Acte I
Scène 1
Durand
Durand
Des fils de la maison j'ai cultivé l'enfance. Ergo, mes doctes soins méritent récompense. J'ai ma pension là ; si je puis la tenir, Bien adroit qui pourra m'en faire dessaisir.
Scène 2
Clermon, Durand
Clermon
Laissez-là cette malle, et voilà de quoi boire. Hola, quelqu'un.
Durand
Que veut cet homme ?
Clermon
Puis-je croire... Que ce soit là...
Durand
C'est lui... Clermon...
Clermon
Monsieur Durand. Je ne me trompe point.
Durand
Que te voilà brillant !
Clermon
Quel bonheur !
Durand
Quel plaisir !
Clermon
Quoi ! Vous pleurez, je pense ? Ah, de grâce ! Faisons notre reconnaissance Un peu moins tristement.
Durand
Je suis au désespoir D'étaler devant toi cet habit jadis noir. Du mérite en ces lieux c'est la triste livrée.
Clermon
Le mérite est bien sec !
Durand
J'en ai l'âme navrée !
Clermon
Qu'avez-vous fait, depuis qu'un bâton à la main, Vous gagnâtes Paris, fier de votre latin ?
Durand
J'ai formé des sujets, des citoyens, des hommes !
Clermon
Le précieux talent dans le siècle où nous sommes !
Durand
J'ai professé vingt ans l'emploi d'Instituteur...
Clermon
Eh ?...
Durand
Ce que le vulgaire appelle Précepteur.
Clermon
J'entends présentement.
Durand
Le métier détestable ! Père, mère, enfants, tous m'ont fait donner au Diable. Pour prix de ma doctrine et des soins que j'ai pris, On me refuse encor ce que l'on m'a promis.
Clermon
Qu'est-ce ?
Durand
Une pension de quatre-vingt pistoles. Pour mes bons documents je n'ai pas deux oboles. Est-ce l'or avec moi qu'on devrait épargner ?
Clermon
La maison n'est pas riche.
Durand
Il faudrait se saigner ! Mais le père songeant à dormir, manger, boire, Borne-là d'un mortel le travail et la gloire, Chérit sa nullité. Madame Florimon, Au contraire, voudrait régner dans la maison. Pour acquérir le droit de beaucoup parler d'elle, La bavarde, futile avec le plus grand zèle, Veut paraître tout faire, et ne fait jamais rien. Quand je peins mes besoins, elle me répond : Bien. J'arrangerai cela,
Clermon
Les deux fils ?
Durand
Ah ! Leur père Tous les deux au hasard les jeta sur la terre ; Moi, leur communiquant mon savoir lumineux, Je les ai de la Terre élevés jusqu'aux Cieux. Temps perdu ! Le cadet, depuis peu militaire, M'offre son bras, son sang, dont je n'ai point à faire ; Ou bien jure par Mars de me récompenser Sitôt qu'un coup d'éclat l'aura fait avancer. Le bel espoir !
Clermon
L'aîné pourrait...
D'un ton mystérieux.
Durand
Il est bien pire ! Je le crois égoïste.
Clermon
Oh, Diable ! Que veut dire Ce mot ? Il m'est nouveau.
Durand
Nous autres gens lettrés, Nous appelons ainsi ces êtres concentrés, Qui ne voyant qu'eux seuls dans la nature entière, À leur propre intérêt sacrifieraient leur père, Leurs enfants, leurs amis, leur patrie et l'honneur...
Clermon
Le nom me déroutait. Mais quoi ! Vous, le faiseur D'Hommes, de Citoyens, comment peut-il se faire Que jugeant votre élève avec un oeil sévère, Vous n'ayez pas détruit ce vice dominant, Ou du moins arrêté ses progrès ?
Durand
Ah ! Vraiment ! Tu parles à ton aise. Est-ce que l'on corrige Un aîné de famille ? Est-ce que l'on exige De lui que ce qu'il veut ? Comme il vous haïrait ! Avec le temps encor sa haine s'accroîtrait, Et puis, comptez sur lui pour une récompense.
Clermon
Vos droits sont, en effet, mieux fondés qu'on ne pense.
Durand
Sans doute !
Clermon
Sûrement ! Monsieur le Précepteur... Je me trompe, excusez ! Monsieur l'Instituteur A fait, par égoïsme, un parfait égoïste ; Sur une pension, tout comme vous, j'insiste : Je vois que votre élève et la société Vous doivent beaucoup, mais beaucoup, en vérité !
Durand
Je ne suis pas bien sûr qu'il ait ce caractère.
Clermon
On connaît son élève au moins pour l'ordinaire.
Durand
Depuis près de vingt ans je l'étudie en vain : Son coeur est une énigme et j'y perds mon latin. Cent fois j'ai cru le voir rempli de bienfaisance, Et cent fois pour autrui pétri d'indifférence, N'aimer que sa personne.
Clermon
Alors il serait mal. Mon Maître, de ce vice ennemi capital, À faire des heureux goûte un plaisir extrême, Et vit pour ses amis, bien plus que pour lui-même.
Durand
Comment appelles-tu cet honnête Patron ?
Clermon
C'est Monsieur Polidor, frère de Florimon. Il arrive ce soir.
Durand
Le sublime mérité, S'il me pensionnait ! Attends, je vais bien vite L'annoncer.
Clermon
Vous ayez toujours dans la maison Deux étrangères ?
Durand
Oui, Constance, avec Marton.
Clermon
Notre retour ici va leur réjouir l'âme.
Durand
Je peux les en instruire en allant chez Madame.
Scène 3
Clermon
Clermon
Quand mon maître, en dépit d'un noble parchemin, Tenta dans le commerce un plus riche destin ; Ses parents indignés, criant à l'infamie, Ne voulaient plus le voir, lui parler de la vie. Tout a changé de face : il est riche, ils sont gueux ; En lui faisant la cour, ils se croiront heureux. L'intérêt ! L'intérêt !
Scène 4
Marton, Clermon
Marton
Eh, Clermon !
Clermon
Qui m'appelle ?
Marton
Clermon, mon cher Clermon !
Clermon
C'est une voix femelle. Elle va plus au coeur que celle du Pédant.
Marton
Comment te portes-tu ?
Clermon
Toi-même, mon enfant ? Aimes-tu ce pays mieux que le nouveau Monde ? Y veux-tu retourner ?
Marton
La mer est trop profonde ! Et si je me rembarque !... On est sot, sur ma foi, Quand on n'a qu'une planche entre la mort et soi.
Clermon
Que fait Constance ?
Marton
Elle est inquiète, rêveuse.
Il imite les deux vieillards.
Clermon
Réfléchis, tu verras qu'elle n'est pas heureuse. Son père et Polidor, dans le lointain pays, Se virent autrefois devinrent bons amis ; L'intimité s'accrut. - Vous connaissez ma fille, Dit ton Maître. Le mien répond : elle est gentille : Vous savez qu'à Paris j'ai laissé deux neveux. Partez, allez les voir, et faites un heureux. J'aurai soin de vos biens. Ton Maître avec sa fille Part bientôt pour chercher sa nouvelle famille ; Tu les suis, on arrive, on n'a plus qu'à choisir, Quand l'honnête étranger soudain vient à mourir, Et retarde par-là les noces de Constance. Voilà de son chagrin deux bons motifs, je pense. Mais Polidor bientôt va réparer cela. Dis : entre ses neveux a-t-on choisi déjà ?
Marton
Nous soupirons beaucoup.
Clermon
Lequel des deux sait plaire ?
Marton
Je l'ignore, et voilà ce qui me désespère ; J'ai, pour le découvrir, tout tenté vainement.
Clermon
Toi, fille et curieuse ! Oh ! Le trait est piquant.
Marton
J'en suis inconsolable ! Encor jeune, innocente, Elle voudrait cacher sa tendresse naissante. La fierté de son sexe et les efforts d'un coeur, Qui n'ose s'avouer à lui-même un vainqueur, L'emportent jusqu'ici sur sa timide flamme ; Mais l'amour par degrés maîtrisera son âme, Et saura la contraindre à dire son secret. L'amour, Français surtout, n'est pas longtemps discret. Aide-moi cependant à percer ce mystère. L'ainé semble rêver à la plus grande affaire, Près de Constance...
Clermon
Il plaît. Juge par toi d'autrui ; Le sexe aime qu'on soit tout occupé de lui.
Marton
Il calcule, je crois, les biens de ma maîtresse.
Clermon
Il pourra se tromper s'il croit à sa richesse. Mais, chut !
Marton
Le Chevalier timide, circonspect, N'ose employer encor que la voix du respect ; Mais il a le regard si plein de feu, si tendre, Que malgré son silence il se fait bien entendre.
Clermon
Écoute... Celui-ci pourrait plaire...
Marton
Fort bien ! Lequel des deux enfin ?
Clermon
Ma foi, je n'en sais rien.
Marton
Me voilà bien instruite !
Clermon
À qui faut-il s'en prendre ? Que n'avez-vous un coeur que l'on puisse comprendre ?
Marton
Clermon, je voudrais bien qu'elle aimât le dernier !
Clermon
Regarde-moi.
Marton
Pourquoi ?
Clermon
J'oserais parier...
Marton
Quoi ?
Clermon
Qu'étant généreux beaucoup plus que son frère ; Tu comptes tes profits à venir. Sois sincère.
Marton
Ah ! Quel affront !
Clermon
Pardon. Au revoir, mon enfant. Mon MaÏtre est près de Sceaux, chez son correspondant ; Il m'attendrait peut-être. Il faut que je te quitte Pour monter en voiture, et le rejoindre vite.
Marton
En voiture ! Est-ce donc l'allure d'un courrier ?
Clermon
Jadis Valet, je suis Intendant et Caissier. Polidor est si bon que d'honneur je me pique, Et veux seul composer son train, son domestique.
Elle lui rend ses lazzis.
Marton
Ah ! voilà d'un beau zèle un trait bien singulier. Regarde-moi.
Clermon
Pourquoi ?
Marton
J'oserais parier Que cet arrangement arrange tes affaires...
Clermon
Ah ! Quel affront !
Marton
Pardon : mais tiens, soyons sincères ; Étant seul, à toi seul appartient le profit.
Clermon
Tu me rends mon paquet, friponne, avec esprit.
Marton
Je suis reconnaissante. Adieu, je vais tout faire Pour seconder l'amour de notre militaire.
Clermon
Moi, pour que Polidor, en arrivant céans, Ne soit pas dépouillé par d'adroits Charlatans... Son unique défaut... tu le connais.
Marton
Sans doute.
Clermon
Parle-bas, mais bien bas ; je crains qu'on ne t'écoute.
Marton
Le grand mal ! Si soudain il se met en courroux, Il revient à l'instant sensible, affable et doux.
Après avoir regardé de tout côté.
Clermon
Dis qu'il est trop facile, et c'est ce qui me blesse ! Le seul mot de vertu le jette dans l'ivresse. Et le monde, dit-on, sous un dehors brillant, Cache maint imposteur, maint tartuffe charmant, Qui, suivant l'air, le ton que l'intérêt demande, Se donne tour-à-tour dix vertus de commande.
Marton
Je crains bien d'en connaître !
Clermon
Adieu, je vois Durand. Il vient de me glisser quelques mots en passant Qui pourraient bien changer ta crainte en certitude : À le faire expliquer je mettrai mon étude.
Scène 5
Clermon, Durand
Clermon
EH bien !
Durand
Pour recevoir dignement ton patron, Madame a plusieurs fois renversé la maison Sans rien faire. Elle va, revient, se cite, ordonne, Et veut absolument parler à ta personne.
Clermon
J'y cours.
Durand
Pour obtenir ma chère pension, Cherchons quelque moyen. Je t'en conjure.
Haut.
Clermon
Bon. Si vous me dévoiliez... là...
Durand
Quoi ?
Clermon
Le caractère De Philemon ; peut-être...
Durand
Eh ! Que pourrais-tu faire ? Je saurai l'observer, il en est temps encor.
Clermon
Je le démasquerais aux yeux de Polidor, Qui vous saurait bon gré de votre confidence.
Durand
Optimé ! J'entrevois un rayon d'espérance. Sors, voici Philemon ; je m'en vais l'éprouver ; S'il est ce que je crois, j'irai te retrouver ; Je saurai trait pour trait te le faire connaître, Et tu pourras... charger le portrait à ton Maître ?
