Le Café, Prologue
Scène 1
Humorin, Linval, Premier Habitué, Deuxième Habitué
Humorin
Encor Cadet Roussel, quel est son nouveau rôle, Son emploi, professeur de déclamation ! ö farce misérable ! Oeuvre absurde et frivole ! Je ne puis retenir mon indignation.
Linval
Courage. Des grands mots, des phrases, des murmures, Sans connaître l'ouvrage, insulte à son auteur. Si l'on y rit, mon cher, je suis sûr que son coeur Te pardonneras tes injures.
Humorin
Peut-être il y rira, comme il rit au barbier. Quel succès ! c'est cueillir dans la fange un laurier, Ravaler ses talenTs et dégrader la scène.
Linval
Nous sommes au café ; le public nous entend. Quitte ce ton d'énergumène ; On va croire, Humorin, qu'un sujet important Allume contre moi ta haine ; Je veux avec l'auteur te réconcilier.
Humorin
Jamais. D'un art sublime, il fait un sot métier.
Linval
Tu sais qu'il a fait quelques drames. Apprends, mon cher, qu'en ces moments, Il met en action le plus beau des romans. Il va dans quatre jours faire courir les femmes, Des spectres, des combats, des poignards, des tombeaux ; Voilà ses instruments et ses matériaux.
Humorin
Déraisonne, plaisante, au lieu de ma répondre.
Linval
Je ne plaisante pas ; il a reçu de Londres Un ouvrage étonnant, sombre création, Fruit bilieux et noir de la consomption. Tiens, deux traits, seulement : une femme perfide, A, de milord Ousei, trompé le chaste amour. Milord attend son homme à la chute du jour : Tu vois, dit-il, l'époux d'une femme coupable ; Il l'étrangle et s'enfuit : il va se mettre à table, Soupe auprès de sa femme, et sous un front serein; Lui cache le vautour qui dévore son sein : Il lui parle, au dessert, du mépris de la vie : Elle y tenait beaucoup, car elle était jolie. Eh bien ! Madame, eh bien ! Vivez... une heure encor ; La seconde est pour vous, le signal de la mort. Elle, pleure, elle crie, et ce monstre farouche, La main sur un poignard, et l'autre sur sa bouche, Fait conduire à l'instant, Jenni (tel est son nom) Dans le plus noir caveau de a vaste maison ; On place auprès d'un puits, la victime tremblante, Le jaloux va frapper, lèvre sa main sanglante, Lorsqu'un cri qu'elle pousse auprès de son bourreau, Fait sortir deux voleurs cachés sous un tonneau. Milord frémit, décampe à cet aspect funeste.
Humorin
Et la femme...
Linval
Demain, je te dirai le reste. C'est un tissu parfait d'incidents désastreux... Suicide, combat... oh ! c'est miraculeux ; On croit être mon cher, au fond des noirs abîmes. Le roman produira des écrits merveilleux ; J'en vois sortir au moins, vingt drames pantomimes.
riant, pour avoir l'air de n'être pas dupe
Humorin
Fort bien, mauvais railleur, achève ton sermon, J'en saisis l'ironie, et comprends ton jargon : Je n'en serai pas moins impartial et ferme, Puisqu'aux méchants écrits, tu voudrais mettre un terme ; Je pense que je t'imite, et que je hais, surtout Ces spectacles brillants ou a main d'oeuvre est tout : Oui j'en hais, comme toi, la misérable pompe. Mais ne crois point qu'ici ton adresse ma trompe ; En blâmant comme toit, son succès éphémère, Tu ne me feras point aimer l'excès contraire, Si ton sale barbier, ni ton déclamateur, Ni la halle, servant de temple à ton auteur.
Premier Habitué
Le journal de Paris citoyen, je vous prie, Je vous l'ai demandé.
Deuxième Habitué
Ma lecture est finie.
Linval
Que l'auteur soit sans gloire, oh ! Linval y consent ; Qu'il doive à l'indigence un succès d'un moment ; Je sais qu'à d'autres voeux il n'ose pas prétendre : Mais parlons sans emportement. C'est le genre et non lui ; C'est Vadé, c'est Calot Qui peignirent la Halle, et la gloire et leur lot. Leurs tableaux sont toujours à ma pensée ; Je me souviens encore de la Pipe cassée. Et des lieux où Ténière a montré si souvent Les richesses de l'art dans un cadre indigent.
Humorin
C'est ainsi qu'on bavard veut prouver qu'on raisonne.
Linval
Humorin, doucement, je n'offense personne.
Humorin
Sois piqué si tu veux, je n'en démordrai pas.
Linval
Finissons.
Humorin
Eh ! Pourquoi ?
Scène 2
Germon, Linval, Humorin, Premier Habitué
Germon
Comment donc, quels éclats ?
Linval
Écoutez, écoutez.
Germon
Parlez l'un après l'autre.
Humorin
De l'illustre Roussel, voilà le digne apôtre.
Linval
Le grand genre à ses yeux plaît exclusivement ; C'est outrager les moeurs, être indigne, indécent, Que d'oser, observant le peuple et ses nuances, D'un tableau jovial garder les convenances.
Germon
Je conçois... deux amis ont un débat mortel, Et pourquoi ?
Humorin
C'est pour rien, c'est pour Cadet Roussel.
Germon
Je le sais, j'entendais vos mots depuis une heure.
Humorin
Hem, tu l'entends.
Linval
Bonsoir.
Germon
Non, mon ami, demeure ; On m'a choisi pour juge, et je dois prononcer.
Humorin
Prononce, et ne crains pas, mon cher, que j'en rappelle.
Linval
Voyons si vous pourrez terminer la querelle.
Germon
Mais, je veux du silence...
Humorin
Oh ! je vous le promets.
Linval
Pas un mot.
Germon
Vous perdez tous deux votre procès. L'un fait tort à l'auteur en vengeant ses ouvrages, L'autre lui fait ici de trop sanglants outrages. Écoutez, mes amis, je ne suis pas suspect : Voyons tout sous un simple et véritable aspect. Croyez-vous que l'auteur de cette oeuvre frivole Au fond d'un cabinet, l'ait placée en idole, Et qu'il soit à genoux, Narcisse déhonté, Devant une grotesque et bizarre gaîté ? Plus que vous ne pensez, lui-même il se condamne, C'est lui qui vous répond ici par mon organe. Oh ! qu'il est malheureux, me disait-il hier, De ne peindre jamais qu'un phosphore, un éclair. De porter aux abus, dont le bon goût s'offense, Un trait plus prompt, plus sûr avec l'extravagance : Et le but proposé, je vous en sais l'aveu, Même à mon tribunal, le justifie un peu. Dans mes premiers Roussel, j'attaquai les barbares, Ces êtres si communs qui s'estiment si rares ; Assimilons enfin, tous ces dégradateurs Qui volent à l'état leurs soins et leurs labeurs ; Composons, disait-il, cette bande grotesque A la horde roulante, absurde, gigantesque, Qui va sur les tréteaux que la honte éleva, Insulter aux beaux vers que Corneille enfanta.
Humorin
Oh ! n'allez pas chercher ici de subterfuge.
Germon
Il n'est pas temps encor, doucement, je suis juge. C'est ainsi qu'il parlait. Que l'ouvrage soit nul, Mais le but est louable, et voici mon calcul : Si son nouveau Roussel a quelque réussite, Il ne peut y trouver ni gloire, ni mérite ; C'est au public, sans doute, aux efforts de l'acteur, Que d'oser reparaître, il devra la faveur ; Et s'il tombe, sa chute est ignominieuse.
Humorin
Elle est certaine.
Linval
Elle est, du moins, encor douteuse.
Germon
Je ne dois ni parler, ni présager son sort ; Le parterre attentif juge en dernier ressort.
Humorin
Où diable trouvez-vous un but assez louable Pour faire supporter cette oeuvre détestable ?
Germon
Je n'ajoute qu'un mot, trop sévère Humorin : A la gaîté, toujours le Français fut enclin ; Ce peuple, qui voit l'ordre établir son empire, Après un deuil si long, a tant besoin de rire ?
Humorin
Qu'il rie en admirant Détouches et Regnard.
