Comédie · 1638 · 5 actes

L’aveugle de smyrne

de Les Cinq Auteurs

Représentation
≈ 1 h 51
Distribution
5 femmes, 4 hommes
Répliques
484
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Philarque H 168 ≈ 44 min 5
Atlante H 133 ≈ 29 min 5
Aristée F 42 ≈ 15 min 1
Philiste F 15 ≈ 7 min 4
Terfile H 54 ≈ 6 min 4
Éliane F 39 ≈ 5 min 4
Olinthe F 17 ≈ 4 min 2
Alcinon H 11 ≈ 2 min 2
Pauline F 3 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Philarque absentabsentabsentabsent
Atlante absentabsent
Aristée absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Philiste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Terfile absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Éliane absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Olinthe absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Alcinon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Terfile, Philarque

Terfile

Les bras ainsi croisés, et les larmes aux yeux, Frappant du pied la terre, et regardant les Cieux, Que veut dire Philarque ?

Philarque

Ah ! J'ai trop de courage, Pour commettre jamais un si perfide outrage.

Terfile

Quel fâcheux accident lui causant ces transports, Agite également son esprit et son corps ?

Philarque

Au secours ma raison, j'ai besoin de tes armes.

Terfile

Ses mots entrecoupés de soupirs et de larmes ; Ses farouches regards, son geste, et sa couleur, Témoignent qu'il succombe aux traits de la douleur.

Philarque

Oui, je mourrai plutôt, que jamais il arrive.

Terfile

Quoi ?

Philarque

Vous m'avez surpris.

Terfile

Quelle peine excessive Fait que depuis trois jours je vous vois soupirer ?

Philarque

Hélas ! J'ai bien sujet de me désespérer.

Terfile

Ne m'apprendrez-vous point d'où votre mal procède ?

Philarque

J'ai deux forts ennemis ; mon mal est sans remède.

Terfile

Hé bien, est-ce là tout ?

Philarque

Ils sont à redouter.

Terfile

Nous sommes deux aussi, courons les surmonter ; Nous en viendrons à bout, s'ils ne sont invincibles.

Philarque

Les pourriez-vous trouver, puisqu'ils sont invisibles.

Terfile

Hé quoi, ne sont-ce pas des hommes comme nous ?

Philarque

Non, ces deux ennemis redoutent peu nos coups ; Et les efforts d'un Dieu me seraient nécessaires.

Terfile

Mais encor, qui sont ces puissants adversaires ? Où sont-ils ?

Philarque

Dans mon coeur ; il leur sert de séjour.

Terfile

Dans votre coeur, hé qui ?

Philarque

La Vengeance, et l'Amour.

Terfile

Ce sont deux passions, dont la moindre est capable De rendre pour jamais un esprit misérable : Mais encor, quel sujet vous porte à vous venger ? Et quels maux en aimant, vous peuvent affliger ?

Philarque

Deux mots vous l'apprendront, puisqu'il vous prend envie, Cher ami, de savoir l'histoire de ma vie. Mon père eut autrefois assez de cruauté, Pour vouloir sans raison forcer ma volonté, Et me faire épouser une autre que la Belle, À qui je suis lié d'une chaîne éternelle. Je fais ce que je puis, pour arrêter sa main, Comme il allait signer cet arrêt inhumain : Je pars, pour éviter ce triste mariage ; Je m'éloigne de Smyrne, et fais un long voyage. Il fut à mon départ touché de déplaisir, Et cesse à mon retour de forcer mon désir ; Qui grâce aux Immortels, à mon âme asservie Au plus aimable Objet qui respire la vie ; Mais qu'avec cette joie il mêle de douleurs !

Terfile

Pourquoi joint-il ainsi les épines aux fleurs ?

Philarque

Il pense que Philiste ait ma soeur subornée.

Terfile

Que votre soeur ainsi se soit abandonnée ?

Philarque

Il le croit, et s'attend que par un lâche effort, Sans me battre avec lui, je lui donne la mort. Dieux ! Cette lâcheté n'est-elle pas extrême ?

Terfile

Le faire ainsi mourir ?

Philarque

Plutôt mourir moi-même.

Terfile

Ce qu'il veut, n'est pas juste.

Philarque

Il parle absolument, Et veut que j'obéisse à son commandement.

Terfile

Mais que lui dites-vous ?

Philarque

Que je ne le puis faire, Parce que la Raison m'ordonne le contraire Qu'en traître je le tue ? Et vengeant un affront, Qu'il m'en demeure un autre imprimé sur le front ? Croit-il bien réparer la honte de sa fille, Déshonorant son Fils, et toute sa Famille ? Voudrait-il abuser par cet assassinat, Du titre glorieux de Prince du Sénat ? Se venger en Tyran, et par cette licence, Faire dans toute l'Île abhorrer sa puissance ? M'a-t-il fait assassin ? Suis-je lâche, et sans coeur ? Il m'a donné la vie, il veut m'ôter l'honneur ; Qu'il me laisse l'honneur, et je lui rends la vie : Oui, j'aime beaucoup mieux qu'elle me soit ravie, Que d'aller faire un coup de Lâche et de Cruel ; Je veux bien voir Philiste en un juste duel : Mais je crois, qui plus est, que mon père s'abuse, C'est, c'est peut-être à faux que Philiste on accuse. Retirez-moi de doute, et faites, justes Dieux, Éclater l'Innocence, ou le Crime à mes yeux ; Et je soutiendrai l'une, ou je vengerai l'autre, Afin de conserver mon honneur, et le vôtre. Mais j'aperçois mon père.

Terfile

Allez le consoler.

Philarque

L'excès de la douleur m'empêche de parler.

Scène 2

Atlante, Philarque, Terfile, Philiste

Atlante

Ô Ciel qui si longtemps m'avez été propice, Qu'ai-je fait, pour tomber du faîte au précipice ?

Philarque

Rien mon père.

Atlante

Ah mon fils ! Hé bien, avais-je tort ? Philiste et votre soeur n'étaient-ils pas d'accord ? J'étais un vieux rêveur, et dans votre créance, Je supposais un crime à la même Innocence ; Mais je les ai surpris, je les tiens en prison, Et sans votre secours, j'en aurai la raison, L'effort de votre bras ne m'est plus nécessaire, Pour donner à ce Traître un supplice exemplaire ; Il mourra dans les fers, accablé de tourments, Autant de fois et plus, qu'il vivra de moments.

Philarque

Mais s'il est Innocent ?

Atlante

Ah que viens-je d'entendre ! Pouvez-vous bien sans crime un tel crime défendre ? Ils sont dans ces prisons, et e vais de ce pas, Par un honteux supplice avancer le trépas.

Philarque

Mon père,

Atlante

Ha ! Laissez-moi.

Philarque

Dieux ! Que pensez-vous faire ?

Atlante

Mon devoir.

Philarque

Mais plutôt.

Atlante

Rien ne m'en peut distraire.

Terfile

Il faut vous consoler, et dans cet accident, Ne paraître pas moins courageux que prudent.

Philarque

Comment me consoler au milieu de deux peines, Dont je ne puis souffrir les rigueurs inhumaines ? L'une, c'est de cacher, malgré mon désespoir, Le gouffre d'infamie, où ma soeur vient de choir ; Et l'autre est de donner un peu d'air à la flamme, Que deux Soleils vivants allument dans mon âme ; Deux beaux yeux, où l'Amour fait sa gloire éclater, Armés de traits de feu, qu'on ne peut éviter.

Terfile

Comment appelez-vous cette jeune merveille, Qui vous force à brûler d'une ardeur non pareille ?

Philarque

Je vous ouvre mon coeur, avecque liberté, Je meurs en adorant une Divinité, Qui paraît en ces lieux sous le nom d'Aristée.

Terfile

Mais l'avez-vous aussi dans vos fers arrêtée ?

Philarque

Si je n'en suis aimé, je n'en suis pas haï, Ou ses yeux, et les miens mille fois m'ont trahi : Je sais bien que du feu dont je brûle pour elle, Il est jusqu'en son coeur volé quelque étincelle. Elle sait bien aussi quelle est ma passion ; Elle la dissimule avec discrétion ; Mais sa mère l'ignore, et je n'ose entreprendre, De lui dire l'ardeur qui me réduit en cendre.

Terfile

Hé pourquoi ? Quel sujet vous en peut retenir ?

Philarque

À quoi me servirait de l'en entretenir ?

Terfile

À terminer vos maux par un doux Hyménée.

Philarque

Au Temple de Diane elle l'a destinée ; Et je crois que bientôt cette chaste beauté, Choisira pour retraite un lieu de pureté, Plutôt qu'une maison de gloire dépouillée, Qu'un amour dissolu pour jamais a souillée.

Terfile

Il vous faut éclaircir de cette trahison, Et puis vous songerez à votre guérison.

Philarque

Courons donc au Logis ; et s'il nous est possible Apprenons si mon père à mes maux insensible, Saura par les témoins qui peuvent déposer, Les convaincre, aussi bien qu'il les sait accuser.

Terfile

Allons, je le veux bien.

Philarque

Mais devant que je sorte, Allez à la prison, et frappez à la porte ; Peut-être n'a-t-il dit que pour m'épouvanter, Qu'il les a faits ainsi l'un et l'autre arrêter.

Terfile

J'y vais tout maintenant ; poursuivez votre route.

Philiste

Qui heurte ?

Terfile

C'est assez, j'ois Philiste sans doute.

Scène 3

Terfile, Philarque, Aristée, Philiste

Terfile

Tout ce que dit Atlante en cette occasion, Est, comme son esprit, plein de confusion.

Philarque

Il n'a point de leur crime une assez claire marque, Mais on vient de nommer Aristée et Philarque : N'avez-vous pas ouï ces malheureux amants, Proférer nos deux noms au fort de leurs tourments ?

Terfile

Oui, mais à quels propos vous nomment-ils ensemble ? D'où vient que dans ce lieu vos deux noms on assemble ?

Philarque

Ils joignent justement nos noms dans leurs discours, Puisque nos coeurs sont joints, et le seront toujours ; Allons en leur parlant tâcher de les surprendre.

Terfile

Mais quoi, de leurs prisons vous pourront-ils entendre ?

Philarque

Je viens de les ouïr, sans doute ils m'entendront.

Terfile

Mais à votre parole ils vous reconnaîtront.

Philarque

Je la déguiserai.

Terfile

Dieux quelle rêveries ! Mais que leur direz-vous ?

Philarque

Approchez, je vous prie, Un mensonge en pourra tirer la vérité, Il est mort le méchant, et l'a bien mérité.

Aristée

Qui donc est mort ?

Philarque

Celui qui tient votre franchise, Et venait vous parler, quand on vous a surprise.

Aristée

Qui l'a tué ?

Philarque

C'est moi, j'ai terminé son sort.

Aristée

Ha ! C'est donc toi méchant qui mérites la mort.

Philarque

La raison ?

Aristée

Laisse-moi, cherche qui te réponde : Sa mort me fait mourir, va, le Ciel te confonde.

Terfile

Pour une prisonnière elle a peu de douceur ; Mais qui vous parle ainsi ? Serait-ce votre soeur ?

Philarque

Et qui donc ?

Terfile

Je ne sais, mais sa voix, ce me semble, Et celle qui parlait, n'ont rien qui se ressemble.

Philarque

Ce séjour triste et noir, plein d'un air échauffé, Où le son de la voix est soudain étouffé, Et la peur, et le mal, dont elle est affligée, Ont en moins d'une nuit sa parole changée. Mais allons vers Philiste, et tâchons d'en tirer Ce que jamais ma soeur n'a voulu déclarer, Il va à la prison de Philiste, et frappe à la porte, et dit. Elle est morte à la fin, et sa mort est tragique.

Philiste

Qui donc est morte ainsi ?

Philarque

Cette jeune impudique, Qui de feux dissolus embrasait vos esprits, Et venait vous parler, quand on vous a surpris.

Philiste

Impudique ! Bons Dieux, tu vomis un blasphème : Elle était innocente, et ma faute est extrême, Impudique ! Ha plutôt dis qu'avec la Beauté On a mis au tombeau le même Chasteté.

Scène 4

Atlante, Philarque

Atlante

Que vois-je ? Parlez-vous à ces deux misérables ?

Philarque

Je parle aux Prisonniers, Innocents ou Coupables.

Atlante

Innocents ? J'ai pitié de toi, si tu le crois.

Philarque

Arrête ; si ma soeur n'a déguisé sa voix, Quelque autre prisonnière a répondu pour elle.

Scène 5

Atlante, Éliane, Terfile, Pauline, Philiste, Philarque

Atlante

Éliane paraît sur le Théâtre. Dieux ! Qui l'a fait sortir, étant si criminelle ? Ne l'aperçois-je pas, qui s'en vient droit à nous ?

Éliane

Triste jusqu'à la mort, j'embrasse vos genoux, Pour savoir.

Terfile

Les sanglots lui coupent la parole.

Atlante

Qui l'a mise dehors ? Que le Ciel me console, Mais tout le monde au moins connaît visiblement, Que si je l'accusais, c'était bien justement : Ses pleurs et ses sanglots, avec trop d'apparence, Me demandent pardon de sa cruelle offense.

