Comédie · 1799

L’appartement à louer

de Joseph Pain

Représentation
≈ 30 min
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
267
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Théodore H 91 ≈ 8 min 13
Un Gascon H 23 ≈ 5 min 1
Sonore H 16 ≈ 4 min 1
Dubois H 58 ≈ 4 min 12
Vincent H 34 ≈ 4 min 5
Une Actrice F 29 ≈ 3 min 1
Rosette F 14 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Théodore absentabsentabsentabsent
Un Gascon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sonore absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dubois absentabsentabsentabsentabsent
Vincent absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Une Actrice absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Rosette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Théodore, Dubois

La scène représente un salon, plusieurs tableaux sont suspendus çà et là. Un portrait de femme, placé sur un chevalet, est plus en vue que les autres. Théodore est assis devant une table, sur laquelle il y a du papier, une écritoire, de la musique, etc. Dubois arrange l'appartement.

Air noté.

Théodore

Dubois ?

Dubois

Que me voulez-vous ?

Théodore

Fais l'écriteau.

Dubois

D'appartement à louer ?

Théodore

Sans doute.

Dubois

Comment faut-il le faire ?

Théodore

Eh ! Mais... comme tous les écriteaux.

Dubois

Le style laconique ?

Air: Ce fut par la faute du sort.

Théodore

Beaucoup de choses, peu de mots, Pour tous les bavards, quel martyre ! On n'entendrait plus tant de sots, Beaucoup parler pour ne rien dire : On raccourcirait maints journaux, On supprimerait bien des plumes : Nos faiseurs de romans nouveaux N'écriraient plus tant de volumes. Chose rare, aujourd'hui !... Il serait bien à souhaiter que la mode de parler peu s'établit.

Dubois

Revenons à l'écriteau.

Le lui donnant.

Théodore

Je le veux bien. Tiens : le voici.

Dubois

Des vers ?

Théodore

C'est une idée qui m'est venue tout-à-l'heure, et j'ai mis l'écriteau en couplet.

Dubois

Pourquoi pas ? Il y a si longtemps qu'on les fait en prose.

Air : Avec les jeux dans le village.

Théodore

Au premier, maison fort jolie, Est un très bel appartement ; Papiers frais, glaces, boiserie ; Cinq pièces sont sur le devant ; Cave et caveau, grande écurie, Remise et superbe grenier : Louer le tout, ou bien partie : On peut s'adresser au portier. Écoute :

Dubois

Au portier... C'est tout ce qu'il faut pour un impromptu.

Théodore

Ton écriture est-elle lisible ?

Dubois

Je vais faire copier cela en gros caractères, par Brouillon, l'écrivain du coin.

Théodore

Va vite... Ah ! Écoute : qu'on le fasse attacher promptement ; car tu sais qu'il peut me procurer la visite de ma chère Rosette et de son père.

Dubois

Oui : ils cherchent un appartement ; mais s'il vient d'autres personnes ?

Théodore

Nous les en dégoûterous.

Dubois

À propos, j'ai oublié....

Théodore

Quoi ?

Dubois

Une lettre pour vous.

Théodore

De qui ?

Dubois

De la charmante Rosette.

Théodore

Donne.

Il la lui donne; à part, en s'en allant.

Dubois

Où est-elle donc ?... Ah ! La voici. Elle est depuis hier dans ma poche.

Scène 2

Théodore

Air: Des Visitandines.

Théodore

Rosette fuit la médisance; Ainsi, je ne médis jamais: Elle aime la reconnoissance, Et je rends bienfaits pour bienfaits. Heureux qui, placant sa tendresse Sur le plus estimable objet, Pour devenir moins imparfait, Prend les vertus de sa maîtresse. « J'ai déterminé mon père à voir votre appartement ; mais Dumont, votre rival, ayant appris que mon père veut quitter sa maison, l'importune pour lui faire accepter la sienne. » J'espère l'en empêcher... Nous serons chez vous, demain, de bonne heure. Ce coquin de Dumont !... Mais Rosette me secondera. Elle est si bonne! si sensible!

Scène 3

Théodore, Dubois

Théodore

Eh bien, l'écriteau ?

Dubois

Je l'ai suspendu à la fenêtre de la rue ; mais le vent...

Théodore

Eh ! Que fait le vent ?

