Comédie · 1662 · 5 actes

L’École des femmes

de Molière

Arnolphe a fait élever Agnès dans l’ignorance pour en faire une épouse docile. Mais Agnès rencontre le jeune Horace, qui choisit Arnolphe pour confident sans savoir qui il est.

Représentation
≈ 1 h 55
Distribution
2 femmes, 5 hommes
Répliques
558
Écriture
En vers
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Arnolphe H 238 ≈ 55 min 9
Horace H 76 ≈ 24 min 7
Chrysalde H 39 ≈ 13 min 4
Agnès F 88 ≈ 13 min 5
Alain H 44 ≈ 3 min 6
Georgette F 40 ≈ 3 min 6
Notaire N 15 ≈ 3 min 2
Oronte H 16 ≈ 2 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Arnolphe absentabsentabsentabsent
Horace absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Chrysalde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Agnès absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Alain absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Georgette absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Notaire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Oronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Chrysalde, Arnolphe

Chrysalde

Vous venez, dites-vous, pour lui donner la main ?

Arnolphe

Oui, je veux terminer la chose dans demain.

Chrysalde

Nous sommes ici seuls, et l'on peut, ce me semble, Sans craindre d'être ouïs, y discourir ensemble. Voulez-vous qu'en ami je vous ouvre mon coeur ? Votre dessein, pour vous, me fait trembler de peur ; Et de quelque façon que vous tourniez l'affaire, Prendre femme, est à vous un coup bien téméraire.

Arnolphe

Il est vrai, notre ami. Peut-être que chez vous Vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous ; Et votre front, je crois, veut que du mariage, Les cornes soient partout l'infaillible apanage.

Chrysalde

Ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant ; Et bien sot, ce me semble, est le soin qu'on en prend. Mais quand je crains pour vous, c'est cette raillerie Dont cent pauvres maris ont souffert la furie : Car enfin vous savez, qu'il n'est grands, ni petits, Que de votre critique on ait vus garantis ; Que vos plus grands plaisirs sont, partout où vous êtes, De faire cent éclats des intrigues secrètes...

Arnolphe

Fort bien : est-il au monde une autre ville aussi, Où l'on ait des maris si patients qu'ici ? Est-ce qu'on n'en voit pas de toutes les espèces, Qui sont accommodés chez eux de toutes pièces ? L'un amasse du bien, dont sa femme fait part À ceux qui prennent soin de le faire cornard. L'autre un peu plus heureux, mais non pas moins infâme, Voit faire tous les jours des présents à sa femme, Et d'aucun soin jaloux n'a l'esprit combattu, Parce qu'elle lui dit que c'est pour sa vertu. L'un fait beaucoup de bruit, qui ne lui sert de guère ; L'autre, en toute douceur, laisse aller les affaires, Et voyant arriver chez lui le damoiseau, Prend fort honnêtement ses gants et son manteau. L'une de son galant, en adroite femelle, Fait fausse confidence à son époux fidèle, Qui dort en sûreté sur un pareil appas, Et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas. L'autre, pour se purger de sa magnificence, Dit qu'elle gagne au jeu l'argent qu'elle dépense ; Et le mari benêt, sans songer à quel jeu, Sur les gains qu'elle fait, rend des grâces à Dieu. Enfin, ce sont partout des sujets de satire, Et comme spectateur ne puis-je pas en rire ? Puis-je pas de nos sots...

Chrysalde

Oui : mais qui rit d'autrui, Doit craindre, qu'en revanche, on rie aussi de lui. J'entends parler le monde, et des gens se délassent À venir débiter les choses qui se passent : Mais quoi que l'on divulgue aux endroits où je suis, Jamais on ne m'a vu triompher de ces bruits ; J'y suis assez modeste ; et bien qu'aux occurrences Je puisse condamner certaines tolérances ; Que mon dessein ne soit de souffrir nullement, Ce que d'aucuns maris souffrent paisiblement, Pourtant je n'ai jamais affecté de le dire ; Car enfin il faut craindre un revers de satire, Et l'on ne doit jamais jurer, sur de tels cas, De ce qu'on pourra faire, ou bien ne faire pas. Ainsi quand à mon front, par un sort qui tout mène, Il serait arrivé quelque disgrâce humaine : Après mon procédé, je suis presque certain Qu'on se contentera de s'en rire sous main ; Et peut-être qu'encore j'aurai cet avantage, Que quelques bonnes gens diront, que c'est dommage ! Mais de vous, cher Compère, il en est autrement ; Je vous le dis encore, vous risquez diablement. Comme sur les maris accusés de souffrance, De tout temps votre langue a daubé d'importance, Qu'on vous a vu contre eux un diable déchaîné ; Vous devez marcher droit, pour n'être point berné ; Et s'il faut que sur vous on ait la moindre prise, Gare qu'aux carrefours on ne vous tympanise, Et...

Arnolphe

Mon Dieu, notre ami, ne vous tourmentez point ; Bien huppé qui pourra m'attraper sur ce point. Je sais les tours rusés, et les subtiles trames, Dont pour nous en planter savent user les femmes, Et comme on est dupé par leurs dextérités, Contre cet accident j'ai pris mes sûretés, Et celle que j'épouse, a toute l'innocence Qui peut sauver mon front de maligne influence.

Chrysalde

Et que prétendez-vous qu'une sotte en un mot...

Arnolphe

Épouser une sotte, est pour n'être point sot : Je crois, en bon chrétien, votre moitié fort sage ; Mais une femme habile est un mauvais présage, Et je sais ce qu'il coûte à de certaines gens, Pour avoir pris les leurs avec trop de talents. Moi j'irais me charger d'une spirituelle, Qui ne parlerait rien que cercle et que ruelle ? Qui de prose, et de vers, ferait de doux écrits, Et que visiteraient Marquis, et beaux Esprits, Tandis que, sous le nom du mari de Madame, Je serais comme un saint, que pas un ne réclame ? Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut, Et femme qui compose, en sait plus qu'il ne faut. Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime, Même ne sache pas ce que c'est qu'une rime ; Et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon, Et qu'on vienne à lui dire, à son tour, qu'y met-on ? Je veux qu'elle réponde, une tarte à la crème ; En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême ; Et c'est assez pour elle, à vous en bien parler, De savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer.

Chrysalde

Une femme stupide est donc votre marotte ?

Arnolphe

Tant, que j'aimerais mieux une laide, bien sotte Qu'une femme fort belle avec beaucoup d'esprit.

Chrysalde

L'esprit, et la beauté...

Arnolphe

L'honnêteté suffit.

Chrysalde

Mais comment voulez-vous, après tout, qu'une bête Puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête ? Outre qu'il est assez ennuyeux, que je crois, D'avoir toute sa vie une bête avec soi, Pensez-vous le bien prendre, et que sur votre idée La sûreté d'un front puisse être bien fondée ? Une femme d'esprit peut trahir son devoir ; Mais il faut, pour le moins, qu'elle ose le vouloir ; Et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire, Sans en avoir l'envie et sans penser le faire.

Arnolphe

À ce bel argument, à ce discours profond, Ce que Pantagruel à Panurge répond : Pressez-moi de me joindre à femme autre que sotte ; Prêchez, patrocinez jusqu'à la Pentecôte, Vous serez ébahi, quand vous serez au bout, Que vous ne m'aurez rien persuadé du tout.

Chrysalde

Je ne vous dis plus mot.

Arnolphe

Chacun a sa méthode. En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode ; Je me vois riche assez, pour pouvoir, que je crois, Choisir une moitié, qui tienne tout de moi, Et de qui la soumise, et pleine dépendance, N'ait à me reprocher aucun bien, ni naissance. Un air doux, et posé, parmi d'autres enfants, M'inspira de l'amour pour elle dès quatre ans : Sa mère se trouvant de pauvreté pressée, De la lui demander il me vint la pensée, Et la bonne paysanne, apprenant mon désir, À s'ôter cette charge eut beaucoup de plaisir. Dans un petit couvent, loin de toute pratique, Je la fis élever, selon ma politique, C'est-à-dire ordonnant quels soins on emploierait, Pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait. Dieu merci, le succès a suivi mon attente, Et grande, je l'ai vue à tel point innocente, Que j'ai béni le Ciel d'avoir trouvé mon fait, Pour me faire une femme au gré de mon souhait. Je l'ai donc retirée ; et comme ma demeure À cent sortes de monde est ouverte à toute heure, Je l'ai mise à l'écart, comme il faut tout prévoir, Dans cette autre maison, où nul ne me vient voir ; Et pour ne point gâter sa bonté naturelle, Je n'y tiens que des gens tout aussi simples qu'elle. Vous me direz pourquoi cette narration ? C'est pour vous rendre instruit de ma précaution. Le résultat de tout, est qu'en ami fidèle, Ce soir, je vous invite à souper avec elle : Je veux que vous puissiez un peu l'examiner, Et voir, si de mon choix on me doit condamner.

Chrysalde

J'y consens.

Arnolphe

Vous pourrez, dans cette conférence, Juger de sa personne, et de son innocence.

Chrysalde

Pour cet article-là, ce que vous m'avez dit, Ne peut...

Arnolphe

La vérité passe encore mon récit. Dans ses simplicités à tous coups je l'admire, Et parfois elle en dit, dont je pâme de rire. L'autre jour (pourrait-on se le persuader) Elle était fort en peine, et me vint demander, Avec une innocence à nulle autre pareille, Si les enfants qu'on fait, se faisaient par l'oreille.

Chrysalde

Je me réjouis fort, Seigneur Arnolphe...

Arnolphe

Bon ; Me voulez-vous toujours appeler de ce nom ?

Chrysalde

Ah ! Malgré que j'en aie, il me vient à la bouche, Et jamais je ne songe à Monsieur de la Souche. Qui diable vous a fait aussi vous aviser, À quarante et deux ans, de vous débaptiser ? Et d'un vieux tronc pourri de votre métairie, Vous faire dans le monde un nom de Seigneurie ?

Arnolphe

Outre que la maison par ce nom se connaît, La Souche, plus qu'Arnolphe, à mes oreilles plaît.

Chrysalde

Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères, Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères ? De la plupart des gens c'est la démangeaison ; Et, sans vous embrasser dans la comparaison, Je sais un paysan, qu'on appelait Gros-Pierre, Qui n'ayant, pour tout bien, qu'un seul quartier de terre, Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux, Et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.

Arnolphe

Vous pourriez vous passer d'exemples de la sorte : Mais enfin de la Souche est le nom que je porte, J'y vois de la raison, j'y trouve des appas, Et m'appeler de l'autre, est ne m'obliger pas.

Chrysalde

Cependant la plupart ont peine à s'y soumettre, Et je vois même encore des adresses de lettre...

Arnolphe

Je le souffre aisément de qui n'est pas instruit ; Mais vous...

Chrysalde

Soit. Là-dessus nous n'aurons point de bruit, Et je prendrai le soin d'accoutumer ma bouche À ne plus vous nommer que Monsieur de la Souche.

Arnolphe

Adieu : je frappe ici, pour donner le bonjour, Et dire seulement, que je suis de retour.

Chrysalde

Ma foi je le tiens fou de toutes les manières.

Arnolphe

Il est un peu blessé sur certaines matières. Chose étrange de voir comme avec passion Un chacun est chaussé de son opinion ! Holà.

Scène 2

Alain, Arnolphe, Georgette

Alain

Qui heurte ?

Arnolphe

Ouvrez. On aura, que je pense, Grande joie à me voir après dix jours d'absence.

Alain

Qui va là ?

Arnolphe

Moi.

Alain

Georgette !

Georgette

Hé bien ?

Alain

Ouvre là-bas.

Georgette

Vas-y toi.

Alain

Vas-y toi.

Georgette

Ma foi je n'irai pas.

Alain

Je n'irai pas aussi.

Arnolphe

Belle cérémonie, Pour me laisser dehors. Holà ho, je vous prie.

Georgette

Qui frappe ?

Arnolphe

Votre maître.

Georgette

Alain ?

Alain

Quoi ?

Georgette

C'est Monsieur. Ouvre vite.

Alain

Ouvre, toi.

Georgette

Je souffle notre feu.

Alain

J'empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte.

Arnolphe

Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte N'aura point à manger de plus de quatre jours. Ha.

Georgette

Par quelle raison y venir quand j'y cours.

Alain

Pourquoi plutôt que moi ? Le plaisant strodagème !

Georgette

Ôte-toi donc de là.

Alain

Non, ôte-toi, toi-même.

Georgette

Je veux ouvrir la porte.

Alain

Et je veux l'ouvrir, moi.

