L'Amour et le Célibat
Scène 1
Monsieur Durant, Dorval
Monsieur Durant
Hé bien, mon cher Dorval, en faut-il davantage Pour vous faire à jamais haïr le mariage ; Enfin, vous le voyez, Damont par ses aveux Nous apprend que l'hymen l'a rendu malheureux ; Je frémis aux détails que contient cette lettre ; Or, si j'ai désiré vous la faire connaître, C'est pour vous préserver d'un semblable malheur, Et conserver la paix qui règne en votre coeur ; Vous l'entendez, Damont, en prenant une femme, Confesse avoir perdu le repos de son âme, Qu'il est au désespoir, qu'il n'a plus tout son bien, Que grâce à son épouse il ne lui reste rien, Que c'est un vrai démon, un être détestable Qui lui rend chaque jour la vie insupportable ; Enfin, termine-t-il, en me parlant de vous, Prenez garde à Dorval qu'il ne devienne époux, Représentez-lui bien qu'il n'est pas d'esclavage Plus dur à supporter que celui du ménage, Que s'il veut bien m'en croire, et suivre ma leçon, Pour ne pas s'y livrer il restera garçon. Ainsi, mon cher neveu, voilà qui vous regarde, Il est vrai que je sais que vous êtes en garde Contre ce qui pourrait troubler votre repos ; Mais on ne saurait trop vous tenir ces propos, Les jeunes gens sont vifs, et dans l'extravagance Se laissent entraîner faute d'expérience ; J'espère, cependant, vous voir remplir les voeux D'un oncle dont le but est de vous rendre heureux.
Dorval
Je vous ai fait serment, et je le renouvelle, De vous prendre toujours pour guide et pour modèle.
Monsieur Durant
Dorval, vous le voyez, exempt de tout chagrin, Votre oncle chaque jour compte des jours sereins, Je n'ai point à souffrir les pénibles disgrâces Que l'hymen tôt ou tard fait naître sur ses traces ; Libre dans mes désirs, sans cesse en liberté, Rien ne trouble le cours de ma tranquillité, Les peines, les soucis ni la mélancolie N'ont jamais altéré ma physionomie, Vous me voyez toujours gai, dispos et content, Ainsi, mon cher Dorval, sachez en faire autant.
Dorval
De vos prudents conseils je sais trop faire usage Pour ne pas détester et fuir le mariage ; Je suis trop pénétré de votre heureux état Pour voir que rien n'est beau comme le célibat ; Je conviens avec vous que l'amour est un crime, Et je veux imiter un oncle que j'estime.
Monsieur Durant
Vous savez qu'à ce prix tout mon bien est à vous, Le sort qui vous attend doit vous paraître doux ; Mais si jamais Dorval parle de mariage, Il ne doit plus compter sur ce bel héritage, Telle est ma volonté.
Dorval
Je veux vous obéir, Et si jamais l'amour chez moi se fait sentir, Je viens auprès de vous avec cette assurance Que vous vous armerez pour prendre ma défense.
Monsieur Durant
Vous pouvez y compter, mais évitez toujours, Autant que vous pourrez, des femmes les discours : Allons, veuillez rentrer, occupez-vous à lire, Moi je sors un instant, allez.
Dorval
Je me retire.
Scène 2
Monsieur Durant
Monsieur Durant
Comme il a l'air soumis, c'est vraiment un bonheur ; Mais depuis quelques jours je le trouve rêveur, Aurait-il par hasard quelque intrigue amoureuse? Voudrait-il me cacher ? oh ! l'idée est affreuse.
Scène 3
Monsieur Durant, Lafleur
Monsieur Durant
Ah ! Te Voilà Lafleur, qu'a dit mon avocat ?
Lafleur
Que votre affaire était dans le meilleur état, Qu'il la menait bon train, et que dans cette année Vous auriez le plaisir de la voir terminée,
Monsieur Durant
Attendre si longtemps ; mais rien n'est plus fâcheux, D'avoir de tels procès que l'on est malheureux.
Lafleur
Certain de le gagner vous ne devez rien craindre, Et c'est mal à propos que je vous entends plaindre ; De plus, en attendant qu'il se termine un jour, Vous voyez de Paris l'agréable séjour : Or, on n'est jamais mieux que dans la capitale.
Monsieur Durant
Cesse de me vanter cette ville infernale, Où l'on trouve partout, sous de trompeurs appas, Des pièges, des complots, des écueils sous ses pas.
Lafleur
Jamais je ne vous vis me parler de la sorte, Non, je n'y comprends rien ou le diable m'emporte ; Monsieur, expliquez-vous, d'où provient cette humeur ? Quelque belle aurait-elle attaqué votre coeur ? L'amour, à soixante ans, jaloux de sa puissance, Oserait-il venir troubler votre existence ? D'apprendre un tel malheur vous me voyez trembler.
Monsieur Durant
Maraud, c'est bien de moi dont je veux te parler ; Je ne redoute point de l'amour les atteintes, Mais je dois pour Dorval avoir de fières craintes.
