Comédie · 1773

L’assemblée

d’Auguste Lebeau de Schosne

Représentation
≈ 31 min
Distribution
3 hommes
Répliques
231
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Auteur N 36 ≈ 10 min 1
Le Semainier H 41 ≈ 4 min 6
Robert H 18 ≈ 4 min 2
Madame Armand H 11 ≈ 2 min 1
Mademoiselle Saint-val N 18 ≈ 1 min 2
Monsieur Belcourt N 4 ≈ 1 min 2
Madame Vestris N 14 ≈ 1 min 1
Madame Préville N 13 ≈ 1 min 2
Grand Prêtre N 3 ≈ 1 min 1
Monsieur Molé N 13 ≈ 1 min 3
Madame Belcourt N 7 ≈ 1 min 1
Mademoiselle Doligny N 9 ≈ 1 min 2
Mademoiselle Fanier N 8 ≈ 1 min 2
Monsieur Montvel N 7 ≈ 1 min 2
Mademoiselle Dumesnil N 4 ≈ 1 min 2
Mademoiselle Hus N 6 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Auteur absentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Semainier absent
Robert absentabsentabsentabsentabsent
Madame Armand absentabsentabsentabsentabsentabsent
Mademoiselle Saint-val absentabsentabsentabsentabsent
Monsieur Belcourt absentabsentabsentabsentabsent
Madame Vestris absentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Préville absentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Le Semainier

Le Semainier

Que, parmi nous, l'emploi de Semainier Est bien un triste et fatiguant métier ! Si l'on me croit fort flatté de ce titre, On a grand tort. Quoi, toujours être arbitre Des différents d'actrices et d'acteurs ! Quoi, chaque jour, accueillir des auteurs, Dont les vers plats mettent à la torture L'acteur forcé d'en subir la lecture ! Prendre, chasser, quereller des valets, Suivre, intenter, terminer des procès ! J'ai bien assez de mes propres affaires, Sans en aller débrouiller d'étrangères. Que désormais d'autres prennent ce soin ; Moi, je n'en veux, ni de près, ni de loin. Mais il ne vient personne. Qu'est-ce à dire ? Robert.

Scène 2

Robert, Le Semainier

Robert

Monsieur ?

Le Semainier

A-t-on pris soin d'instruire Tous nos acteurs ?...

Robert

Le jour et le moment Sont mis ainsi dans l'Avertissement : « On traitera d'affaires importantes, Sur le théâtre, à sept heures sonnantes, Le Mercredi, dix-septième du mois. »

Le Semainier

Il est le quart.

Robert

Vous vous trompez, je crois. Ou votre montre...

Le Semainier

Oh ! Ma montre est parfaite. Mais n'est-il point venu certain poète, Vêtu de noir, un homme assez mal mis ?

Robert

Il va venir : je l'ai connu jadis. Il me demande un appui favorable Auprès de vous. C'est un assez bon diable : Je le protège : ah, protégez-le aussi.

Le Semainier

Nous recevrons sa pièce.

Robert

Grand merci ; Car, entre nous, il me doit quelque chose. J'ai son billet écrit, non pas en prose, Mais en beaux vers, en vers Alexandrins.

Le Semainier

Fais-le moi voir quelqu'un de ces matins, Cela doit faire une pièce comique.

Robert

Lisez. Le style en est pourtant tragique.

Le Semainier

« Pour avoir su transcrire élégamment les vers Qui porteront ma gloire au bout de l'univers ; Et pour s'être montré domestique fidèle, En me prêtant souvent son argent avec zèle, Je promets à Robert, qui m'a servi six ans, De lui payer un jour la somme de cent francs. » Tu n'es pas cher.

Robert

Non ; mais il faut tout dire : Dans son métier il tâchait de m'instruire. Je le servais gratis, de mon côté : J'étais laquais par générosité.

Le Semainier

Tu comptais donc un jour être poète ?

Robert

Monsieur, la rime est un grand casse-tête. On la poursuit, on cherche à la saisir ; Elle s'enfuit quand on croit la tenir. On n'y parvient qu'en se donnant au Diable.

Le Semainier

Eh bien ?

Robert

Je pris un parti moins damnable, Foulant aux pieds les lauriers d'Apollon, J'ai fui la rime, et suivi la raison.

Le Semainier

Dis-moi, Robert, les traits de ta figure Ne me sont pas nouveaux, je t'en assure ; Dans quel pays puis-je t'avoir connu ?

Robert

En cent endroits vous pouvez m'avoir vu ; Car l'éléphant, l'ours et le crocodile, Que l'on fait voir partout de ville en ville, N'ont pas des traits connus du spectateur Autant que ceux de votre serviteur.

