Comédie · 1777 · 5 actes

L’égoïsme

de Jean-François Cailhava d'Estendoux

Représentation
≈ 1 h 32
Distribution
1 femme, 8 hommes
Répliques
737
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Philémon H 149 ≈ 26 min 12
Polidor H 164 ≈ 23 min 13
Durand H 94 ≈ 10 min 10
Clermon H 93 ≈ 9 min 11
Marton H 72 ≈ 6 min 12
Constance F 50 ≈ 5 min 8
Florimon N 29 ≈ 5 min 4
Le Chevalier H 32 ≈ 4 min 7
Madame Florimon N 26 ≈ 3 min 4
La Pierre H 23 ≈ 2 min 2
Un Notaire H 5 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Philémon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Polidor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Durand absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Clermon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Constance absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Florimon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Chevalier absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Durand

Durand

Des fils de la maison j'ai cultivé l'enfance. Ergo, mes doctes soins méritent récompense. J'ai ma pension là ; si je puis la tenir, Bien adroit qui pourra m'en faire dessaisir.

Scène 2

Clermon, Durand

Clermon

Laissez-là cette malle, et voilà de quoi boire. Hola, quelqu'un.

Durand

Que veut cet homme ?

Clermon

Puis-je croire... Que ce soit là...

Durand

C'est lui... Clermon...

Clermon

Monsieur Durand. Je ne me trompe point.

Durand

Que te voilà brillant !

Clermon

Quel bonheur !

Durand

Quel plaisir !

Clermon

Quoi ! Vous pleurez, je pense ? Ah, de grâce ! Faisons notre reconnaissance Un peu moins tristement.

Durand

Je suis au désespoir D'étaler devant toi cet habit jadis noir. Du mérite en ces lieux c'est la triste livrée.

Clermon

Le mérite est bien sec !

Durand

J'en ai l'âme navrée !

Clermon

Qu'avez-vous fait, depuis qu'un bâton à la main, Vous gagnâtes Paris, fier de votre latin ?

Durand

J'ai formé des sujets, des citoyens, des hommes !

Clermon

Le précieux talent dans le siècle où nous sommes !

Durand

J'ai professé vingt ans l'emploi d'Instituteur...

Clermon

Eh ?...

Durand

Ce que le vulgaire appelle Précepteur.

Clermon

J'entends présentement.

Durand

Le métier détestable ! Père, mère, enfants, tous m'ont fait donner au Diable. Pour prix de ma doctrine et des soins que j'ai pris, On me refuse encor ce que l'on m'a promis.

Clermon

Qu'est-ce ?

Durand

Une pension de quatre-vingt pistoles. Pour mes bons documents je n'ai pas deux oboles. Est-ce l'or avec moi qu'on devrait épargner ?

Clermon

La maison n'est pas riche.

Durand

Il faudrait se saigner ! Mais le père songeant à dormir, manger, boire, Borne-là d'un mortel le travail et la gloire, Chérit sa nullité. Madame Florimon, Au contraire, voudrait régner dans la maison. Pour acquérir le droit de beaucoup parler d'elle, La bavarde, futile avec le plus grand zèle, Veut paraître tout faire, et ne fait jamais rien. Quand je peins mes besoins, elle me répond : Bien. J'arrangerai cela,

Clermon

Les deux fils ?

Durand

Ah ! Leur père Tous les deux au hasard les jeta sur la terre ; Moi, leur communiquant mon savoir lumineux, Je les ai de la Terre élevés jusqu'aux Cieux. Temps perdu ! Le cadet, depuis peu militaire, M'offre son bras, son sang, dont je n'ai point à faire ; Ou bien jure par Mars de me récompenser Sitôt qu'un coup d'éclat l'aura fait avancer. Le bel espoir !

Clermon

L'aîné pourrait...

D'un ton mystérieux.

Durand

Il est bien pire ! Je le crois égoïste.

Clermon

Oh, Diable ! Que veut dire Ce mot ? Il m'est nouveau.

Durand

Nous autres gens lettrés, Nous appelons ainsi ces êtres concentrés, Qui ne voyant qu'eux seuls dans la nature entière, À leur propre intérêt sacrifieraient leur père, Leurs enfants, leurs amis, leur patrie et l'honneur...

Clermon

Le nom me déroutait. Mais quoi ! Vous, le faiseur D'Hommes, de Citoyens, comment peut-il se faire Que jugeant votre élève avec un oeil sévère, Vous n'ayez pas détruit ce vice dominant, Ou du moins arrêté ses progrès ?

Durand

Ah ! Vraiment ! Tu parles à ton aise. Est-ce que l'on corrige Un aîné de famille ? Est-ce que l'on exige De lui que ce qu'il veut ? Comme il vous haïrait ! Avec le temps encor sa haine s'accroîtrait, Et puis, comptez sur lui pour une récompense.

Clermon

Vos droits sont, en effet, mieux fondés qu'on ne pense.

Durand

Sans doute !

Clermon

Sûrement ! Monsieur le Précepteur... Je me trompe, excusez ! Monsieur l'Instituteur A fait, par égoïsme, un parfait égoïste ; Sur une pension, tout comme vous, j'insiste : Je vois que votre élève et la société Vous doivent beaucoup, mais beaucoup, en vérité !

Durand

Je ne suis pas bien sûr qu'il ait ce caractère.

Clermon

On connaît son élève au moins pour l'ordinaire.

Durand

Depuis près de vingt ans je l'étudie en vain : Son coeur est une énigme et j'y perds mon latin. Cent fois j'ai cru le voir rempli de bienfaisance, Et cent fois pour autrui pétri d'indifférence, N'aimer que sa personne.

Clermon

Alors il serait mal. Mon Maître, de ce vice ennemi capital, À faire des heureux goûte un plaisir extrême, Et vit pour ses amis, bien plus que pour lui-même.

Durand

Comment appelles-tu cet honnête Patron ?

Clermon

C'est Monsieur Polidor, frère de Florimon. Il arrive ce soir.

Durand

Le sublime mérité, S'il me pensionnait ! Attends, je vais bien vite L'annoncer.

Clermon

Vous ayez toujours dans la maison Deux étrangères ?

Durand

Oui, Constance, avec Marton.

Clermon

Notre retour ici va leur réjouir l'âme.

Durand

Je peux les en instruire en allant chez Madame.

Scène 3

Clermon

Clermon

Quand mon maître, en dépit d'un noble parchemin, Tenta dans le commerce un plus riche destin ; Ses parents indignés, criant à l'infamie, Ne voulaient plus le voir, lui parler de la vie. Tout a changé de face : il est riche, ils sont gueux ; En lui faisant la cour, ils se croiront heureux. L'intérêt ! L'intérêt !

Scène 4

Marton, Clermon

Marton

Eh, Clermon !

Clermon

Qui m'appelle ?

Marton

Clermon, mon cher Clermon !

Clermon

C'est une voix femelle. Elle va plus au coeur que celle du Pédant.

Marton

Comment te portes-tu ?

Clermon

Toi-même, mon enfant ? Aimes-tu ce pays mieux que le nouveau Monde ? Y veux-tu retourner ?

Marton

La mer est trop profonde ! Et si je me rembarque !... On est sot, sur ma foi, Quand on n'a qu'une planche entre la mort et soi.

Clermon

Que fait Constance ?

Marton

Elle est inquiète, rêveuse.

Il imite les deux vieillards.

Clermon

Réfléchis, tu verras qu'elle n'est pas heureuse. Son père et Polidor, dans le lointain pays, Se virent autrefois devinrent bons amis ; L'intimité s'accrut. - Vous connaissez ma fille, Dit ton Maître. Le mien répond : elle est gentille : Vous savez qu'à Paris j'ai laissé deux neveux. Partez, allez les voir, et faites un heureux. J'aurai soin de vos biens. Ton Maître avec sa fille Part bientôt pour chercher sa nouvelle famille ; Tu les suis, on arrive, on n'a plus qu'à choisir, Quand l'honnête étranger soudain vient à mourir, Et retarde par-là les noces de Constance. Voilà de son chagrin deux bons motifs, je pense. Mais Polidor bientôt va réparer cela. Dis : entre ses neveux a-t-on choisi déjà ?