Lafleur
Pouvez-vous bien avoir le plus léger soupçon Contre votre neveu, lui, ce pauvre garçon, Qui se croirait perdu s'il regardait en face Un de ces beaux minois à qui chacun rend grâce ; Lui qui devant le sexe est plus craintif cent fois Qu'un cerf que des chasseurs ont réduit aux abois ; Qu'une tendre brebis que le loup plein de rage Emporte sur son dos pour en faire un carnage ; Qu'un malheureux oiseau, dans son triste séjour, Qui voit fondre sur lui les griffes d'un vautour. Non, Monsieur, croyez-moi, Dorval n'est point capable, En matière d'amour, de se rendre coupable ; Il est trop satisfait, trop content de son sort, Ainsi, le soupçonner, c'est vraiment avoir tort. Tenez... lundi dernier, du moins il me le semble, Pour aller quelque part nous sortîmes ensemble, Voyant une beauté, j'osai lui demander Comment il la trouvait, exprès pour le sonder ; Il s'arrête à l'instant, puis prenant la parole, Il me dit d'un ton sec que je n'étais qu'un drôle, Que si je m'avisais de tenir ces discours, Il me ferait chasser de chez vous pour toujours ; Je le sollicitai de ne rien vous en dire, Pour mieux jouer mon rôle,
Monsieur Durant
Ah ! Lafleur, je respire. Je ne te cache pas que ce récit flatteur Détruit tous les soupçons que j'avais sur le coeur ; Je vois bien que Dorval est rempli de mérite, Mais il faut cependant veiller sur sa conduite, De ne point le quitter je t'impose la loi.
Lafleur
Monsieur, comme sur vous comptez toujours sur moi, Je vous réponds de lui.
Monsieur Durant
Je me fie à ton zèle.
Lafleur
Lafleur sera toujours un serviteur fidèle.
Scène 4
Lafleur, Dorval
Lafleur
Ah ! Vous voilà, Monsieur, pourquoi donc vous montrer, Votre oncle m'a chargé de vous faire rentrer.
Dorval
Conviens donc avec moi que rien n'est plus indigne.
Lafleur
Ma foi j'en suis fâché, mais telle est ma consigne ; Heureusement pour vous que j'en fais peu de cas ; Mais il m'est ordonné de veiller sur vos pas.
Dorval
Je me lasse à la fin d'avoir un pareil maître.
Lafleur
Je vous ai dit cent fois qu'il faut l'envoyer paître. Comment, quand vous brûlez du plus ardent amour, Et qu'un aimable objet vous adore à son tour, Je vous vois obligé d'en faire un sacrifice, Pour suivre aveuglement d'un oncle le caprice ! Songez donc que mes soins deviennent superflus, Et que dorénavant je ne m'en mêle plus, Si je n'entends bientôt parler de mariage.
Dorval
Mais si je dis un mot je perds tout l'héritage.
Lafleur
Vous perdez, dites-vous, et qu'importe le bien ? Où le bonheur n'est pas la fortune n'est rien : On est toujours heureux près de l'objet qu'on aime ; Or, on ne cherche pas à l'être pour soi-même.
Dorval
Que va dire mon oncle ? Il sera furieux Si jamais je lui fais de semblables aveux ; Il va m'anéantir du poids de sa colère, Car tu sais sur ce point combien il est sévère.
Lafleur
Et que redoutez-vous, quand pour vous établir Vous renoncez, Monsieur, à ces biens à venir ? D'un esclavage affreux votre hymen vous délivre; Votre oncle a pour le moins encor trente ans à vivre, Et j'aimerais bien mieux n'avoir jamais le sou, Que de passer ma vie auprès de ce vieux fou.
Dorval
Je conviens avec toi que c'est un peu terrible ; Mais écoute-moi donc, s'il nous était possible D'arranger tout ceci d'une telle façon Que mon oncle aurait tort et que j'aurais raison, Ce ne serait pas mal ; car, vois-tu bien, j'enrage Quand je vois que je perds un si bel héritage ; Et malgré ce qu'en dit le proverbe du jour, La fortune, je crois, ne nuit point en amour. Je m'abandonne à toi, voyons, cherche, examine : Hé bien, tu ne dis mot,
Lafleur
Attendez, je rumine, Oui, c'est ça, justement ; ô l'excellent projet !
Dorval
Voyons donc, quel est-il ?
Lafleur
Monsieur, c'est mon secret.
Dorval
Je ne te comprends pas, parle, daigne m'instruire.
Lafleur
Ne vous mêlez de rien et laissez-vous conduire, Continuez toujours d'agir de la façon, Votre oncle va bientôt se prendre à l'hameçon ; Oui, vous serez heureux, et quoi qu'il puisse faire, Je le corrigerai d'être célibataire, Je veux que de l'amour il subisse la loi ; Ainsi, reposez-vous entièrement sur moi.
Dorval
Je veux bien t'accorder toute ma confiante, Et si tu réussis...
Lafleur
J'aurai ma récompense. Quant à ça je le sais, vous êtes généreux ; Mais apprenez, Monsieur, que nous sommes à deux : Comme n'ignorant pas qu'elle est fine soubrette, Je ne puis me passer des secours de Lisette ; Elle entre dans mon plan, or vous devez penser Que pour la faire agir il faut l'intéresser.
Dorval
Si vous me servez bien, et que je me marie Sans que mon oncle ait droit de se mettre en furie, Soyez sûrs, mes amis, que vous serez contents, Je vous donne une dot de quatre mille francs.
Il sort par la grande porte du salon.
Lafleur
Ah ! Monsieur, à ce prix votre affaire est bien sûre ; Mais ne disons plus rien, Voici votre future, Je vous laisse tous deux, et vais sur le balcon, Crainte d'être surpris, me mettre en faction ; Surtout soyez discret.
Scène 5
Dorval, Hortense
Dorval
Bonjour, ma chère Hortense.
Hortense
Bonjour, mon cher Dorval.
Dorval
Soyez en assurance, Mon argus est absent, et jusqu'à son retour Nous pouvons en ces lieux parler de notre amour ; Heureux lorsque je puis vous tenir ce langage, Je sens à chaque mot que mon coeur se soulage ; Rien n'est plus doux pour moi que cet heureux moment, Où de vous adorer je vous fais le serment.