Linval
Il n'a pas attendu vos avis aussi tard Pour consacrer leur gloire : et vos voeux sont les nôtres. On les relit chez soi, chacun les sait par coeur.
Germon
Il me faut du nouveau, dit l'administrateur ; Leurs chef-d'oeuvres connus...
Linval
Et qu'on en fasse d'autre.
Air : Il a voulu, etc.
Premier Habitué
On va lever la toile, arrivez, il est temps.
Germon
Vite, allons voir Cadet, à l'école tragique.
Humorin
Allez voir des tableaux charmants. Ils sont fous... Il est de la clique. Allez vite assister à ses nobles leçons, Il va peindre à grands traits.
Germon
Nous verrons, nous verrons ; Pourquoi ne pas vouloir qu'on peigne Les abus qu'on voit dans Paris ? Ici, comme ailleurs, plus d'un savant enseigne Ce qu'il n'a pas encore appris.
Cadet Roussel Maitre de Déclamation
Scène 1
BLANCHET, père, La Mère Cloutier
BLANCHET, père
Je vous l'ont dit, mère Cloutier, je vous le répétons ; il ne sera pas dit que mon fils s'incorpore dans un état ou's qu'il n'entend rien.
La Mère Cloutier
Mais, citoyen, vous ne savez pas ce que votre enfant peut devenir dans les mains de mon gendre ; Cadet l'aime comme ses yeux.
BLANCHET, père
Diable ! C'est donc ben changé ; ce n'était pas d'même quand ils poursuiviont le même objet pour le mariage, et que Blanchet était son rival.
La Mère Cloutier
Sans doute, il faut une finition z'à tout ; Cadet a-t-eu la préférence, le voilà z'établi. Blanchet s'est fai-z'une raison ; les voilà bons amis : il prend des leçons depuis un mois, mon fils veut en faire un sujet, c'est le premier de ses élèves.
BLANCHET, père
Je n'entendons rien à tout ça ; mais ce que je savons très ben, c'est qu'il veut quitter sa place de la marée pour se fourrer dans les comédies, et jarni, ça ne sera pas.
La Mère Cloutier
J'étais dans l'aveuglement comme vous sur cet artique, je ne voulais pas de Cadet : savez-vous ben ce que c'est que d'être un artiss' ?
BLANCHET, père
Oui, morgué, je le sais, et il y en a très ben qui escamotont ce nom-là dans Paris, qui n'en connaissont pas pus que moi, et qui feriont ben mieux d'aller piler du poivre cheu l'épicier, ou de peser du foin à la diligence.
La Mère Cloutier
Je ne dis pas non ; mais fiez-vous à nous, père Blanchet, votre fils a des dispositions superbes ; puisque Cadet l'a commencé, laissez-le finir.
BLANCHET, père
Non, de par tous les diables ; il reviendra cheu nous, à Montreuil ; ou ben il travaillera comme un brave garçon, à son bureau de la halle.
La Mère Cloutier
Il faut pousser ses enfants, les mettre plus haut que soi ; le vôtre vous fera t'honneur.
BLANCHET, père
Oui, l'honneur d'être plus bête que son père, et de se rendre ridicule sans profit.
La Mère Cloutier
Sans profit ! Que dites-vous donc ? Il peut se mettre en troupe dans six mois ; on a déjà voulu l'enrôler de société, dans la rue des Boucheries, pour jouer le grand turc à Chartres, en Beauce, dans les pièces de comédie, pour les rôles de tyran. Vous n'avez donc pas entendu son genre de déclamation, pour un commençant tout nouveau ?
BLANCHET, père
Tenez v'là trop de paroles, je sis son père, c'est un fait ; mais pas d'aveuglement pour ça, je sais ce qu'il tient, et mon jugement en vaut bien un autre : Blanchet déclamateur ! Artiss't, allez donc, est-ce que c'est possible ? Je ne sis qu'un paysan, mais je les ons vus les comédies et les comédiens, et depuis trente-cinq ans que j'amenons du bois à Paris, je savons distinguer un homme d'un fagot, dans s'tétat de la parole ; chacun s'en mêle, il y en a des nichées aujourd'hui, et morgué, je ne voulons pas qu'il augmente la fourmilière.
La Mère Cloutier
Mais les bons, les bons, c'est une différence : avec la corporence de votre fils et l'encolure de son maintien, il peut faire un chemin magnifique.
BLANCHET, père
Il fera le chemin d'ici à Montreuil, drès demain, pour y labourer comme moi ; s'il s'obstine à perdre son temps et à fâcher ses protecteurs. Comment ! V'là six jours que je sommes ici, et je l'ons vu deux fois ! Il ne paraît pas à son bureau de la halle, ou, crac, il disparaît après l'heure du poisson. Il est ici les trois-quarts de la journée, hier encore on me l'a caché, je ne sauriont le trouver. Avisez-le aujourd'hui, s'il vient encore déclamer, s'haurir et lever les bras, que j'y rabattrai ses gess' avec ce gourdin-là.
La Mère Cloutier
Au bout du compte, qu'est-ce-que ça nous fait ? Pour six blancs par cachet qu'il donne, c'est trop d'embarras pour mon gendre.
BLANCHET, père
Et ben, qu'il se l'épargne c't'embarras, ou jarni...
La Mère Cloutier
Pas de ton comme ça, je vous prie, dans une maison comme celle-ci.
BLANCHET, père
Je n'avons jamais manqué à personne ; je vous demandons not' fieu.
La Mère Cloutier
Il n'est pas dans la salle d'étude, on vous l'a dit, on l'avertira s'il vien z'à la répétition.
Il sort.
BLANCHET, père
Vous y rendrez service, ainsi qu'à vote fils, à vot'école et à moi ; je ne vous dis que ça. Adieu, citoyenne.
Scène 2
La Mère Cloutier
La Mère Cloutier
Bonjour. Tiens, Jacquot l'éveillé ! Au diable des pratiques comme ça. Queu désagrément pour un écolier de plus !
Scène 3
Manon, La Mère Cloutier
Manon
Ma mère, madame Grugeot vient de me payer les quinze jours de déclamation de sa fille, avec z'une oie qu'elle nous fait présent ; restez à dîner avec nous.
La Mère Cloutier
Oui, et le marché, ma place, qui la gardera ? Ton père est à la Chapelle.
Manon
Eh ben, et les voisines...
La Mère Cloutier
Il n'y a pas de voisine, il faut avoir l'oeil à ses affaires ; d'ailleurs, reste ici qui voudra ? Elle me plante-là pendant z'une heure pour avoir des raisons.
Manon
De quoi donc ?
La Mère Cloutier
Eh ! Le père à Blanchet...
Manon
Je l'ai vu venir ; son fils s'est caché ; c'est un des élèves qui paie le mieux.
La Mère Cloutier
Et moi j'ai supporté sa mauvaise himeur.
Manon
Toi tout d'même hier, qu'il voulait aller se plaindre cheu le commissaire qui demeure au premier, dans s'te maison.
La Mère Cloutier
Il y est ben allé, à ce qu'il m'a dit.
Manon
Oui, mais Cadet est sûr que les commissaires ne peuvent pas empêcher la déclamation. N'y a pas de patente pour les artiss'.
La Mère Cloutier
Qu'il s'arrange comme il voudra. Donne-moi les serviettes de s'te vente, que je m'en aille.
Manon
Où est-ce que vous avez donc les yeux ? Vous ne les voyez pas sur ce buffet.
La Mère Cloutier
T'aurais dû t'arranger de ça pour ton ménage ; c'est du solide et pas cher.
Manon
Et de l'argent ?
La Mère Cloutier
Pardine, il n'en faut pas des sacs. Ton homme est donc bien à court ? ta fortune devait être faite avec lui.
Manon
Jolie fortune ! On n'est pas sorcier, plus d'apparence que d'effet ; il ne me gagne pas mon savon à la halle et les cachets de déclamations paient à peine le local.
La Mère Cloutier
Tu l'as voulu, ce gain de la loterie m'a fait succomber au goût de ton inclination.
Manon
Je lui croyais beaucoup plus d'avance, et le caractère moins taquin.
La Mère Cloutier
Vous avez déjà eu du bruit, je le sais, à cause de Blanchet qui apprend l'état malgré son père.