Marton

Nous soupirons beaucoup.

Clermon

Lequel des deux sait plaire ?

Marton

Je l'ignore, et voilà ce qui me désespère ; J'ai, pour le découvrir, tout tenté vainement.

Clermon

Toi, fille et curieuse ! Oh ! Le trait est piquant.

Marton

J'en suis inconsolable ! Encor jeune, innocente, Elle voudrait cacher sa tendresse naissante. La fierté de son sexe et les efforts d'un coeur, Qui n'ose s'avouer à lui-même un vainqueur, L'emportent jusqu'ici sur sa timide flamme ; Mais l'amour par degrés maîtrisera son âme, Et saura la contraindre à dire son secret. L'amour, Français surtout, n'est pas longtemps discret. Aide-moi cependant à percer ce mystère. L'ainé semble rêver à la plus grande affaire, Près de Constance...

Clermon

Il plaît. Juge par toi d'autrui ; Le sexe aime qu'on soit tout occupé de lui.

Marton

Il calcule, je crois, les biens de ma maîtresse.

Clermon

Il pourra se tromper s'il croit à sa richesse. Mais, chut !

Marton

Le Chevalier timide, circonspect, N'ose employer encor que la voix du respect ; Mais il a le regard si plein de feu, si tendre, Que malgré son silence il se fait bien entendre.

Clermon

Écoute... Celui-ci pourrait plaire...

Marton

Fort bien ! Lequel des deux enfin ?

Clermon

Ma foi, je n'en sais rien.

Marton

Me voilà bien instruite !

Clermon

À qui faut-il s'en prendre ? Que n'avez-vous un coeur que l'on puisse comprendre ?

Marton

Clermon, je voudrais bien qu'elle aimât le dernier !

Clermon

Regarde-moi.

Marton

Pourquoi ?

Clermon

J'oserais parier...

Marton

Quoi ?

Clermon

Qu'étant généreux beaucoup plus que son frère ; Tu comptes tes profits à venir. Sois sincère.

Marton

Ah ! Quel affront !

Clermon

Pardon. Au revoir, mon enfant. Mon MaÏtre est près de Sceaux, chez son correspondant ; Il m'attendrait peut-être. Il faut que je te quitte Pour monter en voiture, et le rejoindre vite.

Marton

En voiture ! Est-ce donc l'allure d'un courrier ?

Clermon

Jadis Valet, je suis Intendant et Caissier. Polidor est si bon que d'honneur je me pique, Et veux seul composer son train, son domestique.

Elle lui rend ses lazzis.

Marton

Ah ! voilà d'un beau zèle un trait bien singulier. Regarde-moi.

Clermon

Pourquoi ?

Marton

J'oserais parier Que cet arrangement arrange tes affaires...

Clermon

Ah ! Quel affront !

Marton

Pardon : mais tiens, soyons sincères ; Étant seul, à toi seul appartient le profit.

Clermon

Tu me rends mon paquet, friponne, avec esprit.

Marton

Je suis reconnaissante. Adieu, je vais tout faire Pour seconder l'amour de notre militaire.

Clermon

Moi, pour que Polidor, en arrivant céans, Ne soit pas dépouillé par d'adroits Charlatans... Son unique défaut... tu le connais.

Marton

Sans doute.

Clermon

Parle-bas, mais bien bas ; je crains qu'on ne t'écoute.

Marton

Le grand mal ! Si soudain il se met en courroux, Il revient à l'instant sensible, affable et doux.

Après avoir regardé de tout côté.

Clermon

Dis qu'il est trop facile, et c'est ce qui me blesse ! Le seul mot de vertu le jette dans l'ivresse. Et le monde, dit-on, sous un dehors brillant, Cache maint imposteur, maint tartuffe charmant, Qui, suivant l'air, le ton que l'intérêt demande, Se donne tour-à-tour dix vertus de commande.

Marton

Je crains bien d'en connaître !

Clermon

Adieu, je vois Durand. Il vient de me glisser quelques mots en passant Qui pourraient bien changer ta crainte en certitude : À le faire expliquer je mettrai mon étude.

Scène 5

Clermon, Durand

Clermon

EH bien !

Durand

Pour recevoir dignement ton patron, Madame a plusieurs fois renversé la maison Sans rien faire. Elle va, revient, se cite, ordonne, Et veut absolument parler à ta personne.

Clermon

J'y cours.

Durand

Pour obtenir ma chère pension, Cherchons quelque moyen. Je t'en conjure.

Haut.

Clermon

Bon. Si vous me dévoiliez... là...

Durand

Quoi ?

Clermon

Le caractère De Philemon ; peut-être...

Durand

Eh ! Que pourrais-tu faire ? Je saurai l'observer, il en est temps encor.

Clermon

Je le démasquerais aux yeux de Polidor, Qui vous saurait bon gré de votre confidence.

Durand

Optimé ! J'entrevois un rayon d'espérance. Sors, voici Philemon ; je m'en vais l'éprouver ; S'il est ce que je crois, j'irai te retrouver ; Je saurai trait pour trait te le faire connaître, Et tu pourras... charger le portrait à ton Maître ?

Scène 6

Durand

Durand

Je suis presque certain qu'il ne vit que pour lui. J'en serai convaincu pleinement aujourd'hui, S'il ne s'empresse pas à me rendre service : Et dévoilant son coeur, je m'en ferai justice.

Scène 7

Philémon, Durand

Philémon

S'il pouvait dans l'État se faire un changement, Qui brouillât un peu tout ; qui, par événement, Dans le monde, à la fin, me fit jouer un rôle... Je songerais à moi, j'en donne ma parole.

Durand

Monsieur...

Philémon

Et je saurais me montrer au besoin...

Durand

Preuve démonstrative ! Il m'évite avec soin.

Philémon

Si, pour mon intérêt, affectant la sagesse ; Je feins de dédaigner le crédit, la richesse ; Sous ces dehors trompeurs, mon coeur ne jouit pas. Tentons un coup d'éclat... Oui, faisons du fracas ! J'ai des Mémoires pleins de maximes hardies, De projets merveilleux et de vives sorties Contre des gens à tort élevés jusqu'aux Cieux : La célébrité sert nombre d'audacieux... Mais elle a ses dangers... J'ai quelque inquiétude.

Durand

De se parler tout seul il a pris l'habitude, Tel est l'homme occupé de son seul intérêt, Et qui n'ose à personne avouer son secret. Conviction totale.

Philémon

Ah ! Quel heureux partage ! Si du succès pour moi réservant l'avantage, Je trouvais un ami complaisant ou léger, Qui voulût sur lui seul prendre tout le danger.

Durand

Il faut que mon mérite obtienne son salaire.

Philémon

Paix ! Je suis occupé d'une importante affaire.

Il sort en le menaçant.

Durand

C'en est trop ! On ne veut m'entendre ni me voir : C'est pour ne pas payer mes veilles, mon savoir ; Il est égoïste, ... Oui ! Je puis, sans plus attendre, L'assurer à Clermon. Ah ! Je vais vous apprendre...

Scène 8

Philémon

Philémon

Mon Livre trop hardi languit chez l'imprimeur. Si j'engageais Durand à s'en dire l'auteur !... Le pédant qui compile et compile sans cesse, N'a jamais fait gémir le lecteur ni la presse. Il peut...

Scène 9

La Pierre, Philémon

La Pierre

Monsieur voit-il du monde ?