Georgette

Tu ne l'ouvriras pas.

Alain

Ni toi non plus.

Georgette

Ni toi.

Arnolphe

Il faut que j'aie ici l'âme bien patiente.

Alain

Au moins c'est moi, Monsieur.

Georgette

Je suis votre servante, C'est moi.

Alain

Sans le respect de monsieur que voilà, Je te...

Arnolphe

Peste.

Alain

Pardon.

Arnolphe

Voyez ce lourdaud-là !

Alain

C'est elle aussi, Monsieur...

Arnolphe

Que tous deux on se taise. Songez à me répondre, et laissons la fadaise. Hé bien, Alain, comment se porte-t-on ici ?

Arnolphe ôte par trois fois le chapeau de dessus la tête d'Alain.

Alain

Monsieur, nous nous... Monsieur, nous nous por... Dieu merci ; Nous nous...

Arnolphe

Qui vous apprend, impertinente bête, À parler devant moi, le chapeau sur la tête ?

Alain

Vous faites bien, j'ai tort.

À Georgette.

Arnolphe

Faites descendre Agnès. Lorsque je m'en allai, fut-elle triste après ?

Georgette

Triste ! Non.

Arnolphe

Non !

Georgette

Si fait.

Arnolphe

Pourquoi donc...

Georgette

Oui, je meure, Elle vous croyait voir de retour à toute heure ; Et nous n'oyions jamais passer devant chez nous, Cheval, âne, ou mulet, qu'elle ne prît pour vous.

Scène 3

Arnolphe, Agnès

Arnolphe

La besogne à la main, c'est un bon témoignage. Hé bien, Agnès, je suis de retour du voyage, En êtes-vous bien aise ?

Agnès

Oui, Monsieur, Dieu merci.

Arnolphe

Et moi de vous revoir, je suis bien aise aussi : Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée ?

Agnès

Hors les puces, qui m'ont la nuit inquiétée.

Arnolphe

Ah ! Vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser.

Agnès

Vous me ferez plaisir.

Arnolphe

Je le puis bien penser. Que faites-vous donc là ?

Agnès

Je me fais des cornettes, Vos chemises de nuit, et vos coiffes sont faites.

Tous étant rentrés.

Arnolphe

Ha ! Voilà qui va bien ; allez, montez là-haut, Ne vous ennuyez point, je reviendrai tantôt, Et je vous parlerai d'affaires importantes. Héroïnes du temps, Mesdames les Savantes, Pousseuses de tendresse et de beaux sentiments, Je défie à la fois tous vos vers, vos romans, Vos lettres, billets doux, toute votre science De valoir cette honnête et pudique ignorance.

Scène 4

Arnolphe, Horace

Arnolphe

Ce n'est point par le bien qu'il faut être ébloui ; Et pourvu que l'honneur soit... Que vois-je ? Est-ce ?... Oui. Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c'est lui-même. Hor...

Horace

Seigneur Ar...

Arnolphe

Horace.

Horace

Arnolphe.

Arnolphe

Ah ! Joie extrême ! Et depuis quand ici ?

Horace

Depuis neuf jours.

Arnolphe

Vraiment.

Horace

Je fus d'abord chez vous, mais inutilement.

Arnolphe

J'étais à la campagne.

Horace

Oui, depuis deux journées.

Arnolphe

Ô comme les enfants croissent en peu d'années ! J'admire de le voir au point où le voilà, Après que je l'ai vu pas plus grand que cela.

Horace

Vous voyez.

Arnolphe

Mais, de grâce, Oronte votre père, Mon bon et cher ami, que j'estime et révère, Que fait-il ? Que dit-il ? Est-il toujours gaillard ? À tout ce qui le touche, il sait que je prends part. Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble.

Horace

Ni, qui plus est, écrit l'un à l'autre, me semble. Il est, Seigneur Arnolphe, encore plus gai que nous, Et j'avais de sa part une lettre pour vous ; Mais depuis par une autre il m'apprend sa venue, Et la raison encore ne m'en est pas connue. Savez-vous qui peut être un de vos citoyens, Qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens, Qu'il s'est en quatorze ans acquis dans l'Amérique ?

Arnolphe

Non : vous a-t-on point dit comme on le nomme ?

Horace

Enrique.

Arnolphe

Non.

Horace

Mon père m'en parle, et qu'il est revenu, Comme s'il devait m'être entièrement connu, Et m'écrit qu'en chemin ensemble ils se vont mettre, Pour un fait important que ne dit point sa lettre.

Après avoir lu la lettre.

Arnolphe

J'aurai certainement grande joie à le voir, Et pour le régaler, je ferai mon pouvoir. Il faut, pour des amis, des lettres moins civiles, Et tous ces compliments sont choses inutiles, Sans qu'il prit le souci de m'en écrire rien, Vous pouvez librement disposer de mon bien.

Horace

Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles, Et j'ai présentement besoin de cent pistoles.

Arnolphe

Ma foi, c'est m'obliger, que d'en user ainsi, Et je me réjouis de les avoir ici. Gardez aussi la bourse.

Horace

Il faut...

Arnolphe

Laissons ce style. Hé bien, comment encor trouvez-vous cette ville ?

Horace

Nombreuse en citoyens, superbe en bâtiments, Et j'en crois merveilleux les divertissements.

Arnolphe

Chacun a ses plaisirs qu'il se fait à sa guise : Mais pour ceux que du nom de galants on baptise, Ils ont en ce pays de quoi se contenter, Car les femmes y sont faites à coqueter. On trouve d'humeur douce et la brune, et la blonde, Et les maris aussi les plus bénins du monde : C'est un plaisir de prince, et des tours que je vois Je me donne souvent la comédie à moi. Peut-être en avez-vous déjà féru quelqu'une : Vous est-il point encore arrivé de fortune ? Les gens faits comme vous, font plus que les écus, Et vous êtes de taille à faire des cocus.

Horace

À ne vous rien cacher de la vérité pure, J'ai d'amour en ces lieux eu certaine aventure, Et l'amitié m'oblige à vous en faire part.

Arnolphe

Bon, voici de nouveau quelque conte gaillard, Et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes.

Horace

Mais, de grâce, qu'au moins ces choses soient secrètes.

Arnolphe

Oh.

Horace

Vous n'ignorez pas qu'en ces occasions Un secret éventé rompt nos prétentions. Je vous avouerai donc avec pleine franchise, Qu'ici d'une beauté mon âme s'est éprise : Mes petits soins d'abord ont eu tant de succès, Que je me suis chez elle ouvert un doux accès ; Et sans trop me vanter, ni lui faire une injure, Mes affaires y sont en fort bonne posture.

Arnolphe

Et c'est ?

Horace

Un jeune objet qui loge en ce logis, Dont vous voyez d'ici que les murs sont rougis, Simple à la vérité, par l'erreur sans seconde D'un homme qui la cache au commerce du monde, Mais qui dans l'ignorance où l'on veut l'asservir, Fait briller des attraits capables de ravir, Un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre, Dont il n'est point de coeur qui se puisse défendre : Mais, peut-être, il n'est pas que vous n'ayez bien vu Ce jeune astre d'amour de tant d'attraits pourvu : C'est Agnès qu'on l'appelle.

Arnolphe

Ah ! Je crève.

Horace

Pour l'homme, C'est, je crois, de la Zousse ou Souche qu'on le nomme, Je ne me suis pas fort arrêté sur le nom ; Riche, à ce qu'on m'a dit, mais des plus sensés, non, Et l'on m'en a parlé comme d'un ridicule. Le connaissez-vous point ?

Arnolphe

La fâcheuse pilule !

Horace

Eh ! Vous ne dites mot.

Arnolphe

Eh oui, je le connais.

Horace

C'est un fou, n'est-ce pas ?

Arnolphe

Eh...

Horace

Qu'en dites-vous ? Quoi ? Eh ? C'est-à-dire oui. Jaloux ? À faire rire. Sot ? Je vois qu'il en est ce que l'on m'a pu dire. Enfin l'aimable Agnès a su m'assujettir, C'est un joli bijou, pour ne point vous mentir, Et ce serait péché, qu'une beauté si rare Fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre. Pour moi, tous mes efforts, tous mes voeux les plus doux, Vont à m'en rendre maître en dépit du jaloux ; Et l'argent que de vous j'emprunte avec franchise, N'est que pour mettre à bout cette juste entreprise. Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts, Que l'argent est la clef de tous les grands ressorts, Et que ce doux métal qui frappe tant de têtes, En amour, comme en guerre, avance les conquêtes. Vous me semblez chagrin : serait-ce qu'en effet Vous désapprouveriez le dessein que j'ai fait ?

Arnolphe

Non, c'est que je songeais...

Horace

Cet entretien vous lasse ; Adieu, J'irai chez vous tantôt vous rendre grâce.

Arnolphe

Ah ! Faut-il...

Horace

Derechef, veuillez être discret, Et n'allez pas, de grâce, éventer mon secret.

Arnolphe

Que je sens dans mon âme...

Horace

Et surtout à mon père, Qui s'en ferait peut-être un sujet de colère.

Arnolphe

Oh... Oh que j'ai souffert durant cet entretien ! Jamais trouble d'esprit ne fut égal au mien. Avec quelle imprudence, et quelle hâte extrême Il m'est venu conter cette affaire à moi-même ! Bien que mon autre nom le tienne dans l'erreur, Étourdi, montra-t-il jamais tant de fureur ? Mais ayant tant souffert, je devais me contraindre, Jusques à m'éclaircir de ce que je dois craindre, À pousser jusqu'au bout son caquet indiscret, Et savoir pleinement leur commerce secret. Tâchons à le rejoindre, il n'est pas loin je pense, Tirons-en de ce fait l'entière confidence ; Je tremble du malheur qui m'en peut arriver, Et l'on cherche souvent plus qu'on ne veut trouver.

Acte II

Scène 1

Arnolphe

Frappant à la porte.

Arnolphe

Il m'est, lorsque j'y pense, avantageux sans doute, D'avoir perdu mes pas, et pu manquer sa route : Car enfin, de mon coeur le trouble impérieux N'eût pu se renfermer tout entier à ses yeux, Il eût fait éclater l'ennui qui me dévore, Et je ne voudrais pas qu'il sût ce qu'il ignore. Mais je ne suis pas homme à gober le morceau, Et laisser un champ libre aux voeux du damoiseau, J'en veux rompre le cours, et sans tarder, apprendre Jusqu'où l'intelligence entre eux a pu s'étendre : J'y prends, pour mon honneur, un notable intérêt, Je la regarde en femme, aux termes qu'elle en est, Elle n'a pu faillir, sans me couvrir de honte, Et tout ce qu'elle a fait enfin est sur mon compte. Éloignement fatal ! Voyage malheureux !

Scène 2

Alain, Arnolphe, Georgette

Alain

Ah ! Monsieur, cette fois...

Arnolphe

Paix. Venez là tous deux : Passez là, passez là. Venez là, venez dis-je.

Georgette

Ah ! Vous me faites peur, et tout mon sang se fige.

Arnolphe

C'est donc ainsi, qu'absent, vous m'avez obéi, Et tous deux, de concert, vous m'avez donc trahi ?

Georgette

Eh ne me mangez pas, Monsieur, je vous conjure.

Alain

Quelque chien enragé l'a mordu, je m'assure.

Arnolphe

Ouf ! Je ne puis parler, tant je suis prévenu, Je suffoque, et voudrais me pouvoir mettre nu. Vous avez donc souffert, ô canaille maudite, Qu'un homme soit venu... Tu veux prendre la fuite ? Il faut que sur-le-champ... Si tu bouges... Je veux Que vous me disiez... Euh ? Oui, je veux que tous deux... Quiconque remuera, par la mort, je l'assomme. Comme est-ce que chez moi s'est introduit cet homme ? Eh ! Parlez, dépêchez, vite, promptement, tôt, Sans rêver. Veut-on dire ?

Alain

Ah, ah.

Georgette

Le coeur me faut.

Alain

Je meurs.

Arnolphe

Je suis en eau : prenons un peu d'haleine ; Il faut que je m'évente et que je me promène. Aurais-je deviné, quand je l'ai vu petit, Qu'il croîtrait pour cela ? Ciel ! Que mon coeur pâtit ! Je pense qu'il vaut mieux que de sa propre bouche Je tire avec douceur l'affaire qui me touche : Tâchons à modérer notre ressentiment. Patience, mon coeur, doucement, doucement, Levez-vous, et rentrant, faites qu'Agnès descende. Arrêtez. Sa surprise en deviendrait moins grande, Du chagrin qui me trouble ils iraient l'avertir ; Et moi-même je veux l'aller faire sortir. Que l'on m'attende ici.