Air : Par devant derrière.

Dubois

Le vent le tourne à tout moment, Par devant derrière : Quoiqu'il soit en vers, cependant L'étoffe est légère : Puis, sur un air vous l'avez fait; L'air est vif, et peut, en effet, Sans respect, parterre Jeter le couplet.

Dubois sort.

Théodore

Rattache-le solidement... Mais on frappe ; va voir qui c'est.

Scène 4

Théodore

Théodore

Si c'était ma bonne amie et son père !... Si mon amour plaisait à celui-ci !... Espoir délicieux !... J'entends Rosette... Oh ! Oui, c'est bien elle.

Scène 5

Théodore, Vincent, Dubois, Rosette

Théodore

C'est la première fois que j'ai l'honneur de vous recevoir chez moi, et je ne saurais trop rendre grâce au hasard qui vous y a amené.

Vincent

Rien de plus honnête. C'est ma fille qui m'a engagé à venir voir votre appartement qui est, dit-on, à louer.

Dubois

De ce matin.

Théodore

Voulez-vous me permettre de vous le montrer?

Il examine dans le fond, et Dubois lui montre tout avec empressement.

Vincent

En entrant, j'en ai vu une partie... Il est assez bien.

Théodore

Merci, charmante Rosette.

Rosette

Paix, on pourrait nous entendre.

Théodore

Un mot...

Rosette

Mon père est disposé en votre faveur.

Vincent

Ah ! Ah ! Des tableaux !

Dubois

C'est mon maître qui les a faits.

Vincent

Je ne lui connaissais pas ce talent-là.

Théodore

Il sait donc notre amour ?

Rosette

Il s'en doute.

Vincent

Ah ! En voici un qui me paraît sort agréable.

Dubois

Il représente deux amants.

Air : Coeurs sensibles, coeurs fidèles.

Vincent

Scène familière... Eh ! Il est fait avec chaleur.

Vincent

La jeune fille a l'air tendre...

Dubois

Le jeune homme, satisfait.

Vincent

Comme ils ont l'air de s'entendre !

Dubois

Ils s'entendent en effet.

Théodore

M'acceptera-t-il pour gendre ? Je dois craindre...

Il regarde.

Vincent

Point du tout. Il est vraiment de mon goût. Quel est celui-ci ? Que vois-je ? Le portrait de ma fille !

Rosette

Quoi ! Théodore, vous avez fait mon portrait ?

Dubois

Jolie tête d'étude....

Air : Ce mouchoir, belle Rémonde.

Théodore

J'ai, sur la toile vivante, Voulu peindre la candeur, Et cette grâce décente Qu'autorise la pudeur. J'allais, faute de modèle, Abandonner mon sujet ; Mais j'ai vu mademoiselle, Et j'ai fini le portrait. Je l'ai fait de mémoire.

Vincent

Et il est fort ressemblant. Saviez-vous, ma fille, que votre portrait fût ici?

Même air.

Rosette

Est-ce, mon père, une injure Que de tracer mon portrait ? J'ignorais, je vous le jure, Que ce tableau-là fût fait. J'avouerai que cet hommage, Sans m'étonner, m'est flatteur ; Je savais que mon image Était peinte dans son coeur.

Vincent

Je ne m'étonne plus que vous m'ayiez si fort pressé de venir voir cet appartement.

Théodore

Veuillez ne rien voir, dans cette démarche, qui mérite votre colère. Cette maison m'appartient, et je m'estimerai trop heureux, si vous daignez l'habiter.

Vincent

Ma fille a des secrets pour moi !

Rosette

Indulgence, mon père.

Vincent

Ma chère amie, je ne veux que te rendre heureuse ; mais je méritais ta confiance.

Rosette

Vous l'aurez désormais toute entière.

Vincent

Laissons cela. Venez, avec moi, voir d'autres appartemens.

Théodore

Vous dédaignez donc celui-ci ?

Regardant sa fille.

Vincent

Non ; mais vous me permettrez le choix. J'ai promis à Dumont, d'aller voir sa maison... Si elle me convient moins que la vôtre, vous aurez la préférence... Je veux bien même vous promettre que, dans une heure, je viendrai... Nous viendrons vous donner réponse.

Théodore

Ah ! J'espère qu'elle me sera favorable.