Éliane

Vous demander pardon ? Ha ! Dieux que dites-vous ? Qu'ai-je fait qui vous pique, et vous mette en courroux ? Vous demander pardon ! Je serais insensée, N'étant pas seulement coupable de pensée.

Atlante

Impudente, confesse, et ne diffère plus ; Sanglots, plaintes, serments sont ici superflus.

Éliane

Si j'ai perdu l'honneur, je veux perdre la vie ; Le garder, ou mourir, est toute mon envie, Et je ne sais quel crime on me peut imposer ; Mais je sais que sans crime on ne peut m'accuser.

Atlante

Quel endroit cette nuit te retenait cachée, Alors que dans la chambre en vain je t'ai cherchée ?

Éliane

J'étais devant l'autel, où je priais les Dieux, De vous toucher le coeur, et vous ouvrir les yeux.

Pauline

Il est vrai.

Atlante

Que sans vous elle s'est échappée, Pour s'en aller trouver celui qui l'a trompée ; Et qui favorisé des ombres de la nuit, L'attendait sans témoins.

Éliane

D'où vient ce mauvais bruit ? Mon coeur ne fut jamais saisi de cette envie, Vous me donnez la mort.

Atlante

Je t'ai donné la vie.

Éliane

Me la conservez-vous, si vous m'ôtez l'honneur ?

Atlante

Hélas ! Le seul Philiste en est le ravisseur ; Et par ce coup funeste, en prive ma Famille.

Éliane

Il demeure pourtant entier à votre Fille.

Atlante

Dieu le voulut ainsi !

Éliane

Veuillez-le seulement ; Vous le verrez bientôt avec étonnement.

Atlante

Oui, ton crime, et ma mort, ma honte, et ton supplice.

Éliane

Mais plutôt ma Vertu, qui s'oppose à tout Vice.

Atlante

Tes discours et tes pleurs ne m'apaiseront pas.

Éliane

La raison le doit faire, ou le cours au trépas.

Atlante

Tais-toi.

Éliane

Mon innocence en un état si triste Parlera donc pour moi.

Atlante

Connais-tu bien Philiste ?

Éliane

Je le dois bien connaître.

Atlante

Où penses-tu qu'il soit ?

Éliane

Je crois qu'il est chez lui.

Atlante

Ton esprit te déçoit ; Approche-toi d'ici, mais n'ouvre pas la bouche.

Éliane

Quel moyen de parler dans le mal qui me touche ?

Atlante

Philiste, nous savons tout ce qui s'est passé ; Vous perdez temps de feindre, elle a tout confessé.

Philiste

Son innocence donc vous est assez connue.

Éliane

Vous a-t-on pas surpris ? Et ne l'a-t-on pas vue, La nuit avec vous ?

Philiste

Je ne saurais celer, Que nous étions sortis la nuit pour nous parler.

Atlante

Entends-tu ce qu'il dit ? As-tu la hardiesse, De le nier, après qu'il le confesse ?

Éliane

J'entends de ces discours les mots, mais non le sens, Je n'ai jamais brûlé que de feux innocents.

Pauline

Dieux ! Qui nous peut jouer une telle partie ?

Éliane

Les Dieux m'en sont témoins, je ne suis point sortie, Et n'ai point vu Philiste.

Atlante

Indigne fausseté ! Que de feintise est jointe à sa méchanceté ! Tu n'as point vu Philiste ?

Éliane

Accablez-moi de chaînes, Et je dirai toujours, au milieu de mes gênes, Je n'ai point vu Philiste.

Atlante

Ha ! Tu mériterais D'être mise en Prison, pour la seconde fois.

Éliane

Je n'y suis point entrée, et j'y serai contente, Pourvu que dans mes maux, je me trouve innocente : Mais le tort qu'on me fait me met au désespoir.

Atlante

Infâme, cache-toi, je ne te puis plus voir.

Terfile

Ses pleurs demandent grâce.

Atlante

On lui fera Justice, Oui, je veux à son crime égaler son supplice.

Philarque

Quels célestes flambeaux dissiperont mes nuits ? Quel Dieu débrouillera le chaos où je suis ? Rentrons, et par argent, ou bien par artifice, Tirons la vérité de sa vieille nourrice.

Acte II

Scène 1

Atlante, Philarque

Atlante

Voilà pas un étrange et bizarre accident ; On les a pris tous deux ensemble ; et cependant, Elle était dans sa chambre, et n'en est point partie, Si l'on croit mon Portier, elle n'est point sortie, Sa Nourrice et mes gens sont tous d'un même accort, Pour la favoriser, et seul j'aurai le tort. On se plaît à tromper les vieilles gens sans cesse, Les valets sont toujours contre eux pour la jeunesse, Quelqu'un pourrait pâtir de mon juste courroux.

Philarque

Certes, ce déplaisir me touche autant qu'à vous ; Mais parmi ces malheurs, qui choquent la constance, Montrez votre Vertu par votre résistance.

Atlante

Hélas qu'il est aisé de sembler généreux, Et d'être philosophe, alors qu'on est heureux ! Que nous sommes touchés d'un sentiment contraire ! Ha qu'un père aime bien plus fortement qu'un frère ! Ton coeur est endormi, laisse-le réveiller ; Fais le frère et le Fils, et non le Conseiller.

Scène 2

Philarque, Atlante, Pauline, Éliane, Silene

Philarque

Voici ma soeur qui vient.

Atlante

Rien ne t'est impossible ; Partout tu trouves l'art de te rendre invisible : Tes tours sont merveilleux ! Tu sors de la maison, Sans qu'on s'en aperçoive, et puis de la prison, J'admire ton esprit, dont la souplesse est rare.

Pauline

Dieux ! Rendez-lui les sens, le bon homme s'égare.

Éliane

Les miens d'étonnement se trouvent tous confus : Moi sortir de prison, où jamais je ne fus ? Moi sortir du logis ? Je n'en suis point partie, De mon devoir aussi je ne suis point sortie.

Atlante

Sus, il t'y faut rentrer : qu'on ouvre la prison.

Éliane

Hé, mon père, écoutez ma voix, et la raison.

Silène doit ouvrir la prison, et comme Éliane doit entrer, Aristée doit sortir.

Atlante

Je la mets en vos mains ; vous me répondrez d'elle.

Silene

La prison est fort sûre, et Silène est fidèle.

Atlante

Mais qu'est-ce que je vois ?

Philarque

Mes yeux me trompez-vous ?

Éliane

Que j'ai d'étonnement !

Philarque

Et que j'ai de courroux !

Scène 3

Aristée, Philarque, Atlante, Éliane, Philiste

Aristée

Et bien, que voulez-vous ? Délivrer l'Innocente ? La Vertu sera-t-elle enfin assez puissante ? Vos coeurs se seront-ils amollis, jusqu'au point, De vouloir réunir ce que l'amour a joint ? Ô Dieux ! Je vois Philarque, objet seul que j'adore ; Mais comme est-il sans fers, puisque j'en porte encore ? Qui l'a pu délivrer ? Qui me peut retenir ? Lui veut-on pardonner, et me veut-on punir ? Serait-il Inconstant, comme je suis Loyale ? Encor que nous ayons une Innocence égale, Je vois bien qu'aujourd'hui notre sort ne l'est pas, Maintenant sans frayeur je verrais le trépas. Que mon coeur est ravi dans sa peine amoureuse, De me voir seule esclave, et seule malheureuse ! Non, par les sentiments dont ce coeur est charmé, Je ne saurais souffrir que dans l'objet aimé : Vos malheurs sont les miens, qui vous nuit, m'importune, Et l'heur que vous avez fait ma bonne fortune : Tant que vous n'aurez point les maux que j'ai soufferts, Je m'estimerai libre au milieu de mes fers.

Philarque

Que voyez-vous mes yeux ? Mon amour maltraitée, La vertu de ma soeur, le crime d'Aristée, Par sa légèreté mon espoir abattu, Et le vice qui règne, où régnait la vertu. Las ! En cet accident, qui cause mon martyre, Que ne dirai-je point ? Ou que lui dois-je dire ? Dois-je avoir du respect ? Dois-je la quereller. Quoi ! Me pourrai-je taire ? Ou pourrai-je parler ? Ha ! Que ne suis-je mort, voyant qu'elle est capable D'une légèreté qui la rend si coupable. Il n'est point de raison qui la puisse excuser, Et n'en est point aussi qui me puisse apaiser.

Aristée

Moi coupable ! Et de quoi ? Faites-le moi connaître, Ne l'étant que pour vous, je ne pense pas l'être.

Atlante

Tirons-nous à l'écart, afin que librement, Ils puissent démêler leur mécontentement.

Éliane

Amour videra mieux, sans témoins, leur querelle.

Philarque

Hélas ! Que me sert-il d'avoir été fidèle ?

Aristée

Mais, Philarque, après tout, je ne vois point vos fers.

Philarque

Aussi n'en ai-je plus, je les ai trop soufferts.

Aristée

Que votre liberté me va causer de joie ! Et que je dois bénir la main qui me l'envoie ! Qui vous offre ces fers, en ce jour fortuné ? Dites-moi.

Philarque

Celle-là qui m'avait enchaîné.

Aristée

Je ne vous entends point, comment ! Est-ce une femme ?

Philarque

En pouvez-vous douter ?

Aristée

Oui, j'en doute, mon âme ; Car un homme m'a prise.

Philarque

Un homme ! Je le crois, Et ce qui le déplaît, c'est un autre que moi.

Aristée

Que dites-vous, bons Dieux ! D'où vous naît ce caprice ? Voudriez-vous l'avoir fait ?

Philarque

Serait-ce une injustice ? Je le dis franchement, je serais satisfait, Et nul autre que moi ne devrait l'avoir fait.

Aristée

Que vous êtes changé ! Qui peut vous reconnaître ?

Philarque

Ah ! Si je ne le suis, j'ai bien sujet de l'être.

Aristée

Mais enfin, cher Philarque, aidez à ma raison, Comment avez-vous pu sortir de la prison ? Ici mon esprit cède, ici je rends les armes.

Philarque

Vous m'avez jeté hors de celle de vos charmes : En nulle autre prison ce coeur ne fut jamais, Et libre, il deviendra plus sage désormais.

LETTRE.

PHILARQUE.

Aristée

En nulle autre bons Dieux ! Voyez, voyez vos lettres, Le Ciel confond toujours l'artifice des traîtres. Pour savoir si j'arrive au port, En suite d'un si long voyage, Et si mon coeur vaincra le sort, Et triomphera de l'orage ; Je me sers d'un ami si fidèle et discret, Que j'ose lui fier ma vie, et mon secret. Apprenez-moi, chère Beauté, Si votre coeur toujours fidèle, A fléchi la sévérité, D'une mère injuste et cruelle. Car si la cruauté s'oppose à mes amours, Je consacre aux Autels le reste de mes jours. Dans ces obscurités, je reste sans lumière.

LETTRE.

PHILARQUE.

Aristée

Achevez donc de lire, et voyez la dernière.

Philarque

Je reconnais mon nom, je vois que l'écriture Est fort bien contrefaite, ô l'étrange imposture !

Aristée

Peux-tu désavouer qu'elles partent de toi ? Perfide, es-tu sans yeux, aussi bien que sans foi ? Les peux-tu nier à celle qui confesse, D'avoir en t'écrivant témoigné sa faiblesse ? Rends mes lettres, Ingrat, rends-les-moi dans ce lieu, Et nous disons après un éternel adieu.

Philarque

Las ! À mon grand regret, je n'ai rien à vous rendre, Car je n'ai rien reçu.

Aristée

Tu t'en voudrais défendre. Va, le plus Inconstant qui respire le jour, Le Ciel me vengera de ton perfide amour. Est-ce donc là le fruit de ma persévérance ? Des pleurs, et des sanglots poussés en ton absence ? Ingrat, est le prix des soins et des travaux, Soufferts depuis trois ans, à vaincre tes Rivaux ? Je n'ai rien eu que toi de cher à la pensée ; J'ai tout fui pour te suivre, et tu m'as délaissée : Il n'est rien que pour toi mon coeur n'ait entrepris, Et tout ce que j'ai fait attire ton mépris ; Mes parents irrités ont vu ma résistance Vaincre tous leurs efforts, mépriser leur puissance, Pour t'aimer, pour te plaire, et vivre en tes liens ; Et tu cèdes sans peine aux volontés des tiens, Pour me nuire, infidèle, et pour me faire outrage ? Les preuves de ma foi, celles de mon courage, T'obligent-elles donc lâche, et perfide Amant, À paraître infidèle, et faible également ? On dit, mais on se trompe, en tenant ce langage, Que l'homme est seul constant, et la femme volage ; Cependant j'aime encor, et mon oeil affligé, Te voit non seulement changeant, mais tout changé. J'ai vaincu ma raison, qui t'était si contraire ; Et toi, pour me traiter en mortel adversaire, Tu délaisses la tienne, aussi bien que ta foi La tienne qui combat assurément pour moi.

Philarque

Pensez belle Aristée.

Aristée

Ah ! Philarque, ton crime N'a point devant mes yeux d'excuse légitime.