Hortense
Dorval, vous connaissez le secret de mon âme, Vous savez si mon coeur répond à votre flamme, Si vous m'êtes bien cher ; mais quel est notre espoir, À peine est-il permis que nous puissions nous voir.
Dorval
Mon oncle, j'en conviens, me surveille sans cesse, Mais malgré son erreur comptez sur ma tendresse ; Ne vous alarmez pas, je prétends le fléchir, Et si je ne parviens à pouvoir l'attendrir, Je brave son courroux.
Scène 6
Lafleur, Dorval, Hortense
Lafleur
Monsieur, quittez la place, Votre oncle suit mes pas.
Dorval
Quelle affreuse disgrâce ! Déjà nous séparer, ô contre-temps fatal ! Adieu, ma chère Hortense.
Hortense
Adieu, mon cher Dorval.
Scène 7
Lafleur
Lafleur
C'est fort bien ; maintenant, songeons à notre affaire D'abord, je ne veux point vivre en célibataire, L'oncle est loin d'arriver, or je puis, à mon tour, Avec Lisette ici parler de notre amour ; C'est que tel qu'on me voit je suis un bon apôtre, Qui ne céderais point ma partie à tout autre ; Lisette me convient, elle m'adore ; ainsi, Comme monsieur Dorval, je me marie aussi.
Scène 8
Lafleur, Lisette
Lafleur
Salut au tendre objet pour lequel je soupire, Et de qui les appas causent tout mon martyre.
Lisette
Peste, mon cher Lafleur, je m'aperçois vraiment Que depuis quelques jours tu deviens très galant,
Lafleur
Oui, je veux te nommer ma reine, mon amante, Te donner mille noms qu'un tendre amour invente -y Tiens, pour en terminer sans autres questions, Apprends qu'au seul aspect de tes deux yeux fripons, Je ne puis contenir mon amoureuse flamme ; Ainsi, c'est décidé, je te prends pour ma femme.
Lisette
Va, puisque tu le prends sur un semblable ton, Ne demandant pas mieux, je ne te dis pas non ; Une fille toujours aspire au mariage ; Mais comment ferons-nous pour nous mettre en ménage, Tu sais, mon cher Lafleur, que je n'ai pas de bien, Toi, d'un autre côté, tu ne possèdes rien ; Ainsi je crois très fort, d'après ce que j'augure, Que nous ferons ensemble une triste figure.
Lafleur
D'entendre un tel discours je suis très étonné, Ne peut-on être heureux sans être fortuné ? Crois que j'ai de l'espoir, car ma bonne aventure M'a dit qu'avant longtemps je roulerais voiture ; Or, tu sens avec moi que l'on peut bien s'unir Quand on est assuré d'un pareil avenir ; Il me semble déjà que Lafleur et Lisette Sont, parmi le bon ton, des gens à l'étiquette.
Lisette
Oui, mais on nous dira : ce sont des revêtus.
Lafleur
Qu'importe ce qu'on dit quand on tient les écus ; Va, beaucoup de fripons regorgent de richesse, Qui n'ont pas, comme toi, cette délicatesse.
Lisette
Je ne l'ignore point, mais comment parvenir, Sans avoir des talents à pouvoir s'enrichir.
Lafleur
Des talents, allons donc, ne sais-tu pas, ma chère, Qu'aujourd'hui le plus sot est celui qui prospère ; Pour amasser du bien un peu de front suffit, Et cela vaut bien mieux que d'avoir de l'esprit ; Combien voit-on de gens de profonde science Qui sont les bras croisés sans moyens d'existence : Ainsi, je pense donc que sans être bien fin, Souvent de la fortune on trouve le chemin ; Tiens, par exemple, toi, si tu voulais le faire, Tu peux en quatre mots faire une bonne affaire.
Lisette
Je le veux ; mais avant puis-je te demander Ce qu'il faut que je dise.
Lafleur
Il faut me seconder, Faire croire au barbon que ta jeune maîtresse Brûle en secret pour lui d'une vive tendresse, Qu'elle l'adore ; enfin, lui faire des aveux Que tu t'inventeras pour le rendre amoureux : Si nous réussissons, alors mon jeune maître Pourra parler d'amour.
Lisette
Mais c'est me compromettre.
Lafleur
Quoi ! Tu balancerais à servir deux amants Qui nous font une dot de quatre mille francs ; Dorval les a promis, il nous tiendra parole, Ainsi, fais tes efforts pour bien jouer ton rôle ; On trouve rarement à gagner pareil lot.
Lisette
Sans trop d'ambition je me rends à ce mot. Je vais, de mon côté, faire tout mon possible Pour soumettre ce coeur qui se dit invincible ; Je veux lui faire voir, avant la fin du jour, Qu'un mortel tôt ou tard doit connaître l'amour ; Mais entendons-nous bien, premièrement...
Lafleur
Silence ! Rentre vite chez toi, le voici qu'il s'avance.
Lisette
Bonjour, Monsieur Lafleur.
Lafleur
Trêve de compliments, À me parler ainsi vous perdez votre temps ; Je vois ce qu'il en est, allez, Mademoiselle, On lui résistera, malgré qu'elle soit belle.
Scène 9
Monsieur Durant, Lafleur
Monsieur Durant
Qu'as-tu, mon cher Lafleur ?
Lafleur
Oh ! Le coup est cruel ; Monsieur, dépêchons-nous, sortons de cet hôtel.
Monsieur Durant
Qu'est-il donc arrivé ? Veuilles bien m'en instruire, Quelqu'un m'a-t-il fait tort ?