Il sort avec sa fille.

Vincent

Je ne vous défends pas l'espérance.

Scène 6

Théodore, Dubois

Théodore

Eh bien, Dubois, que dis-tu du papa Vincent ?

Dubois

Brave homme.

Théodore

De sa fille ?

Dubois

Charmante.

Théodore

Et de mes affaires ?

Dubois

Excellentes.

Théodore

J'en rends grace à mon étoile.

Dubois

Et moi, à l'appartement à louer.

Théodore

Tu peux avoir raison.

Dubois

Cela m'arrive tous les jours.

Il sort.

Théodore

Je vais sortir : si, pendant mon absence, qui ne sera pas longue, l'écriteau t'amène des originaux, amuse-t-en, mais ne termine pas avec eux.

Dubois

Soyez tranquille.

Scène 7

Dubois

Air : De Claudine.

Dubois

Tàchons d'avoir de l'aisance Et le maintien du bon ton; Représentons d'importance Le maître de la maison. Tel, qui maintenant est maître, Quoiqu'il servît autrefois, Ne le sera pas, peut-être, Bien plus longtemps que Dubois. Allons, mon ami Dubois, vous voilà le maître de la maison. Peste ! Vous êtes un homme de conséquence !... Allons, plus d'air de valet... La démarche élégante... Le port noble... La métamorphose d'un enrichi. J'entends du bruit... On vient... Examinons.

Scène 8

Sonore, Dubois

Sonore

C'est ici l'appartement à louer, et vous êtes...

Dubois

Serviteur.

Sonore

Je voudrais, avant de voir l'appartement, savoir s'il y a une piece où je puisse recevoir mes abonnés.

Dubois

Comment, vos abonnés ?

Sonore

Je m'appelle Sonore.

Dubois

Musicien.

Air : Vaudeville de la soirée orageuse.

Sonore

Nous accompagnons les morceaux Que maints virtuoses nous chantent : Nous faisons quatuors fort beaux, Où quatre femmes nous enchantent. Plaire de nos soins est le fruit, Et, dans plus d'une symphonie, Quoiqu'on y fasse un peu de bruit, Il règne certaine harmonie. Vous l'avez deviné. J'ai composé une société d'artistes et d'amateurs, et nous donnons des concerts.

Dubois

Ah ! Vous êtes toujours d'accord.

Sonore

Presque toujours. Eh bien ! Trouverai-je ici un local favorable ?

Dubois

Non, la voix y serait étouffée.

Sonore

C'est dommage.

Dubois

Pourquoi voulez-vous donc changer de local ?

Air : Je connais un berger discret.

Sonore

Le public, chez l'homme du jour, Sait, un moment, se plaire. Puis, d'autres auront, à leur tour, Sa faveur passagère : Volage en ses moindres désirs, L'un par l'autre il remplace, Et croyant changer de plaisirs, Ne change que de place. La nouveauté, mon cher, la nouveauté ! On a tant travaillé pour plaire au public, que les moyens sont à-peu-près épuisés ; on est forcé de lui offrir toujours les mêmes choses, mais sous des formes nouvelles.

Même air.

Dubois

On vit employer, tour-à-tour, Les objets les plus rares ; On imagina, chaque jour, Mille modes bizarres. Comme l'on n'invente plus rien, Dans un cas si critique, On a pris le meilleur moyen ; On rajeunit l'antique. Il en est de même des modes.

Sonore

C'est cela même. Tout se renouvelle, tout change, tout se détruit. Par exemple, j'étais premier organiste de la paroisse de Surenne.

Dubois

Et la révolution vous a désorganisé ?

Air : Mon père était pot.

Sonore

Choisir parmi les instruments N'était pas chose aisée : On ne voulait plus de serpents ; La vielle était usée. Le haut-bois si doux Était aux époux ; Il restait l'épinette... Enfin, aux abois, Je fixai mon choix, Et pris la serinette. Tout-à-fait. Mon orgue fut détruite, et il ne m'en est resté que le soufflet. Quand je vis qu'il n'y avait plus rien à faire de ce côté, je choisis un autre instrument. En peu de temps, je devins d'une jolie force d'amateur... Mais on encourage si peu les arts ! On se moqua de ma serinette.

Dubois

Et quel parti prîtes-vous ?

