L'Album
Scène 1
Madame Verrières, Juliette
Madame Verrières
Nous n'avons que le temps de passer une robe, Juliette ; la baronne va venir nous prendre dans une heure et demie pour aller au sermon.
Juliette
Savez-vous, ma cousine, que ce père lazariste a un grand talent : il vient jusqu'à des jeunes gens pour l'entendre.
Madame Verrières
On y voit même des maris avec leurs femmes.
Juliette
Pourvu que le baron laisse venir la sienne !
Madame Verrières
Ah ! Il est très jaloux : c'est un homme bien élevé.
Juliette
Oh ! Il faut avoir bien peu de confiance en sa femme pour la surveiller de si près !
Madame Verrières
Les femmes n'aiment rien tant que d'être opprimées ; c'est une preuve qu'on s'occupe d'elles.
Juliette
Mais Monsieur Verrières ne vous persécute pas ainsi.
Madame Verrières
Eh ! Crois-tu que je sois heureuse ! Il ne me fait jamais de scènes, mais de la sorte je n'ai jamais rien à lui pardonner.
Juliette
Et vous êtes si indulgente que cela vous manque ?
Madame Verrières
Ne pouvoir jamais pardonner ! Pour une âme tendre c'est un supplice affreux.
Juliette
Mais aussi que n'avez-vous des torts ? Il serait bien obligé de se fâcher.
Madame Verrières
Enfant ! Je reconnais bien là ta candeur. Tu crois qu'on a des torts comme on veut !
Juliette
Oh ! Vous ne le voudriez pas ; mais on peut faire semblant.
Madame Verrières
Juliette, ceci n'est plus de l'ingénuité. Mais j'y perdrais mon temps ; la jalousie est dans le caractère. Le baron étranglerait sa femme sur le plus futile soupçon, et, après que j'aurais commis les plus graves imprudences, mon mari me trouverait des excuses.
Juliette
Quel intraitable caractère !
Madame Verrières
Tu verras, quand tu seras mariée, que le bonheur a ses tortures.
Juliette
Oh ! Moi, je ne me marierai jamais !
Madame Verrières
Tu ne te marieras jamais ? Juliette, tu es amoureuse.
Juliette
Oh ! Ma cousine!
Madame Verrières
Alors, qu'est-ce qui te fait croire que tu ne te marieras pas ?
Juliette
Mais... je n'ai pas de dot. Si, à la mort de ma mère, vous ne m'aviez pas prise avec vous...
Madame Verrières
Tu n'as pas de fortune, c'est vrai ; mais tu es orpheline. Et puis tu as de beaux yeux
Juliette
Ça, c'est vrai.
Madame Verrières
Une figure angélique, une taille charmante.
Juliette
Oui ; et puis j'ai un très bon caractère.
Madame Verrières
Un coeur d'or, une excellente éducation, une santé admirable, de l'esprit, du goût...
Juliette
J'en conviens.
Prenant l'album.
Madame Verrières
Et parmi les amis de Monsieur Verrières, il peut se rencontrer quelque beau jeune homme. Voyons-les un peu.
Juliette
Oh ! Ce n'est pas la peine.
Madame Verrières
Tiens ! Nomme-les l'un après l'autre, je te dirai à qui tu penses.
Juliette
Vous croyez que ma voix serait si émue ?
Madame Verrières
Essaye.
Juliette
Monsieur de Lignerol, Monsieur Berville, Monsieur Desmazières, Monsieur Charles, Monsieur de Vassy, Monsieur Lherminier ; c'est tout.
Madame Verrières
Ta voix n'a pas bronché ! Recommence.
Juliette
Monsieur de Lignerol, Monsieur Berville, Monsieur Desmazières, Monsieur Charles, Monsieur de Vassy, Monsieur Lherminier
Madame Verrières
Je crois bien, petite futée, tu n'as pas nommé Fernand.
Elle sonne.
Juliette
Chut ! Il faut aller nous habiller.
Madame Verrières
Seulement, Fernand est encore trop bien ; il ne voudra pas se marier.
Scène 2
Juliette, Martine, Madame Verrières
Juliette
Tu as l'air tout pâlot, Martine. Est-ce que tu es malade ?
Martine
Je suis un peu fatiguée, Mademoiselle ; mais ce n'est rien.
À Martine.
Madame Verrières
Elle est si délicate, cette pauvre petite. Est-ce que tu as mal dormi cette nuit ?
Martine
Quand le temps change brusquement, je ne m'y attends pas, ça me saisit.
Juliette
Ne reste pas debout, c'est très mauvais. Attends, je vais te faire un verre d'eau.
Madame Verrières
Juliette, nous pouvons bien nous dispenser de nous habiller ; elle se reposera un peu.
Martine
Oh ! Je vais habiller Madame.
Juliette
Non, non ; c'est défendu.
Madame Verrières
As-tu mis de la fleur d'oranger ?
Juliette
Reste tranquille et ne te fatigue pas.
Martine
Merci, Mademoiselle.
Madame Verrières
C'est si fatigant d'être domestique pour une petite créature comme ça.
Scène 3
Martine
Elle enlève la photographie.
Lisant.
Elle replace la photographie.