Philémon

Il le faut bien ; Mais n'ouvrez plus aux gens qui ne sont bons à rien.

La Pierre

D'après cet ordre-là j'aurai bien moins faire. Je suis portier, de plus lecteur de votre père. Chacun de ces emplois est assez fatiguant.

Philémon

Ma liste ?

La Pierre

La voilà.

Il va s'asseoir près d'une table, et prend une plume.

Philémon

Que j'indique en lisant Les hommes bons à voir.

La Pierre

Bien ! Ordonnez...

Bas.

Haut.

Il le raye.

Philémon

«CLITANDRE.» Cet homme a des talents, des vertus à revendre ; Mais il fait mal sa cour, il n'a plus de crédit. Je n'y suis plus pour lui, pour Clitandre.

La Pierre

Suffit.

Bas.

Haut.

Bas.

Haut.

Bas et se levant.

Haut.

Bas en riant.

Haut.

Philémon

«DORLIX»... Il est fin, souple, il ira loin, je gage ; Je recevrai Dorlix, «LE COMTE DU RIVAGE». J'aime à trouver l'utile, et me ris du clinquant. Serviteur, «de la part du DUC DE SAINT-CERNANT»... Suivons un peu cet homme, encensons ses faiblesses. Puisque la flatterie est l'aimant des richesses ; Vantons jusqu'aux vertus de la Phryné qu'il a. L'amour-propre répugne à ce manège-là ; Le sacrifice est dur... Le prix en dédommage ! D'ailleurs la sotte idole obtient un faux hommage ! Encor le lui rend-t-on dans l'ombre du secret ; Sa faveur est publique, et rapporte en effet. «D'ARTIGOL...» Je crois voir sa petite colère. Je viens de l'embarquer dans une sotte affaire... J'espérais pouvoir mettre à profit ses faux pas... Évitons tout reproche en ne le voyant pas. Vous lui refuserez ma porte.

La Pierre

Quel dommage ! C'est le plus honnête homme ; il est si bon ! J'enrage.

Philémon

Qu'est-ce ? vous murmurez.

La Pierre

Mais...

Philémon

Quoi ?

La Pierre

De temps en temps De lui je recevais...

Philémon

Fort bien !... Je vous entends. Les voilà, les humains ; l'intérêt seul décide Leur mépris, leur estime, ils n'ont pas d'autre guide.

La Pierre

Voilà tous mes profits au Diable... Ah ! si je peux Plaire à l'oncle...

Philémon

Eh ?

La Pierre

Je dis que je suis fort joyeux. De savoir que votre oncle arrive.

Philémon

Peu m'importe Son retour, son absence.

La Pierre

Ah ! Monsieur, il apporte Des trésors.

Haut.

Philémon

Des trésors ! Le cas est différent. Voyons. Fausse nouvelle indubitablement, Bruit en l'air.

La Pierre

Non, Monsieur, la nouvelle est très sûre. Si son caissier n'eut pas contrefait l'écriture De ses correspondants ; si par-là le fripon N'avait su lui voler plus d'un bon million, Il serait de retour depuis deux mois en France. Enfin telle qu'elle est, sa fortune est immense.

À demi-voix, d'un air curieux et satisfait.

Philémon

Ce cher oncle, on le dit l'homme le plus charmant ! La Pierre, on le croit donc bien riche.

La Pierre

Extrêmement.

Philémon

Je pourrai l'embrasser. Oh, Dieux ! Quelle allégresse ! Riche extrêmement ?

La Pierre

Oui.

Philémon

Mon âme est dans l'ivresse. J'étais bien jeune encor, quand mon oncle partit ; Cependant mon amour... mon coeur... Qui vous a dit Ce que vous m'apprenez ?

La Pierre

Un fort bon domestique Très zélé pour votre oncle, et son valet unique : Il vient pour l'annoncer.

Philémon

Cherchez-le de ma part ; Dites-lui que je veux lui parler à l'écart. Allez vite, surtout, je ne vois plus personne !

La Pierre

Vos amis ?

Philémon

Des Amis ! Faites ce que j'ordonne.

Scène 10

Philémon

Avec réflexion.

Philémon

Oui, mon cher oncle est riche ! Il change mes projets... Pour lui faire ma cour avec quelque succès, Étudions d'abord son coeur, son caractère. L'art heureux de séduire est né de l'art de plaire, C'est la force ou l'adresse ici-bas qui fait tout, Qui règle l'Univers de l'un à l'autre bout. Du moment qu'on n'a pas reçu pour son partage De l'aigle ou du lion la force et le courage, Serpent adroit et souple, il faut se replier, Et savoir sous les fleurs se frayer un sentier.

Acte II

Scène 1

Florimon, La Pierre

en robe de chambre avec une petite perruque ronde. Il a toujours l'air satisfait, et craint de s'échauffer en parlant ou en marchant ; il porte d'une main son mouchoir, de l'autre sa boîte

Florimon

Eh, la Pierre.

La Pierre

Monsieur ?

Il se jette dans un fauteuil.

Florimon

Viens, suis moi, mon enfant. Ma femme fait un bruit dans l'autre appartement !... Je n'y pourrais jamais digérer qu'avec peine, Et je crois même avoir tant soit peu de migraine. Il me tarde de voir mon frère de retour... Pour qu'il fasse bâtir dans le fond de la Cour Un réduit où je puisse, en plein jour, sur ma chaise, Et la nuit, dans mon lit, reposer à mon aise. Eh, La Pierre.

La Pierre

Monsieur ?

Florimon

Mon livre favori, Tu l'a pris avec toi, sans doute ?

La Pierre

Le voici, Et bien enveloppé.

Florimon

Quel excellent ouvrage ! L'Auteur est sûrement un philosophe, un sage ; Ami vrai des humains, loin de les régenter, D'exagérer leurs maux, ou de leur insulter, Il les console. Lis.

La Pierre

Hem... « Troisième Chapitre ».

Florimon

Non, recommence tout ; relis jusques au titre. Quel titre ! On ne saurait l'entendre assez souvent ; Il chatouille le coeur trop agréablement.

La Pierre

« L'ALMANACH DES CENTENAIRES ».

Florimon

On devrait bien orner ce bon livre d'estampes. De vignettes, d'amours, de jolis culs-de-lampes.

La Pierre

« Quelques Soldats sont morts à Rome, à la cent vingtiéme année de leur âge. »

Florimon

Les gaillards ! Cent vingt ans ! Donc à ce compte-là J'ai cinquante ans à vivre, et peut-être au-delà. Je ne suis qu'un enfant.

La Pierre

« L'Univers vient de perdre le célèbre Charitides, âgé de cent trois ans : il est mort de fatigue, en composant son Dictionnaire des Dictionnaires. »

Florimon

Quand je perdrai la vie, Ce ne sera jamais pour pareille folie. Ma paresse elle-même en sera caution. À cent ans bien sonnés... À l'âge de raison... Peut-on rêver encore au Temple de Mémoire, Ne point apprécier tout fantôme de gloire, Et ne préférer pas quatre digestions Faites tranquillement, au plus fameux des noms !

Scène 2

Florimon

À Marton, qui lui fait des révérences.

Il remet à la Pierre son mouchoir et sa boite. Ils sortent.

Florimon

Quoi ! Des fâcheux ici je ne serai point quitte ! Dans ma chambre à coucher renfermons-nous bien vite. Oui, oui... Serviteur. Viens,

Scène 3

Marton, Constance

Elles sont quelque temps sans parler.

En soupirant bien fort.

Marton

Elle ne me dit rien... Ah !

Constance

Tu soupires ?

Marton

Oui ; pour nouer l'entretien, Mon Maître vous a dit à son heure dernière Qu'en ces lieux Polidor vous tiendrait lieu de père. Il arrive aujourd'hui : nous saurons...

Constance

Ah, Marton !

