Comédie · 1693

L’augmentation de la baguette

de Dufresny Regnard

Représentation
≈ 15 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
84
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Roger H 40 ≈ 6 min 3
Bélise F 14 ≈ 3 min 2
Angélique F 11 ≈ 2 min 2
Nigaudin H 14 ≈ 2 min 1
Le Druide H 4 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Roger absentabsent
Bélise absentabsentabsent
Angélique absentabsentabsent
Nigaudin absentabsentabsentabsent
Le Druide absent
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Prologue de l'Augmentation de la Baguette

Arlequin

en habit de Roger, au parterre

Arlequin

Ces jours gras, un cabaretier, Des plus fripons de son métier, Avait un muid, pour tout potage, D'un bon vin vieux de l'Hermitage. Un voisin curieux en voulut un flacon ; Les voisins du voisin le trouvèrent si bon, Qu'ils en firent tirer mainte et mainte bouteille. Mon scélérat, croyant faire merveille, Et perpétuer son tonneau, Le remplissait de vin nouveau. Les fins gourmets entraient en danse, L'argent venait en abondance ; Bref, la pièce eut tant de crédit, Qu'il ne fut ni grand ni petit, Qui n'en voulût boire chopine. Mon matois faisait bonne mine ; Plus le vin vieux il débitait, Et plus le vin nouveau marchait, Espérant, par ce stratagème, S'engraisser pendant le carême : Mais par malheur le bon vin vieux s'usa, Et le nouveau du tonneau s'empara ; Tant qu'à la fin, pour finir mon histoire, Personne n'en voulut plus boire. Nous sommes, ne vous en déplaise, Ce fripon de cabaretier, Qui depuis trois mois, à notre aise, Faisant valoir notre métier, Allongeons notre comédie, Et qui mêlons dans le tonneau Quelques pintes de vin nouveau, Pour vous le faire enfin boire jusqu'à la lie. Le parterre, qui seul règle notre destin, Est ce fin gourmet de voisin Qui nous attire l'abondance ; Mais aussi, par reconnaissance, Pour quinze sous nous lui donnons Pareil vin qu'au théâtre un écu nous vendons. Nous allons vous donner encor quelques bouteilles De ce râpé par les oreilles : Messieurs, nous serons trop heureux Si le vin nouveau passe à la faveur du vieux. Tandis que nos musiciens prendront haleine, il ne vous déplaira pas, messieurs, que je vous fasse un petit conte. Le Cabaretier. CONTE. À l'application.

Scène 1

Bélise, Roger, Le Druide

Bélise

Holà ! Ho, quelqu'un ! Portier, limonadier, ouvreuses de loges ! Depuis trois mois on ne saurait trouver à se placer dans cet hôtel de Bourgogne.

Roger

Voilà une de ces bouteilles de vin que je vous avais promises ; mais elle me paraît bien aigre.

Bélise

Bonjour, monsieur ; jouez-vous encore aujourd'hui votre Baguette de Vulcain ?

Montrant le parterre.

Roger

Si nous la jouons ? Je le crois, ma foi ; et il ne tiendra qu'à ces messieurs Que nous ne la jouions encore trois mois. Apparemment, madame, que vous cherchez votre mari ? Est-il dans le cas de la baguette ?

Bélise

Moi, un mari ? Moi, chercher mari ? Est-ce que j'ai l'air d'une femme à mari ?

Roger

Je vous demande pardon ; je vois bien que vous n'êtes qu'une femme à galant.

Bélise

Un bel esprit comme moi, me soupçonner de dégénérer jusqu'aux êtres matériels ! Apprenez, mon ami, que j'ai épousé l'antique, et que je n'aurai jamais d'autres maris que Juvénal, Horace, Virgile, et surtout le bon homme Homère.

Roger

Vous avez fait là de belles épousailles ! Avec de pareils maris, vous aurez bien de la peine à réparer les torts que la guerre cause au genre humain.

Bélise

Assez de filles se chargeront de ce soin-là ; pour moi, je passe mes jours avec les livres, et je ne m'endors point que je n'aie une douzaine d'auteurs anciens sous mon chevet.

Roger

On ne dispute pas des goûts ; mais je connais des femmes aussi spirituelles que vous qui dorment plus volontiers avec des modernes.

Bélise

On dit que dans votre comédie vous faites une comparaison du vieux temps avec le nouveau. Cela n'aurait-il pas quelque rapport avec le parallèle des anciens et des modernes, qui partage à présent tous nos beaux esprits ? Quel parti prenez-vous dans cette dispute-là, vous autres comédiens ?

Roger

Mais, madame, je vous en fais juge vous-même. En mille ans, les auteurs anciens ne nous produiraient pas un verre d'eau ; et ce sont les modernes, comme vous voyez, qui font bouillir notre marmite.

Bélise

Si je savais que vous parlassiez sérieusement, et que vous prissiez le parti des modernes...

Roger

Eh ! Que feriez-vous ?

