Scène 1
Théodore, Dubois
La scène représente un salon, plusieurs tableaux sont suspendus çà et là. Un portrait de femme, placé sur un chevalet, est plus en vue que les autres. Théodore est assis devant une table, sur laquelle il y a du papier, une écritoire, de la musique, etc. Dubois arrange l'appartement.
Air noté.
Théodore
Dubois ?
Dubois
Que me voulez-vous ?
Théodore
Fais l'écriteau.
Dubois
D'appartement à louer ?
Théodore
Sans doute.
Dubois
Comment faut-il le faire ?
Théodore
Eh ! Mais... comme tous les écriteaux.
Dubois
Le style laconique ?
Air: Ce fut par la faute du sort.
Théodore
Beaucoup de choses, peu de mots, Pour tous les bavards, quel martyre ! On n'entendrait plus tant de sots, Beaucoup parler pour ne rien dire : On raccourcirait maints journaux, On supprimerait bien des plumes : Nos faiseurs de romans nouveaux N'écriraient plus tant de volumes. Chose rare, aujourd'hui !... Il serait bien à souhaiter que la mode de parler peu s'établit.
Dubois
Revenons à l'écriteau.
Le lui donnant.
Théodore
Je le veux bien. Tiens : le voici.
Dubois
Des vers ?
Théodore
C'est une idée qui m'est venue tout-à-l'heure, et j'ai mis l'écriteau en couplet.
Dubois
Pourquoi pas ? Il y a si longtemps qu'on les fait en prose.
Air : Avec les jeux dans le village.
Théodore
Au premier, maison fort jolie, Est un très bel appartement ; Papiers frais, glaces, boiserie ; Cinq pièces sont sur le devant ; Cave et caveau, grande écurie, Remise et superbe grenier : Louer le tout, ou bien partie : On peut s'adresser au portier. Écoute :
Dubois
Au portier... C'est tout ce qu'il faut pour un impromptu.
Théodore
Ton écriture est-elle lisible ?
Dubois
Je vais faire copier cela en gros caractères, par Brouillon, l'écrivain du coin.
Théodore
Va vite... Ah ! Écoute : qu'on le fasse attacher promptement ; car tu sais qu'il peut me procurer la visite de ma chère Rosette et de son père.
Dubois
Oui : ils cherchent un appartement ; mais s'il vient d'autres personnes ?
Théodore
Nous les en dégoûterous.
Dubois
À propos, j'ai oublié....
Théodore
Quoi ?
Dubois
Une lettre pour vous.
Théodore
De qui ?
Dubois
De la charmante Rosette.
Théodore
Donne.
Il la lui donne; à part, en s'en allant.
Dubois
Où est-elle donc ?... Ah ! La voici. Elle est depuis hier dans ma poche.
Scène 2
Théodore
Air: Des Visitandines.
Théodore
Rosette fuit la médisance; Ainsi, je ne médis jamais: Elle aime la reconnoissance, Et je rends bienfaits pour bienfaits. Heureux qui, placant sa tendresse Sur le plus estimable objet, Pour devenir moins imparfait, Prend les vertus de sa maîtresse. « J'ai déterminé mon père à voir votre appartement ; mais Dumont, votre rival, ayant appris que mon père veut quitter sa maison, l'importune pour lui faire accepter la sienne. » J'espère l'en empêcher... Nous serons chez vous, demain, de bonne heure. Ce coquin de Dumont !... Mais Rosette me secondera. Elle est si bonne! si sensible!
Scène 3
Théodore, Dubois
Théodore
Eh bien, l'écriteau ?
Dubois
Je l'ai suspendu à la fenêtre de la rue ; mais le vent...
Théodore
Eh ! Que fait le vent ?
Air : Par devant derrière.
Dubois
Le vent le tourne à tout moment, Par devant derrière : Quoiqu'il soit en vers, cependant L'étoffe est légère : Puis, sur un air vous l'avez fait; L'air est vif, et peut, en effet, Sans respect, parterre Jeter le couplet.
Dubois sort.
Théodore
Rattache-le solidement... Mais on frappe ; va voir qui c'est.