Philarque

Écoutez, je vous jure.

Aristée

Ah ! Parjure tu mens, N'irrite point le Ciel avec tes faux serments ; Tu n'as rien à me dire, après l'affront insigne, Que tu fais à ce coeur, dont tu n'étais pas digne : Mais si j'ai pu me convaincre, et faire un tel effort Dessus moi, pour t'aimer en dépit de mon sort ; Sache que je puis bien me surmonter encore, Pour ne te plus aimer, Ingrat, que je déplore ; Et quand même il serait impossible à mon coeur, De n'aimer pas ce lâche et perfide Vainqueur, Au moins j'abhorrerai son inconstance extrême, Qui lui doit désormais faire horreur à lui-même.

Philarque

Souffrez que je vous die en deux mots seulement.

Aristée

Quoi ! Que me diras-tu ? Veux-tu perfide amant, Ou me faire un reproche, ou me faire une excuse ? Tu ne peux t'excuser, car ton crime t'accuse, Et ma pure innocence aurait peine à souffrir Ton injuste reproche, il me ferait mourir. Hélas ! Qui t'a forcé, faible et mauvais courage, De joindre l'inconstance et l'affront et l'outrage ? N'as-tu pu me quitter qu'en traître et suborneur ? Surprise au rendez-vous qui cause mon malheur : Dis-moi ce que j'ai fait, pour mériter ta haine ? N'est-ce pas une place où chacun se promène ? N'y suis-je pas venue, Ingrat, dessus ta foi ? Ai-je rien fait de lâche, et d'indigne de moi ? Avais-je autre dessein que de t'y faire instance, D'une honnête amitié, d'une ferme constance ? Depuis trois ans passés, que mon aveuglement, Dedans ton amitié m'engagea follement T'ai-je dit un seul mot, qui m'ait porté dommage ? Et dans ton vain esprit pût tirer avantage ? Tu sais que non, Barbare, et vu que tu ne peux, Me perdre par ma faute, ainsi que tu le veux, Tu me perds par toi-même, ah ! Que penses-tu faire ? Donc ma ruine, Ingrat, t'est glorieuse et chère ? Doncque ton faible esprit, follement transporté, En tire grand plaisir, et grande vanité ? S'il est vrai qu'en effet ton âme en soit ravie, Si mon malheur te plaît, que ne prends-tu ma vie, Pour achever ma perte en la diminuant ? Tu le peux aisément, qui t'en garde méchant ? Tu portes au côté, des armes pour la prendre, Je n'en ai point ici, qui me puissent défendre, Et quand bien j'en aurais, je n'en userais pas ; Sans défense, et sans peur, j'attendrais le trépas : J'y cours avec joie, et ce coeur magnanime, Te punit mieux ainsi de l'excès de ton crime.

Philarque

Vous faire mal, bons Dieux ! Plutôt mourir cent fois, Ah ! Vous êtes ma vie.

Aristée

Ingrat, si je l'étais, Pour me venger de toi, je me tuerais moi-même, Ne pouvant plus souffrir ta perfidie extrême. Fais mieux, puisque ton âme insensible à pitié, N'a jamais su répondre à ma tendre amitié ; Puisque tu n'as pu suivre, à faute de courage, L'avis de mon Amour, suis celui de ma rage : Penses-tu par ma mort faire un nouveau forfait ? C'est plutôt expier le premier déjà fait. Voudrais-tu bien, infâme, encore ouvrir la bouche ? Ne crois pas que jamais ton repentir me touche : Je ne te parle plus, va, fasse le pouvoir De nos Dieux, que jamais tu ne puisses me voir.

Philarque

Arrêtez, Aristée, arrêtez, inhumaine.

Éliane

Ah ! Pour la retenir notre assistance est vaine.

Atlante

Peux-tu la regretter ?

Philarque

Hélas ! Elle s'enfuit.

Atlante

Et qui plus est, ton coeur l'accompagne, et la suit.

Philarque

Il est vrai, je l'avoue.

Atlante

Elle va chez sa mère.

Philiste

Je brûle également d'amour, et de Colère, Serait-elle Innocente ? Ah ! Je n'en doute point.

Atlante

Mais que dira Philiste ?

Philarque

Éclaircissons ce point.

Atlante

Sus, avérons son crime.

Philarque

Ou bien son innocence.

Atlante

Vois bien si son discours aura quelque apparence : Silène vient d'ouvrir, avancez donc un pas, Et l'interrogez bien, je ne paraîtrai pas.

Scène 4

Philiste, Philarque, Éliane, Atlante

Philiste sort de prison, Silène ayant ouvert la porte.

Philiste

Et bien, que voulez-vous d'un amant misérable ? Faites qu'il souffre seul, puisqu'il est seul coupable ; Ou veuillez soulager la douleur qu'il ressent, Puisque ce coeur coupable, est pourtant innocent. Si j'ai pris un dessein, qui n'est pas légitime, L'amour qui fait la faute, en efface le crime : Pour tromper un rival, l'artifice est permis ; On peut tout employer contre ses ennemis : Depuis assez longtemps la Fortune irritée, Me fait souffrir l'orgueil de la belle Aristée : Quatre fois la Nature a changé les saisons, Quatre fois le Soleil a revu ses maisons ; Et quatre fois cet astre, auteur de toutes choses, A vu fondre la neige, et fait naître les roses : Depuis que ses beaux yeux captivèrent mes sens Sous le joug rigoureux de leurs attraits puissants. Avec de grands respects mon âme l'a servie, Mon coeur, pour s'immoler a méprisé la vie ; Il a beaucoup souffert, beaucoup dissimulé ; Il a vu sa froideur, lorsqu'il était brûlé ; Et loin de l'émouvoir, par un juste reproche, Les torrents de mes pleurs n'ont touché qu'une roche. Enfin connaissant bien, que par votre retour Cet espoir, qui fait naître, et fait vivre l'amour, M'allait abandonner, la pâle Jalousie, M'a logé des bourreaux dedans la fantaisie ; Elle m'a fait juger, que vous teniez son coeur, Qu'au triomphe d'amour vous étiez le vainqueur, Et que tant de mépris, que je recevais d'elle, Venaient moins d'un esprit farouche que fidèle ; Que je n'étais haï, que pour ce qu'elle aimait, Et que malgré sa glace, un autre l'enflammait. Dans ces vifs sentiments, que la rage me donne, La raison fuit de moi, la vertu m'abandonne : Ainsi je me résous en cette extrémité, De vaincre mon Vainqueur par une lâcheté. J'écris sous votre nom à la belle Aristée ; Là par des maux de flamme, elle est sollicitée, De m'accorder le bien que je ne la puisse voir, Sur le bord de cette onde, où chacun va le soir.

Philarque

Quel était le dessein d'une telle entreprise ?

Philiste

Mon coeur s'imagina, que se voyant surprise, Pour sauver son honneur, elle consentirait À cet heureux Hymen, où mon âme aspirait. En effet, elle vient, où son Amour l'embarque, Et Philiste est heureux, sous le nom de Philarque. Mais Dieux ! Quelle inconstance accompagne le sort ? J'ai fait enfin naufrage, étant si près du port : Devant que lui parler, pour disgrâce dernière, On m'a fait prisonnier, comme elle est prisonnière. Je connais clairement, qui c'est qui m'a trahi ; C'est Cléarque, un des miens, que j'ai toujours haï ; À qui je dis hier, en secret par finesse, Qu'Éliane m'aimait, qu'elle était ma maîtresse, Que tous autres objets m'étaient indifférents, Que j'allais l'enlever, malgré tous ses parents ; Ce que j'ai dit exprès, pour sauver Aristée, Que parmi mes transports, j'ai toujours respectée : Ce bruit s'est divulgué, l'on a cru ce causeur ; Voilà comme j'offense, et le frère et la soeur ; J'en demande pardon à tous deux, et j'espère, De l'obtenir par vous, d'Atlante votre père.

Éliane

Philiste, en ce discours que vous me soulagez ! Les Dieux sont un Asile à tous les affligés ; Ah ! Qu'ils font bien paraître, en prenant ma défense, Que leur bonté suprême a soin de l'Innocence, L'aise que j'en ressens, ne se peut exprimer.

Atlante

À ce juste plaisir je me laisse charmer ; Pour te voir Innocente, et pour être coupable, De t'accuser à tort, ma joie est incroyable.

Philarque

Demande ton pardon à l'objet de ma foi, Obtiens-le d'Aristée, et tu l'auras de moi.

Philiste

Je n'en demande point à la belle offensée, Pour elle aucun remords n'agite ma pensée ; Les fautes que peut faire un amour véhément, Méritent récompense, et non pas châtiment. Quand nous voulons gagner l'objet qui nous engage, Qui l'offense le plus, l'oblige davantage : Il faut en ce seul point aller jusques au bout, Car aimer sagement, c'est n'aimer point du tout. Vous êtes plein d'ardeur pour la belle Aristée, Mais Dieux ! Qu'il est facile à l'âme bien traitée, De conserver un feu, si doux et si charmant, Et lorsqu'on est heureux, qu'il fait bon être amant ! Moi, qu'on n'a jamais vu que d'un oeil de colère, Qui ne faisant qu'aimer, ne fais rien que déplaire, Dont le sort est cruel, comme le vôtre est doux, Il le faut confesser, j'aime bien mieux que vous.

Philarque

De subtiles raisons vos paroles sont pleines, Mais c'est injustement que vous plaignez vos peines, Et que vous condamnez cette ingrate beauté, Dont votre coeur se plaint d'être si mal traité. Vous avez ses faveurs, et ses lettres pour gages De son bon traitement.

Philiste

Ô faibles témoignages ! Cruel ressouvenir d'où naissent mes douleurs, J'ai des Lettres Philarque, et vous seul des faveurs, Elles n'allègent point mes disgrâces passées, Puisque c'est à vous seul qu'elles sont adressées.

Atlante

Quelles faveurs bons Dieux !

Philarque

Faites-les-moi donc voir.

LETTRE.

ARISTÉE.

Philiste

Ainsi l'ont ordonné le sort et le devoir. Mon cher et bien aimé Philarque, Ma mère a toujours sa rigueur, Mais nul n'aura jamais mon coeur, Que les Dieux, ou vous, ou la Parque.

Philarque

Elle s'adresse à moi ; je n'en saurais douter, Mon coeur n'a désormais plus rien à redouter.

Atlante

Il ne m'a point menti, c'est là son écriture, Sa colère est trop juste, ah cruelle aventure ! Retirez-vous, Philiste, un homme de haut coeur Pardonne à son rival, quand il en est Vainqueur.

Philarque

Je la tiens innocente.

Atlante

Ah Ciel, quelle faiblesse ! Tu veux encor baiser une main qui te blesse ? Tu veux croire un rival, esprit tout hébété, Et tu ne rougis pas de ta simplicité ? Quoi donc, ton lâche coeur n'aime point la vengeance ? Quoi, ne peuvent-ils pas être d'intelligence, Et s'accorder tous deux, pour mieux te décevoir ? Bons Dieux assistez-moi, va, je ne te puis voir.

Philarque

Je ne saurais souffrir de te voir mal traitée, Te voyant Innocente, adorable Aristée : Le crime qu'on impose à ton ardente amour, Prouve qu'elle est pour moi plus clair que le jour ; Je soutiendrai partout cette juste querelle, Et jusques à la mort je te serai fidèle.

Acte III

Scène 1

Atlante, Terfile

Atlante

Terfile, quel malheur est comparable au nôtre, Je sors d'un précipice, et rentre dans un autre, Que nous sommes à plaindre ! Et qu'un père aujourd'hui, Souffre pour ses Enfants de misère et d'ennui ! Tantôt triste et confus, je croyais que ma fille, Perdait en se perdant l'honneur de sa famille ; Je la trouve innocente, et dans le meilleur jour, Mon fils devient coupable, et ce mal vient d'amour, Cet amant aveuglé, de qui l'âme obstinée Court après une ingrate, au vice abandonnée, Ne voit pas qu'il me tue, et qu'il va procurant Notre honte commune, en se déshonorant.

Terfile

Votre courroux contre elle est-il bien légitime ? Atlante êtes-vous bien assuré de son crime ?

Atlante

Oui, j'ai de bons témoins de ses folles amours, Et cependant mon fils l'idolâtre toujours. Il la veut épouser, cette maîtresse infâme, De qui la vertu feinte avait ravi mon âme, Aussi bien que la sienne, avant ce changement, Qui l'abandonne toute à son nouvel amant : Mais pour rompre ce noeud, qui ne saurait me plaire, Je suis tantôt tombé d'accord avec sa mère, Que la volage irait recluse dans ce jour, Aux filles de Diane, ou de force, ou d'amour. Oui, nous l'enfermerons cette Jeune étourdie, Dont l'humeur a paru si libre, et si hardie. Sa mère, qui sans doute a vu son repentir, Dit que la malheureuse y veut bien consentir, Confuse du mépris qu'elle croit que fait d'elle Cet amant, qui lui fut si cher, et si fidèle.

