Le Kama Soutra ou Il Ne Faut Pas Jouer Avec le Feu
Scène 1
Madame Béroute, Monsieur Béroute
Monsieur Béroute lit son journal. Tenue un peu débraillée du matin, à la campagne. Madame Béroute, un chiffon à la main, et son index pointant sous l'étoffe, récure les moulures du buffet.
Madame Béroute
Oh ! Oh ! Encore !
Monsieur Béroute
Encore... Encore...
Madame Béroute
Toujours la même chose !
Monsieur Béroute
Même chose... Même chose...
Madame Béroute
Ce n'est plus de la mollesse !
Monsieur Béroute
Mollesse... Mollesse...
Madame Béroute
C'est de la mauvaise volonté !
Monsieur Béroute
Non. Poincaré est paralysé par les concessions de ses prédécesseurs.
Madame Béroute
Poincaré ?...
Monsieur Béroute
C'est lui, maintenant, qui cède aux Anglais.
Elle comprend, elle vient mettre son chiffon sous le nez de son mari.
Madame Béroute
Aux Anglais ! Mais je te parle d'Antonia. Elle est de plus en plus sale !
Monsieur Béroute
Mets-la à la porte.
Madame Béroute
Tu m'en trouveras une autre ! Il y a tant de bonnes qui consentent à venir à la campagne !
Monsieur Béroute
Alors, garde-la jusqu'à la fin des vacances.
Béroute reprend son journal.
Du jardin, par la porte-fenêtre qui est ouverte, arrivent les voix joyeuses des enfants Jouant au tennis : l5-30... 30 à... 30-40... Jeu !
Reprenant sa voix basse et confidentielle.
Madame Béroute
Bien forcée... À moins qu'elle ne recommence ce qu'elle a fait hier... Hier Soir... Que ces enfants sont agaçants ! Ils jouent au tennis dès qu'ils sont levés ! Hier soir, Antonia est restée jusqu'à dix heures à batifoler avec le garçon de la ferme devant la porte de la grange...
I1 reprend son journal.
Monsieur Béroute
Tant qu'ils batifoleront devant la porte, ne t'inquiète pas.
Allant à la porte et appelant :
Madame Béroute
Toi, il faut que les choses te crèvent les yeux. Je vais envoyer Antonia à la ferme. Tu verras le temps qu'elle mettra... Antonia ! Monsieur Béroute hausse les épaules. Entre Antonia, fille de belle mine et de bonne humeur.
Scène 2
Madame Béroute, Antonia
Madame Béroute
Vous avez bien fait le ménage !
Antonia
Je n'ai pas eu le temps, Madame. Monsieur Jean et Mademoiselle Marcelle ont déjeuné à sept heures et demie ; et après, j'ai...
Madame Béroute
Pas d'histoires... Êtes-vous allée à la ferme prendre vos légumes pour le pot-au-feu ? Non. Allez-y !
Avant de sortir, elle veut passer sur le buffet le pan de son tablier.
Antonia
Bien, Madame.
Madame Béroute
Allez-y tout de suite !
Elle sort.
Antonia
Oui, madame.
Scène 3
Madame Béroute, Monsieur Béroute, Mêmes Voix
Allant à la porte.
Madame Béroute
Tu vois, si elle se le fait dire deux fois... Mais, attends, ma fille, je vais te surveiller, moi !
Monsieur Béroute
C'est ça... Va la surveiller ! Va...
Madame Béroute
Tu ne t'installes pas dans le jardin ?
Voix au deliors : 15... 15 à...
Monsieur Béroute
Pour recevoir une balle de tennis en pleine figure... Entends-les !
du jardin
Mêmes Voix
... 30-15... 30-40... Jeu !
Madame Béroute
Tu ne vas pas empêcher ces enfants de jouer ? Ce serait stupide. Voilà un grand garçon et une grande fille qui, à force de courir et de sauter, n'ont pas le temps de penser à mal faire... Je les ai surveillés... Tu peux te fier à moi. Deux garçons !
Monsieur Béroute
Tant mieux... C'est parfait...
Elle va à la porte-fenêtre et crie :
Elle revient à son mari et lui rend son journal.