Scène 4
Théodore
Théodore
Si c'était ma bonne amie et son père !... Si mon amour plaisait à celui-ci !... Espoir délicieux !... J'entends Rosette... Oh ! Oui, c'est bien elle.
Scène 5
Théodore, Vincent, Dubois, Rosette
Théodore
C'est la première fois que j'ai l'honneur de vous recevoir chez moi, et je ne saurais trop rendre grâce au hasard qui vous y a amené.
Vincent
Rien de plus honnête. C'est ma fille qui m'a engagé à venir voir votre appartement qui est, dit-on, à louer.
Dubois
De ce matin.
Théodore
Voulez-vous me permettre de vous le montrer?
Il examine dans le fond, et Dubois lui montre tout avec empressement.
Vincent
En entrant, j'en ai vu une partie... Il est assez bien.
Théodore
Merci, charmante Rosette.
Rosette
Paix, on pourrait nous entendre.
Théodore
Un mot...
Rosette
Mon père est disposé en votre faveur.
Vincent
Ah ! Ah ! Des tableaux !
Dubois
C'est mon maître qui les a faits.
Vincent
Je ne lui connaissais pas ce talent-là.
Théodore
Il sait donc notre amour ?
Rosette
Il s'en doute.
Vincent
Ah ! En voici un qui me paraît sort agréable.
Dubois
Il représente deux amants.
Air : Coeurs sensibles, coeurs fidèles.
Vincent
Scène familière... Eh ! Il est fait avec chaleur.
Vincent
La jeune fille a l'air tendre...
Dubois
Le jeune homme, satisfait.
Vincent
Comme ils ont l'air de s'entendre !
Dubois
Ils s'entendent en effet.
Théodore
M'acceptera-t-il pour gendre ? Je dois craindre...
Il regarde.
Vincent
Point du tout. Il est vraiment de mon goût. Quel est celui-ci ? Que vois-je ? Le portrait de ma fille !
Rosette
Quoi ! Théodore, vous avez fait mon portrait ?
Dubois
Jolie tête d'étude....
Air : Ce mouchoir, belle Rémonde.
Théodore
J'ai, sur la toile vivante, Voulu peindre la candeur, Et cette grâce décente Qu'autorise la pudeur. J'allais, faute de modèle, Abandonner mon sujet ; Mais j'ai vu mademoiselle, Et j'ai fini le portrait. Je l'ai fait de mémoire.
Vincent
Et il est fort ressemblant. Saviez-vous, ma fille, que votre portrait fût ici?
Même air.
Rosette
Est-ce, mon père, une injure Que de tracer mon portrait ? J'ignorais, je vous le jure, Que ce tableau-là fût fait. J'avouerai que cet hommage, Sans m'étonner, m'est flatteur ; Je savais que mon image Était peinte dans son coeur.
Vincent
Je ne m'étonne plus que vous m'ayiez si fort pressé de venir voir cet appartement.
Théodore
Veuillez ne rien voir, dans cette démarche, qui mérite votre colère. Cette maison m'appartient, et je m'estimerai trop heureux, si vous daignez l'habiter.
Vincent
Ma fille a des secrets pour moi !
Rosette
Indulgence, mon père.
Vincent
Ma chère amie, je ne veux que te rendre heureuse ; mais je méritais ta confiance.
Rosette
Vous l'aurez désormais toute entière.
Vincent
Laissons cela. Venez, avec moi, voir d'autres appartemens.
Théodore
Vous dédaignez donc celui-ci ?
Regardant sa fille.
Vincent
Non ; mais vous me permettrez le choix. J'ai promis à Dumont, d'aller voir sa maison... Si elle me convient moins que la vôtre, vous aurez la préférence... Je veux bien même vous promettre que, dans une heure, je viendrai... Nous viendrons vous donner réponse.
Théodore
Ah ! J'espère qu'elle me sera favorable.
Il sort avec sa fille.
Vincent
Je ne vous défends pas l'espérance.
Scène 6
Théodore, Dubois
Théodore
Eh bien, Dubois, que dis-tu du papa Vincent ?
Dubois
Brave homme.
Théodore
De sa fille ?
Dubois
Charmante.
Théodore
Et de mes affaires ?
Dubois
Excellentes.
Théodore
J'en rends grace à mon étoile.
