Acte I
Scène 1
Tullius, Fulvius
Tullius
Enfin Sylla triomphe, et grâce à ses destins, Bientôt un jour plus doux luira pour les Romains. De Marius vaincu la cause est renversée ; Ses lauriers sont flétris, sa puissance éclipsée : Et ses amis confus, dans leur accablement, Sous le joug de nos lois murmurent en tremblant. Trop heureux Fulvius ! Au fond de la Bétique, Votre active valeur servait la République, Et vous n'avez point vu ces jours si détestés, Marqués par nos forfaits et nos calamités.
Fulvius
Des maux communs à tous on a trop su m'instruire. On m'a trop dit comment un féroce délire, Ivre de la victoire et des droits du plus fort, Promenait au hasard la terreur et la mort ! Des maux particuliers moins prompts à se répandre, Il en est que je brûle, et que je crains d'apprendre. Mais dans ce vaste champ trop fertile en douleur, La Vôtre a droit surtout d'intéresser mon coeur. Parlez, cher Tullius, dissipez mes alarmes.
Tullius
Ah ! Sans doute j'ai droit à vos premières larmes, Si vous les réservez aux plus tristes revers. Lorsqu'un Dieu favorable à des desseins pervers, Livrant Rome aux transports d'une affreuse licence, De Marius vainqueur couronnait l'insolence ; Les lois de mon pays, les droits de la vertu, Tout m'attachait au sort d'un sénat abattu. Junius dont mes soins élevèrent l'enfance, Et qui trompant depuis ma plus chère espérance, Embrassa des conseils contraires au devoir, Partageait du tyran le crime et le pouvoir. Son coeur impétueux s'enflamma pour ma fille : Il crut par sa recherche honorer ma famille : Pouvais-je, quand la foi, l'amour et les vertus Avaient déjà uni ma fille et Décius, Dissoudre sans retour leur chaîne fortunée, Pour former les liens d'un honteux hyménée ? Junius dévora l'opprobre d'un refus. Mais quand le sort combla les voeux de Marius; Au sicaire odieux quand Rome fut livrée ; Lorsqu'on vit de carnage une horde enivrée, Au sceptre de la mort asservir ces remparts ; Chargé par son tyran de guider les poignards, Le cruel Junius dans ces jours de licence, N'oublia point l'objet marqué par sa vengeance. Mon nom fut des premiers sur la liste de mort. Déjà je m'apprêtais à terminer mon sort. D'un sang prêt à couler quand Rome le demande, Aux Dieux libérateurs j'allais verser l'offrande. Tout finissait !.... Ma fille embrasse mes genoux ; Au nom des souvenirs les plus saints, les plus doux, Sa gémissante voix m'implore, elle supplie Que le fer un moment arrête sa furie. Elle sort et me laisse ignorer son dessein. L'heure à peine s'écoule, elle rentre, et sa main Me présente le seing d'une main ennemie, L'ordre de Marius qui me rend à la vie.
Fulvius
Et quel Dieu, secondant de si nobles transports, D'une fille timide appuya les efforts ?
Tullius
Toute entière à l'effroi dont son âme est remplie, Ma généreuse.... hélas ! ma cruelle Tullie, Sans fatiguer le ciel par des cris superflus, Vole aux lieux qu'habitait le sombre Junius. Des dangers paternels ma fille consternée, Implore un oppresseur, à ses pieds prosternée. Ses accents douloureux, organes du malheur, S'efforcent d'arriver à son farouche coeur, Et cherchent des vertus la dernière étincelle. Elle presse, elle prie, elle pleure, rappelle, Et la parenté sainte et le nom de tuteur Le titre de patron, les droits d'un bienfaiteur ; Tout ce que la nature offre de vénérable, Tout ce que les mortels ont de plus respectable, L'amour des Dieux, la foi, l'honneur, l'humanité, Est invoqué cent fois par sa fidélité. Rien ne peut émouvoir ce monstre sanguinaire ; Et ma fille voyait rejeter sa prière... Sa jeunesse, ses pleurs, sa beauté, cet accent D'un coeur désespéré, ce charme si puissant Que d'un Dieu bienfaiteur les décrets favorables Attachent aux élans des douleurs véritables, Dans une âme fermée à de plus nobles voeux, D'un amour méprisable ont éveillé les feux, Insensible à sa peine, il savoure ses larmes, Et d'une infortunée il ne voit que les charmes. Mes voeux te sont connus dit-il ; de Tullius, J'ai souffert trop longtemps les insultants refus. Ton père m'opposa sa fausse politique. Lorsqu'en mes mains le sort met la force publique, J'en dispose à regret pour te tyranniser. Mais l'amour sans espoir a droit de tout oser. Si tu veux qu'au trépas je dérobe ton père, Ta main de mes efforts doit être le salaire : Choisis entre mes feux et mon ressentiment ; L'autel, ou l'échafaud ; sa mort, ou ton serment !
Fulvius
Et vous avez souffert, grands Dieux ! que sa furie Fut un droit pour ce monstre à la main de Tullie !
Tullius
Quand j'appris ses destins, ô regrets superflus ! Ma déplorable fille unie à Junius Offrait à mes foyers, après le sacrifice, L'épouse d'un tyran et ma libératrice. Mon coeur longtemps blessé par ces tristes tableaux, Se porte avec effort au terme de nos maux. Rome enfin de Sylla vit marcher les cohortes. La victoire bientôt lui fit ouvrir nos portes Junius effrayé de ses nombreux succès S'arracha par la fuite au prix de ses forfaits ; Et quand l'ordre et les lois remplacèrent la crainte, Je fis briser des noeuds formés par la contrainte.. Affranchis de leur joug, nous allions respirer ; À de nouveaux malheurs il faut se préparer. Avec un sang proscrit mon indigne alliance, Mes jours que du vainqueur respecta la vengeance, Du vigilant Sylla sur moi fixant les yeux, Élèvent dans son coeur des soupçons dangereux. Un soupçon de Sylla toujours tint lieu de crime ! Déjà des deux partis je me voyais victime.... Seul des nombreux amis qu'effrayait mon destin, Décius ose agir et parler en Romain. Ce jeune Décius qui dans Rome avilie Rappelle les héros de l'antique Italie ; Décius dont bientôt les plus douces vertus Vont rendre à mes vieux jours les fils que j'ai perdus,
Fulvius
Sans doute un juste choix l'unit à ta famille Et qui sauva le père a mérité la fille. Cependant, Tullius, de ces liens nouveaux Verras-tu sans alarme allumer les flambeaux ? Si j'en crois les rapports d'une amitié fidèle On veut de Marius ranimer la querelle. Et Junius, dit-on, dans nos murs s'est montré.
Tullius
Dans ces lieux où pour lui le glaive est préparé, Junius, dites-vous, oserait reparaître !
Fulvius
Nos citoyens dans Rome ont cru le reconnaître,
Tullius
Sans redouter pour moi d'inutiles transports, Je vois avec douleur ces coupables efforts. Ils ont fui pour jamais ces jours où la licence Armait un factieux du fer de la vengeance ; Et sous l'abri des lois, je brave un assassin Qui ne m'atteindrait pas et se perdrait en vain, Mais Junius enfin fut l'époux de ma fille ; Et ce noeud qui jadis l'unit à ma famille M'intéresse au destin d'un coupable égaré. Découvrez, s'il se peut, son asile ignoré. Rappelez-lui l'arrêt porté contre sa vie ; Ministre de ces lois que sa fureur oublie, Chargé de le poursuivre et de les protéger, Dites-lui, qu'à regret, j'aurais à les venger, Qu'il quitte pour jamais et Rome et l'Italie De l'horreur de son nom trop justement remplie,
Il sort.
Fulvius
Puisse le Ciel propice à de si justes voeux, Seconder mes efforts et l'offrir à mes yeux !
Scène 2
Tullius
Tullius
Fulvius m'a-t-il fait un rapport véritable ? Quel dessein peut dans Rome amener un coupable ? Veut-il de son pays audacieux fléau, Des troubles intestins rallumer le flambeau ? C'est en vain, Junius..... Mais j'aperçois Tullie.
Scène 3
Tullius, Tullie
Tullius
Ô toi dont la tendresse a prolongé ma vie ! Toi, dont la piété s'immola sans retour, Et sauva la nature aux dépens de l'amour ! Enfin des noeuds plus doux formés par l'innocence D'un amant généreux vont payer la constance. Cet Hymen que du sort éloigna la rigueur, S'il couronne vos feux, commence mon bonheur.
Tullie
Heureuse d'obéir à la voix la plus chère ; Heureuse dans celui qui préserva mon père, De trouver un héros si longtemps adoré, J'accomplis sans effort votre ordre révéré.
Il sort.
Tullius
Décius deviendra l'orgueil de ma famille. Pour prix de ses vertus qu'il obtienne ma fille. Ton amant à ma voix va se rendre en ces lieux. Que ce jour vous unisse et qu'il comble mes voeux. Grands Dieux ! Dont la rigueur éprouva ma constance ! Aux atteintes du sort si ma faible innocence Sut offrir sans murmure un front humilié, Couronnez leurs vertus ; et j'ai tout oublié.
Scène 4
Flavie, Tullie
Flavie
Vos malheurs sont passés. Enfin ce jour propice Des destins conjurés désarme l'injustice. Puisse un bonheur durable, autant que mérité, Effacer à jamais les pleurs qu'il a coûté ! Qu'il soit pur comme vous, comme vous sans nuage.
Tullie
Ah ! sans doute il s'accroît quand ton coeur le partage. Mais malgré les douceurs dont il sait m'enivrer, Il n'est point sans mélange !
Flavie
Et qui peut l'altérer ?