Scène 6
Durand
Durand
Je suis presque certain qu'il ne vit que pour lui. J'en serai convaincu pleinement aujourd'hui, S'il ne s'empresse pas à me rendre service : Et dévoilant son coeur, je m'en ferai justice.
Scène 7
Philémon, Durand
Philémon
S'il pouvait dans l'État se faire un changement, Qui brouillât un peu tout ; qui, par événement, Dans le monde, à la fin, me fit jouer un rôle... Je songerais à moi, j'en donne ma parole.
Durand
Monsieur...
Philémon
Et je saurais me montrer au besoin...
Durand
Preuve démonstrative ! Il m'évite avec soin.
Philémon
Si, pour mon intérêt, affectant la sagesse ; Je feins de dédaigner le crédit, la richesse ; Sous ces dehors trompeurs, mon coeur ne jouit pas. Tentons un coup d'éclat... Oui, faisons du fracas ! J'ai des Mémoires pleins de maximes hardies, De projets merveilleux et de vives sorties Contre des gens à tort élevés jusqu'aux Cieux : La célébrité sert nombre d'audacieux... Mais elle a ses dangers... J'ai quelque inquiétude.
Durand
De se parler tout seul il a pris l'habitude, Tel est l'homme occupé de son seul intérêt, Et qui n'ose à personne avouer son secret. Conviction totale.
Philémon
Ah ! Quel heureux partage ! Si du succès pour moi réservant l'avantage, Je trouvais un ami complaisant ou léger, Qui voulût sur lui seul prendre tout le danger.
Durand
Il faut que mon mérite obtienne son salaire.
Philémon
Paix ! Je suis occupé d'une importante affaire.
Il sort en le menaçant.
Durand
C'en est trop ! On ne veut m'entendre ni me voir : C'est pour ne pas payer mes veilles, mon savoir ; Il est égoïste, ... Oui ! Je puis, sans plus attendre, L'assurer à Clermon. Ah ! Je vais vous apprendre...
Scène 8
Philémon
Philémon
Mon Livre trop hardi languit chez l'imprimeur. Si j'engageais Durand à s'en dire l'auteur !... Le pédant qui compile et compile sans cesse, N'a jamais fait gémir le lecteur ni la presse. Il peut...
Scène 9
La Pierre, Philémon
La Pierre
Monsieur voit-il du monde ?
Philémon
Il le faut bien ; Mais n'ouvrez plus aux gens qui ne sont bons à rien.
La Pierre
D'après cet ordre-là j'aurai bien moins faire. Je suis portier, de plus lecteur de votre père. Chacun de ces emplois est assez fatiguant.
Philémon
Ma liste ?
La Pierre
La voilà.
Il va s'asseoir près d'une table, et prend une plume.
Philémon
Que j'indique en lisant Les hommes bons à voir.
La Pierre
Bien ! Ordonnez...
Bas.
Haut.
Il le raye.
Philémon
«CLITANDRE.» Cet homme a des talents, des vertus à revendre ; Mais il fait mal sa cour, il n'a plus de crédit. Je n'y suis plus pour lui, pour Clitandre.
La Pierre
Suffit.
Bas.
Haut.
Bas.
Haut.
Bas et se levant.
Haut.
Bas en riant.
Haut.
Philémon
«DORLIX»... Il est fin, souple, il ira loin, je gage ; Je recevrai Dorlix, «LE COMTE DU RIVAGE». J'aime à trouver l'utile, et me ris du clinquant. Serviteur, «de la part du DUC DE SAINT-CERNANT»... Suivons un peu cet homme, encensons ses faiblesses. Puisque la flatterie est l'aimant des richesses ; Vantons jusqu'aux vertus de la Phryné qu'il a. L'amour-propre répugne à ce manège-là ; Le sacrifice est dur... Le prix en dédommage ! D'ailleurs la sotte idole obtient un faux hommage ! Encor le lui rend-t-on dans l'ombre du secret ; Sa faveur est publique, et rapporte en effet. «D'ARTIGOL...» Je crois voir sa petite colère. Je viens de l'embarquer dans une sotte affaire... J'espérais pouvoir mettre à profit ses faux pas... Évitons tout reproche en ne le voyant pas. Vous lui refuserez ma porte.
La Pierre
Quel dommage ! C'est le plus honnête homme ; il est si bon ! J'enrage.
Philémon
Qu'est-ce ? vous murmurez.
La Pierre
Mais...
Philémon
Quoi ?
La Pierre
De temps en temps De lui je recevais...
Philémon
Fort bien !... Je vous entends. Les voilà, les humains ; l'intérêt seul décide Leur mépris, leur estime, ils n'ont pas d'autre guide.
La Pierre
Voilà tous mes profits au Diable... Ah ! si je peux Plaire à l'oncle...
Philémon
Eh ?
La Pierre
Je dis que je suis fort joyeux. De savoir que votre oncle arrive.
Philémon
Peu m'importe Son retour, son absence.
La Pierre
Ah ! Monsieur, il apporte Des trésors.
Haut.
Philémon
Des trésors ! Le cas est différent. Voyons. Fausse nouvelle indubitablement, Bruit en l'air.
La Pierre
Non, Monsieur, la nouvelle est très sûre. Si son caissier n'eut pas contrefait l'écriture De ses correspondants ; si par-là le fripon N'avait su lui voler plus d'un bon million, Il serait de retour depuis deux mois en France. Enfin telle qu'elle est, sa fortune est immense.
À demi-voix, d'un air curieux et satisfait.
Philémon
Ce cher oncle, on le dit l'homme le plus charmant ! La Pierre, on le croit donc bien riche.
La Pierre
Extrêmement.
Philémon
Je pourrai l'embrasser. Oh, Dieux ! Quelle allégresse ! Riche extrêmement ?
La Pierre
Oui.
Philémon
Mon âme est dans l'ivresse. J'étais bien jeune encor, quand mon oncle partit ; Cependant mon amour... mon coeur... Qui vous a dit Ce que vous m'apprenez ?
La Pierre
Un fort bon domestique Très zélé pour votre oncle, et son valet unique : Il vient pour l'annoncer.
Philémon
Cherchez-le de ma part ; Dites-lui que je veux lui parler à l'écart. Allez vite, surtout, je ne vois plus personne !
La Pierre
Vos amis ?
Philémon
Des Amis ! Faites ce que j'ordonne.
Scène 10
Philémon
Avec réflexion.
Philémon
Oui, mon cher oncle est riche ! Il change mes projets... Pour lui faire ma cour avec quelque succès, Étudions d'abord son coeur, son caractère. L'art heureux de séduire est né de l'art de plaire, C'est la force ou l'adresse ici-bas qui fait tout, Qui règle l'Univers de l'un à l'autre bout. Du moment qu'on n'a pas reçu pour son partage De l'aigle ou du lion la force et le courage, Serpent adroit et souple, il faut se replier, Et savoir sous les fleurs se frayer un sentier.
Acte II
Scène 1
Florimon, La Pierre
en robe de chambre avec une petite perruque ronde. Il a toujours l'air satisfait, et craint de s'échauffer en parlant ou en marchant ; il porte d'une main son mouchoir, de l'autre sa boîte
Florimon
Eh, la Pierre.
La Pierre
Monsieur ?
Il se jette dans un fauteuil.
Florimon
Viens, suis moi, mon enfant. Ma femme fait un bruit dans l'autre appartement !... Je n'y pourrais jamais digérer qu'avec peine, Et je crois même avoir tant soit peu de migraine. Il me tarde de voir mon frère de retour... Pour qu'il fasse bâtir dans le fond de la Cour Un réduit où je puisse, en plein jour, sur ma chaise, Et la nuit, dans mon lit, reposer à mon aise. Eh, La Pierre.
La Pierre
Monsieur ?
Florimon
Mon livre favori, Tu l'a pris avec toi, sans doute ?
La Pierre
Le voici, Et bien enveloppé.
Florimon
Quel excellent ouvrage ! L'Auteur est sûrement un philosophe, un sage ; Ami vrai des humains, loin de les régenter, D'exagérer leurs maux, ou de leur insulter, Il les console. Lis.
La Pierre
Hem... « Troisième Chapitre ».
Florimon
Non, recommence tout ; relis jusques au titre. Quel titre ! On ne saurait l'entendre assez souvent ; Il chatouille le coeur trop agréablement.
La Pierre
« L'ALMANACH DES CENTENAIRES ».
Florimon
On devrait bien orner ce bon livre d'estampes. De vignettes, d'amours, de jolis culs-de-lampes.
La Pierre
« Quelques Soldats sont morts à Rome, à la cent vingtiéme année de leur âge. »
Florimon
Les gaillards ! Cent vingt ans ! Donc à ce compte-là J'ai cinquante ans à vivre, et peut-être au-delà. Je ne suis qu'un enfant.
La Pierre
« L'Univers vient de perdre le célèbre Charitides, âgé de cent trois ans : il est mort de fatigue, en composant son Dictionnaire des Dictionnaires. »
Florimon
Quand je perdrai la vie, Ce ne sera jamais pour pareille folie. Ma paresse elle-même en sera caution. À cent ans bien sonnés... À l'âge de raison... Peut-on rêver encore au Temple de Mémoire, Ne point apprécier tout fantôme de gloire, Et ne préférer pas quatre digestions Faites tranquillement, au plus fameux des noms !
Scène 2
Florimon
À Marton, qui lui fait des révérences.
Il remet à la Pierre son mouchoir et sa boite. Ils sortent.
Florimon
Quoi ! Des fâcheux ici je ne serai point quitte ! Dans ma chambre à coucher renfermons-nous bien vite. Oui, oui... Serviteur. Viens,
Scène 3
Marton, Constance
Elles sont quelque temps sans parler.
En soupirant bien fort.
Marton
Elle ne me dit rien... Ah !
Constance
Tu soupires ?
Marton
Oui ; pour nouer l'entretien, Mon Maître vous a dit à son heure dernière Qu'en ces lieux Polidor vous tiendrait lieu de père. Il arrive aujourd'hui : nous saurons...
Constance
Ah, Marton !
Marton
Courage ; quatre mots encore sur ce ton, Je suis au fait. Allons.
Constance
Gardes-toi de surprendre Un secret...
Marton
Je le sais, vous avez le coeur tendre...
Constance
Dieux ! Parles bas.
Marton
Pourquoi ? Quand j'aime de bon coeur Sans façon je l'avoue, et je m'en fais honneur.
Constance
Tu plaisantes.
Marton
Ma foi, non : plus d'enfantillage. Ouvrez-moi votre coeur... Parlez... Cela soulage.
Constance
Ah, je le sens !
Marton
Tant mieux. Aimez vous Philémon ? Votre oeil se rembrunit ; j'y vois le dédain... Bon ! Quant au beau Chevalier ; oh ! C'est une autre affaire ! Convenez, entre-nous, qu'il est formé pour plaire. Vous souriez ; bon signe. Il est intéressant : Tout annonce chez lui le plus sincère amant.
Constance
J'ignore si, pour lui, ma tendresse est extrême ; Mais je sais qu'il m'est cher beaucoup plus que moi-même. Ces grands mots : flamme, amour, qui, dans tous nos romans. Me paraissaient si bien rendre les sentiments ; Comme ils me semblent froids ! À te parler sans feindre, Ce que je sens, Marton, ils ne sauraient le peindre. Le Chevalier me charme, et pourtant je le crains... Plus que lui je ressens ses plaisirs, ses chagrins... On dirait, tant mon âme à la sienne est unie, Que nous n'en avons qu'une, et qu'une même vie.
Marton
L'amant fait-il ?...
Constance
Ô Ciel !
Marton
Qu'a donc cela d'affreux ? Polidor vous destine à l'un de ses neveux.
Constance
À l'hymen d'un aîné, selon tout apparence, On songera d'abord.
Marton
Rompez donc le silence.
Constance
Moi, que j'ose avouer un dangereux penchant !... Non, jamais.
Marton
Cet orgueil me paraît trop plaisant : Il s'apprivoisera.
Constance
Marton.