Manon
Il est jaloux de son ombre, et ce garçon que j'ai méprisé rapport z'à lui et qui m'offrait tout, n'aurait pas agi comme ça, si j'avais pu avoir celui de correspondre à sa passion.
La Mère Cloutier
Allons vela que ça commence ; j'ai tout prophétisé pour ton bien, ma pauvre Manon ; prends ton mari du bon côté et tâche de vivre en travaillant ; car, comme dit le proverbe, vois-tu, quand il n'y a pas de foin au ratelier...
Scène 4
BLANCHET, fils, La Mère Cloutier, Manon
BLANCHET, fils
Citoyenne Roussel, est il parti ?
La Mère Cloutier
Vela Blanchet.
BLANCHET, fils
Est il parti ?
Manon
Tiens il y a pus d'une heure.
BLANCHET, fils
Qu'es qu'il a dit ?
La Mère Cloutier
Il a dit qu'il irait plutôt en justice pour t'empêcher d'être de l'état.
BLANCHET, fils
Et laissez donc ; laissez donc, ès-ce que la justice peut z'empêcher l'avancement d'un jeune homme ? Suis-je t'y un enfant de quatre jours, pour être mené z'à la baguette ? Faut'y que je sois borné z'à la halle, pour plaire à mes parents ? Ce que j'ai ramassé z'est à moi, et je peu-t'en faire usage pour mes talents, sans que personne y trouve à redire.
La Mère Cloutier
On vous dit ce qu'il a dit, et c'est à vous à faire...
BLANCHET, fils
Oui, c'est à moi z'à faire ce qui me convient et j'ai six bonnes raisons pour ça.
Manon
Ça vous regarde ; et faut les faire valoir.
BLANCHET, fils
Oui plus de six raisons : la première que j'y trouve mon plaisir, la seconde que c'est mon goût, la troisième que ça me plaît, la quatrième que ça m'amuse, la cinquième que j'aime ça...
La Mère Cloutier
Et la sixième ?
BLANCHET, fils
Oh ! La sixième, bernic, je la garde pour moi, dans mon coeur.
Blanchet étudie et gesticule.
Apercevant Blanchet.
La Mère Cloutier
Garde-là tant que tu voudras ; ce sont tes affaires : mais qu'es donc que je fais ici ? Je n'ai pas encore étalé et vela l'heure du marché. Ton père est allé pour du charbon : je n'ai pûs d'aide : pûs personne, il faut que tout roule sur moi. Adieu, mes enfants. Tiens de quoi z'il a l'air, on dirait qu'il va nous avaler.
Manon
Ma mère, renvoyez-moi mon homme, s'il a fini ses barbes ; tous les écoliers sont venus, ils étudient dans la cuisine, on n'attend put que Grignardet.
Elle sort.
La Mère Cloutier
J'y dirais adieu ; je reviendrai ce soir.
Manon
De bonne heure, ma mère, vous verrez déclamer la tragédie.
Scène 5
BLANCHET, fils, Manon
BLANCHET, fils
Je vous traîne à l'autel aux yeux de mon rival, Et ma main sur sa main à votre main donnée, Trempera dans le feu le flambeau d'hyménée.
Manon
Ne criez donc pas si fort, vous me fendez la tête.
BLANCHET, fils
Il faut ça pour le genre terrible, hem ! Queu position de tyran !...
Manon
Vous seriez assez bon pour effrayer le monde ; mais vous ne pouvez pas continuer, puisque votre père n'entend pas vos raisons.
BLANCHET, fils
Je vous ai pas dit la sixième, citoyenne Manon, mais vous la comprenez bien, je ne veut plus vous appeler Roussel, ça raugmente mon désespoir. Roussel, est-ce le nom que vous devez porter ?
Manon
Ah ça, si vous allez recommencer vous bêtise, je file...
BLANCHET, fils
N'ayez crainte, citoyenne ; votre mariage est consumé, n'y a plus de remède pour moi ; je suis t'une bête, un enfant, je le sais ; vous voyez mes pleurs de mes yeux, laissez-les couler, c'est un moribond qui se plaint.
Manon
Je vous dit que ça m'endort ; je n'ai déjà pas trop de repos dans mon ménage ; je m'en vas, si vous continuez. Vous m'avez déjà fait battre deux fois, j'en supporterai pas davantage.
BLANCHET, fils
Il vous a battu rappor z'à moi ! Ah ! Voilà la condamnation de mon arrêt ; j'ai mis, comme un désespéré, des centimes dans du vinaigre, j'avale à ce soir le paquet.
Haut.
Manon
Il le ferait comme il le dit. Je vas tous dire d'abord, si c'est comme ça ; je ne serai pas cause d'un massacre ; vous me faites peur comme tout.
BLANCHET, fils
Rassurez-vous, objet respectueux, je ne veux plus jamais mourir à cause de vous ; j'ai un petit brin d'espérance, oui j'attends. Je suis sûr que Cadet vous battra z'encor plus, et vous en viendrez au divorce.
Manon
Voulez vous finir ces manières ; levez-vous, ou sinon...
BLANCHET, fils
Manon, Manon, pardonnez-moi.
Manon
Vela mon mari, vela mon mari.
Scène 6
Cadet Roussel, Blanchet, Manon, BLANCHET, fils, Le Petit Roussel, La Mère Roussel
Cadet aura un plat à barbe en main, le petit portera le peignoir et la mère aura des hardes sous le bras.
Cadet Roussel
Ah ! Ah !
donnant son rôle à Manon, feignant de déclamer et braillant les vers suivants
Blanchet
Non, je reste à vos pieds, princesse incomparable, J'avais sur l'estomac un poids insupportable, Vous avez entendu l'aveu de mon amour.
Manon
C'est bien, vous n'avez pas manqué une parole, mais, tenez, voilà mon homme, répétez avec lui, j'ai affaire.
Cadet Roussel
Tais-toi donc, laisse-le finir puisqu'il a commencé ; cette exclamation n'est pas mauvaise, ne lui coupe pas le mouvement.
BLANCHET, fils
Je sais tout mon rôle par coeur, dans la tragédie du citoyen Beuglan.
Cadet Roussel
Continue. Mon frère fera Phanor, et moi l'époux de la princesse : dit le dernier vers.
BLANCHET, fils
Vous avez entendu l'aveu de mon amour.
Blanchet prend du tabac dans sa tabatière.
Cadet Roussel
Fort bien, Garganiga, faites-lui votre cour,
Cadet Roussel
Ne prends donc point du tabac dans une trageudie ; le fais-tu exprès ! Prendre du tabac ! Si tu venais à éternuer, ton interlocuteur serait obligé de te dire, dieu vous bénisse.
Blanchet
Eh ben ! V'là ben du bruit pour une prise de tabac...
Cadet Roussel
Ah ! Ça, veux-tu jouer la trageudie, oui ou non ! C'est que si tu veux jouer des farces, y faut pas venir dans mon école.
Blanchet
Eh ben ! C'est bon, v'la qu'est fini.
Il reprend son couplet.
Cadet Roussel
Fort bien, Garganiga, faites-lui votre cour, C'est pour trouver l'abîme où votre erreur la plonge, Qu'elle a depuis trois mois déserté la Saintonge ; C'est pour vos passe-temps que je la garde ici. À la bonne heure.
BLANCHET, fils
Cet ironique ton cause peu mon souci, Je peux dans tout les lieux idolâtrer ses charmes.
Le Petit Roussel
Voyez, voyez ses yeux, ils ont versé des larmes :
Cadet Roussel
Allons, v'là l'autre, y dit ça comme en r'venant de Pontoise.
BLANCHET, fils
Oui, je pleure la nuit, oui je pleure le jour : Je pleure en la quittant, je pleure à mon retour ; Je pleure : et ce qui peut adoucir mon martyre, C'est l'espoir consolant d'un gracieux sourire.
Cadet Roussel
Je pleure, et ce qui peut adoucir mon martyre, C'est l'espoir consolant d'un gracieux sourire. Vois-tu le sourire qui vient se fondre sur mon visage ! Ce n'est pas ça, ce n'est pas ça ; change de ton avec le sourire, et puis, ces bras pendant ça ne vaut rien ; au mot de sourire un demi-contour de bouche entr'ouverte, la dent machelière en avant. Tiens, regarde-moi.