Elle sort.
Madame Béroute
Mais, puisque tu veux lire tranquillement, tu vas voir comme c'est facile... Jouez plus doucement, les enfants... ne vous agitez pas comme des fous... Et ne criez plus... Vous empêchez votre père de lire son journal... Tu Vois comme c'était malin !... Ils se taisent... Tu peux lire tranquillement... Il ne te manque rien... Tu es content... Eh bien ! Lis, lis... mais lis !
Scène 4
Monsieur Jean, Monsieur Béroute, Mademoiselle Marcelle
Monsieur Béroute déploie son journal ; mais Jean et Marcelle, en costume de tennis, entrant par la porte-fenêtre, et entourent le canapé sur lequel est assis Monsieur Béroute.
Monsieur Jean
Qu'est-ce que tu veux, papa ?
Monsieur Béroute
Je ne veux rien.
Mademoiselle Marcelle
Bonjour, mon oncle, vous avez passé une bonne nuit ?
Monsieur Béroute
Très bonne, mon petit, merci.
Monsieur Jean
Ça te gêne, papa, qu'on joue au tennis ?
Monsieur Béroute
Non... mais joue avec plus de grâce, plus de mollesse... Tu fatigues Marcelle...
Mademoiselle Marcelle
Mais non, mon oncle...
Monsieur Béroute
Si... si... allez... allez jouer, mais tout doucement...
À Marcelle, avec une lenteur exagérée.
Monsieur Jean
Bon, papa... Play ?
Ils sortent dans le jardin.
Mademoiselle Marcelle
Go...
Scène 5
Monsieur Béroute, Madame Béroute
Madame Béroute est entrée et lui arrache le journal.
Monsieur Béroute
Monsieur Poincaré a déclaré à Lord Curzon que le Gouvernement français maintenait formellement son point de vue, tout en se déclarant prêt à étudier dans le plus large esprit de conciliation les contre-propositions de Monsieur Lloyd George... Les étroites relations d'amitié qui...
Madame Béroute
Jules, es-tu père de famille, oui ou non ?
Monsieur Béroute
Quoi ?
Madame Béroute
Veux-tu protéger la vertu de ton fils et l'innocence de la fille de ta soeur ?
Monsieur Béroute
Mais, explique-toi !
Madame Béroute
Voilà ce que j'ai trouvé dans la chambre d'Antonia.
Monsieur Béroute
Qu'est-ce que c'est ? Un livre ?...
Madame Béroute
Et de prix !
Monsieur Béroute
Elle a eu un prix ?
Madame Béroute
Regarde et tu n'auras plus envie de plaisanter !
Monsieur Béroute
Oh !... Oh !...
Madame Béroute
Tu vois cette cochonnerie !
À sa femme.
Monsieur Béroute
Kama-Soutra, manuel d érotologie hindoue... Érotologue !
Madame Béroute
Et hindoue !
Monsieur Béroute
Et ces gravures, oh... ces gravures...
Madame Béroute
Tu les as assez regardées !
Monsieur Béroute
Il faut bien que je me rende compte.
Madame Béroute
Ça t'intéresse...
Monsieur Béroute
Moi... Ô ma pauvre femme... Rends-moi mon Poincaré.
Lisant la table des matières.
Elle lui donne le livre avec un grand dégoût.
Madame Béroute
Quoi... Voilà toute ton indignation... Ça ne te suffit pas le Kama-Soutra... Il y a mieux... Suivi des meilleurs passages de Gamiani, de l Amateur des chaussures, des Rêves d un Flagellant... Toutes Ces Ordures sous le matelas de ta bonne !
Monsieur Béroute
Où a-t-elle pu trouver ça ?
Madame Béroute
Dans le lunapar d'où elle sort.
Monsieur Béroute
Je croyais qu'elle nous avait été envoyée par les Bonnes soeurs de la Délivrance.
Madame Béroute
C'est vrai... Oh ! L'hypocrite... Je pense que tu ne vas pas la garder une minute de plus...
Monsieur Béroute
Évidemment... mais sous quel prétexte ?... Tu ne peux pas lui dire que tu as fouillé sous son matelas...