Marton
Oui, c'est l'usage : Mon Dieu, ne sais-je pas comme on est à votre âge ! Notre coeur quelque temps écoute tour à tour Les conseils de l'honneur et la loi de l'amour ; Mais leur débat ne peut durer toute la vie, Et vient l'heureux moment qui les réconcilie.
À part.
Voyant venir le Chevalier.
Constance
Oh, finissez ! Quel ton ! Bon, voici mon vengeur.
Constance
Marton, le Chevalier !
Marton
Eh bien, vous fait-il peur ?
Constance
Il vient dans ce salon, prenons vite la fuite.
Finement.
Marton
Pourquoi donc, s'il vous plaît, une telle conduite ? Ah, j'entends ! Vous voulez qu'il devine...
Constance
Marton, Vous rêvez !
Marton
Non vraiment, le stratagème est bon ; L'amoureux Chevalier aura soin de se dire : Quoi, Constance me voit, se trouble et se retire ; Elle m'aime à coup sûr, et me croit dangereux.
Constance
Comment, tu crois cela ? Restons.
Bas.
Marton
Vous ferez mieux. Elle est à nous.
Scène 4
Le Chevalier, Marton, Constance
Le Chevalier
Quel air décent, et qu'elle est belle ! Osons lui déclarer !... Ah ! Suis-je digne d'elle ! Je tremble en l'abordant.
Marton
Quel regard amoureux ! Voyez-le donc ; son âme a passé dans ses yeux.
Constance
Le coeur me bat.
Le Chevalier
Souffrez que mon âme ravie... De vous seule attendant le bonheur de ma vie, Vous dévoile un secret important...
Constance
Mais, Monsieur, Mais... puis-je l'écouter ce secret... et l'honneur...
Le Chevalier
Ah ! Madame, l'honneur ?... C'est lui seul qui m'inspire : Plaire par lui, voilà le bonheur où j'aspire. Pour un sexe enchanteur la gloire a des appas, Et malgré moi la paix enchaîne ici mon bras ; Mais nous aurons la guerre, oui, la nouvelle est sûre ; j'ai des pressentiments du plus heureux augure ; Je me signalerai.
Constance
Dieux ! Quel trouble est le mien !
Marton
Ils vont s'expliquer, bon !
Le Chevalier
Ah ! Pour vous peindre bien La pureté du feu qui consume mon âme, Qui l'enflamme à jamais, souffrez...
Scène 5
Durand, Constance
Au Chevalier.
Durand
Monsieur, Madame. Daignez solliciter ma chère pension. Monsieur, votre oncle arrive.
Elle sort.
Constance
Allons, suis-moi, Marton. Je respire.
Scène 6
Durand, Marton
Durand
Arrêtez, Ciprine était moins belle : Soyez, en ma faveur, douce, humaine comme elle.
Elle sort.
Marton
Euh, l'animal !
Scène 7
Durand, Le Chevalier
Au Chevalier.
Durand
Voilà comme on traite un savant. Je sais que mon disciple est sensible, obligeant...
Le Chevalier
L'indulgente bonté dans ses yeux était peinte ! J'allais de mon amour l'entretenir sans crainte ! Quand trouver désormais pareille occasion ?
Durand
Oui, pour me faire avoir...
Il sort.
Le Chevalier
Volons vers Philémon ; Il peut servir mes feux.
Scène 8
Durand
Avec emphase.
Durand
Il ne veut pas m'entendre... Accourez le confondre, ô divin Alexandre, Qui pensiez tout devoir à votre instituteur, Et qui de ses leçons vous faisiez tant d'honneur, Que vous les préfériez aux lauriers de Bellone ! Aussi la pension d'Aristote était bonne. Et moi rien ; puis l'on dit que je me plains toujours ! Quand tout l'Univers rêve armes, fortune, amours, Ne puis-je m'occuper du bonheur de ma vie ? Chacun pour soi. Mais tel m'accuse de manie, Qui, mendiant le prix de quelque lâcheté, Des Grands, des parvenus tour à tour rebuté, Leur a rendu vingt ans sa présence importune, Et dans leur antichambre attendrait la fortune, S'il n'avait emprunté, pour la saisir enfin, Les ailes de Mercure, ou les rets de Vulcain.
Scène 9
Philémon, Durand
En avançant sur la scène.
Légèrement.
Philémon
Certain de mon secours, rassurez-vous, mon frère : J'aime à vous voir brûler d'une flamme sincère, Pour couronner vos voeux je n'épargnerai rien. Reste à voir maintenant si Constance a du bien. En ce cas, comme vous, je brûle pour ses charmes, J'adore ses vertus, et, mettant bas les armes, Je déclame tout haut contre le célibat. Bon, j'aperçois Durand.
Avec une satisfaction intérieure.
Durand
Voilà mon autre ingrat. J'ai remis à Clermon le soin de ma vengeance : Il est déjà parti.
Haut.
Philémon
Nous sommes mal, je pense. Oh, ma foi, qu'il s'arrange ! Il me faut un prôneur : C'est lui que je choisis, je lui fais cet honneur. Ah, le petit cruel ! Comment donc, il m'évite ? Qu'est-ce, mon bon ami, vous me fuyez !
Durand
Bien vite : Vous n'avez pas daigné me parler tantôt.
Durand s'arrête.
Philémon
Moi ! Je m'occupais de vous, j'en jure sur ma foi. Quoi, disais-je, un mortel que j'estime et révère, Que je regarderai toujours comme mon père, Qui m'a formé le coeur, sans fortune languit !
Durand
Quoi, vous pensiez à moi !
Philémon
Votre sort m'attendrit. Mais au retour de l'oncle, il faut qu'ici tout change. Pour le mettre à profit, je vois que l'on s'arrange. Mon cher, une famille est un petit État : Et je pense toucher au moment délicat Où quelque homme en faveur s'empare de la scène : Pour l'intérêt public chacun feint d'être en peine ; Et le dernier sujet, de lui seul s'occupant, Songe à tirer parti de cet événement. Moi, pour vous obliger, je veux avec adresse De l'oncle, si je puis, m'attirer la tendresse.
Durand
Dieux, où trouver Clermon !
Philémon
Il faut le ménager : Ce valet, m'a-t-on dit, n'est pas à négliger : Il a quelque crédit sur l'esprit de son maître ; Il guidera mes pas, il me fera connaître Le moyen de lui plaire et de gagner son coeur. De mon ami pour lors je ferai le bonheur : Oui, nous partagerons ensemble comme frères Les bienfaits de mon oncle.
Durand
Ah, les belles affaires Que je tramais tantôt, en parlant mal de lui !
Philémon
Je le tiens.
Durand
Malheureux, j'ai détruit men appui ! Euh, bourreau !
Philémon
Mon ami, qu'est-ce qui vous arrête ?
Durand
En abordant votre oncle, ayez bien dans la tête Qu'il déteste un mortel trop occupé de soi.
Bas.
Haut.
Philémon
M'aurait-il pénétré ? Venez, embrassez-moi. Vous n'aurez pas en vain passé votre jeunesse À me communiquer le savoir, la sagesse...
Durand
Je le connaissais mal.
Philémon
Un Précepteur prudent, Sage, instruit, est du Ciel un si rare présent, Que les Dieux de la terre en trouvent avec peine : Le phénix est moins rare.
À part.
Durand
Oui, la chose est certaine, Pourquoi repartait-il, ce malheureux valet ?
D'un ton caressant.
Philémon
Mon amitié me dicte un excellent projet. Tout le monde vous dit un docte personnage : Votre nom peut lui seul illustrer un ouvrage...
Durand
Mais...
Bas.
Philémon
Je vous fais du mien un généreux présent. Je me tais s'il déplaît, je me nomme s'il prend.
Durand
Il est vrai que moi seul ayant su vous apprendre Les choses qu'il contient, l'honneur, à le bien prendre...
Philémon
Vous en revient. D'ailleurs, soutenez hardiment Que l'ouvrage est de vous quatre jours seulement ; Bientôt vous le croirez plus que le plus crédule. Nos auteurs du bel air ont-ils un tel scrupule ? Paris, comme la Cour, connaît leur Apollon. Ces Odes où l'on fait rougir Anacréon, Ces bouquets sans odeur désavoués de Flore, Ces épîtres où brille une éternelle aurore, Ces éloges fardés distillant la fadeur, Ces drames où Thalie est toujours en fureur, Tant d'autres monstres nés au sein de la misère, Dans le fat qui les paye ont un crédule père, Qui, sottement bercé par l'orgueil, par l'erreur Se croit un habile homme et s'érige en censeur. Quel censeur ! Juste ciel !
Durand
La plaisante sottise !
Philémon
Il en convient du moins : j'admire sa franchise.
Durand
Parlons de mon ouvrage encore, s'il vous plaît.
Philémon
Son ouvrage est fort bon !
Durand
S'il prend bien en effet, Comme il faut l'espérer, croyez-vous qu'on me donne Une pension ?
Bas.
Haut.
Philémon
Oui, certainement et bonne. Il croit l'avoir. Pourvu qu'on fasse quelque bruit, Une cabale prône, et la fortune suit.
Il écoute.
Haut, embrassant Philemon.
Durand
J'ai pu le soupçonner de n'aimer que lui-même ! Réparons... Des chevaux ! mon chagrin est extrême. Ah, mon aimable Émile !
Il s'échappe de ses bras en faisant des efforts pour ne pas rire.
Philémon
Ah, mon cher gouverneur ! Il me croit occupé de lui, de son bonheur. En effet, je lui dois, on ne peut davantage : Il m'a dicté vingt mots d'un antique langage !
Durand
Votre oncle...
Scène 10
Le Chevalier, Philémon, Madame Florimon, Polidor
Le Chevalier
Quel bonheur !
Philémon
Quel plaisir de vous voir ? Le transport que je sens ne peut se concevoir.
d'un ton moitié bavard, moitié important
Madame Florimon
C'est moi, c'est pourtant moi qui l'ai vu la première : C'est que rien ne m'échappe à moi pour l'ordinaire ; Je vois tout.
Polidor
Laissez-moi respirer quelque temps. Je presse sur mon sein, j'embrasse mes parents, Je me vois dans leur bras après vingt ans d'absence ; Je viens faire couler leurs jours dans l'opulence : Ils peuvent de mes biens jouir avec honneur, Puisqu'ils ne coûtent pas un reproche à mon coeur. Quelle félicité pour une âme sensible !
Madame Florimon
Pour vous bien recevoir, je ferai l'impossible. Voici l'appartement où vous allez loger ; Il vous plaira ; c'est moi qui l'ai fait arranger : Vous y pourrez trouver l'utile et l'agréable. Jusques dans les détails je suis incomparable, Et je prétends qu'ici vous fassiez tout par moi ; Oui, vous m'admirerez, c'est le mot.
Polidor
Je le crois.
Madame Florimon
Je m'admire souvent moi-même, quand j'y pense, Et je n'ai point d'orgueil.
Polidor
Je ne vois point Constance.
D'un air mystérieux et capable.
Madame Florimon
D'après mes bons conseils, elle sort dans l'instant, Pour faire une visite aux soeurs de Clidamant Qui depuis quelques jours est dans le ministère. Vous saurez mes projets. Pour aujourd'hui, mon frère, Pardon, si plusieurs fois j'entre, reviens et sors : Il faut que je mette ordre au dedans, au dehors. Vous êtes tout surpris de me voir cette tête ?
Polidor
Oh, beaucoup !
Elle sort et rentre dans le courant de la scène plusieurs fois sans conséquence.
Madame Florimon
Vous verrez !
Polidor
Constance est belle, honnête : Mes enfants, l'un de vous voit en elle sa soeur, L'autre son épouse.
Le Chevalier
Ah, s'il lisait dans mon coeur !...
Philémon
Un moment ; nous verrons ce que nous devons faire.
Polidor
Mon ami, tu me plais sous l'habit militaire.
Pour captiver son oncle cache sous un air moitié froid la prétention et l'importance.
Philémon
Il annonce l'amour de la célébrité ; Il prouve qu'ennemi de l'inutilité, On veut sacrifier ses jours à sa patrie.
Polidor
Mon cher neveu, bien dit !
Le Chevalier
Ah, ma plus forte envie Serait de mériter un immortel laurier, À travers les périls bravés par le Guerrier, Et de le déposer aux genoux d'une belle ! L'hommage de mon coeur serait plus digne d'elle.