Scène 3

Georgette, Alain

Georgette

Mon Dieu, Qu'il est terrible ! Ses regards m'ont fait peur, mais une peur horrible, Et jamais je ne vis un plus hideux chrétien.

Alain

Ce monsieur l'a fâché, je te le disais bien.

Georgette

Mais que diantre est-ce là, qu'avec tant de rudesse Il nous fait au logis garder notre maîtresse ? D'où vient qu'à tout le monde il veut tant la cacher, Et qu'il ne saurait voir personne en approcher ?

Alain

C'est que cette action le met en jalousie.

Georgette

Mais d'où vient qu'il est pris de cette fantaisie ?

Alain

Cela vient... Cela vient, de ce qu'il est jaloux.

Georgette

Oui : mais pourquoi l'est-il ? Et pourquoi ce courroux ?

Alain

C'est que la jalousie... Entends-tu bien, Georgette, Est une chose... Là... Qui fait qu'on s'inquiète... Et qui chasse les gens d'autour d'une maison. Je m'en vais te bailler une comparaison, Afin de concevoir la chose davantage Dis-moi, n'est-il pas vrai, quand tu tiens ton potage, Que si quelque affamé venait pour en manger, Tu serais en colère, et voudrais le charger ?

Georgette

Oui, je comprends cela.

Alain

C'est justement tout comme : La femme est en effet le potage de l'homme ; Et quand un homme voit d'autres hommes parfois, Qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts, Il en montre aussitôt une colère extrême.

Georgette

Oui : mais pourquoi chacun n'en fait-il pas de même ? Et que nous en voyons qui paraissent joyeux, Lorsque leurs femmes sont avec les biaux monsieux ?

Alain

C'est que chacun n'a pas cette amitié goulue, Qui n'en veut que pour soi.

Georgette

Si je n'ai la berlue, Je le vois qui revient.

Alain

Tes yeux sont bons, c'est lui.

Georgette

Vois comme il est chagrin.

Alain

C'est qu'il a de l'ennui.

Scène 4

Arnolphe

Arnolphe

Un certain Grec, disait à l'empereur Auguste, Comme une instruction utile, autant que juste, Que lorsqu'une aventure en colère nous met, Nous devons avant tout ; dire notre alphabet. Afin que dans ce temps la bile se tempère, Et qu'on ne fasse rien que l'on ne doive faire. J'ai suivi sa leçon sur le sujet d'Agnès ; Et je la fais venir en ce lieu tout exprès, Sous prétexte d'y faire un tour de promenade ; Afin que les soupçons de mon esprit malade Puissent sur le discours la mettre adroitement : Et lui sondant le coeur s'éclaircir doucement. Venez, Agnès. Rentrez.

Scène 5

Arnolphe, Agnès

Arnolphe

La promenade est belle.

Agnès

Fort belle.

Arnolphe

Le beau jour !

Agnès

Fort beau.

Arnolphe

Quelle nouvelle ?

Agnès

Le petit chat est mort.

Arnolphe

C'est dommage : mais quoi Nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi. Lorsque j'étais aux champs n'a-t-il point fait de pluie ?

Agnès

Non.

Arnolphe

Vous ennuyait-il ?

Agnès

Jamais je ne m'ennuie.

Arnolphe

Qu'avez-vous fait encore ces neuf ou dix jours-ci ?

Agnès

Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.

Arnolphe

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose. Voyez la médisance, et comme chacun cause. Quelques voisins m'ont dit : qu'un jeune homme inconnu, Était en mon absence à la maison venu ; Que vous aviez souffert sa vue et ses harangues. Mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues ; Et j'ai voulu gager que c'était faussement...

Agnès

Mon Dieu, ne gagez pas, vous perdriez vraiment.

Arnolphe

Quoi ! C'est la vérité qu'un homme...

Agnès

Chose sûre. Il n'a presque bougé de chez nous, je vous jure.

Arnolphe

Cet aveu qu'elle fait avec sincérité, Me marque pour le moins son ingénuité. Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne, Que j'avais défendu que vous vissiez personne.

Agnès

Oui : mais quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi, Et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi.

Arnolphe

Peut-être : mais enfin, contez-moi cette histoire.

Agnès

Elle est fort étonnante, et difficile à croire. J'étais sur le balcon à travailler au frais : Lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès Un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue, D'une humble révérence aussitôt me salue. Moi, pour ne point manquer à la civilité, Je fis la révérence aussi de mon côté. Soudain, il me refait une autre révérence. Moi, j'en refais de même une autre en diligence ; Et lui d'une troisième aussitôt repartant, D'une troisième aussi j'y repars à l'instant. Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle Me fait à chaque fois révérence nouvelle. Et moi, qui tous ces tours fixement regardais, Nouvelle révérence aussi je lui rendais Tant, que si sur ce point la nuit ne fût venue, Toujours comme cela je me serais tenue. Ne voulant point céder et recevoir l'ennui, Qu'il me pût estimer moins civile que lui.

Arnolphe

Fort bien.

Agnès

Le lendemain étant sur notre porte, Une vieille m'aborde en parlant de la sorte. Mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir, Et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir. Il ne vous a pas faite une belle personne ; Afin de mal user des choses qu'il vous donne. Et vous devez savoir que vous avez blessé Un coeur, qui de s'en plaindre est aujourd'hui forcé.

Arnolphe

Ah suppôt de Satan, Exécrable damnée !

Agnès

Moi, j'ai blessé quelqu'un ! Fis-je toute étonnée, Oui, dit-elle, blessé, mais blessé tout de bon ; Et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon. Hélas ! Qui pourrait, dis-je, en avoir été cause ? Sur lui sans y penser, fis-je choir quelque chose ? Non, dit-elle, vos yeux ont fait ce coup fatal, Et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal. Hé, mon Dieu ! Ma surprise est, fis-je, sans seconde. Mes yeux ont-ils du mal pour en donner au monde ? Oui, fit-elle, vos yeux, pour causer le trépas Ma fille, ont un venin que vous ne savez pas. En un mot, il languit le pauvre misérable. Et s'il faut, poursuivit la vieille charitable, Que votre cruauté lui refuse un secours, C'est un homme à porter en terre dans deux jours. Mon Dieu ! J'en aurais, dis-je, une douleur bien grande. Mais pour le secourir, qu'est-ce qu'il me demande ? Mon enfant, me dit-elle, il ne veut obtenir, Que le bien de vous voir et vous entretenir. Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine, Et du mal qu'ils ont fait être la médecine. Hélas ! Volontiers, dis-je ; et puisqu'il est ainsi, Il peut tant qu'il voudra me venir voir ici.

Arnolphe

Ah sorcière maudite, empoisonneuse d'âmes, Puisse l'Enfer payer tes charitables trames.

Agnès

Voilà comme il me vit, et reçut guérison. Vous-même, à votre avis, n'ai-je pas eu raison ? Et pouvais-je après tout avoir la conscience De le laisser mourir faute d'une assistance ? Moi qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir, Et ne puis sans pleurer voir un poulet mourir.

Arnolphe

Tout cela n'est parti que d'une âme innocente : Et j'en dois accuser mon absence imprudente, Qui sans guide a laissé cette bonté de moeurs Exposée aux aguets des rusés séducteurs. Je crains que le pendard, dans ses voeux téméraires, Un peu plus fort que jeu n'ait poussé les affaires.

Agnès

Qu'avez-vous ? Vous grondez, ce me semble, un petit. Est-ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit ?

Arnolphe

Non. Mais de cette vue apprenez-moi les suites, Et comme le jeune homme a passé ses visites.

Agnès

Hélas ! Si vous saviez, comme il était ravi. Comme il perdit son mal, sitôt que je le vis ; Le présent qu'il m'a fait d'une belle cassette, Et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette, Vous l'aimeriez sans doute, et diriez comme nous...

Arnolphe

Oui ; mais que faisait-il étant seul avec vous ?

Agnès

Il jurait qu'il m'aimait d'une amour sans seconde : Et me disait des mots les plus gentils du monde : Des choses que jamais rien ne peut égaler. Et dont, toutes les fois que je l'entends parler, La douceur me chatouille et là dedans remue Certain je ne sais quoi, dont je suis toute émue.

À Agnès.

Arnolphe

Ô fâcheux examen d'un mystère fatal, Où l'examinateur souffre seul tout le mal ! Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses, Ne vous faisait-il point aussi quelques caresses ?

Agnès

Oh tant, il me prenait et les mains et les bras, Et de me les baiser il n'était jamais las.

La voyant interdite.

Arnolphe

Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose [?] Ouf !

Agnès

Hé, il m'a...

Arnolphe

Quoi ?

Agnès

Pris...

Arnolphe

Euh !

Agnès

Le...

Arnolphe

Plaît-il ?

Agnès

Je n'ose, Et vous vous fâcherez peut-être contre moi.

Arnolphe

Non.

Agnès

Si fait.

Arnolphe

Mon Dieu ! Non.

Agnès

Jurez donc votre foi.

Arnolphe

Ma foi, soit.

Agnès

Il m'a pris... Vous serez en colère.

Arnolphe

Non.

Agnès

Si.

Arnolphe

Non, non, non, non ! Diantre ! Que de mystère ! Qu'est-ce qu'il vous a pris ?

Agnès

Il...

Arnolphe

Je souffre en damné.

Agnès

Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné. À vous dire le vrai, je n'ai pu m'en défendre.

Arnolphe

Passe pour le ruban. Mais je voulais apprendre, S'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.

Agnès

Comment. Est-ce qu'on fait d'autres choses ?

Arnolphe

Non pas. Mais pour guérir du mal qu'il dit qui le possède, N'a-t-il point exigé de vous d'autre remède ?

Agnès

Non. Vous pouvez juger, s'il en eût demandé, Que pour le secourir j'aurais tout accordé.

Arnolphe

Grâce aux bontés du ciel, j'en suis quitte à bon compte. Si j'y retombe plus je veux bien qu'on m'affronte. Chut. De votre innocence, Agnès, c'est un effet, Je ne vous en dis mot, ce qui s'est fait est fait. Je sais qu'en vous flattant le galant ne désire Que de vous abuser, et puis après s'en rire.

Agnès

Oh ! Point. Il me l'a dit plus de vingt fois à moi.

Arnolphe

Ah ! Vous ne savez pas ce que c'est que sa foi. Mais enfin apprenez qu'accepter des cassettes, Et de ces beaux blondins écouter les sornettes : Que se laisser par eux, à force de langueur Baiser ainsi les mains et chatouiller le coeur : Est un péché mortel des plus gros qu'il se fasse.

Agnès

Un péché, dites-vous, et la raison, de grâce ?

Arnolphe

La raison ? La raison est l'arrêt prononcé, Que par ces actions le ciel est courroucé.

Agnès

Courroucé. Mais pourquoi faut-il qu'il s'en courrouce ? C'est une chose, hélas ! Si plaisante et si douce. J'admire quelle joie on goûte à tout cela. Et je ne savais point encore ces choses-là.

Arnolphe

Oui. C'est un grand plaisir que toutes ces tendresses, Ces propos si gentils, et ces douces caresses : Mais il faut le goûter en toute honnêteté, Et qu'en se mariant le crime en soit ôté.

Agnès

N'est-ce plus un péché lorsque l'on se marie ?

Arnolphe

Non.

Agnès

Mariez-moi donc promptement, je vous prie.

Arnolphe

Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi, Et pour vous marier on me revoit ici.

Agnès

Est-il possible ?

Arnolphe

Oui.

Agnès

Que vous me ferez aise !

Arnolphe

Oui, je ne doute point que l'hymen ne vous plaise.

Agnès

Vous nous voulez, nous deux...

Arnolphe

Rien de plus assuré.

Agnès

Que si cela se fait, je vous caresserai !

Arnolphe

Hé ! La chose sera de ma part réciproque.

Agnès

Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque. Parlez-vous tout de bon ?

Arnolphe

Oui, vous le pourrez voir.

Agnès

Nous serons mariés ?

Arnolphe

Oui.

Agnès

Mais quand ?

Arnolphe

Dès ce soir.

Agnès

Dès ce soir.

Arnolphe

Dès ce soir. Cela vous fait donc rire ?

Agnès

Oui.

Arnolphe

Vous voir bien contente, est ce que je désire.

Agnès

Hélas ! Que je vous ai grande obligation ! Et qu'avec lui j'aurai de satisfaction !

Arnolphe

Avec qui ?

Agnès

Avec... là.