Madame Béroute
Doit-on une explication à ces dévergondées ?
Monsieur Béroute
Mais si elle te demandait son livre ?...
Madame Béroute
Je lui dirai de le réclamer à la gendarmerie. Attention, les enfants... Cache-le !
Il essaie vainement de faire entrer le livre dans sa poche, et voyant entrer Jean et Marcelle, il le met sous son derrière.
Monsieur Béroute
Le cacher... et où ?...
Scène 6
Madame Béroute, Monsieur Jean, Monsieur Béroute, Mademoiselle Marcelle
Madame Béroute
Qu'est-ce que vous venez faire ici, les enfants ? Pourquoi cessez-vous de jouer ?
Monsieur Jean
Papa ne veut pas qu'on se fatigue.
Monsieur Béroute
Un gaillard comme toi, tu te fatigues ! Tu n'as pas honte!
À sa nièce.
Madame Béroute
On va vous payer des raquettes, des balles et un filet pour que vous vous tourniez les pouces ! Allez jouer ! Je n'aime pas les enfants qui ne savent que faire dès le matin.
Mademoiselle Marcelle
Je voulais vous demander, ma tante, si vous n'avez pas besoin de moi ?
Madame Béroute
Aucun besoin. Allez jouer... Hardi ! Un grand match !
Monsieur Jean
Qu'est-ce qu'ils ont ?
Mademoiselle Marcelle
Ton père a caché quelque chose.
Monsieur Jean
Un cadeau... une surprise... faudra voir...
Jean et Marcelle sortent.
Madame Béroute
Allez jouer, les petits, allez jouer !
Scène 7
Monsieur Béroute, Madame Béroute
Monsieur Béroute
D'un peu plus, ils le voyaient...
Madame Béroute
Il n'aurait plus manqué que ça... Tu vas me cacher cette horreur.
Monsieur Béroute
Où ?
Madame Béroute
Là-haut, dans le tiroir où tu mets ton revolver... Tu as la clef ?
Monsieur Béroute
Oui.
Madame Béroute
Non. Va le jeter dans l'étang 1 ...
Monsieur Béroute
Il flottera.
Madame Béroute
Attache une pierre.
Monsieur Béroute
Si la ficelle casse, vois-tu qu'on nous le rapporte à déjeuner !
Madame Béroute
Alors, il faut le brûler dans le fourneau !
Il va à la porte de la cuisine, l'ouvre, mais revient en hâte, son livre sur la poitrine.
Monsieur Béroute
Ça, c'est moins bête... Antonia est dans la cuisine !
Madame Béroute
Déjà rentrée ?
Monsieur Béroute
Ton garçon de ferme aurait dû la retenir davantage.
Madame Béroute
Elle se doute de quelque chose ?...
Monsieur Béroute
Et après ? Puisqu'on la fiche à la porte.
Madame Béroute
Pas si vite ! Une fille qui se repaît de telles ordures est capable de tout.
Monsieur Béroute
Tu ne lui dis rien?
Madame Béroute
De la prudence...
Monsieur Béroute
Et le livre ?
Madame Béroute
Mets-le dans ta poche.
Monsieur Béroute
Il est trop grand.
Madame Béroute
Attention ! Elle vient...
Il a à peine le temps de glisser le volume sous un coussin du canapé. À ce moment Jean qui est apparu une ou deux fois, à la porte fenêtre du jardin, découvre la cachette et s'éclipse.
Entre Antonia.
Monsieur Béroute
Où le cacher ?... Ah ! Le canapé...
Scène 8
Antonia, Madame Béroute, Monsieur Béroute
Antonia
Est-ce que madame voudrait me rendre mon livre ?
Madame Béroute
Mais, ma bonne Antonia, je ne l'ai pas.
Antonia
Si, madame.
Madame Béroute
Mais non, ma petite Antonia.
Antonia
Je suis sûre que c'est madame qui l'a pris.
Madame Béroute
Mais, ma petite Antonia, je ne suis pas sortie d'ici... demandez à monsieur...
Monsieur Béroute
En effet.