Marton

Courage ; quatre mots encore sur ce ton, Je suis au fait. Allons.

Constance

Gardes-toi de surprendre Un secret...

Marton

Je le sais, vous avez le coeur tendre...

Constance

Dieux ! Parles bas.

Marton

Pourquoi ? Quand j'aime de bon coeur Sans façon je l'avoue, et je m'en fais honneur.

Constance

Tu plaisantes.

Marton

Ma foi, non : plus d'enfantillage. Ouvrez-moi votre coeur... Parlez... Cela soulage.

Constance

Ah, je le sens !

Marton

Tant mieux. Aimez vous Philémon ? Votre oeil se rembrunit ; j'y vois le dédain... Bon ! Quant au beau Chevalier ; oh ! C'est une autre affaire ! Convenez, entre-nous, qu'il est formé pour plaire. Vous souriez ; bon signe. Il est intéressant : Tout annonce chez lui le plus sincère amant.

Constance

J'ignore si, pour lui, ma tendresse est extrême ; Mais je sais qu'il m'est cher beaucoup plus que moi-même. Ces grands mots : flamme, amour, qui, dans tous nos romans. Me paraissaient si bien rendre les sentiments ; Comme ils me semblent froids ! À te parler sans feindre, Ce que je sens, Marton, ils ne sauraient le peindre. Le Chevalier me charme, et pourtant je le crains... Plus que lui je ressens ses plaisirs, ses chagrins... On dirait, tant mon âme à la sienne est unie, Que nous n'en avons qu'une, et qu'une même vie.

Marton

L'amant fait-il ?...

Constance

Ô Ciel !

Marton

Qu'a donc cela d'affreux ? Polidor vous destine à l'un de ses neveux.

Constance

À l'hymen d'un aîné, selon tout apparence, On songera d'abord.

Marton

Rompez donc le silence.

Constance

Moi, que j'ose avouer un dangereux penchant !... Non, jamais.

Marton

Cet orgueil me paraît trop plaisant : Il s'apprivoisera.

Constance

Marton.

Marton

Oui, c'est l'usage : Mon Dieu, ne sais-je pas comme on est à votre âge ! Notre coeur quelque temps écoute tour à tour Les conseils de l'honneur et la loi de l'amour ; Mais leur débat ne peut durer toute la vie, Et vient l'heureux moment qui les réconcilie.

À part.

Voyant venir le Chevalier.

Constance

Oh, finissez ! Quel ton ! Bon, voici mon vengeur.

Constance

Marton, le Chevalier !

Marton

Eh bien, vous fait-il peur ?

Constance

Il vient dans ce salon, prenons vite la fuite.

Finement.

Marton

Pourquoi donc, s'il vous plaît, une telle conduite ? Ah, j'entends ! Vous voulez qu'il devine...

Constance

Marton, Vous rêvez !

Marton

Non vraiment, le stratagème est bon ; L'amoureux Chevalier aura soin de se dire : Quoi, Constance me voit, se trouble et se retire ; Elle m'aime à coup sûr, et me croit dangereux.

Constance

Comment, tu crois cela ? Restons.

Bas.

Marton

Vous ferez mieux. Elle est à nous.

Scène 4

Le Chevalier, Marton, Constance

Le Chevalier

Quel air décent, et qu'elle est belle ! Osons lui déclarer !... Ah ! Suis-je digne d'elle ! Je tremble en l'abordant.

Marton

Quel regard amoureux ! Voyez-le donc ; son âme a passé dans ses yeux.

Constance

Le coeur me bat.

Le Chevalier

Souffrez que mon âme ravie... De vous seule attendant le bonheur de ma vie, Vous dévoile un secret important...

Constance

Mais, Monsieur, Mais... puis-je l'écouter ce secret... et l'honneur...

Le Chevalier

Ah ! Madame, l'honneur ?... C'est lui seul qui m'inspire : Plaire par lui, voilà le bonheur où j'aspire. Pour un sexe enchanteur la gloire a des appas, Et malgré moi la paix enchaîne ici mon bras ; Mais nous aurons la guerre, oui, la nouvelle est sûre ; j'ai des pressentiments du plus heureux augure ; Je me signalerai.

Constance

Dieux ! Quel trouble est le mien !

Marton

Ils vont s'expliquer, bon !

Le Chevalier

Ah ! Pour vous peindre bien La pureté du feu qui consume mon âme, Qui l'enflamme à jamais, souffrez...

Scène 5

Durand, Constance

Au Chevalier.

Durand

Monsieur, Madame. Daignez solliciter ma chère pension. Monsieur, votre oncle arrive.

Elle sort.

Constance

Allons, suis-moi, Marton. Je respire.

Scène 6

Durand, Marton

Durand

Arrêtez, Ciprine était moins belle : Soyez, en ma faveur, douce, humaine comme elle.

Elle sort.

Marton

Euh, l'animal !

Scène 7

Durand, Le Chevalier

Au Chevalier.

Durand

Voilà comme on traite un savant. Je sais que mon disciple est sensible, obligeant...

Le Chevalier

L'indulgente bonté dans ses yeux était peinte ! J'allais de mon amour l'entretenir sans crainte ! Quand trouver désormais pareille occasion ?

Durand

Oui, pour me faire avoir...

Il sort.

Le Chevalier

Volons vers Philémon ; Il peut servir mes feux.

Scène 8

Durand

Avec emphase.

Durand

Il ne veut pas m'entendre... Accourez le confondre, ô divin Alexandre, Qui pensiez tout devoir à votre instituteur, Et qui de ses leçons vous faisiez tant d'honneur, Que vous les préfériez aux lauriers de Bellone ! Aussi la pension d'Aristote était bonne. Et moi rien ; puis l'on dit que je me plains toujours ! Quand tout l'Univers rêve armes, fortune, amours, Ne puis-je m'occuper du bonheur de ma vie ? Chacun pour soi. Mais tel m'accuse de manie, Qui, mendiant le prix de quelque lâcheté, Des Grands, des parvenus tour à tour rebuté, Leur a rendu vingt ans sa présence importune, Et dans leur antichambre attendrait la fortune, S'il n'avait emprunté, pour la saisir enfin, Les ailes de Mercure, ou les rets de Vulcain.

Scène 9

Philémon, Durand

En avançant sur la scène.

Légèrement.

Philémon

Certain de mon secours, rassurez-vous, mon frère : J'aime à vous voir brûler d'une flamme sincère, Pour couronner vos voeux je n'épargnerai rien. Reste à voir maintenant si Constance a du bien. En ce cas, comme vous, je brûle pour ses charmes, J'adore ses vertus, et, mettant bas les armes, Je déclame tout haut contre le célibat. Bon, j'aperçois Durand.

Avec une satisfaction intérieure.

Durand

Voilà mon autre ingrat. J'ai remis à Clermon le soin de ma vengeance : Il est déjà parti.

Haut.

Philémon

Nous sommes mal, je pense. Oh, ma foi, qu'il s'arrange ! Il me faut un prôneur : C'est lui que je choisis, je lui fais cet honneur. Ah, le petit cruel ! Comment donc, il m'évite ? Qu'est-ce, mon bon ami, vous me fuyez !

Durand

Bien vite : Vous n'avez pas daigné me parler tantôt.

Durand s'arrête.

Philémon

Moi ! Je m'occupais de vous, j'en jure sur ma foi. Quoi, disais-je, un mortel que j'estime et révère, Que je regarderai toujours comme mon père, Qui m'a formé le coeur, sans fortune languit !

Durand

Quoi, vous pensiez à moi !

