegus

Ce jour même.

Junius

Il n'est point accompli !... Le perfide qu'elle aime... Viens, entrons, c'en est trop... je succombe... mes yeux Par la rage aveuglés brûlent de mille feux. Sous un poids douloureux ma tête appesantie... Mes genoux fléchissant...... ma force évanouie... Cethegus !... Je me meurs. !...

Cethegus

Junius ! Junius ! À la voix d'un ami, sa voix ne répond plus. Ô mon cher Junius !

Junius

Quelle voix me rappelle ? Est-ce donc pour souffrir qu'une amitié cruelle D'un trépas désiré vient m'arracher la paix ? L'ingrate m'abandonne !... Et je l'idolâtrais... Four lui plaire, un seul jour, j'aurais donné ma vie ! Et c'est moi, Cethegus ! Moi ! Qu'elle sacrifie ! Pour un objet plus cher, je me sens déchirer. Ma fille quels destins as-tu lieu d'espérer ? Ta mère t'oubliera pour une autre famille. Sous un toit étranger ma déplorable fille Verra ses jours livrés à l'opprobre, au mépris. Séduite à chaque instant par d'indignes récits, Instruite dès l'enfance à rougir de son père, ' Elle déteste en moi l'auteur de sa misère ; Et près de Décius implorant un appui, Du jour qu'elle me doit, se console avec lui. S'il prononce mon nom, muette d'épouvante, Elle cherche son sein et s'y presse tremblante, C'est moi, moi qu'elle craint. Sa naïve candeur Donne les droits d'un père à mon persécuteur. Je la vois le serrer de ses mains innocentes, Livrer à l'imposteur ses lèvres caressantes..... Et moi, jamais, jamais je ne l'embrasserai !

Cethegus

Quelqu'un vient, Rappelez votre esprit égaré. Évitons...

Scène 3

Fulvius, Junius, Cethegus

Fulvius

Junius !

Junius

Ô rencontre imprévue !

Fulvius

Les Dieux dans leur bonté vous offrent à ma vue.

Junius

Eh bien ? que veut de moi l'esclave de Sylla ?

Fulvius

On sait votre retour, Junius, et déjà La loi fixe sur vous sa recherche importune. De nouveau n'allez point défier la fortune.. Vous connaissez l'arrêt contre vos jours porté. Respectez le destin justement irrité. Quittez Rome à l'instant.

Junius

Je rends grâce à ton zèle. Eh quoi ! D'un jour si beau la pompe solennelle À de semblables soins peut livrer Tullius ! Il emprunte ta voix. Que dit-il ?

Fulvius

Junius ! Instruit des vains transports dont la rage t'anime, Et chargé par la loi de tonner sur le crime, Il te voit à regret, par des forfaits nouveaux, Aiguiser contre toi le glaive des bourreaux. Si Junius, dit-il, tient encor à la vie, Qu'il quitte pour jamais et Rome et l'Italie. De son juge surtout qu'il craigne les regards.

Junius

Du crime et de l'orgueil audacieux écarts ! Dut le courroux des Dieux, en ce jour détestable, Entr'ouvrir sous mes pas l'abîme épouvantable ! …... Ces noeuds qu'on a dissous, je les réunirai : De leur sang et du mien je les cimenterai : Tout ce qu'il détesta, si Junius succombe, Tout ce qu'il a chéri, le suivra dans la tombe. Porte de ma fureur les voeux à Tullius. C'est ici, c'est ici que l'attend Junius ! Qu'il vienne mon rival, et son indigne amante! J'unirai par la mort leur dépouille sanglante ; Et Tullius va rendre à ce glaive vengeur, Le sang que ma bonté conserva dans son coeur.

Fulvius

Tu voles au trépas ; ton aveugle colère...

Junius

Puissions-nous expirer sur la même poussière ! Heureux qui meurt couvert du sang d'un ennemi.

Fulvius

Cethegus ! Employez tous les droits d'un ami. Détournez...

Cethegus

Junius ! Au nom de ma tendresse.

Junius

C'est ici que mon bras punira leur ivresse.

Fulvius

C'est braver trop longtemps le plus affreux danger. Fuyez !...

Junius

Ah ! Fuis toi-même ou prompt à me venger

Fulvius

Malheureux ! Sous tes pas la tombe est entr'ouverte. Tu menaces encor en courant à ta perte, Tu braves la pitié qui t'exhorte au départ. Tu voudras fuir bientôt ! et le voudras trop tard.

Fulvius sort d'un côté opposé à celui par lequel la pompe nuptiale doit entrer.

Cethegus

Quitte ce lieu funeste. On approche et peut-être Le trouble de tes sens peut éclairer un traître. Viens, suis-moi !

Scène 4

Junius, Tullie

La pompe nuptiale commence à défiler au fond du théâtre, du côté du palais de Décius, elle traverse lentement la place et remonte du côté opposé.

À Tullie.

Junius

Dieux vengeurs ! En croirai-je mes yeux ? Le vois-tu, Cethegus ? Ô jour, spectacle affreux ! Que ce fer... je ne puis... osons... Ô violence ! Vers son nouveau séjour, Cethegus, elle avance ; Un pas, et c'en est fait des droits de ton ami ! Arrête ! Et vois l'époux que ton coeur a trahi.

Tullie

Ô ciel !

Junius

Il est donc vrai ! ce lâche coeur oublie Les droits sacrés d'un père et le sang d'Octavie. Dût cet instant affreux préparer mon cercueil, Tu ne franchiras point ce détestable seuil. Avant de pénétrer dans ce séjour infâme, Où t'appelle l'objet d'une odieuse flamme, Par un crime de plus il faut braver les cieux. Viens, sur le corps sanglant d'un époux malheureux, Viens ouvrir un chemin pour ce brillant cortège ! Perfide, sur mon coeur porte un pied sacrilège ! Oublie un Dieu vengeur et la voix des bienfaits, Ajoute un parricide à tes nouveaux forfaits !

Scène 5

Tullius, Junius, Peuple, Tullie

Tullius

Écartez un mortel de qui l'âme égarée.....

Junius

Voilà, voilà l'auteur d'une chaîne abhorrée ! Qu'il meure !

On l'entoure. Il est désarmé.

Tullius

C'en est trop. Saisissez-vous de lui, Soldats !

Junius

Ô citoyens ! J'implore votre appui. Voyez un malheureux que l'injustice opprime, Du lâche Tullius défendez la victime !

Peuple

Arrêtez ! qu'on l'écoute.

Junius

Ô mes concitoyens ! C'est pour des droits sacrés, pour les droits les plus saints Que ma voix suppliante aujourd'hui vous implore. L'enfant que j'ai vu naître et que mon coeur adore, On le veut enlever de mes bras paternels ! Sans pudeur, sans respect pour des noeuds solennels, Les cruels de mon sein vont arracher sa mère D'un amant, d'un époux, d'un déplorable père Embrassez la défense en cédant à ma voix. C'est à votre pitié que je remets mes droits. Vous vengerez, Romains, en vengeant mon injure, Les Dieux, la foi, l'hymen, l'amour et la nature.

