Comédie · 1798

L’auteur dans son ménage

d’Etienne Gosse

Représentation
≈ 32 min
Distribution
2 femmes, 3 hommes
Répliques
291
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Géralde H 118 ≈ 15 min 11
Célestine F 56 ≈ 7 min 6
Madame Géralde F 61 ≈ 5 min 7
Mainroi H 31 ≈ 3 min 2
Alexis H 25 ≈ 2 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Auteur Dans Son Ménage
Géralde absentabsentabsent
Célestine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Géralde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Mainroi absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Alexis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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L'Auteur Dans Son Ménage

Scène 1

Madame Géralde, Célestine

Madame Géralde

Qu'as-tu, ma chère Célestine ?

Célestine

Je n'ai rien, ma mère.

Madame Géralde

Reprends donc ta gaîté ordinaire.

Célestine

Je suis fort gaie aussi.

Madame Géralde

C'est bien assez des ennuis que te donne l'étude.

Célestine

Voici bientôt l'heure, où je vais prendre ma leçon de musique, de dessin, de morale et de philosophie.

Madame Géralde

Ton père, mon digne époux a plus de zèle que d'adresse ; en remplissant ton esprit de tant d'objets, il t'empêche d'en saisir aucun.

Célestine

Il est vrai.

Madame Géralde

Impatient, brusque, même, quand il compose ; le moindre bruit, dit-il, s'oppose à l'harmonie de ses idées ; ses papiers sont-ils dérangés, sa table est-elle trop éloignée de son feu ; enfin, un rien l'agite.

Célestine

Mais un rien l'apaise ; et s'il nous gronde lorsque sa Muse est rétive, de combien de caresses il nous accable, lorsque son Apollon lui sourit !

Madame Géralde

Je n'approuve point, cependant, le choix de nos sociétés ; comment, au lieu de te présenter dans ces compagnies, où tes talents te distingueraient, il nous conduit, sans cesse, au milieu de ses graves amis, parmi des lettrés, des savans même.

Célestine

J'aime mieux tout endurer que d'être l'objet de vos querelles.

Madame Géralde

Non , je veux lui prouver que la science....

Célestine

Est utile.

Madame Géralde

Oui ; mais, les savants sont fort ennuyeux.

Célestine

Il en est d'aimables, maman.

Madame Géralde

Des savans aimables, qu'est-ce que cela veut dire ?

Célestine

Je ne dois rien vous cacher.

Madame Géralde

Parlez, Mademoiselle.

Célestine

Il y a quelques jours que j'accompagnai mon père chez son ami Mainfroi...

Madame Géralde

Le professeur de mathématiques, ce vieux railleur qui cache sous un air froid le caractère le plus malin.

AIR.

Célestine

Il est moins utile, je pense, D'être savant, que d'être heureux, Non, non, jamais pour la science Je n'oublierai d'aussi beaux yeux. Près de vous j'aime l'ignorance, Et je préfère, en vérité, Aux vains discours de l'éloquence Les doux regards de Ja beauté. Trompé par sa vaine chimère, Le plus instruit déplaît souvent. Celui qui sait l'art de vous plaire Est à mes jeux le plus savant ; Auprès d'une femme jolie, Tout, est plaisir, tout est bonheur : J'étudierais toute ma vie Si vous étiez, mon précepteur. Il s'agissait de fixer les changements de langues grecque et arabe ; chacun, chargé d'antiques, d'inscriptions, se disposait à discuter avec chaleur et méthode une question, aussi utile ; la conversation, grave d'abord devint tumultueuse ; la gravité m'ennuya ; le bruit me donna de l'humeur ; j'étais mécontente et déplacée ; lorsque mes yeux découvrirent, un jeune savant, dont le maintien annonçait un trouble égal au mien ; tout-à-coup sa figure s'anima, ses yeux se fixèrent sur les miens ; et profitant de l'agitation gênérale, il s'approcha de moi et me dit :

Madame Géralde

Cette conversation était inconvenante, Mademoiselle ; et votre légèreté a pu seule autoriser un Jeune homme à vous parler la première fois;

Célestine

Ce n'est pas la première fois que je le voyais ; il m'avait déjà distinguée aux promenades ; et j'ai beaucoup souffert à vous le cacher.

Madame Géralde

Je te sais gré de ta confiance ; l'esprit d'une mère de famille n'est pas de s'opposer à l'amour, mais de le diriger vers un but honnête et délicat.

Célestine

Ma bonne maman !