Terfile

Atlante, croyez-moi, pensez-y mûrement, Gardez de faire tort à votre jugement, Souffrez que la raison vous conseille, et vous aide, Avant que vous résoudre à ce fâcheux remède, Mais qui vient ?

Scène 2

Philarque, Atlante, Terfile

Philarque

Votre esprit, éclairci que je crois, N'en doute plus, mon père.

Atlante

Il est vrai ; mais de quoi ?

Philarque

De la foi d'Aristée, et de son innocence.

Atlante

J'entends de ta stupide, et grossière Ignorance, Fol, aveugle, insensé, qui ne reconnais pas Les vices que l'amour cache sous tant d'appas ; Où se va perdre enfin ta raison égarée ? Veux-tu qu'une beauté, qui s'est déshonorée, Soit aujourd'hui ta femme ?

Philarque

Ah ne l'offensez point, Mon père, je me suis éclairci sur ce point, Las ! Si quelque défaut à sa vertu s'attache, C'est de nous seulement que lui vient cette tache ; Il est vrai, ce grand coeur, que vous avez blâmé, S'est fait tort en un point, c'est de m'avoir aimé.

Atlante

C'est en un autre objet qu'elle t'aimait, l'Ingrate, Et je plains en cela ton esprit, qui se flatte.

Philarque

Il a surpris ses yeux, sans surprendre sa foi, Elle allait lui parler, pensant parler à moi.

Atlante

Tu crois doncques ce coeur d'innocence capable ?

Philarque

Oui, mon père, ou je suis de tout crime coupable.

Atlante

Dis ce que tu voudras, je te jure et promets, Que mon coeur à tes voeux n'adhérera jamais ; Et je mourrai plutôt, que souffrir cette honte, Qu'une fille impudique aujourd'hui nous affronte : Fais mieux, si ton esprit trouve tant de douceur, Dedans cette maison, Philarque prends sa soeur, Dont le visage au sien a tant de ressemblance, Que la voix seulement en fait la différence : Je sais qu'elle est muette, et je veux toutefois, S'il te plaît de l'aimer, consentir à ton choix, On ne peut la blâmer, sans lui faire une injure, Car ce défaut qu'elle a lui vient de la nature, Où celui d'inconstance, et d'infidélité, Qu'on remarque en sa soeur, lui vient de volonté.

Philarque

Avant que de changer, je cesserai de vivre ; Ce conseil serait bon, et je voudrais le suivre, Si la mauvaise humeur, qu'on blâme justement Aux femmes, dans leur langue était entièrement : N'employez point, mon père, ici votre puissance, Veuillez-moi dispenser de cette obéissance.

Atlante

Pense à ce que tu dis ; si tu ne la veux pas, Tu verras aujourd'hui consacrer les appas À la chaste Déesse ; et ton âme abusée, Se repentira tard de l'avoir méprisée.

Philarque

Dieux, si vous cessez d'être amis des innocents, Vous n'aurez plus de moi, ni de voeux, ni d'encens.

Terfile

Il est désespéré.

Atlante

Que sa poursuite vaine, Lui donne comme à moi, de tourment et de peine ! Mais j'aperçois Olinthe, allons la recevoir.

Scène 3

Atlante, Olinthe

Atlante

Que fait votre Aristée ?

Olinthe

Elle est au désespoir. Quand elle a su par moi, que l'on se plaignait d'elle, Que son fidèle amant la croyait infidèle, Et qu'il ne voulait plus adorer ses appas ; Après avoir cent fois souhaité le trépas, Quoi donc, m'a-t-elle dit, d'une voix faible et triste, On me peut soupçonner d'avoir aimé Philiste ? Philarque, à qui mon coeur céda sa liberté, M'accuse d'inconstance, et d'infidélité ? Après tant de serments cet ingrat est capable De me croire aujourd'hui si lâche et si coupable ? Et bien, ma mère, et bien, il connaîtra dans peu, Si j'ai, comme il a cru, brûlé d'un autre feu : Je m'en vais de ce pas me vouer à Diane, Menez-moi droit au temple, où, si j'étais profane, Et qu'un amour infâme eût été mon vainqueur, Je n'irais pas offrir, ni mes voeux, ni mon coeur.

Atlante

Elle a donc pris le voile ?

Olinthe

En ce destin constante, Elle l'eût déjà pris, et j'en étais contente, Mais deux de ses parents croyant qu'on lui fait tort, Et qu'elle est innocente, ont tous fait leur effort, Pour empêcher qu'au Temple elle ne fut reçue, Leur attente pourtant sera tantôt déçue ; Car elle doit y entrer, sous le nom de sa soeur, Et puis vous assurer qu'elle y va de bon coeur.

Atlante

Pourquoi s'y résout-elle, avec tant de constance ?

Olinthe

C'est, ou pour exercer une juste vengeance Sur son ingrat amant, s'il est vrai que pour prix, De son amour extrême, elle en ait du mépris, Ou bien pour le guérir, si constant en sa flamme, Il ne peut aujourd'hui l'obtenir pour sa femme ; Et si par nos refus, ils sont persécutés, Dans l'agréable espoir, dont ils se sont flattés.

Atlante

Je rendrai sur ce point votre âme satisfaite, Nous la ferons passer tantôt pour la muette.

Olinthe

Et je feindrai si bien, que Philarque trompé, Y sera, s'il la voit, le premier attrapé.

Atlante

Allez ; mais je revois cet amant déplorable, Qui veut avecque lui me rendre misérable : À son teint pâle et triste, à ses yeux languissants, Je vois qu'amour toujours est maître de ses sens, Et qu'il persiste encor dans son même caprice ; Il ne m'aperçoit point.

Scène 4

Philarque, Atlante

Philarque

Ô Dieux ! Quelle injustice ? L'avais-je bien dit, qu'on l'accusait à faux, Et que son âme était sans tache, et sans défaut ; Je viens de m'enquérir dans tout le voisinage, Qui ne connaît jamais une fille si sage ; Je vois que tout le monde admire sa Vertu.

Atlante

Où s'égarent tes sens, Philarque, d'où viens-tu ?

Philarque

Ah ! Mon père, est-ce vous ? Que vos rigueurs m'étonnent ! Et qu'on doit bien prier les Dieux qu'ils vous pardonnent ! Offensant Aristée, en qui les justes Dieux, Gardent ce que le Ciel a de plus précieux : Hélas ! Vous vous rendez coupable envers eux-mêmes Et vos traits médisants sont autant de blasphèmes.

Atlante

Après un tel affront, encore elle te plaît, Tu la crois pure et chaste ?

Philarque

Oui si Diane l'est : Désabusez-vous donc, et perdez la licence D'outrager l'Honneur même, et la même innocence. Tout le monde admirant sa conduite, et ses moeurs Bénit l'égalité de ses douces humeurs. J'apprends de tous côtés, que son âme résiste Avec aversion, à l'amour de Philiste ; Et que le seul Philarque, outré de déplaisirs, Est le but malheureux, où tendent ses désirs. Mon père, par l'ardeur de la première flamme, Qu'un doux et saint hymen alluma dans votre âme, Par ces chastes baisers, qui m'ont donné le jour, Par ces doux mouvements de tendresse et d'amour, Et par tous les respects dont mes devoirs fidèles, Ont tâché de payer les grâces paternelles, S'il reste dans votre âme un rayon d'amitié, Jetez sur mon amour un regard de pitié : Si vous ne m'accordez une si juste grâce, Je ne quitte pas ces genoux que j'embrasse, Qu'abattu par l'excès de mes vives douleurs, Je n'expire à vos pieds, tous mouillés de mes pleurs.

Atlante

Pour guérir de son coeur la blessure profonde, Voici l'occasion la plus belle du monde. Sa Maîtresse paraît, Philarque, lève-toi. Puisque ton coeur blessé persévère en sa foi ; Et qu'en ce bon dessein tu fondes ta constance, Sur l'honneur d'Aristée, et sur son innocence : J'approuve ta recherche ; et sans plus m'obstiner Contre cette beauté, je te la veux donner, La voilà qui paraît.

Scène 5

Philarque, Atlante, Olinthe

Philarque

Ô Dieux ! Le puis-je croire ? Passer si promptement de la mort à la gloire ? Trouver tant de tendresse, après tant de rigueur ? Ah ! C'est d'un faux espoir que l'on flatte mon coeur, Afin de le sauver de la mort infaillible, Où le précipitait sa douleur trop sensible.

Atlante

On ne t'abuse point, parle-lui seulement.

Philarque

Ah ! Père généreux, si dans ce mouvement, Vos bontés en effet secondent mon envie, Je vous suis pour deux fois obligé de la vie, Aristée, Aristée, est-ce vous que je vois ? Elle passe, en branlant la tête devant moi. Et ne me répond point ; c'est elle ce me semble, Non, c'est assurément sa soeur, qui lui ressemble, Et qui dans son défaut ne m'a point entendu, Si c'était Aristée elle m'eût répondu.

Atlante

Il ne la connaît point, la fourbe est bien conduite, Tout va bien jusqu'ici, voyons un peu la suite.

Philarque

Mais Dieux ! Si c'était elle, et que ses doux appas, Ennuyés de nous plaire ; ah ! Ne le croyons pas. Si je la soupçonnais de la moindre inconstance, La mort au même instant suivrait ma repentance ; Éclaircissons-nous mieux encore sur ce point, Est-ce vous Aristée ? Elle ne répond point, D'où vient ce grand silence ? Ôtez ce voile sombre, Qui cache vos beautés, dont je ne vois que l'ombre, Découvrez ces Soleils de mille traits armés, Sous ce nuage obscur, qui les tient enfermés, Ce n'est point Aristée ; elle serait moins dure Au sentiment cruel des peines que j'endure.

Atlante

Enfin je te la donne, et j'en conclus l'accord : Quoi ! Tu ne la veux pas ?

Philarque

Je veux plutôt la mort.

Atlante

Par ce que tu me dois, je conjure ton âme, Philarque, de la prendre en qualité de femme ; De recevoir ses voeux, de lui donner ta foi, Quand tu ne l'aimerais que pour l'amour de moi.

Philarque

Je chérirai toujours, et d'une ardeur extrême, Celle qui tient mon coeur, pour l'amour d'elle-même.

Atlante

Mépriser Aristée, au lieu de la chérir ! De quelle humeur es-tu ?

Philarque

Ce nom me fait mourir, Et c'est aussi le seul qui peut me faire vivre.

Atlante

Tu fuis, pauvre insensé, ce que tu voulais suivre ; Pense à ce que tu fais, on s'en va de ce pas, Pour jamais dans ce temple enfermer ses appas.

Philarque

J'y consens de bon coeur.

Atlante

Or sus donc, qu'on l'y mène.

Philarque

Croyez que cet objet me donne peu de peine.

Atlante

Tu pousseras tantôt des regrets superflus, Pour n'avoir pas voulu ce que tu veux le plus.

Philarque

Trompez-vous donc, mon père, ainsi mon espérance ? La flattez-vous ainsi d'une vaine apparence ?

Atlante

Tu connaîtras tantôt, sans sortir de ces lieux, Qui t'a trompé de moi, Philarque, ou de tes yeux.

Philarque

Ce ne sont point mes yeux, je connais Aristée, Mais la méconnaissant, l'aurais-je rejetée ? Souvent l'Amour aveugle, et porte son Bandeau, Sur les yeux des amants, qui suivent son flambeau : Quand une passion est grande, elle est muette. Doncques pour trop aimer une beauté discrète, Pour être trop charmé de ses divins appas, Pourrais-je en les voyant, ne les connaître pas ? Et par la raison même, ou par excès de haine, Peut-elle être muette ? Ici ma plainte est vaine, Il faut mourir constant dans mon premier dessein, Les Dieux ne voudraient pas me l'arracher du sein ; Quand bien ils le voudraient, ils ne sauraient le faire, Et leur désobéir en ce point, c'est leur plaire, Philarque sans ce bien ne peut aimer le jour, Tant qu'il aura de la vie, il aura de l'amour.

Atlante

Dis ce que tu voudras, mais tu l'as rejetée, On vient de l'enfermer ton aimable Aristée, Apprends de sa mère, elle revient à nous.

Olinthe

C'est fait, votre Aristée.

Philarque

Ah Dieux ! Que dites-vous ?

Olinthe

Qu'autrefois vous aimiez d'une amour si profonde, Philarque, pour jamais a pris congé du monde ; Et c'est à vos froideurs, dont j'ai connu l'excès, Que nous sommes tenus de cet heureux succès ; Votre consentement aujourd'hui nous convie, De consacrer aux Dieux le reste de sa vie.

Philarque

Vous me raillez, Olinthe, et n'avez pas raison De gêner mon esprit ici hors de saison ; D'assez d'autres ennuis mon âme est agitée.

Olinthe

Je ne me raille point, vous perdez Aristée ; En se taisant, Philarque, elle vous a surpris, Et ce fâcheux silence a trompé vos esprits.

Atlante

Te disais-je pas bien, obstiné, que ton âme S'abusait en ce point.

Olinthe

Ah mon père ! Ah Madame !

Atlante

Elle a pu vous parler au partir de ce lieu, Mais elle a sagement évité cet adieu ; Car son coeur éloigné de tout penser profane, Ne songeait plus à vous, pour penser à Diane.