Arnolphe

Là... là n'est pas mon compte. À choisir un mari, vous êtes un peu prompte. C'est un autre en un mot que je vous tiens tout prêt, Et quant au Monsieur, là. Je prétends, s'il vous plaît, Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, Qu'avec lui désormais vous rompiez tout commerce ; Que venant au logis pour votre compliment Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement, Et lui jetant, s'il heurte, un grès par la fenêtre, L'obligiez tout de bon à ne plus y paraître. M'entendez-vous, Agnès ? Moi, caché dans un coin, De votre procédé je serai le témoin.

Agnès

Las ! Il est si bien fait. C'est...

Arnolphe

Ah que de langage !

Agnès

Je n'aurai pas le coeur...

Arnolphe

Point de bruit davantage. Montez là-haut.

Agnès

Mais quoi, voulez-vous...

Arnolphe

C'est assez. Je suis maître, je parle, allez, obéissez.

Acte III

Scène 1

Arnolphe, Georgette, Alain

Arnolphe

Oui : tout a bien été, ma joie est sans pareille. Vous avez là suivi mes ordres à merveille : Confondu de tout point le blondin séducteur, Et voilà de quoi sert un sage directeur. Votre innocence, Agnès, avait été surprise, Voyez, sans y penser où vous vous étiez mise. Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction, Le grand chemin d'Enfer et de perdition. De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes. Ils ont de beaux canons, force rubans, et plumes, Grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux : Mais comme je vous dis la griffe est là-dessous. Et ce sont vrais Satans, dont la gueule altérée De l'honneur féminin cherche à faire curée. Mais encore une fois, grâce au soin apporté, Vous en êtes sortie avec honnêteté. L'air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre, Qui de tous ses desseins a mis l'espoir par terre, Me confirme encore mieux à ne point différer Les noces, où je dis qu'il vous faut préparer. Mais avant toute chose il est bon de vous faire Quelque petit discours, qui vous soit salutaire. Un siège au frais ici. Vous, si jamais en rien...

Georgette

De toutes vos leçons nous nous souviendrons bien. Cet autre Monsieur là nous en faisait accroire. Mais...

Alain

S'il entre jamais, je veux jamais ne boire. Aussi bien est-ce un sot, il nous a l'autre fois Donné deux écus d'or qui n'étaient pas de poids.

Arnolphe

Ayez donc pour souper tout ce que je désire. Et pour notre contrat, comme je viens de dire, Faites venir ici, l'un ou l'autre, au retour, Le notaire qui loge au coin de ce carrefour.

Scène 2

Arnolphe, Agnès

Il se lève.

Arnolphe

Agnès, pour m'écouter, laissez là votre ouvrage. Levez un peu la tête et tournez le visage. Là, regardez-moi là durant cet entretien : Et jusqu'au moindre mot imprimez-le vous bien. Je vous épouse, Agnès, et cent fois la journée Vous devez bénir l'heur de votre destinée : Contempler la bassesse où vous avez été, Et dans le même temps admirer ma bonté, Qui de ce vil état de pauvre villageoise, Vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise : Et jouir de la couche et des embrassements, D'un homme qui fuyait tous ces engagements ; Et dont à vingt partis, fort capables de plaire, Le coeur a refusé l'honneur qu'il vous veut faire. Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux Le peu que vous étiez sans ce noeud glorieux, Afin que cet objet d'autant mieux vous instruise, À mériter l'état où je vous aurai mise, À toujours vous connaître, et faire qu'à jamais Je puisse me louer de l'acte que je fais. Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage. À d'austères devoirs le rang de femme engage : Et vous n'y montez pas, à ce que je prétends, Pour être libertine et prendre du bon temps. Votre sexe n'est là que pour la dépendance. Du côté de la barbe est la toute-puissance. Bien qu'on soit deux moitiés de la société, Ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité : L'une est moitié suprême, et l'autre subalterne ; L'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne. Et ce que le soldat dans son devoir instruit Montre d'obéissance au chef qui le conduit, Le valet à son maître, un enfant à son père, À son supérieur le moindre petit frère, N'approche point encore de la docilité, Et de l'obéissance, et de l'humilité, Et du profond respect, où la femme doit être Pour son mari, son chef, son seigneur et son maître. Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux, Son devoir aussitôt est de baisser les yeux, Et de n'oser jamais le regarder en face Que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce. C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui : Mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui. Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines, Dont par toute la ville on chante les fredaines : Et de vous laisser prendre aux assauts du malin, C'est-à-dire d'ouïr aucun jeune blondin. Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne ; C'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne : Que cet honneur est tendre, et se blesse de peu ; Que sur un tel sujet il ne faut point de jeu : Et qu'il est aux enfers des chaudières bouillantes, Où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes. Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons : Et vous devez du coeur dévorer ces leçons. Si votre âme les suit et fuit d'être coquette, Elle sera toujours, comme un lis, blanche et nette ; Mais s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond, Elle deviendra lors noire comme un charbon. Vous paraîtrez à tous un objet effroyable, Et vous irez un jour, vrai partage du diable, Bouillir dans les enfers à toute éternité : Dont vous veuille garder la céleste bonté. Faites la révérence. Ainsi qu'une novice Par coeur dans le couvent doit savoir son office, Entrant au mariage il en faut faire autant : Et voici dans ma poche un écrit important Qui vous enseignera l'office de la femme. J'en ignore l'auteur, mais c'est quelque bonne âme. Et je veux que ce soit votre unique entretien. Tenez : voyons un peu si vous le lirez bien.

Agnès

Celle qu'un lien honnête, Fait entrer au lit d'autrui : Doit se mettre dans la tête, Malgré le train d'aujourd'hui, Que l'homme qui la prend, ne la prend que pour lui. Les maximes du mariage ou les devoirs de la femme mariée, avec son exercice journalier. I. MAXIME.

Arnolphe

Je vous expliquerai ce que cela veut dire. Mais pour l'heure présente il ne faut rien que lire.

Agnès

Elle ne se doit parer ? Qu'autant que peut désirer Le mari qui la possède. C'est lui que touche seul le soin de sa beauté ; Et pour rien doit être compté : Que les autres la trouvent laide. Loin ces études d'oeillades, Ces eaux, ces blancs, ces pommades, Et mille ingrédients qui font des teints fleuris. À l'honneur tous les jours ce sont drogues mortelles ; Et les soins de paraître belles Se prennent peu pour les maris. Sous sa coiffe en sortant, comme l'honneur l'ordonne, Il faut que de ses yeux elle étouffe les coups Car pour bien plaire à son époux, Elle ne doit plaire à personne. Hors ceux dont au mari la visite se rend, La bonne règle défend De recevoir aucune âme. Ceux qui, de galante humeur, N'ont affaire qu'à Madame, N'accommodent pas Monsieur. Il faut des présents des hommes Qu'elle se défende bien. Car dans le siècle où nous sommes On ne donne rien pour rien. Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l'ennui, Il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes. Le mari doit, dans les bonnes coutumes, Écrire tout ce qui s'écrit chez lui. Ces sociétés déréglées, Qu'on nomme belles assemblées, Des femmes tous les jours corrompent les esprits. En bonne politique on les doit interdire ; Car c'est là, que l'on conspire Contre les pauvres maris. Toute femme qui veut à l'honneur se vouer Doit se défendre de jouer, Comme d'une chose funeste. Car le jeu fort décevant, Pousse une femme souvent À jouer de tout son reste. Des promenades du temps, Ou repas qu'on donne aux champs Il ne faut point qu'elle essaye. Selon les prudents cerveaux, Le mari dans ces cadeaux, Est toujours celui qui paye. II. MAXIME. III. MAXIME. IV. MAXIME. V. MAXIME. VI. MAXIME. VII. MAXIME. VIII. MAXIME. IX. MAXIME. X. MAXIME. XI. MAXIME...

Arnolphe

Vous achèverez seule, et pas à pas tantôt Je vous expliquerai ces choses comme il faut. Je me suis souvenu d'une petite affaire. Je n'ai qu'un mot à dire, et ne tarderai guère. Rentrez : et conservez ce livre chèrement. Si le notaire vient, qu'il m'attende un moment.

Scène 3

Arnolphe

Arnolphe

Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme. Ainsi que je voudrai, je tournerai cette âme. Comme un morceau de cire entre mes mains elle est, Et je lui puis donner la forme qui me plaît. Il s'en est peu fallu que, durant mon absence, On ne m'ait attrapé par son trop d'innocence, Mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité, Que la femme qu'on a pèche de ce côté. De ces sortes d'erreurs le remède est facile. Toute personne simple aux leçons est docile : Et si du bon chemin on l'a fait écarter Deux mots incontinent l'y peuvent rejeter. Mais une femme habile est bien une autre bête. Notre sort ne dépend que de sa seule tête : De ce qu'elle s'y met, rien ne la fait gauchir, Et nos enseignements ne font là que blanchir. Son bel esprit lui sert à railler nos maximes, À se faire souvent des vertus de ses crimes ; Et trouver, pour venir à ses coupables fins, Des détours à duper l'adresse des plus fins. Pour se parer du coup en vain on se fatigue. Une femme d'esprit est un diable en intrigue : Et dès que son caprice a prononcé tout bas L'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas. Beaucoup d'honnêtes gens en pourraient bien que dire. Enfin mon étourdi n'aura pas lieu d'en rire. Par son trop de caquet il a ce qu'il lui faut. Voilà de nos Français l'ordinaire défaut. Dans la possession d'une bonne fortune, Le secret est toujours ce qui les importune ; Et la vanité sotte a pour eux tant d'appas, Qu'ils se pendraient plutôt que de ne causer pas. Ô que les femmes sont du diable bien tentées, Lorsqu'elles vont choisir ces têtes éventées ! Et que... Mais le voici : cachons-nous toujours bien, Et découvrons un peu quel chagrin est le sien.

Scène 4

Horace, Arnolphe

Horace

Je reviens de chez vous, et le destin me montre Qu'il n'a pas résolu que je vous y rencontre. Mais j'irai tant de fois, qu'enfin quelque moment...

Arnolphe

Hé mon Dieu ! N'entrons point dans ce vain compliment. Rien ne me fâche tant que ces cérémonies, Et si l'on m'en croyait, elles seraient bannies. C'est un maudit usage, et la plupart des gens Y perdent sottement les deux tiers de leur temps. Mettons donc sans façons. Hé bien, vos amourettes. Puis-je, seigneur Horace, apprendre où vous en êtes ? J'étais tantôt distrait par quelque vision : Mais depuis là-dessus j'ai fait réflexion. De vos premiers progrès j'admire la vitesse, Et dans l'évènement mon âme s'intéresse.

Horace

Ma foi, depuis qu'à vous s'est découvert mon coeur, Il est à mon amour arrivé du malheur.

Arnolphe

Oh, oh ! Comment cela ?

Horace

La fortune cruelle A ramené des champs le patron de la belle.

Arnolphe

Quel malheur !

Horace

Et de plus, à mon très grand regret, Il a su de nous deux le commerce secret.

Arnolphe

D'où diantre a-t-il sitôt appris cette aventure ?

Horace

Je ne sais. Mais enfin c'est une chose sûre. Je pensais aller rendre, à mon heure à peu près, Ma petite visite à ses jeunes attraits. Lorsque changeant pour moi de ton et de visage, Et servante et valet m'ont bouché le passage, Et d'un : Retirez-vous, vous nous importunez. M'ont assez rudement fermé la porte au nez.

Arnolphe

La porte au nez !

Horace

Au nez.

Arnolphe

La chose est un peu forte.

Horace

J'ai voulu leur parler au travers de la porte : Mais à tous mes propos ce qu'ils ont répondu, C'est : Vous n'entrerez point, Monsieur l'a défendu.

Arnolphe

Ils n'ont donc point ouvert ?

Horace

Non. Et de la fenêtre Agnès m'a confirmé le retour de ce maître ; En me chassant de là d'un ton plein de fierté, Accompagné d'un grès que sa main a jeté.

Arnolphe

Comment d'un grès ?

Horace

D'un grès de taille non petite, Dont on a par ses mains régalé ma visite.

Arnolphe

Diantre ! Ce ne sont pas des prunes que cela ; Et je trouve fâcheux l'état où vous voilà.

Horace

Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste.

Arnolphe

Certes j'en suis fâché pour vous, je vous proteste.

Horace

Cet homme me rompt tout.

Arnolphe

Oui, mais cela n'est rien, Et de vous raccrocher vous trouverez moyen.

Horace

Il faut bien essayer par quelque intelligence De vaincre du jaloux l'exacte vigilance.

Arnolphe

Cela vous est facile, et la fille après tout Vous aime.