Martine
J'ai remarqué que, quand je reste assise, je me fatigue bien moins ; on n'est pourtant pas trop exigeant dans la maison. Il est vrai que j'y suis depuis dix-neuf ans, à ce qu'on m'a toujours assuré, bien que je n'aie que dix-huit ans trois mois. Cette fleur d'oranger m'a fait du bien ; je crois que je vais pouvoir épousseter le salon. Encore l'album ouvert ! Est-ce que Monsieur Fernand est venu ? Il doit joliment connaître ces photographies-là ; il ne vient pas une fois qu'il ne reste en contemplation devant cette page. Ce n'est pourtant pas Monsieur Verrières qu'il regarde, ni le baron. Restent Madame Verrières et Mademoiselle Juliette. Je suis bien sûre qu'il est amoureux de l'une des deux, et comme Mademoiselle Juliette est la plus jeune, la plus jolie, la plus neuve, ce doit être Madame Verrières qu'il aime. Ces hommes sont si corrompus, dit-on ; car moi, je n'en sais rien. Ah ! J'ai une idée. Je vais retirer de l'album la photographie de Madame Verrières. La première, fois que Monsieur Fernand viendra, s'il paraît contrarié et s'il cherche partout, c'est que c'est Madame Verrières qu'il veut voir ; s'il reste les yeux fixés sur la page, c'est qu'il vient pour Mademoiselle Juliette. Tiens, qu'est-ce qu'il y a d'écrit sur celle-là ! C'est la photographie de Monsieur Fernand. « Il faut absolument que je vous voie. Mon coeur ne tient plus dans ma poitrine. » Ah ! ah ! C'est la petite poste. Seulement il n'y a pas d'adresse. Mais je ne veux pas laisser ces choses-là à l'air. Remettons tout en place. C'est égal, j'ai découvert qu'il y a quelque chose que je ne sais pas.
Scène 4
Fernand, Martine
Fernand
Tiens, qu'est-ce que tu fais là ?
Martine
Je range le salon, Monsieur Fernand.
Il lui donne une pièce d'or.
Fernand
Tu le ranges assise. C'est plus long ; mais cela doit être mieux fait. Tiens.
Martine
C'est donc très mal, ce que vous faites ?
Fernand
Moi, qu'est-ce que je fais de mal ?
Martine
Vous êtes trop généreux pour quelqu'un qui n'a rien à se reprocher.
Fernand
Alors rends-la moi...
Martine
Je ne dis pas cela. Mais...
Fernand
Est-ce que Monsieur Verrières est sorti ?
Martine
Non. Je vais le prévenir que vous êtes ici.
Fernand
Oh ! Ce n'est pas la peine. Je n'ai rien à lui dire. Et Madame Verrières ?
Martine
Elle est dans sa chambre ; je vais lui dire...
À part, après avoir regardé la photographie de la Baronne.
Fernand
Non, non, ne la dérange pas. Je n'ai pas besoin de la voir. La baronne n'a rien écrit. Je suis dans un état effroyable.
Martine
Mais alors, Monsieur Fernand, qu'est-ce que vous venez faire ?
Fernand
J'ai à parler à Monsieur Verrières.
Martine
Alors, je vais le chercher.
Fernand
Non. Écoute : je reviendrai tout à l'heure. Mais ne dis pas que je suis venu.
Martine
Pourquoi cela ?
Fernand
Il y a des motifs très sérieux. Je t'expliquerai cela à ta majorité.
Martine
Moi, je ne veux pas mentir. Je dirai à Madame que vous êtes venu et que vous m'avez dit de ne pas le lui dire.
Fernand
Ne fais pas cela, au moins.
Martine
Mais je sais bien pourquoi vous êtes venu ; c'est pour l'album.
Fernand
Quelle idée ! Je regarde l'album machinalement, sans faire attention.
Martine
Dites-moi seulement quelle photographie vous regardez de préférence.
Fernand
Oh ! Ça m'est bien égal, les photographies.
Martine
Donnez-moi la vôtre.
Fernand
La mienne ? Je te l'apporterai.
Martine
Eh bien, c'est cela ! Vous en apporterez une. En attendant je vais prendre celle-ci.
Fernand
Hé ! Qu'est-ce que tu fais ?
Martine
Que vous importe si je prends celle-ci ! Vous la remplacerez.
Fernand
Non, non.
Martine
Est-ce qu'il y a une dédicace écrite là-dessus ?
Fernand
Il n'y a rien d'écrit. Mais je t'en apporterai une grande, bien plus jolie.
Martine
Moi, j'ai envie de celle-là. Vous ne voulez rien faire pour moi.
Fernand
Mais je ferai tout ce que tu voudras.
Martine
C'est parce que je ne suis qu'une pauvre servante. Vous me méprisez !
Fernand
Voyons, Martine, sois raisonnable. Tu sais bien que je ne demande qu'à te faire plaisir.
Martine
Alors, époussetez le salon pour moi.
Fernand
Voilà une singulière fantaisie !
Martine
Vous me refusez tout.
Haut.
Fernand
Ah ! J'aime encore mieux cela. Donne-moi le plumeau. Seulement tu me diras ce qu'il faut faire.
Martine
Il faut tout essuyer sans rien casser. Voulez-vous mon tablier ?
Fernand
Pour me faire une bavette ? Faut-il battre les meubles ?
Martine
Jamais ! Ça ferait de la poussière. Donnez-moi mon verre d'eau.
Fernand
Madame n'a plus besoin de rien ?
Martine
Vous n'avez toujours pas voulu me laisser prendre votre portrait.
Il lui donne une pièce d'or.
Fernand
Je te l'apporterai. Tiens, en attendant.
Martine
Vous savez : je garde toutes vos pièces d'or. Quand vous serez dans l'embarras, adressez-vous à moi, je vous prêterai quelques louis.