Peuple

Nous défendrons tes droits.

Tullius

Connaissez-vous, Romains, Pour qui veulent s'armer vos généreuses mains ? Laissez agir les lois ; à leur juste poursuite Livrez de Marius un cruel satellite, La pitié vous égare en vous parlant pour lui ; Sylla ne connaît point de plus grand ennemi. Romains ! De Junius prendrez-vous la querelle ?

Peuple

Junius ! Quoi, celui dont la main criminelle Baigna ces murs de sang ! N'ajoutez rien de plus. Dans l'horreur des cachots entraînons Junius.

Junius

Écoutez-moi, Romains !

Tullie

Respectez sa misère !

Junius

C'est toi qui m'as perdu !

Tullie

Vous l'entendez, mon père !

Junius

Songe au noeud qui t'attend.

Tullie

Je songe à ton danger.

Junius

Pour l'augmenter encor ?

Tullie

Non ! Pour le partager.

Tullius

Séparez-les !

Tullie

Mon père ! Ah ! Protégez sa vie ! Sauvez avec ses jours, la gloire de Tullie.

Scène 6

Décius, Tullie

Décius

Quels accents ?... Vous, Tullie, en ce désordre affreux !

Tullie

On l'entraîne à la mort.... Junius !

Décius

Justes Dieux Eut-il ?...

Tullie

Vous saurez tout. Chérissez-vous Tullie ?

Décius

Ah ! Dispose à ton gré de mes voeux, de ma vie.

Tullie

Vous m'aimez ?

Décius

Tu pourrais en douter !

Tullie

Décius ! Prouvez-le à l'univers.

Décius

Comment ?

Tullie

Par vos vertus. Celui dont les fureurs à vos bras m'ont ôtée ; Qui menaça vos jours, qui m'a persécutée ; Ce Junius, enfin, l'auteur de nos revers ; Au moment où je parle, il languit dans les fers ; Il va périr.

Décius

Eh bien ?

Tullie

Eh bien, l'honneur me crie : Tant qu'il court un danger, point d'hymen pour Tullie. Il faut à sa misère accorder votre appui ; Il faut le délivrer.

Décius

Junius !

Tullie

Aujourd'hui.

Décius

Ses forfaits....

Tullie

Mon devoir veut que je les oublie.

Décius

L'oppresseur des Romains !

Tullie

Le père d'Octavie !

Décius

Eh bien, Madame, unis pour le plus noble effort, Marchons et puissions-nous, favorisés, du sort Sous le poids du bienfait accabler la victime ; Et sûrs d'être haïs, mériter son estime !

Acte III

Scène 1

Tullius

Tullius

Que l'on ouvre à l'instant les portes du Palais. Que nul aux citoyens n'en défende l'accès. Qu'ils entrent : cependant, sachez sans violence, De transports indiscrets, contenir la licence. Licteurs ! devant son juge amenez Junius.

Scène 2

Tullius, Décius

Tullius

Quel trouble vous agite, ô mon cher Décius ?

Décius

Il est trop vrai. J'éprouve un trouble involontaire. Ce jour de Junius va combler la misère. Vous allez prononcer, ou sa vie ou sa mort.

Tullius

Ô mon fils ! Plaignez-moi de décider son sort.

Décius

Eh ! Qui peut pardonner, est-il jamais à plaindre ?

Tullius

Pardonner ! Junius n'a-t-il pas tout à craindre D'un juge plus sévère et plus puissant que moi ?

Décius

Un juge !

Tullius

Impitoyable.

Décius

Et quel est-il ?

Tullius

La loi.

Décius

Ah ! L'on peut adoucir sa voix sainte et terrible. La loi, fille du ciel, peut-elle être inflexible ?

Tullius

Comment pour Junius implorer ses faveurs ? Quels droits ?...

Décius

Les plus sacrés !

Tullius

Nommez-les.

Décius

Ses malheurs. Trop de sang et de deuil à terni notre gloire, Et les pleurs des vaincus ont souillé la victoire. Ah ! Ne relevons point ces échafauds sanglants À peine renversés par des Dieux bienfaisants. On a vu trop longtemps la fureur, la justice De Rome tour-à-tour prolonger le supplice. Une extrême équité nous a rendus cruels. Faut-il de la pitié renverser les autels ? De l'état gangrené, lorsqu'on tente la cure, Sans doute un fer profond doit trancher la blessure ; La vertu nécessaire alors c'est la rigueur. Mais quand des jours plus doux ont chassé la terreur, Thémis vers la pitié fait pencher sa balance, Et la sévérité fait place à la clémence.

Tullius

Ces accents généreux, organes du malheur, Ne sont point, Décius, étrangers à mon coeur. Mais du salut commun la voix impérieuse Étouffe cette voix pour lui trop périlleuse. Pardonner, c'est offrir à mille furieux d'un retour impuni l'exemple dangereux. Veux-tu donc, réveillant d'intestines alarmes, De nouveau livrer Rome au tumulte des armes ; Et qu'un sang corrompu que tu veux épargner Dans les flots d'un sang pur l'expose à se baigner ? Que dis-je, ô mon ami ! cette pitié cruelle ! En vain je céderais à sa voix criminelle D'un mortel détesté les attentats connus ; L'éclat de ses forfaits, le nom de Junius ; Ce nom déjà flétri par la publique haine, A son juge ont ôté jusqu'au choix de la peine ; Ton exemple m'étonne et ne peut m'entraîner. Le juge, Décius ! Doit plaindre et condamner, Junius va de moi recevoir sa sentence. Souffre que seul ici j'attende sa présence. Bientôt il paraîtra : laisse-moi dans ces lieux. Va, mon cher Décius ! Va rendre grâce aux Dieux D'échapper au devoir dont je suis la victime, Et d'avoir l'heureux droit de pardonner au crime.

Scène 3

Tullius

Tullius

Glaive sacré des lois remis entre mes mains ! Trop pénible devoir de juger les humains ! Droit affreux du trépas ! Auguste tyrannie ! De ton poids douloureux mon âme appesantie Jamais plus vivement n'a senti tes rigueurs. Des troubles de l'État, des civiles fureurs, Détestable artisan ! Malheureuse victime ? J'ai droit de te haïr, Junius ! De ton crime Qui plus que Tullius éprouva les horreurs ? Par toi, mes derniers jours ont coulé dans les pleurs. J'ai vu périr mon frère, égorgé sans défense ; Le trépas de mes fils atteste ta vengeance. Ton glaive s'est rougi du plus pur de mon sang! Des maux de ton pays trop coupable instrument, Tu forgeas sans pudeur des fers pour ta patrie. De la publique horreur sur ta tête flétrie Tes lâches cruautés ont uni tous les traits !.... Et ton sort cependant m'arrache des regrets. Quelque fut l'attentat qui t'a joint à ma fille, Par les noeuds les plus saints tu tins à ma famille ; Le jour que je respire est un de tes bienfaits. Ton droit, quoiqu'acheté par de honteux forfaits, N'en est pas moins un droit et la reconnaissance, Toujours vers le bienfait incline la balance.