Sonore

Je me jetai, à-corps-perdu, dans la carrière dramatique. Je voulus faire la musique d'un opéra... Je cherchai un poète, et fus longtemps à en trouver.

Dubois

Ils sont si rares !

Sonore

On m'adressa enfin à Monsieur Barbaro, rue des Mauvaises Paroles, numéro cent-neuf. Il avait une vingtaine de poèmes tout faits, et j'en pris un au hasard.

Dubois

C'était peut-être le plus sûr.

Sonore

Je fis une musique délicieuse, étourdissante, et, après bien des peines, nous fûmes joués.

Dubois

Eh bien ?

Air : Ton attente sera remplie.

Sonore

Le poème fit la culbute, Je l'avais prédit à l'auteur, Mais le poète, dans sa chute, Entraîna le compositeur. Las, avec ces moyens frivoles, De faire un opéra commun, Pour ne plus craindre les paroles, Sans paroles j'en vais faire un.

Dubois

Cela n'est pas nouveau.

Sonore

J'en conviens ; mais j'intéresserai par le charme de la pantomime, le jeu muet des acteurs, les gestes qui remplaceront les paroles : on y entendra des éclats de voix, des points d'orgue, des roulades...

Dubois

Je vois que ce sera tout chant.

Air : Si l'on voulait rompre la chaîne.

Sonore

J'évite une froide harangue; J'évite des mots mal sonnants ; J'évite les fautes de langue, Rimes bâtardes, contresens. Rival, amant, père, oncle, nièce ; Tout, en chantant, s'arrangera. Nul ne parlera dans la pièce ; Mais de la pièce on parlera. Et puis, que d'avantages m'offre mon procédé !

Dubois

Votre opéra ne dira pas grand chose ; cependant, à cause de l'originalité, il pourra avoir du succès.

Fausse sortie.

Air : J'étais gisant à cette place.

Il salue et sort.

Sonore

Un amant chante sa victoire ; Un auteur chante ses succès : Nos guerriers, aux champs de la gloire, Vont en chantant des airs français. On chante dans la parodie, Et nos travers, et nos défauts : Plus d'un personnage au coeur faux Sait chanter la palinodie. Grand merci de la prophétie. Allons, puisque je ne trouve pas ici un local favorable, je m'en vas. Il me vient une idée : je vais faire construire une salle de concert par un entrepreneur de mes amis : je suis sûr que ça réussira, parce que la musique est nécessaire à l'homme ; partout l'on chante, et chanter est une occupation universelle.

Scène 9

Dubois

Dubois

En voilà déjà un d'éconduit, et notre appartement est encore à nous... Mon maître ne va pas tarder. Ah ! Justement le voici.

Scène 10

Théodore, Dubois

Théodore

Mon cher Dubois, je suis enchanté ! Devinerais-tu d'où je viens?

Dubois

Si vous me le disiez.

Théodore

De chez Dumont, mon rival. Tu sais qu'il voulait, comme moi, donner son appartement au père Vincent pour épouser sa fille... Comme moi, il avait mis un écriteau.

Dubois

En vers ?

Théodore

Non, en assez mauvaise prose. Il ne me connait pas, je monte : il me fait voir chaque pièce... Tout me convient, tout est délicieux. Mon homme me propose alors son prix, prix exhorbitant... Je le trouve raisonnable ; j'arrête l'appartement, je donne des arrhes, et me sauve, de peur d'y rencontrer Rosette et son père.

Dubois

Et, quand ils iront chez Dumont, et qu'ils trouveront l'appartement loué, le père sera furieux...

Théodore

Et la fille me devinera...

Dubois

Et, de dépit, il viendra louer celui-ci.

Théodore

Et me donner la main de Rosette...

Dubois

C'est fort bien : mais, puisque vous avez loué chez Dumont, vous irez y loger ?

Théodore

Non pas que je sache.

Dubois

Au moins, vous lui paierez un terme ?

Air : Vaudeville de l'Officier de fortune.

Théodore

L'or, que d'une ardeur inquiète, On voit recherché parmi nous, Vaut-il un regard de Rosette, Et l'espoir d'être son époux ? Son époux !... Ce mot-là renferme Ce qui peut, seul, plaire à mon coeur ; Et je payerais plus d'un terme, Pour être au terme du bonheur. Dubois, laisse-moi seul un moment. Oh ! Bien volontiers.