Horace

Assurément.

Arnolphe

Vous en viendrez à bout.

Horace

Je l'espère.

Arnolphe

Le grès vous a mis en déroute, Mais cela ne doit pas vous étonner.

Horace

Sans doute, Et j'ai compris d'abord que mon homme était là, Qui sans se faire voir conduisait tout cela : Mais ce qui m'a surpris et qui va vous surprendre, C'est un autre incident que vous allez entendre, Un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté, Et qu'on n'attendrait point de sa simplicité ; Il le faut avouer, l'amour est un grand maître, Ce qu'on ne fut jamais il nous enseigne à l'être, Et souvent de nos moeurs l'absolu changement Devient par ses leçons l'ouvrage d'un moment. De la nature en nous il force les obstacles, Et ses effets soudains ont de l'air des miracles, D'un avare à l'instant il fait un libéral : Un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal. Il rend agile à tout l'âme la plus pesante, Et donne de l'esprit à la plus innocente : Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès, Car tranchant avec moi par ces termes exprès, « Retirez-vous : mon âme aux visites renonce ; Je sais tous vos discours : Et voilà ma réponse. » Cette pierre ou ce grès dont vous vous étonniez, Avec un mot de lettre est tombée à mes pieds, Et j'admire de voir cette lettre ajustée, Avec le sens des mots ; et la pierre jetée ; D'une telle action n'êtes-vous pas surpris ? L'amour sait-il pas l'art d'aiguiser les esprits ? Et peut-on me nier que ses flammes puissantes, Ne fassent dans un coeur des choses étonnantes ? Que dites-vous du tour, et de ce mot d'écrit ? Euh ! N'admirez-vous point cette adresse d'esprit ? Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage A joué mon jaloux dans tout ce badinage. Dites.

Arnolphe

Oui, fort plaisant.

Arnolphe rit d'un air forcé.

Horace

Riez-en donc un peu, Cet homme gendarmé d'abord contre mon feu, Qui chez lui se retranche, et de grès fait parade, Comme si j'y voulais entrer par escalade, Qui pour me repousser dans son bizarre effroi, Anime du dedans tous ses gens contre moi, Et qu'abuse à ses yeux par sa machine même, Celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême : Pour moi je vous l'avoue, encor que son retour En un grand embarras jette ici mon amour, Je tiens cela plaisant autant qu'on saurait dire, Je ne puis y songer sans de bon coeur en rire. Et vous n'en riez pas assez, à mon avis.

Arnolphe

Pardonnez-moi, j'en ris tout autant que je puis.

Horace

Mais il faut qu'en ami je vous montre la lettre. Tout ce que son coeur sent, sa main a su l'y mettre : Mais en termes touchants et tous pleins de bonté, De tendresse innocente, et d'ingénuité, De la manière enfin que la pure nature Exprime de l'amour la première blessure.

Arnolphe

Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sert, Et contre mon dessein l'art t'en fut découvert.

Horace

« Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerais que vous sussiez ; mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connaître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrais. En vérité, je ne sais ce que vous m'avez fait ; mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serais bien aise d'être à vous. Peut-être qu'il y a du mal à dire cela ; mais enfin je ne puis m'empêcher de le dire, et je voudrais que cela se pût faire sans qu'il y en eût. On me dit fort, que tous les jeunes hommes sont des trompeurs ; qu'il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser ; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurais croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est : car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde, si vous me trompiez. Et je pense que j'en mourrais de déplaisir. »

Arnolphe

Hom Chienne !

Horace

Qu'avez-vous ?

Arnolphe

Moi ? Rien. C'est que je tousse.

Horace

Avez-vous jamais vu d'expression plus douce ? Malgré les soins maudits d'un injuste pouvoir, Un plus beau naturel peut-il se faire voir ? Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable, De gâter méchamment ce fonds d'âme admirable ? D'avoir dans l'ignorance et la stupidité, Voulu de cet amour étouffer la clarté ? L'amour a commencé d'en déchirer le voile, Et si par la faveur de quelque bonne étoile, Je puis, comme j'espère, à ce franc animal, Ce traître, ce bourreau, ce faquin, ce brutal...

Arnolphe

Adieu.

Horace

Comment, si vite ?

Arnolphe

Il m'est dans la pensée Venu tout maintenant une affaire pressée.

Horace

Mais ne sauriez-vous point, comme on la tient de près, Qui dans cette maison pourrait avoir accès, J'en use sans scrupule, et ce n'est pas merveille, Qu'on se puisse entre amis servir à la pareille, Je n'ai plus là-dedans que gens pour m'observer, Et servante et valet que je viens de trouver, N'ont jamais, de quelque air que je m'y sois pu prendre, Adouci leur rudesse à me vouloir entendre, J'avais pour de tels coups certaine vieille en main, D'un génie à vrai dire au-dessus de l'humain : Elle m'a dans l'abord servi de bonne sorte : Mais depuis quatre jours la pauvre femme est morte, Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen ?

Arnolphe

Non vraiment, et sans moi vous en trouverez bien.

Horace

Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie.

Scène 5

Arnolphe

Arnolphe

Comme il faut devant lui que je me mortifie, Quelle peine à cacher mon déplaisir cuisant. Quoi pour une innocente, un esprit si présent ? Elle a feint d'être telle à mes yeux, la traîtresse, Ou le diable à son âme a soufflé cette adresse : Enfin me voilà mort par ce funeste écrit. Je vois qu'il a le traître empaumé son esprit, Qu'à ma suppression il s'est ancré chez elle, Et c'est mon désespoir, et ma peine mortelle, Je souffre doublement dans le vol de son coeur, Et l'amour y pâtit aussi bien que l'honneur. J'enrage de trouver cette place usurpée, Et j'enrage de voir ma prudence trompée. Je sais que pour punir son amour libertin Je n'ai qu'à laisser faire à son mauvais destin, Que je serai vengé d'elle par elle-même : Mais il est bien fâcheux de perdre ce qu'on aime. Ciel ! Puisque pour un choix j'ai tant philosophé, Faut-il de ses appas m'être si fort coiffé ? Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse, Elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse, Et cependant je l'aime, après ce lâche tour, Jusqu'à ne me pouvoir passer de cet amour. Sot, n'as-tu point de honte, ah je crève, j'enrage, Et je souffletterais mille fois mon visage, Je veux entrer un peu, mais seulement pour voir Quelle est sa contenance après un trait si noir. Ciel ! faites que mon front soit exempt de disgrâce, Ou bien, s'il est écrit qu'il faille que j'y passe, Donnez-moi tout au moins pour de tels accidents, La constance qu'on voit à de certaines gens.

Acte IV

Scène 1

Arnolphe

Arnolphe

J'ai peine, je l'avoue, à demeurer en place, Et de mille soucis mon esprit s'embarrasse, Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors, Qui du godelureau rompe tous les efforts : De quel oeil la traîtresse a soutenu ma vue, De tout ce qu'elle a fait elle n'est point émue. Et bien qu'elle me mette à deux doigts du trépas, On dirait à la voir qu'elle n'y touche pas. Plus en la regardant je la voyais tranquille, Plus je sentais en moi s'échauffer une bile, Et ces bouillants transports dont s'enflammait mon coeur, Y semblaient redoubler mon amoureuse ardeur. J'étais aigri, fâché, désespéré contre elle, Et cependant jamais je ne la vis si belle ; Jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perçants, Jamais je n'eus pour eux des désirs si pressants, Et je sens là-dedans qu'il faudra que je crève, Si de mon triste sort la disgrâce s'achève. Quoi ? J'aurai dirigé son éducation Avec tant de tendresse et de précaution ? Je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance, Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance, Mon coeur aura bâti sur ses attraits naissants, Et cru la mitonner pour moi durant treize ans, Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache Me la vienne enlever jusque sur la moustache, Lorsqu'elle est avec moi mariée à demi. Non parbleu, non parbleu, Petit sot, mon ami, Vous aurez beau tourner ou j'y perdrai mes peines, Ou je rendrai ma foi, vos espérances vaines, Et de moi tout à fait vous ne vous rirez point.

Scène 2

Notaire, Arnolphe

Notaire

Ah le voilà ! Bonjour, me voici tout à point Pour dresser le contrat que vous souhaitez faire.

Arnolphe

Comment faire ?

Notaire

Il le faut dans la forme ordinaire.

Arnolphe

À mes précautions je veux songer de près.

Notaire

Je ne passerai rien contre vos intérêts.

Arnolphe

Il se faut garantir de toutes les surprises.

Notaire

Suffit qu'entre mes mains vos affaires soient mises, Il ne vous faudra point, de peur d'être déçu, Quittancer le contrat que vous n'ayez reçu.

Arnolphe

J'ai peur, si je vais faire éclater quelque chose Que de cet incident par la ville on ne cause.

Notaire

Hé bien il est aisé d'empêcher cet éclat, Et l'on peut en secret faire votre contrat.

Arnolphe

Mais comment faudra-t-il qu'avec elle j'en sorte ?

Notaire

Le douaire se règle au bien qu'on vous apporte.

Arnolphe

Je l'aime, et cet amour est mon grand embarras.

Notaire

On peut avantager une femme en ce cas.

Arnolphe

Quel traitement lui faire en pareille aventure ?

Notaire

L'ordre est que le futur doit douer la future Du tiers du dot qu'elle a, mais cet ordre n'est rien, Et l'on va plus avant lorsque l'on le veut bien.

Arnolphe l'apercevant.

Arnolphe

Si...

Notaire

Pour le préciput il les regarde ensemble, Je dis que le futur peut comme bon lui semble Douer la future.

Arnolphe

Euh ?

Notaire

Il peut l'avantager Lorsqu'il l'aime beaucoup et qu'il veut l'obliger, Et cela pour douaire, ou préfix qu'on appelle, Qui demeure perdu par le trépas d'icelle, Ou sans retour, qui va de ladite à ses hoirs, Ou coutumier, selon les différents vouloirs, Ou par donation dans le contrat formelle, Qu'on fait, ou pure et simple, ou qu'on fait mutuelle ; Pourquoi hausser le dos ? Est-ce qu'on parle en fat, Et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat ? Qui me les apprendra ? Personne ; je présume. Sais-je pas qu'étant joints, on est par la coutume, Communs en meubles, biens immeubles et conquêts, À moins que par un acte on y renonce exprès ? Sais-je pas que le tiers du bien de la future Entre en communauté pour...

Arnolphe

Oui, c'est chose sûre, Vous savez tout cela, mais qui vous en dit mot ?

Notaire

Vous qui me prétendez faire passer pour sot, En me haussant l'épaule, et faisant la grimace.

Arnolphe

La peste soit fait l'homme, et sa chienne de face. Adieu. C'est le moyen de vous faire finir.

Notaire

Pour dresser un contrat m'a-t-on pas fait venir ?

Arnolphe

Oui, je vous ai mandé : mais la chose est remise, Et l'on vous mandera quand l'heure sera prise. Voyez quel diable d'homme avec son entretien ?

Notaire

Je pense qu'il en tient, et je crois penser bien.

Scène 3

Notaire, Alain, Georgette

Notaire

M'êtes-vous pas venu quérir pour votre maître ?

Alain

Oui.

Notaire

J'ignore pour qui vous le pouvez connaître : Mais allez de ma part lui dire de ce pas Que c'est un fou fieffé.

Georgette

Nous n'y manquerons pas.

Scène 4

Alain, Arnolphe, Georgette

Alain

Monsieur...

Arnolphe

Approchez-vous : vous êtes mes fidèles, Mes bons, mes vrais amis, et j'en sais des nouvelles.

Alain

Le notaire...

Arnolphe

Laissons, c'est pour quelque autre jour. On veut à mon honneur jouer d'un mauvais tour ; Et quel affront pour vous, mes enfants, pourrait-ce être, Si l'on avait été l'honneur à votre maître ! Vous n'oseriez après paraître en nul endroit, Et chacun, vous voyant, vous montrerait au doigt. Donc, puisque autant que moi l'affaire vous regarde, Il faut de votre part faire une telle garde, Que ce galant ne puisse en aucune façon...

Georgette

Vous nous avez tantôt montré notre leçon.

Arnolphe

Mais à ses beaux discours gardez bien de vous rendre.

Alain

Oh vraiment...

Georgette

Nous savons comme il faut s'en défendre.

Arnolphe

S'il venait doucement. Alain, mon pauvre coeur Par un peu de secours soulage ma langueur.

Alain

Vous êtes un sot.

Arnolphe

Bon. Georgette, ma mignonne, Tu me parais si douce, et si bonne personne.