Bélise

Ce que je ferais ! Je troublerais vos spectacles, je louerais des gens pour siffler, et je vous empêcherais de parler français, jusqu'à ce que Pasquariel eût été reçu, pour son beau langage, à l'Académie.

Roger

L'herbe aurait tout le temps de croître dans le parterre. Mais vous entrez bien chaudement dans les intérêts de l'antiquité.

Bélise

Si j'y entre chaudement ! Vous ne savez donc pas que je suis le flambeau fatal qui vient d'allumer la guerre parmi les gens de lettres ?

Roger

Je ne croyais pas que cette nation-là fût belliqueuse.

Bélise

Que dites-vous ? Dans le dernier combat, trois de nos chefs furent blessés à mort d'un seul coup d'épigramme.

Roger

Si on charge une fois les sonnets à cartouche, il en demeurera bien sur le carreau : les Invalides ne suffiront pas pour les blessés ; il en faudra mener quelques uns aux Petites-Maisons.

Bélise

Je soutiendrai les anciens envers et contre tous.

Roger

J'ai à vous dire qu'il est inutile de vous tant échauffer ; cette guerre-là est terminée.

Bélise

Cela ne se peut. On ne fait rien à l'Académie sans me consulter.

Roger

Je ne sais pas si cela se peut ; mais je sais bien que voilà l'arrêt que je porte dans ma poche. Lisez.

Elle lit.

ÉPIGRAMME.

Bélise

Ces jours passes, en bonne compagnie, Trois héros de l'Académie S'échauffaient sur le différend Qui tient tout Paris en suspens. Des modernes auteurs l'un prenait la défense ; L'autre des anciens soutenait les raisons : Le plus savant des trois prit en main la balance ; Et moi, dit-il, je suis pour les jetons. Voyons. Oh ! Je ne n'arrête pas à cette décision-là.

Roger

Voilà le Druide, qui est un antique, qui vous en donnera une autre.

Le Druide

En vain une fille, à votre âge, Donne son suffrage Pour l'antiquité, Son esprit a beau faire, Son coeur plus sincère Décide pour la nouveauté.

Air : Réveillez-vous, belle endormie.

Roger

Juvénal, Horace et Virgile, En bon français, sont des nigauds ; Il vous faut un mari, la fille, Mais un mari de chair et d'os.

Scène 2

Angélique, Roger, Le Druide

Angélique

Ah, monsieur l'enchanteur ! J'ai recours à votre sorcellerie.

Roger

Voilà un jeune tendron qui ne serait pas mauvais à enchanter, et je mêlerais volontiers ma magie noire avec sa magie blanche.

Angélique

On dit que vous avez réveillé une fille qui dormait depuis deux cents ans. Ne pourriez-vous point endormir ma mère pour la moitié de ce temps-là ?

Roger

Endormir une mère ! J'aimerais mieux avoir dix maris à bercer.

Angélique

Faites-la donc dormir seulement deux ou trois jours, pour me donner le temps de me marier sans lui en rien dire.

Roger

Le bon naturel de fille ! Hélas ! Une pauvre petite mineure qui cherche à s'émanciper ! Cela me fend le coeur !

Angélique

Oh ! Je l'en avertirai, sitôt qu'elle sera éveillée.

Roger

Cela est dans l'ordre.

Angélique

Il n'y a plus moyen de durer avec cette femme-là : elle veut que je vive dans la régularité où l'on était de son temps ; et cela ne s'accommode pas avec la réforme de celui-ci.

Roger

Je vous sais bon gré, à votre âge, d'aimer la réforme.

Angélique

Elle veut m'habiller à sa fantaisie. Le dernier corps qu'elle m'a fait faire me va jusqu'au menton ; et vous savez qu'une fille aimerait autant n'avoir point de gorge que de ne la pas montrer.

Roger

C'est que les filles d'aujourd'hui aiment le grand air.

Angélique

Elle me contrôle sur tout. Croiriez-vous qu'elle me défend de manger d'aucun ragoût ? Elle dit qu'autrefois les femmes ne vivaient que de fruit et de laitage.

Roger

C'est à peu près la même chose à présent, excepté que le fruit que mangent les dames est un peu plus épicé ; et elles ont trouvé le moyen de se rafraîchir avec des jambons de Mayence, des mortadelles et des cervelas de la rue des Barres. Pour leur laitage, c'est ordinairement du vin de Champagne comme il sort du tonneau.

Angélique

Du vin de Champagne ! Fi donc ! Cela gâte le teint ; et je n'en bois plus depuis que ma cousine m'a appris à boire du ratafia.

Roger

Vous avez là une jolie cousine.

Angélique

Vous ne voulez donc point endormir ma mère ?

Roger

Non ; car dans la colère où je suis contre elle, si je l'endormais une fois, elle courrait risque de ne s'éveiller de sa vie.

Angélique

Apprenez-moi donc ce qu'il faut faire pour l'empêcher de gronder.

Roger

Voilà le Druide, qui est homme expert dans ces cas-là ; il va vous satisfaire.