Dubois
Et moi, à l'appartement à louer.
Théodore
Tu peux avoir raison.
Dubois
Cela m'arrive tous les jours.
Il sort.
Théodore
Je vais sortir : si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, l'écriteau t'amène des originaux, amuse-t-en, mais ne termine pas avec eux.
Dubois
Soyez tranquille.
Scène 7
Dubois
Air : De Claudine.
Dubois
Tàchons d'avoir de l'aisance Et le maintien du bon ton; Représentons d'importance Le maître de la maison. Tel, qui maintenant est maître, Quoiqu'il servît autrefois, Ne le sera pas, peut-être, Bien plus longtemps que Dubois. Allons, mon ami Dubois, vous voilà le maître de la maison. Peste ! Vous êtes un homme de conséquence !... Allons, plus d'air de valet... La démarche élégante... Le port noble... La métamorphose d'un enrichi. J'entends du bruit... On vient... Examinons.
Scène 8
Sonore, Dubois
Sonore
C'est ici l'appartement à louer, et vous êtes...
Dubois
Serviteur.
Sonore
Je voudrais, avant de voir l'appartement, savoir s'il y a une piece où je puisse recevoir mes abonnés.
Dubois
Comment, vos abonnés ?
Sonore
Je m'appelle Sonore.
Dubois
Musicien.
Air : Vaudeville de la soirée orageuse.
Sonore
Nous accompagnons les morceaux Que maints virtuoses nous chantent : Nous faisons quatuors fort beaux, Où quatre femmes nous enchantent. Plaire de nos soins est le fruit, Et, dans plus d'une symphonie, Quoiqu'on y fasse un peu de bruit, Il règne certaine harmonie. Vous l'avez deviné. J'ai composé une société d'artistes et d'amateurs, et nous donnons des concerts.
Dubois
Ah ! Vous êtes toujours d'accord.
Sonore
Presque toujours. Eh bien ! Trouverai-je ici un local favorable ?
Dubois
Non, la voix y serait étouffée.
Sonore
C'est dommage.
Dubois
Pourquoi voulez-vous donc changer de local ?
Air : Je connais un berger discret.
Sonore
Le public, chez l'homme du jour, Sait, un moment, se plaire. Puis, d'autres auront, à leur tour, Sa faveur passagère : Volage en ses moindres désirs, L'un par l'autre il remplace, Et croyant changer de plaisirs, Ne change que de place. La nouveauté, mon cher, la nouveauté ! On a tant travaillé pour plaire au public, que les moyens sont à-peu-près épuisés ; on est forcé de lui offrir toujours les mêmes choses, mais sous des formes nouvelles.
Même air.
Dubois
On vit employer, tour-à-tour, Les objets les plus rares ; On imagina, chaque jour, Mille modes bizarres. Comme l'on n'invente plus rien, Dans un cas si critique, On a pris le meilleur moyen ; On rajeunit l'antique. Il en est de même des modes.
Sonore
C'est cela même. Tout se renouvelle, tout change, tout se détruit. Par exemple, j'étais premier organiste de la paroisse de Surenne.
Dubois
Et la révolution vous a désorganisé ?
Air : Mon père était pot.
Sonore
Choisir parmi les instruments N'était pas chose aisée : On ne voulait plus de serpents ; La vielle était usée. Le haut-bois si doux Était aux époux ; Il restait l'épinette... Enfin, aux abois, Je fixai mon choix, Et pris la serinette. Tout-à-fait. Mon orgue fut détruite, et il ne m'en est resté que le soufflet. Quand je vis qu'il n'y avait plus rien à faire de ce côté, je choisis un autre instrument. En peu de temps, je devins d'une jolie force d'amateur... Mais on encourage si peu les arts ! On se moqua de ma serinette.
Dubois
Et quel parti prîtes-vous ?
Sonore
Je me jetai, à-corps-perdu, dans la carrière dramatique. Je voulus faire la musique d'un opéra... Je cherchai un poète, et fus longtemps à en trouver.
Dubois
Ils sont si rares !
Sonore
On m'adressa enfin à Monsieur Barbaro, rue des Mauvaises Paroles, numéro cent-neuf. Il avait une vingtaine de poèmes tout faits, et j'en pris un au hasard.