Philémon

Votre sort m'attendrit. Mais au retour de l'oncle, il faut qu'ici tout change. Pour le mettre à profit, je vois que l'on s'arrange. Mon cher, une famille est un petit État : Et je pense toucher au moment délicat Où quelque homme en faveur s'empare de la scène : Pour l'intérêt public chacun feint d'être en peine ; Et le dernier sujet, de lui seul s'occupant, Songe à tirer parti de cet événement. Moi, pour vous obliger, je veux avec adresse De l'oncle, si je puis, m'attirer la tendresse.

Durand

Dieux, où trouver Clermon !

Philémon

Il faut le ménager : Ce valet, m'a-t-on dit, n'est pas à négliger : Il a quelque crédit sur l'esprit de son maître ; Il guidera mes pas, il me fera connaître Le moyen de lui plaire et de gagner son coeur. De mon ami pour lors je ferai le bonheur : Oui, nous partagerons ensemble comme frères Les bienfaits de mon oncle.

Durand

Ah, les belles affaires Que je tramais tantôt, en parlant mal de lui !

Philémon

Je le tiens.

Durand

Malheureux, j'ai détruit men appui ! Euh, bourreau !

Philémon

Mon ami, qu'est-ce qui vous arrête ?

Durand

En abordant votre oncle, ayez bien dans la tête Qu'il déteste un mortel trop occupé de soi.

Bas.

Haut.

Philémon

M'aurait-il pénétré ? Venez, embrassez-moi. Vous n'aurez pas en vain passé votre jeunesse À me communiquer le savoir, la sagesse...

Durand

Je le connaissais mal.

Philémon

Un Précepteur prudent, Sage, instruit, est du Ciel un si rare présent, Que les Dieux de la terre en trouvent avec peine : Le phénix est moins rare.

À part.

Durand

Oui, la chose est certaine, Pourquoi repartait-il, ce malheureux valet ?

D'un ton caressant.

Philémon

Mon amitié me dicte un excellent projet. Tout le monde vous dit un docte personnage : Votre nom peut lui seul illustrer un ouvrage...

Durand

Mais...

Bas.

Philémon

Je vous fais du mien un généreux présent. Je me tais s'il déplaît, je me nomme s'il prend.

Durand

Il est vrai que moi seul ayant su vous apprendre Les choses qu'il contient, l'honneur, à le bien prendre...

Philémon

Vous en revient. D'ailleurs, soutenez hardiment Que l'ouvrage est de vous quatre jours seulement ; Bientôt vous le croirez plus que le plus crédule. Nos auteurs du bel air ont-ils un tel scrupule ? Paris, comme la Cour, connaît leur Apollon. Ces Odes où l'on fait rougir Anacréon, Ces bouquets sans odeur désavoués de Flore, Ces épîtres où brille une éternelle aurore, Ces éloges fardés distillant la fadeur, Ces drames où Thalie est toujours en fureur, Tant d'autres monstres nés au sein de la misère, Dans le fat qui les paye ont un crédule père, Qui, sottement bercé par l'orgueil, par l'erreur Se croit un habile homme et s'érige en censeur. Quel censeur ! Juste ciel !

Durand

La plaisante sottise !

Philémon

Il en convient du moins : j'admire sa franchise.

Durand

Parlons de mon ouvrage encore, s'il vous plaît.

Philémon

Son ouvrage est fort bon !

Durand

S'il prend bien en effet, Comme il faut l'espérer, croyez-vous qu'on me donne Une pension ?

Bas.

Haut.

Philémon

Oui, certainement et bonne. Il croit l'avoir. Pourvu qu'on fasse quelque bruit, Une cabale prône, et la fortune suit.

Il écoute.

Haut, embrassant Philemon.

Durand

J'ai pu le soupçonner de n'aimer que lui-même ! Réparons... Des chevaux ! mon chagrin est extrême. Ah, mon aimable Émile !

Il s'échappe de ses bras en faisant des efforts pour ne pas rire.

Philémon

Ah, mon cher gouverneur ! Il me croit occupé de lui, de son bonheur. En effet, je lui dois, on ne peut davantage : Il m'a dicté vingt mots d'un antique langage !

Durand

Votre oncle...

Scène 10

Le Chevalier, Philémon, Madame Florimon, Polidor

Le Chevalier

Quel bonheur !

Philémon

Quel plaisir de vous voir ? Le transport que je sens ne peut se concevoir.

d'un ton moitié bavard, moitié important

Madame Florimon

C'est moi, c'est pourtant moi qui l'ai vu la première : C'est que rien ne m'échappe à moi pour l'ordinaire ; Je vois tout.

Polidor

Laissez-moi respirer quelque temps. Je presse sur mon sein, j'embrasse mes parents, Je me vois dans leur bras après vingt ans d'absence ; Je viens faire couler leurs jours dans l'opulence : Ils peuvent de mes biens jouir avec honneur, Puisqu'ils ne coûtent pas un reproche à mon coeur. Quelle félicité pour une âme sensible !

Madame Florimon

Pour vous bien recevoir, je ferai l'impossible. Voici l'appartement où vous allez loger ; Il vous plaira ; c'est moi qui l'ai fait arranger : Vous y pourrez trouver l'utile et l'agréable. Jusques dans les détails je suis incomparable, Et je prétends qu'ici vous fassiez tout par moi ; Oui, vous m'admirerez, c'est le mot.

Polidor

Je le crois.

Madame Florimon

Je m'admire souvent moi-même, quand j'y pense, Et je n'ai point d'orgueil.

Polidor

Je ne vois point Constance.

D'un air mystérieux et capable.

Madame Florimon

D'après mes bons conseils, elle sort dans l'instant, Pour faire une visite aux soeurs de Clidamant Qui depuis quelques jours est dans le ministère. Vous saurez mes projets. Pour aujourd'hui, mon frère, Pardon, si plusieurs fois j'entre, reviens et sors : Il faut que je mette ordre au dedans, au dehors. Vous êtes tout surpris de me voir cette tête ?

Polidor

Oh, beaucoup !

Elle sort et rentre dans le courant de la scène plusieurs fois sans conséquence.

Madame Florimon

Vous verrez !

Polidor

Constance est belle, honnête : Mes enfants, l'un de vous voit en elle sa soeur, L'autre son épouse.

Le Chevalier

Ah, s'il lisait dans mon coeur !...

Philémon

Un moment ; nous verrons ce que nous devons faire.

Polidor

Mon ami, tu me plais sous l'habit militaire.

Pour captiver son oncle cache sous un air moitié froid la prétention et l'importance.

Philémon

Il annonce l'amour de la célébrité ; Il prouve qu'ennemi de l'inutilité, On veut sacrifier ses jours à sa patrie.

Polidor

Mon cher neveu, bien dit !

Le Chevalier

Ah, ma plus forte envie Serait de mériter un immortel laurier, À travers les périls bravés par le Guerrier, Et de le déposer aux genoux d'une belle ! L'hommage de mon coeur serait plus digne d'elle.

Polidor

Qu'une pareille ardeur ne s'éteigne jamais ! J'aime à te voir former de si nobles projets.

Philémon

Sans ces heureux élans point de gloire parfaite. L'homme qui veut payer une servile dette, En entrant malgré lui dans les sentiers de Mars, Y rampe bassement, court les mêmes hasards, Et meurt sans, obtenir la plus faible couronne. Il faut tout voir en grand dans les champs de Bellone.

Polidor

Bravo !

Madame Florimon

C'est comme moi.

Polidor

Eh ! ma soeur, entre nous, Qu'ont à démêler Mars et Bellonne avec vous ? Depuis quand avez-vous l'âme si militaire ?

Elle sort.

Madame Florimon

Parlez, parlez, -j'ai là vraiment plus d'une affaire.

Polidor

Et toi, mon cher ami, toi, qui parle si bien, À quoi t'occupes-tu, que fais-tu, dis ?

Philémon

Moi ? rien.

Polidor

Tant pis, morbleu, tant pis ! Rien ! Quoi, rien, à ton âge !

Philémon

De grâce, écoutez-moi...

