Comédie · 1801

L’avare et son ami

de Raboteau Radet

Représentation
≈ 39 min
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
380
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Sainville H 128 ≈ 14 min 10
Dormel H 95 ≈ 8 min 6
Robert H 55 ≈ 7 min 6
Finette F 39 ≈ 4 min 8
Agathine F 24 ≈ 2 min 6
SAINVILLE fils H 25 ≈ 2 min 7
Jacques H 9 ≈ 2 min 2
Choeur N 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Avare et Son Ami
Sainville absentabsentabsent
Dormel absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Robert absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Finette absentabsentabsentabsentabsent
Agathine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
SAINVILLE fils absentabsentabsentabsentabsentabsent
Jacques absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Choeur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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L'Avare et Son Ami

Scène 1

Robert, Finette

Robert

Eh bien, Mademoiselle Finette, comment trouvez-vous cette maison de campagne ?

Finette

Très jolie, en vérité. Depuis hier que nous sommes arrivés de Sedan, je ne me lasse point d'en parcourir le jardin. Des bosquets charmants, des allées délicieuses, des fleurs de toute espèce...

Robert

Des arbres chargés de fruits ; une rivière qui ne tarit jamais... Et tout cela dans une étendue de six arpents... C'est moi qui ai fait faire cette acquisition à Monsieur Sainville.

Finette

Ma foi, je vous en félicite ; il doit être satisfait.

Robert

Aussi l'est-il, Mademoiselle, aussi l'est-il. Ses grandes occupations ne l'empêchent pris de songer à ses petits plaisirs.

Finette

Il est certain qu'il travaille beaucoup.

Robert

Et qu'il fait beaucoup travailler. - Savez-vous que nous faisons par an pour plus d'un million d'affaires ? - Il faut voir notre manufacture.

Finette

C'est un monde.

Air : Vaudeville des Visitandines.

Bis.

Bis.

Robert

Dans une entreprise hardie Tous les jours ses travaux nombreux, Son activité, son génie, Obtiennent des succès heureux : Il encourage, il récompense, Il fait éclore le talent ; Et c'est un ruisseau bienfaisant Qui féconde une plaine immense. Oh ! Monsieur Sainville voit les choses en grand.

Finette

Que d'ouvriers il fait vivre !

Même air.

Bis.

Bis.

Robert

Ceux qui se montrent davantage Zélés, actifs, intelligents, Il préside à leur mariage, Il fait, élever leurs enfants. Hommes, femmes, garçons et filles Chez lui trouvent un sort aisé ; Et son bonheur est composé Du bonheur de trente familles. Et comme il excite leur émulation !

Finette

Il faut qu'il ait une bonne tête.

Robert

Ah ! Celle-ci n'est pas mauvaise.

Finette

Faire vivre les autres et bien vivre soi-même, voilà ce qui s'appelle savoir employer sa fortune. Ah ! Si Monsieur Dormel eût suivi cet exemple, son sort, celui de sa fille, le mien, aurait été un peu différent.

Robert

Et on ne lui aurait pas enlevé son trésor.

Finette

Quarante mille écus disparus dans une nuit... avec le coffre !

Robert

Avec le coffre ?

Finette

Oh ! Le voleur n'a rien oublié.

Robert

Et c'était là toute la fortune de Monsieur Dormel ?

Finette

Absolument tout ; le patrimoine et les économies.

Robert

Je crois que ce dernier article n'était pas le moindre ; car le cher homme était d'une avarice !....

Finette

Ah ! Ne m'en parlez pas. Il fallait voir comme nous étions logés, nourris, vêtus... Son aimable fille, cette chère Agathine... Privée de tous les plaisirs de son âge... Point de sociétés, point de bals, jamais de spectacles !... Et comme elle était mise ! Elle osait à peine sortir.

Robert

La pauvre petite !

Air : Vaudeville du Sauvage.

Finette

Quelquefois par aventure, On allait se promener : Mais quelle était sa parure ? Tâchez de l'imaginer. Une robe héréditaire, Dont le nouvel harpagon, Avait payé, pour lui plaire, La quatrième façon.

Robert

Eh ! Mais, écoutez donc... J'ai connu à ma grand-mère une robe à grands carreaux qui serait assez à la mode aujourd'hui.

Air : J'arrive à pied de province.

Finette

Enfin de tous les avares Anciens et nouveaux, Recherchez les traits bizarres, Les vilains défauts : Réunissez-les, en somme, Du plus laid côté ; Et vous aurez de notre homme Un portrait... flatté.

Robert

Ce qui m'a toujours étonné, c'est qu'avec un caractère aussi différent, Monsieur Sainville n'ait pas cessé d'être l'ami de Monsieur Dormel...... Il l'aime de tout son coeur.

Air : De l'Opéra-comique.

Finette

À tous nos besoins ses bienfaits Fournissent avec abondance ; Et sans lui nous n'aurions jamais Connu les douceurs de l'aisance. Le drôle qui prit notre bien A fait cette métamorphose : Il nous fallait n'avoir plus rien Pour avoir quelque chose. Il le prouve assez tous les jours ; car enfin, depuis un an qu'on nous a volés,

Robert

Et sans doute, Monsieur Dormel s'accoutume à bien vivre... gratis.

Finette

Oui, mais il aimerait encore mieux, et pour cause, que Monsieur Sainville lui donnât son argent à dépenser.

Robert

Quel ami que Monsieur Sainville !

Finette

Ce n'est rien encore que cela. Ce qui m'étonne davantage, c'est que, malgré notre ruine complète, il n'ait rien changé à son projet de marier son fils, à la fille de Monsieur Dormel.