Dubois
C'était peut-être le plus sûr.
Sonore
Je fis une musique délicieuse, étourdissante, et, après bien des peines, nous fûmes joués.
Dubois
Eh bien ?
Air : Ton attente sera remplie.
Sonore
Le poème fit la culbute, Je l'avais prédit à l'auteur, Mais le poète, dans sa chute, Entraîna le compositeur. Las, avec ces moyens frivoles, De faire un opéra commun, Pour ne plus craindre les paroles, Sans paroles j'en vais faire un.
Dubois
Cela n'est pas nouveau.
Sonore
J'en conviens ; mais j'intéresserai par le charme de la pantomime, le jeu muet des acteurs, les gestes qui remplaceront les paroles : on y entendra des éclats de voix, des points d'orgue, des roulades...
Dubois
Je vois que ce sera tout chant.
Air : Si l'on voulait rompre la chaîne.
Sonore
J'évite une froide harangue; J'évite des mots mal sonnants ; J'évite les fautes de langue, Rimes bâtardes, contresens. Rival, amant, père, oncle, nièce ; Tout, en chantant, s'arrangera. Nul ne parlera dans la pièce ; Mais de la pièce on parlera. Et puis, que d'avantages m'offre mon procédé !
Dubois
Votre opéra ne dira pas grand chose ; cependant, à cause de l'originalité, il pourra avoir du succès.
Fausse sortie.
Air : J'étais gisant à cette place.
Il salue et sort.
Sonore
Un amant chante sa victoire ; Un auteur chante ses succès : Nos guerriers, aux champs de la gloire, Vont en chantant des airs français. On chante dans la parodie, Et nos travers, et nos défauts : Plus d'un personnage au coeur faux Sait chanter la palinodie. Grand merci de la prophétie. Allons, puisque je ne trouve pas ici un local favorable, je m'en vas. Il me vient une idée : je vais faire construire une salle de concert par un entrepreneur de mes amis : je suis sûr que ça réussira, parce que la musique est nécessaire à l'homme ; partout l'on chante, et chanter est une occupation universelle.
Scène 9
Dubois
Dubois
En voilà déjà un d'éconduit, et notre appartement est encore à nous... Mon maître ne va pas tarder. Ah ! Justement le voici.
Scène 10
Théodore, Dubois
Théodore
Mon cher Dubois, je suis enchanté ! Devinerais-tu d'où je viens?
Dubois
Si vous me le disiez.
Théodore
De chez Dumont, mon rival. Tu sais qu'il voulait, comme moi, donner son appartement au père Vincent pour épouser sa fille... Comme moi, il avait mis un écriteau.
Dubois
En vers ?
Théodore
Non, en assez mauvaise prose. Il ne me connait pas, je monte : il me fait voir chaque pièce... Tout me convient, tout est délicieux. Mon homme me propose alors son prix, prix exhorbitant... Je le trouve raisonnable ; j'arrête l'appartement, je donne des arrhes, et me sauve, de peur d'y rencontrer Rosette et son père.
Dubois
Et, quand ils iront chez Dumont, et qu'ils trouveront l'appartement loué, le père sera furieux...
Théodore
Et la fille me devinera...
Dubois
Et, de dépit, il viendra louer celui-ci.
Théodore
Et me donner la main de Rosette...
Dubois
C'est fort bien : mais, puisque vous avez loué chez Dumont, vous irez y loger ?
Théodore
Non pas que je sache.
Dubois
Au moins, vous lui paierez un terme ?
Air : Vaudeville de l'Officier de fortune.
Théodore
L'or, que d'une ardeur inquiète, On voit recherché parmi nous, Vaut-il un regard de Rosette, Et l'espoir d'être son époux ? Son époux !... Ce mot-là renferme Ce qui peut, seul, plaire à mon coeur ; Et je payerais plus d'un terme, Pour être au terme du bonheur. Dubois, laisse-moi seul un moment. Oh ! Bien volontiers.
Il sort.
Dubois
Voici une visite.
Scène 11
Une Actrice, Théodore, Ensemble
Une Actrice
Cet appartement me convient assez... Il est fort bien... Je vous souhaite le bonjour... Vous dites donc qu'il y a cinq pièces ?