Lafleur
Hélas, c'est bien plus pire ; Ne m'interrogez pas.
Monsieur Durant
Mais tu perds la raison.
Lafleur
Non, Monsieur, croyez-moi, quittons cette maison ; Je ne pourrais jamais vous compter l'aventure, Sans faire à votre coeur une large blessure ; Ainsi, je ne veux point vous mettre au désespoir.
Monsieur Durant
Lafleur, dès ce moment je prétends tout savoir.
Lafleur
Puisque vous m'y forcez, je ne puis m'en défendre, Mais vous allez frémir quand vous allez apprendre Que Lisette en secret m'a fait ici l'aveu Que sa jeune maîtresse...
Monsieur Durant
Adore mon neveu. J'en avais le soupçon ; oui, cette idée affreuse Me causait du chagrin, et mon âme rêveuse Semblait me présager ce funeste malheur, Qui trouble mon esprit et me met en humeur. Je gage que Dorval répond à sa tendresse Et que son coeur épris se livre avec ivresse ; Mais je vais l'en punir : lui qui dans le moment De nE jamais aimer me faisait le serment, Il ose être amoureux, de n'est pas pardonnable.
Lafleur
Vous vous trompez, Monsieur, Dorval n'est point coupable. Je puis vous assurer, sans feinte et sans détour, Que ce n'est pas pour lui qu'Hortense a de l'amour : Vous allez, j'en suis sûr, faire le diable à quatre, Mais il n'est pas moins vrai qu'elle vous idolâtre ; Oui, Monsieur, c'est de vous dont il est question, Et non pas de Dorval.
Monsieur Durant
Ah ! Le pauvre garçon, Je l'accusais à tort... Tu me dis donc qu'Hortense...
Lafleur
Depuis plus de trois mois vous adore en silence ; Lisette d'un air fin, faisant semblant de rien, M'a tout communiqué durant notre entretien ; Mais il fallait me voir comme je l'ai reçue, Elle croyait vraiment que j'avais la berlue, Que je ne voyais pas, dans ce discours flatteur, Qu'on me chargeait du soin de toucher votre coeur.
Monsieur Durant
Voyez donc ce que c'est ; et que te disait-elle ?
Lafleur
Qu'elle enrageait de voir sa maîtresse, aussi belle, Ne vouloir épouser qu'un vieillard tel que vous, Tandis qu'elle pouvait choisir un jeune époux ; Qu'elle vous aimait fort, que votre caractère Lui rendait chaque jour votre personne chère, Et qu'Hortense en secret lui dit, de temps en temps, Qu'on ne vous donnerait pas plus de quarante ans ; Que vous lui conveniez, mais que c'est grand dommage Que l'on ne puisse pas vous parler mariage ; Enfin, que sais-je encor tout ce qu'elle me dit.
Monsieur Durant
Et qu'as-tu répondu ?
Lafleur
Qu'elle perdait l'esprit, Qu'on avait beau prêcher, qu'il était impossible De rendre votre coeur à l'amour accessible.
Monsieur Durant
C'est bien... oui... c'est fort bien... je n'aurais pas mieux fait.
Lafleur
Bon, ça ne prend pas mal, le voilà tout distrait ; J'espère lui donner bien du fil à retordre, Et mettre son esprit tout à fait en désordre.
Monsieur Durant
Puis-je bien écouter tout ceci de sang-froid.
Lafleur
Monsieur a-t-il besoin que j'aille en quelque endroit ?
Monsieur Durant
Non pas pour le moment, mais mon neveu s'ennuie, Ainsi, va le trouver et fais-lui compagnie ; J'ai besoin d'être seul.
Lafleur
Monsieur, cela suffit.
Scène 10
Monsieur Durant
Monsieur Durant
Voyons réfléchissons à tout ce qu'il m'a dit, Jamais je n'ai senti ce que mon coeur éprouve, Et je ne conçois pas l'état où je me trouve, L'amour sur mes vieux ans, pour la première fois, Viendrait-il à la fin me ranger sous ses lois ; On dit que tôt ou tard il faut payer sa dette, Je commence à le croire, et cela m'inquiète : Cependant, quand je songe à ce qu'a dit Lafleur, Je né vois pas vraiment que ce soit un malheur ; On m'aime, hé bien, tant mieux, quand on est à mon âge, On doit mettre à profit un pareil avantage ; Je suis encore vert, Hortense a des appas, Pourquoi donc, à mon tour, ne l'aimerais-je pas ; Il me semble, vraiment... Mais comment vais-je faire, Moi qu'on a vu toujours vivre en célibataire, Détester de l'hymen l'enchaînement fatal, Et toujours sur ce point persécuter Dorval, Puis-je de bonne foi, sans être ridicule, Former cette union.... Esprit faible et crédule, Insensé que je suis, puis-je bien sans frémir Parler de la façon, non, je devrais rougir ; Va, fuis loin de mes yeux perfide enchanteresse, Pour me séduire en vaux tu parles de tendresse, Je te résisterai quels que soient tes appas, Et de tout ton amour je ferai peu de cas, Mais pourquoi donc tenir cet horrible langage, Qui fait qu'à chaque mot je sens que je l'outrage ? Qui peut causer le mal dont je suis tourmenté, Et qui met mon esprit dans la perplexité? Serait-ce bien l'amour ! Ô douleur trop cruelle !
Scène 11
Lisette, Monsieur Durant
Lisette
Bien le bonjour, Monsieur.
Monsieur Durant
Bonjour, Mademoiselle ; Venez-vous en ces lieux pour faire des progrès, Et tâcher d'obtenir quelques brillants succès : Vous perdez votre temps.