À part.

Haut.

Robert

Mais, comme Monsieur Dormel ne devait point donner de dot à sa fille, rien n'a dû être changé au mariage. Qui se fera beaucoup plutôt qu'on ne pense. Et ces pauvres jeunes gens s'aiment de si bon coeur !

Finette

Comme on s'aime à leur âge ; mais ma maîtresse peut avoir besoin de moi : je vous quitte.

Robert

Allez, Mademoiselle ; aussi bien, j'aperçois Monsieur Sainville à qui j'ai beaucoup de choses à dire.

Scène 2

Sainville, Robert

Sainville

Ma foi, ce pays-ci est fort agréable ; et les habitants me paraissent de bonnes gens.

Robert

Ils se félicitent déjà de vous posséder ; et cela ne pouvait manquer, puisque j'ai suivi les instructions que vous m'aviez données.

Sainville

Il en coûte donc bien peu pour se faire des amis.

Air : De Frosine.

Bis.

Robert

Partout la joie et les bienfaits Accompagnent votre présence : Le bonheur ne vous fuit jamais ; Dans ce séjour il vous devance. Près d'un homme si généreux Combien nos devoirs sont faciles ! Vous nous commandez d'être heureux, Et nous sommes dociles.

Sainville

Vous faites bien ; car je n'aime pas que l'on me contrarie;;; Ah çà , parlons d'affaires. Où en sont nos mariages ; d'abord, celui de la fille du jardinier ?

Robert

Monsieur, les fiançailles se feront aujourd'hui, et les jeunes gens viendront tantôt avec leurs parents et le notaire du lieu, vous prier de signer leur contrat, et recevoir la dot que vous avez la bonté de leur donner.

Sainville

Fort bien.

Robert

De plus, j'ai porté chez ledit notaire le projet du contrat de mariage de votre fils avec Mademoiselle Agathine.

Sainville

Tu n'as parlé à personne...

Robert

Monsieur, je sais garder un secret. C'est une surprise que vous ménagez à ces aimables jeunes gens et à Monsieur Dormel ?

Sainville

Je lui en ménage plus d'une.

Robert

Comment cela ?

Sainville

Il y a précisément aujourd'hui un an qu'on lui enleva son cher trésor.

Robert

Oui !... Effectivement, c'était à pareil jour ; je me le rappelle. Sans doute, Monsieur Dormel ne l'a pas oublié ; et ce triste souvenir lui fera passer une mauvaise journée.

Sainville

Peut-être. Mais quand il apprendra que cette maison est à lui...

Robert

À Monsieur Dormel !... Ah ! Je vous devine.

Sainville

Je ne le crois pas.

Robert

C'est un fort joli cadeau.

Sainville

Eh ! Non.

Robert

Quelle délicatesse ! Le jour même...

Sainville

La maison est à lui, acquise de son argent.

Robert

De son argent ! Aurait-il retrouvé...

Sainville

Rien, mais...

Robert

Le vol n'avait donc pas été commis ?

Sainville

Il avait été commis : cela confond ta sagacité.

Robert

J'en conviens.

Sainville

Tu sais que, lors de l'événement, les soupçons se réunirent sur ce jeune étranger, d'une figure si douce, qui porteur des meilleures recommandations, s'était introduit chez Dormel et chez moi.

Robert

Oui, tout le monde soupçonna l'étranger ; mais moi qui me connais en hommes, je ne partageai point l'opinion publique.

Sainville

Et tu te trompas. - L'étranger était le coupable.

Robert

Est-il possible ?.... Effectivement, quand je me rapelle sa figure, il me semble qu'il avait dans les yeux... dans le regard... quelque chose de... Oh ! Oui, cela ne m'étonne pas.

Sainville

Eh bien ! Ce jeune homme.....

Robert

Vient d'être arrêté ?

Air : ***

Sainville

Le voleur, prompt à s'effrayer, Faute, je crois , d'expérience Sentit, peu fait pour le métier, Le réveil de sa conscience ; Différent de ces gens adroits Qui sans effort et sans étude, Semblent, dès la première fois, En avoir l'habitude. Pas du tout.

Robert

Et ces gens-là ne sont pas les plus rares.

Sainville

Huit jours s'étaient à peine écoulés, lorsqu'un soir je vols tout-à-coup entrer dans mon cabinet, ce malheureux jeune homme, l'air égaré, les yeux en larmes, respirant à peine... Il se précipite à mes pieds, y dépose une lourde cassette, me remet ce billet, et disparaît sans prononcer une seule parole.

Robert

Ah ! Mon Dieu !

Sainville

Lis.

Stupéfait.

Robert

« Vous êtes, Monsieur, le plus intime ami de Monsieur Dormel ; et j'ai craint de m'exposer à sa colère. Puisse le remord qui m'accable, expier le crime qu'un instant d'égarement m'a fait commettre ! C'est vous que je charge de sa réparation. Adieu ! Je fuis pour jamais. » ÉDOUARD WILTON. Je n'en reviens pas.

Sainville

Juge de ma surprise et de ma joie... J'allais à l'instant même faire ma commission lorsqu'une réflexion m'arrêta.

Robert

Voyons, Monsieur, votre réflexion.

Sainville

Voici le raisonnement que je fis. Dormel possédait un trésor auquel il touchait à peine, et toujours malgré lui. Se refusant tout... Ne vivant que de privations... Aujourd'hui que ce trésor est retrouvé , il va l'enfouir de nouveau. Ne serait-ce pas un service à lui rendre que de le forcer d'en jouir avec agrément et utilité, en faisant valoir à son profit ses fonds dans mon commerce ?