Polidor

Non, tête-blue ! J'enrage, Moi, qui parcours les mers dès mes plus jeunes ans, De voir le monde plein de lâche fainéants, Qui veulent s'exempter de la tâche commune.

Philémon

Mais, mon oncle !...

Polidor

Tais-toi, ce titre m'importune. Sois bon à quelque chose, alors je t'avouerai. Monsieur vit pour lui seul...

Philémon

Quand je m'expliquerai Vous saurez...

Polidor

N'est-ce pas bien employer sa vie !

Bas.

Haut.

Philémon

Comme un autre. Daignez m'écouter, je vous prie, Un seul instant ; pour lors...

Polidor

Allons, je le veux bien ; Mais ne me dites pas que vous ne faites rien. Depuis l'instant heureux où l'homme raisonnable, Sentit le doux besoin de servir son semblable, Et forma les liens de la société, Elle aime, elle chérit l'homme de probité Qui lui rend à son tour les secours qu'il en tire, Qui, ne le pouvant pas, tout au moins le désire ; Elle méprise et voit d'un regard irrité, Ces frelons importuns, nés de l'oisiveté ; Qui, sans fournir de fonds, prétendent au partage, Et des travaux d'autrui se font un apanage. Tout augmente l'horreur que pour eux je ressens.

Tirant Polidor à l'écart, et affectant un air modeste.

Philémon

Comme j'aime à vous voir ces nobles sentiments ! Mon coeur s'enorgueillit d'en avoir de semblables. J'abhorre, comme vous, ces êtres méprisables, Qui se font et l'objet et le centre de tout ; Par leur système affreux ils me poussent à bout. Je n'ai pas toujours fait des recherches stériles ; Et je rendrai, je crois, mes études utiles, Si, remplissant jamais des postes importants, Je puis aux malheureux consacrer mes moments... Mais... sans fonds, point de charge...

Polidor

Il faut en chercher une. Mes enfants, je croirais n'avoir pas fait fortune, Si je ne savais pas à propos m'en servir ; Plus agréablement je ne puis en jouir, Qu'en vous portant au bien. Enfin, voyons mon frère.

Madame Florimon

Oh ! L'éveiller n'est pas une petite affaire... Et vous ne savez pas les manoeuvres qu'il faut. Il se croit mort, sitôt qu'on l'éveille en sursaut ; Mais j'y réussirai. Vous conviendrez, j'espère, Que dans cette maison, je suis très nécessaire. Qu'y ferait-on sans moi ? Rien, ou tout irait mal.

Polidor

D'accord.

Madame Florimon

Je ris de voir l'indolente Orsonval, Qui, fière de pincer sa harpe ou sa guitare, De danser, de chanter, se croit un talent rare, Se croit dans l'Univers un être essentiel !

Polidor

Elle a grand tort.

Madame Florimon

Sans doute, et mon dépit mortel Naît de l'avoir toujours parler de son mérite, Tandis que moi, moi, moi, jamais je ne me cite.

Polidor

Eh, têtebleu, ma Soeur, voyons donc Florimon !

Madame Florimon

Je ne m'emporte, moi, pour aucune raison.

Philémon

Nous parlerons vertu, puisqu'elle l'intéresse.

Le Chevalier

Voici l'instant heureux de servir ma tendresse.

Polidor

Venez, mes chers amis. Ah, puissent vos enfants, Vous rendre quelque jour le plaisir que je sens !

Acte III

Scène 1

Philémon, Durand

Philémon

Tout le monde se tait sur les biens de Constance : Mauvais signe !... Je puis favoriser, je pense, Les amours de mon frère. Eh, mon Dieu, qu'avez-vous ?

Durand

L'avez-vous vu ?

Philémon

Qui donc ?

Durand

Clermon. C'est fait de nous ! On le cherche partout de la part de son maître.

Philémon

Qu'importe ?

Durand

Polidor vous a-t-il fait connaître ?...

Philémon

Quoi ?

Durand

Qu'il vous soupçonnât d'être un peu... personnel ?

Philémon

Monsieur...

Durand

Le voici. Paix !... Il est essentiel Que je sois a l'affût.

Scène 2

Philémon

Philémon

Tout ceci me chagrine ! Oh bien... Je n'aime pas, moi, que l'on me devine ! Divisons les soupçons à tout événement.

Scène 3

Polidor, Philémon

Polidor

Quel est l'homme qui sort ?

Philémon

Antonius Durand, Mon pédadogue.

Polidor

Il a le front atrabilaire.

Philémon

C'est pourtant un bon homme, un plaisant caractère. Alors qu'il entreprit notre éducation, Ma mère lui promit certaine pension, Dont il rêve toujours, dont il parle sans cesse. Rien n'est plus juste ; il faut lui tenir la promesse Dès qu'on le pourra.

Polidor

J'aime à te voir bienfaisant.

Philémon

Mais ce qui me paraît en lui divertissant, C'est de voir comme il est franchement son idole. Du moment qu'il pourra vous dire une parole, Le Pédant vantera son érudition, Il vous demandera sa chère pension. Si vous le refusez, dans son dépit extrême, Il vous accusera de vivre pour vous-même, De ne songer qu'à vous. Il a fait, sans raison, Un reproche pareil à toute la maison.

Polidor

Bien sans raison, dis vrai ?

Philémon

Mais...

Polidor

Point de mais, de grâce.

Philémon

Quoi ! Vous voulez ?...

Polidor

Je veux qu'on se mette à ma place, Et qu'on m'aide du moins à placer mes bienfaits.

Philémon

Dois-je de mes parents ?...

Polidor

Non, je te blâmerais De noircir en public leurs moeurs, leur caractère ; Mais avec moi tu dois écarter tout mystère : Feindre avec ton ami, serait un trop grand tort.

Philémon

Mon oncle, en vérité, vous m'embarrassez fort. Comment, vous désirez ?...

Polidor

Je fais plus, je l'exige : Ou confirme, ou détruis le soupçon qui m'afflige. Quoi, je ne pourrais pas les rendre tous heureux, Moi qui venais exprès !... Mon sort serait affreux.

Philémon

Pourquoi vous alarmer ? Par exemple, mon père, Pourvu qu'il dorme, mange, et pourvu qu'il digère, Pourvu qu'il vive enfin, tout lui devient égal. Durand l'en blâme ; moi, je n'y vois point de mal.

Polidor

Cette oisiveté...

D'un ton sententieux.

Philémon

Bon, que peut-il davantage ? Veut-on lui reprocher les défauts de son âge, Sur-tout lorsqu'il n'a point consumé ses beaux ans À des riens, comme font les merveilleux du tems, Qui, pour jouer un Wïsth, diner, souper en ville, Pensent remplir au monde un rôle fort utile ? Quand près de cinquante ans l'on a sérvi son Roi, On a, je crois, le droit de vivre en paix chez soi.

Polidor

Tu dis vrai ; mais...

Philémon

Durand blâme encore ma mère ; Vous avez remarqué quel est son caractère ?

Polidor

À peu près : j'ai cru voir qu'elle aime à se citer.

Philémon

Oh, oui ! Tout lui paraît matière à se vanter ; Et pour faire avec nous la femme essentielle, Elle veut que sans cesse il soit question d'elle La chose est toute simple, et ne me surprend pas. Toute femme qui voit éclipser ses appas, D'un amour suranné qui craint le ridicule, S'arrange avec le monde, en secret capitule : Pour y tenir son coin et cacher son dépit, Elle devient alors joueuse, ou bel esprit ; De la dévotion affiche l'étalage, Ou prend avec éclat les rênes du ménage. Eh bien, ce dernier rôle est, je crois, le meilleur Pour celle qui le prend, surtout pour le bonheur De ceux que le destin force à vivre avec elle.

Polidor

L'on peut voir tout cela d'un autre oeil.