Lisette
Que prétendez-vous dire ; Monsieur, de tels propos font que je me retire.
Monsieur Durant
Lisette, réponds-moi, qu'as-tu dit à Lafleur ?
Lisette
Dieu ! Quel emportement, je frissonne de peur ; En vérité ce ton me glace d'épouvante, Et comme vous voyez j'en suis toute tremblante.
Monsieur Durant
Hé bien, rassure-toi ; mais dis-moi mot à mot.
Lisette
Monsieur, je vois fort bien que Lafleur est un sot, Un brouillon, un bavard, un être détestable, Enfin, un rapporteur qui, pour faire l'aimable, Est venu vous tenir, le tout mal à propos, D'inutiles discours qui, je gage, sont faux.
Monsieur Durant
Parle-moi franchement, n'as-tu pas dit qu'Hortense ?...
Lisette
Oui, mais je l'ai prié de garder le silence, Et je vois maintenant que c'est un indiscret, Qui n'est pas dans le cas de garder un secret ; Il doit pourtant savoir qu'entre nous, domestiques, Qui ne nous mêlons point d'affaires politiques, Nous aimons à jaser, et cela nous instruit De ce qu'un maître a fait ou de ce qu'il a dit.
Monsieur Durant
Lafleur m'a rapporté que ta maîtresse m'aime.
Lisette
Certainement, Monsieur, et d'un amour extrême ; J'en suis au désespoir, car, soit dit entre nous, Elle ne cesse pas de me parler de vous ; Mais vous devez penser que je lui fais entendre Qu'elle soupire en vain, n'ayant rien à prétendre, Que l'amour le plus vif ne saurait vous toucher, Que vous avez le coeur aussi dur qu'un rocher, Qu'elle a beaucoup de tort, qu'elle est digne de blâme De songer à quelqu'un qui ne veut point de femme.
Monsieur Durant
Je te suis obligé de toutes tes leçons.
Lisette
Je la détrompe aussi par bien d'autres raisons, Je lui fais entrevoir que vous êtes sur l'âge.
À part.
Monsieur Durant
Tu me crois donc bien vieux ? Oh ! Pour le coup j'enrage.
Lisette
Non, Monsieur, mais encor, convenez qu'un époux Doit être bien plus jeune et moins cassé que vous, Car on n'a qu'à vous voir, pour deviner sans peine Que vous comptez au moins près de la soixantaine ; Ainsi, vous pensez bien que se serait fort mal De ne pas la guérir de cet amour fatal.
Monsieur Durant
Et que t'importe à toi, si telle est son envie.
À part.
Lisette
Mais, Monsieur, songez-donc que c'est une folie : Avec ses qualités, Hortense assurément Peut, quand il lui plaira, choisir un jeune amant ; Elle est riche, et l'on, sait qu'elle vit de ses rentes, Qu'elle doit hériter, à la mort de deux tantes, D'un bien qui vaut au moins près de cent mille francs ; De plus, vous le savez, elle n'a pas vingt ans, Elle est belle, elle est bonne, un esprit admirable, Chacun vante partout son caractère aimable, Honnête, sans défaut que l'on puisse blâmer, Si ce n'est le malheur qu'elle a de vous aimer ; Mais je ferai si bien qu'il faut qu'elle y renonce : Oui, Monsieur, je le jure. Attendons sa réponse.
Monsieur Durant
Lisette, sais-tu bien que tout ce que j'entends....
Lisette
Je sais que tout cela ne fait rien sur vos sens, Que votre grand bonheur et votre chère envie Sont de rester garçon durant toute la vie ; Ainsi, vous conviendrez qu'il est de mon devoir D'empêcher un amour dont on n'a nul espoir.
Monsieur Durant
Qui peut te l'avoir dit ? Tu te trompes, Lisette ; Dans ce moment l'amour me tracasse la tête, Et- si jusqu'à présent j'ai su lui résister, C'est que rien d'aussi beau n'est venu me tenter : Oui, ce que tu me dis de l'adorable Hortense Ne peut être accueilli par de l'indifférence, Mon coeur semble déjà partager son amour, Et me dit en secret que je l'aime à mon tour.
Lisette
Quoi ! Vous l'épouseriez sans nulle répugnance, Vous qui faites un dieu de votre indépendance, Et qui traitez toujours le sexe féminin Avec antipathie, aigreur, haine et dédain ! En vérité, Monsieur, ma surprise est extrême.
Il lui présente une bourse.
Monsieur Durant
Eh ! Que vas-tu chercher ; je te dis que je l'aime, Oui, je l'épouserai ; je serais un ingrat Si je n'avais égard à son pénible état ; La pauvre m'adorait et n'osait me le dire, Puis-je être assez cruel pour causer son martyre ; Non, non, va la trouver, et dis-lui de ma part Que je suis bien fâché de l'avoir su si tard ; Mais qu'elle peut compter sur toute ma tendresse, Que de nous voir unis déjà le temps me presse, Quelle peut disposer de ma main, de mon coeur, Et que je lui promets de faire son bonheur ; Prends bien garde, surtout, d'agir avec prudence, Que Lafleur ni Dorval n'en aient point connaissance ; Tiens, ma chère Lisette, accepte ce présent, Et sers-moi comme il faut.
Lisette
Moi, prendre de l'argent Pour qui me prenez-vous ? J'ai l'âme délicate, Et je ne pense pas qu'ici Monsieur se flatte De rencontrer en moi quelqu'un qu'on fait agir, Quand mes.intentions sont de le desservir ; Je connais ma maîtresse, et la moindre parole Venant de votre part la rendrait bientôt folle.