Madame Béroute
Pendant tout le temps que vous étiez sortie... et vous êtes vite revenue de la ferme !... Cette fois-ci, c'est très bien, Antonia, je vous félicite, c'est très bien...
Elle fait un pas vers le jardin.
Antonia
Alors, je ne sais plus où a passé mon livre... C'est peut-être Monsieur Jean...
Madame Béroute
Monsieur Jean !... Vous êtes folle...
Antonia
Mais, Madame, je l'avais hier soir... j'en suis sûre... je l'ai vu... Elle va vers le canapé, mais Monsieur Béroute se dresse.
Et il s'assoit dessus.
Monsieur Béroute
Il n'est pas là !
Madame Béroute
D'ailleurs, ce ne serait pas sa place.
Antonia
Mais alors, où est-il ?... Il n'est pas dans la cuisine et la fermière ne l'a pas gardé.
Monsieur Béroute
La fermière ?
Les Béroute échangent un regard d'indignation.
Antonia
Oui, monsieur, je le lui laisse souvent... ... pour qu'elle vérifie son compte de lait, de beurre, de légumes.
Madame Béroute
Ah ! C'est votre livre de cuisine ?
Antonia
Mais oui, Madame !
Madame Béroute
Et vous ne savez plus où vous l'avez mis ! Vous n'avez pas d'ordre, ma fille, pas d'ordre...
Antonia
Mais, Madame...
À Monsieur Béroute.
À Antonia.
Madame Béroute
Pas d'ordre ! C'est comme ça que tout se perd à la maison, les couverts, le linge... Samedi dernier, il manquait encore deux torchons ! Si je vous faisais payer tout ce qui disparaît vous ne l'auriez pas volé !
Antonia
Ah ! Non madame.
Madame Béroute
Des insolences, maintenant ! Pas chez moi, mademoiselle... Vous allez me faire vos paquets.
Antonia
Mais, Madame !
Elle pousse Antonia et entraîne son mari.
Ils sortent, dès que la porte est refermée, Jean apparaît à la porte-fenêtre du jardin et se retourne avant d'entrer.
Madame Béroute
Je vais vous chercher votre livre, je vais vous le trouver, moi, et régler votre compte... Ne me laisse pas seule avec elle !
Scène 9
Monsieur Jean, Mademoiselle Marcelle
Monsieur Jean
Ils sont partis...
Mademoiselle Marcelle
Tu as vu ce qu'ils cachaient ?
Il fouille sous les coussins et sort un livre.
Monsieur Jean
Sur le canapé. Pfff ! Ce n'est qu'un livre.
Elle se détourne.
Mademoiselle Marcelle
Zut !
Monsieur Jean
Le Kama-Soutra.
Mademoiselle Marcelle
Quoi ?
Monsieur Jean
Manuel d érotologie hindoue.
Mademoiselle Marcelle
Érotologie ? Qu'est-ce que ça veut dire?
Monsieur Jean
Heu... heu... ça vient du grec. Éros, amour, logos, science... Érotologie hindoue, science de l'amour hindou.
Mademoiselle Marcelle
L'amour hindou ? C'est de Kipling ?
Il referme le livre.
Monsieur Jean
Non !... Je ne vois pas de qui c'est... Ah ! Chic ! Il y a des illustrations... Oh !... Oh !...
Mademoiselle Marcelle
Fais voir...
Monsieur Jean
Non...
Mademoiselle Marcelle
Pourquoi...
Monsieur Jean
Ce n'est pas pour toi.
Mademoiselle Marcelle
C'est si inconvenant que ça ?
Monsieur Jean
Oh ! Oui.
Mademoiselle Marcelle
Alors, n'y touche pas.
Il le remet sous le coussin, mais reste, hésitant, sur le canapé. Marcelle s'éloigne.
Monsieur Jean
Si tu veux, Tu t'en vas ?
Mademoiselle Marcelle
Je monte dans ma chambre. Fausse sortie.
Monsieur Jean
Qu'est-ce qui te prend ? Tu boudes ?
Mademoiselle Marcelle
Tu es bête ! Je monte dans ma chambre.
Monsieur Jean
On n'ira pas attendre le facteur, tous les deux ?