Appuyant.

Philémon

Bagatelle ! Sans mes soins, vous alliez vous chagriner pour rien. Quant à mon jeune frère, il lui reproche...

Polidor

Eh bien, Quoi

Philémon

Que pour s'avancer il désire la guerre ; De sorte qu'il faudra voir ravager la terre, Porter chez nos voisins la mort ou la terreur, Pour procurer, dit-il, quelque grade à Monsieur. Ce désir d'illustrer son nom par la victoire, D'aller à la fortune en se couvrant de gloire, Vice qui fait d'un chef le fléau de l'État, Devient une vertu dans le coeur d'un soldat.

Polidor

Ta bonté, ton esprit prêtent à tout des charmes ; Tu veux diminuer, je le vois, mes alarmes. Sur mes gardes, pourtant, je n'en serai pas moins.

Philémon

Mais, pourquoi ?...

Polidor

Je saurai récompenser tes soins. Je veux lire un instant dans l'âme de Constance : Je l'attends... La voici. Reviens en diligence Dès qu'elle sortira. Tu sauras mes projets.

Philémon

Ah ! Monsieur Durand voudrait démêler mes secrets !

Scène 4

Polidor, Constance

À part.

Polidor

Feignons, pour ménager un sexe trop sensible.

Constance

Cachons bien mon amour, s'il est encor possible.

Il la fait asseoir.

Polidor

Embrassez-moi, ma fille, une seconde fois. Je crois voir mon ami, sitôt que je la vois. Asseyons-nous : Je veux vous consulter, Constance, Sur une affaire : elle est de très grande importance. Votre père eut dessein d'unir nos deux maisons : Vous daignâtes répondre à ses intentions...

Constance

Oui, Monsieur ; à ses lois mon coeur toujours fidèle...

Polidor

Un moment, s'il vous plaît : La fortune cruelle M'accable en ce moment du poids de ses revers ; Tout mon bien a péri dans le trajet des mers ; Mais le vôtre est sauvé...

Constance

Je pourrai donc vous rendre Les secours que mon père obtint d'un ami tendre ; Adoucir les destins de vous, de vos parents, Dans le sein du bonheur faire couler vos ans...

Polidor

J'accepte vos bienfaits, généreuse Constance ! Ordonnez maintenant de la reconnaissance.

À part.

Constance

De la reconnaissance ! Eh pourquoi, s'il vous plaît ? Pour m'avoir procuré le bien le plus parfait, Le bonheur d'être utile... À qui, grands Dieux !

Polidor

Ma fille Vous allez en effet enrichir ma famille ; Mais c'est par vos vertus plus que par votre bien. Vous penserez toujours de même ?

Constance

Oh, oui !

Polidor

Quoi ! Rien Ne vous fera changer ?

Constance

Ah ! croyez, je vous prie !...

Polidor

Vous penserez toujours que d'une main chérie Nous pouvons accepter des bienfaits sans rougir ; Qu'entre deux vrais amis celui qui peut jouir Du bien de réparer un malheur respectable, Étant le plus heureux est le plus redevable ?

Constance

Peut-on avoir une âme, et penser autrement ?

Polidor

Félicitez-moi donc, et sachez maintenant Ce que je ne pourrais vous cacher dans la suite. Votre fortune...

Constance

Eh bien ?

Polidor

Un revers l'a détruite.

Constance

Chevalier, c'en est fait, je ne puis rien pour toi.

Polidor

Auquel de mes Neveux donnez-vous votre foi ? Que votre coeur choisisse ; et dans cette journée, Vous nous appartenez par un doux hyménée.

Constance

Moi, Monsieur, que chez vous j'ose donner des lois ! Je sais trop qui je suis et ce que je vous dois.

Polidor

À nos conventions, songez, je vous supplie ; Oui, songez qu'un refus me fâche et m'humilie. Je mérite, je crois, de faire des heureux.

À part, en sortant.

Constance

Ah ! Ne m'accablez pas, mortel trop généreux ! De toutes vos bontés et confuse et ravie, Je veux vous devoir tout, et pour toute ma vie. Choisissez mon époux, et décidez mon sort. Son choix va me donner ou la vie ou la mort.

Il l'accompagne, et revient au devant de Philémon.

Polidor

C'est assez, Pour répondre à votre constance, Croyez que ma raison va régler la balance. J'ai d'un oeil attentif observé mes neveux, Et ce soir votre main est au plus vertueux.

Scène 5

Polidor, Philémon

Polidor

Sois heureux, mon ami, je te donne Constance ; Elle est digne de toi ; mérite, esprit, naissance...

Philémon

Je suis trop bien instruit pour être son époux.

Polidor

Tu balances, je crois ?

Philémon

Ce lien, quoique doux..

Polidor

Sais-tu que je dois tout à son malheureux père ?

Philémon

Soit ; mais je dois aussi quelque chose à mon frère. Je ne puis ignorer que Constance lui plaît. Souffrirai-je d'ailleurs que mon propre intérêt, Au bonheur de mon frère oppose une barrière ? Un cadet a besoin d'une riche héritière.

Polidor

Constance n'a rien...

Philémon

Bon.

Polidor

Mais ce soir, en signant, Je prétends lui donner cent mille écus comptant.

Philémon

Ô Dieux !

Il le pousse doucement vers la porte.

Polidor

Puisque ton coeur vit dans l'indifférence. Que ton frère a des moeurs, qu'il adore Constance, Au gré de tes désirs il faut le rendre heureux. Annonce-lui son sort : le plutôt vaut le mieux. Cours.

Haut.

Philémon

Qu'ai-je fait ! Cachons à quel point j'en enrage. D'honneur, je lui croyais un très riche héritage.

Polidor

Mais, ton front s'obscurcit ! As-tu quelque chagrin ?

Philémon

Laissez-moi taire un mal renfermé dans mon sein.

Polidor

Non, parle promptement, ton silence m'outrage.

Philémon

J'aime avoir que mon coeur soit peint sur mon visage. Si l'altération qui paraît dans mes traits Me force à dévoiler le plus grand des secrets, Elle prouve du moins aux yeux les plus rigides Que je ne porte point de ces masques perfides, Qui peignent ce qu'on veut, et non ce que l'on sent. Vous voulez donc savoir ?...

Polidor

Sans doute, et dans l'instant.

Philémon

N'allez pas m'enlever toute votre tendresse, Quand je découvrirai l'excès de ma faiblesse. Je la sens redoubler, à ne vous cacher rien, En apprenant de vous que Constance est sans bien. Pour un coeur délicat, la volupté suprême Est de ne rien devoir à la beauté qu'on aime. Votre pupille...

Polidor

Eh bien !

Philémon

Ses vertus, ses attraits Dans mon âme avaient fait les plus tendres progrès, Lorsque je démêlai les désirs de mon frère, Et que je méditai le projet téméraire De faire triompher l'amitié dé l'amour. Je m'étais du succès flatté jusqu'à ce jour. Orgueilleux que j'étais, homme faible et vulgaire ! Le bonheur d'un rival (de quel rival, d'un frère) Me cause en approchant le plus mortel chagrin.

Polidor

L'homme a cru triompher de l'homme : projet vain !

Philémon

Vous avez voulu voir les replis de mon âme.

Polidor

Mon cher, je puis encor récompenser ta flamme.

Philémon

Je mettrais à mon frère un poignard dans le sein !

Polidor

Laisse à mon amitié le soin de son destin. L'amour est à son âge une courte folie ; Mais lorsqu'on aime au tien, c'est pour toute la vie. Va, va, je m'y connais. Tout bien pesé, je crois Qu'une femme sera plus heureuse avec toi.

Philémon

Cette seule raison à vous céder m'engage. Quant aux cent mille écus, je veux qu'on les partage Entre mon frère et moi : j'insiste sur ce point.