Polidor
Qu'une pareille ardeur ne s'éteigne jamais ! J'aime à te voir former de si nobles projets.
Philémon
Sans ces heureux élans point de gloire parfaite. L'homme qui veut payer une servile dette, En entrant malgré lui dans les sentiers de Mars, Y rampe bassement, court les mêmes hasards, Et meurt sans, obtenir la plus faible couronne. Il faut tout voir en grand dans les champs de Bellone.
Polidor
Bravo !
Madame Florimon
C'est comme moi.
Polidor
Eh ! ma soeur, entre nous, Qu'ont à démêler Mars et Bellonne avec vous ? Depuis quand avez-vous l'âme si militaire ?
Elle sort.
Madame Florimon
Parlez, parlez, -j'ai là vraiment plus d'une affaire.
Polidor
Et toi, mon cher ami, toi, qui parle si bien, À quoi t'occupes-tu, que fais-tu, dis ?
Philémon
Moi ? rien.
Polidor
Tant pis, morbleu, tant pis ! Rien ! Quoi, rien, à ton âge !
Philémon
De grâce, écoutez-moi...
Polidor
Non, tête-blue ! J'enrage, Moi, qui parcours les mers dès mes plus jeunes ans, De voir le monde plein de lâche fainéants, Qui veulent s'exempter de la tâche commune.
Philémon
Mais, mon oncle !...
Polidor
Tais-toi, ce titre m'importune. Sois bon à quelque chose, alors je t'avouerai. Monsieur vit pour lui seul...
Philémon
Quand je m'expliquerai Vous saurez...
Polidor
N'est-ce pas bien employer sa vie !
Bas.
Haut.
Philémon
Comme un autre. Daignez m'écouter, je vous prie, Un seul instant ; pour lors...
Polidor
Allons, je le veux bien ; Mais ne me dites pas que vous ne faites rien. Depuis l'instant heureux où l'homme raisonnable, Sentit le doux besoin de servir son semblable, Et forma les liens de la société, Elle aime, elle chérit l'homme de probité Qui lui rend à son tour les secours qu'il en tire, Qui, ne le pouvant pas, tout au moins le désire ; Elle méprise et voit d'un regard irrité, Ces frelons importuns, nés de l'oisiveté ; Qui, sans fournir de fonds, prétendent au partage, Et des travaux d'autrui se font un apanage. Tout augmente l'horreur que pour eux je ressens.
Tirant Polidor à l'écart, et affectant un air modeste.
Philémon
Comme j'aime à vous voir ces nobles sentiments ! Mon coeur s'enorgueillit d'en avoir de semblables. J'abhorre, comme vous, ces êtres méprisables, Qui se font et l'objet et le centre de tout ; Par leur système affreux ils me poussent à bout. Je n'ai pas toujours fait des recherches stériles ; Et je rendrai, je crois, mes études utiles, Si, remplissant jamais des postes importants, Je puis aux malheureux consacrer mes moments... Mais... sans fonds, point de charge...
Polidor
Il faut en chercher une. Mes enfants, je croirais n'avoir pas fait fortune, Si je ne savais pas à propos m'en servir ; Plus agréablement je ne puis en jouir, Qu'en vous portant au bien. Enfin, voyons mon frère.
Madame Florimon
Oh ! L'éveiller n'est pas une petite affaire... Et vous ne savez pas les manoeuvres qu'il faut. Il se croit mort, sitôt qu'on l'éveille en sursaut ; Mais j'y réussirai. Vous conviendrez, j'espère, Que dans cette maison, je suis très nécessaire. Qu'y ferait-on sans moi ? Rien, ou tout irait mal.
Polidor
D'accord.
Madame Florimon
Je ris de voir l'indolente Orsonval, Qui, fière de pincer sa harpe ou sa guitare, De danser, de chanter, se croit un talent rare, Se croit dans l'Univers un être essentiel !
Polidor
Elle a grand tort.
Madame Florimon
Sans doute, et mon dépit mortel Naît de l'avoir toujours parler de son mérite, Tandis que moi, moi, moi, jamais je ne me cite.
Polidor
Eh, têtebleu, ma Soeur, voyons donc Florimon !
Madame Florimon
Je ne m'emporte, moi, pour aucune raison.
Philémon
Nous parlerons vertu, puisqu'elle l'intéresse.
Le Chevalier
Voici l'instant heureux de servir ma tendresse.
Polidor
Venez, mes chers amis. Ah, puissent vos enfants, Vous rendre quelque jour le plaisir que je sens !
Acte III
Scène 1
Philémon, Durand
Philémon
Tout le monde se tait sur les biens de Constance : Mauvais signe !... Je puis favoriser, je pense, Les amours de mon frère. Eh, mon Dieu, qu'avez-vous ?
Durand
L'avez-vous vu ?
Philémon
Qui donc ?
Durand
Clermon. C'est fait de nous ! On le cherche partout de la part de son maître.
Philémon
Qu'importe ?
Durand
Polidor vous a-t-il fait connaître ?...
Philémon
Quoi ?
Durand
Qu'il vous soupçonnât d'être un peu... personnel ?
Philémon
Monsieur...
Durand
Le voici. Paix !... Il est essentiel Que je sois a l'affût.
Scène 2
Philémon
Philémon
Tout ceci me chagrine ! Oh bien... Je n'aime pas, moi, que l'on me devine ! Divisons les soupçons à tout événement.
Scène 3
Polidor, Philémon
Polidor
Quel est l'homme qui sort ?
Philémon
Antonius Durand, Mon pédadogue.
Polidor
Il a le front atrabilaire.
Philémon
C'est pourtant un bon homme, un plaisant caractère. Alors qu'il entreprit notre éducation, Ma mère lui promit certaine pension, Dont il rêve toujours, dont il parle sans cesse. Rien n'est plus juste ; il faut lui tenir la promesse Dès qu'on le pourra.
Polidor
J'aime à te voir bienfaisant.
Philémon
Mais ce qui me paraît en lui divertissant, C'est de voir comme il est franchement son idole. Du moment qu'il pourra vous dire une parole, Le Pédant vantera son érudition, Il vous demandera sa chère pension. Si vous le refusez, dans son dépit extrême, Il vous accusera de vivre pour vous-même, De ne songer qu'à vous. Il a fait, sans raison, Un reproche pareil à toute la maison.
Polidor
Bien sans raison, dis vrai ?
Philémon
Mais...
Polidor
Point de mais, de grâce.
Philémon
Quoi ! Vous voulez ?...
Polidor
Je veux qu'on se mette à ma place, Et qu'on m'aide du moins à placer mes bienfaits.
Philémon
Dois-je de mes parents ?...
Polidor
Non, je te blâmerais De noircir en public leurs moeurs, leur caractère ; Mais avec moi tu dois écarter tout mystère : Feindre avec ton ami, serait un trop grand tort.
Philémon
Mon oncle, en vérité, vous m'embarrassez fort. Comment, vous désirez ?...
Polidor
Je fais plus, je l'exige : Ou confirme, ou détruis le soupçon qui m'afflige. Quoi, je ne pourrais pas les rendre tous heureux, Moi qui venais exprès !... Mon sort serait affreux.
Philémon
Pourquoi vous alarmer ? Par exemple, mon père, Pourvu qu'il dorme, mange, et pourvu qu'il digère, Pourvu qu'il vive enfin, tout lui devient égal. Durand l'en blâme ; moi, je n'y vois point de mal.
Polidor
Cette oisiveté...
D'un ton sententieux.
Philémon
Bon, que peut-il davantage ? Veut-on lui reprocher les défauts de son âge, Sur-tout lorsqu'il n'a point consumé ses beaux ans À des riens, comme font les merveilleux du tems, Qui, pour jouer un Wïsth, diner, souper en ville, Pensent remplir au monde un rôle fort utile ? Quand près de cinquante ans l'on a sérvi son Roi, On a, je crois, le droit de vivre en paix chez soi.
Polidor
Tu dis vrai ; mais...
Philémon
Durand blâme encore ma mère ; Vous avez remarqué quel est son caractère ?
Polidor
À peu près : j'ai cru voir qu'elle aime à se citer.
Philémon
Oh, oui ! Tout lui paraît matière à se vanter ; Et pour faire avec nous la femme essentielle, Elle veut que sans cesse il soit question d'elle La chose est toute simple, et ne me surprend pas. Toute femme qui voit éclipser ses appas, D'un amour suranné qui craint le ridicule, S'arrange avec le monde, en secret capitule : Pour y tenir son coin et cacher son dépit, Elle devient alors joueuse, ou bel esprit ; De la dévotion affiche l'étalage, Ou prend avec éclat les rênes du ménage. Eh bien, ce dernier rôle est, je crois, le meilleur Pour celle qui le prend, surtout pour le bonheur De ceux que le destin force à vivre avec elle.
Polidor
L'on peut voir tout cela d'un autre oeil.
Appuyant.
Philémon
Bagatelle ! Sans mes soins, vous alliez vous chagriner pour rien. Quant à mon jeune frère, il lui reproche...
Polidor
Eh bien, Quoi
Philémon
Que pour s'avancer il désire la guerre ; De sorte qu'il faudra voir ravager la terre, Porter chez nos voisins la mort ou la terreur, Pour procurer, dit-il, quelque grade à Monsieur. Ce désir d'illustrer son nom par la victoire, D'aller à la fortune en se couvrant de gloire, Vice qui fait d'un chef le fléau de l'État, Devient une vertu dans le coeur d'un soldat.
Polidor
Ta bonté, ton esprit prêtent à tout des charmes ; Tu veux diminuer, je le vois, mes alarmes. Sur mes gardes, pourtant, je n'en serai pas moins.
Philémon
Mais, pourquoi ?...
Polidor
Je saurai récompenser tes soins. Je veux lire un instant dans l'âme de Constance : Je l'attends... La voici. Reviens en diligence Dès qu'elle sortira. Tu sauras mes projets.
Philémon
Ah ! Monsieur Durand voudrait démêler mes secrets !
Scène 4
Polidor, Constance
À part.
Polidor
Feignons, pour ménager un sexe trop sensible.
Constance
Cachons bien mon amour, s'il est encor possible.
Il la fait asseoir.
Polidor
Embrassez-moi, ma fille, une seconde fois. Je crois voir mon ami, sitôt que je la vois. Asseyons-nous : Je veux vous consulter, Constance, Sur une affaire : elle est de très grande importance. Votre père eut dessein d'unir nos deux maisons : Vous daignâtes répondre à ses intentions...
Constance
Oui, Monsieur ; à ses lois mon coeur toujours fidèle...
Polidor
Un moment, s'il vous plaît : La fortune cruelle M'accable en ce moment du poids de ses revers ; Tout mon bien a péri dans le trajet des mers ; Mais le vôtre est sauvé...
Constance
Je pourrai donc vous rendre Les secours que mon père obtint d'un ami tendre ; Adoucir les destins de vous, de vos parents, Dans le sein du bonheur faire couler vos ans...
Polidor
J'accepte vos bienfaits, généreuse Constance ! Ordonnez maintenant de la reconnaissance.
À part.
Constance
De la reconnaissance ! Eh pourquoi, s'il vous plaît ? Pour m'avoir procuré le bien le plus parfait, Le bonheur d'être utile... À qui, grands Dieux !
Polidor
Ma fille Vous allez en effet enrichir ma famille ; Mais c'est par vos vertus plus que par votre bien. Vous penserez toujours de même ?
Constance
Oh, oui !
Polidor
Quoi ! Rien Ne vous fera changer ?
Constance
Ah ! croyez, je vous prie !...
Polidor
Vous penserez toujours que d'une main chérie Nous pouvons accepter des bienfaits sans rougir ; Qu'entre deux vrais amis celui qui peut jouir Du bien de réparer un malheur respectable, Étant le plus heureux est le plus redevable ?
Constance
Peut-on avoir une âme, et penser autrement ?
Polidor
Félicitez-moi donc, et sachez maintenant Ce que je ne pourrais vous cacher dans la suite. Votre fortune...
Constance
Eh bien ?
Polidor
Un revers l'a détruite.
Constance
Chevalier, c'en est fait, je ne puis rien pour toi.