Le Druide

Mère qui gronde, Qui tempête et qui fronde, Fait son emploi dans le monde Quand elle est sur son retour. Fille qui la laisse dire, Et qui n'en fait que rire, Fait sa charge à son tour.

Air : De lanturelu.

Roger

Quand mère sauvage Dit dans ses leçons Que fille a votre âge Doit fuir les garçons, Vous devez répondre : C'est ce que j'ai résolu Lanturelu, lanturelu, lanturelu.

Scène 3

Nigaudin, Roger, Le Druide

Nigaudin

Bonjour, monsieur. Quand je vous vois, Je ne puis m'empêcher de rire.

Roger

M'as-tu déjà vu quelquefois ?

Nigaudin

Par ma foi, je ne sais qu'en dire. Or donc, pour revenir à mon premier discours... Mais vous m'interrompez toujours.

Roger

J'aurais vraiment grand tort ; la harangue est jolie.

Nigaudin

Vous saurez donc, monsieur, qu'on a sa fantaisie ; Tantôt on est garçon, tantôt on ne l'est plus. Il n'est rien tel que les cocus ; Car ils le sont toute leur vie.

Roger

Demandez-le plutôt à monsieur que voilà.

Nigaudin

Vous voyez bien cette poulette-là, C'est ma femme, quoi qu'on en dise. Savez-vous pourquoi je l'ai prise ?

Roger

Pour son bien, ses parents ?

Nigaudin

Non, c'est pour sa beauté.

Roger

Qui diable s'en serait douté ?

Nigaudin

Mais regardez-la bien ; c'est elle Qui me fait bouillir la cervelle : Je croyais qu'au bout de neuf mois Une femelle au moins un enfant devait rendre.

Roger

Combien t'a-t-elle fait attendre ? Un an ?

Nigaudin

Oh !

Roger

Deux ans ?

Nigaudin

Oh !

Roger

Dix ans ?

Nigaudin

Oh ! Que nenni. Elle a mis tout au plus quatre mois et demi, Et je crains quelque stratagème.

Roger

C'est bien peu ; mais avec une femme qu'on aime, Il ne faut pas entrer dans un calcul bourgeois, Ni prendre garde à trois ou quatre mois.

Nigaudin

C'est pourtant le hic de l'affaire. C'est ce qui fait que bien souvent On n'est pas père d'un enfant, Quoiqu'on soit mari de sa mère.

Roger

Tu n'éprouves pas seul un pareil accident ; Et si l'on comptait bien l'absence ou la présence De la plupart de nos maris, On trouverait que dans Paris Il serait peu d'enfants dont la naissance Ne vînt ou trop tôt ou trop tard, À moins que l'on ne fît un almanach bâtard.

Nigaudin

Vous ne croyez donc pas que la progéniture Soit tout à fait de ma manufacture ?

Roger

Il faut toujours s'en faire honneur, Et peut-être en es-tu l'auteur. Il est des enfants vifs qui cherchent la lumière Presque aussitôt qu'ils sont conçus ; Et les femmes d'esprit sur pareille matière Font aisément des impromptus.

Nigaudin

Cet enfant est venu, tout franc, trop à la hâte, Et je crois n'avoir pas mis la main à la pâte.

Roger

Mais quel âge avait-il ?

Nigaudin

Je vous l'ai déjà dit ; Quatre mois et demi.

Roger

Qu'est-ce qu'il me lanterne ? Ton enfant est produit à terme. À quoi bon faire tant de bruit ? Quatre mois et demi de jour, autant de nuit ; À neuf mois le total se monte. Hé bien, n'est-ce pas là ton compte ?

Nigaudin

Vous avez raison cette fois. Je suis bien plus heureux que je ne le pensais. Viens, ma pouponne ; Viens, ma bouchonne, Que je répare ton honneur.

Roger

Le Druide va te calmer l'esprit par un petit couplet de chanson.

Le Druide

Vous n'avez pas besoin qu'on vous console ; Elle a tout l'air d'une femme d'honneur : J'en jurerais presque sur sa parole ; Mais j'aime mieux jurer sur sa laideur.

Air : Ô le bon vin ! Tu as endormi ma mère.

Roger

Au temps passé, On n'achetait que les belles ; Mais tout a changé, Toureloure, loure, loure ; Il ne reste point de bête au marché.

Divertissement

Le Druide, Bélise, Angélique

Tous les personnages se joignent, et font une danse. On reprend l'air qui est à la fin de la Baguette.

Le Druide

La verte jeunesse, Qui tourne à tout vent, etc.

Bélise

Pour moi l'hyménée N'a point de douceurs ; Je suis destinée À l'amour des auteurs : Pour eux je veux vivre ; Car dans ce temps-ci, Il n'est point de livre Si froid qu'un mari.

Angélique

Ma mère à mon âge, À ce que l'on dit, Fit son mariage À fort petit bruit ; Je puis, ce me semble, Par bonnes raisons, Suivre son exemple, Non pas ses leçons.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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