Il sort.

Dubois

Voici une visite.

Scène 11

Une Actrice, Théodore, Ensemble

Une Actrice

Cet appartement me convient assez... Il est fort bien... Je vous souhaite le bonjour... Vous dites donc qu'il y a cinq pièces ?

Théodore

Oui, tout autant.

Une Actrice

Toutes décorées, arrangées ? Pas de dépense à faire ? Chambre à coucher élégante ? Des glaces ? Ah ! Des glaces surtout.

Théodore

Vous en trouverez partout, et elles ne réfléchiront jamais un visage plus agréable.

Haut.

Air : Jeunes Amants.

Une Actrice

Joli boudoir qu'avec l'amour A formé la main du mystère, Où l'on peut, parfois, dans le jour, Bouder, quand on n'a rien à faire ; Où, dans un discret demi-jour, En l'absence de ce qu'on aime, On peut penser à son retour, Et rêver sa présence même. Il est galant. Et quel est le prix ?... Bien cher n'est-ce pas ?... À propos, y a-t-il un boudoir ?... Oh ! C'est une chose essentielle.

Air : Il faut des époux assortis.

Théodore

Pourquoi désirer un boudoir ? Bouder est chose si commune ! On boude devant son miroir ; On boude contre la fortune. Lise boude un mari grondeur ; On boude une femme légère, Et le public, le moins boudeur, Boude un auteur, s'il ne sait plaire. Je crois qu'on peut s'en passer très souvent. D'ailleurs, je l'avoue à regret ; il n'y en a pas.

Une Actrice

Ô ciel ! Que me dites-vous ? Allons, il faut renoncer à l'appartement.

Théodore

Quoi ! Sitôt ?

Une Actrice

Point de boudoir ! Et puis, il faudroit que je pusse m'installer ici sur-le-champ.... Quand quitterez-vous ce logis ?

Théodore

Nous prendrions ensemble des arrangements : cependant je ne le quitterais pas tout-à-fait.

Une Actrice

Comment ?

Air : Deux enfants s'aimaient d'amour tendre.

Théodore

Je me ressouviendrais sans cesse Du lieu que j'aurais habité; Qui, de sa nouvelle maîtresse, Chaque jour verrait la beauté; Et de regrets l'âme oppressée, Pour jouir d'un bonheur si doux, J'y rentrerais par la pensée, Et l'habiterais avec vous.

Haut.

Air : On me cherche, on m'aime, on m'adore.

Une Actrice

Quoi ! Ce ne serait qu'en idée Que vous retourneriez céans ? Tant pis ! Car je suis excédée De voir toujours des revenants. Puis, jouer un tel personnage ! En vous voyant, sans contredit, Auprès d'une femme, je gage Que vous valez mieux qu'un esprit. Il a de l'esprit. Sérieusement, vous reviendriez ici invisiblement ?

Théodore

J'en ai, cependant bien peu.

Une Actrice

Un calembour ?

Théodore

Grâce, grâce pour lui.

Air : Vaudeville de décence.

Une Actrice

Fils du moment, né parmi les saillies, Dans son équivoque talent, On lui permet de dire des folies: Comment censurer un enfant ? Jouer est chose si commune ! Partout, on a joué les sots ; Beaucoup ont joué leur fortune : On peut bien jouer sur les mots. J'aime assez un calembour, lorsqu'il est sans prétention, et qu'il se borne à accompagner ou à faire naître la gaîté. Mais il est bientôt midi, et je vais à la répétition.

Théodore

Jouez-vous la comédie ?

Une Actrice

Non, je chante daus l'opéra.

Théodore

Êtes-vous musicienne ?

Une Actrice

Un peu.

Théodore

Si je ne craignais pas d'abuser de vos moments, je vous prierais de chanter avec moi un duo de la Cosa rara, que j'aime infiniment.

Théodore prend les parties, et en présente une à l'Actrice.

DUO Sur celui de la COSA RARA : Pace, caro mio spose.

Une Actrice

Je ne me fais jamais prier.

Une Actrice

Pour embellir la vie...

Théodore

Aimons, ma tendre amie.

Une Actrice

Jour de mélancolie

Théodore

Vaut-il jour de folie?