Tullie
Connais mieux notre sort et l'humaine faiblesse. Eh! qui d'un bonheur pur goûta jamais l'ivresse ? Altéré de nos pleurs toujours un Dieu jaloux Mêle quelque amertume aux moments les plus doux. Je te surprends, Flavie ! Un solennel divorce Brise des noeuds souillés par le sang et la force ; Et rendue à l'espoir sous de plus justes lois, Le meurtrier des miens a perdu tous ses droits. Quand l'amour et l'hymen vont finir mes alarmes, Devrais-je soupirer et connaître les larmes ? Pleurer pour Junius !... Mais cet infortuné À L'exil, à la mort par nos lois condamné, Sous les cieux dévorants qu'embrase le tropique, Presse d'un pas tremblant les sables de l'Afrique. En proie à tous les maux, il succombe, et ses yeux Accusent en mourant et Tullie et les Dieux. Ce proscrit, ce coupable, ô ma chère Flavie, Il est encor pour moi le père d'Octavie, Le père de ma fille !... Et le sort qui l'attend Du bonheur où je touche empoisonne l'instant.
Flavie
D'un coeur trop généreux dissipez les alarmes. Les Dieux compatissants qu'auront fléchi vos larmes Contre ces maux unis soutiendront Junius. Rendu peut-être un jour au bonheur, aux vertus, Sa grâce par Sylla peut vous être accordée. Vous le verrez dans Rome...
Tullie
Ah ! D'une affreuse idée À mon coeur égaré daigne épargner l'effroi. Puissent-il être heureux !... Mais heureux loin de moi !
Scène 5
Esclave, Tullie
Esclave
Un guerrier inconnu dont la voix affaiblie Semble annoncer du sort la rigueur ennemie, À tes pieds, ô Tullie ! apportant son malheur, D'un entretien secret demande la faveur.
L'esclave sort.
Flavie sort.
Tullie
Qu'il paraisse. A ses yeux dérobe ta présence.
Scène 6
Tullie
Tullie
Un guerrier dont le ciel éprouve la constance ! Puissé-je de ses maux interrompre le cours ! Il vient dans son malheur implorer mes secours...... Il n'aura pas en vain gémi devant Tullie. Quand le jour du bonheur éclaire notre vie, Jamais du suppliant ne rejetons les voeux.
Scène 7
Junius, Tullie
Junius
Pardonnez-vous, Madame, au mortel malheureux Qui vient dans ce palais où brille l'allégresse, D'un front chargé d'ennuis, présenter la tristesse ? Je suis méconnaissable aux yeux que j'adorais ; L'infortune a changé votre coeur et mes traits.
Tullie
Junius ! Je me meurs !
Junius
Tullie ! ô ma Tullie ! Ah ! Combien votre effroi m'accuse et m'humilie ! Seul charme de mes jours ! hélas, rassurez-vous. Vos vertus, ses malheurs ont changé votre époux. Des remords déchiré, moins coupable qu'à plaindre, Junius repentant pour vous n'est plus à craindre.
Tullie
En ces lieux où la mort suit chacun de vos pas, Que venez-vous chercher ? Vous le savez, hélas ! La loi sur votre tête appelle sa vengeance.
Junius
De mes persécuteurs je sais la violence ; Je sais que leur fureur brûle de voir couler Ce qui reste d'un sang qui les a fait trembler. Contre les attentats d'une horde ennemie Les Dieux libérateurs ont protégé ma vie. Qu'ils règnent, j'y consens. Je dédaigne contre eux Les vulgaires détours d'un complot ténébreux : Ils peuvent sous leur joug courber Rome avilie. Je renonce à jamais mon indigne patrie. J'irai chercher au loin quelque asile ignoré, Libre enfin des erreurs dont je fus enivré, Oubliant mes forfaits et ceux de l'Italie, Je pourrai pour toi seule et pour mon Octavie Chérir encor le jour qui dut m'être odieux. Oui, je veux t'arracher à ces horribles lieux. Avec toi de nos noeuds je veux sauver le gage. Quand des troubles civils déjà gronde l'orage, Sur les pas d'un époux abandonne ces murs. Mon char vous portera loin de ces lieux impurs. Viens, suis-moi, le temps presse, ô ma chère Tullie ! Dans tes bras maternels, viens, prends notre Octavie : Allons maudire au loin nos vils persécuteurs.
Tullie
Quoi, vous osez, barbare ! après tant de fureurs.....
Junius
Ne sois point insensible au remords qui m'anime Je sais trop que mes droits sont fondés sur le crime. Un penchant effréné m'a conduit au forfait. Junius t'offensa, Junius t'adorait. Il t'aime !... Il brûle encor, et l'excès du délire Doit paraître excusable à l'objet qui l'inspire.
Tullie
Quoi, Seigneur, se peut il ?... Ignorez-vous ?
Junius
Non ! non ! Mon crime est, je le sais, au delà du pardon. L'amour voudrait en vain s'armer pour ma défense. Ton coeur chaste a toujours méconnu sa puissance Tu n'as jamais aimé !... Du feu qui m'enivra, Le funeste ascendant jamais ne t'égara. Mais j'implore à tes pieds la voix de la nature. Si ton âme jamais s'ouvrit à son murmure, Vois un époux, un père, et rends à ses malheurs Et l'épouse et l'enfant qui doit sécher ses pleurs. Junius mérita la haine de Tullie ; Eh ! Qui peut effacer la honte de sa vie ? Bourreau de tous les tiens, ce monstre détesté Monta de crime en crime à l'immortalité !... Mais dans cet oppresseur de ta triste famille, Dans ce monstre, tu vois le père de ta fille ; Mais il est fugitif, proscrit, désespéré ! Pour les coeurs généreux le malheur est sacré !
Tullie
Il n'est plus temps.
Junius
Grands Dieux ! Il n'est plus temps !... Cruelle ! Ah ! Si ton coeur a pu d'une haine éternelle Prononcer contre moi les serments odieux, Délivre-moi du jour qui me devient affreux, Prends ce fer qu'a cent fois rougi ma barbarie. Ôte-moi par pitié le fardeau de la vie. Je ne la supportais que par toi, que pour toi ; Le jour où je te perds est le dernier pour moi.
Tullie
Junius !
Junius
Songe aux droits d'une chaîne sacrée, N'aigris point les transports de mon âme égarée, Viens, que tes soins touchants....
Tullie
Secourez-moi, grands Dieux !
Junius
Ta voix contre un époux veut-elle armer les cieux ? Viens !
Tullie
Je ne puis.
Junius
Suis-moi !
Tullie
Jamais !
Junius
Femme perfide ! Entre un époux et toi qu'un ciel juste décide ! Ma haine te dévoue à la haine des Dieux, Dont l'auguste présence a consacré nos noeuds ; Ton parjure à leurs yeux vient de laver mon crime. Tu réponds à présent des jours de ta victime ; Et d'une injuste loi, si j'éprouve les coups, Tombe sur toi le sang d'un malheureux époux !
Scène 8
Tullie
Tullie
Il va nous perdre, hélas ! Et se perdre lui-même.
Scène 9
Tullie, Flavie
Tullie
Ô ma chère Flavie !
Flavie
Ô ciel !
Tullie
Ô trouble extrême !
Flavie
Le désespoir, la mort sur vos traits sont empreints. Quel est cet étranger ? Quels sinistres desseins ?.....
Tullie
Comment sans l'exposer prévenir sa furie ?
Flavie
Qui pourrait attenter ?
Tullie
Il est ici, Flavie ! Je l'ai vu !
Flavie
Quel mortel ?
Tullie
Junius !
Flavie
Junius !
Tullie
Il venait m'arracher des bras de Décius. M'entraîner loin de Rome, hélas ! et de mon père.
Flavie
Mon coeur gémit pour vous, quand un devoir sévère Veut qu'au glaive des lois.....
Tullie
Oh ! Jamais. Justes Dieux ! À l'échafaud, qui ? Moi ! Traîner un malheureux ! Armer contre ses jours une loi sanguinaire ! Non, son secret est sûr, j'en suis dépositaire. Différons mon hymen, différons mon bonheur.
Flavie
Consultez moins, Tullie, une aveugle frayeur. Accomplissez des noeuds qu'ordonne la prudence. Junius est perdu, si la moindre espérance Retarde son départ en flattant son ardeur.
Tullie
Par un spectacle affreux, déchirant pour son coeur, Le mien de Junius n'aigrira point la peine ; Je n'enflammerai point ses transports et sa haine. Sauvons un furieux qui ne se connaît plus ; Dérobons à ses coups mon père et Décius. Jour qu'avaient annoncé de si flatteurs auspices, Quel deuil vient obscurcir ta pompe et tes délices ! On vient... c'est Décius !
Scène 10
Décius, Tullie, Tullius, Flavie
Décius
Au pied de ces autels Où l'encens le plus pur offert aux immortels Annonce mon bonheur et le noeud qui nous lie, Venez, venez, Madame !... Et quoi, chère Tullie ! Que vois-je ? La douleur en ces moments heureux, D'un nuage de pleurs vient obscurcir vos yeux !
Tullie
Ah ! Vous ne douteż point de toute ma tendresse.
Décius
Qui ? moi douter ! grands Dieux ! quand ta main que je presse, Annonce mon bonheur, tremblante dans ma main. Ah ! Le doute à jamais est banni de mon sein ! Viens !
Tullie
Souffrez qu'on diffère.....
Décius
Ah ! Mon âme empressée Du plus léger délai déteste la pensée.
Tullie
Il le faut.
Décius
Juste ciel ! À l'amour éperdu Est-ce vous qui portez ce coup inattendu ?
Tullius
Différer sans motif.....
Tullie
Sans motif !
Décius
Ah, Tullie !
Tullius
Suis-moi.
Flavie
Venez, Madame !
Tullie
Ah, mon père ! Ah, Flavie[.]