BLANCHET, fils
Bon, bon, je retiendrai ça.
Cadet Roussel
Rival audacieux, parle, ne sais-tu pas ? Que je suis au sérail maître de ses appas ? J'ai pu sacrifier, ma fortune, mon être, Pour entendre et pour voir... regarde la fenêtre. C'est assez, tu m'entends ; et vous, madame, et vous Redoutez mes transports : j'aime, je suis jaloux. Je n'aurai pas toujours cette main dans la poche ; J'en atteste les dieux, ta première bamboche Est en arrêt de mort pour toi, pour moi, pour nous, Et ces lambris fumants nous engloutissent tous. À la réponse du mari, attention, c'est moi qui parle. C'est sensé qu'il y a là une fenêtre. C'est chaud, ça. Allons à toi.
BLANCHET, fils
Que ce palais sanglant, ou s'écroule, ou s'embrase. Je t'aimerai toujours, ou le diable m'écrase.
Manon
Taisez-vous.
BLANCHET, fils
C'est le naturel de ma passion.
La Mère Roussel
C'est superbe.
BLANCHET, fils
Es-tu content ?
Cadet Roussel
Pas assez de force. Continuons, c'est Phanor.
Le Petit Roussel
Eh ! Quoi ! Vous l'entendez, seigneur, et votre bouche Reste immobile auprès de ce monstre farouche ! Elle nourrit sa flamme, oui, j'en suis convaincu, Vous êtes, vous serez, ou vous fûtes...
Cadet Roussel
Veux-tu Qu'au quartier sans pudeur offrant un grand scandale, Sur un premier soupçon ma fierté se ravale. C'est quand tu me verras assuré de l'affront...
Le Petit Roussel
Sans cesse vous portez la main sur votre front, Et votre orgueil blessé s'arrête à la menace !...
Scène 7
Beuglan, Cadet Roussel, BLANCHET, fils
Beuglan
Mon ami, mon ami, ce n'est pas là mon intention.
Cadet Roussel
N'interrompez donc pas, que trouvez-vous de mauvais ?
Beuglan
Les gestes.
Cadet Roussel
Laissez donc les gess'de côté, j'aime mieux qu'ils n'en fassent pas, que de s'accoutumer aux mauvais ; j'ai inventé une mécanique que vous allez voir tout-à-l'heure, pour les dresser sur cet artique. À la dernière tirade, Blanchet.
Blanchet père entre et écoute.
BLANCHET, fils
Mon père à mon bonheur oserait mettre obstacle !
Scène 8
BLANCHET, fils, BLANCHET, père, Tous, Cadet Roussel, Beuglan, La Mère Roussel
BLANCHET, fils
Mon père qui, dans moi, vit toujours un oracle, Sans égard pour ma gloire et mon nom triomphant, Lèverait aujourd'hui la main sur son enfant !...
Il lui lance un coup, et fait tomber son chapeau.
BLANCHET, père
Ah ! Je n'oserais pas, coquin.
BLANCHET, fils
Laissez donc, laissez donc.
Tous
Qu'est-ce que c'est ?
Cadet Roussel
Comment, citoyen, dans mon école ?
Beuglan
C'est un scandale.
BLANCHET, père
T'y prends de belles leçons, scélérat, tu traitais joliment ton père.
BLANCHET, fils
Est-ce que c'est de vous que je parlais ?
Cadet Roussel
Mais vous êtes donc borné, c'est moulé dans les livres, ce qu'il disait, puisqu'il fait l'emploi des tyrans.
BLANCHET, père
À ton poisson, libertin, à ton poisson, ou à la charrue.
Cadet Roussel
Chez moi, citoyen, chez moi ; ma mère, appelez du monde.
La Mère Roussel
Jobar ! Grignardet !
BLANCHET, fils
Est-il possible ?
Scène 9
Cadet Roussel, BLANCHET, père, BLANCHET, fils
Cadet Roussel
On manque à votre professeur.
BLANCHET, père
Oui, appelle du monde pour défendre un garnement, contre son père ; va-t-en écouter les voisins. Ce n'est pas l'histoire de la déclamance qui attire ici ce débauché, c'est ton divorce qu'il voudrait, tout le quartier m'en a instruit.
Cadet Roussel
Mame Roussel !
BLANCHET, fils
Ne croyez donc pas ça.
Il lui lance un soufflet.
Les deux Blanchet sortent.
BLANCHET, père
Un démenti à ton père, coquin. Marche, marche.
Scène 10
Cadet Roussel, Manon, Beuglan
Cadet Roussel
Voilà une jolie scène, la répétition ne pourra pas avoir lieu à présent.
Manon
Faut-il avertir les élèves ?
Cadet Roussel
Il ne faut rien, allez à votre cuisine ; vous avez entendu les propos ?
Manon
En suis-je ti cause, moi, donc ?
Beuglan
Vous voyez que c'est la médisance.
Cadet Roussel
Je ne dis pas qu'elle m'ait manqué, mais j'y trouve trop d'hardiesse dans la conduite.
Manon
Queu conduite ? Allez-vous recommencer ; je n'ai pas fait une fin avec vous, pour me mettre dans un enfer ; ma mère le saura, cette fois ici.
Cadet Roussel
Retirez-vous. L'honneur parle, il suffit ; le reste est arbitraire.
Scène 11
La Mère Roussel, Cadet Roussel, Beuglan, Le Petit Roussel, Grignardet
La Mère Roussel
Cette femme n'a pas de torts.
Cadet Roussel
Soutenez-la, soutenez-la ; mêlez-vous de tout dans mon ménage.
La Mère Roussel
Il sera gentil ton ménage, avez s'te humeur-là, ça sera un plaisir.
Cadet Roussel
Est-ce que vous croyez que c'est pour le plaisir que je me suis marié, c'est pour le solide ; pour ne pas laisser finir la perpétuité de ma famille, pour me voir renaître en moi-même et avoir des prédécesseurs.
Beuglan
Allons, mon ami, dépêchons-nous.
Cadet Roussel
Tenez, la velà les bras croisés. Les costumes, le manteau de vert cramoisi à longues manches. Allons, mon habit de professeur.
La Mère Roussel
Est-ce que je peux m'y reconnaître, t'as tout renfermé dans la suspente avant-z'hier.
Cadet Roussel
J'y vas voir moi-même, en ce cas. Toi, mon frère, fais préparer la mécanique.
Il sort.
Le Petit Roussel
J'y cours.
Cadet Roussel
Avons-nous tous nos artiss' ?
Grignardet
Tous, excepté la citoyenne Grugeot.
Beuglan
Voici sa mère.
Scène 12
Cadet Roussel, Madame Grugeot
Cadet Roussel
Et ben, votre fille, mâme Grugeot ?
Madame Grugeot
Elle vient z'après moi ; elle est dans l'allée avec sa cousine Picard, qu'elle a rencontrée, qu'est donneuse de cachets au bal de la montagne Sainte-Geneviève.
À Grignardet.
Il sort.
Cadet Roussel
Allons, bon, nous velà tous ; assisez-vous, je reviens. Toi, viens avec l'auteur, pour t'emparer des costumes. Ma mère, faites les honneurs.
Scène 13
La Mère Roussel, Madame Grugeot, Grignardet
La Mère Roussel
Mâme Grugeot, donnez-vous la peine de vous asseoir.
Madame Grugeot
Je ne suis pas straordinairement fatiguée ; je viens du théâtre des petits enfans, ousque je compte placer mon filleul pour la pantomime.
La Mère Roussel
Allez étudier avec les autres.
Grignardet
Vous faites devant vous reculer la nature.
Scène 14
Madame Grugeot, La Mère Roussel
Madame Grugeot
Pas mal ; il a la poitrine assez forte.
La Mère Roussel
C'est Grignardet.
Madame Grugeot
Je le sais, de l'Estrapade, il a du talent.
La Mère Roussel
C'est de l'ouvrage de mon fils. Ah ça, vous parlez de votre filleul, j'espère que ça nous fera un écolier de plus.
Madame Grugeot
Il n'aura pas d'autre maître que Cadet ; il le commencera en rachevant ma fille.