Scène 4

Tullius

Tullius

Juges que le sénat a voulu joindre à moi ! Puissiez-vous accordant et mon coeur et la loi, Adoucir les rigueurs d'un si pénible office, Et suivre la pitié sans blesser la justice. Mais Junius paraît.

Scène 5

Junius, Tullius

Junius

Décide mon destin. Je bénis et tes lois et leur glaive assassin. Junius leur devra la fin de sa misère.

Tullius

J'ai voulu t'arracher à leur juste colère. Pourquoi ta violence a-t-elle rejeté Ces, avis bienfaisants qu'envoya ma bonté ?

Junius

De conseils odieux que l'intérêt profane, J'ai détesté la source et dédaigné l'organe.

Tullius

Et la source et l'organe opposent leurs vertus À l'injuste mépris qu'a montré Junius. D'un exil mérité quel ordre te délivre ?

Junius

Sous un joug étranger quel Romain voudrait vivre ?

Tullius

Quoi ! le sort qui t'attend, la mort, le déshonneur.....

Junius

Prononce sans pitié, j'écoute sans frayeur. Des orages civils qui périt la victime, Succombe sans rougir au pouvoir qui l'opprime ; Et la honte qu'entraîne un vulgaire attentat Respecte les grands coups dont s'ébranle un État. Quand la guerre excitant les civiles alarmes, A d'impuissantes lois fait succéder les armes ; De partis opposés quand l'effort inhumain D'un pays malheureux ensanglante le sein ; Chacun de son rival accuse la furie, Et s'annonce lui-même armé pour la patrie. Le glaive alors décide ; et la loi du plus fort Détermine à la fois nos droits et notre sort. Le vainqueur seul pénètre au temple de mémoire, Et l'on voit la justice où l'on voit la victoire. Le parti qui triomphe est toujours vertueux.

Tullius

Connais mieux les humains, Junius ! à leurs yeux La vertu qui succombe est digne encor d'estime, Et sur le trône assis, le crime est toujours crime. Quand des troubles civils éclate la fureur, C'est de la liberté, c'est du commun bonheur Qu'un Romain véritable embrasse la défense ; S'il leur donne son sang, l'honneur l'en récompense. Mais d'un lâche oppresseur, heureux par les forfaits ; L'avenir flétrira les plus brillants succès.

Junius

Mes lauriers...

Tullius

Périront, ainsi que ta mémoire. Qui trahit son pays n'obtient jamais de gloire. Mais réponds à ton juge et rends compte à nos lois Du sang des citoyens immolés à ta voix.

Junius

Je dois compte à moi seul d'un sanglant ministère, J'ai vaincu, j'ai puni ; c'est le droit de la guerre, Le malheur des humains et le crime des Dieux.

Tullius

Ainsi, cruels ! Ainsi quand vos cris furieux Appelaient sur nos murs les fils de l'Italie, Les Dieux par votre bouche éveillaient leur furie ? Les Dieux vous ont guidés quand votre effort pervers Entre un Samnite et nous balança l'univers ? Et quand sur nos sillons en proie à votre rage, Vous juriez par le sang, le meurtre et le carnage D'asservir les lambeaux d'un pays malheureux, Cet horrible serment fut dicté par les Dieux ! Les Dieux ont en horreur le mortel sanguinaire Qui s'armant pour défendre un rang imaginaire, Rebelle à son pays et traître à ses foyers, Mêle aux drapeaux civils des drapeaux étrangers,

Junius

Qui peut nous déclarer et traîtres et rebelles ?

Tullius

Le sénat.

Junius

Il a craint que nos armes fidèles Aux Romains opprimés ne rendissent leurs droits.

Tullius

Le peuple....

Junius

Junius en appelle à sa voix, Le peuple a secondé notre trame hardie.

Tullius

Malheur à qui du peuple égare le génie. Vos noms sont aujourd'hui l'objet de son effroi.

Junius

Et demain son courroux va se fixer sur toi. Compte moins sur les voeux d'une horde volage Qui passe avec le sort du respect à l'outrage. Tout ce peuple t'encense uni pour m'accabler. Mais éprouve un revers, et prompte à t'immoler, On verra des Romains la foule ensanglantée Traîner sur mon tombeau ta dépouille insultée.

Tullius

Défends-toi, Junius, c'est ton premier devoir.

Junius

Tu me parles en juge.

Tullius

Et j'en ai le pouvoir.

Junius

Qui fit vos droits ?

Tullius

L'horreur de votre tyrannie, Le voeu des citoyens, l'amour de la patrie.

Junius

Quitte un masque importun ; d'un coeur ambitieux Abandonne avec moi les dehors spécieux. Réserve, Tullius, pour la foule éblouie, Ces mots de liberté, d'amour de la patrie. Ces mots dont votre adresse amuse les Romains, Ont aussi dans leur temps consacré nos desseins Au vainqueur tour-à-tour ils servent de défense. Ton droit, c'est le besoin d'assurer ta puissance. Mais quand ta politique a juré mon trépas, En disposant de moi, frappe !... Et ne juge pas.

Tullius

Notre loi n'admet point ces horribles maximes. Elle gémit encor en frappant ses victimes. Elle écoute la voix qui cherche à l'apaiser, Et protège celui qui l'ose mépriser. Réponds. N'épuise point sa trop longue indulgence.

Junius

De ce vain appareil Junius te dispense. Quand ces lieux ont connu mes ordres souverains, La loi me servit elle à régler tes destins ? D'un tribunal gagé protégeant l'insolence, Ai-je du nom d'arrêt coloré ma vengeance 2 Ma voix à Tullius commanda de mourir Et suspendit la main qui m'allait obéir. N'avilis point celui que ton bonheur opprime. Prononce, et s'il se peut, sois grand comme ton crime.

Tullius

Junius ! De nos lois l'équitable rigueur A dénoncé la mort pour prix de ta fureur. Licteurs ! dans la prison ramenez un coupable. Et quand l'ombre atteindra la ligne redoutable, Qui de l'astre du jour marque les derniers feux, Accomplissez sur lui la loi de nos aïeux.

Junius

Sans doute, Tullius, ma peine est méritée. Mais elle dût m'atteindre à l'heure détestée Où ce bras infidèle au plus juste parti A détourné le fer de ton coeur ennemi. Trahi dans mon amour, trompé dans ma clémence, Je laisse aux immortels le soin de ma vengeance. Si jamais leur justice a frappé les ingrats, Elle saura punir l'auteur de mon trépas.