Décius
Vous m'abusiez, Madame, et ma fidélité...
Tullie
Quel reproche !
Tullius
Rougis de l'avoir mérité ! C'est à vous de finir les alarmes d'un père, Flavie expliquez-nous ce funeste mystère. Parlez, parlez !
Tullie
Arrête !
Flavie
Il faut tout révéler.
Tullie
Flavie ! Au nom du ciel ! Garde-toi de parler !
Flavie
Ou suivez à l'autel votre amant, votre père, Ou souffrez qu'à l'instant...
Tullie
Grands Dieux ! Que vas-tu faire ? Ah ! Flavie, un seul mot perdra le malheureux, Arrête !... Je vous suis et m'abandonne aux Dieux.
Acte II
Scène 1
Junius
On entend une musique douce dans le lointain.
Junius
Soutien fallacieux d'une longue constance ! Flatteuse illusion qu'enfantait l'espérance ! Vos songes enchanteurs m'ont quitté pour jamais, Malheureux Junius ! sous tes pas désormais Quel charme aplanira le sentier de la vie ? Délaissé par les miens, chassé de ma patrie, Par une ingrate épouse indignement trahi, Où cacher de mes jours et l'opprobre et l'ennui ? Mon sort est prononcé. L'abandon de Tullie Me rend à mes projets, me rend à ma furie. Moi j'irais sous des rois et ramper et servir ! Non, jamais ! C'est ici qu'il faut vivre ou mourir. Cethegus ne vient point. Ô fortune cruelle ! Voudrais-tu me ravir l'ami le plus fidèle ? Cethegus..... de Sylla sans doute un favori, Habite ce palais par le luxe embelli. Sans doute un vil flatteur !..... des pompes d'hyménée, De feuillages, de fleurs sa demeure est ornée ; L'air au loin retentit de sons mélodieux, Et partout l'allégresse éclate !... malheureux ! Tu vas placer ta foi dans un sexe volage, Qu'un moment nous enchaîne et qu'un moment dégage, Elle va te jurer une éternelle ardeur !.... Et déjà le parjure est caché dans son coeur, Cethegus vient.
Scène 2
Junius, Cethegus
Junius
Sais-tu ma disgrâce inouïe ?
Cethegus
J'ai tout appris.
Junius
Déjà ?
Cethegus
Tes yeux ont vu Tullie.
Junius
Oui. Quoi ! Tu sais déjà qu'époux abandonné, Je vivrai des mortels le plus infortuné ? Tullie a vu mes pleurs ; mais sourde à leur langage L'aspect de ma misère a glacé son courage ; Et comblant des malheurs qu'elle dut adoucir, L'ingrate à mes destins refuse de s'unir.
Cethegus
Et d'un lâche abandon, pénétrez-vous la cause ?
Junius
Ah ! Faut-il, Cethegus, qu'ici mon âme expose Des secrets trop honteux, hélas, pour ton ami. Tullie en son époux ne voit qu'un ennemi. Couvert du sang des siens, elle a droit de me craindre. Plus sensible, peut-être. elle aurait su me plaindre. Étrangère aux fureurs qu'elle ose condamner, Son austère vertu ne sait point pardonner.
Cethegus
Quoi ! Vous n'avez point su ?... Trop heureuse ignorance! Puisse te prolonger un éternel silence !
Junius
Que dis-tu ? quels secrets ?
Cethegus
Malheureux Junius !
Junius
Ne me déguise rien par le cher Cethegus ! À de nouveaux malheurs je dois encor m'attendre. Quels sont-ils ? Je suis prêt.
Cethegus
Que voulez-vous apprendre ?
Junius
Parle.
Cethegus
Ce Tullius à qui votre bonté. Du jour qu'il voit encor conserva la clarté.
Junius
Eh bien ?...
Cethegus
A fait briser vos noeuds avec Tullie.
Junius
Briser nos noeuds ! Ô crime ! affreuse perfidie ! Et mon ingrate épouse a servi sa fureur ! Quoi ! Rien n'a pu fléchir ton insensible coeur, Tullie !
Cethegus
Ah ! Connais mieux une épousé infidèle, Son coeur pour Décius d'une ardeur criminelle.
Junius
Décius !
Cethegus
Ce palais de pompe environné !
Junius
C'est le sien ?
Cethegus
Oui.
Junius
Ces fleurs et ce portique orné ?...
Cethegus
C'est l'hymen...
Junius
Et quel jour le verra ?
Cethegus
Ce jour même.
Junius
Il n'est point accompli !... Le perfide qu'elle aime... Viens, entrons, c'en est trop... je succombe... mes yeux Par la rage aveuglés brûlent de mille feux. Sous un poids douloureux ma tête appesantie... Mes genoux fléchissant...... ma force évanouie... Cethegus !... Je me meurs. !...
Cethegus
Junius ! Junius ! À la voix d'un ami, sa voix ne répond plus. Ô mon cher Junius !
Junius
Quelle voix me rappelle ? Est-ce donc pour souffrir qu'une amitié cruelle D'un trépas désiré vient m'arracher la paix ? L'ingrate m'abandonne !... Et je l'idolâtrais... Four lui plaire, un seul jour, j'aurais donné ma vie ! Et c'est moi, Cethegus ! Moi ! Qu'elle sacrifie ! Pour un objet plus cher, je me sens déchirer. Ma fille quels destins as-tu lieu d'espérer ? Ta mère t'oubliera pour une autre famille. Sous un toit étranger ma déplorable fille Verra ses jours livrés à l'opprobre, au mépris. Séduite à chaque instant par d'indignes récits, Instruite dès l'enfance à rougir de son père, ' Elle déteste en moi l'auteur de sa misère ; Et près de Décius implorant un appui, Du jour qu'elle me doit, se console avec lui. S'il prononce mon nom, muette d'épouvante, Elle cherche son sein et s'y presse tremblante, C'est moi, moi qu'elle craint. Sa naïve candeur Donne les droits d'un père à mon persécuteur. Je la vois le serrer de ses mains innocentes, Livrer à l'imposteur ses lèvres caressantes..... Et moi, jamais, jamais je ne l'embrasserai !
Cethegus
Quelqu'un vient, Rappelez votre esprit égaré. Évitons...
Scène 3
Fulvius, Junius, Cethegus
Fulvius
Junius !
Junius
Ô rencontre imprévue !
Fulvius
Les Dieux dans leur bonté vous offrent à ma vue.
Junius
Eh bien ? que veut de moi l'esclave de Sylla ?
Fulvius
On sait votre retour, Junius, et déjà La loi fixe sur vous sa recherche importune. De nouveau n'allez point défier la fortune.. Vous connaissez l'arrêt contre vos jours porté. Respectez le destin justement irrité. Quittez Rome à l'instant.
Junius
Je rends grâce à ton zèle. Eh quoi ! D'un jour si beau la pompe solennelle À de semblables soins peut livrer Tullius ! Il emprunte ta voix. Que dit-il ?
Fulvius
Junius ! Instruit des vains transports dont la rage t'anime, Et chargé par la loi de tonner sur le crime, Il te voit à regret, par des forfaits nouveaux, Aiguiser contre toi le glaive des bourreaux. Si Junius, dit-il, tient encor à la vie, Qu'il quitte pour jamais et Rome et l'Italie. De son juge surtout qu'il craigne les regards.
Junius
Du crime et de l'orgueil audacieux écarts ! Dut le courroux des Dieux, en ce jour détestable, Entr'ouvrir sous mes pas l'abîme épouvantable ! …... Ces noeuds qu'on a dissous, je les réunirai : De leur sang et du mien je les cimenterai : Tout ce qu'il détesta, si Junius succombe, Tout ce qu'il a chéri, le suivra dans la tombe. Porte de ma fureur les voeux à Tullius. C'est ici, c'est ici que l'attend Junius ! Qu'il vienne mon rival, et son indigne amante! J'unirai par la mort leur dépouille sanglante ; Et Tullius va rendre à ce glaive vengeur, Le sang que ma bonté conserva dans son coeur.
Fulvius
Tu voles au trépas ; ton aveugle colère...
Junius
Puissions-nous expirer sur la même poussière ! Heureux qui meurt couvert du sang d'un ennemi.
Fulvius
Cethegus ! Employez tous les droits d'un ami. Détournez...
Cethegus
Junius ! Au nom de ma tendresse.
Junius
C'est ici que mon bras punira leur ivresse.
Fulvius
C'est braver trop longtemps le plus affreux danger. Fuyez !...
Junius
Ah ! Fuis toi-même ou prompt à me venger
Fulvius
Malheureux ! Sous tes pas la tombe est entr'ouverte. Tu menaces encor en courant à ta perte, Tu braves la pitié qui t'exhorte au départ. Tu voudras fuir bientôt ! et le voudras trop tard.
Fulvius sort d'un côté opposé à celui par lequel la pompe nuptiale doit entrer.
Cethegus
Quitte ce lieu funeste. On approche et peut-être Le trouble de tes sens peut éclairer un traître. Viens, suis-moi !
Scène 4
Junius, Tullie
La pompe nuptiale commence à défiler au fond du théâtre, du côté du palais de Décius, elle traverse lentement la place et remonte du côté opposé.
À Tullie.
Junius
Dieux vengeurs ! En croirai-je mes yeux ? Le vois-tu, Cethegus ? Ô jour, spectacle affreux ! Que ce fer... je ne puis... osons... Ô violence ! Vers son nouveau séjour, Cethegus, elle avance ; Un pas, et c'en est fait des droits de ton ami ! Arrête ! Et vois l'époux que ton coeur a trahi.
Tullie
Ô ciel !