La Mère Roussel
Elle va bon train dans l'état.
Madame Grugeot
Et rien que trois mois de leçons : hardie comme un page, une mémoire de possédé, un gosier superbe dans les exclamations ; d'une couleur manifique sur scène, quand elle a du rouge avec ce turban espagnol, ous-qu'il y a des paillettes d'argent, avec de belles plumes d'oiseau.
La Mère Roussel
Je l'ai vue.
Madame Grugeot
Ce n'est pas pour dire, mais c'est un phénix pour le prématuré de son âge, elle n'a que trente-deux ans. Je n'y plains ni mon argent, ni mes soins, ça va faire un fier chemin, grâce à votre fils ; c'est ma joie, ma consolation : que voulez- vous ? Je n'ai qu'elle ; je travaille pour son éducation ; quand la providence m'en séparera, si la pauvre enfant n'est pas riche, j'y laisserai du moins de quoi z'en amasser ; avec de l'argent, on se tire de partout.
La Mère Roussel
Elle tarde ben à monter.
Madame Grugeot
Oh ! Ça ne tarit jamais dans le discours ; c'est une voracité de paroles qui ne finit pas ; c'téait juss'ce qu'il fallait pour une déclamatrice, elle a une langue d'enragé.
La Mère Roussel
Oui, elle a une belle organe.
Madame Grugeot
Quoique ça dans le doux, pour le sentiment, un son flûté, comme un violon, dans les réponses d'amour ; elle tient de son père qu'était chantre à Saint-Leu, pour la musique. C'est pas comme moi, j'ai la voix un peu rembrunie, sans quoi je me serais peut-être mis dans la danse, dans les ballets. Quoi ! J'ai aimé ça de jeunesse ; sitôt que je pouvais m'échapper, crac, ous qu'on me trouvait ? Aux parades : c'est qu'il n'y a pas de ressource sans l'instruction ; j'en suis folle, mâme Roussel, je ne vivrais que de ça : mon mari, que j'aime comme mes yeux, monsieur Grugeot, n'est pus rien pour moi, quand je tiens un morceau de comédie.
La Mère Roussel
Oh ! C'est sûr ; il n'y a rien de si farce que les choses qui font rire.
Madame Grugeot
Preuve de ça ; quoi, j'oubliais de vous conter... Tenez, quintidi dernier, au théâtre du Mont-Parnasse, plus haut que l'allée des Invalides, l'extravagance ou moi, c'était la même chose : ma fille a manqué me faire mourir de joie. Elle a été couronnée d'une couronne de laurier : tous les voisins y étaient, la rue Guerin-Boisseau ; mademoiselle Grugeot s'est surpassée ; si jamais mère a reçu des glorifications, je peux ben dire que c'est moi.
La Mère Roussel
Oui, je sais qu'elle s'en est bien sortie ; mais dans queu pièce que c'était ?
Madame Grugeot
Dans une tragédie de Molière, que Cadet y a montré les gess'pendant quinze jours.
La Mère Roussel
Ous-que l'autre s'empoisonne, à cause d'elle.
Madame Grugeot
Non, c'est pas ça, je m'en souviens à présent, ils sont six : je m'en vas vous faire voir ça, comme si vous y étiez ! Y en a d'abord deux qui se parlent pour le complot, il en vient un autre en épée, de la part du maître de ce pays-là, et puis, quand la victime sort de la prison, c'était ma fille, l'autre qui est en robe cramoisie vient pour y parler ; son camarade s'en va sur un monticule ; on vient annoncer que l'autre est parti, et puis ma fille se jette dans le feu.
La Mère Roussel
Ah ! Oui, c'est la comédie de Didon.
Madame Grugeot
Elle s'est précipitée sur le bûcher, c'est-à-dire, sur des paillaises par derrière, ous qu'elle est restée plaquée, afin que le monde crût qu'elle était consommée par les flammes, et c'était dans ce qu'il y avait de plus beau ; et puis ce n'est pas pour me flatter, c'est un beau corps de femme pour le grand genre.
La Mère Roussel
Mon fils était ben fâché de n'avoir pas pu... Tenez, la voilà, la voilà, mademoiselle Grugeot.
Scène 15
Mademoiselle Grugeot, Madame Grugeot, La Mère Roussel
mangeant
Mademoiselle Grugeot
Maman, va-t-on t'y commencer ? Dites-donc, j'étais t'avec ma cousine.
Madame Grugeot
Fort bien, mais, pourquoi se faire attendre ?
Mademoiselle Grugeot
Que ça fait-il ? Je ne suis que de la dernière acque.
Madame Grugeot
Eh bien, vous ne voyez pas la mère de votre maître.
Mademoiselle Grugeot
J'ai bien celui de vous saluer, mâme Roussel.
La Mère Roussel
C'est ben de l'honneur pour moi, je vas aller avertir mon fils.
Mademoiselle Grugeot
Donne-moi l'autre, maman, j'ai fini...
Madame Grugeot
Vous faites donc deux déjeuners, aujourd'hui ?
Mademoiselle Grugeot
Je n'ai commencé qu'en sortant de cheu nous, peur de faire attendre les camarades.
La Mère Roussel
Voulez-vous prendre quelque chose ? Un verre de vin, une croûte ?
Madame Grugeot
Non, j'ai ce qu'il lui faut : elle aime à croustiller ; quatre ou cinq flûtes, voilà son repas du matin.
Scène 16
Cadet Roussel, La Mère Roussel, Madame Grugeot, Mademoiselle Grugeot
Cadet Roussel
Et bien, c'est toujours la même chose, mademoiselle Grugeot est ici, et vous ne le dites pas.
La Mère Roussel
Elle ne fait que de venir.
Cadet Roussel
Taisez-vous donc, c'est des bêtises. Vous n'êtes pas faite pour être à la tête d'une école de déclamation.
Madame Grugeot
Sa cousine l'a retenue.
Mademoiselle Grugeot
On pouvait toujours débiter le commencement sans moi.
Cadet Roussel
Non, mamzelle, il faut voir l'ensembe ; puisque l'auteur est ici, il veut voir comme tout ça se confond.
La Mère Roussel
Mais puisque...
Cadet Roussel
Mais puisque... Vous n'avez que faire de vous mêler de ça.
Madame Grugeot
Trop de vivacité, Monsieur Cadet ; à la fin du compte, elle est votre mère.
Cadet Roussel
Je le sais : je ne vas pas à l'encontre de ça ; mais vous conviendrez qu'un jeune homme qui a un corps-de-logis sur les bras, une mère qui ne fait rien, une femme qui pleure toujours, un frère à pousser dans l'état, et deux petits garçons mâles en nourrice, a quelque raison de se regimber. Ni aide, ni soutien de personne ; la maison ne vit que par moi ; on ne mangerait pas sans mes barbes, et on serait rasé sans mes leçons.
La Mère Roussel
Tant mieux pour toi, si t'a de l'esprit.
Cadet Roussel
Finissons ces raisons ; allons, mamzelle, allez mettre votre doliman ; tout le monde est déjà sur le costume.
Mademoiselle Grugeot
Maman, donnez-moi le paquet.
Madame Grugeot
Viens-nous-en ; je vais te costumer en deux minutes. Ous-qu'elle va s'habiller, Monsieur Cadet ?
À sa mère.
Cadet Roussel
Vous savez ben ; les hommes sont-là ; elle est la confidente, dans le cabinet du petit, à côté de la suspente. Allez donc leus-y montrer. Je ne sais quoi qui vous abasourdit aujourd'hui. Le coche de Melun va plus vite que vous.
La Mère Roussel
Eh ! Ne fais pas tant tes embarras.
Elles sortent.
Madame Grugeot
Pas de cirimonies, je vous en prie ; venez, mamzelle Grugeot.
Scène 17
Cadet Roussel
Cadet Roussel
Queu métier que celui de la gloire, quand il fait chaud ! On se sacrifie, pour l'histoire de la réputation, et l'on n'a pas tant de profit qu'un bal champêtre.
Scène 18
BLANCHET, fils, Cadet Roussel
BLANCHET, fils
Me v'là, Cadet, me v'là z'encore ; a-t-on commencé la tragédie ?
Cadet Roussel
Qu'est-ce que vous venez faire chez moi ?