Fernand
Amasse-les. C'est pour t'acheter un mari.
Scène 5
Martine
Martine
C'est pour Mademoiselle Juliette. Il n'a pas voulu voir Madame, et rien ne l'en empêchait. On ne perd pas son temps à regarder le portrait quand on peut voir le modèle. Non ! C'est pour Madame. On n'écrit ces choses-là que pour avoir une réponse, et Mademoiselle Juliette ne lui répondrait pas. Et puis une déclaration à une jeune fille ! Cela peut mener très loin ; tandis qu'à une femme mariée, on sait qu'elle n'est pas libre. Mais est-il possible que Madame, avec un si bon mari... Il est vrai que c'est toujours le même ! Ah ! Le voici.
Scène 6
Monsieur Verrières, Martine
Monsieur Verrières
Mesdames et Messieurs, la France... Ah ! Martine, tu vas me dire ton avis. Vaut-il mieux dire Mésdames et Mèssieurs, ou bien, Mèsdames et Méssieurs ?
Martine
Moi, je dirais : Messieurs et Dames.
Monsieur Verrières
Écoute ma première phrase. Je suppose que tu assistes à la réunion générale des comités de l oeuvre du Sou des Châteaux. Je fais un discours et tu juges de l'effet.
Martine
Alors, je suis assise dans un fauteuil.
Il lui donne l'éventail.
Monsieur Verrières
C'est cela, et tu fais aller ton éventail. Mesdames et Messieurs, la France, dans les temps douloureux de crise patriotique, politique et sociale qu'elle traverse avec angoisse et quelles que soient les pénibles épreuves qu'il a plu à la sagesse divine d'imposer à nos coeurs, comme si elle voulait, par la fréquence et l'intensité des désastres, tremper nos âmes et les préparer à l'expiation suprême, auprès de laquelle tous les maux de ce monde sont des peines d'autant plus légères qu'ils sont constamment tempérés par les salutaires jouissances du devoir accompli dans l'exercice régulier des fonctions de famille et de société, biens incomparables que la miséricorde céleste dispense libéralement aux hommes, alors même qu'ils s'en rendent le plus indignes par la perversité de leurs instincts et l'oubli des impérissables prescriptions de la Providence à laquelle nous devons, outre les bienfaits de la vie temporelle, la sainte espérance d'une vie meilleure et d'un monde spirituel où il nous sera donné de connaître, après les orages et les misères terrestres, le repos et la félicité réservés aux élus, nous est toujours chère.
Martine
Qui donc nous est toujours chère?
Monsieur Verrières
La France ; je l'ai dit en commençant.
Martine
Alors, vous supposez que les personnes qui auront entendu le commencement y seront encore à la fin ?
Monsieur Verrières
Certainement. Une fois assis on ne peut plus s'en aller.
Martine
Vous ne les préviendrez donc pas ?
Monsieur Verrières
On saura que je dois faire un discours, mais on ne saura pas lequel.
Martine
Mais qu'est-ce qui vous oblige à faire un discours ?
Monsieur Verrières
Oh ! Je ne peux pas m'en dispenser. C'est un de ces devoirs de position auxquels il ne faut pas essayer de se soustraire, surtout après le rôle actif que j'ai joué pendant la guerre.
Martine
Pendant la guerre ? Mais vous étiez resté à Paris.
Monsieur Verrières
Eh bien ! Ne sais-tu pas que j'ai eu quatorze blessures d'armes à feu, trois blessures d'armes blanches, et neuf amputations...
Martine
Neuf amputations ! Alors on vous a amputé plusieurs fois le même membre ?
Monsieur Verrières
Dans mon ambulance. Ce n'est pas moi qui ai personnellement éprouvé toutes ces meurtrissures. Mais je crois qu'il est plus pénible encore de voir souffrir les autres.
Martine
Oh ! Ce n'est qu'une souffrance morale.
Monsieur Verrières
J'ai aussi un passage qui est très politique. Tu vas voir.
Martine
Est-ce que la phrase est aussi longue ?
Monsieur Verrières
Le temps est venu d'affirmer nettement sa foi politique. La monarchie traditionnelle de nos pères, le régime constitutionnel de la branche cadette, le système plébiscitaire de l'empire, les principes libéraux de la doctrine républicaine, et les aspirations les plus audacieuses du socialisme, se réunissant sur le terrain commun de l'ordre et de la liberté, voilà le parti unique auquel nous devons tous nous rallier.
Martine
En somme, vous ne dites pas pour qui vous êtes.
Monsieur Verrières
Il ne manquerait plus que cela. Je ne serais plus un homme politique, alors.
Martine
Tout ça, voyez-vous, c'est de l'éloquence.
Monsieur Verrières
Et puis, j'ai le trait de la fin.
Martine
La fin ? Ah ! Voyons..
Monsieur Verrières
La patrie, Mesdames et Messieurs, quand elle est glorieuse et prospère, nous l'aimons ; quand elle est malheureuse et vaincue, nous l'aimons encore ; mais quand elle est aveugle et criminelle, alors nous l'aimons davantage.
Martine
Oui. Oh ! Je m'y attendais.
Monsieur Verrières
Parce que je te l'avais dit.
Scène 7
La Baronne, Monsieur Verrières
La Baronne
Bonjour, cher. Est-ce que ces dames sont prêtes ?
Martine sort.
Monsieur Verrières
Martine, veux-tu dire à ces dames que la baronne les attend. Asseyez-vous, chère amie.