Junius
Il est donc vrai ! ce lâche coeur oublie Les droits sacrés d'un père et le sang d'Octavie. Dût cet instant affreux préparer mon cercueil, Tu ne franchiras point ce détestable seuil. Avant de pénétrer dans ce séjour infâme, Où t'appelle l'objet d'une odieuse flamme, Par un crime de plus il faut braver les cieux. Viens, sur le corps sanglant d'un époux malheureux, Viens ouvrir un chemin pour ce brillant cortège ! Perfide, sur mon coeur porte un pied sacrilège ! Oublie un Dieu vengeur et la voix des bienfaits, Ajoute un parricide à tes nouveaux forfaits !
Scène 5
Tullius, Junius, Peuple, Tullie
Tullius
Écartez un mortel de qui l'âme égarée.....
Junius
Voilà, voilà l'auteur d'une chaîne abhorrée ! Qu'il meure !
On l'entoure. Il est désarmé.
Tullius
C'en est trop. Saisissez-vous de lui, Soldats !
Junius
Ô citoyens ! J'implore votre appui. Voyez un malheureux que l'injustice opprime, Du lâche Tullius défendez la victime !
Peuple
Arrêtez ! qu'on l'écoute.
Junius
Ô mes concitoyens ! C'est pour des droits sacrés, pour les droits les plus saints Que ma voix suppliante aujourd'hui vous implore. L'enfant que j'ai vu naître et que mon coeur adore, On le veut enlever de mes bras paternels ! Sans pudeur, sans respect pour des noeuds solennels, Les cruels de mon sein vont arracher sa mère D'un amant, d'un époux, d'un déplorable père Embrassez la défense en cédant à ma voix. C'est à votre pitié que je remets mes droits. Vous vengerez, Romains, en vengeant mon injure, Les Dieux, la foi, l'hymen, l'amour et la nature.
Peuple
Nous défendrons tes droits.
Tullius
Connaissez-vous, Romains, Pour qui veulent s'armer vos généreuses mains ? Laissez agir les lois ; à leur juste poursuite Livrez de Marius un cruel satellite, La pitié vous égare en vous parlant pour lui ; Sylla ne connaît point de plus grand ennemi. Romains ! De Junius prendrez-vous la querelle ?
Peuple
Junius ! Quoi, celui dont la main criminelle Baigna ces murs de sang ! N'ajoutez rien de plus. Dans l'horreur des cachots entraînons Junius.
Junius
Écoutez-moi, Romains !
Tullie
Respectez sa misère !
Junius
C'est toi qui m'as perdu !
Tullie
Vous l'entendez, mon père !
Junius
Songe au noeud qui t'attend.
Tullie
Je songe à ton danger.
Junius
Pour l'augmenter encor ?
Tullie
Non ! Pour le partager.
Tullius
Séparez-les !
Tullie
Mon père ! Ah ! Protégez sa vie ! Sauvez avec ses jours, la gloire de Tullie.
Scène 6
Décius, Tullie
Décius
Quels accents ?... Vous, Tullie, en ce désordre affreux !
Tullie
On l'entraîne à la mort.... Junius !
Décius
Justes Dieux Eut-il ?...
Tullie
Vous saurez tout. Chérissez-vous Tullie ?
Décius
Ah ! Dispose à ton gré de mes voeux, de ma vie.
Tullie
Vous m'aimez ?
Décius
Tu pourrais en douter !
Tullie
Décius ! Prouvez-le à l'univers.
Décius
Comment ?
Tullie
Par vos vertus. Celui dont les fureurs à vos bras m'ont ôtée ; Qui menaça vos jours, qui m'a persécutée ; Ce Junius, enfin, l'auteur de nos revers ; Au moment où je parle, il languit dans les fers ; Il va périr.
Décius
Eh bien ?
Tullie
Eh bien, l'honneur me crie : Tant qu'il court un danger, point d'hymen pour Tullie. Il faut à sa misère accorder votre appui ; Il faut le délivrer.
Décius
Junius !
Tullie
Aujourd'hui.
Décius
Ses forfaits....
Tullie
Mon devoir veut que je les oublie.
Décius
L'oppresseur des Romains !
Tullie
Le père d'Octavie !
Décius
Eh bien, Madame, unis pour le plus noble effort, Marchons et puissions-nous, favorisés, du sort Sous le poids du bienfait accabler la victime ; Et sûrs d'être haïs, mériter son estime !
Acte III
Scène 1
Tullius
Tullius
Que l'on ouvre à l'instant les portes du Palais. Que nul aux citoyens n'en défende l'accès. Qu'ils entrent : cependant, sachez sans violence, De transports indiscrets, contenir la licence. Licteurs ! devant son juge amenez Junius.
Scène 2
Tullius, Décius
Tullius
Quel trouble vous agite, ô mon cher Décius ?
Décius
Il est trop vrai. J'éprouve un trouble involontaire. Ce jour de Junius va combler la misère. Vous allez prononcer, ou sa vie ou sa mort.
Tullius
Ô mon fils ! Plaignez-moi de décider son sort.
Décius
Eh ! Qui peut pardonner, est-il jamais à plaindre ?
Tullius
Pardonner ! Junius n'a-t-il pas tout à craindre D'un juge plus sévère et plus puissant que moi ?
Décius
Un juge !
Tullius
Impitoyable.
Décius
Et quel est-il ?
Tullius
La loi.
Décius
Ah ! L'on peut adoucir sa voix sainte et terrible. La loi, fille du ciel, peut-elle être inflexible ?
Tullius
Comment pour Junius implorer ses faveurs ? Quels droits ?...
Décius
Les plus sacrés !
Tullius
Nommez-les.
Décius
Ses malheurs. Trop de sang et de deuil à terni notre gloire, Et les pleurs des vaincus ont souillé la victoire. Ah ! Ne relevons point ces échafauds sanglants À peine renversés par des Dieux bienfaisants. On a vu trop longtemps la fureur, la justice De Rome tour-à-tour prolonger le supplice. Une extrême équité nous a rendus cruels. Faut-il de la pitié renverser les autels ? De l'état gangrené, lorsqu'on tente la cure, Sans doute un fer profond doit trancher la blessure ; La vertu nécessaire alors c'est la rigueur. Mais quand des jours plus doux ont chassé la terreur, Thémis vers la pitié fait pencher sa balance, Et la sévérité fait place à la clémence.
Tullius
Ces accents généreux, organes du malheur, Ne sont point, Décius, étrangers à mon coeur. Mais du salut commun la voix impérieuse Étouffe cette voix pour lui trop périlleuse. Pardonner, c'est offrir à mille furieux d'un retour impuni l'exemple dangereux. Veux-tu donc, réveillant d'intestines alarmes, De nouveau livrer Rome au tumulte des armes ; Et qu'un sang corrompu que tu veux épargner Dans les flots d'un sang pur l'expose à se baigner ? Que dis-je, ô mon ami ! cette pitié cruelle ! En vain je céderais à sa voix criminelle D'un mortel détesté les attentats connus ; L'éclat de ses forfaits, le nom de Junius ; Ce nom déjà flétri par la publique haine, A son juge ont ôté jusqu'au choix de la peine ; Ton exemple m'étonne et ne peut m'entraîner. Le juge, Décius ! Doit plaindre et condamner, Junius va de moi recevoir sa sentence. Souffre que seul ici j'attende sa présence. Bientôt il paraîtra : laisse-moi dans ces lieux. Va, mon cher Décius ! Va rendre grâce aux Dieux D'échapper au devoir dont je suis la victime, Et d'avoir l'heureux droit de pardonner au crime.
Scène 3
Tullius
Tullius
Glaive sacré des lois remis entre mes mains ! Trop pénible devoir de juger les humains ! Droit affreux du trépas ! Auguste tyrannie ! De ton poids douloureux mon âme appesantie Jamais plus vivement n'a senti tes rigueurs. Des troubles de l'État, des civiles fureurs, Détestable artisan ! Malheureuse victime ? J'ai droit de te haïr, Junius ! De ton crime Qui plus que Tullius éprouva les horreurs ? Par toi, mes derniers jours ont coulé dans les pleurs. J'ai vu périr mon frère, égorgé sans défense ; Le trépas de mes fils atteste ta vengeance. Ton glaive s'est rougi du plus pur de mon sang! Des maux de ton pays trop coupable instrument, Tu forgeas sans pudeur des fers pour ta patrie. De la publique horreur sur ta tête flétrie Tes lâches cruautés ont uni tous les traits !.... Et ton sort cependant m'arrache des regrets. Quelque fut l'attentat qui t'a joint à ma fille, Par les noeuds les plus saints tu tins à ma famille ; Le jour que je respire est un de tes bienfaits. Ton droit, quoiqu'acheté par de honteux forfaits, N'en est pas moins un droit et la reconnaissance, Toujours vers le bienfait incline la balance.
Scène 4
Tullius
Tullius
Juges que le sénat a voulu joindre à moi ! Puissiez-vous accordant et mon coeur et la loi, Adoucir les rigueurs d'un si pénible office, Et suivre la pitié sans blesser la justice. Mais Junius paraît.
Scène 5
Junius, Tullius
Junius
Décide mon destin. Je bénis et tes lois et leur glaive assassin. Junius leur devra la fin de sa misère.
Tullius
J'ai voulu t'arracher à leur juste colère. Pourquoi ta violence a-t-elle rejeté Ces, avis bienfaisants qu'envoya ma bonté ?
Junius
De conseils odieux que l'intérêt profane, J'ai détesté la source et dédaigné l'organe.
Tullius
Et la source et l'organe opposent leurs vertus À l'injuste mépris qu'a montré Junius. D'un exil mérité quel ordre te délivre ?
Junius
Sous un joug étranger quel Romain voudrait vivre ?
Tullius
Quoi ! le sort qui t'attend, la mort, le déshonneur.....