Robert

Voilà précisément ce que j'aurais, dit à votre place.

Sainville

L'affaire était délicate.

Robert

Très délicate... Mais votre réputation... Votre fortune... Vous qui refusez tous les jours les fonds qu'on vous offre de tous les côtés...

Sainville

Il s'agissait de corriger mon ami : je ne balançai pas. Je pris d'abord les précautions nécessaires ; et un acte en bonne forme, déposé chez un notaire, pourvut à tout.

Robert

Fort bien... C'est à quoi je n'aurais pas manqué.

Air : Du vaudeville de Tom Jones.

Bis.

Sainville

Pour le guérir de sa triste démence, Je l'ai laissé dans ses regrets ; Mais son argent lui procure une aisance Qu'il croit devoir à mes bienfaits. De maints plaisirs que l'avarice ignore, Il goûte le prix aujourd'hui; Et de son bien qu'il pleure encore, Il jouit en dépit de lui. J'ai voulu qu'à tout événement, Dormel ne pût rien perdre.

Robert

Oui, mais il n'entasse plus.

Sainville

Quoique le goût des économies ne l'ait pas encore quitté, je me suis aperçu plusieurs fois qu'il n'était pas insensible aux douceurs de l'aisance.

Air : D'Arlequin journaliste.

Bis.

Bis.

Robert

Je vois qu'il se trouvera bien De sa ruine passagère, Prendre et restituer le bien. Le voleur ne pouvait mieux faire, Quand un plan est ainsi conçu, S'en plaindre serait injustice ; Mais bien des gens n'auraient rendu Que la moitié de ce service. Allons, Monsieur.

Sainville

Ah ça, mon cher, je compte sur ta discrétion. Silence jusqu'au dernier moment ! J'ai tout caché, même à mon fils : c'eût été le dire à Agathine... Pour toi, qui n'es pas amoureux, à ce que je crois tu n'abuseras pas de ma confiance.

Robert

Monsieur, je n'ai jamais abusé de rien... Voici vos jeunes gens : je vous laisse avec eux.

Scène 3

Finette, SAINVILLE fils, Sainville, Agathine

Finette

Ah ! Monsieur, voici bien du nouveau.

SAINVILLE fils

Je suis au désespoir. Monsieur Dormel vient de m'annoncer que je ne dois plus songer à épouser sa fille.

Sainville

Bah !

Agathine

Il m'ordonne d'oublier celui qu'il m'avait destiné pour époux.

Finette

Et cela, sans vouloir nous en dire le pourquoi.

Sainville

Je le sais, le pourquoi ; c'est qu'il est fou... Mais moi, qui ne le suis pas, je vais lui parler.

SAINVILLE fils

Mais vous, ma chère Agathine, vous auriez dû...

Agathine

J'ai vainement tenté de le fléchir.

Finette

Eh bien, puisqu'il refuse de s'expliquer, je dis que vous devez...

Agathine

Je dois obéir et me taire.

Finette

Obéir !... C'est difficile. Se taire, c'est impossible.

Sainville

Refuser pour sa fille un mari jeune, honnête, aimable...

Finette

Et qui ne lui coûte rien.

Agathine

Finette !

Finette

Sans dot !

Agathine

Finette !

Finette

Qu'il soit avare tant qu'il voudra ; mais....

Agathine

Songez que vous parlez de mon père.

Finette

Voulez-vous que je dise qu'il est généreux ?

Air : De la piété filiale.

Bis.

Agathine

Cessez, cessez un semblable discours, Il blesse mon coeur ; il m'offense. Ce coeur me dit que rien ne nous dispense De respecter les auteurs de nos jours. Les défauts que, par intervalle, On voit obscurcir leurs vertus, Semblent prescrire un sentiment de plus À la piété filiale.

SAINVILLE fils

Je ne puis qu'applaudir à des sentiments que je partage ; mais, ma chère Agathine, après un refus aussi étrange...

Agathine

Croyez-vous que j'y sois insensible ?

Sainville

Fort bien ; désespérez-vous, mes enfants. C'est votre rôle : c'est celui de tous les amants contrariés dans leur flamme. Quant à moi, je ne me désespérerai pas, mais j'agirai... J'entends notre homme. Laissez-moi avec lui.

Agathine

Ah ! Monsieur !

SAINVILLE fils

Ah ! Mon père, songez...

Ils sortent par le côté opposé à l'entrée de Dormel.

Sainville

Oui, mes enfants, je connais votre position. Tu en mourrais de douleur ; Agathine n'y survivrait pas; Finette en perdrait la tête ; je ne sais pas moi-même ce que je deviendrais... Mais pendant que nous nous portons bien tous, laissez-moi prévenir d'aussi grands malheurs.

Scène 4

Sainville, Dormel

Sainville

Ah dieu ! Quelle figure renfrognée... C'est l'anniversaire.

Dormel

Bonjour, Sainville.

Gaiement.

Sainville

Bonjour Dormel... Est-ce que tu n'as pas bien dormi ?

Dormel

Si fait.

Sainville

Comme te voilà triste !

Dormel

Je n'ai pas coutume d'être gai.

Sainville

C'est vrai.

Dormel

Je ne te ressemble pas.

Air : Quand la mer rouge.

Sainville

Chez moi, dans mes ateliers, La gaité préside ; Elle est de mes ouvriers Et l'âme et le guide : Tout va bien quand chacun rit, Et j'y trouve mon profit ; Car l'homme joyeux En travaille mieux. Oui, celui dont la main est plus diligente, C'est celui qui chante. Tant pis.