Le Semainier

Pourquoi ?

Robert

Je fus un de ces interprètes Dont on se sert pour les marionnettes. Polichinel, si plaisant pour les sots, Ne dut qu'à moi le sel de ses bons mots. Qu'alors j'étais cher à la populace ! L'ambition m'offrit une autre place. Chez des acteurs, qui n'étaient pas de bois, Je fus moucheur de chandelles... Je crois Que vous riez.

Le Semainier

Mais, oui.

Robert

Certains ouvrages N'ont dû pourtant leurs plus grands avantages Qu'aux doigts brillants d'un moucheur ignoré. Quand un théâtre est vraiment éclairé, Cela vous jette un jour sur une pièce On en saisit tout l'esprit, la finesse, Enfin cet art...

Le Semainier

Cet art est surprenant.

Robert

Je n'ai point là borné tout mon talent ; Ce que j'ai fait est presque un phénomène.

Le Semainier

Diable !

Robert

Monsieur, une même semaine M'a vu moucheur, contrôleur, receveur, Décorateur, afficheur et souffleur.

Le Semainier

Cet assemblage est burlesque.

Robert

Il est drôle. J'ai fait encor de méchants bouts de rôle ; Et qui plus est j'ai, pendant près d'un mois, Par intérim, représenté les Rois. Il fallait voir de quel air despotique Je soutenais ma fierté politique. J'avais un front plein de sérénité Lorsque mon trône était en sûreté. Mais quand l'Etat penchait vers sa ruine Je me croisais les bras sur la poitrine, Et je poussais d'augustes hurlements Comme un Lion dont on lime les dents. Je n'eus pourtant du parterre indocile Que des sifflets. Je vins en cette ville, Où renonçant à la grandeur des Rois, J'entrai gagiste au théâtre François.

Le Semainier

Grand Prince, hélas ! la chute est un peu grande.

Robert

Adieu. Songez que je vous recommande Mon ancien maître et mon vieux débiteur.

Le Semainier

Va, sois content. Mais quelqu'un vient.

Robert

Monsieur C'est la Concierge, et je m'en vais d'avance.

Scène 3

Madame Armand, Le Semainier

Pendant le cours de cette scène les Acteurs et Actrices arrivent l'un après l'autre, et se font mutuellement signe de ne point interrompre la conversation de la Concierge.

Madame Armand

Tachez, Monsieur, de prendre patience, Nous n'aurons pas nos Acteurs de sitôt.

Le Semainier

Comment donc ?

Madame Armand

Tous se sont donné le mot Pour aller voir l'admirable sculpture Qui de Voltaire exprime la figure.

Le Semainier

Ils devaient bien choisir d'autres moments.

Madame Armand

Ce n'était pas ainsi que, de mon tems, Se conduisaient les Acteurs ; mais tout change, Et tout le monde aujourd'hui se dérange.

Le Semainier

On était donc bien plus parfait jadis !

Madame Armand

Mon cher Monsieur, c'est moi qui vous le dis, La nature est tellement renversée, Qu'on n'en saurait concevoir la pensée : Les femmes sont sans grâces, sans beauté ; Les hommes n'ont ni force, ni santé ; Les champs n'ont plus leur éclat ordinaire ; Les bois n'ont plus leur charme et leur mystère. Tout dépérit, et même j'aperçois Qu'on ne dort plus aussi bien qu'autrefois.

Le Semainier

Cette remarque est fine autant que sage : Je l'entends faire aux gens du plus grand âge.

Madame Armand

Quant au génie, à l'esprit, aux talents, On n'en a plus, encor moins de bon sens ; La conduite est bizarre, inconséquente. En voulez-vous une preuve parlante ? Sans aller loin, songez aux changements Faits au théâtre ; ils sont extravagants. Je pleure encor la réforme soudaine De tous ces bancs qui garnissaient la scène, Faisaient briller tous nos jeunes Seigneurs, Et rapportaient tant d'argent aux Acteurs.

Le Semainier

Ce dernier point...

Madame Armand

Est surtout d'importance. On a proscrit, avec même imprudence, Cette perruque et ces vastes chapeaux, Dont nous ornions les antiques héros : Par un faux goût, par un travers fantasque, On croit devoir coiffer avec un casque Sertorius, César, Brutus, Othon : Monsieur, ce casque est d'un bien mauvais ton.

Le Semainier

Oui, cela donne une mine sauvage ;

Madame Armand

L'air de quelqu'un qui veut faire tapage.

Le Semainier

Vous en parlez fort énergiquement.