Junius
Prononce sans pitié, j'écoute sans frayeur. Des orages civils qui périt la victime, Succombe sans rougir au pouvoir qui l'opprime ; Et la honte qu'entraîne un vulgaire attentat Respecte les grands coups dont s'ébranle un État. Quand la guerre excitant les civiles alarmes, A d'impuissantes lois fait succéder les armes ; De partis opposés quand l'effort inhumain D'un pays malheureux ensanglante le sein ; Chacun de son rival accuse la furie, Et s'annonce lui-même armé pour la patrie. Le glaive alors décide ; et la loi du plus fort Détermine à la fois nos droits et notre sort. Le vainqueur seul pénètre au temple de mémoire, Et l'on voit la justice où l'on voit la victoire. Le parti qui triomphe est toujours vertueux.
Tullius
Connais mieux les humains, Junius ! à leurs yeux La vertu qui succombe est digne encor d'estime, Et sur le trône assis, le crime est toujours crime. Quand des troubles civils éclate la fureur, C'est de la liberté, c'est du commun bonheur Qu'un Romain véritable embrasse la défense ; S'il leur donne son sang, l'honneur l'en récompense. Mais d'un lâche oppresseur, heureux par les forfaits ; L'avenir flétrira les plus brillants succès.
Junius
Mes lauriers...
Tullius
Périront, ainsi que ta mémoire. Qui trahit son pays n'obtient jamais de gloire. Mais réponds à ton juge et rends compte à nos lois Du sang des citoyens immolés à ta voix.
Junius
Je dois compte à moi seul d'un sanglant ministère, J'ai vaincu, j'ai puni ; c'est le droit de la guerre, Le malheur des humains et le crime des Dieux.
Tullius
Ainsi, cruels ! Ainsi quand vos cris furieux Appelaient sur nos murs les fils de l'Italie, Les Dieux par votre bouche éveillaient leur furie ? Les Dieux vous ont guidés quand votre effort pervers Entre un Samnite et nous balança l'univers ? Et quand sur nos sillons en proie à votre rage, Vous juriez par le sang, le meurtre et le carnage D'asservir les lambeaux d'un pays malheureux, Cet horrible serment fut dicté par les Dieux ! Les Dieux ont en horreur le mortel sanguinaire Qui s'armant pour défendre un rang imaginaire, Rebelle à son pays et traître à ses foyers, Mêle aux drapeaux civils des drapeaux étrangers,
Junius
Qui peut nous déclarer et traîtres et rebelles ?
Tullius
Le sénat.
Junius
Il a craint que nos armes fidèles Aux Romains opprimés ne rendissent leurs droits.
Tullius
Le peuple....
Junius
Junius en appelle à sa voix, Le peuple a secondé notre trame hardie.
Tullius
Malheur à qui du peuple égare le génie. Vos noms sont aujourd'hui l'objet de son effroi.
Junius
Et demain son courroux va se fixer sur toi. Compte moins sur les voeux d'une horde volage Qui passe avec le sort du respect à l'outrage. Tout ce peuple t'encense uni pour m'accabler. Mais éprouve un revers, et prompte à t'immoler, On verra des Romains la foule ensanglantée Traîner sur mon tombeau ta dépouille insultée.
Tullius
Défends-toi, Junius, c'est ton premier devoir.
Junius
Tu me parles en juge.
Tullius
Et j'en ai le pouvoir.
Junius
Qui fit vos droits ?
Tullius
L'horreur de votre tyrannie, Le voeu des citoyens, l'amour de la patrie.
Junius
Quitte un masque importun ; d'un coeur ambitieux Abandonne avec moi les dehors spécieux. Réserve, Tullius, pour la foule éblouie, Ces mots de liberté, d'amour de la patrie. Ces mots dont votre adresse amuse les Romains, Ont aussi dans leur temps consacré nos desseins Au vainqueur tour-à-tour ils servent de défense. Ton droit, c'est le besoin d'assurer ta puissance. Mais quand ta politique a juré mon trépas, En disposant de moi, frappe !... Et ne juge pas.
Tullius
Notre loi n'admet point ces horribles maximes. Elle gémit encor en frappant ses victimes. Elle écoute la voix qui cherche à l'apaiser, Et protège celui qui l'ose mépriser. Réponds. N'épuise point sa trop longue indulgence.
Junius
De ce vain appareil Junius te dispense. Quand ces lieux ont connu mes ordres souverains, La loi me servit elle à régler tes destins ? D'un tribunal gagé protégeant l'insolence, Ai-je du nom d'arrêt coloré ma vengeance 2 Ma voix à Tullius commanda de mourir Et suspendit la main qui m'allait obéir. N'avilis point celui que ton bonheur opprime. Prononce, et s'il se peut, sois grand comme ton crime.
Tullius
Junius ! De nos lois l'équitable rigueur A dénoncé la mort pour prix de ta fureur. Licteurs ! dans la prison ramenez un coupable. Et quand l'ombre atteindra la ligne redoutable, Qui de l'astre du jour marque les derniers feux, Accomplissez sur lui la loi de nos aïeux.
Junius
Sans doute, Tullius, ma peine est méritée. Mais elle dût m'atteindre à l'heure détestée Où ce bras infidèle au plus juste parti A détourné le fer de ton coeur ennemi. Trahi dans mon amour, trompé dans ma clémence, Je laisse aux immortels le soin de ma vengeance. Si jamais leur justice a frappé les ingrats, Elle saura punir l'auteur de mon trépas.
Tullius
Qu'on l'emmène.
Scène 6
Tullius
Tullius
Grands dieux ! Juges de l'innocence ! Du bienfait qu'il reproche à ma reconnaissance Vous savez si ma bouche à méprisé les droits ; Et servit sans regret d'interprète à nos lois.
Scène 7
Tullie, Tullius
Tullie
En croirai-je les bruits qu'on se plaît à répandre ? Le sort de Junius de vous seul doit dépendre ? Ah ! Son pardon déjà m'est par vous accordé !
Tullius
De Junius, hélas ! le sort est décidé.
Tullie
Quoi ! D'un trépas cruel la longue ignominie Prépare ses tourments au père d'Octavie ! Sous les fouets sans pitié déchiré par lambeaux, Je le vois se débattre au milieu des bourreaux. Il succombe aux horreurs de la mort la plus lente. Sa tête sous le fer, roule pâle et sanglante ; Et son dernier regard sur nos murs arrêté, Attache le remords à ce coeur tourmenté.
Tullius
Que ne puis-je des lois désarmer la justice ! De mon coeur oppressé terminons le supplice. Sa douleur me déchire.... Un trouble en mes esprits.... Sortons !
Tullie
Non, non, Seigneur ! Vous entendrez mes cris ! Vous n'échapperez point aux pleurs de votre fille. Ce Junius, seigneur ! l'horreur de ma famille, Quand ma voix gémissante implora son appui, Aux larmes du malheur, Junius n'a point fui. Il eut pitié de moi. J'obtins de sa tendresse Le bienfait que refuse une loi vengeresse. S'il osa me contraindre à d'horribles liens, Il m'accorda vos jours !.... Pour préserver les siens, Que reste-t-il, hélas ! Au pouvoir de Tullie ? J'ai tout reçu de vous : mon coeur, mon sang, ma vie, Tout est à vous, mon père, et je n'ai que mes pleurs ! J'embrasse vos genoux. Au nom de mes malheurs, Révoquez en ce jour, une sentence impie ! Au nom de mon enfant, de ma fille chérie Cent fois, cent fois pressée en vos bras paternels! Ne lui préparez point des regrets éternels. Si jamais d'un enfant l'innocente caresse Fit couler de vos yeux les pleurs de l'allégresse ! Sauvez-moi ! Sauvez-vous d'un remords déchirant ! Cachez, cachez des lois le glaive étincelant. Mon père ! C'est pour moi que sa fureur s'apprête. Junius !... De son sang il a chargé ma tête. Voyez-le jusqu'au ciel s'élever menaçant.... Il retombe sur moi, sur vous ! sur mon enfant !
Tullius
De l'horreur de ton sort mon âme est pénétrée. Ah ! la plainte et les pleurs d'une fille adorée Arrivent aisément jusqu'au coeur paternel. Ton père, ô ma Tullie ! En atteste le ciel. S'il pouvait de ses jours offrant le sacrifice, Dérober Junius à son juste supplice, Sa tête eût satisfait aux droits d'un bienfaiteur. Mais la loi.... mon devoir.... Ah, cache ta douleur ? À mon coeur déchiré dérobe tes alarmes, Cruelle ou laisse-moi m'arracher à tes larmes. Il sort.
Scène 8
Tullie, Flavie
Tullie
Mon père !.... Il m'abandonne, hélas ! Et ses refus Aux horreurs du trépas ont livré Junius !
Flavie
Ah ! Pouvez-vous, Madame, accuser sa tendresse ? Il vous aime !
Tullie
Et pourtant, Flavie, il me délaisse Il fuit ! Et sans pitié pour ma juste douleur....
Flavie
Peut-il changer des lois l'inflexible rigueur ? Soumettez-vous aux Dieux. Ils frappent un coupable. Junius mérita le destin qui l'accable. En déplorant ses maux, songez à ses fureurs. Devons-nous des regrets à nos persécuteurs ?
Tullie
Tu crois calmer ma peine ! Es-tu mère, Flavie ! Cruelle !... Entendras-tu la plainte d'Octavie ? Ses pleurs tomberont-ils sur ton coeur maternel ! Dis... La vois-tu languir dans un deuil éternel ? Muette et l'oeil humide arrêté sur sa mère, Rappeler d'un regard les destins de son père ? Peut-être en ce moment des Dieux abandonné, Il expire, Flavie, et n'a point pardonné !
Scène 9
Esclave, Tullie, Flavie
Esclave
Junius à ma foi confia ce message.