Monsieur Durant
Elle m'aime donc bien ?
Lisette
Comme je vous l'ai dit, Au point que son amour lui fait tourner l'esprit ; Car il faut être fou pour écrire une lettre, Et surtout à quelqu'un qu'on a peine à connaître ; Enfin, Monsieur, voyez, la lettre que voici Est écrite pour vous ; mais je l'ai, Dieu merci, Et je ne la rends point, car ma délicatesse...
Monsieur Durant
Tu dis qu'elle est pour moi !
Lisette
Tenez, lisez l'adresse.
Monsieur Durant porte la main, et tous les deux tiennent la lettre.
Monsieur Durant
En effet, c'est mon nom ; remets-moi cet écrit.
Lisette
L'honneur me le défend.
Ici Monsieur Durant glisse sa bourse dans la main de Lisette, qui tient la lettre et qui a l'air de ne pas vouloir la lâchée ; après un court débat, Monsieur Durant enlève la lettre ; et la bourse reste à Lisette.
Monsieur Durant
Il ne sait ce qu'il dit ; Voyons, donne-le moi.
Lisette
Monsieur, je le déchire ; Non, vous ne l'aurez pas.
Monsieur Durant
Je le tiens.
Lisette
Il peut lire.
Il lit.
Monsieur Durant
Voyons le contenu. « Monsieur, depuis longtemps Vous m'avez inspiré de tendres sentiments ; Mon coeur brûle pour vous... »
Lisette
Voyez quelle indiscrète.
Monsieur Durant
Ah ! Ne m'interromps pas.
Scène 12
Hortense, Monsieur Durant, Lisette, Lafleur
Hortense
Que faites-vous, Lisette ? Lorsque je vous attends, pourquoi vous amuser.
Monsieur Durant
Pardonnez, car c'est moi qui l'ai faite causer.
À Monsieur Durant.
À Lisette.
Hortense
Alors, je n'en dis rien. Rentrez, Mademoiselle.
Lisette
Tout va se découvrir.
Lafleur
Je ferai sentinelle.
Scène 13
Monsieur Durant, Hortense
Haut.
Monsieur Durant
Elle veut me parler, commençons l'entretien. Comment vous portez-vous ? La santé...
Hortense
Va fort bien.
Monsieur Durant
J'en suis plus que ravi, ma joie en est parfaite.
Hortense
Monsieur, assurément vous êtes bien honnête, Je dois vous savoir gré d'un si vif intérêt.
Monsieur Durant
Peut-on en prendre trop pour un aimable objet.
Hortense
Mais vous me surprenez ; serait-ce un badinage ! Je ne vous vis jamais me tenir ce langage.
Monsieur Durant
Il dépendait de vous ; si vous m'eussiez instruit....
Hortense
Quoi ! Monsieur, vous savez !
Monsieur Durant
Lisette m'a tout dit ; N'allez pas la gronder, c'est moi qui l'ai contrainte.
Haut.
Hortense
Ne nous découvrons pas, car ce n'est qu'une feinte. En vérité, Monsieur, Lisette a fait fort mal, Car je puis vous jurer ne point aimer Dorval : Je ne dis pourtant pas qu'il ne soit fort aimable, Mais son air de froideur le rend désagréable ; Il semble vouloir fuir le monde et ses appas, Et craint de rencontrer la beauté sur ses pas ; Souvent il m'a parlé, mais d'une voix farouche, Jamais le mot amour n'est sorti de sa bouche ; Ainsi, Monsieur, croyez qu'un coeur tel que le sien Ne parviendrait jamais à captiver le mien ; De plus, les jeunes gens???
Monsieur Durant
Que j'aime à vous entendre. Oui, cet écrit flatteur me fait assez comprendre.
Scène 14
Lafleur, Dorval, Monsieur Durant, Hortense
Lafleur
Mais, Monsieur, je vous dis que ce n'est pas cela.
Dorval
Mon oncle, s'il vous plaît, chassez ce maraud-là.
À part.
Haut.
À Hortense.
Monsieur Durant
Peste soit des coquins. Allez vous en au diable. A-t-on jamais rien vu de plus insupportable : Que me demandez-vous, qui vous a fait venir ? Je vais les renvoyer.
Lafleur
Sachez vous contenir.
Hortense
Non, Monsieur, pardonnez, c'est moi qui me retire.
Ils se saluent à la porte d'Hortense ; elle rentre.
Monsieur Durant
Hortense, permettez que j'aille vous conduire.
Lafleur
Ne les dérangeons pas, tout ceci va fort bien.
Scène 15
Monsieur Durant, Lafleur, Dorval
Monsieur Durant
Je voudrais bien savoir.....
Lafleur
Eh ! Mon Dieu, ce n'est rien. Je disais à Monsieur que la lune est nouvelle Il prétend que c'est faux, voilà notre querelle.
Dorval
Pourquoi me soutiens-tu, quand je te dis que non. Mon oncle, dites-moi si je n'ai pas raison ; Personne mieux que vous n'est au cours de la lune.
Monsieur Durant
Messieurs, cet entretien me choque et m'importune, Vous me cassez la tête avec votre mic-mac ; Me prenez-vous ici pour être un almanach : J'ai d'autres embarras ; vous ignorez sans doute Que demain au plus tard vous vous mettez en route, Que je suis obligé de vous faire partir, D'après un accident qui vient de survenir.
Dorval
Quel est donc le motif de ce fatal voyage ?
Monsieur Durant
La rivière à mes biens a fait un grand ravage ; Ainsi donc vous ferez réparer tout le mal.