Madame Armand

Mais on a fait un autre changement Qui me révolte encore davantage.

Le Semainier

C'est des paniers dont vous parlez, je gage.

Madame Armand

Monsieur, comptez que leur suppression A porté coup à notre nation. Oui, des paniers, l'ample circonférence, Tient beaucoup plus aux moeurs que l'on ne pense.

Le Semainier

Je le crois fort. Avec un tel secours Vous enchaîniez autrefois les Amours.

Madame Armand

Vous voulez rire en tenant ce langage ; Mais j'ai valu mon prix dans mon jeune âge.

Le Semainier

On le voit bien : vos yeux, Madame Armand, Faisaient l'effet de la pierre d'aimant : Vous attiriez les coeurs d'étrange sorte ; Même à présent, où, le diable m'emporte, Vous me plairiez dans de certains moments.

On entend rire.

Madame Armand

Hélas ! Hélas, que ne suis-je à vingt ans ! Qu'entends-je ! Ici, j'apprête donc à rire. On est venu : Monsieur, je me retire.

Scène 4

Monsieur Molé, Le Semainier, Robert

Monsieur Molé

La bonne femme est folle...

Le Semainier

Enfin pourtant Nous voici tous ; et l'Auteur est absent. Va le chercher.

Robert

J'y vole.

Scène 5

Le Semainier, Monsieur Molé, Monsieur Montvel, Madame Préville, Mademoiselle Hus, Mademoiselle Fanier, Mademoiselle Dugazon, Mademoiselle Doligny, Madame Molé, Mademoiselle Dumesnil, Monsieur Bourette, Monsieur Belmont, Monsieur Belcourt, Mademoiselle Saint-val, Madame Vestris, Monsieur Pontheuil

Le Semainier

Prenons place.

Monsieur Molé

Entre vous deux, recevez-moi, de grâce.

à deux Actrices

Monsieur Montvel

Moi, je veux être avec vous dans ce coin.

Madame Préville

Monsieur Brizard, n'allez donc pas si loin. Venez ici.

donne un coup d'éventail à un acteur

Mademoiselle Hus

Finissez. Soyez sage.

à un acteur

Mademoiselle Fanier

Vous vous trompez, j'ai fort mauvais visage.

Monsieur Molé

Croit-elle donc que je l'irai prier ? Je ne suis pas non plus un écolier. Je ne veux pas faire la moindre avance.

Mademoiselle Dugazon

Je vous dirai, pour moi, ce que j'en pense.

Mademoiselle Doligny

Elle se met assez bien.

Madame Molé

Cependant Elle se coiffe un peu trop en devant.

Mademoiselle Dumesnil

Quand on voudra pourtant faire silence, Nous apprendrons l'objet de la séance, Et la raison qui fait que c'est ici, Pour s'assembler, le lieu qu'on a choisi ?

Le Semainier

Sur tous ces points l'Auteur doit vous instruire.

Mademoiselle Dumesnil

Comment, Messieurs, c'est pour entendre lire Qu'on a choisi ces lieux et ce moment ?

Le Semainier

L'objet l'exige indispensablement.

Madame Préville

J'aurais bien fait d'apporter de l'ouvrage.

Madame Molé

Lorsqu'on me lit des vers c'est mon usage.

Mademoiselle Fanier

Oh, quant à moi, pour les trouver plus courts, J'apprends mon rôle, et l'Auteur lit toujours.

Monsieur Bourette

Mais à propos, Messieurs, je vous déclare, Qu'à mon absence il faut qu'on se prépare ; J'ai mon congé pour le reste du mois.

Monsieur Belmont

Je prends huit jours.

Mademoiselle Doligny

Moi dix.

Mademoiselle Hus

Moi cinq.

Mademoiselle Dugazon

Moi trois.

Le Semainier

Fort bien.

Madame Préville

Je compte aussi sur ma huitaine.

Au Semainier.

Monsieur Belcourt

Je ne fais point grâce de ma quinzaine. Oui, mon ami, tu peux, si tu le veux, Me regarder et faire de gros yeux.

Le Semainier

En bonne foi, dis-moi...

Monsieur Belcourt

Que veux-tu faire ? Peut-on jouer quand on est en affaire ? Premièrement : tiens, vois mon agenda ; J'ai dix soupers sur ces deux pages-là. Ce n'est pas tout ; il faut que je m'apprête À figurer dans la superbe fête Qu'on va donner... Je ne suis pas de fer... On y jouera, dit-on, un jeu d'enfer... Et... tu m'entends ; je dormirai... peut-être.