Madame Géralde

Depuis le lever du jour, ton père se promène dans la grande allée de notre jardin ; en rentrant il va composer.

Célestine

À son retour, nous descendrons au jardin ; nous nous assiérons vers le petit treillage. J'ai encore beaucoup de choses à vous dire.

Madame Géralde

Sur quoi ?

Célestine

Sur Alexis.

Madame Géralde

Il sera maintenant le grand sujet de nos conversations.

Célestine

Alexis ne me fera point oublier ma bonne maman.

Elle sort.

Madame Géralde

Ma chère Célestine ! Je vais voir ce que fait ton père, et s'il va bientôt rentrer.

Scène 2

Célestine

ROMANCE.

Célestine

Ô vous qui vous laissez séduire, Jeunes victimes de l'amour ; Si vous redoutez le délire Que nous inspire un doux retour, Ne craignez point un oeil sévère ; Recherchez plutôt sa rigueur; Vous braverez, un séducteur, Vous trouverez paix et bonheur... En disant tout à votre mère. Si déjà mon âme s'agite Au doux souvenir d'Alexis ; Si mon coeur en secret palpite, Si tous mes sens sont attendris ; D'une erreur peut-être trop chère Je braverai les vains efforts ; Pour m'épargner de nouveaux torts, Et trouver bonheur sans remords Ah ! J'irai tout dire à ma mère. Comme mon coeur est tranquille ! Oh ! Que je suis aise, d'avoir pris maman pour ma confidente !

Scène 3

Madame Géralde

Elle le contrefait.

Madame Géralde

Descends au jardin, Célestine ; j'ai aperçu de loin ton père ; voilà son attitude. Tantôt il sourit, tantôt il s'agite ; il regarde le ciel et l'invoque ; tout-à-coup il recule trois pas ; il menace la terre, et semble lui dire de s'entr'ouvrir ; puis il paraît joyeux : et je ne sais comment nous allons le voir. Il vient... Sauvons-nous.

Scène 4

Géralde, Madame Géralde, Célestine

Géralde

Ô mon génie, ne m'abandonne pas !...

Madame Géralde

Il va se fâcher en me voyant.

Célestine

Je n'ose bouger.

Géralde

Je vais chanter les charmes de l'union conjugale.

Madame Géralde

L'idée est aimable.

Célestine

Si je pouvais sortir sans qu'il me vît.

Géralde

Femmes célèbres par vos forfaits, éloignez-vous de ma pensée !

Madame Géralde

Voilà du noir.

Célestine

Je serai grondée.

Il va se mettre à la table.

TRIO.

Géralde

Vertueuse compagne de Pompée, fidèle épouse d'Ulysse, Andromaque, Mérope, Zelmire, Antigone, que le souvenir de vos vertus échauffe mon imagination !

Célestine

Voilà mon père qui compose Je voudrais sortir, mais je n'ose, Maman, il a bien du chagrin Maman, descendons au jardin.

Géralde

Implacable Médée, Reprends le chemin des enfers.

Madame Géralde

Ô ciel ! sa tête est égarée,

Célestine

Ô ciel ! Sa tête est égarée.

À sa femme :

Il revient à lui, et reconnaît sa femme et sa file.

Géralde

Antigone, fille adorée Tu sers d'exemple à l'univers, Pénélope, épouse aimée Que de vertus dans tes revers. Mais j'aperçois et ma femme et ma fille ; Toutes deux, venez dans mes bras.

Madame Géralde

Quel bonheur ! Il ne gronde pas.

Célestine

Vous le savez, mon père ; Vous aimer fait tout mon bonheur ; Auprès de vous, près de ma mère, Tout remplit, tout charme mon coeur.

Vivement.

Géralde

Ô ma femme, ô ma fille ! Toutes deux, venez dans mes bras : Oui, les plaisirs qu'on éprouve en famille Sont les plus vrais et les plus délicats. Mais, respectez le moment du génie ; Sortez, je me sens inspiré Du démon de la poésie.

Madame Géralde

Sortons, son oeil est égaré.

Madame Géralde et Célestine sortent.

Géralde

Sortez, je me sens inspiré.

Scène 5

Géralde

Il réfléchit.

Il se balance avec un air gai, animé.

Il va vivement à sa table.

Il se met en colère.