Lafleur
Peut-être ce n'est pas, car j'ai lu le journal, Il n'en dit pas un mot.
Dorval
Ô l'affreuse nouvelle !
Monsieur Durant
La lettre que voici vient d'un ami fidèle, Il me prie instamment de me rendre chez nous ; Mais mon procès m'arrête, et je compte sur vous.
Dorval
Ne nous séparons pas, mon oncle, je vous prie ; En me faisant partir vous m'arrachez la vie, Vous savez que sans vous je ne puis exister, Ainsi, permettez-moi de ne point vous quitter.
Monsieur Durant
Dorval, soyez certain que ce départ m'afflige, Mais vous devez sentir que l'intérêt l'exige.
Lafleur
Monsieur, écoutez-moi, laissez-nous quelques fonds, Partez, et comme vous ici nous plaiderons ; Nous ne manquerons pas une seule audience.
Monsieur Durant
Je vous prierai, Lafleur, de garder le silence, Je parle avec Dorval.
Lafleur
Ah ! Monsieur, pardonnez.
Monsieur Durant
Ne vous mêlez donc plus d'y mettre votre nez.
Dorval
Hé bien, puisqu'il le faut, malgré ce qu'il m'en coûte, Je veux vous obéir, j'entreprendrai la route ; Mais daignez m'accorder encore quelques jours.
Monsieur Durant
Je ne puis écouter de semblables discours ; Je me lasse à la fin de toutes ces grimaces, Et je vais au bureau pour retenir vos places.
Dorval
Mon oncle, écoutez-moi.
Monsieur Durant
Vous partirez, c'est dit.
Scène 16
Dorval, Lafleur
Dorval
Voilà, Monsieur Lafleur, où vous m'avez conduit.
Lafleur
Il est vrai que j'ai fait une grande sottise ; Oui, Monsieur, grondez-moi quand tout vous favorise, Armez-vous d'un bâton, assommez-moi de coups, Pour me récompenser d'avoir tout fait pour vous.
Dorval
Mais tu vois que mon oncle exige que je parte, Et je suis assuré...
Lafleur
Votre oncle perd la carte ; L'amour, grâce à mes soins, chez lui se fait sentir, Ainsi c'est le moment de lui tout découvrir.
Dorval
Je n'oserai jamais lui tenir ce langage.
Lafleur
Alors, renoncez-donc à votre mariage.
Dorval
Peux-tu bien me donner de semblables avis.
Lafleur
Et que ne faites-vous tout ce que je vous dis ; N'appréhendez-vous pas qu'Hortense se dégoûte, Et que de but en blanc elle se mette en route ; Nulle affaire à Paris ne peut la retenir, Car vous n'ignorez pas qu'elle y vient par plaisir ; Or, vous serez bientôt sans aucune espérance, Si vous vous obstinez à garder le silence ; Moi, d'un autre côté, je me vois compromis, Puisque je perds l'argent que vous m'avez promis.
Dorval
Que j'aurais de plaisir à payer cette dette.
Lafleur
Épousez-donc Hortense et j'épouse Lisette, Que votre oncle en entrant apprenne tout ceci.
Dorval
Je ferai mes efforts.
Lafleur
Justement les voici.
Scène 17
Hortense, Lafleur, Dorval, Lisette
Hortense
Enfin, mon cher Dorval, tâchez donc de m'instruire De tout ce que votre oncle a bien voulu me dire, Jamais je ne le vis, avec tant de gaieté, M'entretenir d'amour, de sensibilité ; Il était sur le point de parler mariage, Quand vous l'avez troublé,
Lafleur
C'est ma foi bien dommage.
Dorval
À ce que dit Lafleur, mon oncle est amoureux.
Lisette
Personne mieux que moi ne sait quels sont ses voeux.
Hortense
Je crois m'apercevoir de quelque stratagème.
Lafleur
Hé bien, apprenez donc que mon maître vous aime, Et que Lisette et moi, par un certain détour, Nous avons au vieillard fait connaître l'amour,
Hortense
Lisette, à quel propos m'avez-vous compromise.
Lisette
Puisque je dois ici parler avec franchise, Voyant que votre amour vous faisait trop languir, J'ai cru que mon devoir était de vous servir ; Au caprice d'un fou vous ne pouviez répondre, Maintenant d'un seul mot vous pouvez le confondre.
Hortense
De semblables moyens me font désespérer.
Dorval
Surtout quand vous saurez qu'il veut nous séparer.
Hortense
Vous me faites frémir.
Il est à genoux.
Dorval
Ne craignez rien, Hortense, Vous connaîtrez bientôt le prix de ma constance, Je jure à vos genoux de vous aimer toujours, Et de vous consacrer le reste de mes jours.
Scène 18
Monsieur Durant, Lafleur, Lisette, Hortense, Dorval
Dorval se lève lorsqu'il aperçoit son oncle.
Monsieur Durant
En croirai-je mes yeux ! Juste ciel, quel outrage !
Lafleur
Monsieur, c'est le moment, armez-vous de courage.
Monsieur Durant
Fort bien, mon cher neveu, ne vous dérangez pas.
Lisette
Que va-t-il lui répondre !
Hortense
Oh ! Le triste embarras.
Dorval
Mon oncle, c'en est fait, je ne puis plus le taire, J'aime, et depuis longtemps Hortense a su me plaire ; Guidé par mon amour, j'étais à ses genoux, Afin de lui jurer de mourir son époux.
Monsieur Durant
Comment, jeune étourdi, pouvez-vous bien prétendre Qu'Hortense à de tels voeux puisse jamais se rendre ; Mais vous n'y pensez pas.