Georgette

Vous êtes un nigaud.

Arnolphe

Bon. Quel mal trouves-tu Dans un dessein honnête et tout plein de vertu ?

Alain

Vous êtes un fripon.

Arnolphe

Fort bien. Ma mort est sûre, Si tu ne prends pitié des peines que j'endure.

Georgette

Vous êtes un benêt, un impudent.

Ils tendent tous deux la main, et prennent l'argent.

Arnolphe

Fort bien. Je ne suis pas un homme à vouloir rien pour rien, Je sais quand on me sert, en garder la mémoire : Cependant par avance, Alain voilà pour boire, Et voilà pour t'avoir, Georgette, un cotillon, Ce n'est de mes bienfaits qu'un simple échantillon. Toute la courtoisie enfin dont je vous presse, C'est que je puisse voir votre belle maîtresse.

Georgette

À d'autres.

Arnolphe

Bon cela.

Georgette

Hors d'ici.

Arnolphe

Bon.

Georgette

Mais tôt.

Arnolphe

Bon. Holà, c'est assez.

Georgette

Fais-je pas comme il faut ?

Alain

Est-ce de la façon que vous voulez l'entendre ?

Arnolphe

Oui, fort bien, hors l'argent qu'il ne fallait pas prendre.

Georgette

Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point.

Alain

Voulez-vous qu'à l'instant nous recommencions ?

Arnolphe

Point. Suffit, rentrez tous deux.

Alain

Vous n'avez rien qu'à dire.

Arnolphe

Non, vous dis-je, rentrez, puisque je le désire. Je vous laisse l'argent, allez, je vous rejoins, Ayez bien l'oeil à tout, et secondez mes soins.

Scène 5

Arnolphe

Arnolphe

Je veux pour espion qui soit d'exacte vue, Prendre le savetier du coin de notre rue ; Dans la maison toujours je prétends la tenir, Y faire bonne garde, et surtout en bannir Vendeuses de ruban, perruquières, coiffeuses, Faiseuses de mouchoirs, gantières, revendeuses, Tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour, À faire réussir les mystères d'amour ; Enfin j'ai vu le monde, et j'en sais les finesses, Il faudra que mon homme ait de grandes adresses, Si message ou poulet de sa part peut entrer.

Scène 6

Horace

Horace

La place m'est heureuse à vous y rencontrer, Je viens de l'échapper bien belle je vous jure. Au sortir d'avec vous sans prévoir l'aventure, Seule dans son balcon j'ai vu paraître Agnès, Qui des arbres prochains prenait un peu le frais, Après m'avoir fait signe, elle a su faire en sorte Descendant au jardin, de m'en ouvrir la porte : Mais à peine tous deux dans sa chambre étions-nous, Qu'elle a sur les degrés entendu son jaloux, Et tout ce qu'elle a pu dans un tel accessoire, C'est de me renfermer dans une grande armoire, Il est entré d'abord : je ne le voyais pas, Mais je l'oyais marcher sans rien dire à grands pas ; Poussant de temps en temps des soupirs pitoyables, Et donnant quelquefois de grands coups sur les tables, Frappant un petit chien qui pour lui s'émouvait, Et jetant brusquement les hardes qu'il trouvait, Il a même cassé d'une main mutinée, Des vases dont la belle ornait sa cheminée, Et sans doute il faut bien qu'à ce becque-cornu, Du trait qu'elle a joué quelque jour soit venu, Enfin après cent tours ayant de la manière, Sur ce qui n'en peut mais déchargé sa colère, Mon jaloux inquiet sans dire son ennui, Est sorti de la chambre, et moi de mon étui. Nous n'avons point voulu de peur du personnage, Risquer à nous tenir ensemble davantage, C'était trop hasarder ; mais je dois, cette nuit, Dans sa chambre un peu tard m'introduire sans bruit, En toussant par trois fois je me ferai connaître, Et je dois au signal voir ouvrir la fenêtre, Dont, avec une échelle, et secondé d'Agnès, Mon amour tâchera de me gagner l'accès, Comme à mon seul ami je veux bien vous l'apprendre, L'allégresse du coeur s'augmente à la répandre, Et, goûtât-on cent fois un bonheur trop parfait, On n'en est pas content si quelqu'un ne le sait, Vous prendrez part je pense à l'heur de mes affaires Adieu je vais songer aux choses nécessaires.

Scène 7

Arnolphe

Arnolphe

Quoi ? L'astre qui s'obstine à me désespérer, Ne me donnera pas le temps de respirer, Coup sur coup je verrai par leur intelligence, De mes soins vigilants confondre la prudence, Et je serai la dupe en ma maturité, D'une jeune innocente, et d'un jeune éventé, En sage philosophe on m'a vu, vingt années, Contempler des maris les tristes destinées, Et m'instruire avec soin de tous les accidents, Qui font dans le malheur tomber les plus prudents, Des disgrâces d'autrui profitant dans mon âme, J'ai cherché les moyens, voulant prendre une femme, De pouvoir garantir mon front de tous affronts, Et le tirer de pair d'avec les autres fronts, Pour ce noble dessein, j'ai cru mettre en pratique, Tout ce que peut trouver l'humaine politique, Et comme si du sort il était arrêté, Que nul homme ici-bas n'en serait exempté, Après l'expérience, et toutes les lumières, Que j'ai pu m'acquérir sur de telles matières, Après vingt ans et plus, de méditation, Pour me conduire en tout avec précaution, De tant d'autres maris j'aurais quitté la trace, Pour me trouver après dans la même disgrâce. Ah bourreau de destin vous en aurez menti, De l'objet qu'on poursuit, je suis encor nanti, Si son coeur m'est volé par ce blondin funeste, J'empêcherai du moins qu'on s'empare du reste, Et cette nuit qu'on prend pour le galant exploit, Ne se passera pas si doucement qu'on croit, Ce m'est quelque plaisir parmi tant de tristesse, Que l'on me donne avis du piège qu'on me dresse, Et que cet étourdi qui veut m'être fatal, Fasse son confident de son propre rival.

Scène 8

Chrysalde, Arnolphe

Chrysalde

Et bien, souperons-nous avant la promenade ?

Arnolphe

Non, je jeûne ce soir.

Chrysalde

D'où vient cette boutade ?

Arnolphe

De grâce excusez-moi, j'ai quelque autre embarras.

Chrysalde

Votre hymen résolu ne se fera-t-il pas ?

Arnolphe

C'est trop s'inquiéter des affaires des autres.

Chrysalde

Oh, oh, si brusquement ? Quels chagrins sont les vôtres ? Serait-il point, compère, à votre passion, Arrivé quelque peu de tribulation ? Je le jurerais presque à voir votre visage.

Arnolphe

Quoi qu'il m'arrive au moins aurai-je l'avantage, De ne pas ressembler à de certaines gens, Qui souffrent doucement l'approche des galants.

Chrysalde

C'est un étrange fait, qu'avec tant de lumières. Vous vous effarouchiez toujours sur ces matières, Qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur, Et ne conceviez point au monde d'autre honneur, Être avare, brutal, fourbe, méchant, et lâche, N'est rien à votre avis auprès de cette tache, Et de quelque façon qu'on puisse avoir vécu, On est homme d'honneur quand on n'est point cocu. À le bien prendre au fond, pourquoi voulez-vous croire, Que de ce cas fortuit dépende notre gloire ? Et qu'une âme bien née ait à se reprocher, L'injustice d'un mal qu'on ne peut empêcher ? Pourquoi voulez-vous, dis-je en prenant une femme, Qu'on soit digne à son choix de louange ou de blâme, Et qu'on s'aille former un monstre plein d'effroi, De l'affront que nous fait son manquement de foi ? Mettez-vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage, Se faire en galant homme une plus douce image, Que des coups du hasard aucun n'étant garant, Cet accident de soi doit être indifférent, Et qu'enfin tout le mal quoi que le monde glose, N'est que dans la façon de recevoir la chose Car pour se bien conduire en ces difficultés, Il y faut comme en tout fuir les extrémités, N'imiter pas ces gens un peu trop débonnaires, Qui tirent vanité de ces sortes d'affaires ; De leurs femmes toujours vont citant les galants, En font partout l'éloge, et prônent leurs talents, Témoignent avec eux d'étroites sympathies, Sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties : Et font qu'avec raison les gens sont étonnés De voir leur hardiesse à montrer là leur nez. Ce procédé sans doute est tout à fait blâmable : Mais l'autre extrémité n'est pas moins condamnable, Si je n'approuve pas ces amis des galants, Je ne suis pas aussi pour ces gens turbulents, Dont l'imprudent chagrin qui tempête et qui gronde, Attire au bruit qu'il fait les yeux de tout le monde ; Et qui par cet éclat semblent ne pas vouloir Qu'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuvent avoir. Entre ces deux partis il en est un honnête, Où dans l'occasion l'homme prudent s'arrête, Et quand on le sait prendre on n'a point à rougir, Du pis dont une femme avec nous puisse agir. Quoi qu'on en puisse dire, enfin le cocuage Sous des traits moins affreux aisément s'envisage : Et comme je vous dis, toute l'habileté, Ne va qu'à le savoir tourner du bon côté.

Arnolphe

Après ce beau discours, toute la confrérie, Doit un remerciement à votre seigneurie : Et quiconque voudra vous entendre parler, Montrera de la joie à s'y voir enrôler.

Chrysalde

Je ne dis pas cela, car c'est ce que je blâme ; Mais comme c'est le sort qui nous donne une femme, Je dis que l'on doit faire ainsi qu'au jeu de dés, Où s'il ne vous vient pas ce que vous demandez. Il faut jouer d'adresse, et d'une âme réduite, Corriger le hasard par la bonne conduite.

Arnolphe

C'est-à-dire dormir et manger toujours bien, Et se persuader que tout cela n'est rien.

Chrysalde

Vous pensez vous moquer, mais à ne vous rien feindre, Dans le monde je vois cent choses plus à craindre Et dont je me ferais un bien plus grand malheur, Que de cet accident qui vous fait tant de peur. Pensez-vous qu'à choisir de deux choses prescrites, Je n'aimasse pas mieux être ce que vous dites, Que de me voir mari de ces femmes de bien, Dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien. Ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses, Qui pour un petit tort qu'elles ne nous font pas, Prennent droit de traiter les gens de haut en bas, Et veulent, sur le pied de nous être fidèles, Que nous soyons tenus à tout endurer d'elles : Encore un coup compère, apprenez qu'en effet, Le cocuage n'est que ce que l'on le fait, Qu'on peut le souhaiter pour de certaines causes, Et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses.

Arnolphe

Si vous êtes d'humeur à vous en contenter ? Quant à moi ce n'est pas la mienne d'en tâter ; Et plutôt que subir une telle aventure...

Chrysalde

Mon Dieu ne jurez point de peur d'être parjure; Si le sort l'a réglé, vos soins sont superflus, Et l'on ne prendra pas votre avis là-dessus.

Arnolphe

Moi, je serais cocu ?

Chrysalde

Vous voilà bien malade, Mille gens le sont bien sans vous faire bravade ; Qui de mine, de coeur, de biens et de maison, Ne feraient avec vous nulle comparaison.

Arnolphe

Et moi je n'en voudrais avec eux faire aucune : Mais cette raillerie en un mot m'importune. Brisons là, s'il vous plaît.

Chrysalde

Vous êtes en courroux, Nous en saurons la cause ; adieu souvenez-vous, Quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire, Que c'est être à demi ce que l'on vient de dire : Que de vouloir jurer qu'on ne le sera pas.

Arnolphe

Moi ! Je le jure encore, et je vais de ce pas, Contre cet accident trouver un bon remède.

Scène 9

Arnolphe, Alain, Georgette

Arnolphe

Mes amis, c'est ici que j'implore votre aide, Je suis édifié de votre affection ; Mais il faut qu'elle éclate en cette occasion : Et si vous m'y servez selon ma confiance, Vous êtes assurés de votre récompense. L'homme que vous savez, n'en faites point de bruit, Veut, comme je l'ai su m'attraper cette nuit, Dans la chambre d'Agnès entrer par escalade, Mais il lui faut nous trois dresser une embuscade : Je veux que vous preniez chacun un bon bâton, Et quand il sera près du dernier échelon ; Car dans le temps qu'il faut j'ouvrirai la fenêtre, Que tous deux à l'envi vous me chargiez ce traître : Mais d'un air dont son dos garde le souvenir, Et qui lui puisse apprendre à n'y plus revenir, Sans me nommer pourtant en aucune manière, Ni faire aucun semblant que je serai derrière. Aurez-vous bien l'esprit de servir mon courroux ?