Madame Préville

Quelle raison vous force à disparaître ?

Monsieur Bourette

Je vais me mettre à la diète.

Monsieur Belmont

Pour moi, Je vais chasser à la suite du Roi.

Mademoiselle Doligny

Moi, j'étudie, et c'est-là mon excuse.

Mademoiselle Hus

Oh moi, voici la mienne, je m'amuse.

Le Semainier

Et le public, que croit-on qu'il dira ?

Mademoiselle Hus

Rien. Le public jamais n'exigera Que, pour lui plaire, on s'excède, on s'accable.

Monsieur Belcourt

Sans contredit : il est trop équitable, J'en suis comblé. S'il était devant nous, Je lui dirais, Messieurs, convenez tous Que du plaisir vous êtes idolâtres ; Vous le cherchez à la ville, aux théâtres, Enfin partout ; souffrez quelques instants Que votre idole ait part à notre encens. Disant ces mots d'un ton bien pathétique, Je convaincrais, et, pour toute réplique, Le battement des mains du spectateur Couronnerait les désirs de l'acteur.

Mademoiselle Saint-val

Eh bien, Messieurs, notre pièce nouvelle En reste-là ; quand donc se jouera-t-elle ?

Le Semainier

Mademoiselle, il faudrait que d'abord, Sur chaque rôle, on fût un peu d'accord.

Mademoiselle Saint-val

On l'est assez, si ce n'est qu'on s'obstine À m'enlever celui de l'héroïne ; L'Auteur pourtant me l'avait adjugé.

Madame Vestris

C'est une erreur dont il s'est corrigé. Il a laissé cette importante cause À vos avis, Messieurs ; jugez la chose.

Mademoiselle Saint-val

Pourquoi juger quand j'ai les plus grands droits ?

Madame Vestris

Pourquoi vouloir ici faire des lois ?

Mademoiselle Saint-val

Je n'en fais point ; mais convenez vous-même Que la fierté, l'orgueil du rang suprême, Sont dans ce rôle : il est donc fait pour moi : Les Reines font l'objet de mon emploi.

Madame Vestris

Ce rôle a moins d'orgueil que de tendresse : Il tombe donc dans l'emploi de Princesse, Et la tendresse, en effet, est mon lot. Jugez-en tous.

Mademoiselle Saint-val

Si l'on dit un seul mot, Je vais, Messieurs, quitter la Comédie.

Madame Vestris

À vous permis si telle est votre envie.

Mademoiselle Saint-val

Vous avez bien de la vivacité.

Madame Vestris

On voit chez vous la plus vaine fierté.

Mademoiselle Saint-val

Vous m'insultez, je crois, Mademoiselle.

Madame Vestris

C'est plutôt vous.

Mademoiselle Saint-val

Cessez une querelle Dont vous pourriez ne vous réjouir pas.

Madame Vestris

De vos grands airs je fais très peu de cas : Trêve d'orgueil, auguste Souveraine ; Vous vous croyez sans doute sur la scène.

Mademoiselle Saint-val

Je sais d'où part ce langage piquant ; On rabattra votre ton révoltant.

Madame Vestris

Quoi ! vous allez jusques à la menace ? Vous m'effrayez, Reine, faites-moi grâce.

Mademoiselle Saint-val

Vous plaisantez ?

Monsieur Molé

Calmez votre courroux... De la douceur.

Mademoiselle Saint-val

De quoi vous mêlez-vous ?

Monsieur Molé

Ma qualité d'arbitre entre les belles Me donne droit d'entrer dans leurs querelles.

Madame Vestris

On ne veut point d'un tel médiateur.

Mademoiselle Saint-val

Sans employer de conciliateur, J'exposerai ma raison, et, sans peine On s'y rendra.

Madame Vestris

Je vous dirai la mienne.

Monsieur Montvel

C'est temps perdu ; c'est un méchant esprit.

à Mademoiselle Saint-Val

Monsieur Pontheuil

Sur sa raison vous n'aurez nul crédit.

Mademoiselle Saint-val

Savez-vous bien ce qu'on vient de me dire ?

Madame Vestris

Savez-vous bien ce qu'on cherche à produire ?

Mademoiselle Saint-val

Mais je croirais qu'on veut nous irriter.

Le Semainier

Eh bien ; tâchez de vous raccommoder, Vous les rendrez bien sots, sur ma parole.

Mademoiselle Saint-val

C'est bien pensé, j'abandonne le rôle.

Madame Vestris

Je fais de même, et ne le jouerai pas.

Le Semainier

Vous nous jetez dans un autre embarras.

Mademoiselle Saint-val

Vous le jouerez.