Elle lit.
L'esclave sort.
Tullie
Donnez.... Lisons.... Mes yeux obscurcis d'un nuage À peine de sa main reconnaissent les traits. « Déchiré de remords, Junius sans regrets, Par un trépas affreux verra briser sa chaîne, Si la nuit du tombeau l'affranchit de ta haine. Au nom de ma douleur et du sort qui m'attend Accorde un seul regard à mon dernier instant. Puisse un coupable époux aux pieds de sa Tullie, Dans les bras innocents d'une fille chérie ; Absous par ton estime, épuré par ses pleurs, Oublier à la fois son crime et ses malheurs ». Je vole sur tes pas. Ah sans doute, Flavie ! Il a des droits sacrés sur les pleurs d'Octavie, Sur les miens !... Ma pitié, mon pardon, mes secours ! Je dois....
Flavie
Quoi, vous pourriez 2...
Tullie
On veut trancher ses jours, Qui ? Moi, l'abandonner!
Flavie
Grands dieux ! Qu'allez-vous faire ?
Tullie
Par les plus tendres soins soulager sa misère ; À son funeste sort accorder ma pitié, L'assurer qu'à jamais son crime est oublié.
Flavie
Ah ! Craignez !....
Tullie
La pitié ne connaît point la crainte, Du repentir tardif elle accueille la plainte ; Et jusqu'aux Dieux fléchis ses généreux efforts D'un coupable mourant vont porter les remords.
Acte IV
Scène 1
Junius
Junius
Aux orages sanglants qui troublèrent mon sort, Ce jour fait succéder le calme de la mort. Vain espoir !... Mon rival va s'unir à Tullie ! Leur bonheur me poursuit au delà de la vie... Et je laisse impur le plus sanglant affront ! Des ombres de la mort mes yeux se couvriront, Sans avoir vu briller le jour de la vengeance ! Condamné de leurs lois je brave la puissance. Seul je ferai mon sort. Je garde sur mon coeur Le gage qui me rend maître de mon honneur. Mourons... Pour me sauver, quand Cethegus conspire, Quand son bras va frapper, pourquoi dans mon délire, Précipiter l'instant qui finiť mes destins ? Sylla doit sa puissance à l'erreur des Romains ; Mais ce peuple est volage... Un moment, et peut-être Aux murs qui m'ont bravé je puis montrer un maître ! Ma vengeance !... Ah ! Craignons, par de vains attentats, De perdre avec le jour l'honneur de mon trépas. Il suffit d'un revers pour flétrir ma mémoire. Qui meurt un jour trop tard, à vu mourir sa gloire. Qu'il revient lentement, l'esclave à qui ma main A remis cet écrit. D'un insolent dédain, Peut-être, hélas ! Craint-il d'apporter la réponse. Je l'entends.
Scène 2
Junius, Esclave
Junius
Androclès !... Ce regard me l'annonce ; L'ingrate a rejeté le dernier de mes voeux.
Esclave
Tullie a parcouru cet écrit douloureux. Gémissante soudain, et l'oeil baigné de larmes, Elle a suivi mes pas.
Junius
Ô moment plein de charmes ! La voix de l'infortune apaise son courroux. Elle vient !.... Le trépas me semblera trop doux ! Et ma fille ?...
Il sort.
Esclave
Octavie accompagne sa mère.
Junius
Quoi, je verrai ma fille ! Ô bonté ! Jour prospère ! Elle n'a point voulu d'un refus insultant Ajouter l'amertume à mon dernier instant. Sa pitié n'attendait qu'un remords pour paraître. Elle plaint Junius.... et l'eût aimé peut-être !.... Et Pourtant un rival.... On vient.... Transports jaloux ! Respectez des moments si cruels et si doux.
Scène 3
Junius, Tullie
Junius
Ma fille ! Unique bien qui reste à ma misère ! A Viens avant qu'il expire, embrasse encor ton père. Quoi, Madame, un proscrit des Dieux abandonné Par les lois, par l'honneur, par l'amour condamné, A ses tristes destins vous voit sensible encore ! Ah ! Qu'un si noble sain me touche et vous honore ! Un coupable sans doute embrasse vos genoux ; Mais ce coupable, enfin, Tullie est votre époux ; Et contre vos rigueurs, dans les bras d'Octavie, Cet époux malheureux tremblant se réfugie, ›
Tullie
Junius ! Vos remords, votre sort douloureux Et ce gage innocent d'un hymen malheureux Combien de droits sacrés sur le coeur de Tullie! Oubliez mes malheurs comme je les oublie. Ah ! Pour vous arracher à ces décrets vengeurs, Faut-il n'avoir, hélas ! À donner que des pleurs ! Que ne puis-je, à l'instant, sacrifier ma vie Pour conserver un père à ma chère Octavie !
Junius
Ton coeur a pardonné ; je n'ai plus de regrets. Junius peut mourir sa tombe désormais De la haine des Dieux n'est plus appesantie, Ces Dieux confirmeront le pardon de Tullie. Des biens qu'offre la vie, hélas ! il n'en est qu'un Qui me pût rendre encor le jour moins importun : C'est le droit, l'heureux droit de réparer mes crimes. Si j'avais pu, guidé par tes vertus sublimes,, De l'honneur, sur tes pas, reprendre le chemin !.... Qu'il m'eût semblé facile appuyé de ta main ! Ton bonheur seul eût fait mon étude et ma gloire. Inutiles désirs ! Le soin de ma mémoire Doit seul m'intéresser à mon dernier moment. Puisse-t-elle, évitant un juste châtiment, A la postérité ne point passer flétrie, A tes soins généreux un époux la confie. Ta bonté, je le sais, ne peut anéantir D'un nom tel le mien le fatal souvenir. que Du triste Junius la honte est trop connue Mais que ta piété du moins la diminue. Ce cher enfant, qu'ici j'abandonne à ta foi, Ne fais point de mon nom l'objet de son effroi. En peignant Junius, qu'une fraude pieuse Adoucisse les traits de mon histoire affreuse, Colore mes défauts à ses yeux prévenus, Et qu'en moi, ta pitié trouve quelques vertus.
Tullie
Ah ! sois sûr qu'à jamais dans le coeur d'Octavie Ta mémoire vivra respectée et chérie. Ces remords vertueux, ce profond sentiment, Dans mon âme attendrie efface en un moment Ces excès dont l'amour causa la violence, Dont ces temps orageux excusent la licence ; Étrangers au mortel dont les jours inconnus Glissent obscurément sans vices, sans vertus ; Mais dont souvent, hélas ! la pente irrésistible Loin du devoir austère entraîne un coeur sensible. Qui sait se repentir naquit pour la vertu. Ah ! Faut-il, quand son charme enfin t'est mieux connu, De si nobles penchants voir arrêter la course ? D'un sang qui s'épurait doit-on tarir la source ?
Junius
Faut-il ?... Tullie ! à peine osé-je demander..... Ces noeuds que mes transports avaient su retarder... Ces noeuds que d'un rival la vertu justifie …... Qui vont semer de fleurs et ses jours et ta vie... Sans doute ils sont formés ?
Tullie
Quoi, Seigneur, vous pensez Qu'en cet instant fatal où vos jours menacés.....
Junius
Vous n'êtes point unis ! De l'époux qui t'adore, Quoi ! Les voeux, quoi ! Les droits ont un espoir encore ! Je n'ai point tout perdu, je puis mourir heureux ! Si l'horreur de mon sort, si mes remords affreux, Si le fer préparé qui doit trancher ma vie Éveillent la pitié dans ton âme attendrie ; Écarte de mes yeux cet hymen, ces flambeaux Et l'aspect d'un bonheur qui redouble mes maux. D'un rival dans tes bras l'épouvantable image De ce coeur égaré vient enflammer la rage ; Et jusque dans la tombe un spectacle odieux....
Tullie
Junius ! L'avenir est encor dans les cieux J'ignore.....
Junius
Tes accents fléchiront une mère ! Ma fille, à ses genoux viens seconder ton père. Que tes yeux éplorés, que tes bras innocents implorent sa pitié pour mes derniers instants. Ce coeur depuis longtemps sourd à ma voix coupable Au cri de ta douleur n'est point inexorable. Gage sacré ! c'est toi qui dois nous réunir. Oui ! pour nous séparer il faut t'anéantir. Le ciel a consacré nos noeuds par ta naissance, Et qui les veut briser maudit ton existence.
Tullie
Un tel soin convient-il à ces affreux moments ?
Junius
En est-il de plus chers ? Que d'augustes serments De mon coeur effrayé dissipent les alarmes. Jure que Décius.... Tes yeux baignés de larmes, Évitent mes regards.... Quoi ! Peux-tu balancer ?
Tullie
Un père sur mon sort a droit de prononcer.
Junius
Ses droits l'emportent-ils sur ceux de l'hyménée ? Mais à d'indignes feux ton âme abandonnée, Insulte à ma mémoire, aux devoirs les plus saints. Qui ! Tu bénis l'instant qui finit mes destins. Toute entière à l'amour d'un rival détestable, Ta main pourra s'unir à la main qui m'accable ! Ô rage ! Ô désespoir ! Abominables noeuds ! Et la vengeance échappe à mon bras furieux ! Je ne puis à tes yeux l'immoler à ma rage ! Et de son coeur sanglant arracher ton image !
Tullie
Et voilà tes remords ! C'était peu que tes jours, Cruel ! Eussent des miens empoisonné le cours ! Rien ne pourra briser le joug dont tu m'opprimes. Tes forfaits....
Junius
Est-ce à toi de me trouver des crimes ? Tu chéris Décius, ingrate et tu me hais. Ses feux, ton lâche amour, voilà mes seuls forfaits.