Tullius

Qu'on l'emmène.

Scène 6

Tullius

Tullius

Grands dieux ! Juges de l'innocence ! Du bienfait qu'il reproche à ma reconnaissance Vous savez si ma bouche à méprisé les droits ; Et servit sans regret d'interprète à nos lois.

Scène 7

Tullie, Tullius

Tullie

En croirai-je les bruits qu'on se plaît à répandre ? Le sort de Junius de vous seul doit dépendre ? Ah ! Son pardon déjà m'est par vous accordé !

Tullius

De Junius, hélas ! le sort est décidé.

Tullie

Quoi ! D'un trépas cruel la longue ignominie Prépare ses tourments au père d'Octavie ! Sous les fouets sans pitié déchiré par lambeaux, Je le vois se débattre au milieu des bourreaux. Il succombe aux horreurs de la mort la plus lente. Sa tête sous le fer, roule pâle et sanglante ; Et son dernier regard sur nos murs arrêté, Attache le remords à ce coeur tourmenté.

Tullius

Que ne puis-je des lois désarmer la justice ! De mon coeur oppressé terminons le supplice. Sa douleur me déchire.... Un trouble en mes esprits.... Sortons !

Tullie

Non, non, Seigneur ! Vous entendrez mes cris ! Vous n'échapperez point aux pleurs de votre fille. Ce Junius, seigneur ! l'horreur de ma famille, Quand ma voix gémissante implora son appui, Aux larmes du malheur, Junius n'a point fui. Il eut pitié de moi. J'obtins de sa tendresse Le bienfait que refuse une loi vengeresse. S'il osa me contraindre à d'horribles liens, Il m'accorda vos jours !.... Pour préserver les siens, Que reste-t-il, hélas ! Au pouvoir de Tullie ? J'ai tout reçu de vous : mon coeur, mon sang, ma vie, Tout est à vous, mon père, et je n'ai que mes pleurs ! J'embrasse vos genoux. Au nom de mes malheurs, Révoquez en ce jour, une sentence impie ! Au nom de mon enfant, de ma fille chérie Cent fois, cent fois pressée en vos bras paternels! Ne lui préparez point des regrets éternels. Si jamais d'un enfant l'innocente caresse Fit couler de vos yeux les pleurs de l'allégresse ! Sauvez-moi ! Sauvez-vous d'un remords déchirant ! Cachez, cachez des lois le glaive étincelant. Mon père ! C'est pour moi que sa fureur s'apprête. Junius !... De son sang il a chargé ma tête. Voyez-le jusqu'au ciel s'élever menaçant.... Il retombe sur moi, sur vous ! sur mon enfant !

Tullius

De l'horreur de ton sort mon âme est pénétrée. Ah ! la plainte et les pleurs d'une fille adorée Arrivent aisément jusqu'au coeur paternel. Ton père, ô ma Tullie ! En atteste le ciel. S'il pouvait de ses jours offrant le sacrifice, Dérober Junius à son juste supplice, Sa tête eût satisfait aux droits d'un bienfaiteur. Mais la loi.... mon devoir.... Ah, cache ta douleur ? À mon coeur déchiré dérobe tes alarmes, Cruelle ou laisse-moi m'arracher à tes larmes. Il sort.

Scène 8

Tullie, Flavie

Tullie

Mon père !.... Il m'abandonne, hélas ! Et ses refus Aux horreurs du trépas ont livré Junius !

Flavie

Ah ! Pouvez-vous, Madame, accuser sa tendresse ? Il vous aime !

Tullie

Et pourtant, Flavie, il me délaisse Il fuit ! Et sans pitié pour ma juste douleur....

Flavie

Peut-il changer des lois l'inflexible rigueur ? Soumettez-vous aux Dieux. Ils frappent un coupable. Junius mérita le destin qui l'accable. En déplorant ses maux, songez à ses fureurs. Devons-nous des regrets à nos persécuteurs ?

Tullie

Tu crois calmer ma peine ! Es-tu mère, Flavie ! Cruelle !... Entendras-tu la plainte d'Octavie ? Ses pleurs tomberont-ils sur ton coeur maternel ! Dis... La vois-tu languir dans un deuil éternel ? Muette et l'oeil humide arrêté sur sa mère, Rappeler d'un regard les destins de son père ? Peut-être en ce moment des Dieux abandonné, Il expire, Flavie, et n'a point pardonné !

Scène 9

Esclave, Tullie, Flavie

Esclave

Junius à ma foi confia ce message.

Elle lit.

L'esclave sort.

Tullie

Donnez.... Lisons.... Mes yeux obscurcis d'un nuage À peine de sa main reconnaissent les traits. « Déchiré de remords, Junius sans regrets, Par un trépas affreux verra briser sa chaîne, Si la nuit du tombeau l'affranchit de ta haine. Au nom de ma douleur et du sort qui m'attend Accorde un seul regard à mon dernier instant. Puisse un coupable époux aux pieds de sa Tullie, Dans les bras innocents d'une fille chérie ; Absous par ton estime, épuré par ses pleurs, Oublier à la fois son crime et ses malheurs ». Je vole sur tes pas. Ah sans doute, Flavie ! Il a des droits sacrés sur les pleurs d'Octavie, Sur les miens !... Ma pitié, mon pardon, mes secours ! Je dois....

Flavie

Quoi, vous pourriez 2...

Tullie

On veut trancher ses jours, Qui ? Moi, l'abandonner!

Flavie

Grands dieux ! Qu'allez-vous faire ?

Tullie

Par les plus tendres soins soulager sa misère ; À son funeste sort accorder ma pitié, L'assurer qu'à jamais son crime est oublié.

Flavie

Ah ! Craignez !....

Tullie

La pitié ne connaît point la crainte, Du repentir tardif elle accueille la plainte ; Et jusqu'aux Dieux fléchis ses généreux efforts D'un coupable mourant vont porter les remords.

Acte IV

Scène 1

Junius

Junius

Aux orages sanglants qui troublèrent mon sort, Ce jour fait succéder le calme de la mort. Vain espoir !... Mon rival va s'unir à Tullie ! Leur bonheur me poursuit au delà de la vie... Et je laisse impur le plus sanglant affront ! Des ombres de la mort mes yeux se couvriront, Sans avoir vu briller le jour de la vengeance ! Condamné de leurs lois je brave la puissance. Seul je ferai mon sort. Je garde sur mon coeur Le gage qui me rend maître de mon honneur. Mourons... Pour me sauver, quand Cethegus conspire, Quand son bras va frapper, pourquoi dans mon délire, Précipiter l'instant qui finiť mes destins ? Sylla doit sa puissance à l'erreur des Romains ; Mais ce peuple est volage... Un moment, et peut-être Aux murs qui m'ont bravé je puis montrer un maître ! Ma vengeance !... Ah ! Craignons, par de vains attentats, De perdre avec le jour l'honneur de mon trépas. Il suffit d'un revers pour flétrir ma mémoire. Qui meurt un jour trop tard, à vu mourir sa gloire. Qu'il revient lentement, l'esclave à qui ma main A remis cet écrit. D'un insolent dédain, Peut-être, hélas ! Craint-il d'apporter la réponse. Je l'entends.