Dormel

Je n'ai pas envie de chanter... Savez-vous, Monsieur, qu'il y a aujourd'hui un an...

Sainville

Ah ! Ça, mais, mon cher... Nous étions convenus que tu ne mettrais plus cet habit-là.

Dormel

Oh ! Il est encore bien bon pour le matin.

Sainville

Mais tu en as d'autres.

Dormel

Est-ce une raison pour les user ?

Sainville

Apparemment.

Dormel

Non, Monsieur, il faut les ménager.

Air : ***

Sainville

Tant de respect pour tes habits Excite mon juste murmure : Si ce goût gagnait dans Paris, Que serait ma manufacture ! Quand le tailleur fait maint habit nouveau, Du marchand j'emplis la boutique ; Mais si l'habit reste au porte-manteau, Le drap reste dans ma fabrique. Oh ! Sans doute les ménager!...

Dormel

Oh ! Bah ! Tous ces beaux raisonnements...

Sainville

Te déplaisent... Eh bien, parlons d'autre chose. Est-il vrai que tu ne veux plus que mon fils épouse ta fille ?

Dormel

Rien n'est plus vrai.

Sainville

Et la raison ?

Dormel

Dispense-moi de la dire.

Sainville

Non, parbleu, il faut que tu t'expliques.

Dormel

Tu le veux absolument ?

Sainville

Très absolument.

Dormel

Il m'en coûte.

Sainville

Tâche qu'il ne t'en coûte pas trop.

Dormel

Eh bien, mon cher, ta conduite....

Sainville

Achève.

Dormel

Ta conduite... me déplait.

Sainville

En quoi ?

Dormel

En tout. D'abord, ta table....

Sainville

Ma table est bonne.

Dormel

Très bonne ; mais...

Sainville

Et mon vin ?

Dormel

Excellent, mais....

Sainville

N'es tu pas logé commodément ?

Dormel

Très commodément ; mais, mon cher....

Sainville

Cette maison n'est-elle pas agréable ?

Dormel

Que trop agréable ; et puisqu'il faut le dire, tu te ruines.

Sainville

Je me ruine ?

Dormel

Oui, tu te ruines... Une table somptueuse, des meubles recherchés, des prodigalités sans nombre...

Sainville

Tu n'as jamais rien prodigué, toi ; et cela t'a joliment réussi !

Air : Du petit Matelot.

Bis.

Dormel

Le fruit de tant d'économie, Avec tant de soin conservé , Par la plus horrible infamie, Dans un instant m'est enlevé. Est-ce ma faute ? - Ah Dieu !

Bis.

Sainville

Je conviens qu'un peu de dépense N'eût pas empêché ce malheur ; Mais au moins , c'eût été d'avance, Autant de pris sur le voleur.

Dormel

Le scélérat !

Sainville

Il ne prendra pas cette maison, j'espère... C'est de l'argent bien placé.

Dormel

Oui, bien placé ! Une maison qui ne rapporte rien !

Air : ***

Bis.

Bis.

Sainville

Des voisins qui manquaient d'ouvrage En ont d'abord trouvé céans : De plus, j'occupe au jardinage Jacques, sa femme et ses enfants. Toute la petite famille M'appelle ici le bienvenu : Autour de moi la gaîté brille ; Est-il un meilleur revenu ? Elle rapporte. Elle m'a déjà beaucoup rapporté.

Dormel

Oui, voilà de bonnes rentes !

Sainville

Ce ne sont pas les moins sûres.

Dormel

Monsieur, un négociant ne peut trop borner ses dépenses. Il a déjà bien assez des hasards de son commerce : car enfin, les faux calculs, les mauvaises spéculations... les banqueroutes.... Le commerce n'a rien de sûr ; et si l'on considérait bien ce qu'on y risque...

Sainville

On enfermerait son argent, n'est-ce pas ? Moyen d'en jouir, très agréable... et surtout très utile à l'État.

Dormel

Bon ! L'État ! L'État !

Air : De Molière à Lyon.

Sainville

Au guerrier qui défend nos droits, L'État vengé doit la victoire ; Au sage qui fonde nos lois Il doit une plus belle gloire : Pour le nourrir, de toutes parts Du laboureur le bras s'exerce ; Sa parure est dans les beaux arts, Mais son âme est dans le commerce.

Dormel

Celui qui veut ne pas perdre son bien.... le garde.

Sainville

Celui qui veut jouir de ce qu'il a, le change contre ce qu'il n'a pas.... Tout est échange dans ce monde.

Air : Ah ! Rendez grâce à la nature.

Bis.

Dormel

Le soleil pompe les vapeurs Qu'exhale la terre embrasée : La tendre aurore sur nos fleurs Les distille en douce rosée. Du ciel l'éternelle bonté, Réglant ses dons avec mesure, Impose à la société Les mêmes lois qu'à la nature.

Dormel

Oh ! Voilà de mes philosophes... Mais tu philosopheras tant que tu voudras. Après avoir, par un malheur inouï, perdu tout ce que j'avais, je ne veux plus que ma fille épouse le fils d'un homme qui n'aura bientôt plus rien par sa faute.

Sainville

Et tu n'as pas d'autre motif de rupture ?

Dormel

Non.

À part.

Haut.

Sainville

Allons, puisqu'il est nécessaire que je te donne l'état de ma fortune, que nous comptions ensemble... Nous compterons. Il est ma foi temps de le mettre dans le secret. Mon ami, je te laisse, pour m'occuper de mon bilan.

Dormel

Tu plaisantes ; mais...

Sainville

Non parbleu, je ne plaisante pas ; et dès aujourd'hui je veux te prouver que je sais bien employer l'argent.