Géralde

Rappelons nos idées ; développons dans mon poème toutes les vertus dont la femme nous offre le modèle !... Parée de la couronne nuptiale et plus encore de son innocence, la jeune fille marche à l'autel !... Un regard !... que la pudeur contient encore, promet le bonheur à son amant. Bientôt... elle est mère !... Que de devoirs la nature attend d'elle, elle les remplira tous ; des mains mercenaires ne seront point chargées d'un dépôt si précieux ! Mais... Mais, j'entends un refrain joyeux !... Je la vois près du berceau de son fils !... Pendant son sommeil elle le fixe !... À son réveil elle l'embrasse ; et son premier sourire l'attendrit et la récompense... Quel moment sublime, quelle douce extase !... Écrivons, écrivons. Ô ciel !... Quel désordre ! Mes papiers sont dérangés ; je ne retrouve point mes notes !... Madame Géralde ! Madame Géralde !...

Scène 6

Madame Géralde, Géralde

Madame Géralde

Que voulez-vous ?

Géralde

Ce que je veux !... Où sont mes notes ? ...

Madame Géralde

Vous m'avez dit vous-même de les placer dans votre secrétaire.

Géralde

Il est vrai.

Madame Géralde

Les voici.

Géralde

Mon imagination est frappée ; chaque minute est une perte !... Laissez-moi, Madame Géralde, laissez-moi.

Madame Géralde

Je vous laisse.

Géralde

Pardonne ma vivacité ; j'avais tort ; ma chère femme.

Elle s'éloigne et l'écoute.

Madame Géralde

Il est fou !...

Il cherche.

Il se gratte le front, et compose.

Géralde

Ne blâme plus notre amour pour les belles !... Enfin , me voilà, seul !... Je pourrai composer à mon aise. Je disais que la femme près du berceau de son fils versait des larmes d'attendrissement !... D'attendrissement... Mes pensées se troublent, je ne saurais trouver un hémistiche !... C'est ma femme qui en est la cause !... Que le diable l'emporte.

Elle aperçoit Mainfroi.

Madame Géralde

Je vous remercie. Mais voici votre ami Mainfroi.

Géralde

De l'homme heureux.

Elle sort.

Madame Géralde

Voici votre ami Mainfroi.

Géralde

On vient encore me déranger !....

Scène 6

Mainroi, Géralde

Mainroi

Bonjour, Géralde.

À part.

Géralde

Notre amour pour les belles... Bonjour. J'étais en verve... Mainfroi, que me veux-tu ?

Mainroi

Je viens te communiquer une importante affaire.

Géralde

Quelque nouveau problème, sans doute.

Mainroi

J'en ai un très difficile à résoudre.

Géralde

Lequel ?

Mainroi

Le coeur de mon neveu.

Géralde

Comment?

Mainroi

Il est très amoureux.

Géralde

Ah, ah !

Mainroi

Et cet amour le tourmente.

Géralde

Il aime une coquette, sans-doute,

Mainroi

Vous ne savez pas à qui vous insultez. Celle qu'il aime est belle, vertueuse ; mais elle a un très grand défaut.

Géralde

Quel défaut ?

Mainroi

Elle aime la poésie ; mon neveu ne peut lui plaire que par l'harmonie de ses hémistiches.

Géralde

Pourquoi blâmer un goût aussi délicat ?

Mainroi

Mon neveu ne saurait y répondre ; loin de toucher son coeur par des paroles inutiles, il ne connaît que l'art de les épargner par des signes algébriques.

Géralde

Joli talent pour gagner le coeur d'une belle.

Mainroi

Aussi suis-je fort embarrassé.

Géralde

Je le crois.

Mainroi

Et je venais te prier....

Géralde

Expliquez-vous.

Mainroi

De protéger l'amour de mon neveu, de lui composer quelque strophe amoureuse.

Géralde

Je n'en ferai rien.

Mainroi

Tu me refuses.

Géralde

Vingt fois vous m'avez traité de fou ; la poésie est une chimère, disiez-vous.

Mainroi

Mon ami...

Géralde

Non, non.

Mainroi

Obligez-moi.

Géralde

Prières inutiles !

Mainroi

Le bonheur de mon neveu, en dépend.

Géralde

Son bonheur !...

Mainroi

Sans doute.

Géralde

Voilà une raison.

Mainroi

Il est pris.

Il rit.

Géralde

Envoyez-moi votre neveu ; qu'il me fasse le portrait de sa belle ; et je réponds que mes vers le séduiront. Et quand, grâce à ma Muse, vous serez tous heureux, prosternés au pied du Parnasse, vous ne comparerez plus les mathématiciens aux poètes ; les mathématiciens !... Vous marcherez sur des routes inconnues ; les calculs de la raison valent ils donc les élans du génie ?