Scène 2

Junius, Esclave

Junius

Androclès !... Ce regard me l'annonce ; L'ingrate a rejeté le dernier de mes voeux.

Esclave

Tullie a parcouru cet écrit douloureux. Gémissante soudain, et l'oeil baigné de larmes, Elle a suivi mes pas.

Junius

Ô moment plein de charmes ! La voix de l'infortune apaise son courroux. Elle vient !.... Le trépas me semblera trop doux ! Et ma fille ?...

Il sort.

Esclave

Octavie accompagne sa mère.

Junius

Quoi, je verrai ma fille ! Ô bonté ! Jour prospère ! Elle n'a point voulu d'un refus insultant Ajouter l'amertume à mon dernier instant. Sa pitié n'attendait qu'un remords pour paraître. Elle plaint Junius.... et l'eût aimé peut-être !.... Et Pourtant un rival.... On vient.... Transports jaloux ! Respectez des moments si cruels et si doux.

Scène 3

Junius, Tullie

Junius

Ma fille ! Unique bien qui reste à ma misère ! A Viens avant qu'il expire, embrasse encor ton père. Quoi, Madame, un proscrit des Dieux abandonné Par les lois, par l'honneur, par l'amour condamné, A ses tristes destins vous voit sensible encore ! Ah ! Qu'un si noble sain me touche et vous honore ! Un coupable sans doute embrasse vos genoux ; Mais ce coupable, enfin, Tullie est votre époux ; Et contre vos rigueurs, dans les bras d'Octavie, Cet époux malheureux tremblant se réfugie, ›

Tullie

Junius ! Vos remords, votre sort douloureux Et ce gage innocent d'un hymen malheureux Combien de droits sacrés sur le coeur de Tullie! Oubliez mes malheurs comme je les oublie. Ah ! Pour vous arracher à ces décrets vengeurs, Faut-il n'avoir, hélas ! À donner que des pleurs ! Que ne puis-je, à l'instant, sacrifier ma vie Pour conserver un père à ma chère Octavie !

Junius

Ton coeur a pardonné ; je n'ai plus de regrets. Junius peut mourir sa tombe désormais De la haine des Dieux n'est plus appesantie, Ces Dieux confirmeront le pardon de Tullie. Des biens qu'offre la vie, hélas ! il n'en est qu'un Qui me pût rendre encor le jour moins importun : C'est le droit, l'heureux droit de réparer mes crimes. Si j'avais pu, guidé par tes vertus sublimes,, De l'honneur, sur tes pas, reprendre le chemin !.... Qu'il m'eût semblé facile appuyé de ta main ! Ton bonheur seul eût fait mon étude et ma gloire. Inutiles désirs ! Le soin de ma mémoire Doit seul m'intéresser à mon dernier moment. Puisse-t-elle, évitant un juste châtiment, A la postérité ne point passer flétrie, A tes soins généreux un époux la confie. Ta bonté, je le sais, ne peut anéantir D'un nom tel le mien le fatal souvenir. que Du triste Junius la honte est trop connue Mais que ta piété du moins la diminue. Ce cher enfant, qu'ici j'abandonne à ta foi, Ne fais point de mon nom l'objet de son effroi. En peignant Junius, qu'une fraude pieuse Adoucisse les traits de mon histoire affreuse, Colore mes défauts à ses yeux prévenus, Et qu'en moi, ta pitié trouve quelques vertus.

Tullie

Ah ! sois sûr qu'à jamais dans le coeur d'Octavie Ta mémoire vivra respectée et chérie. Ces remords vertueux, ce profond sentiment, Dans mon âme attendrie efface en un moment Ces excès dont l'amour causa la violence, Dont ces temps orageux excusent la licence ; Étrangers au mortel dont les jours inconnus Glissent obscurément sans vices, sans vertus ; Mais dont souvent, hélas ! la pente irrésistible Loin du devoir austère entraîne un coeur sensible. Qui sait se repentir naquit pour la vertu. Ah ! Faut-il, quand son charme enfin t'est mieux connu, De si nobles penchants voir arrêter la course ? D'un sang qui s'épurait doit-on tarir la source ?

Junius

Faut-il ?... Tullie ! à peine osé-je demander..... Ces noeuds que mes transports avaient su retarder... Ces noeuds que d'un rival la vertu justifie …... Qui vont semer de fleurs et ses jours et ta vie... Sans doute ils sont formés ?

Tullie

Quoi, Seigneur, vous pensez Qu'en cet instant fatal où vos jours menacés.....

Junius

Vous n'êtes point unis ! De l'époux qui t'adore, Quoi ! Les voeux, quoi ! Les droits ont un espoir encore ! Je n'ai point tout perdu, je puis mourir heureux ! Si l'horreur de mon sort, si mes remords affreux, Si le fer préparé qui doit trancher ma vie Éveillent la pitié dans ton âme attendrie ; Écarte de mes yeux cet hymen, ces flambeaux Et l'aspect d'un bonheur qui redouble mes maux. D'un rival dans tes bras l'épouvantable image De ce coeur égaré vient enflammer la rage ; Et jusque dans la tombe un spectacle odieux....

Tullie

Junius ! L'avenir est encor dans les cieux J'ignore.....

Junius

Tes accents fléchiront une mère ! Ma fille, à ses genoux viens seconder ton père. Que tes yeux éplorés, que tes bras innocents implorent sa pitié pour mes derniers instants. Ce coeur depuis longtemps sourd à ma voix coupable Au cri de ta douleur n'est point inexorable. Gage sacré ! c'est toi qui dois nous réunir. Oui ! pour nous séparer il faut t'anéantir. Le ciel a consacré nos noeuds par ta naissance, Et qui les veut briser maudit ton existence.

Tullie

Un tel soin convient-il à ces affreux moments ?

Junius

En est-il de plus chers ? Que d'augustes serments De mon coeur effrayé dissipent les alarmes. Jure que Décius.... Tes yeux baignés de larmes, Évitent mes regards.... Quoi ! Peux-tu balancer ?

Tullie

Un père sur mon sort a droit de prononcer.