Scène 5

Dormel

Air : Du vaudeville de Cruello.

Après une réflexion.

Bis.

Bis.

Tirant de son sein Un petit sac.

Se retournant avec précipitation.

Air : Mes bons amis.

Considérant l'argent de son sac.

Dormel

Le vin de Suresnes jadis Suffisait à ma table: J'en trouvai toujours, vu le prix, L'usage délectable. Ce vin, quand il faut l'acheter, Sur le Beaune doit l'emporter, Et c'est chose certaine. Quand on le boit, c'est différent ; Le vin de Beaune assurément Vaut mieux Que le vin de Suresnes. Quoique français On ne me vit jamais Très grand partisan de la mode : Mais dieu merci, Je trouve celle-ci Agréable, utile et commode. On a, faisant chemin, Son argent sous sa main, Et rien n'est mieux inventé, ce me semble : L'argent, source du vrai bonheur, Est le fidèle ami du coeur ; On fait bien de les loger ensemble. Quelle tête que ce Sainville ! C'est dommage... On est fort bien dans cette diable de maison de campagne. Je ne sais comment cela s'est fait, mais j'ai parfaitement dormi. - Il est vrai que j'avais pris hier de l'exercice dans ce maudit jardin qui est parbleu charmant... Et ce chien de souper qui était délicieux ! Ce vin de Beaune... Oh ! Quel vin !... Je ne sais pas ce qu'il coûte ; je n'en ai jamais acheté de pareil. Mais on a sitôt bu... Au reste, j'ai averti Sainville. S'il se ruine maintenant, c'est son affaire... Songeons à la nôtre... Il me force d'accepter de temps en temps de petites sommes pour mes menus plaisirs. Mes menus plaisirs ! Les voilà !... Les voilà, mes menus plaisirs... Hein !... Que ces petites poches sont bien inventées ! Les belles espèces !... Trente-deux louis, de poids... deux écus de six livres, point rognés.... Une pièce de cinq francs.... Un petit écu... Une pièce de quinze sols.... Une de six... Une de deux et quatre centimes. Cela fait bien, d'après mon calcul de ce matin... Sept cents quatre-vingt-neuf livres trois sols et quatre centimes... Et si je puis ajoutera cela.

Scène 6

Agathine, SAINVILLE fils, Dormel, Finette

Ensemble.

Agathine

Mon père !

SAINVILLE fils

Ah ! Monsieur !

Dormel

Hein !... Qu'est-ce ?

SAINVILLE fils

Ne me cachez rien.

Dormel

Cacher ! Quoi ?

Agathine

C'est votre coeur que nous venons attaquer.

Dormel

Mon coeur !

SAINVILLE fils

Vous y renfermez...

Dormel

Je ne renferme rien, Monsieur.

SAINVILLE fils

Un secret qui fait le malheur de ma vie.

Dormel

Ah ! Je respire.

Air : Je suis heureuse.

Agathine

Cent et cent fois vous m'avez dit, mon père : Constant et sincère, Sainville a tout pour plaire.

Dormel

Discours superflus !

SAINVILLE fils

Rompriez-vous quand l'hymen nous appelle, D'une main cruelle, Une chaîne si belle ?

Dormel

Ne m'en parlez plus.

SAINVILLE fils

Quoi ! Sans retour aujourd'hui....

Dormel

Oui.

Finette

Personne ne vous conçoit.

Dormel

Soit.

Agathine

Devions-nous craindre jamais...

Dormel

Paix !

SAINVILLE fils

Mais au moins une raison ?

Dormel

Non.

Agathine

Dites-nous une raison.

Dormel

Non.

Agathine

Dites-nous une raison.

Dormel

Non.

Scène 7

SAINVILLE fils, Agathine, Finette, Sainville

SAINVILLE fils

Eh ! Quoi, toujours à se taire il s'obstine !

Agathine

Plaignez Agathine.

Finette

Quelle humeur le domine !

SAINVILLE fils

Refus outrageant !

Finette

Auprès de lui vos plaintes sont, frivoles, Vos demandes folles ; Il est chiche en paroles Autant qu'en argent.

SAINVILLE fils

Je n'ai pu voir encore mon père ; mais sans doute il n'aura pas mieux réussi que nous.

Finette

Refuser de donner une raison ! Il est écrit que cet homme ne donnera jamais rien.

SAINVILLE fils

Quel parti prendre ?

Agathine

Céder à notre destinée.

Finette

Voilà ce qui s'appelle montrer du caractère.

Sainville

Vous ne concevez pas l'excès de mon malheur.

Agathine

Ah ! Sainville, il m'est affreux de renoncer à l'espoir de vous être unie : mais une chose au moins adoucit ma peine ; c'est qu'un mariage plus avantageux pour vous peut un jour...

Sainville

Pouvez-vous le penser ?

Air : Fuyant et la ville et la cour.

Bis.

Agathine

Sans doute vous saurez charmer Celle que le ciel vous destine. Ah ! puisse-t-elle vous aimer Autant que vous aime Agathine ! Par un père, dans sa rigueur, Ma main peut vous être ravie ; Mais je dispose de mon coeur : Ce coeur est à vous pour la vie.

Sainville

Et le mien peut-il cesser d'être à ma chère Agathine ?

Agathine

Votre fortune vous permet les plus brillantes espérances.

Même air.

Bis.

SAINVILLE fils

Ma fortune !... Pour vous l'offrir, Jusqu'à présent je l'ai chérie : Ah ! sans pouvoir vous embellir , Par vous elle était embellie. Pour mes regrets, pour ma douleur, Désormais elle est importune : Peut-on, en perdant le bonheur Songer encore à la fortune ?