Mainroi

Non, certainement.

Géralde

La moindre intrigue vous embarrasse ; si vous aviez à combattre l'avarice d'un tuteur les refus d'un père, les soupçons d'un jaloux.

Mainroi

Je n'oserais le tenter : un mathématicien lutter contre un poète ?

Géralde

La poésie nourrit l'âme, l'élève, l'embrase ; et ce n'est qu'au sein des arts, que l'on peut oublier la méchanceté des hommes, et l'inconstance des femmes.

Mainroi

C'est pour cela, que les poètes sont heureux et raisonnables.

Géralde

Vous raillez ; mais l'envie vous dévore !... Que pouvez-vous comparer aux succès du génie ? Quelles mains plus utiles que celles qui nous retracent les crimes punis, les vertus récompensées ? Quel triomphe plus beau que celui du poète ; partout sa voix terrible est l'effroi du méchant et l'espérance de l'opprimé ; le burin de Clio, la lyre de Pindare, le masque de Thalie, le poignard de Melpomène ; tout sert également à sa gloire ; ses travaux sont pénibles, le terme de l'espérance est éloigné ; j'en conviens: mais que de récompenses sublimes l'attendent et le consolent à la fois; au théâtre, par exemple, combien le succès doit élever son âme !... Voyez dans nos spectacles cette beauté sensible, dont l'air est si attentif ; ses yeux sont remplis de larmes ; sa respiration est suffoquée ; voyez le mouvement pressé de sa poitrine ; elle se trouve mal !... Et quelle est l'a cause de cette douleur délicieuse ; c'est cet homme qui, renfermé dans son cabinet, marchant comme un égaré, a tracé ses nouvelles combinaisons dramatiques et dont les compositions sombres et pathétiques, commandent à la fois l'attention et l'attendrissement.

Mainroi

Fort bien.

Géralde

La pièce finit ; entendez-vous ces trépignements, ces battements de main, ces cris confus et redoublés : l'auteur ? L'auteur ?... Il paraît, il s'avance d'un air modeste ; n'importe son costume, il est toujours beau : les cris redoublent ; le bruit augmente ; et sa tête se baisse au milieu des applaudissements ; dites-moi si tous les mathématiciens de la terre occasionneraient ensemble un tapage aussi délicieux.

Mainroi

Pauvre fou, votre enthousiasme est sublime ; mais il est facile de le détruire ; et je vais opposer au moment du succès le moment de la chute ; déjà quelques murmures ont annoncé l'orage ; un mot, un seul mot réveille la critique ; voyez-vous ce groupe bâillant ; cet autre, s'agitant en mille façons diverses : jetez les yeux dans cette loge ; voyez cette beauté délicate ; pour chasser l'ennui qui l'assiège, elle respire des odeurs ; ici, les amis de l'auteur se désespèrent ; là, ses rivaux se réjouissent ; le souffleur s'embarrasse ; l'auteur s'inquiète ; chacun tremble : le dénouement arrive ; nouveau mécontentement; le bruit redouble ; la toile tombe enfin : quels sons aigus ont déchiré mon oreille ! Entendez-vous les cris de la colère, le rire du mépris, plus insultant encore : à bas l'auteur !... À bas l'auteur !... Et dites-moi si tous les mathématiciens de la terre occasionneraient ensemble un tapage aussi désagréable.

Géralde

La chute !... Les sifflets !... Ils n'ont que cela à dire.

Mainroi

Revenons à mon neveu ; il soupire, il m'attend ; et je vais lui annoncer....

Géralde

Que je le mets sous la protection de ma Muse.

Mainroi

Et tu crois que sa jeune amante sera attendrie par le charme de ta poésie.

Géralde

Vous en doutez, peut-être.

À part.

Mainroi

Quel triomphe pour toi, quel bonheur pour mon neveu ! Oh, pour le coup, si tu réussis, je ne raille plus ; et je reconnais l'utilité de la poésie. Je l'attends au dénouement. Adieu, mon neveu va venir, songe à tenir, ta parole.

Mainfroi sort.

Géralde

Je l'attends.

Scène 8

Géralde

COUPLETS.

Avec sensibilité.