Une Actrice

Un jour, le bonheur...

Théodore

Cesse :

Une Actrice

On voit fuir...

Théodore

Sa jeunesse ;

Une Actrice

Dans L'ennui...

Théodore

Qui nous presse,

Une Actrice

On regrette...

Théodore

L'ivresse.

Ensemble

Plus de retard frivole, Profitons des beaux jours; Hâtons-nous, car le tems vole, Vole avec nos amours.

Théodore

Sens mon coeur qui palpite !

Une Actrice

Sens mon coeur qui palpite !

Théodore

Sous ma main il s'agite !

Une Actrice

Sous ma main il s'agite !

Théodore

Au printemps de la...

Une Actrice

Vie,

Théodore

Près de sa douce...

Une Actrice

Amie,

Théodore

La volupté nous...

Une Actrice

Crie,

Théodore

D'une voix...

Une Actrice

Attendrie :

Ensemble

Plus de retard frivole, Profitez des beaux jours : Hâtez-vous; car le temps vole, Vole avec vos amours.

Théodore

Dans la pièce où vous jouez ce soir, il y a des ariettes sans doute ?

Une Actrice

Et vous voulez que j'en chante une ?

Théodore

Vous me devinez toujours.

Une Actrice

Mais, au moins, ne jugez pas la pièce d'après une ariette détachée ; ce serait trop sévère.

Théodore

Je vous le promets.

Ici l'actrice chante un morceau à son choix.

Une Actrice

Allons, aussi bien, cela me vaudra une répétition.

Théodore

On ne peut chanter avec plus de goût.

Une Actrice

Comme ce sera une première représentation, je désire que le public soit aussi content que vous paraissez l'être.

Théodore

L'auteur serait sort heureux. Puisque vous jouez dans la pièce de ce soir, je ne manquerai pas d'aller vous entendre et de vous applaudir.

Air : Vaudeville d'Abuzar.

Elle sort, Théodore la reconduit.

Une Actrice

Il faut qu'entre l'auteur et moi, Votre indulgence se partage : Il a besoin de nous, ma foi ! Pour le succès de son ouvrage. Puis, à la pièce de ce soir Ne mettez pas trop d'importance : Je vous le dis confidemment : Ce n'est qu'une pièce à tiroir, Qu'on doit juger sans conséquence. Je vous en suis obligée ; mais n'oubliez pas l'auteur.

Scène 12

Théodore

Théodore

Elle est fort aimable ; mais ce n'est pas là ma Rosette.

Scène 13

Dubois

Dubois

Voici le papa Vincent et sa fille.

Scène 14

Théodore, Vincent, Rosette, Dubois

Théodore

Que je vous sais bon gré d'être revenu ! Vous étiez attendu avec la plus vive impatience : mais vous m'aviez donné votre parole.

Vincent

Et je la tiens toujours. Je ne sais pas comme ce misérable Dumont, qui voulait épouser ma fille... Je sors de chez lui... Je suis d'une colère...

Théodore

Mon stratagème a réussi.

Rosette

On nous avait gagnés de vitesse.

Air : De la parole.

Vincent

Il m'offre son appartement ; Mais voyez combien il m'abuse : Je l'ai loué dans le moment, Ose-t-il dire pour excuse. Monsieur Dumont, jamais mon courroux N'admettra vos propos frivoles. Ma Rosette n'est pas pour vous ; Pour elle je veux un époux Qui ne manque pas (bis) de paroles. (bis). A-t-on jamais vu une pareille conduite ? Ainsi, il ne sera jamais mon gendre : c'est un parti pris.

Rosette

Mon père ! Que vous me rendez contente !

Théodore

Je puis donc me flatter...

Vincent

Que voulez-vous dire ?

Théodore

Que vous m'accepterez pour gendre, et que vous daignerez habiter cet appartement, avec ceux que vous aurez rendus si heureux.

Vincent

Nous verrons cela. Je réfléchirai... Je chercherai à savoir si vous êtes aimé de ma fille.

Rosette

Mon père, si vous voulez j'abrégerai vos recherches.

Vincent

Eh bien, tant mieux. Dans quelque temps...

Air : Du Vaudeville d'Arlequin tout seul.