Junius

Ses droits l'emportent-ils sur ceux de l'hyménée ? Mais à d'indignes feux ton âme abandonnée, Insulte à ma mémoire, aux devoirs les plus saints. Qui ! Tu bénis l'instant qui finit mes destins. Toute entière à l'amour d'un rival détestable, Ta main pourra s'unir à la main qui m'accable ! Ô rage ! Ô désespoir ! Abominables noeuds ! Et la vengeance échappe à mon bras furieux ! Je ne puis à tes yeux l'immoler à ma rage ! Et de son coeur sanglant arracher ton image !

Tullie

Et voilà tes remords ! C'était peu que tes jours, Cruel ! Eussent des miens empoisonné le cours ! Rien ne pourra briser le joug dont tu m'opprimes. Tes forfaits....

Junius

Est-ce à toi de me trouver des crimes ? Tu chéris Décius, ingrate et tu me hais. Ses feux, ton lâche amour, voilà mes seuls forfaits.

Tullie

Eh bien, reçois l'aveu qu'arrache ta furie. Je l'aime !... Mais, réponds, à mon âme ravie Quand l'amour présentait son espoir enchanteur, Ai-je écouté l'amour ?... Quand ton fer destructeur Menaçant s'est levé sur la tête d'un père, Ai-je évité l'autel qui combla ma misère, J'abandonnai la main qui m'offrait le bonheur Pour la sanglante main qui déchirait mon coeur. J'oubliai nos malheurs, tes ordres sanguinaires, Et le tombeau d'un oncle et l'urne de mes frères ; Je ne vis plus qu'un père et l'horrible couteau, Et pour sauver ses jours, j'embrassai mon bourreau !

Junius

Barbare !...

Tullie

Qu'ai-je fait ?.... Ah, Junius ! Pardonne Ce coupable transport où mon coeur s'abandonne. De ces moments affreux j'ai pu combler l'horreur ! Oublier le respect que l'on doit au malheur ! Et pourtant qu'opposer à l'injuste prière ? …….. Fuyons !....

Junius

Elle me quitte à mon heure dernière !

Tullie

Il le faut.

Tirant un poignard de son sein.

Junius

Souffre au moins que ce coeur paternel Presse un enfant si cher. Moment doux et cruel ! Adieu donc pour jamais, malheureuse Octavie ! Ah ! Je sens que mon coeur tient encor à la vie. Il faut t'abandonner ! Eh ! Puis-je sans effroi Contempler le destin qui s'apprête pour toi ? Victime dévouée aux rigueurs d'un beau père, Le cri de ta douleur fatigue en vain ta mère. Étrangère à l'amour, rebut de l'amitié Tu vas traîner des jours livrés à la pitié. Quel sera ton refuge, ô ma chère Octavie ! Fugitive partout et partout poursuivie, Qui te protégera quand tu perds Junius ? Où fuir pour échapper au cruel Décius ? Où dérober ta tête à sa main criminelle ? Près de moi, dans mon sein.... La tombe paternelle, Voilà ton seul asile ! Oui ! L'ombre de la mort Seule pourra tromper Décius et le sort. Viens d'un marbre commun notre cendre couverte...

Tullie

Grands Dieux !

Junius

N'avancez pas ou vous hâtez sa perte.

Junius

Ta fille !

Tullie

C'est la tienne ! Et tu veux l'avilir.

Tullie

Son sang.....

Junius

Doit à l'instant couler ou s'affranchir.

Tullie

Arrête, Junius ! Pour préserver sa tête, Que faut-il ?

Junius

Renoncer à l'hymen qui s'apprête, Jurer que cet enfant, gage de notre foi, Jamais d'un étranger ne subira la loi.

Tullie

Eh bien.... devant les Dieux la tremblante Tullie Te jure en ce moment, par le sang d'Octavie, De n'accepter jamais Décius pour époux.

Junius

Un père la confie à vos soins les plus doux. Adieu, ma fille ! adieu pour jamais.

Elle emporte sa fille.

Tullie

Octavie ! Je vous rends grâce, ô Dieux !... Viens mon sang ! Viens ma vie !

Scène 4

Junius

Junius

Du poids de ses malheurs mon coeur est soulagé. La nature est tranquille, et l'amour est vengé ! Décius ! de tes maux j'emporte au moins l'image. Je meurs ! Tu languiras ! Je bénis mon partage !

Scène 5

Junius, Décius

Junius

Est-ce un songe funeste ? un rival en ces lieux ! Perfide ! Oses-tu bien te montrer à mes yeux ? Ta lâcheté vient-elle, éprouvant ma constance, Ajouter à mes maux l'horreur de ta présence ? Viens-tu pour insulter à mon dernier moment ?

Décius

Qui ? Moi ! Vous insulter ? Moi ! venir bassement Accabler un rival à son heure dernière ! Plaindre un infortuné, soulager sa misère, Mettre un terme à ses maux s'il est en mon pouvoir, Voilà mes voeux, seigneur, et mon plus doux espoir. Votre garde, autrefois sauvé par ma clémence D'un coeur reconnaissant m'a donné l'assurance. À mes voeux, à mon or il n'a point résisté. Il vous affranchira de ce lieu détesté. De mon char préparé le conducteur fidèle, Cent fois m'a témoigné son courage et son zèle. Bientôt le sort en vain vous aura menacé. Suivez-moi !

Junius

De quel droit, perfide ! as-tu pensé M'enlacer dans les noeuds de la reconnaissance ? Pourras-tu, sans rougir, d'une adroite clémence M'expliquer les bienfaits ou plutôt les affronts ?

Décius

Je ne rougirai pas même de tes soupçons. Junius ! Désunis par l'amour, par la gloire, J'ai dû de nos débats conserver la mémoire. Il faut plus d'un instant pour cesser de haïr. Non. Tu ne croiras point que l'affreux souvenir Des maux par toi versés sur ma triste patrie, De mes droits usurpés, de ma flamme trahie, Puisse en un seul moment s'effacer de mon coeur. Mais si ma haine veille ; au jour de ton malheur Ma gloire, Junius, la réduit au silence. Lorsque Rome t'immole à sa juste vengeance, La tardive pitié qui suit les malheureux, Apprête à Décius des bruits injurieux. Si tu meurs on dira que j'ai cherché ta vie, Et quand j'ose aspirer à la main de Tullie, Je veux, de ma vertu conservant le renom, Lui présenter ma main exempte de soupçon.

Junius

Oui ! Rome de tes feux dès longtemps avertie, Verra mon meurtrier dans l'amant de Tullie. C'est toi qui répondra de mon affreux destin. Ton nom sera flétri. Tu te flattes en vain Perfide ! D'échapper au tribut d'infamie Dont je charge en mourant ta mémoire ennemie. J'achèterai ta honte au prix de tout mon sang. Ah ! J'emporte un espoir bien doux, bien consolant ! J'ai su d'un dernier coup assurer ma vengeance, Et ma tombe engloutit ta plus chère espérance. À la face des Dieux, des serments solennels Ont arraché Tullie à tes bras criminels. Oui ! Docile aux transports de ma flamme jalouse, Tullie abjure enfin le nom de ton épouse. Je meurs !.... mais je triomphe et je suis à jamais Vengé de ton offense et de tes vils bienfaits.