Géralde

Ces génies étroits ne sentent, rien... C'est parce que la carrière est dangereuse, qu'elle est encore plus honorable... La chute !.. Les sifflets ! Tout cela est fort désagréable mais enfin, on ne tombe pas toujours. Voici l'heure des leçons de Célestine. Un père ne peut mieux commencer sa journée que par l'éducation de ses enfants. Que ce soit votre prière du matin, ô vous qui voyez grandir auprès de vous ces jeunes arbustes ; songez que le bonheur est sous leur ombrage ; c'est en nourrissant la sève de leur vertu, que votre vieillesse sera heureuse et respectée. J'entends ma fille.

Scène 9

Géralde, Célestine

Célestine l'embrasse.

Géralde

Qu'elle est jolie ! Approche, ma chère Célestine ; embrasse ton père. Tu m'as promis d'étudier.

Célestine

Il va bien me gronder.

Géralde

Je vous ai recommandé le chapitre douzième de mon livre élémentaire, ce chapitre important qui traite de la morale, de la philosophie et qui m'a coûté tant de veilles.

Célestine

Il m'en a coûté bien davantage.

Géralde

Qu'est-ce que la morale ?

Célestine

La morale est l'art... Je ne m'en souviens plus.

Géralde

Comment ! Vous ne vous souvenez pas de ma morale.

Célestine

Ah, mon Dieu !

Géralde

Est-il possible, Mademoiselle, que vous soyez d'une telle inattention.

Célestine

Ne vous fâchez pas.

Géralde

Lisez, Mademoiselle, lisez.

Célestine

La morale est l'art de distinguer le vice, et de suivre la vertu et....

Géralde

Et la philosophie ?

Célestine

La philosophie est l'amour de la sagesse ; elle nous rend indulgents pour les autres, et sévères pour nous-mêmes ; elle nous apprend à supporter l'adversité sans bassesse, l'opulence sans orgueil ; elle nous fait rire des folies humaines ; et par elle, l'homme est plus heureux parce qu'il devient meilleur.

Géralde

Quels sont les devoirs des femmes ?

Célestine

La constance et la pudeur.

Géralde

Les obligations des mères ?

Célestine

La surveillance et la bonté.

Géralde

Avez-vous composé vos dessins ?

Célestine

En voici de nouveaux.

Géralde

Venez me les expliquer.

Célestine

L'épouse élève vers son père le tendre fruit de son hymen ; elle se plaît à opposer aux cheveux blancs de son vieillard chéri, la tête blonde de son jeune fils. Tandis qu'elle prouve ainsi son respect filial, son oeil fixé sur son époux, sa main étroitement serrée dans la sienne, prouvent l'amour...

Géralde

L'amour.

Célestine

L'attachement qu'elle a pour son époux.

Géralde

L'amour, voilà la première fois que ce mot lui échappe.

Célestine

Il va se fâcher.

Géralde

En observant avec attention votre dessin Mademoiselle, je vois, que la jeune épouse paraît oublier son père. Vous avez tout sacrifié à l'hymen.

Célestine

Mon exécution a donc trahi ma pensée. Je désirais que son émotion parût partagée. Remarquez combien je me suis attachée à rendre le vieillard respectable.

Géralde

Il est vrai.

Célestine

J'ai toujours blâmé ces lourdes compositions, compositions, où, pour arracher le sourire, on blesse les égards que l'on doit à la vieillesse.

Il se met au clavecin.

Géralde

Passons à votre leçon de musique. Chantez moi l'air que vous avez choisi. Mais point de romance langoureuse.

RONDEAU.

Célestine

Ce morceau est assez gai, je l'ai distingué.

Géralde

Sont esclaves d'amour. Pourquoi avez-vous choisi ces paroles ?

Célestine

La musique m'a paru jolie.

Géralde

Elle est maussade ; et je vous défends de la répéter.

Célestine

Quel sujet avez-vous pour me gronder ?

Géralde

Il serait dangereux de m'expliquer.

Célestine

Comment ai-je pu vous déplaire ?

Géralde

Ne m'interrogez pas ; retournez à l'étude ; réfléchissez sur vos cours de morale, de philosophie ; étudiez mon livre élémentaire ; et surtout, que l'hymen, n'entre plus dans la composition de vos dessins ; une petite fille ne doit point inventer de semblables tableaux.

Elle sort.

Célestine

Une petite fille ! Ah, pauvre Alexis.

Scène 10

Géralde

Il court à la table.

Il compose.

Il cherche.

Il déclame le quatrain.