Rosette

L'amour ne veut pas qu'on diffère L'instant qui doit nous rendre heureux. Si notre hymen vous plaît, mon père, Au plutôt, couronnez nos voeux. Oui, cette ardeur impatiente Est bien pardonnable à mon coeur : En amour une heure d'attente, Est un siècle pris au bonheur. Dans quelque temps ?

Dubois

Faut-il aller chercher le notaire ?

Théodore

Qui vient encore nous troubler ?

Scène 15

Un Gascon, Dubois, Vincent, Théodore, Rosette

Un Gascon

Serbitur à touté la compagnie. Qui est lé maître dé cette maison.

Dubois

Le voici ; mais que voulez-vous ?

Un Gascon

Cé qué jé vux, sandis ! Velle démande ! N'é-jé pas lu sur la porte un pétit couplét annonçant un appartément à louer ?... Il a piqué ma curiosité, et jé vux lé louer.

Vincent

Sérieusement ?

Un Gascon

Eh donc ! Jé vous en paie lé prix, et m'installe dans ma noubelle démure.

Théodore

Je suis bien fâché de vous refuser ; mais cet appartement...

Un Gascon

Sandis! Jé lé prends. Il mé convient. Voilà ma chambre à coucher, mon sallon dé compagnie.

Théodore

Cependant...

Vincent

Amusons-nous en un moment.

Un Gascon

Est-cé dé l'argent qu'il bous saut ? Je vous en vaillerai d'abance. Boulez-bous dé l'on, des écus, des villets de la casse des comptes courants ?... Tout céla jé m'en vast l'oeil.

Théodore

Je n'ai plus rien à dire.

Un Gascon

Cadédis ! Bous né mé connoissez pas. Refuser un homme dé mon importance ! Sabez bous qui jé suis ?

Vincent

Perruquier.

Un Gascon

Coifur, s'il bous plait. Coifur... Mais jé bais lâcher lé métier.

Théodore

Pourquoi ?

Air : Le sommeil fuyait de mes yeux.

Un Gascon

Plus dé houcles, plus dé crochets, Dé papillotes, dé frisure : L'art, avondonnant ces apprêts, N'est plus ribel de la nature. Paubres perruquiers, mes amis, Descendez bîte votre enseigne ; Car ce n'est plus qu'aux ennemis Qu'on donne un coup de peigne. Il n'y a plus rien à faire.

Dubois

Vous m'avez l'air d'un fin matois, et je suis sûr que vous connaissez bien votre monde.

Air : Il faut quitter ce que j'adore.

Un Gascon

Jé bois sous des airs d'opulencé, L'intrigué et la méchanceté, Sous lés haillons dé l'indigencé, Jé débiné la provité; Pour pénétrer plus d'un mystéré, Jé lis d'avord sans emvarras, Dans tous lés coeurs; mais comment fairé Abec lés gens qui n'en ont pas? Cap dé bious ! Si je le connois ! Jé puis, sans mé vanter, assurer qué personne n'a plus dé perspicacité qué moi. Au prémier coup-d'oeil, jé débiné un particulier... J'ai lé tact : on se cacherait en bain de moi.

Théodore

C'est assez difficile. Vous avez une pénétration incroyable.

Un Gascon

Pénétration; c'est lé mot. Jé sais cé qué l'on pense, cé qué l'on est, cé qué l'on a été, et souvent, cé qué l'on séra. Jé connais la fortune dé chaqué particulier.

Vincent

Pourriez-vous nous dire quelle est la vôtre ?

Un Gascon

Rivés dé la Garonne ! Elle est si étendue qué jé né la connais pas.

Vincent

En ce cas, on ne peut vous louer cet appartement.

Théodore

Oui ; j'avoue qu'il est cher, et le prix...

Un Gascon

Fi donc, le prix !... Jamais jé né m'informe du prix. La velle vagatelle, pour mé rompre la tâte ! J'ai un magasin considéravle dé perruques, dé faux toupets, dé chignons, dé quoi achéter votré maison, et quatré autres abec.

Théodore

Mais si cet appartement était loué ?

Un Gascon

Impoussivle.

Théodore

C'est cepeudant la vérité, et vous me ferez plaisir...

Un Gascon

Bous n'abez pas ôté l'écriteau... Partant, il est à louer, et jé l'aurai.

Théodore

Mais...