Mademoiselle Marcelle
Si, tout à l'heure... Tu restes ici, toi ?...
Monsieur Jean
Oui...
Mademoiselle Marcelle
Tu vas le regarder dès que je serai sortie.
Monsieur Jean
Mais non.
Mademoiselle Marcelle
Menteur !
Monsieur Jean
Pourquoi menteur ?
Mademoiselle Marcelle
Je vois bien que tu en meurs d'envie.
Monsieur Jean
Moi ?
Mademoiselle Marcelle
Oui, toi.
Monsieur Jean
Et toi aussi. Il reprend le livre sous le coussin.
Mademoiselle Marcelle
Si tu le regardes, je le regarderai.
Il les tourne.
Monsieur Jean
Rien que tourner les pages.
Mademoiselle Marcelle
Laisse voir...
Monsieur Jean
Non, ne regarde pas...
Mademoiselle Marcelle
Si... Qu'est-ce que c'est ?
Il cache la page avec sa main.
Monsieur Jean
C'est un... Non... non... Ne regarde pas !
D'une voix étranglée.
À ce moment, un léger bruit dehors : ils se séparent.
Mademoiselle Marcelle
Si... Les différents baisers...
Monsieur Jean
On vient !
Mademoiselle Marcelle
Mais non... personne... Ce que tu as eu peur !
Il respire.
Monsieur Jean
Oui... mets ta main sur mon coeur... Il ne bat plus du tout...
Elle s'arrête et porte la main gauche à son sein.
Mademoiselle Marcelle
C'est vrai... Le mien, c'est tout le contraire...
Monsieur Jean
Oh ! Marcelle, comme le tien bat vite... comme le tien bat vite...
Mademoiselle Marcelle
Ne me touche pas !
Monsieur Jean
Oh ! Si... Marcelle. Comme il bat vite...
Mademoiselle Marcelle
Jean... tu es tout drôle... qu'est-ce que tu as ?
Il la prend dans ses bras.
Monsieur Jean
Je ne sais pas... J'étouffe, j'ai chaud, j'ai envie de pleurer et de t'embrasser...
Mademoiselle Marcelle
Laisse-moi, Jean... C'est mal...
Monsieur Jean
Tu ne m'aimes pas, Marcelle...
Mademoiselle Marcelle
Tu es bête !
Monsieur Jean
Alors, embrasse-moi...
Un bruit de porte, ils sursautent.
Mademoiselle Marcelle
Non, il ne faut pas... Il ne faut pas...
Monsieur Jean
Marcelle, Marcelle... Partons !
Ils sortent en courant par la porto-fenêtre et le jardin.
Mademoiselle Marcelle
Oui... oui...
Scène 10
Madame Vermeuil, Madame Béroute
Madame Béroute a mis un chapeau et a prix une ombrelle ; madame Vermeuil tient à la main un petit livre de messe.
Madame Vermeuil
Mais c'est insensé, ce que vous dites, chère Madame ; c'est insensé... Dans ces conditions je neveux pas vous déranger... Je venais en voisine, en sortant de la messe...
Madame Béroute
Vous ne me dérangez pas... Asseyez vous... Nous avons bien cinq minutes avant le passage de l'autocar...
Madame Vermeuil
L'épicier qui est en face de la sous-préfecture vous trouvera une bonne plus sûrement que le boucher... Voyez aussi la receveuse des postes; elle a placé chez Madame Tary une personne qui est très bien.
Madame Béroute
Merci du renseignement... Oh ! Chère madame, dire qu'on a chez soi de pareils poisons !
Madame Vermeuil
C'est insensé, c'est insensé... Dire que votre grand garçon ou votre nièce auraient pu...
Madame Béroute
Vous m'avez fait peur... Non... Il est là !
Madame Vermeuil
Ah ! L'objet est là...
Madame Béroute
Là-dessous.
Madame Vermeuil
Vous avez raison de faire bonne garde.
Madame Béroute
Et prompte désinfection... Ouste ! Dehors !... La créature a si bien compris qu'elle n'a pas osé me réclamer ses huit jours...