Madame Vestris

Vous le jouerez vous-même.

Mademoiselle Saint-val

Non, par ma foi.

Le Semainier

Quelle folie extrême ! Que ferons-nous ?

Madame Vestris

Tout ce qu'il vous plaira. J'ai dit mon mot : le jouera qui voudra.

Scène 6

Un Gagiste, Madame Belcourt, Le Semainier, Auteur, Mademoiselle Hus, Mademoiselle Doligny, Madame Préville, Mademoisellle Doligny, Mademoiselle Dumesnil, Monsieur Montvel, Mademoiselle Saint-val, Monsieur Molé, Monsieur Belcourt, Monsieur Feuilli, Mademoiselle Fanier, Madame Drouin, Madame Bellecourt

Un Gagiste

Voici l'auteur.

voyant l'Auteur qui fait beaucoup de révérences

Madame Belcourt

Son maintien est grotesque, Moitié gendarme et moitié pédantesque.

Le Semainier

Eh, bon jour donc, Monsieur de Songe-Creux. Passez.

hésitant à passer

Auteur

Monsieur...

Le Semainier

Ne soyez point honteux. Nos grands Auteurs tragiques et comiques N'ont remporté les palmes dramatiques Qu'après avoir siégé dans ce fauteuil.

Auteur

À moi, Messieurs, n'appartient tant d'orgueil. Il siérait mal aux colombes timides D'entrer au nid des aigles intrépides ; La moindre place en ces augustes lieux M'honore trop, et surpasse mes voeux.

Il y va.

Madame Belcourt

S'il est ainsi, prenez donc cette chaise.

Il quitte Madame Belcourt pour aller à Mademoiselle Hus.

Mademoiselle Hus

Venez ici, vous serez plus à l'aise.

Il va à Mlle Doligny.

Mademoiselle Doligny

Oui ; mais par-là nous n'entendrions rien : Approchez-vous, chacun entendra bien.

Il obéit.

Madame Préville

Mettez-vous là, nous nous verrons en face.

à l'auteur

Mademoisellle Doligny

Vous me quittez, c'est de mauvaise grâce ; À cet affront je ne m'attendais pas.

Mademoiselle Dumesnil

Tenez, Monsieur, pour finir ces débats, Placez-vous-là sans plus vous faire attendre.

Auteur

Je ne sais plus vraiment auquel entendre. Je reste ici... Mesdames et Messieurs ; Ou, disons mieux : Reines, Rois, Empereurs, Qui ne tenez la grandeur souveraine Que de votre art et que de Melpomène, Comtes, Marquis, Comtesses et Barons, Qui ne devez vos titres et vos noms Qu'à la faveur de Thalie elle-même, D'un faible Auteur calmez la crainte extrême. Pour un Poète en effet ce moment Est périlleux et très embarrassant. Un Allemand qu'on empêche de boire, Un Charlatan que l'on ne veut pas croire, Un écolier qui sait mal sa leçon, Un Philosophe à l'aspect du canon, Ont moins d'effroi, de trouble et de détresse Qu'un bel esprit qui présente une pièce.

Madame Préville

Et cependant ce bel-esprit a tort ; Qu'avons-nous donc pour l'effrayer si fort ?

Auteur

Si l'on voulait croire la médisance...

Madame Belcourt

Parlez, il faut dire ce que l'on pense.

Auteur

Vous n'avez pas, dit-on, pour les Auteurs, Des sentiments bien doux et bien flatteurs. Mais là-dessus n'entrons point en matière, L'homme prudent sait parler et se taire.

Madame Préville

Quoi ! se peut-il, Monsieur de Songe-Creux, Que vous donniez dans tous ces contes bleus ?

Auteur

Non, je reçois les faits qu'on m'articule, Mais sans en croire une seule virgule.

Madame Belcourt

Sachez, Monsieur, que tous ces méchants bruits Viennent d'Auteurs justement éconduits ; Qui, furieux de voir que leurs ouvrages N'ont jamais pu réunir les suffrages, Vont se venger, par mille faussetés, De nos refus qu'ils ont bien mérités.

Auteur

Voudriez-vous qu'en ce moment critique, Un auteur fit votre panégyrique ? Non, je ne sais moi-même, en pareil cas, Où la fureur ne me porterait pas.

Madame Belcourt

Vous êtes doux ; nous n'aurions rien à craindre.

Auteur

Je crois n'avoir jamais lieu de me plaindre À votre égard, puisqu'infailliblement Vous recevrez mon ouvrage... Oui vraiment. Armez-vous tous exprès pour le combattre ; Unissez-vous, faites le diable à quatre, Il faudra bien qu'à la fin vous cédiez, Et de grand coeur que vous le receviez.