Philarque

Quoi ! Je la perdrai donc ?

Atlante

Tu t'affliges de rien.

Olinthe

Je vous donne sa soeur, avec tout notre bien, C'est son portrait vivant.

Atlante

Je l'estime autant qu'elle.

Olinthe

Le défaut de sa voix ne la rend pas moins belle.

Philarque

Quoi ! Je la perdrai donc ? Et l'ayant vu partir, Mon coeur à ce départ aura pu consentir ? Quoi ! Cette beauté, divine, et sans exemple, Sera pour tout jamais recluse dans ce temple ? Et mon coeur qui la cherche entre les immortels, N'aura pas le crédit d'approcher des autels ? Détruiriez-vous la foi que nous avons jurée, Père sans amitié, mère dénaturée ? Et par vos cruautés, barbares en ce point, Voudriez-vous désunir ce que le ciel a joint ? Pensez-vous que Diane approuve l'injustice, Contre nous concertée avec tant d'artifice, Et que nos chastes feux indignement traités, Ne lui plaisent pas mieux que vos sévérités ?

Atlante

Te l'ai-je pas offerte, et ton âme obstinée, S'est-elle pas toujours contre moi mutinée ? Ton reproche est injuste, et touche peu mon coeur, Plains-toi de ta sottise, et non de ma rigueur.

Philarque

Quand vous l'avez offerte, était-il bien croyable, Que vous soyez sitôt devenu pitoyable ? Et n'avais-je pas droit de démentir mes yeux, Quand vous m'avez fait voir ce chef-d'oeuvre des Cieux ? Hélas ! S'il m'eût été permis de la connaître, Quand, ainsi qu'un éclair, je l'ai vu disparaître, Non seulement muette, elle eût eu tout pouvoir, Dessus mes sens charmés du plaisir de la voir, Mais avec des défauts bien plus considérables, Mon coeur eût respecté ses beautés adorables ; Enfin quoi qu'il arrive, ô Père sans pitié, Elle sera l'objet de ma sainte amitié, Et malgré vos rigueurs, ma pauvre âme agitée, Jusque dans le tombeau suivra son Aristée.

Atlante

Retirons-nous, Olinthe, il n'a pas l'esprit sain.

Philarque

Que ne me plongiez-vous un poignard dans le sein, Père ingrat et cruel, si vous aviez envie, De m'ôter aujourd'hui la moitié de ma vie ?

Atlante

Il va dans sa colère injurier le Ciel, Allons, laissons-le plaindre, et vomir tout son fiel.

Olinthe

Après ces mouvements, pleins de trop de licence, Il rentrera peut-être en son obéissance.

Philarque

Triste et faible raison, dans quel aveuglement, As-tu tantôt laissé tomber mon jugement ? Quel charme au doux aspect de ce parfait visage, De mes sens égarés a suspendu l'usage ? Mes yeux n'étaient ouverts, que pour me décevoir ; Je voyais misérable, et ne pouvais pas voir L'objet où j'avais l'âme, et la vue arrêtée ; Où pouvait être alors la langue d'Aristée ? Un seul mot de sa bouche eût pu me divertir De l'erreur dont mes yeux n'ont su me garantir. Je ne l'ai pu connaître en ce profond silence, Qui fait tout mon malheur, et toute mon offense ; Adorable Aristée, objet doux et charmant, Qui m'as par ton silence ôté le jugement ; Beauté vraiment fatale à ce coeur misérable, Tu sembles de ma faute être seule coupable ; Cependant je t'adore, et bénis tes appas, Je me condamne seul, je ne t'accuse pas. Et seul, sans murmurer, je souffre le supplice D'un crime, dont au moins ta rigueur est complice. Mais que dis-je insensé ? Peut-être, et je le crois, Que cette âme innocente endure autant que moi ; Et c'est ce qui me trouble, et rengrège ma peine : Ma créance pourtant est encore incertaine. Hélas ! S'il arrivait qu'Inhumaine en ce point, Elle connut ma peine, et ne la sentit point ; Ce mépris à mon coeur serait insupportable, Et ma mort en ce cas serait inévitable : Que si tout au contraire elle verse des pleurs, Au sentiment cruel de mes justes douleurs ; S'il est vrai qu'elle souffre une peine aussi dure, À mon occasion, que celle que j'endure ; Sa souffrance me tue, et me perce le coeur, Sa pitié m'est funeste, autant que sa rigueur ; Soit qu'en mes déplaisirs je l'éprouve à cette heure, Ou rude, ou favorable, il faudra que je meure. Mais, malheureux Philarque, où tendent ces discours ? Le sort en est jeté, mon mal a pris son cours : Je succombe aux ennuis, qui règnent dans mon âme ; En vain je vous appelle, en vain je vous réclame : J'afflige mon esprit de regrets superflus, Merveilles des beautés, je ne vous verrai plus. Au moins dans mon malheur, qui n'eut jamais d'exemple, Permettez que j'expire aux portes de ce temple : Je ne quitterai point ce funeste séjour, Où j'ai perdu l'espoir, sans perdre aussi le jour. Mais faisons-en le tour, voyons si d'aventure, Je pourrai découvrir les tourments que j'endure, À celle qui les cause, et si je ne puis pas Rendre ses yeux divins témoins de mon trépas.

Acte IV

Scène 1

Atlante, Terfile, Oracle

Atlante

Aimable confident, fidèle secrétaire, De tous mes intérêts sacré dépositaire, Terfile ami prudent, dont les sages avis Me rendraient plus heureux, s'ils étaient mieux suivis ; Enfin malgré tes soins mon malheur continue, De moment en moment, mon espoir diminue, Et l'esprit de Philarque, envers moi criminel, Rend comme son amour, mon regret éternel ; Ce fils méconnaissant, et fatal à son père, S'oppose insolemment aux plaisirs que j'espère, Cet ingrat veut ma perte à la sienne ajouter, Et qui me doit le jour, tâche de me l'ôter.

Terfile

Votre colère, Atlante, excède son offense ; Que Philarque ait manqué d'un peu d'obéissance, Et qu'il est méprisé mes utiles conseils, On en voit peu mourir par des crimes pareils ; Quoique de vos bontés ce jeune amant abuse, La faveur qui le perd, elle-même l'excuse : Amour est un tyran, dont l'injuste pouvoir, N'a jamais respecté, ni raison, ni devoir.

Atlante

À te l'ouïr défendre avec tant d'injustice, De ses feux criminels on te croirait complice ! Je vois son désespoir, je sais qu'il veut périr, Mais je veux comme lui me perdre, ou le guérir.

Terfile

Pourquoi vous donnez-vous ce soin qui vous dévore ? C'est inutilement que Philarque l'adore ; Puisqu'elle s'est vouée à Diane aujourd'hui, Elle n'a plus pouvoir de se donner à lui.

Atlante

Le dépit, ou l'amour, a fait sortir du monde, Cette fille coupable, en charmes si féconde. Et peut-être qu'aussi, le Dépit, ou l'Amour, La fera revenir au monde quelque jour. De plus, quand la Prêtresse apprendra cette ruse, Dont Olinthe aujourd'hui son Innocence abuse, Quoi que fasse Aristée, on la fera sortir : Philarque qui sait tout, ira l'en avertir. Sur ce sujet, Terfile, il faut que je confesse, Que dans le désespoir, ou Philarque me laisse, J'ai touchant son Destin l'Oracle consulté, Et Diane en ces mots m'a dit sa volonté.

Oracle

Ton fils t'obéira, c'est le vouloir des Dieux, Qu'il perde l'usage des yeux ; Pour épouser après, par une loi secrète, La vertueuse, et la muette. Par un excès d'amour, on m'ôtera mon bien, Mais je ne perdrai rien, Donc que de cet espoir ton âme se console, Je leur redonnerai la vue, et la parole.

Terfile

Cet Oracle est obscur.

Atlante

Il l'est extrêmement. Aussi pour en tirer quelque éclaircissement. Sous prétexte du mal que tu sais qui m'accable, J'ai fait venir Amech.

Terfile

Quoi, ce mage admirable ? Cet homme si fameux, dont les moindres efforts Rendraient en un besoin, l'âme et le jour aux morts ? Atlante, sans mentir, son mérite est extrême.

Atlante

Je n'en doutai jamais, Terfile, c'est lui-même, Sache donc, cher ami, que l'ayant consulté, Sur le triste sujet, qui trouble ma santé. J'ai voulu réciter l'Oracle en sa présence, Pour tâcher d'en avoir la vraie intelligence, Ou bien pour obliger ce médecin expert, À veiller au salut de mon fils qui se perd.

Terfile

Que vous a répondu ce docte personnage ?

Atlante

Les grands Dieux (m'a-t-il dit) ont seuls cet avantage, D'expliquer leur pensée, et l'homme est indiscret, Dont l'esprit curieux veut savoir leur secret ; Tâche à te consoler, le mal qui te possède, N'ira pas plus avant, le temps est ton remède ; Mais de guérir ton fils, je ne l'espère pas, Son amour durera jusqu'après le trépas, Car dès que belle âme en ressent la blessure, On a beau consulter, et l'art, et la nature, Rechercher le secours du ciel, et des enfers, Rien ne saurait briser le moindre de ses fers : Contre l'effort puissant de ce Dieu qui le blesse, Je manque de pouvoir, je connais ma faiblesse, Et l'art des Médecins ne fait qu'un vain effort, Quand il pense combattre, ou l'amour, ou la mort. Mais (a-t-il ajouté) si le priver de vue, Peut divertir l'effet du charme qui le tue, Je puis faire en ce point, ce que les Dieux ont dit, J'ai des secrets cachés, rien ne m'est interdit, Je puis par la faveur d'un secours salutaire, Le retirer du mal que j'aurai su lui faire. À ce mot, je l'avoue, un tel étonnement A surpris mon esprit en cet heureux moment, Que j'eusse cru passer pour ingrat, ou profane, De ne le tenir pas pour prêtre de Diane. En effet, si j'apprends qu'il ait eu le pouvoir De rendre cet amant incapable de voir, Terfile dois-je plus douter de mon remède ? Et que selon mes voeux l'Oracle ne succède ? Philarque épousera, quelque amour qu'il ait eu, Celle qu'on sait muette, et pleine de vertu. Il sera le mari de la soeur d'Aristée ; Pour cela, cher ami, j'ai son offre acceptée.

Terfile

Mais que prétendez-vous par cet aveuglement ?

Atlante

Éclaircir son esprit, pour voir plus clairement, L'insigne lâcheté qu'Aristée a commise, Ou que pour ce défaut l'Ingrate le méprise.

Terfile

Ce secret est fort beau, mais dangereux aussi.

Atlante

J'en ai pris le hasard, n'en soit plus en souci, Et sache qu'aussitôt que j'ai pu m'y résoudre, Il m'est allé quérir une certaine poudre, Qui doit contre mon Fils agir si promptement, Qu'elle tient du miracle, ou de l'Enchantement, Ainsi, la main tremblante, et le visage pâle, Ayant pris cette poudre, à Philandre fatale, Afin que mon dessein eût bientôt son effet, J'ai de celle qu'il aime, un billet contrefait ; À l'Ingrat maintenant cette lettre est portée ; Mais croyant y baiser le beau nom d'Aristée, Ses yeux par la vertu du secret enfermée, Perdront en un moment le jour qu'ils ont aimé.

Terfile

Quoi que le mal fût grand, votre remède est pire ; Atlante et mon devoir me force à vous le dire ; Hélas ! Si de ses yeux la clarté s'obscurcit, Si du mage savant le secret réussit ; Quels tragiques desseins peut enfanter la rage, Que la fureur n'inspire à ce jeune courage ? Peut-être que les Dieux par cet aveuglement, Ont entendu parler de l'esprit seulement ; Et sur un sens douteux, votre humeur violente, Veut au lieu de l'esprit que le corps s'en ressente, C'est être trop cruel.

Atlante

Quand le mal sera fait, Je puis, comme tu sais, en détourner l'effet, Quelques crimes si grands, dont Philarque m'offense, Crois que le sang s'oppose aux traits de ma vengeance, Je lui rendrai le bien, que je lui veux ravir.

Terfile

Quel secours assez prompt vous y pourra servir ?

Atlante

La plus pure des eaux du Temple de Diane, Si le Mage ne ment ; mais que veut Éliane.

Scène 2

Éliane, Atlante, Terfile

Éliane

Je vous cherche partout, pour vous entretenir, Du plus rude accident qui peut nous advenir ; Philarque ne voit plus ; sa douleur et ses larmes Ont privé ses beaux yeux de lumière, et de charmes.

Atlante

Ton frère ne voit plus !

Éliane

Hélas ! Sur ce malheur Consultez seulement mes pleurs, et ma couleur : L'excès de son ennui me rend Inconsolable : Et si jamais la Parque, à mes voeux implacable, Triomphait de ses jours, quoiqu'ils soient malheureux, Il ne faudrait ouvrir qu'un Tombeau pour tous deux.

Atlante

Ce mal inopiné me surprend et m'étonne.