Scène 8
La Baronne, Monsieur Verrières
La Baronne
Je n'ai pas le temps. Depuis ce matin, je suis allée à l'Hôtel des ventes, j'ai déjeuné à Ville d Avray, j'aurais dû assister à la séance de l'Assemblée, où j'ai des amis qui parlent ; mais je suis revenue à Paris pour aller au Salon, où j'ai des amis qui exposent. De là, j'ai passé chez ma couturière, chez mon coiffeur et chez le dentiste d'une de mes amies ; et tout à l'heure, après le sermon, il faut que je fasse trois visites, cinq emplettes, que j'obtienne un bureau de tabac et une sous-préfecture, et que je trouve le temps de me recueillir.
Monsieur Verrières
Et puis vous viendrez dîner avec nous ?
La Baronne
Sans compter ce que j'ai à faire ici.
Monsieur Verrières
Moi, je fais un discours. Voulez-vous que je vous le lise ?
La Baronne
Oh ! Mon ami, et les devoirs de l'hospitalité!
Monsieur Verrières
C'est vrai, je suis chez moi ; mais je vous le porterai.
À part.
La Baronne
Envoyez-le-moi plutôt ; je le lirai à mon aise. Voyons ce qu'a écrit Fernand.
Monsieur Verrières
C'est pour l'oeuvre du Sou des Châteaux.
La Baronne
« Il faut absolument que je vous voie. Mon coeur ne tient plus dans ma poitrine. »
Monsieur Verrières
Vous dites ?
La Baronne
Continuez, je vous prie. Faites comme si je n'y étais pas.
Monsieur Verrières
Donnez-moi donc un adjectif pour désastres.
La Baronne
Le malheureux !
Monsieur Verrières
Malheureux ? Désastres malheureux. C'est exact, mais ce n'est pas original.
La Baronne
Il faut que je réponde.
Monsieur Verrières
Que penseriez-vous de navrants ?
La Baronne
Navrant. C'est le mot. Prêtez-moi votre crayon.
Monsieur Verrières
Le voici, Madame. Vous voulez dessiner des bonshommes ?
La Baronne
Ne faites pas attention. Écrivez toujours.
Monsieur Verrières
Avec quoi ?
La Baronne
Ah ! C'est vrai : j'ai votre crayon. C'est pour écrire le jour et l'heure où vous prononcerez votre discours.
Monsieur Verrières
Vous êtes bien aimable. Mardi, à huit heures.
La Baronne
« Mon mari ne sait rien, mais il s'en doute. »
Monsieur Verrières
Vous y êtes ?
La Baronne
Où est-ce ?
Monsieur Verrières
Au Cercle des sociétés savantes, quai Malaquais.
La Baronne
« Je vous aime avec une extrême prudence. »
Monsieur Verrières
Je vous enverrai douze fauteuils.
La Baronne
« Observez la plus grande réserve. »
Monsieur Verrières
Réservés, des fauteuils réservés, bien entendu.
La Baronne
Je crois que c'est tout.
Monsieur Verrières
Ah ! Mettez : en toilette de ville.
La Baronne
« En toilette de ville. »
Monsieur Verrières
Le Baron viendra, n'est-ce pas?
La Baronne
Le Baron, quand çà ?
Monsieur Verrières
Mardi, au quai Malaquais.
Elle replace la photographie.
La Baronne
Ah ! Oui, oui. Certainement. Voilà qui est fait.
Monsieur Verrières
Vous n'oubliez pas ma petite note ?
À part.
La Baronne
Elle est dans ma poche. Pauvre Fernand ! Comme il doit souffrir !
Scène 9
Madame Verrières, Juliette, La Baronne, Monsieur Verrières
Madame Verrières
Nous voilà prêtes.
Juliette
Et nous sommes en retard.
La Baronne
Dieu ! Comme elle est jolie, cette enfant ! Dire qu'on va prêcher contre ces choses-là !
Madame Verrières
Vous ne venez pas à la Madeleine avec nous ?
Monsieur Verrières
Entendre des discours. Oh ! Non ; j'en fais.
Juliette
Comme si c'était l'affaire d'un mari !
Madame Verrières
Juliette !
La Baronne
Laissez-la donc parler à tort et à travers. C'est ainsi qu'aimait Henri IV.
Monsieur Verrières
N'est-ce pas qu'elle est charmante, ma petite cousine ? Nous la marierons un de ces jours.
La Baronne
Pauvrine ! Il faut bien qu'elle s'y attende.
Juliette
Oh ! Mais je me défendrai.
Madame Verrières
Et, comme tout le monde, tu finiras par capituler.
Juliette
Ah ! Si on me prend par la famine !
Monsieur Verrières
L'essentiel est de bien régler les conditions de l'occupation.
Madame Verrières
Allons entendre des paroles plus édifiantes.
La Baronne
Ah ! Nous passerons chez mon photographe ; il faut que je reprenne des cartes. J'en fais une consommation effroyable.
Scène 10
Monsieur Verrières
Monsieur Verrières
Comme les relations du monde sont incompatibles avec le travail sérieux ? Cette visite m'a fait perdre l'élévation de mes idées. Voyons : j'ai bien ma phrase de début, et je puis dire qu'elle a une certaine ampleur ; j'ai le mot de la fin ; il ne me reste à faire que le corps du discours, mais je ne sais pas du tout de quoi je pourrais parler. Entretenir de l'oeuvre du Sou des Châteaux des personnes qui sont venues pour cela, ce ne serait pas assez inattendu. Si je dénigrais le gouvernement actuel ! Mais il ne faut parler qu'une heure. Et puis ce serait me ranger dans la catégorie des opposants et me rendre impossible. Tiens ! Je n'ai pas encore fait de citation latine. J'en puis bien mettre deux. Je serai quitte pour chercher ensuite une manière de les amener. Oh ! J'arriverai à faire un très joli discours. Si je pouvais seulement trouver un sujet !