Monsieur Montvel

Quoi ! Vous aurez le pouvoir despotique De nous contraindre ?

Auteur

Oui, et non. Je m'explique. Absolument par force, j'aurais tort ; Mais par attrait, par pur zèle, très fort ; Vous le devez enfin pour votre gloire. Vous révérez tendrement la mémoire Du bon Molière, heureux restaurateur, Ou, pour parler plus juste, créateur De l'art charmant par qui vous savez plaire.

Mademoiselle Doligny

Chacun de nous en lui regrette un père.

Auteur

Si j'élevais à cet homme éminent Par une Pièce un petit monument, Que diriez-vous ?

Mademoiselle Doligny

Vous auriez mon suffrage.

Madame Préville

Mon avis est qu'on reçoive l'ouvrage, Pour son objet, avant de l'avoir lu.

Mademoiselle Saint-val

Monsieur l'Auteur, votre ouvrage est reçu.

Monsieur Montvel

C'est bientôt dit : il faut voir si le style En est correct, élégant et facile.

Auteur

Fort bien ; le style : on ne veut que cela. Il faut du style : on aime ce mot-là.

Monsieur Montvel

Mais, pour quelqu'un qui se mêle d'écrire, N'en faut-il pas ?

Auteur

Oui, et non ; c'est-à-dire, Qu'on doit avoir du style en général ; Mais n'en pas faire un objet principal. Il faut du fond. Un Auteur dramatique, Par le fond seul, gagne la voix publique. Ma Pièce aussi, de l'un à l'autre bout, A bien du fond ; du style, point du tout.

Monsieur Montvel

Tant pis, vraiment.

Auteur

Vous ne pouvez m'entendre, Si plus au net je ne me fais comprendre. Oui, dans ma pièce on ne trouvera pas De diction : ce n'est qu'un canevas, Rien qu'un croquis ; mais par votre génie Vous y mettrez la grâce et l'harmonie.

Monsieur Montvel

Comment cela ?

Auteur

Chacun de vous dira À l'impromptu tout ce qui lui viendra.

Madame Préville

J'étais d'avis que l'on jouât la pièce. Si quelque chose à présent m'intéresse, C'est qu'on renonce à vouloir s'en mêler.

Auteur

Pourquoi cela ?

Madame Préville

Nous nous ferions siffler. On ne doit rien jouer qu'on ne l'apprenne.

Auteur

Et comment fait la troupe Italienne ?

Madame Préville

Ils ont cet art.

Auteur

Vous l'entendrez comme eux, Ce secret-là n'est pas si merveilleux.

Madame Préville

Mais rien ne peut vous empêcher d'écrire, Comme tous font.

Auteur

Oui, et non ; je veux dire Que j'y perdrais ma peine et mon latin ; Mon plan doit être exécuté demain.

Monsieur Molé

Demain !

Madame Belcourt

Demain ! la chose est infaisable.

Auteur

Il eut été même plus convenable Que l'on jouât ma pièce dans ce jour ; Puisque je veux célébrer le retour Et de l'année et du jour séculaire Qui vit Molière éclipsé de la terre. Or, d'aujourd'hui, cent ans sont révolus Depuis l'instant que Molière n'est plus.

Monsieur Belcourt

La circonstance est vraiment singulière ; Il faudra faire un effort pour Molière.

Madame Préville

Très volontiers.

Monsieur Molé

D'accord.

Monsieur Feuilli

Je m'y soumets.

Monsieur Molé

Que l'Auteur donc nous dise ses projets.

Auteur

J'ai supposé que l'Art comique, en France, Depuis longtemps était en décadence. Je crois, Messieurs, que, sans prévention, On peut passer la supposition. Pour réparer un si cruel dommage, Les Comédiens ayant mis en usage Tous les moyens qu'ils ont crus les meilleurs, Ayant prié, caressé les Auteurs, Encouragé leur superbe arrogance, Les ayant même enfin payés d'avance, Et tout cela sans avoir réussi, Veulent pourtant prendre un dernier parti ; Et c'est celui du recours au diable, Comme l'on fait toujours en cas semblable.

Mademoiselle Fanier

C'est un moyen terrible que cela.

Madame Drouin

Il n'est pourtant pas rare à l'Opéra.

Auteur

Ils font venir une vieille sorcière, Femme savante en plus d'une matière, Qui s'est acquis un crédit sans pareil Près du beau sexe, étant de bon conseil.

Mademoiselle Fanier

Qui prendrez-vous pour jouer la sorcière ?