Tullie
Eh bien, reçois l'aveu qu'arrache ta furie. Je l'aime !... Mais, réponds, à mon âme ravie Quand l'amour présentait son espoir enchanteur, Ai-je écouté l'amour ?... Quand ton fer destructeur Menaçant s'est levé sur la tête d'un père, Ai-je évité l'autel qui combla ma misère, J'abandonnai la main qui m'offrait le bonheur Pour la sanglante main qui déchirait mon coeur. J'oubliai nos malheurs, tes ordres sanguinaires, Et le tombeau d'un oncle et l'urne de mes frères ; Je ne vis plus qu'un père et l'horrible couteau, Et pour sauver ses jours, j'embrassai mon bourreau !
Junius
Barbare !...
Tullie
Qu'ai-je fait ?.... Ah, Junius ! Pardonne Ce coupable transport où mon coeur s'abandonne. De ces moments affreux j'ai pu combler l'horreur ! Oublier le respect que l'on doit au malheur ! Et pourtant qu'opposer à l'injuste prière ? …….. Fuyons !....
Junius
Elle me quitte à mon heure dernière !
Tullie
Il le faut.
Tirant un poignard de son sein.
Junius
Souffre au moins que ce coeur paternel Presse un enfant si cher. Moment doux et cruel ! Adieu donc pour jamais, malheureuse Octavie ! Ah ! Je sens que mon coeur tient encor à la vie. Il faut t'abandonner ! Eh ! Puis-je sans effroi Contempler le destin qui s'apprête pour toi ? Victime dévouée aux rigueurs d'un beau père, Le cri de ta douleur fatigue en vain ta mère. Étrangère à l'amour, rebut de l'amitié Tu vas traîner des jours livrés à la pitié. Quel sera ton refuge, ô ma chère Octavie ! Fugitive partout et partout poursuivie, Qui te protégera quand tu perds Junius ? Où fuir pour échapper au cruel Décius ? Où dérober ta tête à sa main criminelle ? Près de moi, dans mon sein.... La tombe paternelle, Voilà ton seul asile ! Oui ! L'ombre de la mort Seule pourra tromper Décius et le sort. Viens d'un marbre commun notre cendre couverte...
Tullie
Grands Dieux !
Junius
N'avancez pas ou vous hâtez sa perte.
Junius
Ta fille !
Tullie
C'est la tienne ! Et tu veux l'avilir.
Tullie
Son sang.....
Junius
Doit à l'instant couler ou s'affranchir.
Tullie
Arrête, Junius ! Pour préserver sa tête, Que faut-il ?
Junius
Renoncer à l'hymen qui s'apprête, Jurer que cet enfant, gage de notre foi, Jamais d'un étranger ne subira la loi.
Tullie
Eh bien.... devant les Dieux la tremblante Tullie Te jure en ce moment, par le sang d'Octavie, De n'accepter jamais Décius pour époux.
Junius
Un père la confie à vos soins les plus doux. Adieu, ma fille ! adieu pour jamais.
Elle emporte sa fille.
Tullie
Octavie ! Je vous rends grâce, ô Dieux !... Viens mon sang ! Viens ma vie !
Scène 4
Junius
Junius
Du poids de ses malheurs mon coeur est soulagé. La nature est tranquille, et l'amour est vengé ! Décius ! de tes maux j'emporte au moins l'image. Je meurs ! Tu languiras ! Je bénis mon partage !
Scène 5
Junius, Décius
Junius
Est-ce un songe funeste ? un rival en ces lieux ! Perfide ! Oses-tu bien te montrer à mes yeux ? Ta lâcheté vient-elle, éprouvant ma constance, Ajouter à mes maux l'horreur de ta présence ? Viens-tu pour insulter à mon dernier moment ?
Décius
Qui ? Moi ! Vous insulter ? Moi ! venir bassement Accabler un rival à son heure dernière ! Plaindre un infortuné, soulager sa misère, Mettre un terme à ses maux s'il est en mon pouvoir, Voilà mes voeux, seigneur, et mon plus doux espoir. Votre garde, autrefois sauvé par ma clémence D'un coeur reconnaissant m'a donné l'assurance. À mes voeux, à mon or il n'a point résisté. Il vous affranchira de ce lieu détesté. De mon char préparé le conducteur fidèle, Cent fois m'a témoigné son courage et son zèle. Bientôt le sort en vain vous aura menacé. Suivez-moi !
Junius
De quel droit, perfide ! as-tu pensé M'enlacer dans les noeuds de la reconnaissance ? Pourras-tu, sans rougir, d'une adroite clémence M'expliquer les bienfaits ou plutôt les affronts ?
Décius
Je ne rougirai pas même de tes soupçons. Junius ! Désunis par l'amour, par la gloire, J'ai dû de nos débats conserver la mémoire. Il faut plus d'un instant pour cesser de haïr. Non. Tu ne croiras point que l'affreux souvenir Des maux par toi versés sur ma triste patrie, De mes droits usurpés, de ma flamme trahie, Puisse en un seul moment s'effacer de mon coeur. Mais si ma haine veille ; au jour de ton malheur Ma gloire, Junius, la réduit au silence. Lorsque Rome t'immole à sa juste vengeance, La tardive pitié qui suit les malheureux, Apprête à Décius des bruits injurieux. Si tu meurs on dira que j'ai cherché ta vie, Et quand j'ose aspirer à la main de Tullie, Je veux, de ma vertu conservant le renom, Lui présenter ma main exempte de soupçon.
Junius
Oui ! Rome de tes feux dès longtemps avertie, Verra mon meurtrier dans l'amant de Tullie. C'est toi qui répondra de mon affreux destin. Ton nom sera flétri. Tu te flattes en vain Perfide ! D'échapper au tribut d'infamie Dont je charge en mourant ta mémoire ennemie. J'achèterai ta honte au prix de tout mon sang. Ah ! J'emporte un espoir bien doux, bien consolant ! J'ai su d'un dernier coup assurer ma vengeance, Et ma tombe engloutit ta plus chère espérance. À la face des Dieux, des serments solennels Ont arraché Tullie à tes bras criminels. Oui ! Docile aux transports de ma flamme jalouse, Tullie abjure enfin le nom de ton épouse. Je meurs !.... mais je triomphe et je suis à jamais Vengé de ton offense et de tes vils bienfaits.
Décius
Serait-il vrai, grands Dieux ! Auriez-vous pu, Tullie, Par d'injustes serments, flattant sa jalousie, Me trahir !... Non, jamais ! son coeur m'est trop connu. Non ! vous calomniez Tullie et la vertu.
Junius
Ah ! Crois-en l'allégresse où mon âme se noie !
Décius
Oui, j'en crois ton triomphe et ta sinistre joie. J'ai tout perdu. Rends grâce à l'horreur de ton sort. Prêt à s'abandonner au plus juste transport, Décius veut au moins garder sa propre estime. Ma vertu se raidit, cruel, contre ton crime, Surmonte son malheur et plus grande que lui, Dans le bien qu'elle fait, sait trouver un appui. Mon bienfait devient pur, grâce à ta barbarie. Privé par un serment de la main de Tullie, Si Junius périt, Rome ne croira pas Que nous ayons sans fruit demandé ton trépas. Je puis dans mon malheur braver la calomnie. Cependant, Junius, je veux sauver ta vie. Du dessein que j'ai pris, rien ne peut m'ébranler, A ces offres qu'ici je dois renouveler. Rends-toi.
Junius
J'embrasserai la mort... et l'infamie Avant de rien devoir à l'amant de Tullie Et d'apprendre à bénir la main qui m'a frappé.
Décius
Adieu, Seigneur.
Junius
Adieu.
Scène 6
Junius
Tirant son poignard.
Voix en dehors.
Junius
Tu ne m'as point trompé ! Et ce calme glacé qui déguisait ta flamme, N'en a pu, Décius ! imposer à mon âme Ce qu'a senti le coeur, l'oeil est prompt à le voir. Va ! Junius connaît les traits du désespoir. J'ai compté sur des coeurs que les périls étonnent. Cethegus ne vient point, mes amis m'abandonnent. Voilà le seul ami qui reste à Junius. Je ne crains de sa foi, faiblesse ni refus. J'entends précipiter les apprêts du supplice. Il est temps d'accomplir ce sanglant sacrifice. Il est temps qu'un Romain, seul maître de son sort, Dépose son honneur dans les bras de la mort. Adieu, mon Octavie ! adieu ! frappons. Aux armes !
Junius
Grands Dieux qu'ai-je entendu ? Quel bruit ? Quel cri d'alarmes ? Serait-ce Cethegus ?
Scène 7
Cethegus, Junius
Cethegus
Oui ! C'est lui dont le bras Arrache Junius à la nuit du trépas. Ô mon cher Junius ! À ton ami fidèle, Les Dieux ont réservé la palme la plus belle ! J'ai sauvé mon ami !
Junius
Quel spectacle odieux Un seul moment plus tard eût offensé tes yeux ! Mais quels moyens du sort réparant l'injustice Me rendent à vos voeux ?
Cethegus
Du plus honteux supplice La place offrait déjà les terribles apprêts. De l'échafaud dressé fermant au loin l'accès, Les flots tumultueux d'une foule cruelle Venaient goûter du sang l'horreur toujours nouvelle. J'arrive accompagné de fidèles amis Dont l'essaim peu nombreux sans ombrage est admis. Percer les mille rangs de la foule entraînée ; Tomber d'un choc subit sur la garde étonnée ; La renverser ; monter sur l'échafaud tremblant Devient pour tes amis l'ouvrage d'un moment. Et ma voix rappelant l'éclat de tes services, Les fureurs de Sylla, ses longues injustices, Nos droits, nos libertés par son pouvoir surpris ; Bientôt en ta faveur s'élèvent mille cris. Tout s'émeut, tout fermente et la tourbe volage Déjà n'écoutant plus que son aveugle rage, Veut te voir, te sauver, le punir. Nous, marchons! Et l'effort d'un instant nous livre les prisons.