Polidor
Auquel de mes Neveux donnez-vous votre foi ? Que votre coeur choisisse ; et dans cette journée, Vous nous appartenez par un doux hyménée.
Constance
Moi, Monsieur, que chez vous j'ose donner des lois ! Je sais trop qui je suis et ce que je vous dois.
Polidor
À nos conventions, songez, je vous supplie ; Oui, songez qu'un refus me fâche et m'humilie. Je mérite, je crois, de faire des heureux.
À part, en sortant.
Constance
Ah ! Ne m'accablez pas, mortel trop généreux ! De toutes vos bontés et confuse et ravie, Je veux vous devoir tout, et pour toute ma vie. Choisissez mon époux, et décidez mon sort. Son choix va me donner ou la vie ou la mort.
Il l'accompagne, et revient au devant de Philémon.
Polidor
C'est assez, Pour répondre à votre constance, Croyez que ma raison va régler la balance. J'ai d'un oeil attentif observé mes neveux, Et ce soir votre main est au plus vertueux.
Scène 5
Polidor, Philémon
Polidor
Sois heureux, mon ami, je te donne Constance ; Elle est digne de toi ; mérite, esprit, naissance...
Philémon
Je suis trop bien instruit pour être son époux.
Polidor
Tu balances, je crois ?
Philémon
Ce lien, quoique doux..
Polidor
Sais-tu que je dois tout à son malheureux père ?
Philémon
Soit ; mais je dois aussi quelque chose à mon frère. Je ne puis ignorer que Constance lui plaît. Souffrirai-je d'ailleurs que mon propre intérêt, Au bonheur de mon frère oppose une barrière ? Un cadet a besoin d'une riche héritière.
Polidor
Constance n'a rien...
Philémon
Bon.
Polidor
Mais ce soir, en signant, Je prétends lui donner cent mille écus comptant.
Philémon
Ô Dieux !
Il le pousse doucement vers la porte.
Polidor
Puisque ton coeur vit dans l'indifférence. Que ton frère a des moeurs, qu'il adore Constance, Au gré de tes désirs il faut le rendre heureux. Annonce-lui son sort : le plutôt vaut le mieux. Cours.
Haut.
Philémon
Qu'ai-je fait ! Cachons à quel point j'en enrage. D'honneur, je lui croyais un très riche héritage.
Polidor
Mais, ton front s'obscurcit ! As-tu quelque chagrin ?
Philémon
Laissez-moi taire un mal renfermé dans mon sein.
Polidor
Non, parle promptement, ton silence m'outrage.
Philémon
J'aime avoir que mon coeur soit peint sur mon visage. Si l'altération qui paraît dans mes traits Me force à dévoiler le plus grand des secrets, Elle prouve du moins aux yeux les plus rigides Que je ne porte point de ces masques perfides, Qui peignent ce qu'on veut, et non ce que l'on sent. Vous voulez donc savoir ?...
Polidor
Sans doute, et dans l'instant.
Philémon
N'allez pas m'enlever toute votre tendresse, Quand je découvrirai l'excès de ma faiblesse. Je la sens redoubler, à ne vous cacher rien, En apprenant de vous que Constance est sans bien. Pour un coeur délicat, la volupté suprême Est de ne rien devoir à la beauté qu'on aime. Votre pupille...
Polidor
Eh bien !
Philémon
Ses vertus, ses attraits Dans mon âme avaient fait les plus tendres progrès, Lorsque je démêlai les désirs de mon frère, Et que je méditai le projet téméraire De faire triompher l'amitié dé l'amour. Je m'étais du succès flatté jusqu'à ce jour. Orgueilleux que j'étais, homme faible et vulgaire ! Le bonheur d'un rival (de quel rival, d'un frère) Me cause en approchant le plus mortel chagrin.
Polidor
L'homme a cru triompher de l'homme : projet vain !
Philémon
Vous avez voulu voir les replis de mon âme.
Polidor
Mon cher, je puis encor récompenser ta flamme.
Philémon
Je mettrais à mon frère un poignard dans le sein !
Polidor
Laisse à mon amitié le soin de son destin. L'amour est à son âge une courte folie ; Mais lorsqu'on aime au tien, c'est pour toute la vie. Va, va, je m'y connais. Tout bien pesé, je crois Qu'une femme sera plus heureuse avec toi.
Philémon
Cette seule raison à vous céder m'engage. Quant aux cent mille écus, je veux qu'on les partage Entre mon frère et moi : j'insiste sur ce point.
Polidor
En générosité tu ne me vaincras point.
Bas.
Haut.
Philémon
Parbleu, j'y compte bien ! Si l'aimable Constance Trouve dans sa maison une agréable aisance ; Si je puis noblement élever mes enfants, Réunir à souper quelques honnêtes gens, Réserver tous les mois une petite somme Pour venir au secours de quelque galant homme, Je ne désirerai jamais d'autre bonheur. L'ambition ne peut se glisser dans mon coeur : Les désirs modérés sont les trésors du Sage.
Polidor
Tu me ravis, mon cher, en tenant ce langage.
Scène 6
Clermon, Polidor, Durand
Clermon
Je parlerai, vous dis-je. Ouf ! Je vous trouve enfin : En croyant l'abréger, j'ai manqué mon chemin.
Polidor
Va dire là-dedans qu'on appelle un notaire.
Clermon
Sachez vite un secret que je ne dois plus taire.
Durand
Dieux !
Polidor
Tu me l'apprendras ; cours, obéis avant.
Clermon
Mais...
Polidor
Fais ce qu'on te dit.
Il sort.
Clermon
Je reviens dans l'instant.
Scène 7
Polidor, Philémon, Durand
Polidor
Toujours de grands secrets pour rien.
Philémon
Il me tracasse.
Haut.
Durand
Profitons du moment, puisqu'il cède la place. Monsieur !...
Polidor
Que voulez-vous ?
Durand
Quand Clermon reviendra Ne vous affectez point de ce qu'il vous dira, Et croyez-en plutôt le remords qui me presse, De venir à vos pieds avouer ma faiblesse.
Philémon
Voyons.
Polidor
À quel sujet ?
Durand
Voici la vérité. Un moment de dépit et de vivacité M'avait fait soupçonner dans ce mortel unique Des torts exagérés à votre domestique : J'ai cru qu'il m'empêchait d'avoir ma pension, Qu'il ne songeait qu'à lui : je l'ai dit à Clermon...
Philémon
Eh... Vous l'ai-je dit ?
Polidor
Oui.
Il affecte un grand éclat de rire.
Philémon
Le traître !
Polidor
Est-il possible ! Quoi, vous riez !
Philémon
Mais oui. N'est-il pas bien risible De m'avoir vu tantôt disciple bienfaisant, Vous dire qu'il fallait récompenser Durand, Et cela dans le temps qu'il payait mes services, En me gratifiant du plus affreux des vices ?
Polidor
Morbleu, je ne ris point... S'il eut privé mon coeur Du plaisir de t'aimer, de faire tan bonheur !...
Philémon
Vous me faites frémir !
Polidor
Le monstre !
Philémon
Il faut l'entendre.
En sanglotant.
Durand
Je l'accusais : soudain, ami sensible et tendre, Monsieur m'a confondu par vingt traits généreux. Il voulait partager son bien entre nous deux.
Philémon
Que j'ai bien fait !
Durand
Alors certain de son mérite, J'ai volé vers Clermon, pour le détromper vite ; Il était reparti, ce malheureux valet.
Polidor
Âme vile ! Tramant le plus lâche projet, Vous vouliez perdre, qui ? Celui dont au contraire Vous deviez au besoin être l'appui, le père ! Mais depuis qu'un Jacquet, un Heyduque, un coureur, Sont plus fêtés, chéris, que n'est un précepteur, Qu'on se fait de leur choix une plus grande affaire, Le Sage, en s'éloignant, fait place au mercenaire ; Pour un bon gouverneur, on voit cent plats valets, Livrer le fils au vice, et le père aux regrets.
Scène 8
Clermon, Polidor, Philémon, Durand
Clermon
Vous êtes obéi : Mais puis-je enfin vous dire ?...
Polidor
Son air mystérieux à mon tour me fait rire.
Clermon
À quel propos ?...
Philémon
Un rien doit-il donc t'étonner ? Je suis bien criminel : parle sans te gêner. J'ai surtout le défaut de n'aimer que moi-même. Tu vois, mon oncle en est dans un courroux extrême.
Clermon
Quoi, Monsieur, vous savez ?...
Polidor
Sans doute.
Durand
J'ai tout dit.
Clermon
Je ne vois pas pourquoi cela vous réjouit.
Philémon
Clermon est bon enfant.
Scène 9
Polidor, Philémon
Polidor
Mon ami, tout ici me fait assez comprendre Que mon coeur et le tien sont faits seuls pour s'entendre.
Philémon
Je ne puis exprimer combien il est flatteur...
Polidor
Point de remerciement ; j'ai ma part du bonheur. À mes nobles projets viens que je t'associe : Je suis encor d'un âge à servir ma patrie : J'ai trois millions.
Philémon
Oh !
Polidor
Quinze cents mille francs Feront entre tes mains le sort de tes parents : Avec le reste, moi, j'augmente ma fortune, Et reviens la verser dans la caisse commune : Nous ferons des heureux !
Philémon
Voilà les biens réels ! Le plaisir réunit le commun des mortels ; Les méchants, les pervers, sont unis par le crime ; Et nos liens seront les vertus...
Polidor
Et l'estime !
Philémon
Du pouvoir des vertus je suis édifié.
Polidor
J'embrasse avec transport mon cher associé... Oh, ça, te voilà donc un grave personnage, Un chef ! Tremble en songeant à quoi ce titre engage : Point d'égoïsme, au moins.
Philémon
Mais, mon oncle, entre nous, Par égoïsme enfin, voyons, qu'entendez-vous ?
Polidor
Peu masqué chez Durand, il n'est pas fort à craindre ; Indolent chez ton père, il ne le rend qu'à plaindre ; Loin de nuire à ton frère, il nous laisse entrevoir Que ce jeune guerrier, exact à son devoir, Sera toujours guidé par l'honneur ; chez ta mère, Nous exciter à rire est tout ce qu'il peut faire, Surtout quand nous l'aurons resserré tout-à-fait Dans la futilité pour laquelle il est fait : Mais l'égoïsme affreux que poursuit ma colère De tout temps enfanta les malheurs de la terre : Sous cent dehors trompeurs, en vrai caméléon, II y verse à long traits son dangereux poison. De la société détruisant l'harmonie, Il produit les procès, sème la zizanie ; Désunit les époux, les parents, les amis, Divise d'intérêt et le père et le fils. À la bourse il se joue avec les banqueroutes Secondé par la fraude, il les enfante toutes ; Et mettant à profit et la soif et la faim, Sur la cherté qu'il cause il calcule son gain ; Chez Thémis, ses arrêts, dictés par l'opulence, Changent en trébuchet la divine balance. À la suite des camps, le bonheur de l'Etat, La gloire de son Prince, et les jours du soldat, Rien... L'indignation fait place à la prudence ! Mes portraits déplairaient par trop de ressemblance. Juge, et frémis surtout de l'horreur du tableau ; Je peindrais des humains la honte et le fléau.
Philémon
Quel monstre ! J'ignorais jusqu'à son existence.
Polidor
Tant mieux, mon cher ami ; garde ton ignorance. Viens partager nos biens, viens signer ton contrat : De Constance assurons le bonheur et l'état.
Acte IV
Scène 1
Clermon, Marton
Clermon
Marton, je suis chagrin.
Marton
Clarmon, je suis chagrine.
Clermon
Que font-ils en secret dans la chambre voisine ?
Marton
J'ai vu certain notaire...
Clermon
Y serait-il encor ?
Marton
Oui : je crains pour Constance.
Clermon
Et moi pour Polidor. Quand il n'a demandé tantôt son porte-feuille, Si j'avais cru... Marton, je tremble qu'il ne veuille S'en dessaisir... Pour qui ?... Si je pouvais ravoir. Pendant une minute ou deux, en mon pouvoir Ce porte-feuille...
Marton
Eh bien ?
Clermon
Sans prévenir mon maître Je saurais lui donner le temps de bien connaître Cet homme dangereux, qui nous trouble si fort.
Marton
Ah ! Quel bonheur !