Décius

Serait-il vrai, grands Dieux ! Auriez-vous pu, Tullie, Par d'injustes serments, flattant sa jalousie, Me trahir !... Non, jamais ! son coeur m'est trop connu. Non ! vous calomniez Tullie et la vertu.

Junius

Ah ! Crois-en l'allégresse où mon âme se noie !

Décius

Oui, j'en crois ton triomphe et ta sinistre joie. J'ai tout perdu. Rends grâce à l'horreur de ton sort. Prêt à s'abandonner au plus juste transport, Décius veut au moins garder sa propre estime. Ma vertu se raidit, cruel, contre ton crime, Surmonte son malheur et plus grande que lui, Dans le bien qu'elle fait, sait trouver un appui. Mon bienfait devient pur, grâce à ta barbarie. Privé par un serment de la main de Tullie, Si Junius périt, Rome ne croira pas Que nous ayons sans fruit demandé ton trépas. Je puis dans mon malheur braver la calomnie. Cependant, Junius, je veux sauver ta vie. Du dessein que j'ai pris, rien ne peut m'ébranler, A ces offres qu'ici je dois renouveler. Rends-toi.

Junius

J'embrasserai la mort... et l'infamie Avant de rien devoir à l'amant de Tullie Et d'apprendre à bénir la main qui m'a frappé.

Décius

Adieu, Seigneur.

Junius

Adieu.

Scène 6

Junius

Tirant son poignard.

Voix en dehors.

Junius

Tu ne m'as point trompé ! Et ce calme glacé qui déguisait ta flamme, N'en a pu, Décius ! imposer à mon âme Ce qu'a senti le coeur, l'oeil est prompt à le voir. Va ! Junius connaît les traits du désespoir. J'ai compté sur des coeurs que les périls étonnent. Cethegus ne vient point, mes amis m'abandonnent. Voilà le seul ami qui reste à Junius. Je ne crains de sa foi, faiblesse ni refus. J'entends précipiter les apprêts du supplice. Il est temps d'accomplir ce sanglant sacrifice. Il est temps qu'un Romain, seul maître de son sort, Dépose son honneur dans les bras de la mort. Adieu, mon Octavie ! adieu ! frappons. Aux armes !

Junius

Grands Dieux qu'ai-je entendu ? Quel bruit ? Quel cri d'alarmes ? Serait-ce Cethegus ?

Scène 7

Cethegus, Junius

Cethegus

Oui ! C'est lui dont le bras Arrache Junius à la nuit du trépas. Ô mon cher Junius ! À ton ami fidèle, Les Dieux ont réservé la palme la plus belle ! J'ai sauvé mon ami !

Junius

Quel spectacle odieux Un seul moment plus tard eût offensé tes yeux ! Mais quels moyens du sort réparant l'injustice Me rendent à vos voeux ?

Cethegus

Du plus honteux supplice La place offrait déjà les terribles apprêts. De l'échafaud dressé fermant au loin l'accès, Les flots tumultueux d'une foule cruelle Venaient goûter du sang l'horreur toujours nouvelle. J'arrive accompagné de fidèles amis Dont l'essaim peu nombreux sans ombrage est admis. Percer les mille rangs de la foule entraînée ; Tomber d'un choc subit sur la garde étonnée ; La renverser ; monter sur l'échafaud tremblant Devient pour tes amis l'ouvrage d'un moment. Et ma voix rappelant l'éclat de tes services, Les fureurs de Sylla, ses longues injustices, Nos droits, nos libertés par son pouvoir surpris ; Bientôt en ta faveur s'élèvent mille cris. Tout s'émeut, tout fermente et la tourbe volage Déjà n'écoutant plus que son aveugle rage, Veut te voir, te sauver, le punir. Nous, marchons! Et l'effort d'un instant nous livre les prisons.

Junius

D'une amitié fidèle ! ô transport mémorable ?

Cethegus

Ami ! ne perdons point un jour si favorable. Arme-toi. Montre-toi ! Viens, mon cher Junius! Peut-être cet instant du vaillant Marius Par un heureux effort ranime la querelle. Le peuple est enflammé, profitons de son zèle. Et si du fier Sylla sa voix fit les destins, Le peuple peut briser l'ouvrage de ses mains.

Junius

Suivons, braves amis, le sentier de la gloire ! Junius sut déjà vous montrer la victoire ; Et ce jour doit encor la fixer sur nos pas. Réveillons dans ces murs la fureur des combats. C'est au sang de Sylla qu'il faut laver ma honte. Volons à son palais, que la mort la plus prompte Brise à jamais le joug dont il nous a flétris. Mais d'un brillant forfait vous connaissez le prix. Quand des troubles civils nous ouvrons la barrière, La hache ou les lauriers, voilà notre salaire !

Acte V

Scène 1

Tullie

Tullie

C'en est fait ! j'ai promis et les destins jaloux Couronnent les fureurs de mon barbare époux. Décius va venir ! ô mortelleş alarmes ! Je souffrirai, grands Dieux ! mais cachez-moi ses larmes.

Scène 2

Décius, Tullie

Décius

Et croirai-je un rival ? l'avez-vous prononcé, Ce funeste serment par sa haine annoncé ? Dois-je perdre en ce jour tout... jusqu'à l'espérance ! Vous vous taisez, Madame !... Ah ! Ce cruel silence M'annonce votre perte et mes destins affreux.

Tullie

Ignorez à jamais quels motifs odieux, À d'indignes serments ont pu forcer Tullie.

Décius

Ainsi vous couronnez sa basse jalousie ! Ainsi quand vous juriez une éternelle ardeur, Vous me trompiez cruelle !...

Tullie

Il doute de mon coeur !

Décius

Qui trahit mon espoir, parle de sa tendresse !

Tullie

Qui dut me consoler, ajoute à ma détresse.

Décius

Ah ! J'en crois vos serments, Madame, avant vos pleurs.

Tullie

Ils coulent malgré moi, Vos injustes fureurs Font rougir de ces pleurs la trop faible Tullie.

Décius

La faiblesse souvent tient à la perfidie. Eh bien

Tullie

connais enfin ton crime et mon malheur. Ces serments...

Scène 3

Fulvius, Tullie, Décius

Fulvius

Plus d'espoir que dans votre valeur. Décius dans ces murs le tumulte et les armes Éveillent de nouveau les civiles alarmes. De la révolte au loin flottent les étendards. La terreur et la mort volent sur ces remparts. Déjà l'égarement d'une foule insensée, Arrachant Junius à sa prison forcée, A des voeux incertains, donne un guide fatal. Dans la place bientôt formée à son signal, Au palais de Sylla cette troupe hardie, Suivait d'un pas confus la voix qui les rallie. Tout-à-coup Tullius fixe leurs yeux surpris, Un essaim peu nombreux de clients et d'amis Composait du vieillard le paisible cortège ; Junius fait entendre une voix sacrilège....