Un Gascon

Bous n'abez pas ôté l'écriteau.

Dubois

Vous ne risquez rien... Je gage qu'il n'a pas un sou.

Théodore

Allons ; je me rends... Ainsi donnez-moi des arrhes.

Un Gascon

Comment des arrhes !

Vincent

Oui, le denier-à-dieu.

Un Gascon

Cadédis ! C'est vous qui débez m'eu donner.

Théodore

C'est un peu fort.

Un Gascon

Allons, trèbe dé plaisantéries.

Rosette

On ne plaisante pas.

À part.

Un Gascon

Bous boulez rire ? Est-ce qu'à Vordeaux, quand jé loue un appartement ou une boiture, cé n'est pas lé propriétaire ou lé boiturier, qui mé donne les arrhes ? démandez plutôt. C'est pour céla qué jé suis monté.

Vincent

Il est jovial.

Haut.

Se fouillant.

À Vincent.

Un Gascon

Comment faire, jé n'ai pas lé sou. Mais, s'il né tient qu'à céla, jé né disputérai pas... Jé bais bous payer.... Qu'ést-cé qu'il bous saut ?.... Non, dités-lé moi franchément... Aih ! Moun Diou ! Qu'es à co ? Lé Diable mé rétape, j'ai ouvlié ma vourse... Faités-moi lé plaisir dé mé prêter un écu dé six francs, pour lui donner lé dénier-à-dieu.

Vincent

La demande est un peu leste.

Un Gascon

Jé né mé gêne jamais abec mes amis.

Vincent

J'en suis fâché ; mais je n'ai rien à vous prêter.

Un Gascon

Allons ; jé bois vien qué bous né boulez pas mé louer l'appartément, jé mé rétire; et, comme jé n'ai pas dé rancune, jé bous offre mon pétit ministère, s'il faut à madémoiselle un chignon à la grecque, uné perruque à la Titus, un flacon d'excellente huile antique qué j'ai fabriquée cé matin, bous poubez bous adresser à Chrisostôme Poudrac, au coin dé la rue Bide-Gousset.

Rosette

Vous faites donc des perruques ?

Air : Vaudeville de la soirée orageuse.

Il sort.

Un Gascon

Au jugé, perruque à vonet, Blonde ou brune à la june Hortense; Au parbénu, qui s'y connaît, Uné perruque à circonstance; Peruque dé chévux naissants À la bieille sans chébélure ; Perruque plate à vien des gens, Pour les coîffer à lur figure. Si j'en fais !... J'en sais à chacun sélon son goût, son état, son caractère et ses moyens, et jé bends..... Adioussias.

Scène 16

Vincent, Théodore, Dubois

Vincent

Nous voici débarrassés de cet importun.... Dubois, pour ne plus craindre de fâcheux, tu vas détacher l'écriteau... C'est moi qui loue l'appartement.

Théodore

Que de bonté !

Vincent

Mes enfants, nous y vivrons tous trois en famille... Théodore, je vous accepte pour gendre, et je crois que Rosette n'aura jamais à se repentir de son choix.

Théodore

Je m'efforcerai toujours de le justifier.

Dubois

Me chargerez-vous encore de recevoir les visites ?

Théodore

Oui, les visites de nôces.

Vaudeville

Vincent, Théodore, Rosette

Air : De la pipe de tabac.

Vincent

À ton hymen tu te prépares, Moi, je loue un appartement ; Tous deux nous te devons des arrhes, Le marché sera plus constant : En passant l'acte nécessaire, En emménageant en ce lieu, Je t'offre l'amitié d'un père, Et mes biens pour denier-à-dieu.

Théodore

Vos bienfaits passent votre dette, Et vous êtes quitte envers moi; Il reste à l'aimable Rosette....

À Rosette.

Vincent

J'entends, et vais parler pour toi. Je ne saurais, en conscience, De Rosette lui tenir lieu : Donne-lui, ma fille, en avance, Un baiser pour denier-à-dieu.

Rosette

Nous avons, désirant vous plaire, Pris un appartement nouveau ; S'il vous plaît, le propriétaire N'ôtera pas son écriteau. Approuvez, avec complaisance, Le marché conclu dans ce lien ; Par un petit bruit d'indulgence, Donnez-nous le denier-à-dieu.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.