Théodore
Oui, tout autant.
Une Actrice
Toutes décorées, arrangées ? Pas de dépense à faire ? Chambre à coucher élégante ? Des glaces ? Ah ! Des glaces surtout.
Théodore
Vous en trouverez partout, et elles ne réfléchiront jamais un visage plus agréable.
Haut.
Air : Jeunes Amants.
Une Actrice
Joli boudoir qu'avec l'amour A formé la main du mystère, Où l'on peut, parfois, dans le jour, Bouder, quand on n'a rien à faire ; Où, dans un discret demi-jour, En l'absence de ce qu'on aime, On peut penser à son retour, Et rêver sa présence même. Il est galant. Et quel est le prix ?... Bien cher n'est-ce pas ?... À propos, y a-t-il un boudoir ?... Oh ! C'est une chose essentielle.
Air : Il faut des époux assortis.
Théodore
Pourquoi désirer un boudoir ? Bouder est chose si commune ! On boude devant son miroir ; On boude contre la fortune. Lise boude un mari grondeur ; On boude une femme légère, Et le public, le moins boudeur, Boude un auteur, s'il ne sait plaire. Je crois qu'on peut s'en passer très souvent. D'ailleurs, je l'avoue à regret ; il n'y en a pas.
Une Actrice
Ô ciel ! Que me dites-vous ? Allons, il faut renoncer à l'appartement.
Théodore
Quoi ! Sitôt ?
Une Actrice
Point de boudoir ! Et puis, il faudroit que je pusse m'installer ici sur-le-champ.... Quand quitterez-vous ce logis ?
Théodore
Nous prendrions ensemble des arrangements : cependant je ne le quitterais pas tout-à-fait.
Une Actrice
Comment ?
Air : Deux enfants s'aimaient d'amour tendre.
Théodore
Je me ressouviendrais sans cesse Du lieu que j'aurais habité; Qui, de sa nouvelle maîtresse, Chaque jour verrait la beauté; Et de regrets l'âme oppressée, Pour jouir d'un bonheur si doux, J'y rentrerais par la pensée, Et l'habiterais avec vous.
Haut.
Air : On me cherche, on m'aime, on m'adore.
Une Actrice
Quoi ! Ce ne serait qu'en idée Que vous retourneriez céans ? Tant pis ! Car je suis excédée De voir toujours des revenants. Puis, jouer un tel personnage ! En vous voyant, sans contredit, Auprès d'une femme, je gage Que vous valez mieux qu'un esprit. Il a de l'esprit. Sérieusement, vous reviendriez ici invisiblement ?
Théodore
J'en ai, cependant bien peu.
Une Actrice
Un calembour ?
Théodore
Grâce, grâce pour lui.
Air : Vaudeville de décence.
Une Actrice
Fils du moment, né parmi les saillies, Dans son équivoque talent, On lui permet de dire des folies: Comment censurer un enfant ? Jouer est chose si commune ! Partout, on a joué les sots ; Beaucoup ont joué leur fortune : On peut bien jouer sur les mots. J'aime assez un calembour, lorsqu'il est sans prétention, et qu'il se borne à accompagner ou à faire naître la gaîté. Mais il est bientôt midi, et je vais à la répétition.
Théodore
Jouez-vous la comédie ?
Une Actrice
Non, je chante daus l'opéra.
Théodore
Êtes-vous musicienne ?
Une Actrice
Un peu.
Théodore
Si je ne craignais pas d'abuser de vos moments, je vous prierais de chanter avec moi un duo de la Cosa rara, que j'aime infiniment.
Théodore prend les parties, et en présente une à l'Actrice.
DUO Sur celui de la COSA RARA : Pace, caro mio spose.
Une Actrice
Je ne me fais jamais prier.
Une Actrice
Pour embellir la vie...
Théodore
Aimons, ma tendre amie.
Une Actrice
Jour de mélancolie
Théodore
Vaut-il jour de folie?
Une Actrice
Un jour, le bonheur...
Théodore
Cesse :
Une Actrice
On voit fuir...
Théodore
Sa jeunesse ;
Une Actrice
Dans L'ennui...