Éliane

Le petit Alcinon a soin de sa personne ; Cet enfant qu'il chérit, lui tend ses faibles bras, Et lui donne ses yeux, pour guides de ses pas.

Atlante

Quel surcroît de malheur, que le Destin m'envoie ! Mais dussé-je en mourir, il faut que je les voie ; Son crime, quoique grand, ne m'en peut retenir ; Va, trouve le moyen de les faire venir.

Éliane

Je vais vous obéir ; je les vois, ce me semble,

Atlante

Tu ne te trompes pas ; ils arrivent ensemble ; Cachons-nous.

Terfile

Vainement vous faites tant de pas ; Si Philarque est aveugle, il ne vous verra pas.

Atlante

Alcinon voit pour lui.

Scène 3

Philarque, Alcinon, Atlante, Terfile, Éliane

Philarque

Cruelles destinées. Doncque tant de douleurs, l'une à l'autre enchaînées N'auront jamais pour moi, ni relâche, ni fin ? Où suis-je, dis-le-moi, mon mignon ?

Alcinon

Au jardin.

Philarque

Y sommes-nous tous seuls ?

Alcinon

N'en soyez point en doute ; Ceux que j'ai vu là-bas, ont pris une autre route.

Atlante

Ne vous disais-je pas, qu'il a les yeux perçants.

Philarque

Belles fleurs, dont l'odeur est si douce à mes sens, Parterres tous brillants d'une vive peinture, Rameaux entrelacés, amour de la Nature ; Rares compartiments, promenoirs pleins d'appas, Fontaines que j'entends, et que je ne vois pas, Sourds et muets témoins de ma peine infinie, Admirez de mon sort l'extrême tyrannie : Tout mon mal et mon bien deux enfants l'ont produit, L'un m'a crevé les yeux, et l'autre me conduit : L'un est mon précipice, et l'autre mon adresse ; L'un me traite en esclave, et l'autre me caresse : Ainsi de mon destin le caprice voulut, Que l'un d'eux fût ma perte, et l'autre mon salut : Effets prodigieux d'une cause inconnue, Grands Dieux, si jusqu'à vous ma plainte est parvenue, Tirez-moi de la peine où l'Amour m'a réduit ; Mais peut-être je rêve, Alcinon, il est nuit.

Alcinon

S'il est nuit, c'en est une, où le Soleil éclaire, Et je le sens plus chaud, qu'il ne l'est d'ordinaire : Il serait à propos de vous mettre à couvert, Sous les arbres touffus de ce bocage vert.

Philarque

Allons où tu voudras.

Atlante

Cachons-nous mieux, Terfile ; Des yeux de cet enfant la lumière est subtile.

Alcinon

Nous voici dans l'allée, où mille arbres pliés, Pour former un Berceau, sont ensemble liés.

Philarque

Mon Fils, veux-tu me faire une faveur extrême ; Ne sois point si longtemps ennemi de toi-même : Suis le mouvement de tes jeunes désirs, Hors de mon entretien cherche quelques plaisirs ; Puisque ton amitié mérite une couronne, Va me choisir des fleurs, et que je te la donne.

Alcinon

J'ai vu près du bois, et sur le bord de l'eau, Un parterre émaillé ; si charmant, et si beau, Que je rencontrerai de quoi vous satisfaire.

Philarque

Il semble qu'on l'ait fait seulement pour te plaire, Dépêche-toi, mon fils, va, laisse-moi rêver, Quand je t'appellerai, tu me viendras trouver.

Alcinon

Je vais, puisqu'il vous plaît.

Philarque

Philarque misérable, Si tu doutais encor du malheur qui t'accable, N'accuserait-on pas dans ce dérèglement, Ton esprit et ton corps d'un même aveuglement ? Ah ! Mes yeux sont blessés d'une fatale atteinte, De leurs faibles rayons la lumière est éteinte, Ce feu que je fais vivre, et qui me fais mourir ; A desséché l'humeur qui la soulait nourrir, Mais un point me console en ma douleur extrême, Je n'étais qu'amoureux, et je suis l'amour même : Oui, je suis tout pareil à ce maître des Dieux, N'ayant plus comme lui de prudence, ni d'yeux : Quelque obstacle pourtant qu'on oppose à ma flamme, Le supplice du corps ne va point jusqu'à l'âme : Je vois mon Aristée, en ne la voyant pas, Bien que j'en sois absent, je la suis pas à pas ; Et quand je l'entretiens de ma flamme secrète, Sa bouche me répond, bien qu'elle soit muette. Quelquefois je lui dis ; rare et chaste Beauté, Je ne perds malgré moi, le bien de la clarté, Qu'après être tombé, pour t'aimer, et te plaire ! Dans un aveuglement tout à fait volontaire. Lors elle me répond, Philarque, assure-toi, Que je ne manque aussi, ni d'Amour, ni de Foi. Leur excès violent, tient ma langue captive ; Mais mon coeur t'entretient de sa peine excessive ; Et mon penser fidèle, autant qu'ingénieux, Te parle incessamment, comme l'on parle aux Dieux. Sa seule passion a causé son silence, Elle l'a fait résoudre à cette violence, D'entrer dans ces lieux saints, aux hommes interdits, Dont sa seule présence a fait un Paradis. Hélas ! Pour ne voir point ce malheur qui me tue, Que n'avais-je perdu l'usage de la vue, Ou celui de la voix, lorsque j'ai refusé, Cet objet que j'adore, et que j'ai méprisé ; Mais pourquoi l'ai-je fait ? La Jalousie offense, Quand elle est mal fondée, et n'a point d'apparence. La mienne était très juste, elle avait fondement, Et l'accident passé m'excuse entièrement ; Mon âme a pour le moins toujours été remplie, En ce funeste état, d'amour plus que de vie : Car la jalouse humeur d'un esprit amoureux, N'est rien que son Amour, malade, et langoureux.

Atlante

Il me fait grand pitié.

Philarque

Je l'ai trop offensée, Quand bien d'un autre amour elle eût été blessée ; Et qu'adorant Philiste, elle eût manifesté, Son humeur infidèle, et sa légèreté. Charmé de ses appas, que ne l'aimais-je telle ? Non non, je ne l'ai pu, sans être indigne d'elle, Devais-je la quitter, pour la voir en prison ? Ah ! Je m'accuse, Amour, je n'ai pas eu raison, Puisqu'en effet mon coeur était en cette Belle, N'étais-je pas aussi prisonnier avec elle ? Nos yeux de l'oeil du Ciel supportent moins l'ardeur, Quand il sort de la nue, avecque sa splendeur. Au sortir de prison, comme d'une autre nue, J'ai moins souffert l'éclat de l'astre qui me tue. Mais, ô fait merveilleux ! Prodige sans pareil ! Ce bel astre d'amour surpasse le soleil ; On en souffre l'éclat au travers des nuages, Et ce n'est qu'au travers des funestes ombrages, Dont on obscurcissait sa Vertu, que deux dards De ses yeux, vrais soleils, ont éteints mes regards : Ici par la rigueur de nos lois immortelles, On arrache les yeux à ceux qui sont rebelles, Je ne le fus jamais ; et toutefois je crois, Pour avoir paru tel à l'objet de ma foi, Quand j'ai de son amour rejeté l'innocence, Que le Ciel a bien fait de punir mon offense ; Oui, le Ciel m'a puni par mon aveuglement ; Et comme il est bon juge, il l'a fait justement.

Atlante

Dieux, qu'il est éloquent ! La clarté de sa vue, Passe dans son esprit.

Terfile

Que son âme est émue !

Philarque

Pluton Dieu des trésors, la Fortune et l'Amour, Ont tous les yeux fermés à la clarté du jour ; Et dans l'aveuglement, que les Dieux autorisent, Ils aveuglent aussi tous ceux qu'ils favorisent. Pluton ni ses trésors ne me connaissent pas, La Fortune jamais ne m'avança d'un pas ; Il faut donc que d'Amour la puissance céleste, M'ait aujourd'hui réduit en un état funeste ; Et cela fait qu'au lieu de plaindre mon malheur, Je me plais, et me flatte en ma juste douleur ; Puisqu'en effet les yeux sont les portes des vices, De mon aveuglement je ferai mes délices. Hé bien, je suis privé de la clarté des Cieux, Est-ce pour s'étonner ? Beaucoup vivent sans yeux, Mais nul certainement, ne voit privé de vie ; Comment donc ne serait ma lumière ravie, Vu que je suis privé de l'Objet précieux, Qui fait toute ma vie, et luit seul à mes yeux ? Quand elle m'a paru si rude, et si farouche, Elle m'a menacé de n'ouvrir plus la bouche : S'en allant en colère, elle a prié les Dieux, Que je fusse privé de l'usage des yeux ; Si donc je ne puis plus, ni la voir, ni l'entendre, C'est l'effet de ses voeux, m'en voudrais-je défendre ? Non, ne révoquons pas un si fatal Arrêt, Consentons sans murmure, à tout ce qui lui plaît, Mon coeur ayant reçu le poison qui le tue, Par les conduits mortels de ma fatale vue, Il semble que les Dieux, au lieu de m'affliger, Quand ils les ont fermés, ont voulu m'obliger. Celui perdit les yeux, qui vit Minerve nue ; Je les perds seulement, pour l'avoir méconnue. Il fut trop en effet, moi trop peu curieux, Je n'ai vu que son voile, et j'ai fâché les Dieux : Admirez de mon sort l'extrême violence ; Celui qui vit Minerve, expia cette offense, Je m'offense tout seul, en ne la voyant pas, Et je souffre un tourment pire que le trépas. Mais las ! Je m'extravague, en ma douleur extrême, Et le mal que je sens me met hors de moi-même. Un homme, à votre avis, aurait-il l'esprit sain, Qui mourant se plaindrait de ne voir plus la main, Qui d'un coup de poignard l'aurait privé de vie ? Et moi, qui sens ma vue en un moment ravie, Je me plains seulement, lorsque je me souviens, De ne voir plus les yeux qui m'ont ravi les miens. Mes désirs sont bien téméraires, Je veux deux choses bien contraires, Voulant ce qu'elle veut, et désirant la voir : Elle ne le veut pas, cette Belle inhumaine ; Et partant c'est chose certaine, Que je le veux, sans le vouloir. Mais je retourne encor en mon extravagance, Et sens que la cadence, De mes tristes discours, Est inégale, ainsi que le sort de mes jours. Pour exprimer ce que j'endure ; Ainsi que mon amour, ma plainte est sans mesure ; Arrêtons-en le cours, je me suis emporté, Ce châtiment m'est dû, je l'ai bien mérité. Si le Ciel aujourd'hui, mon repos persécute ; Ce n'est donc plus qu'à moi, qu'il faut que je l'impute, De tous les déplaisirs que mon âme ressent, Je suis le seul auteur ; mon père est innocent : Dieux, comblez-moi d'ennuis, ma perte est arrêtée Mais conservez les jours d'Atlante, et d'Aristée.

Atlante

Ah ! Ma fille, c'est trop, l'excès de sa bonté, A fléchi ma rigueur ; mon coeur est surmonté, Je me rends.

Éliane

Attendez.

Philarque

Alcinon, ma lumière, Reviens me secourir de ta faveur première, Alcinon ? Ton silence étonne mes esprits, Comme je suis aveugle, es-tu sourd à mes cris ? Alcinon ? Alcinon ? Ah douleur sans seconde ; Mon espérance et lui sont tous deux dans l'onde ; Sans doute il est tombé dans ce proche canal, Qui nous est à tous deux également fatal : Imprudent que je suis, trop coupable Philarque, De ton esprit troublé sa mort est une marque : J'ai failli le quittant, et je dois aujourd'hui, Être nommé moins sage, et plus enfant que lui : Déjà l'eau de mes pleurs la clarté m'a ravie, Alcinon me guidait, l'eau l'a privé de vie ; Ainsi par la rigueur de ce traître Élément, Je demeure sans vue, et la perds doublement, Ô rage ! Ô désespoir ! Quel Démon favorable Soulagera mon coeur de ce faix qui m'accable ? Grands Dieux, qui d'une nuit couvrez mes plus beaux jours, Parmi tant de malheurs, qui sera mon secours ?

Atlante

Moi, qui veux apaiser ta douleur violente.

Philarque

Justes Cieux !

Atlante

Ne crains rien, Philarque, c'est Atlante.

Philarque

Ah mon père !

Atlante

Ah mon Fils ! Cesse de t'affliger, Ton astre est adouci, son aspect va changer ; Quand je t'ai fait du mal, j'en savais le remède, Tes regrets m'ont touché, ma vengeance leur cède ; Et mon coeur, autrefois à ta perte animé, Voit sa colère éteinte, et mon bras désarmé : Mais nous aurons ailleurs un entretien plus ample, Hâtons ta guérison, toi va jusqu'à ce Temple ; Et puisque son enceinte abonde en belles eaux, Apporte m'en ici dans de petits vaisseaux ; Et surtout, Éliane, use de diligence, Pour soulager ton frère, et mon impatience.

Éliane

J'y cours.

Philarque

Cet élément à mon bien est fatal, Pourrait-il me guérir, m'ayant fait tant de mal ?