Géralde

Ne blâmez plus notre amour pour les belles Froids orateurs, , soyez reconnaissants. . . . Vos premiers cris furent calmés par elle ; Et les héros !... et les héros ont été des enfants. Pour adoucir lès horreurs de la guerre , Le ciel mit dans nos coeurs l'amour et les désirs ; Ainsi la femme est un dieu... Quelle expression elle avait mise dans son dessin ! Que les regards de cette jeune épousée étaient ardents ! Comme elle prononçait ce mot... Amour !... Mais ne blâmons point cette sensibilité, c'est la première vertu des femmes. Ô sexe aimable et chéri, c'est de toi que ma Muse doit s'occuper ; Mon esprit est plein de tes grâces, de tes vertus. Fort bien ! La chute est admirable.

Scène 11

Madame Géralde, Géralde

Madame Géralde

On vous demande.

Il écrit.

Géralde

Pour adoucir les horreurs de la guerre, Le ciel mit dans nos coeurs l'amour et les désirs ; Ainsi la femme est un dieu... Laissez-moi.

Madame Géralde

M'avez-vous entendue ?

Géralde

Ainsi la femme est un dieu...

Madame Géralde

Répondez.

Géralde

Ainsi la femme est un dieu... Au diable !

Madame Géralde

Un jeune homme vous demande.

Géralde

Tant pis pour lui.

Madame Géralde

Écoutez-moi.

Géralde

Ne parlez pas ; vous allez détruire mon enthousiasme ; je compose ; je chante les douceurs de l'hyménée ; et je vous prie, ma chère femme, de ne pas m'impatienter.

Madame Géralde

Quelle tête !

Géralde

Ne m'échauffez pas les oreilles. Oh ! Mon Dieu, vous êtes cause que mon vers s'est échappé ; que disait-il, mon vers, vous en rappelez-vous ?

Madame Géralde

Non, sans-doute.

Géralde

Je disais....

Madame Géralde

Vous disiez qu'il faut m'entendre.

Géralde

Oh ! Qu'une femme est insupportable !

Madame Géralde

Ce n'est point là votre vers.

Il déclame.

Géralde

Pour apaiser les horreurs de la guerre, Le ciel mit dans nos coeurs l'amour et les désirs ; Ainsi la femme est un dieu sur le terre ; Elle calme nos maux et double nos plaisirs. Silence, le voici. Comment les trouvez-vous ?

Madame Géralde

Mauvais.

Géralde

Mauvais ?

Madame Géralde

Sans doute ; ne vantez pas les femmes étrangères ; et soyez plus honnête envers la vôtre.

Géralde

Madame Géralde, vous me poussez à bout ; vous me devenez insupportable !...

Madame Géralde

Vous l'êtes bien davantage.

Géralde

Je prendrai mon parti.

Madame Géralde

Quel parti ?

Géralde

Vous me troublez sans cesse ; vous tuez mon talent ; et vous me forcerez enfin...

Madame Géralde

À quoi ?

Il compose.

Géralde

L'hymen fut inventé pour charmer l'existence. À divorcer, Madame Géralde, à divorcer.

Madame Géralde

Que penserait-on de vous si l'on était témoin d'une semblable scène ; eh quoi ? Dirait-on, celui qui paraît si reconnaissant envers les mères, si tendre envers les épouses, il maltraite sa compagne : votre conduite sera la critique de votre ouvrage ; pour qu'on vous croie, messieurs les écrivains, il faut que vos actions soient semblables à vos écrits.

Géralde

Elle a raison, je crois, ma femme.

Madame Géralde

Le mot affreux que vous avez prononcé ne m'est pas échappé ; et quoique rassurée par l'amitié que vous portez à votre Célestine, je ne peux m'empêcher de pleurer en me le rappelant.

Géralde

Qu'ai-je dit ?

Madame Géralde

Vous avez parlé de divorce !

Il déchire ses vers , et embrasse sa femme.

Géralde

De divorce !... j'ai prononcé ce mot affreux ; ah ! Pardon, ma chère femme ; et c'est ma misérable vanité qui me l'a arraché. Ah ! Pardonne-moi ; que le diable emporte mes vers ; ceux-ci ne verront pas le jour, puisqu'ils t'ont chagrinée.

Madame Géralde

C'en est assez, mon ami ; tout est oublié.

Géralde

Je n'entends point que mon talent pour la poésie trouble la paix dé mon ménage ; si tu l'exiges, je vais déchirer devant toi toutes mes productions ; je te sacrifierai jusqu'à mon poème en dix-huit chants.

Madame Géralde

Calme-toi.

Géralde

Tu n'as qu'à dire un mot, la postérité ne le verra point.