Alain

S'il ne tient qu'à frapper, Monsieur, tout est à nous : Vous verrez, quand je bats, si j'y vais de main morte.

Georgette

La mienne, quoique aux yeux elle n'est pas si forte, N'en quitte pas sa part à le bien étriller.

Seul.

Arnolphe

Rentrez donc ; et surtout gardez de babiller. Voilà pour le prochain une leçon utile ; Et si tous les maris qui sont en cette ville De leurs femmes ainsi recevaient le galant, Le nombre des cocus ne serait pas si grand.

Acte V

Scène 1

Arnolphe, Alain

Arnolphe

Traîtres, qu'avez-vous fait par cette violence ?

Alain

Nous vous avons rendu, Monsieur, obéissance.

Arnolphe

De cette excuse en vain vous voulez vous armer. L'ordre était de le battre, et non de l'assommer ; Et c'était sur le dos, et non pas sur la tête, Que j'avais commandé qu'on fît choir la tempête. Ciel ! Dans quel accident me jette ici le sort ? Et que puis-je résoudre à voir cet homme mort ? Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire De cet ordre innocent que j'ai pu vous prescrire. Le jour s'en va paraître, et je vais consulter Comment dans ce malheur je me dois comporter. Hélas ! Que deviendrai-je ? Et que dira le père, Lorsqu'inopinément il saura cette affaire ?

Scène 2

Horace, Arnolphe

Horace

Il faut que j'aille un peu reconnaître qui c'est.

Arnolphe

Eût-on jamais prévu... Qui va là ? S'il vous plaît.

Horace

C'est vous, seigneur Arnolphe.

Arnolphe

Oui, mais vous...

Horace

C'est Horace. Je m'en allais chez vous, vous prier d'une grâce. Vous sortez bien matin.

Arnolphe

Quelle confusion ! Est-ce un enchantement ? Est-ce une illusion ?

Horace

J'étais, à dire vrai, dans une grande peine ; Et je bénis du ciel la bonté souveraine, Qui fait qu'à point nommé je vous rencontre ainsi. Je viens vous avertir que tout a réussi, Et même beaucoup plus que je n'eusse osé dire ; Et par un incident qui devait tout détruire. Je ne sais point par où l'on a pu soupçonner Cette assignation qu'on m'avait su donner : Mais étant sur le point d'atteindre à la fenêtre J'ai, contre mon espoir, vu quelques gens paraître, Qui sur moi brusquement levant chacun le bras M'ont fait manquer le pied et tomber jusqu'en bas ; Et ma chute aux dépens de quelque meurtrissure, De vingt coups de bâton m'a sauvé l'aventure. Ces gens-là, dont était je pense mon jaloux, Ont imputé ma chute à l'effort de leurs coups, Et comme la douleur un assez long espace M'a fait sans remuer demeurer sur la place, Ils ont cru tout de bon qu'ils m'avaient assommé, Et chacun d'eux s'en est aussitôt alarmé. J'entendais tout leur bruit dans le profond silence, L'un l'autre ils s'accusaient de cette violence, Et sans lumière aucune en querellant le sort, Sont venus doucement tâter si j'étais mort. Je vous laisse à penser si dans la nuit obscure, J'ai d'un vrai trépassé su tenir la figure. Ils se sont retirés avec beaucoup d'effroi, Et comme je songeais à me retirer moi, De cette feinte mort la jeune Agnès émue Avec empressement est devers moi venue : Car les discours qu'entre eux ces gens avaient tenus, Jusques à son oreille étaient d'abord venus, Et pendant tout ce trouble étant moins observée, Du logis aisément elle s'était sauvée. Mais me trouvant sans mal elle a fait éclater Un transport difficile à bien représenter. Que vous dirai-je ? Enfin cette aimable personne A suivi les conseils que son amour lui donne, N'a plus voulu songer à retourner chez soi, Et de tout son destin s'est commise à ma foi. Considérez un peu, par ce trait d'innocence, Où l'expose d'un fou la haute impertinence, Et quels fâcheux périls elle pourrait courir, Si j'étais maintenant homme à la moins chérir. Mais d'un trop pur amour mon âme est embrasée : J'aimerais mieux mourir que l'avoir abusée ; Je lui vois des appas dignes d'un autre sort, Et rien ne m'en saurait séparer que la mort. Je prévois là-dessus l'emportement d'un père ; Mais nous prendrons le temps d'apaiser sa colère. À des charmes si doux je me laisse emporter, Et dans la vie enfin il se faut contenter. Ce que je veux de vous, sous un secret fidèle, C'est que je puisse mettre en vos mains cette belle, Que dans votre maison, en faveur de mes feux, Vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux. Outre qu'aux yeux du monde il faut cacher sa fuite, Et qu'on en pourra faire une exacte poursuite, Vous savez qu'une fille aussi de sa façon Donne avec un jeune homme un étrange soupçon ; Et comme c'est à vous, sûr de votre prudence, Que j'ai fait de mes feux entière confidence, C'est à vous seul aussi, comme ami généreux, Que je puis confier ce dépit amoureux.

Arnolphe

Je suis, n'en doutez point, tout à votre service.

Horace

Vous voulez bien me rendre un si charmant office.

Arnolphe

Très volontiers, vous dis-je ; et je me sens ravir De cette occasion que j'ai de vous servir, Je rends grâces au ciel de ce qu'il me l'envoie, Et n'ai jamais rien fait avec si grande joie.

Horace

Que je suis redevable à toutes vos bontés ! J'avais de votre part craint des difficultés ; Mais vous êtes du monde, et dans votre sagesse Vous savez excuser le feu de la jeunesse. Un de mes gens la garde au coin de ce détour.

Arnolphe

Mais comment ferons-nous ? Car il fait un peu jour : Si je la prends ici, l'on me verra peut-être ; Et s'il faut que chez moi vous veniez à paraître, Des valets causeront. Pour jouer au plus sûr, Il faut me l'amener dans un lieu plus obscur. Mon allée est commode, et je l'y vais attendre.

Horace

Ce sont précautions qu'il est fort bon de prendre. Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main, Et chez moi, sans éclat, je retourne soudain.

Arnolphe

Ah ! Fortune, ce trait d'aventure propice Répare tous les maux que m'a faits ton caprice.

Scène 3

Horace, Agnès

Arnolphe lui prend la main sans qu'elle le reconnaisse.

Horace

Ne soyez point en peine où je vais vous mener, C'est un logement sûr que je vous fais donner. Vous loger avec moi ce serait tout détruire Entrez dans cette porte et laissez-vous conduire.

Agnès

Pourquoi me quittez-vous ?

Horace

Chère Agnès, il le faut.

Agnès

Songez donc, je vous prie, à revenir bientôt.

Horace

J'en suis assez pressé par ma flamme amoureuse.

Agnès

Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse.

Horace

Hors de votre présence, on me voit triste aussi.

Agnès

Hélas ! S'il était vrai, vous resteriez ici.

Horace

Quoi ! Vous pourriez douter de mon amour extrême !

Arnolphe la tire.

Agnès

Non, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime. Ah l'on me tire trop.

Horace

C'est qu'il est dangereux, Chère Agnès, qu'en ce lieu nous soyons vus tous deux, Et le parfait ami, de qui la main vous presse, Suit le zèle prudent qui pour nous l'intéresse.

Agnès

Mais suivre un inconnu que...

Horace

N'appréhendez rien, Entre de telles mains vous ne serez que bien.

Agnès

Je me trouverais mieux entre celles d'Horace.

Horace

Et j'aurais...

Agnès

Attendez.

Horace

Adieu : le jour me chasse.

Agnès

Quand vous verrai-je donc ?

Horace

Bientôt, assurément.

Agnès

Que je vais m'ennuyer jusques à ce moment !

Horace

Grâce au ciel, mon bonheur n'est plus en concurrence, Et je puis maintenant dormir en assurance.

Scène 4

Arnolphe, Agnès

Arnolphe

Venez, ce n'est pas là que je vous logerai, Et votre gîte ailleurs est par moi préparé, Je prétends en lieu sûr mettre votre personne. Me connaissez-vous ?

Agnès

Hay !

Agnès regarde si elle ne verra point Horace.

Arnolphe

Mon visage, friponne, Dans cette occasion rend vos sens effrayés, Et c'est à contre-coeur qu'ici vous me voyez ; Je trouble en ses projets l'amour qui vous possède, N'appelez point des yeux le galant à votre aide, Il est trop éloigné pour vous donner secours, Ah, ah, si jeune encor, vous jouez de ces tours, Votre simplicité, qui semble sans pareille, Demande si l'on fait les enfants par l'oreille, Et vous savez donner des rendez-vous la nuit, Et pour suivre un galant vous évader sans bruit. Tudieu ? Comme avec lui votre langue cajole ; Il faut qu'on vous ait mise à quelque bonne école. Qui diantre tout d'un coup vous en a tant appris ? Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits ? Et ce galant, la nuit, vous a donc enhardie. Ah, Coquine, en venir à cette perfidie, Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein, Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein, Et qui dès qu'il se sent par une humeur ingrate, Cherche à faire du mal à celui qui le flatte !

Agnès

Pourquoi me criez-vous ?

Arnolphe

J'ai grand tort en effet.

Agnès

Je n'entends point de mal dans tout ce que j'ai fait.

Arnolphe

Suivre un galant n'est pas une action infâme ?

Agnès

C'est un homme qui dit qu'il me veut pour sa femme ; J'ai suivi vos leçons, et vous m'avez prêché Qu'il se faut marier pour ôter le péché.

Arnolphe

Oui, mais pour femme, moi je prétendais vous prendre, Et je vous l'avais fait, me semble, assez entendre.

Agnès

Oui, mais à vous parler franchement entre nous, Il est plus pour cela selon mon goût, que vous ; Chez vous le mariage est fâcheux et pénible, Et vos discours en font une image terrible : Mais las ! Il le fait lui si rempli de plaisirs, Que de se marier il donne des désirs.

Arnolphe

Ah, c'est que vous l'aimez, traîtresse.

Agnès

Oui, je l'aime.

Arnolphe

Et vous avez le front de le dire à moi-même ?

Agnès

Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirais-je pas ?

Arnolphe

Le deviez-vous aimer, impertinente.

Agnès

Hélas ! Est-ce que j'en puis mais ? Lui seul en est la cause, Et je n'y songeais pas lorsque se fit la chose.

Arnolphe

Mais il fallait chasser cet amoureux désir.

Agnès

Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir ?

Arnolphe

Et ne saviez-vous pas que c'était me déplaire ?

Agnès

Moi, Point du tout, quel mal cela vous peut-il faire ?

Arnolphe

Il est vrai, j'ai sujet d'en être réjoui, Vous ne m'aimez donc pas, à ce compte.

Agnès

Vous.

Arnolphe

Oui.

Agnès

Hélas, non.

Arnolphe

Comment, non ?

Agnès

Voulez-vous que je mente ?

Arnolphe

Pourquoi ne m'aimer pas, Madame l'impudente ?

Agnès

Mon Dieu, ce n'est pas moi que vous devez blâmer ; Que ne vous êtes-vous comme lui fait aimer ? Je ne vous en ai pas empêché, que je pense.

Arnolphe

Je m'y suis efforcé de toute ma puissance ; Mais les soins que j'ai pris, je les ai perdus tous.

Agnès

Vraiment il en sait donc là-dessus plus que vous ; Car à se faire aimer il n'a point eu de peine.

Arnolphe

Voyez comme raisonne et répond la vilaine. Peste, une précieuse en dirait-elle plus ? Ah ! Je l'ai mal connue, ou ma foi là-dessus Une sotte en sait plus que le plus habile homme ; Puisqu'en raisonnement votre esprit se consomme, La belle raisonneuse, est-ce qu'un si long temps Je vous aurai pour lui nourrie à mes dépens ?

Agnès

Non, il vous rendra tout jusques au dernier double.

Arnolphe

Elle a de certains mots où mon dépit redouble, Me rendra-t-il, coquine, avec tout son pouvoir Les obligations que vous pouvez m'avoir ?

Agnès

Je ne vous en ai pas d'aussi grandes qu'on pense.

Arnolphe

N'est-ce rien que les soins d'élever votre enfance ?

Agnès

Vous avez là-dedans bien opéré vraiment, Et m'avez fait en tout instruire joliment, Croit-on que je me flatte, et qu'enfin dans ma tête Je ne juge pas bien que je suis une bête ? Moi-même, j'en ai honte, et, dans l'âge où je suis Je ne veux plus passer pour sotte, si je puis.