Théodore
Qui nous presse,
Une Actrice
On regrette...
Théodore
L'ivresse.
Ensemble
Plus de retard frivole, Profitons des beaux jours; Hâtons-nous, car le tems vole, Vole avec nos amours.
Théodore
Sens mon coeur qui palpite !
Une Actrice
Sens mon coeur qui palpite !
Théodore
Sous ma main il s'agite !
Une Actrice
Sous ma main il s'agite !
Théodore
Au printemps de la...
Une Actrice
Vie,
Théodore
Près de sa douce...
Une Actrice
Amie,
Théodore
La volupté nous...
Une Actrice
Crie,
Théodore
D'une voix...
Une Actrice
Attendrie :
Ensemble
Plus de retard frivole, Profitez des beaux jours : Hâtez-vous; car le temps vole, Vole avec vos amours.
Théodore
Dans la pièce où vous jouez ce soir, il y a des ariettes sans doute ?
Une Actrice
Et vous voulez que j'en chante une ?
Théodore
Vous me devinez toujours.
Une Actrice
Mais, au moins, ne jugez pas la pièce d'après une ariette détachée ; ce serait trop sévère.
Théodore
Je vous le promets.
Ici l'actrice chante un morceau à son choix.
Une Actrice
Allons, aussi bien, cela me vaudra une répétition.
Théodore
On ne peut chanter avec plus de goût.
Une Actrice
Comme ce sera une première représentation, je désire que le public soit aussi content que vous paraissez l'être.
Théodore
L'auteur serait sort heureux. Puisque vous jouez dans la pièce de ce soir, je ne manquerai pas d'aller vous entendre et de vous applaudir.
Air : Vaudeville d'Abuzar.
Elle sort, Théodore la reconduit.
Une Actrice
Il faut qu'entre l'auteur et moi, Votre indulgence se partage : Il a besoin de nous, ma foi ! Pour le succès de son ouvrage. Puis, à la pièce de ce soir Ne mettez pas trop d'importance : Je vous le dis confidemment : Ce n'est qu'une pièce à tiroir, Qu'on doit juger sans conséquence. Je vous en suis obligée ; mais n'oubliez pas l'auteur.
Scène 12
Théodore
Théodore
Elle est fort aimable ; mais ce n'est pas là ma Rosette.
Scène 13
Dubois
Dubois
Voici le papa Vincent et sa fille.
Scène 14
Théodore, Vincent, Rosette, Dubois
Théodore
Que je vous sais bon gré d'être revenu ! Vous étiez attendu avec la plus vive impatience : mais vous m'aviez donné votre parole.
Vincent
Et je la tiens toujours. Je ne sais pas comme ce misérable Dumont, qui voulait épouser ma fille... Je sors de chez lui... Je suis d'une colère...
Théodore
Mon stratagème a réussi.
Rosette
On nous avait gagnés de vitesse.
Air : De la parole.
Vincent
Il m'offre son appartement ; Mais voyez combien il m'abuse : Je l'ai loué dans le moment, Ose-t-il dire pour excuse. Monsieur Dumont, jamais mon courroux N'admettra vos propos frivoles. Ma Rosette n'est pas pour vous ; Pour elle je veux un époux Qui ne manque pas (bis) de paroles. (bis). A-t-on jamais vu une pareille conduite ? Ainsi, il ne sera jamais mon gendre : c'est un parti pris.
Rosette
Mon père ! Que vous me rendez contente !
Théodore
Je puis donc me flatter...
Vincent
Que voulez-vous dire ?
Théodore
Que vous m'accepterez pour gendre, et que vous daignerez habiter cet appartement, avec ceux que vous aurez rendus si heureux.
Vincent
Nous verrons cela. Je réfléchirai... Je chercherai à savoir si vous êtes aimé de ma fille.
Rosette
Mon père, si vous voulez j'abrégerai vos recherches.
Vincent
Eh bien, tant mieux. Dans quelque temps...
Air : Du Vaudeville d'Arlequin tout seul.
Rosette
L'amour ne veut pas qu'on diffère L'instant qui doit nous rendre heureux. Si notre hymen vous plaît, mon père, Au plutôt, couronnez nos voeux. Oui, cette ardeur impatiente Est bien pardonnable à mon coeur : En amour une heure d'attente, Est un siècle pris au bonheur. Dans quelque temps ?