Atlante

Il te rendra le jour.

Philarque

Oui, si jamais les ondes, Ouvrant le large sein de leurs vagues profondes, Me rendaient Alcinon, qu'elles ont englouti.

Atlante

Crois que cela n'est point, ou qu'il en est sorti ; Je le vois tout chargé de fleurs, qu'il a cueillies, Et comme son chapeau, ses mains en sont remplies.

Philarque

Dieux ! Serait-il possible ?

Atlante

Il accourt.

Philarque

Alcinon ?

Alcinon

Me voici de retour.

Philarque

C'est donc toi, mon mignon ?

Alcinon

Si j'ai mis trop longtemps, il faut qu'on me pardonne, J'eusse apporté plutôt ces fleurs, que je vous donne, Mais courant dans le bois, je m'étais égaré.

Philarque

Mon Fils, je te croyais par les eaux dévoré ; Et craignais que les Dieux t'ayant pris pour Narcisse, De ton propre miroir n'eussent fait ton supplice : Je leur suis obligé de ton heureux retour.

Atlante

Philarque, il faut songer à te rendre le jour ; Donc puisque je le veux, et qu'Éliane arrive, Viens recouvrer le bien, dont ma rigueur te prive : Mon fils, tu reverras la lumière des Cieux, Si de l'eau qu'elle apporte, on te lave les yeux.

Éliane

Ce Temple n'a pour tout que trois vives fontaines, Dont j'ai puisé de l'eau dans ces trois Porcelaines.

Atlante

Approche, je languis, donne-moi ton mouchoir ; Courage ; et bien, mon Fils, commences-tu de voir ?

Philarque

Non.

Atlante

Il faut que d'ici ta guérison procède. Vois-tu bien ?

Philarque

Aussi peu.

Atlante

Voici donc ton remède.

Philarque

Ma guérison n'est pas l'ouvrage des mortels ; La main d'où je l'attends, mérite des autels.

Atlante

Je serai donc le Dieu qui fera ce miracle, Ne vois-tu point encor ?

Philarque

Non.

Atlante

D'où vient cet obstacle ? Cette difficulté commence à m'étonner ; Je fais ce que le Mage a voulu m'ordonner ; Qui rend donc aujourd'hui mon secours inutile ? Amech nous le dira, va le quérir, Terfile.

Terfile

L'Hipparque d'Hellespont, sur le point de mourir, Aux secrets de cet homme a voulu recourir ; Et je l'ai vu partir, pour ce fâcheux voyage.

Atlante

Ah Dieu ! De son forfait voilà le témoignage, De ce prétexte faux le traître s'est couvert, Afin d'autoriser sa fuite qui nous perd : Ce sorcier, dont le crime est digne de la foudre, A trahi mon espoir ; et la fatale poudre, Par qui je suis auteur de ton aveuglement, Est l'effet malheureux d'un charme seulement, Le perfide a voulu que l'Enfer fut complice De son noir attentat, et de mon injustice ; Et ce traître a bien su, par un si lâche tour, Contenter ma rigueur, mais non pas mon amour : Mais l'Oracle en est cause, ah ! Ce penser me tue, Les Dieux ont bien voulu, qu'il fut privé de vue, Mais non pas que ma haine, et ma crédulité, Me rendissent l'auteur de cette cruauté : Hélas ! Je suis puni, d'avoir par cet outrage, Offensé la Nature, et détruit mon ouvrage : Apprends, Philarque, apprends, qu'un sensible remords, Me cause des tourments pires que mille morts ; Après t'avoir réduit en cet état funeste, Te plaire désormais, est le soin qui me reste : Si j'ai blessé le corps, je guérirai l'esprit ; Cette rare beauté, dont l'éclat te surprit, N'est plus qu'une Victime à ta gloire apprêtée Cher Philarque, en un mot je te donne Aristée ; Et veux, récompensant le mal que je t'ai fait, Qu'une cause mauvaise, ait un heureux effet,

Philarque

Ne me flattez-vous point d'une espérance vaine ?

Atlante

Non, mon Fils, c'en ait fait, j'ai pitié de ta peine.

Philarque

Hélas ! Pour acheter un bien si précieux, Ce n'était pas assez que de perdre les yeux ; Démembrez tout ce corps, pourvu que je ne meure, Je serai trop content, si le coeur me demeure.

Atlante

Ah ! Ce coeur par ma faute a beaucoup enduré, Ton malheur doit finir, il n'a que trop duré ; Je m'en vais de ce pas ménager la sortie De la beauté qui fait ta meilleure partie. Dispose ton esprit à lui donner sa foi, Et pour me rendre heureux, mon fils, console-toi. Mais l'Oracle m'a dit, qu'il aurait la Muette, Quoi donc, après avoir d'une haine indiscrète, Offensé si souvent ; ce que j'aimais le mieux, Pourrais-je violer ce que je dois aux Dieux ? Il faut qu'en ma faveur, l'Oracle j'interprète ; Aristée a tantôt paru comme muette ; Je la voix vertueuse, et c'est cette beauté, Dont les Dieux aujourd'hui mon espoir ont flatté : Diane la reçut, pour plaire à mon envie ; Elle me la rendra, pour me donner la vie. Donc encore une fois, mon fils console-toi ; Je m'en vais te quérir cet Objet de ta Foi.

Acte V

Scène 1

Atlante, Philarque, Terfile

Atlante

Console-toi, mon fils, nous avons ta maîtresse ; Ce n'est plus dans un Temple où l'on voit ta Déesse. Nous l'avons dégagée, et pour rompre ses fers, Il n'est point de tourment que nous n'ayons soufferts L'adresse de sa mère, et l'effort de ses larmes, Ont fait ce que n'eût pu la puissance des charmes ; Et notre soin commun a si bien réussi, Que si tu voyais clair, tu la verrais ici.

Philarque

Quelques yeux pénétrants que l'on donne à Lyncée, Je vois plus clair que lui, des yeux de la pensée ; Quelque part que tu sois, beau miracle des Cieux, Je te vois ma Déesse, ainsi qu'on voit les Dieux, C'est pour toi que je vis, c'est en toi que j'espère.

Terfile

Ces compliments sont bons, mais non pas à ton père : Modère tes désirs, aussi bien que tes pas.

Philarque

Un amour violent ne se modère pas.

Atlante

Certes j'ai pour Philarque une telle tendresse, Que je chéris l'amour qu'il a pour sa maîtresse

Philarque

Est-elle ici, Terfile ?

Terfile

Apaise ta langueur, Ta maîtresse est ici, puisqu'elle est dans ton coeur.

Philarque

Il est vrai, ses beautés sont peintes dans mon âme ; Dans mon aveuglement je vois luire sa flamme. Bel astre de la nuit, je bénis ton retour ; Mais vois-tu, cher ami, l'objet de mon amour ?

Terfile

Je vois bien ton amour dans l'excès de ton zèle, Mais non pas cet objet, qui te rend si fidèle.

Atlante

Tu le verras bientôt.

Philarque

Que n'ai-je encor des yeux ! Mais comment a-t-on pu la tirer de ces lieux ?

Atlante

Déjà la sage Olinthe, en diverse manière Avait joint la menace avecque la prière, Sans avoir pu fléchir cet esprit révolté Contre les justes lois de son autorité ; Lorsque par mes avis, qu'elle croit salutaires, Elle a dit en un mot à ses filles austères, Que l'on avait trouvé l'art de les décevoir, N'ayant pas Lycoris, qu'elles pensaient avoir ; Qu'elles tenaient l'aînée, et non pas la cadette, Une fille qui parle, au lieu d'une muette. Olinthe a beau jurer, et faire des serments, Prendre à témoin les Dieux, et tous les Éléments ; Elle n'imprime rien dans leurs fausses créances, Que de nouveaux soupçons, et d'autres défiances : Ainsi tous nos desseins s'en allaient renversés.

Philarque

Mais comment ces soupçons se sont-ils effacés ?

Atlante

Deux Filles ont surpris leur compagne Aristée, Les yeux levés au Ciel, de zèle transportée : Qui dans ces lieux sacrés, et dans le fond du bois, Invoquait en pleurant diane à haute voix : Cette voix a d'abord passé pour un miracle.

Philarque

Et c'est de mon bonheur le véritable Oracle : Je suis sans yeux, mon père, et pourtant je vois bien, Que de cet accident doit naître tout mon bien, Mais je vous interromps.

Atlante

Cette voix d'Aristée, À la grande Prêtresse est soudain rapportée, Qui la fait appeler, pour éclaircir ce point ; D'abord qu'elle lui parle, elle ne répond point : La Vérité la presse, et sa bouche est contrainte, De découvrir enfin le sujet de sa feinte ; La Prêtresse consent qu'elle quitte ces lieux ; À ce mot deux ruisseaux s'écoulent de ses yeux, Un long soupir se mêle aux discours de sa bouche.

Philarque

La douleur qu'elle sent, est celle qui me touche.

Atlante

On la veut retirer de ces austérités, Elle oppose à cela mille difficultés ; Elle nous confond tous de réponses subtiles, Et rend par ses raisons les nôtre inutiles ; Alors je l'entreprends, et d'un discours flatteur, Je lui dis que Philiste était un imposteur ; Et pour ne rien caché de sa malice extrême, Je provoque Philiste à la conter lui-même, Lui que j'avais exprès fait sortir de prison, Par ce chemin secret qui mène à la maison. Puis je dis que ton coeur adorant cette belle, Sentait toujours le feu qui l'embrasa pour elle ; Quand un trait de ses yeux te rendit son amant Qu'elle était cause enfin de ton aveuglement.

Philarque

Hé bien, qu'a-t-elle dit ?

Atlante

Lors pâle et toute émue, Pour plaindre avecque toi la perte de ta vue, Elle a quitté le voile, et la profession, Qu'elle avait embrassée à ton occasion.

Philarque

Dieux ! Que me dites-vous ?

Atlante

Un discours véritable.

Philarque

Ô puissance du Ciel, que tu m'es favorable ! Je ne méritais pas ce fruit de ta bonté, Mon espoir était mort, tu l'as ressuscité.

Scène 2

Atlante, Philiste, Philarque, Alcinon

Atlante

Philiste vient tout seul, qu'as-tu fait d'Aristée ?

Philiste

Elle vient après moi, mais d'ennuis agitée ; Pour la tirer de là, que de peines bons Dieux ! J'eusse aussitôt tiré tous les astres des Cieux.

Atlante

C'est un effet d'amour, dont le pouvoir m'étonne.

Philiste

Diane l'avait prise, Amour nous la redonne. Philarque, en ton malheur que je t'estime heureux ! Je te vois plus aimé, que tu n'es amoureux, Aristée est à toi, la voici qui s'avance.

Philarque

Ô de mes maux passés l'aimable récompense ! Courons vers cet objet, si charmant, et si cher.

Alcinon

Tu t'éloignes, Philarque, au lieu de t'approcher.

Philarque

Hélas ! Si je le fais, c'est contre ma pensée : Pardon divin objet, dont mon âme est blessée ; Et crois, quand je m'éloigne, en cherchant tes appas, Qu'à l'erreur de mon pied mon coeur ne consent pas, Qu'on me mène à l'autel, car je suis la victime, Que j'y veut immoler, pour expier mon crime.

Scène 3

Olinthe, Aristée, Philarque, Atlante, Alcinon, Éliane, Philiste

Olinthe

Ma fille, connais-tu ton malheureux amant ?

Aristée

J'aurais bien peu d'amour, et moins de jugement.

Philarque

Quel rayon de plaisir dissipe ma tristesse ! Ou je rêve, ou j'entends la voix de ma maîtresse ; Que ne puis-je la voir, aussi bien que l'ouïr ! Faites, mon beau soleil, cette ombre évanouir ; Et puisque dans mon sein votre ardeur est enclose, Comme j'en sens l'effet, faites m'en voir la cause, Est-ce vous ?

Aristée

Oui, je suis celle que vous pensez.

Philarque

Hélas ! Et moi je suis celui que vous blessez. Je suis ce malheureux, cet amant déplorable, Qui pour avoir fâché le sujet adorable, De qui la volonté me doit être une loi, Ne saurais plus le voir, bien qu'il soit devant moi, Et dans l'aveuglement de ma faute grossière, Les Dieux ont eu raison d'éteindre ma lumière ; Puisqu'en voyant son bien, elle l'a méprisé, Pour suivre cette erreur, dont j'étais abusé. Infidèles clartés, contre moi révoltées, Dans quelle extrémité vous êtes-vous jetées ? Quand vous vîtes sortir ma nymphe de prison, Pourquoi l'accusiez-vous de quelque trahison ? Vous lisiez sur son front, qu'elle en est incapable, Et vous rendiez pourtant l'innocence coupable. Tyrans de mon repos, regards mal assurés, Jadis guides trompeurs de mes sens égarés, Me la fîtes-vous pas encore méconnaître, Quand sous un voile austère on me la fit paraître ? Quoique de ces erreurs je sois assez puni, Et qu'en effet je souffre un tourment infini ; Qu'il ne soit point de deuil, que le mien ne surpasse, Je ne crois pas encor mériter votre grâce : Vous demander pardon, n'est-ce point trop oser ?