Finette

Voici Monsieur Sainville.

Scène 8

SAINVILLE fils, Sainville, Finette

SAINVILLE fils

Eh bien ! Mon père, avez-vous pu pénétrer enfin...

Sainville

Oui, Dormel, m'a tout dit... Une maison de campagne... Une table somptueuse Des prodigalités sans nombre.... Enfin, il dit qu'après avoir perdu tout ce qu'il avait, il ne veut pas que sa fille épouse le fils d'un homme qui, bientôt, n'aura plus rien par sa faute. Ce sont ses propres mots.

SAINVILLE fils

Vous plaisantez, sans doute.

Air : Qu'on soit jaloux, etc.

Sainville

Ce que de lui je viens d'apprendre, Je vous le ois sans nuls défours. Non, ma foi.

Bis.

Bis.

Finette

On a beau le voir et l'entendre ; Monsieur Dormel surprend toujours, Que de son bien on soit avare, Rien n'est plus commun aujourd'hui; Mais sur ma foi, c'est chose rare Que de l'être du bien d'autrui.

SAINVILLE fils

Voilà bien l'idée la plus extraordinaire.

Sainville

Tu ne savais pas que j'étais un dissipateur... Eh bien ! Ni moi non plus.

Scène 9

Robert, Sainville, Finette, SAINVILLE fils, Agathine

Robert

Monsieur, voici vos lettres.

Il la parcourt.

Il continue d'ouvrir ses lettres et lit.

Sainville

Voyons si j'y trouverai ce que j'attends... Celle-ci concerne ma manufacture... Ah ! Ah ! Je ne me ruine pas encore tout-à-fait....

Finette

N'est-il pas vrai, Mademoiselle, que votre père est un homme d'une grande prévoyance ?

SAINVILLE fils

Qu'a-t-il voulu dire ?

Agathine

Je n'y comprends rien.

Sainville

Ah ! Ce pauvre l'Angevin est rétabli ; j'en suis bien aise. C'est un excellent ouvrier et un brave homme. J'avais recommandé qu'on en eût grand soin.

Robert

Oui, recommandé !... Il n'a jamais voulu voir le médecin.

Sainville

Guérir sans le médecin !

Finette

Il est bien hardi !

Sainville

Voici mon affaire... C'est le contrat d'acquisition de cette maison ; et j'en avais besoin aujourd'hui même.

Robert

Monsieur, je voudrais vous parler.

Sainville

Mes enfants, laissez-nous. J'ai à causer avec Robert... Ne vous désolez pas tout-à-fait : ma ruine n'est pas encore complète ; et votre mariage n'est pas entièrement désespéré.

SAINVILLE fils

Ah ! Mon père, vous me rendez la vie.

Finette

Nous en avions grand besoin.

Scène 10

Robert, Sainville

Robert

Comment donc, Monsieur, votre ruine. - Le mariage désespéré !

Sainville

C'est une petite gaité de Dormel... Mais voyons : qu'as-tu à me dire ?

Robert

Monsieur, j'ai remis chez Mademoiselle Agathine les étoffes et les dentelles que vous lui destinez.

Sainville

Bon ! Quoique le mariage soit désespéré, il faut bien songer aux habits de noce.

Robert

Ensuite, Monsieur, nos fiancés demandent à quelle heure ils pourront se présenter.

Sainville

À quelle heure ? Ma foi, c'est que je voudrais voir Dormel auparavant.

Robert

Eh bien ! Monsieur, le voici lui-même, et dans toute sa parure.

Sainville

En ce cas, amène les jeunes gens le plutôt possible.

Robert

Avertirai-je aussi Monsieur votre fils ?

Robert sort.

Sainville

Tout le monde.

Scène 11

Sainville, Dormel

Sainville

Ah ! Tu as mis ton habit neuf : j'en suis bien aise. J'ai aujourd'hui grande compagnie.

Dormel

Grande compagnie !... Te voilà bien !... Toujours de la dépense !

Sainville

Quoi ! Tu me parleras toujours de dépense !

Air : Vaudeville des deux Veuves.

Dormel

Encore des présents nouveaux ; Et cela me met en colère. Tant que tu ne te lasseras pas d'en faire, morbleu !... Je sors de la chambre d'Agathine.

Sainville

C'est toi qui lui fais ces cadeaux ; Je les offre au nom de son père.

Dormel

Un père qui sait réfléchir Craint le luxe dans sa famille.

Bis.

Sainville

Un bon père croit s'embellir De la parure de sa fille.

Dormel

Oh ! Oui, s'embellir !

Sainville

Conviens qu'Agathine sera charmante.

Dormel

Il est bien question de cela !

Sainville

Oui... Et moi qui ne suis que le beau-père...

Dormel

Le beau-père !

Sainville

Assurément... Il est un peu étrange que tu me fasses un crime de te procurer plus d'aisance que tu n'en a jamais eu.

Air : Oui noir, etc.

Dormel

À vivre dans l'aisance Je prendrais du plaisir ; Mais, Monsieur , par prudence, Il faut voir l'avenir : Il faut, il faut voir l'avenir.

Sainville

Je dois en convenir.

Dormel

Je n'y puis plus tenir. Écoute-moi.

Sainville

J'écoute.

Dormel

Tu m'obliges sans doute : Mais tout ce qu'il t'en coûte

Sainville

Il ne m'en coûte rien.

Dormel

Ton bien !

Bis.

Sainville

Mon bien ! Mon ami, C'est le tien.

Dormel

Oh ! C'est fort obligeant.