Scène 11
Fernand, Monsieur Verrières
Fernand
La Baronne est venue.
Monsieur Verrières
Ah ! Tu arrives à merveille. Donne-moi une citation latine.
Fernand
Sur quoi ?
Monsieur Verrières
Sur ce que tu voudras. Un vers de Virgile ou d'Horace ; peu m'importe.
Fernand
O fortunatos nimium, sua si bona norint...
Monsieur Verrières
Agricolas. Mais cela pourrait blesser nos populations rurales.
Prenant l'album dans les mains de Monsieur Verrières.
À part.
Fernand
Va-t'en au diable. Qu'est-ce que tu fais ici ? Est-ce qu'il ne va pas s'en aller ?
Monsieur Verrières
Je travaille à mon discours. Laisse-moi donc l'album, tu n'en as pas besoin.
Fernand
Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse ?
Monsieur Verrières
Donne-moi une autre citation.
Haut.
Fernand
Dieu, qu'il est agaçant ! Mon cher, tu ne trouveras rien assis. Moi, j'écris toujours en me promenant.
Monsieur Verrières
Oui, cela donne du mouvement au style.
Fernand
O matre pulchra filia pulchrior ! Tu sais ce que cela veut dire?
Il reprend l'album.
Monsieur Verrières
Ah ! C'est très joli : D'une mère si belle fille plus belle encore. Je vais l'écrire.
Fernand
Est-ce que cela trouve son application ?
Monsieur Verrières
Oh ! Très bien.
Fernand
11 faut absolument que je me débarrasse de lui.
Monsieur Verrières
Est-ce que je t'ai lu mon commencement ?
Fernand
Non. Mais je vais le lire pendant que tu iras au Ministère de la guerre.
Monsieur Verrières
Moi ?
Fernand
C'est un service qu'il faut que tu me rendes, tout de suite, tout de suite.
Monsieur Verrières
Bien volontiers, mon cher.
Fernand
Tu connais le Ministre. Il est chez lui en ce moment ; il s'agit de faire une démarche pour que je sois décoré.
Monsieur Verrières
Au ministère de la guerre ?
Fernand
Certainement. J'ai été assez franc-tireur pour qu'on me donne la croix.
Monsieur Verrières
Je ne demande pas mieux ; j'y vais tout de suite, mais viens avec moi.
Fernand
Ah ! Non.
Monsieur Verrières
Pourquoi ?
Fernand
Je veux lire ton discours.
Monsieur Verrières
C'est vrai. Tiens, le voilà. As-tu des cigares ? Veux-tu des allumettes ? Si tu as besoin de quelque chose, tu sonneras Martine.
Il prend l'album.
Fernand
Merci, je suis très bien. Va vite.
Monsieur Verrières
Mais j'y pense. Tu n'as été que militaire : si je te présentais comme ayant fait partie de mon ambulance ?
Fernand
Nous verrons, nous verrons. Fais toujours cette démarche-là.
Monsieur Verrières
Comme tu voudras.
Scène 12
Fernand
Fernand
Ce n'est pas sans peine. Voyons la réponse de la Baronne : « Mon marine sait rien; mais il s'en doute. » Ça m'est bien égal. « Je vous aime » Cher ange! « Avec une extrême prudence. » Ah ! Quel coeur timoré ! « Observez la plus grande réserve. En toilette de ville. » Comment ! En toilette de ville ! Et toujours une grande réserve ! Avec cela on n'arrive à rien. En toilette de ville ! Ah ! Cela ne peut plus durer. Je vais lui écrire...
Scène 13
Fernand, Le Baron
Fernand
Allons, bon ! Le Baron, maintenant.
Le Baron
Mon cher ami, on me dit que Verrières est sorti. Je venais le chercher pour m'assister dans une circonstance bien douloureuse.
Fernand
Qu'est-ce qui vous arrive ?
Le Baron
Mais vous pourrez me rendre ce service. Ma femme...
Fernand
Votre femme ?
Le Baron
C'est affreux ; une femme que j'ai comblée d'amour.
Fernand
Eh bien ?
Le Baron
Elle est partie pour la Hollande avec un professeur d italien !
Fernand
Partie pour avec... Qu'est-ce que vous racontez là ? Quand est-elle partie ?
Le Baron
Ce matin, je les ai vus.
Fernand
Mais, mon cher Baron, vous perdez la tête.
Le Baron
Ce matin, à dix heures, ma femme est sortie. Je n'avais aucun soupçon ; cependant je l'ai suivie : il ne faut pas attendre que le mal soit fait pour s'en occuper. Elle a pris un fiacre, n° 3207. Je le vois encore, avec des lanternes rouges, un cheval blanc, très maigre. Elle s'est fait conduire à l'Hôtel des ventes, où elle est entrée ; elle a beaucoup examiné un Bonheur du jour. Je me suis dit : « C'est un plaisir licite. » J'ai fait le tour de deux ou trois salles et je suis parti. Au coin de la rue de Provence, je vois passer un fiacre, les stores baissés, des stores bleus en mauvais état. Machinalement je regarde le numéro : 3207. Un nuage de sang a passé devant mes yeux. Cependant j'ai remarqué une grande malle sur la voiture : je me rappellerai cette malle toute ma vie. J'ai couru ; rue Lafayette, j'ai perdu de vue la voiture, mais elle allait évidemment à la gare du Nord. J'y suis arrivé, il n'y avait plus de fiacre ; mais j'ai reconnu la malle aux bagages, elle portait cette adresse : Monsieur Santini, professeur d italien, à Rotterdam. J'ai voulu passer pour fouiller le train. On m'a arrêté ; pendant que je m'expliquais, le train est parti. Je pars ce soir pour Rotterdam. Venez avec moi : seul, je ferais un malheur.