Clermon
Oui, mais à moins d'un coup du sort... Contre notre ennemi ne pourrais-tu rien faire ?
Marton
Pour redoubler l'ardeur de son jeune adversaire, Je viens de lui prouver qu'on l'aime éperdument.
Clermon
Bien. Moi, je vais guetter Philemon et Durand.
Marton
Songe à ce porte-feuille, objet de tes alarmes.
Clermon
Va, va, que je le tienne, et je m'en fais des armes Triomphantes. Marton, quel bonheur ! Quel plaisir ! Si, servant Polidor au gré de mon désir, Je démasquais... Suffit ; en serviteur fidèle, Je n'écouterai rien que mon coeur et mon zèle.
Marton
Tu devrais bien, Clermon, me mettre du complot.
Clermon
Volontiers... Chut, on vient.
Marton
Je te joindrai bientôt.
Scène 2
Le Chevalier, Constance, Marton
Le Chevalier
Craignez le désespoir de l'amant le plus tendre.
Constance
Laissez-moi, je ne dois vous voir, ni vous entendre.
Le Chevalier
Au moment où Marton, en m'ouvrant votre coeur, A fait luire à mes yeux un rayon de bonheur...
Hésitant.
Constance
Ah ! Ne redoublez pas mes regrets, mes alarmes ! Mes yeux, vous le voyez, se remplissent de larmes. Évitez le malheur qui s'attache à mes pas ; Plaignez-vous, plaignez-moi, mais ne m'accusez pas. Pénétré du respect que Polidor inspire, Mon coeur n'a pas osé tout haut le contredire.
Le Chevalier
Vous me faites frémir et pour vous et pour moi.
Constance
Tout est perdu.
Marton
Cherchons quelque moyen.
Constance
Eh quoi ! N'ai-je donc pas signé l'arrêt de mon supplice ? Demain doit s'achever cet affreux sacrifice ! Comment concilier l'amour et le devoir ? Que puis-je ?
Le Chevalier
D'un seul mot ranimer mon espoir. Pour désarmer le sort dont je suis la victime, La vertu servira l'intérêt qui m'anime. Je le jure à vos pieds ; oui !...
Constance
Relevez-vous.
Marton
Non. Vous êtes bien, restez, j'aperçois Philemon.
Scène 3
Constance, Philémon, Marton, Le Chevalier
Constance
Dieux !
Philémon
Quoi !
Marton
Mais, restez donc.
Constance
Je suis anéantie.
Marton
Parlez, vous.
Le Chevalier
Décidez du bonheur de ma vie.
Il rentre sur la pointe des pieds.
Philémon
Oui da, ... mais ce n'est pas à son coeur que j'en veux. Rentrons pour n'être pas ou dupe ou généreux.
Scène 4
Marton, Constance, Le Chevalier
Marton
Il se sauve.
Constance
À ses yeux je suis déshonorée ! Que dira-t-on de moi ? Je meurs désespérée.
Le Chevalier
Eh ! Quoi ! Vous me fuyez ?
Scène 5
Marton, Le Chevalier
Marton
N'arrêtez point ses pas, Elle va réfléchir, et vous n'y perdrez pas. L'amour-propre saura décider votre amante ; Et d'ailleurs, croyez-moi, toute femme prudent D'un témoin indiscret ne fait point son époux : Au moindre petit mot, il faudrait filer doux. Prudence, amour, fierté, tout vous sert.
Le Chevalier
Tu me charmes ! Mais je ressens encor les plus vives alarmes.
Voyant Monsieur Florimon.
Marton
Tout va bien. Du récit de vos tendres chagrins Allez intéresser parents, amis, voisins. Bon ! commencez.
Scène 6
Florimon, Le Chevalier, Marton
Au Chevalier.
Florimon
Où fuir ? Vous me rompez la tête. Encore... Eh bien ! Vas-tu me parler de la fête ?
Le Chevalier
Mon père, je me meurs ; daignez me secourir.
Florimon
Mourir-si jeune ! Attends, je m'en vais revenir.
Le Chevalier
Mon frère ne peut être heureux avec Constance : Je l'adore, et mon coeur obtient la préférence ; Sa bouche m'en a fait l'aveu le plus charmant.
Il veut sortir.
Florimon
Tu ne meurs que d'amour ! Ah ! Tant mieux, mon enfant.
Le Chevalier
Nous brûlons d'une ardeur et si pure et si tendre !...
Florimon
Mon café sera froid, je vais vite le prendre, Et te donne en passant un conseil des meilleurs.
Le Chevalier
Puissé-je vous devoir la fin de mes malheurs !
Ils se réunissent pour écoute avec la plus grande attention.
Marton
Voyons.
Vers la cantonade.
Florimon
N'entretiens plus d'un mal imaginaire Les malheureux vieillards ; un septuagénaire Peut-il s'intéresser aux chagrins des amants ? Il ferait ses beaux jours de leurs cruels tourments ! Ne les compare pas à la funeste image Que présente le temps aux hommes de mon âge ; Ne les mets qu'à côté de nos privations, Et juge. Mon café...
Marton
Belles conclusions !
Scène 7
Le Chevalier, Marton
Le Chevalier
Je suis anéanti.
Le Chevalier sort.
Marton
Ne perdez point courage.
Scène 8
Marton
Elle se cache avec soin dans une coulisse.
Marton
Que Philemon triomphe, et j'étouffe de rage ! Mais il faut l'observer... le voici qui revient.
Scène 9
Philémon, Marton
Philémon
Les amants sont sortis.
Marton
Oh, oh, qu'est-ce qu'il tient ?
Philémon
Quinze cents mille francs ! Les voilà : quelle somme ! Il faut en convenir, le cher oncle est bonhomme.
Elle sort.
Marton
Cherchons Clermon. Le péril est pressant.
Scène 10
Philémon
Avec réflexion.
Riant en voyant encor Durand.
Philémon
Les miens de ces billets connaissent le montant À me solliciter chacun déjà s'empresse... J'ai des principes sûrs. Oui, leur sort m'intéresse : Le sang... l'humanité... Je m'en occupe fort. Mais je veux librement disposer de leur sort. Si par quelque détour qu'on ne pourrait connaître... Il serait bien plaisant que Monsieur mon cher Maître Voulût imaginer un projet aujourd'hui Dont le mauvais succès ne tombât que sur lui. Il me sert si bien...
Scène 11
Durand, Philémon
Durand
J'ai des grâces à vous rendre, L'ouvrage fait grand bruit.
Philémon
Bon
Durand
Je viens d'en répandre Cent exemplaires.
Philémon
Où ?
Durand
Dans vingt cafés brillants.
Philémon
Changeons de discours. J'ai quinze cents mille francs : Vous savez à quel prix mon oncle me les laisse ?
Durand
Oui.
Philémon
Mes parents viendront me désoler sans cesse. Je suis facile, moi, comme on dit, bon humain ; Ils dépenseront tout ; puis j'aurai le chagrin De les voir derechef manquer du nécessaire. Je les connais.
Rêvant.
Durand
Pas mal... Mais il pourrait se faire Qu'on prévînt ce malheur ; et le tout pour leur bien. Attendez ; j'entrevois pour cela... tel moyen...
Scène 12
Marton, Durand, Clermon
Elle rentre.
Marton
Les voilà réunis.
Durand
Tous les jours on égare Des lettres, des billets... Oui, cela n'est pas rare. Et j'ai vu mille gens dans un semblable cas.
Clermon
Que diable trament-ils ? Suivons, je n'entends pas.
En s'applaudissant.
Il remet le porte-feuille sur la table.
Durand
On peut rendre la chose et possible et croyable : Comme je la conçois elle est très vraisemblable. Votre porte-feuille est sur cette table-là, Par exemple.
Clermon
Celui de Polidor ?... Oui da !
Durand
Nous allons, nous venons, nous raisonnons ensemble.
Clermon
Oh, quel bonheur !
Durand
Il est possible, ce me semble, Que quelqu'un, en passant, dessus mette la main.
Clermon
L'avis est bon.
Clermon s'enfuit.
Durand
Et puisqu'il décampe soudain.
Scène 13
Durand, Philémon
Durand
Nous dirons avoir vu quelqu'un en sentinelle. De par Plaute, la scène est comique et nouvelle ! Répétons-là.
Haut, allant vers la table.
Philémon
Le tour est indigne de moi : Je ne veux pas risquer qu'on soupçonne ma foi. Mon porte-feuille ?
Durand
Eh bien ?
Philémon
Il n'est plus là.
Durand
Peut-être Vous l'a-t-on volé.
Philémon
Qui ?
Durand
Je soupçonne le traître Qui passait, repassait.
Philémon
Où donc ?
Durand
Là.
Philémon
Quand ?
Durand
Tantôt.
Philémon
Eh ! Que ne parliez vous ? Courons tout au plutôt.
Bas.
Haut.
Durand
Bien. Le voleur s'enfuit : il faut le faire pendre.
Philémon
Parlez-vous tout de bon ?
Bas, d'un air d'intelligence.
Haut.
Durand
Sans doute. Est-ce l'entendre ? Quelle horreur ! Des filous jusques dans les maisons !
Philémon
Avez-vous mes billets ? Expliquons-nous, voyons.
Haut.
Bas.
Durand
Fi ! Le voleur avait une mauvaise mine. Il faut crier plus fort.
Philémon
Le traître m'assassine.
Durand
Pas mal : on vous croirait tout de bon en courroux.
Il le saisit.
Philémon
Mon trouble m'égarait : je ne m'en prends qu'à vous : Mes billets.
Durand
Oh, ceci passe la raillerie !
Philémon
Vous me les rendrez.
Durand
Ah ! Vous m'étranglez, je crie !
Philémon
Ils étaient dans vos mains : je n'écoute plus rien.
Durand
Votre oncle...
Philémon
Que lui dire ?
Durand
Ouf, il feignait trop bien !
Scène 14
Polidor, Clermon, Philémon
Polidor
Je fuis le Chevalier : l'on dit qu'il se chagrine. Eh ! Morbleu, je le plains plus qu'il ne l'imagine !
Clermon
Tout est bien préparé.
Polidor
Mais, toi, mon cher ami, Qu'est-ce ? Tu me parois avoir quelque souci ? J'ai contre tes chagrins un remède peut-être.
Philémon
Souffrez que je vous quitte. Un scélérat, un traître M'a ravi vos billets.
Polidor
Les voici.
Philémon
Quel bonheur !
Clermon
Nous verrons, nous verrons.
Polidor
Et voilà le voleur.
Clermon
J'en tire vanité.
Polidor
Cet homme irréprochable A pris mon porte-feuille, en passant, sur la table, Je le rapporte vite à mon associé ; Mais qu'il soit plus soigneux.
Philémon
Écoutez-moi, de grâce. Les billets étaient-là, j'étais à cette place : Pourquoi ?...
Avec malignité.
Clermon
Quand il s'agit, de Monsieur, de son bien, Ma cervelle se monte, et ne respecte rien. D'ailleurs vous discutiez une importante affaire ; En vous interrompant, j'aurais cru vous déplaire. Rapportez à Monsieur quelques mots seulement De ce que vous disiez en secret à Durand ; Il va, j'en suis certain, admirer ma prudence.
Philémon
Ce drôle m'interdit, et son ton d'insolence...
Polidor
Te voilà confus ; conviens-en bonnement. Tu n'y seras plus pris, n'est-ce pas ?
Philémon
Sûrement.
Polidor
Va-t'en vite traiter de la charge importante Dont nous parlions tantôt, cours remplir mon attente. Je songe à ton bonheur, toi, fais celui des tiens.
Philémon
Je vais m'en occuper. En dirigeant vos biens, A nos conventions je songerai sans cesse. Au lieu des goûts divers qu'inventa la mollesse, Quand voudra-t-on se faire une félicité De remplir les devoirs chers à l'humanité !
Philémon sort.
Polidor
C'est parler en homme.
Scène 15
Clermon, Polidor
Clermon
Ah ! Monsieur !...
Polidor
Qu'as-tu ?
Clermon
Je crains Que l'on ne vous prépare ici bien des chagrins.
Polidor
Quoi ! Toujours soupçonneux !
Clermon
Mon respectable Maître ; J'ai fait parler Durand, et j'ai trop su connaître Que Monsieur Philémon et l'espoir du profit L'ont fait se démentir de ce qu'il m'avait dit.