Madame Vermeuil
Ni son livre ?
Madame Béroute
L'horreur ! Voyez ça !
Madame Vermeuil
Mais c'est un assez beau livre, pas mal relié...
Madame Béroute
Avec de ces images !
Madame Vermeuil
C'est insensé... insensé...
Madame Béroute
On va le brûler.
Se reprenant.
Madame Vermeuil
Ah !... Vous avez raison... Mais où trouve-t-on des livres pareils ?
Madame Béroute
À Paris, évidemment.
Madame Vermeuil
Il n'y a donc plus de police ?
Madame Béroute
Pas plus de police que de bonnes moeurs et de religion... Après cinquante ans de République, il faut s'attendre à tout...
Madame Vermeuil
C'est insensé... insensé...
Entre Monsieur Béroute.
Madame Béroute
Voilà mon mari.
Scène 11
Monsieur Béroute, Madame Vermeuil, Madame Béroute
Monsieur Béroute
Oh ! Bonjour, Madame Vermeuil... Ma femme vous a raconté ?...
Madame Vermeuil
Oui... Quelle histoire... C'est insensé... Insensé !
À sa femme.
Monsieur Béroute
Croyez-vous ! Le char à bancs est dans la cour. Le fermier va descendre la malle d'Antonia et l'emmènera directement à la gare.
À Madame Vermeuil.
À son mari.
Elle sort par le jardin.
Madame Béroute
Je ne veux pas revoir cette fille. Je la battrais ! D'ailleurs, il faut que je guette l'autocar. Au revoir. La fermière fera le déjeuner... Marcelle mettra le couvert, mais avant de l'appeler, brûle cette immondice. Elle a pris le livre et le donne à son mari.
Monsieur Béroute
Oui... oui... tout de suite... Et choisis bien...
Elle sort.
Madame Béroute
Brûle ! Brûle !
Scène 12
Madame Vermeuil, Monsieur Béroute
Ils sortent. La porte fermée, on entend dans le jardin la voix de Madame Béroute.
Madame Vermeuil
Je n'ai jamais vu Madame Béroute dans cet état.
Monsieur Béroute
Elle perd la tête... Elle me laisse avec ça dans les mains... C'est agaçant, à la fin... On a tout le temps envie de regarder... Ma femme n'a pas réfléchi que, maintenant, la fermière est devant le fourneau...
Madame Vermeuil
J'y pensais...
Monsieur Béroute
Vous voyez les potins d'ici... La fermière dira que je brûle des papiers compromettants dès que ma femme est partie...
Madame Vermeuil
Vos lettres d'amour...
Monsieur Béroute
Mes lettres d'amour, moi... Voyons...
Madame Vermeuil
Voulez-vous que je vous en débarrasse ?... Que j'aille le brûler chez moi ?...
Monsieur Béroute
Oh ! Je n'oserai vous laisser de pareilles abominations...
Madame Vermeuil
Dites donc... Je suis une grande personne, j'ai vingt-neuf ans.
Monsieur Béroute
Vingt-neuf ans ! Voyez ça !... Je ne l'aurais jamais cru !... Vous vous vieillissez par vice...
Madame Vermeuil
Flatteur... J'ai été mariée aussi... Je sais ce que sont ces choses.
Monsieur Béroute
Non. Vous ne pouvez imaginer...
Madame Vermeuil
Quoi ? Le Kama-Soutra : c'est hindou, c'est religieux, c'est sacré...
Montrant la deuxième partie du volume.
Monsieur Béroute
Nous n'avons pas que le Kama-Soutra ! Nous sommes très bien assortis... Nous avons aussi les meilleurs passages de Gamiani, admirablement écrits.
Madame Vermeuil
Vraiment ? Il y a de véritables écrivains qui se plaisent à composer ces horre... ces fantaisies, comme il y a de véritables artistes pour les illustrer !
Monsieur Béroute
Gamiani est d'Alfred de Musset.
Elle veut prendre le livre.
Madame Vermeuil
D'Alfred de Musset !... Le coquin ! Moi qui l'adore ! Puisque c'est de Musset...