Arnolphe

Vous fuyez l'ignorance, et voulez, quoi qu'il coûte, Apprendre du blondin quelque chose ?

Agnès

Sans doute, C'est de lui que je sais ce que je puis savoir : Et beaucoup plus qu'à vous je pense lui devoir.

Arnolphe

Je ne sais qui me tient qu'avec une gourmade Ma main de ce discours ne venge la bravade. J'enrage quand je vois sa piquante froideur, Et quelques coups de poing satisferaient mon coeur.

Agnès

Hélas, vous le pouvez, si cela peut vous plaire.

Arnolphe

Ce mot et ce regard désarme ma colère, Et produit un retour de tendresse et de coeur, Qui de son action m'efface la noirceur. Chose étrange ! D'aimer, et que pour ces traîtresses Les hommes soient sujets à de telles faiblesses, Tout le monde connaît leur imperfection. Ce n'est qu'extravagance, et qu'indiscrétion ; Leur esprit est méchant, et leur âme fragile, Il n'est rien de plus faible et de plus imbécile, Rien de plus infidèle, et malgré tout cela Dans le monde on fait tout pour ces animaux-là. Hé bien, faisons la paix, va petite traîtresse, Je te pardonne tout, et te rends ma tendresse ; Considère par là l'amour que j'ai pour toi, Et me voyant si bon, en revanche aime-moi.

Agnès

Du meilleur de mon coeur je voudrais vous complaire, Que me coûterait-il, si je le pouvais faire ?

Il fait un soupir.

À part.

Arnolphe

Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux, Écoute seulement ce soupir amoureux, Vois ce regard mourant, contemple ma personne, Et quitte ce morveux, et l'amour qu'il te donne ; C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi, Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi. Ta forte passion est d'être brave et leste, Tu le seras toujours, va, je te le proteste ; Sans cesse, nuit et jour, je te caresserai, Je te bouchonnerai, baiserai ; mangerai Tout comme tu voudras, tu pourras te conduire, Je ne m'explique point, et cela c'est tout dire. Jusqu'où la passion peut-elle faire aller ? Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler ; Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate ? Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux ? Veux-tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux, Je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.

Agnès

Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'âme. Horace avec deux mots en ferait plus que vous.

Arnolphe

Ah ! C'est trop me braver, trop pousser mon courroux ; Je suivrai mon dessein, bête trop indocile, Et vous dénicherez à l'instant de la ville ; Vous rebutez mes voeux, et me mettez à bout ; Mais un cul de couvent me vengera de tout.

Scène 5

Alain, Arnolphe

Alain

Je ne sais ce que c'est, Monsieur, mais il me semble Qu'Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble.

Arnolphe

La voici ; dans ma chambre allez me la nicher, Ce ne sera pas là qu'il la viendra chercher, Et puis c'est seulement pour une demi-heure, Je vais pour lui donner une sûre demeure Trouver une voiture ; enfermez-vous des mieux, Et surtout gardez-vous de la quitter des yeux. Peut-être que son âme étant dépaysée Pourra de cet amour être désabusée.

Scène 6

Horace, Arnolphe

Horace

Ah ! Je viens vous trouver accablé de douleur, Le ciel, seigneur Arnolphe, a conclu mon malheur, Et par un trait fatal d'une injustice extrême On me veut arracher de la beauté que j'aime. Pour arriver ici mon père a pris le frais, J'ai trouvé qu'il mettait pied à terre ici près, Et la cause, en un mot, d'une telle venue, Qui, comme je disais, ne m'était pas connue, C'est qu'il m'a marié sans m'en récrire rien, Et qu'il vient en ces lieux célébrer ce lien. Jugez, en prenant part à mon inquiétude, S'il pouvait m'arriver un contretemps plus rude ; Cet Enrique, dont hier je m'informais à vous, Cause tout le malheur dont je ressens les coups ; Il vient avec mon père achever ma ruine, Et c'est sa fille unique à qui l'on me destine. J'ai, dès leurs premiers mots pensé m'évanouir, Et d'abord sans vouloir plus longtemps les ouïr ; Mon père ayant parlé de vous rendre visite L'esprit plein de frayeur je l'ai devancé vite : De grâce, gardez-vous de lui rien découvrir De mon engagement, qui le pourrait aigrir, Et tâchez, comme en vous il prend grande créance, De le dissuader de cette autre alliance.

Arnolphe

Oui dà.

Horace

Conseillez-lui de différer un peu, Et rendez en ami ce service à mon feu.

Arnolphe

Je n'y manquerai pas.

Horace

C'est en vous que j'espère.

Arnolphe

Fort bien.

Ils demeurent en un coin du théâtre.

Horace

Et je vous tiens mon véritable père ; Dites-lui que mon âge... Ah ! Je le vois venir : Écoutez les raisons que je vous puis fournir.

Scène 7

Enrique, Chrysalde, Arnolphe, Horace, Oronte

Enrique

Aussitôt qu'à mes yeux je vous ai vu paraître, Quand on ne m'est rien dit j'aurais su vous connaître ; Je vous vois tous les traits de cette aimable soeur, Dont l'hymen autrefois m'avait fait possesseur ; Et je serais heureux, si la Parque cruelle M'eût laissé ramener cette épouse fidèle, Pour jouir avec moi des sensibles douceurs De revoir tous les siens après nos longs malheurs : Mais puisque du destin la fatale puissance Nous prive pour jamais de sa chère présence, Tâchons de nous résoudre, et de nous contenter Du seul fruit amoureux qui m'en est pu rester, Il vous touche de près. Et sans votre suffrage J'aurais tort de vouloir disposer de ce gage; Le choix du fils d'Oronte est glorieux de soi, Mais il faut que ce choix vous plaise comme à moi.

Chrysalde

C'est de mon jugement avoir mauvaise estime, Que douter si j'approuve un choix si légitime.

Arnolphe

Oui, je vais vous servir de la bonne façon.

Horace

Gardez, encore un coup...

Arnolphe

N'ayez aucun soupçon.

Oronte

Ah ! Que cette embrassade est pleine de tendresse !

Arnolphe

Que je sens à vous voir une grande allégresse.

Oronte

Je suis ici venu...

Arnolphe

Sans m'en faire récit, Je sais ce qui vous mène.

Oronte

On vous l'a déjà dit.

Arnolphe

Oui.

Oronte

Tant mieux.

Arnolphe

Votre fils à cet hymen résiste, Et son coeur prévenu n'y voit rien que de triste, Il m'a même prié de vous en détourner ; Et moi, tout le conseil que je vous puis donner, C'est de ne pas souffrir que ce noeud se diffère, Et de faire valoir l'autorité de père; Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, Et nous faisons contre eux à leur être indulgents.

Horace

Ah traître !

Chrysalde

Si son coeur a quelque répugnance, Je tiens qu'on ne doit pas lui faire violence ; Mon frère, que je crois, sera de mon avis.

Arnolphe

Quoi ? Se laissera-t-il gouverner par son fils ? Est-ce que vous voulez qu'un père ait la mollesse De ne savoir pas faire obéir la jeunesse ? Il serait beau, vraiment, qu'on le vît aujourd'hui Prendre loi de qui doit la recevoir de lui. Non, non, c'est mon intime, et sa gloire est la mienne, Sa parole est donnée, il faut qu'il la maintienne, Qu'il fasse voir ici de fermes sentiments, Et force de son fils tous les attachements.

Oronte

C'est parler comme il faut, et dans cette alliance, C'est moi qui vous réponds de son obéissance.

Chrysalde

Je suis surpris, pour moi, du grand empressement Que vous nous faites voir pour cet engagement, Et ne puis deviner quel motif vous inspire...

Arnolphe

Je sais ce que je fais, et dis ce qu'il faut dire.

Oronte

Oui, oui, seigneur Arnolphe, il est...

Chrysalde

Ce nom l'aigrit, C'est Monsieur de la Souche, on vous l'a déjà dit.

Arnolphe

Il n'importe.

Horace

Qu'entends-je ?

Arnolphe

Oui, c'est là le mystère, Et vous pouvez juger ce que je devais faire.

Horace

En quel trouble...

Scène 8

Georgette, Arnolphe, Horace, Oronte

Georgette

Monsieur, si vous n'êtes auprès, Nous aurons de la peine à retenir Agnès, Elle veut à tous coups s'échapper, et peut-être Qu'elle se pourrait bien jeter par la fenêtre.

Arnolphe

Faites-la moi venir, aussi bien de ce pas Prétends-je l'emmener, ne vous en fâchez pas, Un bonheur continu rendrait l'homme superbe, Et chacun a son tour, comme dit le proverbe.

Horace

Quels maux peuvent, ô ciel, égaler mes ennuis ? Et s'est-on jamais vu dans l'abîme où je suis ?

Arnolphe

Pressez vite le jour de la cérémonie, J'y prends part, et déjà moi-même je m'en prie.

Oronte

C'est bien notre dessein.

Scène 9

Arnolphe, Agnès, Horace, Oronte, Chrysalde, Enrique

Arnolphe

Venez, Belle, venez, Qu'on ne saurait tenir, et qui vous mutinez, Voici votre galant, à qui pour récompense Vous pouvez faire une humble et douce révérence, Adieu ; l'événement trompe un peu vos souhaits ; Mais tous les amoureux ne sont pas satisfaits.

Agnès

Me laissez-vous, Horace, emmener de la sorte ?

Horace

Je ne sais où j'en suis, tant ma douleur est forte.

Arnolphe

Allons, causeuse, allons.

Agnès

Je veux rester ici.

Oronte

Dites-nous ce que c'est que ce mystère-ci, Nous nous regardons tous sans le pouvoir comprendre.

Arnolphe

Avec plus de loisir je pourrai vous l'apprendre, Jusqu'au revoir.

Oronte

Où donc prétendez-vous aller ? Vous ne nous parlez point, comme il nous faut parler.

Arnolphe

Je vous ai conseillé, malgré tout son murmure, D'achever l'hyménée.

Oronte

Oui, mais pour le conclure Si l'on vous a dit tout, ne vous a-t-on pas dit Que vous avez chez vous celle dont il s'agit ? La fille qu'autrefois de l'aimable Angélique Sous des liens secrets eut le seigneur Enrique ? Sur quoi votre discours était-il donc fondé ?

Chrysalde

Je m'étonnais aussi de voir son procédé.

Arnolphe

Quoi...

Chrysalde

D'un hymen secret ma soeur eut une fille, Dont on cacha le sort à toute la famille.

Oronte

Et qui sous de feints noms, pour ne rien découvrir, Par son époux aux champs fut donnée à nourrir.

Chrysalde

Et dans ce temps le sort lui déclarant la guerre, L'obligea de sortir de sa natale terre.

Oronte

Et d'aller essuyer mille périls divers Dans ces lieux séparés de nous par tant de mers.

Chrysalde

Où ses soins ont gagné ce que dans sa patrie Avaient pu lui ravir l'imposture et l'envie.

Oronte

Et de retour en France, il a cherché d'abord Celle à qui de sa fille il confia le sort.

Chrysalde

Et cette paysanne a dit avec franchise, Qu'en vos mains à quatre ans elle l'avait remise.

Oronte

Et qu'elle l'avait fait sur votre charité Par un accablement d'extrême pauvreté.

Chrysalde

Et lui, plein de transport et l'allégresse en l'âme A fait jusqu'en ces lieux conduire cette femme.

Oronte

Et vous allez, enfin, la voir venir ici Pour rendre aux yeux de tous ce mystère éclairci.

Chrysalde

Je devine à peu près quel est votre supplice, Mais le sort en cela ne vous est que propice ; Si n'être point cocu vous semble un si grand bien, Ne vous point marier en est le vrai moyen.

Arnolphe

Oh !

Oronte

D'où vient qu'il s'enfuit sans rien dire ?

Horace

Ah mon père Vous saurez pleinement ce surprenant mystère. Le hasard en ces lieux avait exécuté Ce que votre sagesse avait prémédité. J'étais par les doux noeuds d'une ardeur mutuelle Engagé de parole avec cette Belle ; Et c'est elle en un mot que vous venez chercher, Et pour qui mon refus a pensé vous fâcher.

Enrique

Je n'en ai point douté d'abord que je l'ai vue, Et mon âme depuis n'a cessé d'être émue. Ah ! Ma fille, je cède à des transports si doux.

Chrysalde

J'en ferais de bon coeur, mon frère, autant que vous. Mais ces lieux et cela ne s'accommodent guères ; Allons dans la maison débrouiller ces mystères, Payer à notre ami ces soins officieux, Et rendre grâce au ciel qui fait tout pour le mieux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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