BLANCHET, fils
Quoi donc ? Tu croirais les propos de menterie qu'on tient ! Je serais capable de susplanter un ami ! Voilà pour trois mois d'avance de cachets nouveaux ; onze francs, vingt-cinq centimes : avance-moi dans l'état, j'aurai celui de le reconnaître.
Cadet Roussel
Je veux ben croire à tout ça, mais ton père ?...
BLANCHET, fils
C'est fini ; il part demain pour Montreuil, et je l'ai t'esquivé aujourd'hui. Il voulait me ramener cheu nous, j'ai fais mine d'y consentir ; nous v'là bons amis : il a affaire dans la rue Jacques-Rousseau, à la maison de la Post', pour y tirer de l'argent. Nous y vons ; il me charge de ça, parce que je connais les chiffres. Tu sais que cette maison de la Post'traperse de l'autre côté ; crac, me v'là dans la rue du Bouloy, je li plante à l'aut'porte ; je cours ici, et me v'là.
Cadet Roussel
Il peut venir révolter la maison. Je ne veux pas d'attroupement chez moi ; v'là ton argent, sort d'ici.
La mère Cloutier et Manon entrent et écoutent.
BLANCHET, fils
Mais, mon Dieu ! Queu simplicité ! On le lairra pas entrer, j'ai prévenu pour ça. Comment, c'est-y le soupçon de la méchanceté des mauvaises langues qui vous fait z'agir comm'çà.
Scène 19
La Mère Cloutier, Cadet Roussel, Manon
La Mère Cloutier
Encore des mots, des bavardages, des jalousies ; inculper ce garçon pour des riens ; chasser tes écoliers, perdre ton état ; faire sécher ma fille sur pied... jour de Dieu ! Que ça finisse, Monsieur Roussel, vous me connaissez.
Cadet Roussel
Et ben, c'est bon, tout est finit ; que Blanchet vienne s'habiller.
Manon
Oui, mais quand vous n'y êtes pas.
Cadet Roussel
À ce soir, à ce soir.
Manon
Ma mère, il me menace pour ce soir.
Manon veut suivre sa mère, et Blanchet la retient.
La Mère Cloutier
Attends, c'est devant tout le monde que j'y veux donner ma leçon.
Scène 20
BLANCHET, fils, Manon, Blanchet
BLANCHET, fils
Citoyenne Manon.
Manon
Vous m'ahurissez ; c'est vous qui m'occasionnez tout ça.
BLANCHET, fils
Je ne vous demande qu'une raison.
Manon
Vous ne voyez pas qu'on vient ; voulez-vous faire mon malheur ?
BLANCHET, fils
Plutôt la mort cent fois, je vous respecte trop, je ne vous dis qu'une parole qui ne compromet z'en rien votre honneur. Il n'y a pas un quart-d'heure que je me suis cru z'éloigné de vous pour la vie ; un père me violentait. J'ai trouvé le moment de vous écrire dans mon désespoir, la façon de penser d'un coeur sensible qui ne vous manquera jamais ; prenez-en lecture, c'est pour not'bonheur, à tous deux ; la voilà.
Manon
Gardez votre papier, et allez-vous-en avec les autres. Ne restez pas seule avec moi.
BLANCHET, fils
Prenez la lettre, je vous en prie.
Manon
Je n'en veux pas, j'entends du monde, on vient, vous me perdez.
Blanchet
La vela, la vela z'à vos pieds.
Scène 21
Manon
Manon
Vela qu'on vient, que je le cache au moins : je l'ai voulu, queu vie ! Quel enfer ? Après ça, mariez-vous par faiblesse d'inclination ; comme on dit, qui choisit prend le pire ; nos père et mère en savent plus que nous sur ça.
Scène 22
Cadet Roussel, Manon
Cadet Roussel
Vous venez de me faire avoir une jolie scène avec votre mère.
Manon
Qui-ès qui a cherché tout ça ?
Cadet Roussel
Paix, allex mettre votre doliman et ne resoufflez pas le désordre, quand tout est raccommodé.
Scène 23
Madame Grugeot, Cadet Roussel, Mademoiselle Grugeot
Madame Grugeot
Ferme dans la démarche, mamzelle Grugeot, la tête droite ; est-ce t'y ça, Monsieur Cadet ?
Cadet Roussel
Bien, c'est ça, la drapure est manifique.
Madame Grugeot
Comme elle fait la soeur du grand turc, j'y ai mis le doliman du côté gauche, c'est le véritable costume espagnol.
Mademoiselle Grugeot
Allons, mes enfants, commençons.
Cadet Roussel
Comment ! Vous aussi, madame Grugeot, vous en êtes ?
Madame Grugeot
L'auteur m'en a priée ; je fais une comparse en place de la citoyenne Moutié, n'y a pas grand chose à dire, et puis, quand on est estilée à la chose, on ne peut pas se tromper le papier à la main.
Mademoiselle Grugeot
Nous attachez-vous t'y les bras encore aujourd'hui ?
Cadet Roussel
Sans doute, j'enseigne par principe ou pas du tout ; quand je vous lairrai prendre de mauvaises habitudes et que vous n'aurez pas de direction dans les membres, ques qu'on dira de moi z'est de vous : il y a quatre sort de gess', les moyens, les forts, les terribles et les sensuels ; quand vous les aurez dans la mémoire, par le moyen que je vous y accoutume, je vous laisserai les bras libres dans le mouvement des passions. Ah ! Voici tout notre monde.
Scène 24
Cadet Roussel, Beuglan, Grignardet, Madame Grugeot, Le Petit Roussel, Jobar, Mademoiselle Grugeot, BLANCHET, fils, L'Amour, La Mère Cloutier, La Mère Roussel, Tous
Cadet Roussel
Silence, placons-nous ; levez le rideau, un coup d'archet pour l'ouverture.
Beuglan
Les timbales, c'est l'acte de l'incendie que nous répétons.
Cadet Roussel
Paix ! Paix ! Pas de confusion, je vous prie, qui ès qui souffle ?
Beuglan
Moi, je verrai mieux les positions.
On exécute une grotesque et discordante ouverture, pendant que le tableau se forme ; dans le cours de cette ouverture, Cadet attache les cordes aux bras de Blanchet, de la princesse et de Jobar. Grignardet, comme premier acteur, est libre, ainsi que Madame Grugeot, la mère Cloutier et la mère Roussel sont assises au nombre des spectateurs. Cadet est sensé, par le moyen de son invention, faire mouvoir chaque personnage à son tour, en tenant un bout de corde. Il faut observer, qu'en lâchant les cordes, ils vont et viennent à volonté.
Cadet Roussel
La musique funèbre ; détachez-moi-ça.
Cadet Roussel
Hors du théâtre tout ce qui n'est pas de la première acque ; non, de la première scène, je me trompais.
Beuglan
Y sommes-nous ?
Cadet Roussel
Allons, Grignardet ; c'est à toi. Ah ! Voici le titre de la pièce pour ceux qui n'ont pas vu la répétition des premiers acques : La princesse de Poitou, au sérail de Constantinople. La scène se passe à Alger, dans les prisons de Tunis. Allons, commence.
Grignardet
Amour, cruel amour ! Que ta force est terrible !
Cadet Roussel
Ah ! Que c'est job ! Tout homme est insensé, s'il n'est pas insensible.
Beuglan
Ce n'est pas ça : ce dernier vers n'est pas assez senti.
Cadet Roussel
Il a raison ; c'est une maxime qui annonce la perdition de l'amour : il faut découpler ce beau vers-là ; et puis ces bras, ces gess' ramollis, qu'es que-ça veut dire ? Il a l'air du télégraphe de Montmartre. Du détail et du mouvement ; je ne reconnais pas Grignardet.
Grignardet
C'est la première fois qu'on répète cet acque ; m'avez-vous montré les gess'pour ce morceau ?
Il se place derrière lui.
Cadet Roussel
Est-ce que tous les rôles ne sont pas du même calibre ? Quand on est déjà foncé dans l'état ? voyons, je vas te faire faire les gess'et tâche de les retenir. Voyons : tes bras pendants.
Beuglan
C'est ça.
Grignardet
Faut-il recommencer ?