Auteur

Vous-même.

Mademoiselle Fanier

Moi ?

Auteur

Vous toute la première ; Vous avez tant de grâce et de fraîcheur, Que votre jeu n'en sera que meilleur ; Tout s'embellit par votre heureuse adresse, Vous nous ferez adorer la vieillesse.

Mademoiselle Fanier

Vous me donnez de si bonnes raisons, Que je serai la vieille.

Auteur

Poursuivons. La Magicienne, avec une baguette, Trace un grand cercle, et prend d'une cassette Des os de mort, de l'encens, un crapaud Qu'elle abandonne aux flammes d'un réchaud. Au même instant une fumée épaisse Couvre le corps de la vieille Prêtresse, Qui prononçant des mots mystérieux Fuit, et Molière alors s'offre à vos yeux

Mademoiselle Doligny

Oh, j'aurai peur... non, vous ne sauriez croire Tout mon effroi, quand j'entends quelque histoire De revenant ; j'y pense dans mon lit, Je ne saurais fermer l'oeil de la nuit.

Monsieur Molé

Je vous plains fort. Vous seriez plus hardie, Si vous aviez avec vous compagnie.

Mademoiselle Doligny

Nous n'avons pas besoin de vos avis. Monsieur l'Auteur, achevez vos récits.

Auteur

Je continue. À l'aspect de Molière On fera voir, chacun à sa manière, Les sentiments dont on est agité. L'un en montrant un air épouvanté : L'autre en marquant toute sa gratitude, Un autre encor prenant cette attitude ; Celui-ci fait un geste admiratif, Et cet autre ouvre un oeil contemplatif. Tous ces tableaux dont on est idolâtre Réussiront à merveille au théâtre.

Madame Bellecourt

Fort bien.

Il veut embrasser Mademoiselle Fanier.

Auteur

Molière avance avec douceur, Tend poliment la main à chaque Acteur, Et tendrement embrasse chaque Actrice.

Mademoiselle Fanier

Oh doucement, n'usons point d'artifice, Vous n'êtes point Molière.

Auteur

Non vraiment, Mais à ma place il en ferait autant.

Mademoiselle Fanier

Eh bien ensuite ?

Auteur

A ce Dieu du Comique Un des Acteurs présente sa supplique. Molière écoute, assis dans ce fauteuil ; L'Acteur s'avance et dit la larme à l'oeil : Divin Molière, on ne rit plus en France ; Plus de plaisirs, plus de réjouissance. En acquérant un air de dignité, Notre théâtre a perdu sa gaieté. Si vous savez d'où ce malheur procède, Dites-nous-en la cause et le remède. Molière alors vous interrogera Sur le théâtre ; il vous demandera De grands détails sur l'art et la manière Dont les Auteurs fouillent cette carrière.

Monsieur Molé

Que dirons-nous pour lors ?

Auteur

La vérité ; Mais pour répondre avec plus de clarté, Vous lui jouerez les scènes les plus belles, Dont chaque genre offrira des modèles ; Et vous plairez beaucoup aux spectateurs, Qui dans un acte en trouveront plusieurs : Qu'en dites-vous ?

Monsieur Molé

L'idée est singulière.

Auteur

L'acteur chargé du rôle de Molière...

Monsieur Molé

Et qui sera celui qui parmi nous Fera ce rôle ?

Auteur

Eh, mais, qu'en pensez-vous ? Ne puis-je pas le donner à Préville ?

Monsieur Molé

Fort bien, est-il instruit ?

En s'agitant il fait un faux pas.

Auteur

Soyez tranquille ; Il est au fait ; et je compte, ma foi, Qu'il le rendra tout aussi bien que moi. Préville prenant donc l'esprit du rôle, À l'assemblée adresse la parole, Avec cet air, cet auguste maintien, Qu'en sa personne on remarque si bien. Messieurs, dit-il, les scènes différentes Que votre jeu vient de rendre brillantes, Ont de l'éclat, de la légèreté ; Mais je n'y trouve aucune vérité. Je n'y vois point une fidèle image Des passions de chaque personnage. Je n'y vois point cette naïveté, Source du rire, âme de la gaieté, Et sans laquelle un Auteur dramatique Ne peut jamais être vraiment comique. Pour réussir il n'est qu'un seul secret, C'est de bien peindre ; on dit que je l'ai fait : On a daigné se plaire à ma peinture. J'avais longtemps contemplé la nature Avec des yeux que l'on a cru meilleurs Que ne le sont ceux des autres Auteurs. Mais en cela, comme en bien d'autres choses ; On voit l'effet sans connaître les causes. Il a fallu qu'un diable s'en mêlât, Sans quoi souvent je tombais tout à plat.