Dubois
Faut-il aller chercher le notaire ?
Théodore
Qui vient encore nous troubler ?
Scène 15
Un Gascon, Dubois, Vincent, Théodore, Rosette
Un Gascon
Serbitur à touté la compagnie. Qui est lé maître dé cette maison.
Dubois
Le voici ; mais que voulez-vous ?
Un Gascon
Cé qué jé vux, sandis ! Velle démande ! N'é-jé pas lu sur la porte un pétit couplét annonçant un appartément à louer ?... Il a piqué ma curiosité, et jé vux lé louer.
Vincent
Sérieusement ?
Un Gascon
Eh donc ! Jé vous en paie lé prix, et m'installe dans ma noubelle démure.
Théodore
Je suis bien fâché de vous refuser ; mais cet appartement...
Un Gascon
Sandis! Jé lé prends. Il mé convient. Voilà ma chambre à coucher, mon sallon dé compagnie.
Théodore
Cependant...
Vincent
Amusons-nous en un moment.
Un Gascon
Est-cé dé l'argent qu'il bous saut ? Je vous en vaillerai d'abance. Boulez-bous dé l'on, des écus, des villets de la casse des comptes courants ?... Tout céla jé m'en vast l'oeil.
Théodore
Je n'ai plus rien à dire.
Un Gascon
Cadédis ! Bous né mé connoissez pas. Refuser un homme dé mon importance ! Sabez bous qui jé suis ?
Vincent
Perruquier.
Un Gascon
Coifur, s'il bous plait. Coifur... Mais jé bais lâcher lé métier.
Théodore
Pourquoi ?
Air : Le sommeil fuyait de mes yeux.
Un Gascon
Plus dé houcles, plus dé crochets, Dé papillotes, dé frisure : L'art, avondonnant ces apprêts, N'est plus ribel de la nature. Paubres perruquiers, mes amis, Descendez bîte votre enseigne ; Car ce n'est plus qu'aux ennemis Qu'on donne un coup de peigne. Il n'y a plus rien à faire.
Dubois
Vous m'avez l'air d'un fin matois, et je suis sûr que vous connaissez bien votre monde.
Air : Il faut quitter ce que j'adore.
Un Gascon
Jé bois sous des airs d'opulencé, L'intrigué et la méchanceté, Sous lés haillons dé l'indigencé, Jé débiné la provité; Pour pénétrer plus d'un mystéré, Jé lis d'avord sans emvarras, Dans tous lés coeurs; mais comment fairé Abec lés gens qui n'en ont pas? Cap dé bious ! Si je le connois ! Jé puis, sans mé vanter, assurer qué personne n'a plus dé perspicacité qué moi. Au prémier coup-d'oeil, jé débiné un particulier... J'ai lé tact : on se cacherait en bain de moi.
Théodore
C'est assez difficile. Vous avez une pénétration incroyable.
Un Gascon
Pénétration; c'est lé mot. Jé sais cé qué l'on pense, cé qué l'on est, cé qué l'on a été, et souvent, cé qué l'on séra. Jé connais la fortune dé chaqué particulier.
Vincent
Pourriez-vous nous dire quelle est la vôtre ?
Un Gascon
Rivés dé la Garonne ! Elle est si étendue qué jé né la connais pas.
Vincent
En ce cas, on ne peut vous louer cet appartement.
Théodore
Oui ; j'avoue qu'il est cher, et le prix...
Un Gascon
Fi donc, le prix !... Jamais jé né m'informe du prix. La velle vagatelle, pour mé rompre la tâte ! J'ai un magasin considéravle dé perruques, dé faux toupets, dé chignons, dé quoi achéter votré maison, et quatré autres abec.
Théodore
Mais si cet appartement était loué ?
Un Gascon
Impoussivle.
Théodore
C'est cepeudant la vérité, et vous me ferez plaisir...
Un Gascon
Bous n'abez pas ôté l'écriteau... Partant, il est à louer, et jé l'aurai.
Théodore
Mais...
Un Gascon
Bous n'abez pas ôté l'écriteau.