Fernand
Mon cher Baron, il y a plusieurs raisons qui prouvent votre erreur : d'abord, permettez-moi de rester convaincu que la Baronne est une femme vertueuse, incapable d'aimer un professeur, même d'italien.
Le Baron
Alors, que va-t-elle faire en Hollande avec ce monsieur ?
Fernand
Mais vous n'avez vu que le fiacre. Elle l'avait quitté, et Monsieur Santini est monté dedans.
Le Baron
C'est une supposition que vous faites !
Fernand
Au moins elle est vraisemblable ! Maintenant, je puis ajouter que la Baronne est, en ce moment même, avec Madame Verrières et sa cousine, au sermon de la Madeleine.
Le Baron
Ah ! Cela, c'est une raison.
Fernand
Et il serait au moins sage d'y aller voir avant de prendre le train.
Le Baron
C'est cela, allons-y.
Fernand
Eh bien, permettez-moi d'écrire deux mots, et je vous accompagne.
Le Baron
Parfaitement, je vous attends.
Fernand
Allons, bon ! J'ai cassé mon crayon.
Le Baron
Voulez-vous le mien ?
Pendant que le Baron regarde le tableau, Fernand enlève sa photographie de l'album, en tire une autre de sa poche sur laquelle il écrit.
Fernand
Merci. Avez-vous vu ce joli tableau qu'a acheté Verrières ?
Fernand
« Impossible attendre plus longtemps. »
Le Baron
C'est un Greuze ; mais il n'est pas signé.
Écrivant.
Fernand
La signature est dans le coin, à droite. « Si moi pas vous voir aujourd'hui, serai mort demain sans faute. »
Le Baron
Mais non, il n'y a rien dans le coin à droite.
Fernand
À droite du tableau, c'est votre gauche.
Le Baron
Ah ! Oui, je vois.
Rendant le crayon.
Fernand
C'est fait. Voici votre crayon. Je vous remercie.
Le Baron
Eh bien, nous partons ?
Fernand
Mon cher Baron, je ne comprends pas que vous ayez des alertes pareilles.
Scène 14
Fernand, Le Baron
Fernand
Martine, quand Monsieur Verrières rentrera, tu lui diras que je viendrai dîner.
Le Baron
Moi aussi.
À part.
Haut.
Fernand
Ah ! Vous aussi. Je me passerais bien de lui. Si cela devait vous gêner, je n'insisterais pas.
Le Baron
Oh ! Cela ne me gêne pas, à moins que je ne parte pour la Hollande.
Fernand
Monsieur aussi.
Le Baron
Mais vous ne venez jamais nous voir, vous, mon cher ; ce n'est pas gentil : cela ferait tant de plaisir à ma femme !
Scène 15
Martine
Elle écarte la photographie de Mme Verrières et lit au dos de celle de Fernand.
Elle tire de l'album la photographie de Fernand.
Martine
Ce n'est pas pour rien qu'il est venu. Voyons les dernières nouvelles. « Impossible attendre plus longtemps. Si moi pas vous voir aujourd'hui, serai mort demain sans faute. » Pauvre garçon ! Mais c'est une réponse à un refus, cela. Voyons au dos de Madame. Rien. Et au dos de Mademoiselle. Rien non plus. On ne peut cependant pas écrire sur une autre photographie que la sienne, puisqu'il faut toujours pouvoir la remplacer. Il y a peut-être de l'encre sympathique.
Scène 16
Monsieur Verrières, Martine
À Martine.
Monsieur Verrières
Quel étourneau que ce Fernand ! Le ministre est à Versailles. Qu'est-ce que tu regardes là ?
Martine
Moi ! Rien, Monsieur.
Monsieur Verrières
Si ce n'est rien, pourquoi le caches-tu ?
Martine
Oh ! C'était une photographie qui est tombée de l'album, je vais l'y remettre.
Il la prend.
Monsieur Verrières
Montre-la. Ah ! La photographie de Fernand. Je pensais bien que cet accident devait être arrivé à une photographie de jeune homme.
Martine
Oh ! Est-ce que Monsieur croirait ?
Monsieur Verrières
Je crois, Martine, qu'à ton âge, quand on a ta jolie petite figure et ton âme vivace, il ne faut pas compromettre la pureté de son coeur dans la contemplation d'un jeune homme à moustaches.
Martine
Je ne regardais pas les moustaches, Monsieur.
Monsieur Verrières
C'est peut-être la cravate que tu regardais.
Martine
Je me disais que la photographie était très bien faite.
Il la retourne.
Monsieur Verrières
C'est vrai, d'ailleurs. Qui est-ce qui a fait cela ?
Martine
Ah !
Monsieur Verrières
Tiens ! De l'écriture. C'est l'écriture de Fernand.
Martine
Monsieur, ce n'est pas bien ce que vous faites là. Le secret des lettres, c'est sacré.