Monsieur Feuilli

Sans ce fauteuil vous en faisiez de même.

Auteur

C'est que je suis d'une faiblesse extrême ; Je vous parois hardi, mais cependant J'ai de la crainte intérieurement.

Mademoiselle Dumesnil

Reposez-vous.

Le théâtre change, la statue de Molière parait posée sur un piédestal, et la décoration représente un magnifique péristyle environné d'un bois de lauriers.

Auteur

Je reprends la parole. Écoutez bien ce grand maître d'école, Molière l'est. Qu'on se garde surtout De me parler que je ne sois au bout. Un vieux démon qui préside au Comique M'offrit, Messieurs, la lorgnette magique Dont se servait Térence l'Africain, Quand il voulait sonder le coeur humain. J'en profitai ; je sus avec finesse, Ainsi que lui, dévoiler la faiblesse, Le ridicule, et les nombreux travers Qu'on voit régner dans ce sot univers. Je la gardai pendant toute ma vie. Quelques Auteurs, inspirés par Thalie, L'eurent depuis, mais pour peu de moments. Je vais partir. J'espère, mes enfants, Vous envoyant ce gage héréditaire Fixer sur vous les faveurs du parterre. Chacun alors embrasse ses genoux. Chacun le veut retenir parmi nous. La foudre gronde ; il échappe à la vue, La scène change et l'on voit la statue.

Mademoiselle Hus

Quel dénouement !

Mademoiselle Doligny

Quel spectacle enchanteur !

Auteur

Remerciez votre décorateur, Car nous étions d'accord pour vous surprendre.

Madame Belcourt

Aucun de nous ne s'y pouvait attendre.

Le Semainier

Excepté moi ; car j'étais du secret.

La pièce est terminée par l'Apothéose de Molière, ainsi qu'il suit.

Auteur

Allons Monsieur le maître du Ballet, De vos talents faites voir quelque chose, Et que Molière ait une Apothéose.

L'Apothéose de Molière

Grand Prêtre, Une Prêtresse, Grande Prêtresse

Le grand Prêtre d'Apollon, la grande Prêtresse et les autres Prêtres et Prêtresses de ce Dieu, avec tous les figurants et figurantes du Ballet, forment une marche au son des instruments.

Grand Prêtre

D'Apollon, en ces lieux, j'exerce la Prêtrise ; L'image de Molière est commise à ma foi : Quand la vertu le divinise, Le soin de ses honneurs ne regarde que moi.

Une Prêtresse

L'antiquité mettait jadis au rang des Dieux Ceux qui par leur valeur ont délivré la terre Des monstres, des brigands, des tyrans furieux. Pourquoi ceux qui, comme Molière, Ont terrassé le vice encor plus dangereux, N'auraient-ils pas le droit d'être immortels comme eux ?

Grande Prêtresse

Qu'un éternel éclat environne Molière, Que son nom glorieux ne périsse jamais. Il corrigea la France entière De ses ridicules excès ; Sur mille différents objets Sa critique savante a porté la lumière. Qu'un éternel éclat environne Molière ; Que son nom glorieux ne périsse jamais : Qu'il vive, que toujours il soit cher aux Français.

Une Prêtresse

Que ce laurier sacré dont l'ombre t'environne, Serve, divin Molière, à former ta couronne ; C'est l'arbre qu'Apollon avait daigné choisir : Semblable à tes écrits, rien ne peut le flétrir.

Ils abattent des branches de laurier, et les donnent aux figurantes, qui en forment des guirlandes qu'elles apportent au grand Prêtre.

Le grand Prêtre conduit la Prêtresse au pied de la statue, afin qu'elle la couronne, et il dit en regardant toutes les figurantes :

Grand Prêtre

Abattez ces rameaux ; vous devez obéir ; Apollon par ma voix l'ordonne ; Pour former à Molière une noble couronne, Ce Dieu permet de les cueillir. Sexe enchanteur, c'est pour vous plaire Que ses travaux l'ont mis au-dessus des humains ; Sa récompense la plus chère Sera d'être en ce jour couronné par vos mains.

Grande Prêtresse

Les autels des Héros que nous vante l'Histoire, Des plus rares parfums répandaient les vapeurs ; Cet encens a péri, mais celui de nos coeurs Est immortel comme ta gloire.

On danse.

Grand Prêtre

Qu'on se livre aux transports d'une vive gaité ; C'est par un aimable délire Que doit être fêté Celui qui sut si bien nous exciter à rire.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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