Dubois
Vous ne risquez rien... Je gage qu'il n'a pas un sou.
Théodore
Allons ; je me rends... Ainsi donnez-moi des arrhes.
Un Gascon
Comment des arrhes !
Vincent
Oui, le denier-à-dieu.
Un Gascon
Cadédis ! C'est vous qui débez m'eu donner.
Théodore
C'est un peu fort.
Un Gascon
Allons, trèbe dé plaisantéries.
Rosette
On ne plaisante pas.
À part.
Un Gascon
Bous boulez rire ? Est-ce qu'à Vordeaux, quand jé loue un appartement ou une boiture, cé n'est pas lé propriétaire ou lé boiturier, qui mé donne les arrhes ? démandez plutôt. C'est pour céla qué jé suis monté.
Vincent
Il est jovial.
Haut.
Se fouillant.
À Vincent.
Un Gascon
Comment faire, jé n'ai pas lé sou. Mais, s'il né tient qu'à céla, jé né disputérai pas... Jé bais bous payer.... Qu'ést-cé qu'il bous saut ?.... Non, dités-lé moi franchément... Aih ! Moun Diou ! Qu'es à co ? Lé Diable mé rétape, j'ai ouvlié ma vourse... Faités-moi lé plaisir dé mé prêter un écu dé six francs, pour lui donner lé dénier-à-dieu.
Vincent
La demande est un peu leste.
Un Gascon
Jé né mé gêne jamais abec mes amis.
Vincent
J'en suis fâché ; mais je n'ai rien à vous prêter.
Un Gascon
Allons ; jé bois vien qué bous né boulez pas mé louer l'appartément, jé mé rétire; et, comme jé n'ai pas dé rancune, jé bous offre mon pétit ministère, s'il faut à madémoiselle un chignon à la grecque, uné perruque à la Titus, un flacon d'excellente huile antique qué j'ai fabriquée cé matin, bous poubez bous adresser à Chrisostôme Poudrac, au coin dé la rue Bide-Gousset.
Rosette
Vous faites donc des perruques ?
Air : Vaudeville de la soirée orageuse.
Il sort.
Un Gascon
Au jugé, perruque à vonet, Blonde ou brune à la june Hortense; Au parbénu, qui s'y connaît, Uné perruque à circonstance; Peruque dé chévux naissants À la bieille sans chébélure ; Perruque plate à vien des gens, Pour les coîffer à lur figure. Si j'en fais !... J'en sais à chacun sélon son goût, son état, son caractère et ses moyens, et jé bends..... Adioussias.
Scène 16
Vincent, Théodore, Dubois
Vincent
Nous voici débarrassés de cet importun.... Dubois, pour ne plus craindre de fâcheux, tu vas détacher l'écriteau... C'est moi qui loue l'appartement.
Théodore
Que de bonté !
Vincent
Mes enfants, nous y vivrons tous trois en famille... Théodore, je vous accepte pour gendre, et je crois que Rosette n'aura jamais à se repentir de son choix.
Théodore
Je m'efforcerai toujours de le justifier.
Dubois
Me chargerez-vous encore de recevoir les visites ?
Théodore
Oui, les visites de nôces.
Vaudeville
Vincent, Théodore, Rosette
Air : De la pipe de tabac.
Vincent
À ton hymen tu te prépares, Moi, je loue un appartement ; Tous deux nous te devons des arrhes, Le marché sera plus constant : En passant l'acte nécessaire, En emménageant en ce lieu, Je t'offre l'amitié d'un père, Et mes biens pour denier-à-dieu.
Théodore
Vos bienfaits passent votre dette, Et vous êtes quitte envers moi; Il reste à l'aimable Rosette....
À Rosette.
Vincent
J'entends, et vais parler pour toi. Je ne saurais, en conscience, De Rosette lui tenir lieu : Donne-lui, ma fille, en avance, Un baiser pour denier-à-dieu.
Rosette
Nous avons, désirant vous plaire, Pris un appartement nouveau ; S'il vous plaît, le propriétaire N'ôtera pas son écriteau. Approuvez, avec complaisance, Le marché conclu dans ce lien ; Par un petit bruit d'indulgence, Donnez-nous le denier-à-dieu.