Madame Géralde

Laissons cela ; écoute-moi ; je venais t'annoncer que le neveu de ton ami Mainfroi demande à te parler, et qu'il attend depuis longtemps.

Géralde

Fais-le entrer, ma bonne amie.

Elle va sortir.

Madame Géralde

Je vais l'introduire.

Géralde

Veux-tu que je déchire mon poème, et que je renonce au Parnasse pour la vie.

Madame Géralde

Non, mon ami ; que la littérature charme tes loisirs ; mais n'imite pas la folie commune, et qu'un délassement n'empoisonne point ta vie.

Géralde

Bonne excellente épouse...

Ils s'embrassent.

Elle sort.

Madame Géralde

Allons, mon ami, faisons la paix.

Géralde

Oh, c'en est fait, je dois renoncer, à la poésie, cela me rend d'une humeur insupportable; cependant j'avais bien commencé mon poème sur les femmes ; je suis fâché de l'avoir déchiré ; il me vient encore une bonne idée.

Scène 12

Alexis, Géralde

Alexis

Je vous prie d'excuser la liberté... Je vous dérange ; vous paraissez profondément occupé.

Géralde

Restez, je vous attendais.

Alexis

Mon oncle vous à prévenu sur ma situation.

Géralde

Oui, vous êtes amoureux ; votre jeune amante aime la poésie.

Alexis

Pour lui plaire, je voudrais lui adresser des vers dictés par mes sentiments, mais embellis par votre plume aimable.

Géralde

Quels sont les paroles de la demoiselle ?

Alexis

Je l'ignore ; je sais seulement, et mon oncle me l'a dit, son père est rempli d'esprit et de talent ; lui-même a fait l'éducation de sa fille.

Géralde

Vous approuvez ce soin.

Alexis

Je l'admire.

Géralde

Eh bien ! Il faut en parler dans nos vers ; on excite l'amour d'une demoiselle délicate, lorsqu'on sait apprécier les vertus de son père.

Il écrit.

Géralde

Demeurez, je me sens inspiré.

Alexis

Je me retire.

Géralde

Non, demeurez.

AIR.

Alexis

Pour plaire à l'objet qui m'enflamme, Et dont j'attends un doux retour, Grand dieu, fais passer dans son âme Et mes désirs, et mon amour ; Remplis son coeur de mon ivresse. Qu'il partage mon ardeur ; Que l'image de ma maîtresse L'inspire et parle à son coeur. Attendez !... Je suis en verve. Ne m'interrompez pas ?

Géralde

Fort bien ; quelle chaleur ! Mes vers parleront à son coeur. Lisez.

Alexis

L'esprit et le sentiment brillent tour-à-tour dans vos vers.

Géralde

Les yeux d'un auteur, les yeux d'un amant ont peine à distinguer des défauts.

Alexis

Ils sont charmants.

Géralde

Ne trouvez-vous pas indiscret, que je les communique à mon épouse ? C'est un excellent juge ; jamais je ne compose sans l'avoir consulté.

Alexis

Cela me procurera l'occasion de lui présenter mes devoirs.

Géralde

Je vais donc l'appeler. Madame Géralde ? Madame Géralde ?

Scène 13

Alexis, Célestine, Géralde, Madame Géralde

Alexis

Madame... Ciel, que vois-je, Célestine !

Célestine

Alexis !

Alexis

Le coeur me bat.

Géralde

Vous permettrez que ma fille se retire ; je ne veux point qu'elle entende mes vers.

À part.

Alexis

Et pourquoi ? Personne n'en peut mieux juger qu'elle.

Géralde

Restez, mais renvoyez Célestine.

Madame Géralde

De quoi s'agit-il ?

Alexis

D'une déclaration d'amour.

Géralde

N'en parlez pas devant cette petite fille : jamais ce mot n'a frappé son oreille.

Célestine

Je voudrais bien l'entendre.

Géralde

Ma fille ne se connaît point en vers.

Madame Géralde

Pourquoi mépriser son jugement ?

Célestine

Vous me traitez comme un enfant. Mais demandez à ma bonne maman. Je raisonne avec elle, et j'ai peur avec vous.

Alexis

Vos vers ne peuvent inspirer que des sentiments délicats.

Géralde

Il est vrai.

Alexis

Le bon goût les distingue.

Géralde

Ce jeune homme est connaisseur.

Célestine

Je voudrais bien entendre les vers de mon papa.

Madame Géralde

Vous l'humilieriez par un refus.

Célestine

Je ne connais que la bonté de votre coeur ; que je puisse encore applaudir aux qualités de votre esprit.