Aristée

Rare et fidèle amant, ne viens point t'accuser ; Je te croyais trop parfait, pour t'estimer capable, D'un mal dont mon destin a seul été coupable.

Philarque

Ô bonté merveilleuse !

Atlante

Elle est grande en effet.

Olinthe

Et Philarque a raison d'en être satisfait.

Philarque

Encore que mon coeur n'ait plus lieu de se plaindre, Lorsque j'espère tout, j'ai quelque chose à craindre. J'appréhende en l'excès du trouble où je me sens, D'avoir ainsi perdu le plus beau de mes sens ; Qu'ainsi que de mes yeux la lumière est éteinte, Votre ardeur ne s'éteigne.

Aristée

Étouffez cette crainte.

Philarque

Mais si tous mes malheurs, me font voir votre foi, Que ferai-je pour vous, Aristée ?

Aristée

Aimez-moi. Je jure par ce Dieu, dont vous sentez les charmes, (Et je vous le confirme encore par ces larmes) Que votre amour me touche, et qu'il m'est précieux ; Que je sens plus que vous la perte de vos yeux ; Que sans eux je vous aime, et que je meurs d'envie, De vous rendre le jour, aux dépens de ma vie.

Philarque

Faites, belle Aristée, un choix digne de vous ; Quoique plus malheureux, mon sort sera plus doux.

Aristée

Ton sort, qui m'est fatal, t'a privé de la vue, Hé bien j'en paraîtrai, comme toi dépourvue : Car mes yeux n'étant faits, que pour toi mon espoir, De qui seront-ils vus, si tu ne les peux voir ? Si tu ne veux que moi, rien ne manque à ta joie, Amour, veut que partout, je te suive, et te voie.

Philarque

Vous m'aimerez sans yeux ?

Aristée

N'aime-t-on pas l'amour ?

Philarque

On l'aime comme amant, bien que privé du jour.

Aristée

Hé bien n'es-tu pas tel ? Mon âme en est ravie, Je te chéris ainsi cent fois plus que ma vie.

Philarque

Y dois-je consentir, en l'état où je suis ?

Aristée

En oses-tu douter ? Tu le dois.

Philarque

Je ne puis. Offrir à vos autels une offrande imparfaite.

Aristée

Tu me rejetais donc, lorsque j'étais muette ?

Philarque

Vous me parliez du coeur.

Aristée

Hé que fait ton esprit ? Il me voit, tu le sais, c'est lui qui te prescrit De m'aimer ardemment ; en ton scrupule extrême, Prends mes yeux, puis en toi je m'aimerai moi-même, Ou si tu l'aimes mieux, digne objet de ma foi, Je les arracherai, pour être égale à toi.

Philarque

C'est trop, n'en dis pas tant, je me noie en mes larmes, Prends-moi tel que je suis, mon coeur te rend les armes ; Jusqu'ici mon amour m'a défendu d'oser Ce que ce même amour ne peut plus refuser.

Aristée

Ha ! Que tu me ravis, assure-toi, Philarque, Qu'ainsi nous braverons le Destin, et la Parque ; Nous n'aurons qu'un flambeau, qu'une vie, et qu'un coeur Je serai ta maîtresse, et toi mon doux vainqueur : Oui, ta nuit sera plus belle qu'une Aurore ; Le soleil ne voit point, cependant on l'adore, Il conduit, il éclaire, il forme les appas De ce monde admirable, en ne le voyant pas ; Ainsi, quoique sans yeux, Objet charmant et rare, Tu seras mon soleil, ma conduite, et mon Phare. Tu n'en as plus besoin, Philarque, assure-toi, Que les miens te sauront bien mieux guider que moi, Puisque toujours collés dessus l'objet que j'aime, Ils ne pourront manquer, si ce n'est à moi-même. La perte de tes yeux accroîtra ton amour, Te cachant mes défauts, qui paraissent au jour ; Et l'usage des miens qui cherchent à te plaire, Tirera même effet, d'une cause contraire, Puisque je ne veux plus désormais m'en servir, Que pour connaître en toi, ce qui me peut ravir. Pénétrant au travers de cette nuit obscure, L'éclat de ta vertu, si constante et si pure. Quand on a les yeux clos, dans cet aveuglement, L'esprit pénètre mieux, et voit plus clairement ; Ainsi tu verras mieux, dans ta lumière éteinte La vive Passion, dont mon âme est atteinte : Dieux ! Me voulez-vous mettre au comble de tous biens ! Ou rendez-lui ses yeux, ou lui donnez les miens.

Philarque

Quel secret mouvement est celui qui l'emporte ? Amour, vis-tu jamais une flamme si forte ! Me souhaiter ses yeux, pour finir ma langueur ! Qu'elle garde ses yeux, et me donne son coeur. Quand on la crût muette, à l'égal d'une souche, Hélas lui vins-je offrir, et ma langue, et ma bouche, Ce n'est pas que son feu soit plus grand que le mien, Mais c'est que mon ouvrage est moindre que le sien.

Aristée

Lorsque j'étais muette, ou que je feignais l'être, Mon âme vous parlait, sans le faire paraître : Vous ne pouviez répondre à mes secrets discours, Un langage muet ne trouve que des sourds ; Et comme si le cours des Fortunes humaines Toujours aux premiers maux ajoutait d'autres peines, Maintenant que je parle, et que vous m'entendez, Vous ne me sauriez voir, quand vous me répondez, Que cette affliction sensiblement me touche !

Philarque

Je vous parle du coeur, bien mieux que de la bouche ; Et si je n'eus des yeux que pour voir vos attraits, Dans mon aveuglement j'en vois encor les traits. Des yeux de mon esprit, je vois votre visage, Comme on voit le Soleil au travers d'un nuage.

Atlante

C'est assez, mes enfants, soupirer vos malheurs, Voici le jour fatal qui doit sécher vos pleurs : Embrasez-vous, tous deux, tous deux n'ayez qu'une âme, Philarque est ton époux, Aristée est ta femme.

Philarque

J'aurai mon Aristée ?

Atlante

Oui Philarque ?

Philarque

Ha bons Dieux ! Vous me tirez d'un gouffre, et m'élevez aux Cieux. Ô favorable auteur du bien de ma naissance ! Quel heur est comparable à cette jouissance ? Recevez ce baiser de votre cher époux, Et captivez ce corps, dont l'esprit est à vous.

Aristée

Recevez ce baiser de celle qui vous aime, Et qui pour être à vous, cesse d'être à soi-même.

Olinthe

Dieux ils pleurent de joie, et noient dans leurs pleurs, Le fâcheux souvenir de leurs tristes malheurs.

Philarque

Quel prodige, bons Dieux ! Ô merveille inconnue ! Vos pleurs m'ouvrent un oeil, et me rendent la vue.

Aristée

Dites-vous vrai, mon âme ! Hélas que voyez-vous ?

Philarque

Tout ce que l'on peut voir, de charmant, et de doux ; En vous voyant, je vois mille grâces écloses : Sans vous je ne vois rien, vous m'êtes toutes choses.

Aristée

Sans doute il voit le jour !

STANCES.

Philarque

Je le vois dans vos yeux ; Mais plus beau mille fois, qu'on ne le voit aux Cieux, Et par le doux éclat des rayons qu'il m'envoie, Il me rend tout d'un coup la lumière, et la joie. Mon père, que le mage a dit avec raison, Que j'obtiendrais enfin l'heur de ma guérison, Par la vertu d'une eau la plus pure du monde ! Vous êtes une source en pureté féconde, Et l'Oracle s'accorde avec la Vérité, En parlant de vos pleurs, miracle de beauté : Ainsi ne pensez plus que vous soyez coupable De mon aveuglement, qui fut inévitable ; Au contraire aujourd'hui vous me témoignez bien, Que l'auteur de mon être est celui de mon bien ; Me rendant la beauté que l'on m'avait ravie, Vous me rendez ensemble, et les yeux, et la vie.

Philarque

Quoique j'aime ma guérison, Je chéris mon remède avec plus de raison, Mon âme en est ravie, et mes sens s'en étonnent, Ô larmes ! Ô baisers ! ô biens délicieux ! Si dès que je vois clair, vos douceurs m'abandonnent, Pour vous goûter encor, je veux être sans yeux.

Aristée

Quoique d'un vrai plaisir je ressente les charmes, Puisque mon cher Philarque a besoin de mes larmes, Je veux toujours pleurer, pour charmer son ennui ; Mon départ l'affligeait, mon regard le console ; Je lui rends la lumière, il me rend la parole, Il ne vit plus qu'en moi, je ne vis plus qu'en lui.

Atlante

Puisque vous n'êtes pas de pitié dépourvue, Baisez-le, pour lui rendre entière la vue : Il ne voit que d'un oeil.

Aristée

Hé quoi, mon cher ami, Pensez-vous que je fasse un miracle à demi.

Olinthe

Elle baise Philarque, et sans cérémonie ; Mais si de ces baisers la puissance infinie, Donne en effets des yeux, dont les traits sont aigus, Je crains.

Atlante

Que craignez-vous ?

Olinthe

Qu'il ne devienne Argus.

Philarque

Que ce bonheur est grand, que le destin m'envoie ! Mon coeur nage à souhait, dans un fleuve de joie.

Atlante

Il fait tout ce qu'il peut, pour recouvrer ses yeux.

Philarque

Ils sont tous deux guéris, ô charme gracieux ! Mais de peur de les perdre, il faudra que sans cesse, Je les tienne collés, sur ceux de ma maîtresse ; Source de mon amour, comme de ma clarté, Ne me refusez pas cette félicité.

Aristée

Hé bien, soyez heureux, et que pas un n'en doute.

Alcinon

Vous n'êtes point aveugle, ou bien je ne vois goutte ; Vous voyez Aristée, aussi bien que nous, Et vous la baisez tant, que j'en deviens jaloux, Vous l'aimez plus que moi, c'est pour ce qu'elle est belle ; Qu'elle vous mène donc, je vous laisse avec elle. Adieu mon oncle, Adieu, je tourne ailleurs mes pas.

Philarque

Arrête mon mignon, tu ne t'en iras pas. Je chéris Aristée, ainsi que ma maîtresse, Et toi comme mon fils, viens, qu'elle te caresse : Aimez-le, je vous prie.

Aristée

Hé bien, je l'aimerai, Je lui ferai caresse, et je le baiserai.

Alcinon

Elle a par ses baisers ma colère apaisée, Ha ! Que je verrai clair, puisque je l'ai baisée !

Aristée

Tu veux que je le guide, Alcinon, je le veux, Pour le mener au Temple, où je dois mille voeux ; J'en ai fait un pour toi, qu'il est temps que j'acquitte : Ne le différons plus, mon coeur, allons-y vite.

Philarque

Je vous suivrai partout, où vous voudrez aller, J'irai, quand sur l'autel on devrait m'immoler : Là je réclamerai dans l'ardeur de ma flamme, La Déesse du Temple, et celle de mon âme.

Éliane

Il faut que je vous suive en ce lieu de repos, Mais pour y demeurer.

Philarque

Ma soeur, à quel propos Oserais-tu troubler les plaisirs de ton frère ?

Éliane

Crois que jamais hymen ne te serait prospère, Si prenant Aristée, entre les bras des Dieux, Quelque autre n'occupait un lieu si précieux : Je veux à cet effet, me ravir à moi-même, Et n'aimer jamais rien, à cause que je t'aime.

Philarque

Cette amitié t'impose une contraire loi.

Éliane

Les Dieux, et la raison veulent cela de moi.

Philarque

Ce dessein est trop prompt.

Éliane

Mais il est légitime ; Et je serai bientôt ou prêtresse ou victime.

Philarque

Mon coeur en est troublé.

Éliane

Le mien en est ravi.

Philarque

Mon triomphe sera de ta perte suivi.

Éliane

Ne me dérobez point la gloire qui m'est due, Ce que l'on donne aux Dieux, est-ce chose perdue ?

Philiste

Vous consommez le temps en discours superflus, Terminez ce débat, et ne contestez plus. Sous le nom de rival, ou plutôt d'adversaire, J'ai les Dieux offensés, je les veux satisfaire. C'est à moi seulement, qu'il doit être permis, De réparer ainsi le mal que j'ai commis. Quand on veut expier un forfait punissable, On laisse l'Innocent, pour prendre le Coupable.

Éliane

Enfin mon coeur touché se consacre aux autels.

Philiste

Et moi, qu'un repentir blesse de coups mortels, Ravi de ta vertu, digne d'avoir un temple, En me donnant aux Dieux, je suivrai ton exemple.

Atlante

Je n'ai point de raisons, pour les en divertir.

Olinthe

Puisque le Ciel le veut, il y faut consentir.

Atlante

Ainsi de point en point l'Oracle s'effectue ; Philarque m'obéit, et recouvre la vue ; La vertu d'Aristée éclate vivement, Son silence, et sa voix, l'approuvent clairement ; Diane ne perd rien, un coup de la fortune, Lui donne en ce moment deux victimes pour une ; Et l'amour a produit tous ses heureux effets, Dont nos yeux sont ravis, et nos coeurs satisfaits.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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