Polidor
Philémon est honnête, et Durand est un lâche ; Quant à vous, respectez...
Clermon
Je sors.
Polidor
Ce ton te fâche, Ne l'impute, mon cher, qu'à ma vivacité. Reviens ; tu peux parler en toute liberté.
Clermon
Votre Neveu, dit-on, trop habile à séduire ; À dépendre de lui pourrait bien vous réduire ; C'est la crainte, Monsieur, de toute la maison, Des amis, des voisins ; interrogez Marton.
Polidor
Mon ami, tu me fais une peine mortelle.
Clermon
Je ne le sens que trop, pardonnez à mon zèle.
Polidor
Quoi ! Philemon serait !... Comme il peint la candeur ! On dirait qu'elle-même habite dans son coeur. Mais le vil imposteur qui, me parlant sans cesse D'honneur et de franchise, eut la scélératesse De me voler d'un trait seize cent mille francs, Avait tous les dehors encor plus séduisants.
Clermon
Je n'osais pas citer cet exemple ; et peut-être...
Polidor
Je les garde avec soin tous les billets du traître. Pour mieux me défier de tout le genre humain ; Tu les vois sous mes yeux le soir et le matin.
Clermon
À l'instant même.
Polidor
Eh bien, tel est mon caractère ! De ma facilité je ne puis me défaire : Non ; d'être défiant je n'ai pas le pouvoir.
Clermon
Il sera corrigé, j'espère dès ce soir.
Polidor
Quoi ! Mon neveu serait !... Je frémis quand je pense Que lorsque j'ai parlé de marier Constance, Et de la lui donner avec cent mille écus, Tout-à-coup interdit, embarrassé, confus, Tantôt voulant servir ou supplanter son frère... Mon ami, quel soupçon ! Comme il me désespère !
Clermon
Ne croyez ni Durand, ni Philémon, ni moi ; Vous pouvez éprouver...
Polidor
Je le fais comme toi : Mais comptes-tu pour rien ce qu'il en coûte à feindre ?
Clermon
Taisons-nous, de son coeur nous aurions trop à craindre ; Mais j'aurai lieu, je crois, de me féliciter.
Scène 16
Constance, Polidor, Marton
Constance
Ah ! Ciel !
Polidor
D'où naît ce trouble ?
Constance
On vient de l'arrêter ;
Polidor
Oui donc ?
Constance
Le Chevalier. Je ne saurais survivre À ce coup.
Polidor
Quel sujet ?
Marton
Durand a fait un livre Très peu goûté, dit-on, par le Gouvernement. On l'a voulu conduire en prison. À l'instant, Monsieur le Chevalier a tiré son épée ; L'Exempt scandalisé d'une telle équipée A trouvé le secret de le pétrifier, En lui donnant à lire un morceau de papier. De la prison enfin tous trois ont pris la route.
Constance
Volez à son secours.
Marton
L'orgueil est en déroute.
Polidor
Constance... Malgré vous je lis dans votre coeur. Imprudent que je suis, j'ai fait votre malheur !... Pourquoi de vos secrets m'avoir fait un mystère ? Eh quoi ! Ne suis-je pas votre ami, votre père ? Notre sort peut changer avant la fin du jour. Viens ; Clermon.
Scène 17
Constance, Marton
Constance
L'on dirait qu'il connaît mon amour. Quel malheur, si j'allais perdre encor son estime !
Marton
Faites toujours l'enfant ! L'amour est-il un crime ?
Constance
Au contraire, Marton ; je le vois, je le sens ; Oui, la vertu lui doit ses plus nobles élans : Il élève mon coeur au-dessus du vulgaire. Je n'étais jusqu'ici qu'une amante ordinaire ; J'aimais le Chevalier, sans rien faire pour lui : Je veux que par moi seule il soit libre aujourd'hui. Qu'on connaisse mes feux, ou bien qu'on les ignore, Peu m'importe, Marton, je sers ce que j'adore. Tous les instants sont chers : viens, suis moi.
Marton
Bon cela. Le coeur en vain résiste, il faut en venir là.
Acte V
Scène 1
Polidor, Florimon
Polidor
Eh, courez donc, morbleu.
Florimon
Toujours venir, aller.
Polidor
Philemon... Le perfide !... On vient de l'exiler ; Et pour comble de maux, il est inexcusable : J'ai lu cette brochure, elle est abominable.
Florimon
Pourquoi faut-il ici que tout roule sur moi ? Qu'on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi.
Polidor
Et de plus...
Florimon
Je fais tout, et pour comble de peine, Je l'apprends à l'instant de ma méridienne : Je ne pourrai dormir peut-être que ce soir.
Polidor
Pour Philemon, il part, mais cherchons à ravoir Le Chevalier.
Florimon
Eh !
Polidor
Qu'est-ce ? Il vous faut une chaise ? La voilà. Concertons...
Florimon
Je suis mal à mon aise. Eh !
Polidor
Que vous manque-t-il ?
Florimon
Un fauteuil.
Polidor
Le voilà. Nous n'avons pas besoin de vos gens pour cela.
Florimon
Quoi ! Vous ne craignez pas d'échauffer votre bile ? Vous vous fatiguez trop.
Polidor
Non, non, soyez tranquille. Avec votre sang-froid vous vous moquez, je crois.
Florimon
Qu'on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi !
Polidor
Vous aimez vos enfants ?
Florimon
Vraiment oui, je les aime ; Je ne le sens que trop à mon chagrin extrême : Ils me feront mourir, sur-tout cet imprudent, Qui va mal-à-propos défendre son Durand. Voyons. Rêvez pour moi. Que faut-il que je fasse ?
Polidor
Pour lui, chez le Ministre, aller demander grâce.
Florimon
Chez le Ministre ! Il loge au bout de l'Univers : Il fait, vous le savez, le plus dur des hivers.
Polidor
Je vous ai vu jadis avoir un coeur sensible. Pour un enfant chéri faites donc l'impossible. Morbleu, si je pouvais moi seul le secourir, Voudrais-je partager avec vous ce plaisir !
Florimon
Pour une fluxion, heureux si j'en suis quitte ! Ô nature, nature !... Eh, qu'on m'habille !
Polidor
Vite.
Scène 2
Madame Florimon, Polidor, Florimon
Elle renvoie les Domestiques.
Madame Florimon
Je sors pour un instant, et tout va mal ici... Mon mari qu'on habille ! Ah, grands Dieux, qu'est ceci ?
Polidor
À l'autre.
Madame Florimon
Y pensez-vous ! Eh, que voulez-vous faire ?
Florimon
Moi ? Rien, si je pouvais.
Madame Florimon
Pourquoi donc !
Il retombe sur son fauteuil.
Florimon
C'est mon frère. Qui prétend que je dois... aller... courir... venir... Ô Dieux, quelle fatigue !
À Polidor.
Madame Florimon
Il vous fera mourir. De vos bontés pour nous c'est une preuve claire : Fatiguer mon mari, lui qui ne peut rien faire !...
Il s'endort peu-à-peu.
Florimon
Vraiment non.
Madame Florimon
Me réduire à ne faire plus rien, Moi ? Vraiment, tout ici s'en trouverait très bien ! Témoin le Chevalier et sa triste aventure. Je le délivrerai.
Polidor
Vous, ma soeur ?
Avec un peu de bavardage.
Madame Florimon
J'en suis sûre. Il est mon vrai portrait ; tout le monde le dit. Qu'il m'a coûté de soins quand il était petit ! Les mères rarement se donnent tant de peine. Mais moi...
Polidor
Ramenez-vous sans cesse sur la scène ; Parlez-nous bien de vous, de vous, et puis de vous.
Madame Florimon
Moi ! Quelle fausseté !
Polidor
Vous vous moquez de nous. Ne vous citez-vous pas depuis une heure entière ?
Madame Florimon
C'est me calomnier d'une étrange manière.
Polidor
Le moyen d'y tenir ! Voilà l'autre qui dort.
Madame Florimon
C'est qu'il compte sur moi.
Avec le plus grand dépit.
Polidor
Le trait est par trop fort. Puisque vote le voulez, agissez donc, Madame. Elle exalte sa tête, et point du tout son âme. Quelles gens ! Quel pays ! J'irai chercher des lieux Ou l'on ait du plaisir à faire des heureux.
Scène 3
Marton, Madame Florimon, Polidor, Le Chevalier, Constance, Florimon
Marton
Monsieur et le Chevalier !
Madame Florimon
Ah, que je suis charmée !
Polidor
C'est lui !
Madame Florimon
Chez le Ministre il m'aura réclamée.
Le Chevalier
Ne plaignez plus mon sort ; non, j'en suis trop flatté. Si vous saviez à qui je dois ma liberté !
Madame Florimon
À moi, sans contredit.
Le Chevalier
À l'aimable Constance. Elle a pressé, prié, mais avec tant d'instance, Les soeurs de Clidamant, ses enfants, ses amis Qu'en ma faveur ses soins les ont tous réunis. Eh, qui saura fixer la faveur sur ses traces, Si ce n'est la Vertu sous la forme des Grâces !
Polidor
Comment nous acquitter ?
Constance
En lisant dans mon coeur.
Le Chevalier
Mon oncle, y lisez-vous l'excès de mon bonheur ?
Polidor
Le Notaire... Il attend dans la chambre prochaine.
Il sort.
Florimon
Ah, te voilà, tant mieux ! J'ai bien eu de la peine. Ah ça... Pour Philémon, vous savez, entre nous, Que je ne puis agir... Je m'en rapporte à vous : Voyez, arrangez tout pour le mieux, je vous prie : Je sens bien qu'il y va du bonheur de ma vie... Je vais me retirer tranquillement chez moi. Qu'on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi !
Scène 4
Le Chevalier, Polidor, Madame Florimon
Le Chevalier
Quel triste événement vient altérer ma joie ? Philémon, m'a-t-on dit, au malheur est en proie. Mon oncle, est-il bien vrai ? Mon frère...
Polidor
Est exilé.
Madame Florimon
Exilé ?
Polidor
Pour son Livre.
Madame Florimon
Il sera rappelé. J'ai du crédit.
Polidor
Beaucoup.
Elle sort.
Madame Florimon
Laissez, laissez-moi faire, J'arrangerai cela... Vous sentez bien, mon frère... Qu'ayant connu les soeurs du Ministre au couvent, Le Chevalier me doit son élargissement. On rend, vous le voyez, justice à mon mérite. Je vais pour Philémon solliciter bien vite.
Scène 5
Polidor, Un Notaire, Le Chevalier, Constance
Polidor
Nous vous attendions tous. Pourrons-nous, sans éclat, Trouver moyen, Monsieur, d'annuler le contrat De Philémon.
Un Notaire
Monsieur, il faut, au préalable, L'aveu des accordés, sans quoi rien n'est faisable. Madame le veut bien ; mais Monsieur Philémon Sur cet article-là n'entendra pas raison.
Polidor
Peut-il nous résister ? Son exil... Il l'ignore, Mais...
Un Notaire
Il peut, le sachant, vous résister encore ; Croyez-moi, vous n'avez qu'un parti, la douceur.
Polidor
La douceur !
Un Notaire
Il faudrait le prier.
Le Chevalier
De grand coeur.
Un Notaire
Le dédommager...
Polidor
Qui ? Philémon ?
Un Notaire
S'il l'exige.
Polidor
Si je n'étouffe point, ma foi, c'est un prodige ! Des dédommagements après ce que j'ai fait ! Le traître !... Si, pour prix d'un signalé bienfait, Il poussait à ce point et l'audace et le crime !... Tout sert à redoubler le courroux qui m'anime. Sachons s'il a le front...
Constance
Il porte ici ses pas.
Polidor
Qu'il vienne ! Je veux voir...
Le Chevalier
Non, qu'il n'approche pas. Mon Oncle, la colère agite trop votre âme ; Dans un instant plus calme il vous fera...
Polidor
L'infâme ! J'en mourrai, je le sens. Combien il est cruel !...
Le Chevalier
Nous ne souffrirons pas...
Constance
Venez, Monsieur.
Polidor
Ô Ciel !... Oui, je sors un instant ; la fureur est trop prompte, Et je veux de sang-froid l'accabler de sa honte.