Cadet Roussel
Les derniers vers seulement, allons, en avant, marche.
Grignardet
Amour, cruel amour ! que ta force est terrible ! Tout homme est insensé, s'il n'est pas insensible.
Madame Grugeot
Bien, bien, la velà rendu cette fois-là.
Cadet Roussel
Bien, c'est ça, seulement un p'tit brin plus de complainte dans la voix. Voici le récit ; attention, c'est le plus beau morceau de la pièce.
Beuglan
Continuons.
Cadet Roussel
Oui, c'est un superbe moment.
Grignardet
Beuglan, je te le dis, c'est ton chef-d'oeuvre.
Beuglan
C'est l'exposition de la pièce.
Cadet Roussel
Je n'ai que toi, Phanor, dans ce désert sauvage, Voici comment l'hasard m'a fait voir ce rivage ; Je naquis, je vivais dans les remparts de Tours, À l'ombre des pruniers j'y voyais... Quel coup de maître de l'avoir placé à la fin de l'ouvrage, afin que le public s'en souvienne mieux en sortant. Grignardet, écoute, comme je vas débiter ce morceau, et tâche de le retenir.
Beuglan
Des pruneaux, des pruneaux.
Cadet Roussel
C'est ainsi que je peux appeler Marianne, Celle que le sultan voudrait faire sultane. La Touraine, pour nous, était un paradis ; Un jour, c'était le temps de la chasse aux perdrix, Marianne pleurait de joie et de tristesse ; Un char brillant s'arrête auprès de ma maîtresse ; Un homme à longue barbe, un turc, un arménien, Descend, et dès l'abord, entame l'entretien : Jeune homme, me dit-il, je connais l'oncle infâme. Qui voudrait séparer deux coeurs qu'amour enflamme ; En effet, cher Phanor, mon oncle le doreur, S'opposait à nos noeuds et faisait mon malheur. Venez, poursuit le turc, au sein de la fortune, Il portait sur son front la moitié de la Lune ; Des perles, des rubis tremblants au premier choc ; Nous croyons voir tous deux l'Empereur de Marolles. Des pruniers, est-ce que les pruneaux donnent de l'ombre.
Beuglan
De Maroc.
Cadet Roussel
Marianne obéit, elle monte en voiture, Je la suis ! ô douleur ! ô forfait ! ô nature ! C'était un commerçant qui nous mettait à prix ; Nous le sûmes trop tard, de mes pleurs, de mes cris Je remplissais, hélas ! la Méditerranée, Il fallut avancer, suivre sa destinée, Et nous voilà tous deux battus par l'ouragan ; Du séjour des pruneaux au sérail du Soudan. C'est vrai, que je suis bête... De Maroc.
Madame Grugeot
Superbe, superbe.
Cadet Roussel
Oui, c'est détaillé, c'est fini ; diction, épanchements, chaleur ; c'est consommé ! Retiens ces attitudes, si tu peux.
Grignardet
Je n'en perdrai rien.
Cadet Roussel
Poursuivons : dis le reste, c'est pus facile.
Grignardet
Faut-il fuir ou chercher à la revoir encore ? Attendrai-je la nuit ; attendrai-je l'aurore ? Si l'on ne m'entend pas, mes cris sont superflus ; Si je pars pour toujours, je ne reviendrai plus.
Le Petit Roussel
Vous la verrez, Fanfan ; c'est moi qui vous l'assure.
Grignardet
Plus d'espoir, mon ami,
Cadet Roussel
Le bras droit, Grignardet ; si ton confident avait été plus grand, tu lui aurais donné une gifle.
Le Petit Roussel
Ma valeur vous le jure. Vous aurez ce bonheur.
Grignardet
Comment ? Par qui ? Par où ?
Cadet Roussel
Eh ! Mon Dieu : ce n'est pas ça : comment ? Par qui ? Par où ? Détaille ça, détaille.
Grignardet
Ils garderont ma femme, et j'aurai le Poitou.
Cadet Roussel
Ils garderont ma femme, et j'aurai le Poitou. Ça, c'est tout-à-fait mauvais. Ma femme et le Poitou, ça fait deux. Ici, de la chaleur, du mouvement, la surprise, la joie, l'apparition dans le souterrain.
Jobar
Fanfan, tu vas la voir ; la voici qui s'avance.
Grignardet
Qu'ai-je entendu ? Grands dieux !
Cadet Roussel
Rapidement.
Mademoiselle Grugeot
Dans tes bras je m'élance.
Grignardet
Marianne !
Mademoiselle Grugeot
Fanfan !
Cadet Roussel
Chaud, chaud.
Grignardet
Comment ? Par quel destin ?...
Mademoiselle Grugeot
J'ai sautée pour te voir, du deuxième au jardin.
Grignardet
Se peut-il ? Que d'amour, d'infortune, de transe ! Qu'avez vous ?
Mademoiselle Grugeot
Le genouil ; ce n'est rien.
Cadet Roussel
Bravo, bravo, c'est ça. Seulement une observation ; que la princesse boite un peu, pour mieux faire sentir la chute.
Beuglan
Je suis fort content du tableau. Vite, à la femme du sérail.
Elle monte sur le petit théâtre.
Madame Grugeot
Vous ici, juste ciel, dieux vengeurs ! quel audace ? Qui venez-vous chercher ? Qui ? C'est moi qui la fais.
Mademoiselle Grugeot
Fanfan.
Le Petit Roussel
Bramar passe.
Madame Grugeot
Vous venez de signer l'arrêt de son trépas ; Si vous restez encore, il périt ;
Mademoiselle Grugeot
Je m'en vas.
BLANCHET, fils
Arrête malheureuse et reconnais ton crime ; Tu seras drès ce soir ma femme ou ma victime. Garganida vaincu ne peut plus rien sur toi : Choisis entre nous deux, il ne reste que moi.
Cadet Roussel
Grignardet, ne regarde pas de ce côté ici, elle est sortie, tu es censé ne pas la voir ; c'est une double scène qui sera d'un grand effet.
Beuglan
Allons, vite, l'invocation à l'amour ; descendez l'amour. L'invocation ; est-elle sublime ?
Madame Grugeot
Cupidon, Cupidon toi pour qui je succombe, Oses-tu déchirer le coeur d'une colombe ! Viens, et fléchis l'amant que dévorent mes yeux.
Ce personnage doit être représenté par l'acteur le plus épais et le plus robuste.
L'Amour
Élève tes regards sur la voûte des cieux.
L'amour tombe.
Cadet Roussel
Le voilà, le voilà ; lâchez les cordes, en douceur, ô le tableau superbe ! Du silence. Voilà tout au diable ! Quels acteurs ! Quel machiniss' !
L'Amour
Est-ce que c'est ma faute, à moi ?
Cadet Roussel
Tiens, une aile de sautée, à présent.
L'Amour
Il n'est pas si difficile d'en faire faire une autre.
L'Amour sort.
À Beuglan.
Cadet Roussel
Oui, où est-ce que je trouverai des plumes de dindon aussi grandes que ça ? Allons, disparais. Ce qu'il y a de désagréable là-dedans, c'est que ça ne va plus aller que d'une aile. Allons, Blanchet, va ton train, c'est à toi.
La Mère Cloutier
Écoute donc, Cadet.
Cadet Roussel
Je n'ai pas le temps ; n'interrompez donc pas.
La Mère Cloutier
C'est quelqu'un qui veut te parler.
Cadet Roussel
Qui donc ? Personne n'entre.
La Mère Cloutier
L'épicier de la rue Jean-Robert.
Cadet Roussel
Bernic. C'est comme hier, une leçon de plus pour rien. Il n'entrera pas qu'il paie ; dites-y, quinze jours de barbe, et un mois de déclamation.
Beuglan
Allons, ne refroidissons pas.
Cadet Roussel
C'est moi qui arrive avec l'homme de loi de Constantinople ; où est-il donc celui qui remplit le rôle ?
Mademoiselle Grugeot
Il n'est pas venu.
Cadet Roussel
Voyez le désagrément ; manquer à une répétition générale.
Mademoiselle Grugeot
Passons son rôle.