Junius
D'une amitié fidèle ! ô transport mémorable ?
Cethegus
Ami ! ne perdons point un jour si favorable. Arme-toi. Montre-toi ! Viens, mon cher Junius! Peut-être cet instant du vaillant Marius Par un heureux effort ranime la querelle. Le peuple est enflammé, profitons de son zèle. Et si du fier Sylla sa voix fit les destins, Le peuple peut briser l'ouvrage de ses mains.
Junius
Suivons, braves amis, le sentier de la gloire ! Junius sut déjà vous montrer la victoire ; Et ce jour doit encor la fixer sur nos pas. Réveillons dans ces murs la fureur des combats. C'est au sang de Sylla qu'il faut laver ma honte. Volons à son palais, que la mort la plus prompte Brise à jamais le joug dont il nous a flétris. Mais d'un brillant forfait vous connaissez le prix. Quand des troubles civils nous ouvrons la barrière, La hache ou les lauriers, voilà notre salaire !
Acte V
Scène 1
Tullie
Tullie
C'en est fait ! j'ai promis et les destins jaloux Couronnent les fureurs de mon barbare époux. Décius va venir ! ô mortelleş alarmes ! Je souffrirai, grands Dieux ! mais cachez-moi ses larmes.
Scène 2
Décius, Tullie
Décius
Et croirai-je un rival ? l'avez-vous prononcé, Ce funeste serment par sa haine annoncé ? Dois-je perdre en ce jour tout... jusqu'à l'espérance ! Vous vous taisez, Madame !... Ah ! Ce cruel silence M'annonce votre perte et mes destins affreux.
Tullie
Ignorez à jamais quels motifs odieux, À d'indignes serments ont pu forcer Tullie.
Décius
Ainsi vous couronnez sa basse jalousie ! Ainsi quand vous juriez une éternelle ardeur, Vous me trompiez cruelle !...
Tullie
Il doute de mon coeur !
Décius
Qui trahit mon espoir, parle de sa tendresse !
Tullie
Qui dut me consoler, ajoute à ma détresse.
Décius
Ah ! J'en crois vos serments, Madame, avant vos pleurs.
Tullie
Ils coulent malgré moi, Vos injustes fureurs Font rougir de ces pleurs la trop faible Tullie.
Décius
La faiblesse souvent tient à la perfidie. Eh bien
Tullie
connais enfin ton crime et mon malheur. Ces serments...
Scène 3
Fulvius, Tullie, Décius
Fulvius
Plus d'espoir que dans votre valeur. Décius dans ces murs le tumulte et les armes Éveillent de nouveau les civiles alarmes. De la révolte au loin flottent les étendards. La terreur et la mort volent sur ces remparts. Déjà l'égarement d'une foule insensée, Arrachant Junius à sa prison forcée, A des voeux incertains, donne un guide fatal. Dans la place bientôt formée à son signal, Au palais de Sylla cette troupe hardie, Suivait d'un pas confus la voix qui les rallie. Tout-à-coup Tullius fixe leurs yeux surpris, Un essaim peu nombreux de clients et d'amis Composait du vieillard le paisible cortège ; Junius fait entendre une voix sacrilège....
Tullie
Malheureuse ! mon père est tombé sous leurs coups !
Fulvius
Opposant la valeur aux transports du courroux, Nous avons jusqu'ici défendu votre père. Mais chaque instant accroît la horde sanguinaire ; Nos plus braves amis, par le nombre accablés, Sous le fer destructeur succombent immolés....
Tullie
Il va périr, ô ciel malheureuse Tullie ! Par d'indignes serments quand ta flamme est trahie, Décius près de toi, mes droits sont-ils perdus ?
Décius
Vos droits ! Ah ! Le malheur vous les a tous rendus. J'unirai mes clienTs à ceux de votre père, Je perds une espérance à mon amour bien chère ! Mais le sort de mes voeux comble encore le plus doux, S'il me permet de vaincre ou de mourir pour vous. Marchons !
Scène 4
Tullie
Tullie
Voilà celui qu'une injuste furie Par la main qu'il adore, en ce jour sacrifie ! Dieux dont la main puissante ébranle les états ! Protégez Décius, arbitres des combats ! Aux plus justes drapeaux attachez la victoire. Le bonheur du méchant accuse votre gloire, Et quand le sort accable un héros vertueux, L'univers consterné doute s'il est des Dieux,
Scène 5
Flavie, Tullie
Flavie
Tour espoir est détruit ; la résistance est vaine, Et sous un joug sanglant Marius nous ramène,
Tullie
Ah ! Ce jour me ravit mon père et Décius ; Tout couvert de leur sang, le cruel Junius ….
Flavie
Doutez-vous qu'un regard désarme sa colère ?
Tullie
Sa clémence mettrait le comble à ma misère.
Flavie
Quand pour lui Junius a les Dieux et le sort, Aux Dieux, à Junius qu'opposez-vous ?
Tullie
La mort.
Flavie
Quel tumulte soudain ?...
Tullie
Ô ciel !
Flavie
Quels cris d'alarmes ? On approche, et déjà le bruit affreux des armes...
Tullie
Juste ciel ! je succombe à l'horreur, à l'effroi. Cethegus !
Scène 6
Cethegus, Tullie
Cethegus
La voici. Madame, suivez-moi.
Tullie
De quel droit osez-vous ?...
Cethegus
Mon droit est ma puissance. Le sort peut des combats incliner la balance. C'est vous qui répondrez des jours de mon ami. Venez.
Tullie
Dieux tout puissants, prêtez-moi votre appui.
Cethegus
On voit les Dieux toujours seconder le courage. Marchons !
Tullie
S'il est vainqueur, que lui sert un otage
Cethegus
S'il est vainqueur, Madame, oubliez-vous vos noeuds ?
Tullie
Ah ! Ne me forcez point aux plus horribles voeux.
Cethegus
Vos voeux sont impuissants. Venez.
Tullie
Eh quoi ! perfide ! Oses-tu me toucher d'une main homicide.
Cethegus
J'ose tout pour servir un ami malheureux.
Tullie
Immole moi plutôt sur l'autel de mes Dieux.
Aux soldats.
Cethegus
Ah ! Ce frivole abri n'a rien qui vous protège. Entraînez-là !
Tullie
Cruel ta rage sacrilège.... Mon père ! Décius !
Scène 7
Décius
Décius et ses soldats fondent sur les soldats de Cethegus et sur lui, et les repoussent hors de la scène.
Décius
Barbare, défends-toi !
Scène 8
Tullius, Tullie
Tullius
Ma fille !
Tullie
Dieux puissants ! mon père ! je vous vois ! Au farouche vainqueur quelle main bienfaisante Arrache....
Scène 9
Tullius, Tullie
Tullius
La voilà cette main triomphante, Qui préserva mes jours ; et confond à jamais De nos vils ennemis l'audace et les projets.
Tullie
Comment à Junius échappe sa victime ?
Tullius
Les Dieux semblaient unis pour couronner le crime. Certains de succomber au plus noble devoir, À mourir en Romains nous bornions notre espoir : Mille cris tout-à-coup mêlés au bruit des armes, Du rebelle étonné réveillent les alarmes. On entend retentir le nom de Décius ; Et sa voix ranimant nos guerriers abattus Dans le fond de leurs coeurs va chercher le courage. Sur les morts jusqu'à lui nous tentons un passage. Par le glaive entamé, ce rempart de soldats Croule et s'évanouit dans l'ombre du trépas. Tout change.... Sous nos coups des foules éperdues Du forum éclairci couvrent les avenues, Et déjà le carnage étendait ses horreurs.... Mais bientôt la pitié suspend nos fers vengeurs. Et dans ceux que poursuit une aveugle colère Chaque Romain tremblant de rencontrer un frère, S'arrête avec effroi, cache un glaive inhumain, Et pardonne au rebelle en songeant au Romain ; Du jour le plus funeste abhorrant la mémoire Détestant et la pompe et les chants de la gloire, Nous ceignons sans orgueil un sinistre laurier, Que du sang le plus cher nous avons dû payer ; Et nos soldats en pleurs maudissent leur furie Qui blessa la nature en vengeant la patrie.
Tullie
Le glaive a respecté les jours de Junius ?
Tullius
Sans doute il a suivi le torrent des vaincus. Puisse-t-il éviter la peine de son crime.
Scène 10
Fulvius
Fulvius
De ses propres fureurs déplorable victime, On l'amène à vos yeux. Par la rage emporté, Sur le fer des soldats il s'est précipité. Le voici.
Scène 11
Junius, Tullie
Junius
Laissez-moi mourir près de Tullie. Traînez jusqu'à ses pieds les restes de ma vie L'offrande lui plaira.
Tullie
Grands Dieux ! Blessé ! Sanglant !
Il meurt.
Junius
J'amène à vos regards un époux expirant. Abandonné de vous, de la nature entière, J'ai cherché.... J'ai trouvé la fin de ma carrière : Et laisse en gémissant après tant de revers, Tullie à Décius et le monde à ses fers. Mais je veux à la haine arrachant ma mémoire, Qu'une larme de vous me tienne lieu de gloire. Je vous rends vos serments. Ce jour vous affranchit, Ma main vous sépara.... ma mort vous réunit. Ma fille ! Que le ciel te conserve une mère, Pardonne-lui mon sang, toi qui me fus si chère ! Décius ! Je la lègue à ton humanité. Que mon nom, s'il se peut, d'elle soit respecté. Cache-lui mes forfaits ; et si mon Octavie Demande mes vertus.... dis que j'aimai Tullie.