Monsieur Verrières
J'ai charge d'âme, Mademoiselle. Il m'appartient de veiller sur votre innocence.
Martine
Mon Dieu ! Que faire ?
À part.
Haut.
Monsieur Verrières
« Impossible attendre plus longtemps. Si moi pas voir vous aujourd'hui, serai mort demain sans faute. » Ce drôle de Fernand, il ne respecte rien. Eh bien ! C'est joli. Tu entretiens déjà une correspondance criminelle.
Martine
Mais je n'ai rien fait, moi.
Monsieur Verrières
Malheureuse enfant, tu es au moins sur la pente.
Martine
Quand même ce serait pour moi, vous voyez bien qu'il attend.
Monsieur Verrières
Quand même ce serait pour toi ! Tu vas soutenir peut-être que ce n'est pas pour toi ? Et pour qui serait-ce donc ?
Martine
Je ne dis pas cela, mais je suis innocente.
Monsieur Verrières
C'est toujours le dernier mot des coupables.
À part.
Martine
Je n'ai rien fait ; je ne veux pas que vous me disiez des injures. Je ne peux pourtant pas accuser Madame.
Monsieur Verrières
Est-ce que je n'ai pas le droit de te protéger contre les entraînements de ton inexpérience ?
Martine
Ah ! Je me trouve mal!
Monsieur Verrières
J'aurais dû m'y attendre. Voyons, Martine, remets-toi. Je n'ai pas voulu te faire de la peine ; c'est par affection pour toi, ce que je te dis. Elle ne revient pas. Je vais lui mettre de l'eau de Cologne sur les tempes et lui taper dans les mains. Martine, ma petite Martine, mais c'est pour rire ! Je faisais semblant de te gronder ; je sais bien que tu es blanche comme les lis. Comment, tu as pris cela au sérieux ?
Martine
Ah ! Où suis-je ? Oh ! Comme ça fait mal !
Monsieur Verrières
Te sens-tu mieux ?
Martine
Un peu, mais je suis si faible !
Monsieur Verrières
Pauvre enfant ! Ne parlons plus de cela.
Martine
Il faut remettre la photographie à sa place.
Monsieur Verrières
Oui, oui, je vais la remettre.
Martine
Si je sais comment arranger cela, maintenant !
Monsieur Verrières
Là ! Va t'étendre un peu sur ton lit et fais-toi donner un bouillon, avec des biscuits et du vin de Bordeaux.
Martine
Je vais essayer d'avaler.
Scène 17
Monsieur Verrières
Après avoir relu la photographie.
Prenant sa tête dans ses mains.
Monsieur Verrières
Conçoit-on que ce diable de Fernand fasse la cour à cette petite ? J'espère au moins qu'il est temps encore d'intervenir. C'est bien son écriture. Mais est-ce qu'il dit vous à Martine ? « Si moi pas vous voir. » Quel style ! Mais il peut la voir tous les jours. Et puis je me représente bien Fernand prenant la taille d'une camériste ; mais « serai mort demain sans faute » appartient au genre dramatique. Une sueur froide coule entre mes cheveux. Quoi ! Madame Verrières prêterait l'oreille à de pareils discours, et Fernand... C'est affreux ! Ah ! Mon Dieu, m'y voilà donc arrivé !
Scène 18
Juliette, Monsieur Verrières, La Baronne, Madame Verrières
Elle ôte son chapeau.
Juliette
Ah ! Vous avez bien perdu. Le sermon a été admirable.
À part.
Monsieur Verrières
Pauvre enfant, tu n'as pas besoin de sermons, toi. Elle n'est pas mariée.
Elle ôte son chapeau.
La Baronne
C'est intolérable. J'éprouve les remords les plus cuisants.
Elle ôte son chapeau.
Madame Verrières
Tout le monde pleurait. On a prêché sur les devoirs du mariage.
Monsieur Verrières
Ce sujet est plein d'une effroyable actualité.
Juliette
Et sur les dangers du célibat.
La Baronne
Le prédicateur a dit que les femmes coupables finissent toujours par être découvertes.
Monsieur Verrières
Toujours.
La Baronne
Il faut absolument que je reprenne ma photographie. J'ai la conscience dans une inquiétude!
Juliette
Pourquoi dit-on les devoirs du mariage ? Ce sont des plaisirs.
Elle va pour prendre l'album.
La Baronne
Vous avez bien raison. On fait les sermons pour des criminels et il n'y va que des innocents.
Juliette
Oh ! J'ai vu trois officiers !
Il retient l'album.
À Madame Verrières.
Monsieur Verrières
Voulez-vous permettre ? J'ai à vous parler.
À Juliette.
Elle tire des photographies de sa poche.
La Baronne
Je ne puis pas laisser ma photographie là dedans. Avez-vous vu le nouveau portrait que j'ai fait faire ?
Juliette
Donnez-le-moi.
Monsieur Verrières
Je sais tout.
Madame Verrières
Oh ! Tout.
Monsieur Verrières
Comment ! J'ignorerais encore quelque chose?
Madame Verrières
Savez-vous l'étymologie de mièvre ?
La Baronne
Vous voyez, j'y suis en blonde, cela me ressemble bien plus.
Juliette
C'est pour moi, n'est-ce pas ?
La Baronne
A condition que vous me rendrez l'autre.
Elle veut prendre l'album.
Juliette
Je vais le chercher.
Monsieur Verrières
Qu'est-ce que tu vas faire ?
Juliette
Je vous le rendrai, n'ayez pas peur.
Il retire celle de Fernand.