Cadet Roussel
Ô toi de qui l'audace en ces lieux pénétra ; Toi, toi qui dans l'abîme entraînes cet esclave ; Tu verras de quel bois je chauffe qui me brave. Qu'on prépare un bûcher... Il le faut bien. C'est à moi ; je les surprends tous les quatre.
Grignardet
Des torches, des flambeaux...
Cadet Roussel
Des torches, des flambeaux... Allons, à l'autre ; il demande des torches et des flambeaux ; et c'est lui qui va-t-être le rôti : c'est à moi à dire ça.
Jobar
Ce mot d'écrit, Seigneur trouvé sous les berceaux...
Cadet Roussel
Approche donc, tu as l'air d'une éclipse.
Jobar
Ce mot d'écrit, Seigneur, trouvé sous les berceaux...
Cadet Roussel
Eh bien ! Il faut une lettre.
Jobar
On ne m'en a pas donné.
Cadet Roussel
Mon Dieu ! Que c'est embêtant. Allons donc, Madame Cloutier, un billet, une lettre, un papier...
La Mère Cloutier
La clef de la commode.
Cadet Roussel
C'est Manon qu'il l'a ; voyons, le premier papier venu. Cherchez.
La Mère Cloutier
Ah ! Ma foi, voilà une lettre.
Cadet Roussel
Allons, tiens, recommence ton entrée.
Jobar
Ce mot d'écrit, Seigneur, trouvé sous les berceaux...
Cadet Roussel
Serait-ce le complot ? Donne-moi cette lettre. Ouvrons. Tu me l'as donné trop tôt.
BLANCHET, fils
Tiens, c'est la mienne ; queu coup de possédé ! Cadet, donne-moi la lettre.
Cadet Roussel
Et laisse donc ; c'est le sultan qui doit la lire en premier.
BLANCHET, fils
Ah ! C'est fini, c'est fini ; queu traîtrise.
Cadet Roussel
Qu'est-ce qu'il a donc ?
BLANCHET, fils
Détache-moi, je veux m'en aller.
Cadet Roussel
Laisse donc finir la fin.
Beuglan
Pas d'interruption.
Ouvrant l'écrit.
Après avoir lu.
Cadet Roussel
C'est ce bavard. C'est y possible ! C'est y possible ! Ah ! Scélérat. Belle mère, où avez-vous pris cette lettre ?
La Mère Cloutier
Dans la corbeille de ta femme.
Cadet Roussel
Venez, venez écouter ça ; venez prendre encore son parti, me dire que j'ai tort, que je suis un jaloux, un brutal.
Madame Grugeot
Es-que c'est dans la pièce ça, Monsieur Cadet ?
Cadet Roussel
Non, non, ce n'est pas dans la pièce ; ça n'est pas une tragédie pour la frime, celle-là, c'en sera z'une tout de bon.
Tout le monde descend du petit théâtre hors Blanchet qui demeure attaché par les bras.
La Mère Cloutier
Quoi donc ? Qu'es que c'est ? Es qu'il est fou ?
En montrant Blanchet
Cadet Roussel
Écoutez ; c'est monsieur qui écrit.
BLANCHET, fils
Grignardet, ôte-moi les cordes.
Cadet Roussel
Non, non ; qu'on ne détache pas ce malheureux.
La Mère Roussel
Voyons : lis donc ça.
Cadet Roussel
Je sais, citoyenne Manon, que vous avez de la passion pour moi ; vous avez beau me le cacher par honnêteté, je le vois ben dans vos yeux. Vous m'avez dit que votre mari vous battait pour la moindre chose ; je suis fils unique, j'ai la succession de ma tante Gamelin, et l'héritage de mon père cheu nous. Répondez-moi, du oui z'ou du non ; je tâcherai d'engourdir mon père à Montreuil, avec lequel j'ai l'honneur d'être votre concitoyen, François Blanchet.
Tous
Le coquin !
La Mère Cloutier
Ah ! Scélérat ! C'est toi qui fait soupçonner ma fille.
Cadet Roussel
Que j'y casse un membre, mame Cloutier ; que je le tue : vous voyez un homme aux abois.
BLANCHET, fils
Décrochez-moi, je veux m'en aller.
Cadet Roussel
Je suis perdu, je suis trahi : je veux ma fin. La velà la tragédie.
Beuglan
Mon ami, écoutez la raison ; vous n'êtes pas le seul qu'on soupçonne injustement.
Cadet Roussel
Je ne peux plus reparaître à la fontaine.
La Mère Cloutier
Mon gendre !
La Mère Roussel
Mon fils !
Madame Grugeot
Mon cher Cadet.
Cadet Roussel
Laissez-moi mourir.
Madame Grugeot
Au contraire ; je vas vous ressusciter d'un seul coup.
BLANCHET, fils
Détachez-moi, ou je casse la mécanique.
Madame Grugeot
La lettre n'était pas décachetée ; votre femme la méprisée.
Cadet Roussel
C'est vrai ; elle n'était pas ouverte.
La Mère Cloutier
Tu vois donc, mon ami, l'innocence de mon enfant. La voilà ; j'en suis sûre.
Scène 25
Manon, Cadet Roussel, La Mère Cloutier
Manon
Quoi ! Cette lettre...
Cadet Roussel
Manon, vous creusez le tombeau d'un époux.
Manon
C'est pour cette lettre ; je l'aurais laissée par terre ; j'ai été forcée de la ramasser pour la brûler, seule à ce soir, en défendant la porte à Blanchet.
Cadet Roussel
C'est y vrai ?
Manon
Peux-tu z'en douter.
Cadet Roussel
Viens, Manon, reviens dans mes bras.
La Mère Cloutier
Queu tintamarre as'te porte, et mon Dieu...
Cadet Roussel
C'est le père à Blanchet, tant mieux, tant mieux, ouvrez, ouvrez, belle mère.
Scène 26
BLANCHET, père, Cadet Roussel, BLANCHET, fils
BLANCHET, père
Où est-il ? Où est-il ?
Cadet Roussel
Le voilà, le voilà, le coquin, il voulait me chiper ma femme.
BLANCHET, père
Ah ! Misérable, tu vas tout me payer aujourd'hui.
Ils sortent tous les deux.
BLANCHET, fils
Laissez donc, laissez donc, j'irai à Montreuil.
Scène 27
Cadet Roussel, Beuglan, Grignardet, Madame Grugeot
Cadet Roussel
Et mon casque, mon doliman, courez après lui.
Beuglan
Voilà ma tragédie au croc à présent, comment voulez-vous qu'elle aille à présent, décadi prochain.
À Manon.
Cadet Roussel
Voilà le seul chagrin, que jamais en ta vie : Le ciel aura voulu que ta tendresse essuie. Elle ira tout de même, soyez tranquille. Je t'ai soupçonnée comme dans la pièce de Zaïre, mais je ne t'ai pas immolée ; me pardonnes-tu ?
Beuglan
Si nous répétions seulement les combats ; avons-nous les tambours.
On entend un roulement.
Grignardet
Les tambours.
Cadet Roussel
Taisez-vous donc, vous allez faire monter les voisins.
Madame Grugeot
On répétera donc demain.
Cadet Roussel
Oui, si nous avons du monde, et si la première séance n'a pas fatigué l'auditeur.
Vaudeville
Cadet Roussel, Beuglan, Madame Grugeot
Air : Du petit Matelot.
Cadet Roussel
Ne voyez plus le personnage, Et daignez écouter l'acteur ! L'extravagance de l'ouvrage Doit, sans doute, alarmer l'auteur ; Mais son excuse, est dans mon rôle, Il en veut à ces novateurs Qui devraient aller à l'école, Et qui parlent en professeurs. (bis.)
Bis.
Beuglan
Dans la triste caricature Dont l'auteur me charge à mon tour, Je sens que je suis la peinture De quelques écrivains du jour. Des combats, des tombeaux, un spectre, Voilà le tragique du temps. On fuit Zaïre, on quitte Électre, Pour des pétards et des romans.
Madame Grugeot
Dans l'antichambre de Thalie, Vadé cueillit quelques lauriers ; L'humble auteur de cette folie Se tient au bas des escaliers. Pour mettre Thalie à l'épreuve, Il craint trop son juste courroux ; Il dit que c'est la seule veuve Qui pleure encore son époux. (bis.)