Sainville

C'est naturel Je t'ai promis ce matin de te rendre un compte.

Dormel

Quittons la plaisanterie,

Sainville

Je ne plaisante point. D'abord, tu es ici chez toi.

Dormel

Je sais bien que ton amitié...

En appuyant.

Sainville

Ce n'est pas cela. Tu es ici le propriétaire.

Dormel

Le propriétaire !

Sainville

Vois ce contrat.

Dormel

Cette maison.... Acquise en mon nom.... Pour vingt mille francs ! Qu'est-ce que cela signifie ?

Sainville

Cela signifie que tu l'as achetée.... et payée.

Dormel

Ruiné comme je le suis.. ..

Sainville

Ruiné comme tu l'es, tu as fait cette acquisition.

Dormel

Mais enfin...

Sainville

Jette les yeux sur ce papier.

Dormel

Édouard Wilton !

Sainville

Lis.

Se jetant dans les bras de Sainville.

Dormel

Que vois je !.... Ah ! Mon cher Sainville ! Mon ami ! Mon bon ami ! Mon sauveur !

Sainville

Eh doucement ! Tu m'étouffes,

Air : Des femmes et le secret.

Dormel

Quoi, tout mon or !

Sainville

Oui, tout ton or.

Dormel

Je pourrais le voir reparaître ! Mon cher trésor !

Sainville

Ton cher trésor À son maître Revient encor.

Dormel

Eh ! quoi, tout mon or !

Sainville

Eh ! oui, tout ton or.

S'arrêtant tout-à-coup.

Dormel

Ah ! Grand Dieu ! Quelle joie ! Quelle satisfaction ! Quel bonheur !... Eh mais... C'est donc sur mes propres fonds..., que j'ai si bien vécu pendant toute une année ?

Sainville

Rassure-toi, mon ami, rassure-toi, tu n'as mangé qu'une partie de ton revenu.

Dormel

Comment ? Mais cette maison.....

Sainville

Elle est, ainsi que tout ce que j'ai dépensé pour toi, le produit net de ton capital, heureusement employé dans mon commerce.

Dormel

Et mes quarante mille écus ?

Sainville

Cette somme est toute entière dans mes mains. Elle te sera rendue quand tu voudras... Aujourd'hui même, si tu l'exiges.... Et tu auras de plus un jardin pour l'enterrer.

Dormel

Ah ! Sainville !

Sainville

Est-ce que la maison ne serait pas de ton goût ;

Dormel

Je.... ne dis pas cela.

Sainville

Tu la trouves peut-être trop chère ?

Dormel

Non... Mais je dis...

Sainville

Que dis-tu donc enfin ?

Air : De la boulangère.

Dormel

Ma foi, c'est que vingt mille francs, Quand on est économe...

Sainville

Nous n'aurons point de différents ; J'agis en galant homme. Laisse la maison, je la prends.

On entend une ritournelle.

Dormel

Vingt mille francs, Bien nets et bien francs, Vraiment, c'est une somme !

Dormel

Qu'est-ce que j'entends là ?

Sainville

C'est une noce.

Dormel

Une noce !

Sainville

Eh ! Oui, tout au moins une, puisque tu n'en veux pas, deux.

Scène 12

Robert, Sainville, Jacques, Choeur, Fiancés, Dormel, SAINVILLE fils, Agathine, Finette, Notaire

Robert

Monsieur, c'est tout le village, et Jacques, votre jardinier, à la tête.

Sainville

C'est mon jardinier.... ou le tien, dont je marie la fille.

Air : De Piron.

Jacques

Vl'à tous nos habitants joyeux, Qui venont fêter en ces lieux Leur nouveau propriétaire.

Sainville

Cette fête est-elle pour toi ?

Choeur

Drès que j'l'avons vu sur ma foi, Drès que j'l'avons vu jarnigoi , Ce brave homme a su nous plaire.

Robert

Voici, Monsieur, nos époux, Leurs parents et le notaire. Dites, comment les trouvez-vous ?

Sainville

Mais ils ont l'air honnête et doux.

Fiancés

C'est grâce à lui que dans c'biau jour Le bonheur, l'hymen et l'amour Vont habiter not' chaumière.

Choeur

Puisse-t-il, c'voisin généreux, Pi ester au milieu des heureux Qu'i' s'entend si ben à faire !

Jacques

Et puisse-t-il, dans cinquante ans, Être fêté par les enfants, De nos enfants Et d'ses enfants !

Choeur

Oui, puisse-t-il etc.

Sainville

Mes amis, le nouveau propriétaire ne peut que se féliciter d'avoir d'aussi bons voisins. N'est-il pas vrai, Dormel ?

À part, enchanté.

Dormel

Oh ! Oui... C'est fort agréable Tout mon argent et une maison de campagne !

Sainville

Tu gardes la maison ?

Dormel

Un moment.

Sainville

Mes amis, ce n'est point à moi que vous devez adresser vos compliments. C'est à mon ami Dormel.

Dormel

Tu es bien pressé.

Sainville

C'est lui qui est le véritable propriétaire.

SAINVILLE fils

Qu'entends-je !

Agathine

Comment ! Vous seriez....

Dormel

C'est bon, c'est bon.

Jacques

Dam ! Monsieur Dormel, excusez, je n'savions pas. Mais ça n'fait rien... V'z'avais itou l'air d'un brave homme. Prenez que j'vous ayons dit tout ça.

Dormel

Oh ! Je suis

Sainville

Vous ne perdrez pas au change.