À Mme Verrières.
Monsieur Verrières
Ne dérange pas les photographies, surtout. Je sais que Fernand vous aime.
Madame Verrières
Fernand ! Qui vous a dit ?
Monsieur Verrières
Ne le niez pas, j'en ai la preuve écrite.
Monsieur Verrières montre la photographie.
Madame Verrières
Vous en êtes sûr ?
Juliette
Tenez, voici l'ancienne.
À part.
La Baronne
Merci, ma bonne petite chérie. Ah ! Je respire !
Madame Verrières
Pauvre jeune homme ! Il ne me l'avait pas dit.
Monsieur Verrières
Vous l'avez encouragé ! Sans doute ?
Juliette
C'est très commode, les albums.
Haut.
La Baronne
Ah ! Mon Dieu. Où est la photographie de Fernand ? Qu'est-ce que vous faites donc là ?
Madame Verrières
Ah ! Ce n'était pas pour moi.
Monsieur Verrières
Que dites-vous ?
Madame Verrières
Je dis, mon pauvre ami, que vous m'avez fait une fausse joie.
Monsieur Verrières
Comment ?
Madame Verrières
Ce n'est pas à moi que s'adresse cette passion scélérate. Tenez, voyez le trouble de la Baronne...
Juliette
Voyez, ma cousine, comme la Baronne est bien sur sa nouvelle photographie ?
Madame Verrières
Où est l'autre ?
Juliette
Je la lui ai rendue.
Madame Verrières
Il y avait sans doute la réponse.
Monsieur Verrières
Ma chère amie, vous vous compromettez horriblement.
À part.
La Baronne
Moi ! Vous ne m'effrayez pas, mon cher. J'ai le calme imperturbable d'une conscience pure. Et ma photographie dans ma poche.
Monsieur Verrières
Reconnaissez-vous ceci ?
La Baronne
Parfaitement. C'est une déclaration de Fernand à Juliette.
Monsieur Verrières
Vous croyez ?
La Baronne
Innocent ! Vous n'aviez pas encore vu cela.
Scène 19
Fernand, Monsieur Verrières, La Baronne, Madame Verrières, Le Baron, Juliette
Fernand
Mesdames, je vous amène un monsieur qui est enchanté de s'être trompé.
Monsieur Verrières
Il vaut toujours mieux se tromper soi-même.
La Baronne
Dites comme moi ou je suis morte.
Madame Verrières
Qu'est-ce donc ?
Le Baron
Oh ! Rien. Un pari que j'ai perdu.
La Baronne
Juliette ! Consultez votre coeur et votre famille.
Juliette
Sur quoi, Madame ?
Fernand
De quoi s'agit-il ?
Haut.
La Baronne
Si vous dites une seule fois non, je suis déshonorée. Monsieur que voici aime Mademoiselle. Ne rougissez pas, chère enfant.
Fernand
Mais...
La Baronne
C'est ma vie qui est entre vos mains.
Monsieur Verrières
Voilà comme tout se découvre. Tu peux te vanter, heureux coquin, de nous avoir fait une belle peur.
Madame Verrières
Comment, Fernand, vous écrivez des lettres clandestines à Juliette ?
Fernand
Madame...
Juliette
Où sont les lettres ?
Bas, à Fernand.
La Baronne
On vous les montrera après le mariage. De grâce !
Fernand
Mademoiselle, c'est vrai...
La Baronne
Allons, allons.
Fernand
Oui, Juliette, je vous adore.
Le Baron
Et vous n'osiez pas le dire !
Juliette
Mais, Monsieur..., je ne sais...
Madame Verrières
Oh ! Tu peux l'avouer maintenant. Vos coeurs s'étaient rencontrés.
Monsieur Verrières
Eh bien, je m'étais toujours douté que cela finirait par un mariage.
Fernand
Quoi, Juliette, vous consentez ?
Juliette
Fernand, je ne peux pas vous en vouloir.
La Baronne
Allons, racontez tout.
À part.
Haut.
Fernand
Oui, depuis longtemps un feu secret dévorait mon coeur ; mais la crainte de vous déplaire, l'effroi de me heurter à un refus. Je ne sais plus ce que je dis. Je vous ai écrit dans l'album.
Juliette
Ah ! Je m'en doutais. Je n'osais jamais regarder votre photographie.
Fernand
Elle est très gentille, d'ailleurs.
Madame Verrières
Et, au risque de me compromettre, vous remplissiez mon album de vos gémissements.
Fernand
Ah ça, est-ce que je vais me marier ?
Le Baron
Dire que je lui ai prêté mon crayon pour écrire ces choses-là !
Monsieur Verrières
Pour célébrer cet heureux dénouement, je vous lirai mon discours après dîner.
La Baronne
Merci, vous me sauvez.
Fernand
Avec plaisir. J'aurai une femme charmante.
La Baronne
L'ingrat !
Madame Verrières
Seulement, Juliette, tâche de ne pas être trop heureuse.
Fernand
Laissez-moi causer un peu avec ma femme : il y a si longtemps que j'en meurs d'envie !
Juliette
Oh ! Je m'en étais bien aperçue !
Scène 20
Martine, Monsieur Verrières, Juliette, Tous
Martine
Madame est servie.
Monsieur Verrières
Martine, un événement nuptial répand la joie dans notre maison ; mais les plus graves conséquences eussent pu naître de ton indiscrète curiosité.
Juliette
Oh ! Il ne faut pas gronder Martine, cette pauvre petite...
Tous
Elle est si délicate !