Géralde

Eh bien, je vais vous les lire.

Alexis

Il s'agit d'un amour pur et délicat.

Célestine

Je le crois.

Alexis

L'objet a mille qualités : esprit, grâces, talents, modestie ; elle réunit tout.

Célestine

Cela doit être intéressant.

Géralde

Silence.

Madame Géralde

Écoutons.

Géralde

Pourquoi cacher le beau feu qui m'anime, Et me livrer à de cruels efforts ; Lorsque l'amour est le fruit de l'estime, L'amant doit-il rougir de ses transports ? Loin de vouloir échapper à lui-même, D'un sot orgueil il doit braver l'erreur, Beauté sensible, apprends donc que je t'aime, Et d'Alexis décide le bonheur.

Célestine

Oh ! Que ces vers sont jolis.

Il déclame en fixait Célestine.

Alexis

Et d'Alexis, décide le bonheur. La chute est admirable.

Il déclame.

À Madame Géralde.

Géralde

Et d'Alexis décide le bonheur. C'est coulant, c'est naïf. Qu'en pensez-vous, Madame Géralde ?

Madame Géralde

Il sont assez bien.

Célestine

Oh papa, c'est votre meilleur ouvrage.

Géralde

Écoutez le second couplet.

Alexis

La modestie vous empêche d'appuyer sur les beaux endroits de votre ouvrage.

Géralde

C'est la vérité.

Il prend la déclaration d'amour des mains de Géralde, et chante en lisant.

AIR.

Alexis

Un père tendre, à ton enfance, Forma ton esprit et ton coeur ; Je lui dois ma reconnaissance ; Lui devrais-je aussi mon bonheur ? Célestine, soit attendrie Je t'engage à jamais ma foi ; Ton Alexis chérit la vie, Pour la passer auprès de toi. Pour bien exprimer ses vers, il faut avoir mon coeur.

Célestine

Quel trouble agite tous mes sens ; Papa, vos vers sont excellents.

À Géralde.

Alexis

Quel trouble agite tous mes sens ; Vos vers sont excellents.

À Alexis.

Géralde

Oh, c'est charmant ! Que de feu !... Que de sentiment !

Scène Dernière

Alexis, Géralde, Mainroi, Célestine, Madame Géralde

Alexis croyant que Géralde ne le voit pas, prends la main de Célestine.

Alexis

Ô toi que j'aime, sois sensible Aux voeux de mon premier amour ; Que ton âme soit moins paisible, Et qu'elle éprouve un doux retour. Célestine !... Célestine.

Géralde

Célestine que dites-vous ; Quel est donc ce transport bizarre ?

À Géralde.

Alexis

Je suis perdu, l'amour m'égare. Cachez votre courroux.

Géralde

Approche, explique-moi cet étrange mystère ; J'ai composé mes vers ; à tous ils ont su plaire. Célestine est émue ; Alexis enivré ; Un sentiment nouveau tout-à-coup le domine ; En déclamant mes vers, il nomme Célestine. Apprends-moi le secret de son coeur égaré.

Mainroi

Tes vers sont composés ; à tous ils ont su plaire. Célestine est émue ; Alexis entraîné... Dans leurs yeux tour-à-tour le sentiment pétille ; Du trouble de leur coeur ne sois point étonné ; Apprends-doncque ces ver s'adressaient à ta fille.

Géralde

À ma fille...

Mainroi

À ta fille.

Géralde

Pour me tromper on s'introduit chez moi.

Mainroi

Allons, mon ami, calme-toi ; Mon Alexis sera de la famille.

Géralde

Ton neveu m'a trompé.

Mainroi

Je suis le seul coupable. L'amitié rend tout excusable.

Célestine

Ah ! Mon père, il n'est point coupable ; Faites le bonheur de tous deux.

Alexis

Ah ! Madame, comblez nos voeux.

Madame Géralde

Qu'en pensez-vous ?

Géralde

On peut attendre.

Madame Géralde

Ah !... Pourquoi retarder leur bonheur ?

À Célestine, en lui présentant Alexis.

Géralde

Soyez unis ; soyez mon gendre ; Et surtout faites son bonheur. Tu vas prendre, ma chère, Un autre précepteur ; Celui-là sait mieux te plaire.

Célestine

Mon livre élémentaire Est écrit dans son coeur.

Célestine

L'amour qui nous engage Suffit à tous nos voeux.

Mainroi

Tu les rends tous heureux ; C'est ton meilleur ouvrage.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.