Jacques

Tant mieux, morgué !.... Car stila qu'j'avons eu l'bonheur d'pardre.... J'étions son jardinier ; je n'voulons pas en dire de mal ; mais ça f'sait un rude chrétien Jarnigoi ! Quel avare !

Dormel

Il était avare ?

Sainville

Paix donc !

Jacques

Ah ! J'vous en réponds. I'ne r'cevait parsonne ; on n'le voyait jamais... Il vivait ni pus ni moins qu'un ours ; il entarrait son argent.

Sainville

Hé ! Comment ?

Dormel

Laisse-le dire.

Air : Mon père était pot.

Jacques

I' trépassit sans dire mot Un jour de Notre-Dame : C'était un ben vilain magot ; Dieu veuille avoir son âme ! Drès l'jour de sa mort, Auprès d'son trésor J'vis pus d'un bon apôtre, Qui buvait déjà Avec c'magot-là À la santé de l'autre. Oui, morguenne ! Il l'entarrait... J'en somm'sûr... Mais vous n'savez pas l'pus meilleur ?

Dormel

Voilà bien les héritiers !

Jacques

Pas vrai, not' bourgeois, qu'c'était ben fait ?

Finette

Il fait joliment sa cour à son nouveau maître !

Sainville

Ce pauvre Dormel !

À Dormel.

Jacques

C'est dommage que l'défunt n'ait pas pu voir ça... Ça l'aurait p't'êt' corrigé... Pas vrai, not' bourgeois ?

À part.

Dormel

Oui, sans doute ; cela l'aurait corrigé. Quelle honte pour moi, s'ils savaient !...

à Sainville père

Notaire

Monsieur, voici les deux contrats de mariage.

À son fils.

Sainville

Fort bien... Celui de ces jeunes gens. Et le vôtre.

SAINVILLE fils

Le nôtre !

Sainville

Ah ça, mes enfants, Robert va vous compter la dot de six cents francs que je vous ai promise ; car, en cédant cette maison à Dormel, je me suis réservé le droit de vous établir.

Dormel

Non, Monsieur, la maison est à moi ; et c'est à moi de doter la fille de mon jardinier.

Finette

Et ! Mon Dieu ! Avec quoi ?

Dormel

Tenez ma bonne amie, voilà vos six cents francs.

Finette

Monsieur Dormel qui donne !... Ô prodige !

Dormel

Il y a cent et tant de francs de plus ; mais c'est égal.... vous me les rapporterez demain matin.

Sainville

Il avait encore économisé.

Dormel

Et c'est de même à moi de signer le contrat de mariage.

Sainville

Lequel ?

Dormel

Tous les deux, mon ami.

SAINVILLE fils

Est-il possible ?

Dormel

Oui, mes enfants, soyez heureux. Je le suis aussi, moi... Non pas seulement d'avoir retrouvé mon bien, mais d'avoir appris à en faire un bon usage.

Agathine

Quoi ! Mon père ! Vous auriez retrouvé....

Sainville

On vous contera tout cela.

Lui prenant la main.

Dormel

C'est à Sainville que je dois cette leçon Mon ami ! Elle ne sera pas perdue.

Vaudeville

Sainville, Dormel, SAINVILLE fils, Finette, Robert, Jacques, Agathine

Air : De Wicht.

Bis.

Bis.

Sainville

Bien corrigé de la manie D'enferrer sans cesse de l'or, Tu vas, à jouir de la vie, Employer enfin ton trésor. Il faut, mon cher, en homme sage, Réparer les MOMents perdus : Va, la folie est dans l'abus, Mais la sagesse est dans l'usage.

Bis.

Bis.

Dormel

Je suis changé, je le répète, Et ne le suis point à demi ; Je dois ma guérison complète À mon voleur, à mon ami. Désormais, avec avantage, Je saurai placer mes écus : Mon voleur m'en montra l'abus, Mon ami m'en apprend l'usage.

Bis.

Bis.

SAINVILLE fils

Mondor se tait ; et pour excuse Du silence qu'il se prescrit, Je crains, dit-il, qu'on ne m'accuse De vouloir montrer trop d'esprit. Ne te gêne pas davantage, Mondor, tes soins sont superflus : Tu ne dois pas craindre l'abus D'un bien dont tu n'as pas l'usage.

Bis.

Bis.

Finette

À sa fille maman sévère Prodiguant de tristes leçons, Lui dit : soyez sage, ma chère Et défiez-vous des garçons : Craignez l'amour et son langage Grave maman ! Ne grondez plus. On peut en défendre l'abus, On doit en tolérer l'usage.

Bis.

Bis.

Robert

Quoiqu'en dise un célibataire, Se marier est à propos : La femme a cent moyens de plaire Pour deux ou trois petits défauts, Ma foi, vive le mariage ? Oui, malgré tous les vieux rébus, C'est le plus triste des abus Que de n'en faire aucun usage.

Bis.

Bis.

Jacques

Drès l'matin not' femme querelle ; De boire alle me fait un tort. T'en prends trop, Jacques, me dit-elle ; Mais moi j'n'en tombons pas d'accord. Sur l'soir, c'est un autre langage ; Jarnigoi ! Je n'la r'connais plus. All' trouv' que c'n'est pas trop d'l'abus ; Moi j'dis qu'c'est ben assez d'l'usage.

Bis.

Bis.

On répète en choeur les deux derniers vers.

Agathine

S'il faut en croire la critique, Vous devez craindre d'applaudir : Gardez-vous de mettre en pratique Un conseil qui nous fait frémir. Ces signes de votre suffrage, Chez nous sont toujours bien reçus : Nous n'en voulons pas faire abus ; Mais nous en voulons faire usage.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.