Tullie

Malheureuse ! mon père est tombé sous leurs coups !

Fulvius

Opposant la valeur aux transports du courroux, Nous avons jusqu'ici défendu votre père. Mais chaque instant accroît la horde sanguinaire ; Nos plus braves amis, par le nombre accablés, Sous le fer destructeur succombent immolés....

Tullie

Il va périr, ô ciel malheureuse Tullie ! Par d'indignes serments quand ta flamme est trahie, Décius près de toi, mes droits sont-ils perdus ?

Décius

Vos droits ! Ah ! Le malheur vous les a tous rendus. J'unirai mes clienTs à ceux de votre père, Je perds une espérance à mon amour bien chère ! Mais le sort de mes voeux comble encore le plus doux, S'il me permet de vaincre ou de mourir pour vous. Marchons !

Scène 4

Tullie

Tullie

Voilà celui qu'une injuste furie Par la main qu'il adore, en ce jour sacrifie ! Dieux dont la main puissante ébranle les états ! Protégez Décius, arbitres des combats ! Aux plus justes drapeaux attachez la victoire. Le bonheur du méchant accuse votre gloire, Et quand le sort accable un héros vertueux, L'univers consterné doute s'il est des Dieux,

Scène 5

Flavie, Tullie

Flavie

Tour espoir est détruit ; la résistance est vaine, Et sous un joug sanglant Marius nous ramène,

Tullie

Ah ! Ce jour me ravit mon père et Décius ; Tout couvert de leur sang, le cruel Junius ….

Flavie

Doutez-vous qu'un regard désarme sa colère ?

Tullie

Sa clémence mettrait le comble à ma misère.

Flavie

Quand pour lui Junius a les Dieux et le sort, Aux Dieux, à Junius qu'opposez-vous ?

Tullie

La mort.

Flavie

Quel tumulte soudain ?...

Tullie

Ô ciel !

Flavie

Quels cris d'alarmes ? On approche, et déjà le bruit affreux des armes...

Tullie

Juste ciel ! je succombe à l'horreur, à l'effroi. Cethegus !

Scène 6

Cethegus, Tullie

Cethegus

La voici. Madame, suivez-moi.

Tullie

De quel droit osez-vous ?...

Cethegus

Mon droit est ma puissance. Le sort peut des combats incliner la balance. C'est vous qui répondrez des jours de mon ami. Venez.

Tullie

Dieux tout puissants, prêtez-moi votre appui.

Cethegus

On voit les Dieux toujours seconder le courage. Marchons !

Tullie

S'il est vainqueur, que lui sert un otage

Cethegus

S'il est vainqueur, Madame, oubliez-vous vos noeuds ?

Tullie

Ah ! Ne me forcez point aux plus horribles voeux.

Cethegus

Vos voeux sont impuissants. Venez.

Tullie

Eh quoi ! perfide ! Oses-tu me toucher d'une main homicide.

Cethegus

J'ose tout pour servir un ami malheureux.

Tullie

Immole moi plutôt sur l'autel de mes Dieux.

Aux soldats.

Cethegus

Ah ! Ce frivole abri n'a rien qui vous protège. Entraînez-là !

Tullie

Cruel ta rage sacrilège.... Mon père ! Décius !

Scène 7

Décius

Décius et ses soldats fondent sur les soldats de Cethegus et sur lui, et les repoussent hors de la scène.

Décius

Barbare, défends-toi !

Scène 8

Tullius, Tullie

Tullius

Ma fille !

Tullie

Dieux puissants ! mon père ! je vous vois ! Au farouche vainqueur quelle main bienfaisante Arrache....

Scène 9

Tullius, Tullie

Tullius

La voilà cette main triomphante, Qui préserva mes jours ; et confond à jamais De nos vils ennemis l'audace et les projets.

Tullie

Comment à Junius échappe sa victime ?

Tullius

Les Dieux semblaient unis pour couronner le crime. Certains de succomber au plus noble devoir, À mourir en Romains nous bornions notre espoir : Mille cris tout-à-coup mêlés au bruit des armes, Du rebelle étonné réveillent les alarmes. On entend retentir le nom de Décius ; Et sa voix ranimant nos guerriers abattus Dans le fond de leurs coeurs va chercher le courage. Sur les morts jusqu'à lui nous tentons un passage. Par le glaive entamé, ce rempart de soldats Croule et s'évanouit dans l'ombre du trépas. Tout change.... Sous nos coups des foules éperdues Du forum éclairci couvrent les avenues, Et déjà le carnage étendait ses horreurs.... Mais bientôt la pitié suspend nos fers vengeurs. Et dans ceux que poursuit une aveugle colère Chaque Romain tremblant de rencontrer un frère, S'arrête avec effroi, cache un glaive inhumain, Et pardonne au rebelle en songeant au Romain ; Du jour le plus funeste abhorrant la mémoire Détestant et la pompe et les chants de la gloire, Nous ceignons sans orgueil un sinistre laurier, Que du sang le plus cher nous avons dû payer ; Et nos soldats en pleurs maudissent leur furie Qui blessa la nature en vengeant la patrie.

Tullie

Le glaive a respecté les jours de Junius ?

Tullius

Sans doute il a suivi le torrent des vaincus. Puisse-t-il éviter la peine de son crime.

Scène 10

Fulvius

Fulvius

De ses propres fureurs déplorable victime, On l'amène à vos yeux. Par la rage emporté, Sur le fer des soldats il s'est précipité. Le voici.

Scène 11

Junius, Tullie

Junius

Laissez-moi mourir près de Tullie. Traînez jusqu'à ses pieds les restes de ma vie L'offrande lui plaira.

Tullie

Grands Dieux ! Blessé ! Sanglant !

Il meurt.

Junius

J'amène à vos regards un époux expirant. Abandonné de vous, de la nature entière, J'ai cherché.... J'ai trouvé la fin de ma carrière : Et laisse en gémissant après tant de revers, Tullie à Décius et le monde à ses fers. Mais je veux à la haine arrachant ma mémoire, Qu'une larme de vous me tienne lieu de gloire. Je vous rends vos serments. Ce jour vous affranchit, Ma main vous sépara.... ma mort vous réunit. Ma fille ! Que le ciel te conserve une mère, Pardonne-lui mon sang, toi qui me fus si chère ! Décius ! Je la lègue à ton humanité. Que mon nom, s'il se peut, d'elle soit respecté. Cache-lui mes forfaits ; et si mon Octavie Demande mes vertus.... dis que j'aimai Tullie.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.