Dorval
Sensible à mon amour, Hortense, oh ! J'en suis sûr, me payera de retour.
Monsieur Durant
Je crois, mon cher ami, que vous perdez la tête ; Vraiment vous êtes fou : qu'en pense-tu, Lisette ?
Lisette
Ma foi, je n'en sais rien.
Lafleur
Tenez-vous toujours bon.
Monsieur Durant
Daignez le pardonner, car il perd la raison.
Dorval
Mais si j'étais aimé ?
Monsieur Durant
Non, cela ne peut être, L'amour n'existe pas sans se faire connaître, Je puis vous l'assurer ; de plus, mon cher Dorval, N'en soyez point surpris, vous avez un rival.
Hortense
Monsieur....
Dorval
Se pourrait-il ! Qu'il s'offre à ma présence, Il verra si je sais lui disputer Hortense.
Monsieur Durant
Ne croyez pas, Monsieur, de lui faire la loi; Respectez-le plutôt, car ce rival c'est moi.
Hortense
Qu'entends-je !
Lisette
Le vieux fou.
Monsieur Durant
Hé bien, où sont vos armes ?
Dorval
Mon oncle, c'est à vous de posséder ces charmes ; D'être votre rival je conviens que j'ai tort ; Mais vous permettrez bien qu'on prononce mon sort, Et quel que soit le choix qu'Hortense puisse faire, Je jure et vous promets que je saurai me taire.
Monsieur Durant
Dorval, autant que vous je serai généreux.
Lafleur
Fort bien, nous le tenons.
Monsieur Durant
Je partage vos voeux ; Veuillez donc prononcer, mon adorable reine, Un seul mot suffira pour nous sortir de peine ; Il est vrai que je sais quel sera votre choix, Car un coeur délicat ne choisit pas deux fois.
Hortense
Je ne vous tairai pas que tout ceci me blesse, Et qu'il répugne même à ma délicatesse ; Mais puisqu'il faut enfin proclamer le vainqueur, C'est à votre neveu que je donne mon coeur.
Dorval
Hé bien, avais-je tort ?
Hortense
Dès l'enfance orpheline, Je puis prendre celui que le sort me destine ; Ainsi, nous pouvons-donc épouser librement, Si vous nous accordez votre consentement.
Monsieur Durant
Mais que dites-vous donc ? Parbleu, Mademoiselle, À ce qu'il me paraît vous me la donnez belle : Ingrate, est-ce l'amour que vous aviez pour moi
Hortense
En vérité, Monsieur, je jure sur ma foi Que je ne comprends rien à tout votre langage.
Monsieur Durant
Voilà, pour vous confondre, un puissant témoignage.
Hortense
On vous aura trompé , soyez sûr et certain Que jamais cet écrit ne fut fait de ma main.
Monsieur Durant
Cette lettre est de vous, voyons, parle Lisette.
Lisette
Non, Monsieur, car sachez que c'est moi qui l'ai faite, Et que j'ai cru bien faire en servant deux amants Que vous faites souffrir voilà déjà longtemps.
Monsieur Durant
Ah ! Maudite guenon.
Lisette
Daignez me faire grâce.
Monsieur Durant
Non, je veux me venger et punir ton audace ; Me jouer à ce point, et vous l'avez souffert.
Hortense
Je l'ignorais, Monsieur.
Lafleur
Me voilà découvert.
Monsieur Durant
Mais dis-moi quel démon, quelle âme possédée Aura pu te donner cette fatale idée ?
Ici Monsieur Durant fait un mouvement de surprise, et fixe Lafleur sans lui parler.
Lisette
Peut-être serez-vous moins de mauvaise humeur Lorsque vous apprendrez que c'est Monsieur Lafleur.
Il se relève.
Lafleur
Monsieur, pardonnez-moi cette petite ruse ; De vous avoir joué je vous demande excuse.
Monsieur Durant
Misérable.
Hortense
Monsieur.
Dorval
Mon oncle.
Monsieur Durant
Taisez-vous ; N'allez-vous pas penser de me voir en courroux, Qu'on ne peut me fléchir, que je suis intraitable ; Non, je ne vois ici que moi seul de coupable, Or vous avez bien fait de me jouer ce tour, Puisque j'ai dédaigné de connaître l'amour ; J'éprouve maintenant combien il a de charmes, Et c'est avec plaisir que je lui rends les armes. Oui, j'abjure à jamais cette fatale erreur Qui me fit toujours voir l'amour avec horreur ; Mais comme il est trop tard afin que je commence, J'unis, pour m'en punir, Dorval avec Hortense ; Ainsi, mes chers enfants, soyez toujours heureux, Je serai satisfait d'avoir rempli vos voeux.
Hortense
Que ne vous dois-je pas.
Dorval
Est-il plus douce ivresse.
Lafleur
J'espère que Monsieur nous tiendra sa promesse.
Dorval
Vous pouvez y compter ; quant à toi, cher Lafleur, Je n'oublierai jamais que tu fis mon bonheur.
Lafleur
Nous allons être heureux, qu'en penses-tu, Lisette ?
Lisette
Qu'il me tarde déjà que la noce soit faite.
Monsieur Durant
Lafleur épouse aussi ?
Lafleur
Ma foi, que voulez-vous, Je n'ai pu résister au désir d'être époux, Malgré tous mes efforts mon coeur n'a pu se taire, De plus, nous sommes faits pour aimer et pour plaire.
Monsieur Durant
C'est bien, mariez-vous, car le plus triste état Est celui de vieillir dans l'affreux célibat.