Monsieur Béroute
Je vous préviens que les illustrations sont encore pires... et le diabolique, c'est qu'elles sont d'un graveur extraordinaire, un Fragonard...
Madame Vermeuil
Vous n'êtes pas capable de faire abstraction du sujet, de ne voir que la finesse du dessin, le talent de l'artiste... à un point de vue purement esthétique ?...
Monsieur Béroute
Purement ? Non ! Eh ! Non... non... Il y a trop longtemps que j'ai ce livre dans les mains...
Madame Vermeuil
Vous plaisantez ?
Monsieur Béroute
Pas du tout... Depuis que ma femme a fait cette merveilleuse découverte, j'ai l'impression de recommencer le numéro de Baggessen.
Madame Vermeuil
Baggessen ?
Mimant avec le livre.
Monsieur Béroute
Le casseur d assiettes... Ah !... C'est vrai... Vous ne pouvez pas l'avoir vu... Vous étiez trop jeune... et vous n'alliez pas aux Folies-Bergère... Quand Baggessen avait fini de casser des assiettes il revenait avec une feuille de papier collant dont il ne pouvait se dépêtrer... Quand il libérait sa main droite, le papier collait à sa main gauche, à son coude, à son genoux, à ses pieds... partout... Il trépignait, il s'agitait, il s'énervait...
Madame Vermeuil
Très drôle... et comment finissait-il ?...
Monsieur Béroute
Je ne me souviens plus... Il partait avec son papier collant dans la coulisse.
Madame Vermeuil
Où quelqu'un faisait comme ça, tout simplement.
Monsieur Béroute
Mais ce quelqu'un devait être empêtré à son tour... C'est vous qui êtes prise, maintenant... C'est vous qui l'avez !
Madame Vermeuil
Venez le reprendre...
Monsieur Béroute
Gardez, gardez... C'est bien plus drôle...
Elle ouvre le livre, regarde, soupire, referme, regarde Monsieur Béroute en souriant, ouvre à nouveau les pages.
Elle referme.
Madame Vermeuil
Voyez... Je ne m'affole pas... Oui, oh ! Oh !... C'est un monstre. Vous aviez raison...
Monsieur Béroute
Qu'est-ce que je vous disais ?...
Un temps.
Madame Vermeuil
Ceci... C'est... Ah ! Des écoles d'amour, voilà qui est curieux... Il y a donc des écoles d'amour dans les Indes... C'est un beau pays...
Monsieur Béroute
J'ai toujours rêvé de faire un voyage aux Indes...
Madame Vermeuil
Tenez !... Cette gravure est presque convenable... Un hindou... quoi ? C'est un hindou...
Monsieur Béroute
Hum... Un bel Hindou.
Madame Vermeuil
Vous n'avez jamais vu d'Hindous...
Monsieur Béroute
Tout nus, jamais.
Madame Vermeuil
Il paraît que ce sont des hommes très doux, mais très ardents...
Il l'enlace et l'embrasse sur la bouche ; ils tombent sur le canapé.
Monsieur Béroute
Oui... oui... et avec des impulsions irrésistibles comme ça, voyez-vous, comme ça.
Madame Vermeuil
Oh ! C'est insensé, c'est insensé...
Puis se rallumant et se jetant à ses pieds.
Monsieur Béroute
Oui. Que vous êtes belle, que vous êtes belle !
Madame Vermeuil
Mon ami, mon ami, on pourrait nous voir...
Monsieur Béroute
Venez... là, dans ma chambre...
Madame Vermeuil
J'emporte les Hindous.
Monsieur Béroute
Mais je suis un Hindou... je suis voire Hindou...
Scène 13
Madame Béroute
À Marcelle, en la lâchant.
À Jean en le poussant vers la porte de la chambre de Monsieur Béroute.
Elle ouvre la porte et la referme.
Madame Béroute
Petits malheureux ! Petits malheureux ! Je vais lui raconter comment je vous ai surpris. Toi, fille perdue, attends-moi là ! Et toi, grand débauché, tu vas voir ton pauvre père... Tu vas le voir ! Ah ! Le satyre ! Lui aussi!... Mais ils y vont donc tous à ce Kama-Soutra !