Scène 6
Philémon
Avec une feinte douleur.
Ricanant.
Il se jette dans un fauteuil.
D'un air froid et réfléchi.
Philémon
De Durand me voilà défait bien plaisamment ; Il ne me nuira pas, grâce au Gouvernement. Je suis vraiment fâché que, par étourderie, Mon frère à son pédant serve de compagnie. Dans le temps qu'on s'occupe à le faire sortir, À sa maîtresse, moi, je travaille à m'unir : J'achète de sa dot une terre jolie, Aux portes de Paris, mais seulement à vie. Ensuite, pour jouir d'un plus gros revenu, Je placerai beaucoup, beaucoup à fond perdu. Mes enfants ?... Je n'ai pas l'honneur de les connaître. À la Cour maintenant daignerais-je paraître ? Ou, Roi dans mon Palais, entouré de mes gens, Feindrai-je d'insulter aux soins des Courtisans ? Non ; il faut une Charge. Oui, mais il m'en faut une Qui rapporte beaucoup, qui, sans être importune, Soumette tout un peuple à mes caprices vains, Et donne parfois l'air de servir les humains. Voilà, pour être heureux, ce qu'un sage peut faire... Oui, c'est à peu près tout.
Scène 7
Polidor, Philémon, Marton, Clermon, Le Chevalier, Constance, Durand
Polidor
LA fortune légère A souvent des revers pour les coeurs vicieux.
Philémon
Pensez-vous ?...
Polidor
Tout concourt à dessiller mes yeux. Ces éloges outrés que, d'un ton emphatique Vous donnez aux vertus, l'homme qui les pratique, Loin d'affecter d'en faire un éloge éternel, En secret, dans son coeur, leur élève un autel : Votre art à démêler des vices dans les autres, À les mettre en avant pour mieux cacher les vôtres ; Ce Livre dangereux, cet ouvrage pervers, Qui jeta votre frère et Durand dans les fers...
Philémon
Il n'est pas de moi...
Polidor
Vois à quoi le vice engage. Il te force à rougir même de ton ouvrage. L'Imprimeur a parlé.
Philémon
Je n'en puis revenir.
Polidor
Pour son propre intérêt il devait te trahir. Pourquoi faire à Durand un présent si nuisible ?
Philémon
Hélas ! Il faut s'en prendre à mon coeur trop sensible. Hors mon ouvrage, alors je ne possédais rien ; Je gémissais de voir mon Précepteur sans bien ; Il fut, me suis-je dit, l'appui de ma jeunesse ; C'est à moi désormais d'étayer sa vieillesse.
Polidor
Étayer sa vieillesse ! Eh comment ! Juste Ciel ! En mettant sous son nom un Livre plein de fiel ; Enfant né du dépit, plutôt que de l'étude, Publié par l'orgueil et par l'inquiétude, Où l'esprit de parti s'obstine à rejeter Tout ce qu'il n'a pas eu la gloire d'inventer ; Où, donnant des conseils dictés par l'infamie, Vous offrez les moyens d'opprimer la patrie.
Philémon
On veut se faire un sort... on cherche un protecteur.
Polidor
Eh ! Quel mortel aurait assez peu de pudeur Pour avouer l'auteur d'un misérable livre Où l'Égoïsme est peint comme un système à suivre ? De ce principe affreux conçois-tu les effets ? Il arme contre toi femme, enfants et valets. Que dis-je ? L'univers ! Ton Livre est son excuse. Le faible, pour te perdre, a recours à la ruse ; Le puissant, aguerri par vingt crimes divers, Pour usurper tes biens, te jette dans les fers, Et la Société, par degrés corrompue, Elle qui fut jadis à ton secours venue, Sur l'intérêt du jour décide de ton sort, Et te force à gémir sous la loi du plus fort. Vingt brigands réunis, d'après ton bel ouvrage, Pourront soumettre un peuple au joug de l'esclavage. Ton Livre à chaque mot distille le poison. Qui t'a donc conseillé d'écrire ?
Philémon
Ma raison.
Polidor
Fort bien : votre raison vous est très favorable ; L'exil en est le prix.
À part.
Haut.
Philémon
Oh malheur qui m'accable ! Cet exil si cruel pour les hommes communs, Me fait rompre à la fois vingt liens importuns, Et je pourrai tout seul jouir de ma richesse. Plus de frein. Vous voyez l'excès de ma tristesse. Ah !
Polidor
Je reprends les soins dont mon coeur vous chargeait.
Il veut sortir.
Philémon
Douleur trop vive ! Adieu.
Polidor
Mes billets, s'il vous plaît.
Philémon
Un mortel qu'on arrache au sein de sa patrie, A besoin, pour traîner une importune vie...
Polidor
Quoi ! Vous auriez le front de vous approprier Le dépôt qu'en vos mains je daignai confier ? Je vous l'avais remis pour rendre heureux mon frère, Votre mère, Constance à qui je sers de père. Que dira-t-on de vous ?
Philémon
L'opinion d'autrui Au Sage importe peu, s'il est bien avec lui. Au sein de la vertu mon âme est fort tranquille.
Polidor
Ta vertu disparaît devant tout vice utile. Et la dot de Constance, en quatorze billets, Va-t-elle avoir le sort de mes autres effets ? Allez-vous la garder ?
Philémon
Du moins je l'imagine. Un bon contrat m'unit avec votre orpheline. J'aime qu'on soit fidèle à ses engagements. Je soutiendrai mes droits vivement et longtemps.
Polidor
Le bourreau me ferait haïr la bienfaisance !
Marton
Il est furieux...
Clermon
Bon ! Le dénouement avance.
Polidor
Un bienfaiteur réduit à disputer son bien !
Le Chevalier
Eh quoi ! De votre coeur ne puis-je obtenir rien ?
Polidor
Le traître ! De quel front ! Avec quelle imposture, De l'égoïsme il m'a demandé la peinture ! Qui pouvait mieux que toi nous en tracer l'horreur ; Le monstre n'est-il pas tout entier dans ton coeur ?
Regardant son frère.
Regardant Constance.
Ricanant.
À Polidor.
Philémon
Je suis las d'essuyer un injuste murmure. Que me reproche-t-on ? L'instinct de la nature ? C'est d'après ses leçons, ses mouvements secrets Que tout être vivant songe à ses intérêts ? Voyez ces gens de bien, crus tels sur leur parole ; L'intérêt personnel est leur unique idole, Sous les noms de vertu, d'humanité, d'honneur, Il fait s'envelopper d'un voile séducteur. La politesse n'est que le désir de plaire. La bravoure, l'honneur, sont chez le militaire La dévorante soif d'un prompt avancement. Les élans, les transports d'un coeur reconnaissant Sont l'art de mendier des secours plus utiles. Je pense voir partout des débiteurs habiles, Qui devant peu d'abord, ont soin de s'acquitter Pour acquérir le droit de beaucoup emprunter. Parcourez avec moi chaque état de la vie : Toujours quelque intérêt à la vertu s'allie. Vous-même descendez au fond de votre coeur...
Polidor
Moi ?
Philémon
Mais oui. Si pour vous il n'était pas flatteur D'être entouré de gens qui vous soient redevables, Si vous croyant par-là plus grand que vos semblables, Vous ne préfériez pas à vos biens ce plaisir, Vous vous fussiez gardé de vous en dessaisir.
Polidor
Si l'ardeur que je montre à rendre un bon office, À d'austères censeurs pouvait paraître un vice, Avec quelque indulgence, il doit être traité, Puisqu'il tourne au profit de la société. Comparez nos deux coeurs, et décidez vous-même Si nous nous conduisons par un pareil système.
Philémon
Vous triomphez ! Je veux vous prouver aujourd'hui Que je fais m'immoler à l'intérêt d'autrui. Je renonce à mes droits, à Constance, à ma flamme ; Oui, j'annule un contrat encor cher à mon âme. J'exige.
Polidor
Monsieur exige.
Philémon
Un bon écrit Dans lequel il sera très-formellement dit : « Que puisque je renonce à la main de Constance, À tous les droits qu'ici me donne ma naissance, Mon cher Oncle consent à ne rien répéter Sur les billets que j'ai. »
Clermon
Bon ! Daignez m'écouter.
Polidor
Tais toi !
Constance
Je vous connais : votre âme bienfaisante Voudra tout immoler au bonheur d'une amante. Un si grand sacrifice affligerait mon coeur. Trop heureuse déjà d'échapper à Monsieur, J'attendrai sous vos yeux qu'un temps plus favorable Unisse mon destin à l'Amant tendre, aimable, Qui, par mille vertus, est digne de mon choix.
Clermon
Qu'à l'écart je vous parle ; il le faut, je le dois.
Le Chevalier
Certain de votre coeur, adorable Constance, Votre amant attendra la main sans défiance ; Et si je vous mérite en servant mon pays, Voilà de mes travaux et l'objet et le prix.
Polidor
Quoi ! Dans le porte-feuille...
Il lui remet les billets.
Clermon
Avant de vous le rendre Tout était fait. Cent fois j'ai voulu vous l'apprendre, Mais mon zèle craignait... jusques à votre coeur. Voilà les bons : il n'a que ceux de l'imposteur.
Polidor
Je devrais te gronder et condamner ta ruse, Mais je ne le saurais, le motif nous excuse.
Philémon
Décidez-vous, enfin ! Je suis maître de tout, Et vous hésitez ?
Polidor
Crains de me pousser à bout. Rentre dans le devoir.
Philémon
Bon ! il est trop stérile ; Le bien seul réunit l'agréable et l'utile. Grâce au mien, désormais Cosmopolite heureux, J'ai le choix des climats, des honneurs et des Dieux. Je vais faire escompter...
Polidor
Tremble ! ton imprudence A de mon coeur enfin lassé la patience : Trouve ton châtiment dans l'objet de tes voeux. Tes Billets sans valeur, viennent d'un malheureux Qui sacrifia tout au motif qui t'entraîne. Ton semblable me venge et satisfait ma haine.
Philémon
Comment, que dites-vous ? Ces billets au porteur...
Polidor
Ils sont bien précieux : ils démasquent ton coeur. Va, dépouille avec nous toute ombre d'artifice ; De tes droits prétendus signe le sacrifice. Sans ressource aujourd'hui, sans crédit et sans bien, Tu conçois qu'en plaidant tu ne gagnerais rien : Fuis, et de ton destin laisse-moi seul l'arbitre ; Tu le dois, tu le peux, et même à plus d'un titre. Je veillerai sur toi par mes correspondants.
Le Chevalier
Ah ! Je vous reconnais à de tels sentiments.
Durand
Je vous l'avais prédit ; et, dans votre jeune âge, Tout en lisant Sénèque...
Polidor
Oh ! tout ce verbiage N'est que pour en venir à votre pension ! Vous l'aurez, comptez-y ; mais à condition Que vous suivrez ses pas : n'est-il pas votre ouvrage ?
Durand
Per Jovem !
Polidor
Je ne puis vous punir davantage.
En signant.
Philemon sort avec Durand.
Philémon
Mon oncle vient de loin, il a les vieilles moeurs. Quand il aura porté des yeux observateurs Sur les individus de notre coin de terre, Il sera moins surpris de la petite guerre Que l'intérêt suscite et perpétue entre-eux. Mon siècle et mon pays ont adopté ces jeux. J'ai joué de malheur, je quitte la partie. Peut-être reviendrai-je un jour dans ma patrie, Et, plus profond dans l'art d'attirer tout à soi, Je n'aurai plus alors les rieurs contre moi.
Scène 8
Polidor, Constance
Polidor
Venez me consoler.
Constance
Que la reconnaissance Nous jette maintenant...
Il les unit.
Polidor
Vous me fâchez, Constance ; En faisant des heureux je travaille pour moi. Philémon vous l'a dit : il a raison, ma foi, Je le sens. Faites-vous des jours dignes d'envie ; Embellissez ainsi les restes de ma vie. Mais de cette leçon souvenez-vous tous deux : Un mortel, quel qu'il soit, s'il veut seul être heureux, Recueille le mépris pour unique salaire, Et trouve à ses projets tout le monde contraire. On l'aime, on l'encourage, et tout lui sert d'appui, S'il veut que son bonheur concourre au bien d'autrui.