Polidor

En générosité tu ne me vaincras point.

Bas.

Haut.

Philémon

Parbleu, j'y compte bien ! Si l'aimable Constance Trouve dans sa maison une agréable aisance ; Si je puis noblement élever mes enfants, Réunir à souper quelques honnêtes gens, Réserver tous les mois une petite somme Pour venir au secours de quelque galant homme, Je ne désirerai jamais d'autre bonheur. L'ambition ne peut se glisser dans mon coeur : Les désirs modérés sont les trésors du Sage.

Polidor

Tu me ravis, mon cher, en tenant ce langage.

Scène 6

Clermon, Polidor, Durand

Clermon

Je parlerai, vous dis-je. Ouf ! Je vous trouve enfin : En croyant l'abréger, j'ai manqué mon chemin.

Polidor

Va dire là-dedans qu'on appelle un notaire.

Clermon

Sachez vite un secret que je ne dois plus taire.

Durand

Dieux !

Polidor

Tu me l'apprendras ; cours, obéis avant.

Clermon

Mais...

Polidor

Fais ce qu'on te dit.

Il sort.

Clermon

Je reviens dans l'instant.

Scène 7

Polidor, Philémon, Durand

Polidor

Toujours de grands secrets pour rien.

Philémon

Il me tracasse.

Haut.

Durand

Profitons du moment, puisqu'il cède la place. Monsieur !...

Polidor

Que voulez-vous ?

Durand

Quand Clermon reviendra Ne vous affectez point de ce qu'il vous dira, Et croyez-en plutôt le remords qui me presse, De venir à vos pieds avouer ma faiblesse.

Philémon

Voyons.

Polidor

À quel sujet ?

Durand

Voici la vérité. Un moment de dépit et de vivacité M'avait fait soupçonner dans ce mortel unique Des torts exagérés à votre domestique : J'ai cru qu'il m'empêchait d'avoir ma pension, Qu'il ne songeait qu'à lui : je l'ai dit à Clermon...

Philémon

Eh... Vous l'ai-je dit ?

Polidor

Oui.

Il affecte un grand éclat de rire.

Philémon

Le traître !

Polidor

Est-il possible ! Quoi, vous riez !

Philémon

Mais oui. N'est-il pas bien risible De m'avoir vu tantôt disciple bienfaisant, Vous dire qu'il fallait récompenser Durand, Et cela dans le temps qu'il payait mes services, En me gratifiant du plus affreux des vices ?

Polidor

Morbleu, je ne ris point... S'il eut privé mon coeur Du plaisir de t'aimer, de faire tan bonheur !...

Philémon

Vous me faites frémir !

Polidor

Le monstre !

Philémon

Il faut l'entendre.

En sanglotant.

Durand

Je l'accusais : soudain, ami sensible et tendre, Monsieur m'a confondu par vingt traits généreux. Il voulait partager son bien entre nous deux.

Philémon

Que j'ai bien fait !

Durand

Alors certain de son mérite, J'ai volé vers Clermon, pour le détromper vite ; Il était reparti, ce malheureux valet.

Polidor

Âme vile ! Tramant le plus lâche projet, Vous vouliez perdre, qui ? Celui dont au contraire Vous deviez au besoin être l'appui, le père ! Mais depuis qu'un Jacquet, un Heyduque, un coureur, Sont plus fêtés, chéris, que n'est un précepteur, Qu'on se fait de leur choix une plus grande affaire, Le Sage, en s'éloignant, fait place au mercenaire ; Pour un bon gouverneur, on voit cent plats valets, Livrer le fils au vice, et le père aux regrets.

Scène 8

Clermon, Polidor, Philémon, Durand

Clermon

Vous êtes obéi : Mais puis-je enfin vous dire ?...

Polidor

Son air mystérieux à mon tour me fait rire.

Clermon

À quel propos ?...

Philémon

Un rien doit-il donc t'étonner ? Je suis bien criminel : parle sans te gêner. J'ai surtout le défaut de n'aimer que moi-même. Tu vois, mon oncle en est dans un courroux extrême.

Clermon

Quoi, Monsieur, vous savez ?...

Polidor

Sans doute.

Durand

J'ai tout dit.

Clermon

Je ne vois pas pourquoi cela vous réjouit.

Philémon

Clermon est bon enfant.

Scène 9

Polidor, Philémon

Polidor

Mon ami, tout ici me fait assez comprendre Que mon coeur et le tien sont faits seuls pour s'entendre.

Philémon

Je ne puis exprimer combien il est flatteur...

Polidor

Point de remerciement ; j'ai ma part du bonheur. À mes nobles projets viens que je t'associe : Je suis encor d'un âge à servir ma patrie : J'ai trois millions.

Philémon

Oh !

Polidor

Quinze cents mille francs Feront entre tes mains le sort de tes parents : Avec le reste, moi, j'augmente ma fortune, Et reviens la verser dans la caisse commune : Nous ferons des heureux !

Philémon

Voilà les biens réels ! Le plaisir réunit le commun des mortels ; Les méchants, les pervers, sont unis par le crime ; Et nos liens seront les vertus...

Polidor

Et l'estime !

Philémon

Du pouvoir des vertus je suis édifié.

Polidor

J'embrasse avec transport mon cher associé... Oh, ça, te voilà donc un grave personnage, Un chef ! Tremble en songeant à quoi ce titre engage : Point d'égoïsme, au moins.

Philémon

Mais, mon oncle, entre nous, Par égoïsme enfin, voyons, qu'entendez-vous ?

Polidor

Peu masqué chez Durand, il n'est pas fort à craindre ; Indolent chez ton père, il ne le rend qu'à plaindre ; Loin de nuire à ton frère, il nous laisse entrevoir Que ce jeune guerrier, exact à son devoir, Sera toujours guidé par l'honneur ; chez ta mère, Nous exciter à rire est tout ce qu'il peut faire, Surtout quand nous l'aurons resserré tout-à-fait Dans la futilité pour laquelle il est fait : Mais l'égoïsme affreux que poursuit ma colère De tout temps enfanta les malheurs de la terre : Sous cent dehors trompeurs, en vrai caméléon, II y verse à long traits son dangereux poison. De la société détruisant l'harmonie, Il produit les procès, sème la zizanie ; Désunit les époux, les parents, les amis, Divise d'intérêt et le père et le fils. À la bourse il se joue avec les banqueroutes Secondé par la fraude, il les enfante toutes ; Et mettant à profit et la soif et la faim, Sur la cherté qu'il cause il calcule son gain ; Chez Thémis, ses arrêts, dictés par l'opulence, Changent en trébuchet la divine balance. À la suite des camps, le bonheur de l'Etat, La gloire de son Prince, et les jours du soldat, Rien... L'indignation fait place à la prudence ! Mes portraits déplairaient par trop de ressemblance. Juge, et frémis surtout de l'horreur du tableau ; Je peindrais des humains la honte et le fléau.

Philémon

Quel monstre ! J'ignorais jusqu'à son existence.

Polidor

Tant mieux, mon cher ami ; garde ton ignorance. Viens partager nos biens, viens signer ton contrat : De Constance assurons le bonheur et l'état.

Acte IV

Scène 1

Clermon, Marton

Clermon

Marton, je suis chagrin.

Marton

Clarmon, je suis chagrine.

Clermon

Que font-ils en secret dans la chambre voisine ?

Marton

J'ai vu certain notaire...

Clermon

Y serait-il encor ?

Marton

Oui : je crains pour Constance.

Clermon

Et moi pour Polidor. Quand il n'a demandé tantôt son porte-feuille, Si j'avais cru... Marton, je tremble qu'il ne veuille S'en dessaisir... Pour qui ?... Si je pouvais ravoir. Pendant une minute ou deux, en mon pouvoir Ce porte-feuille...

Marton

Eh bien ?

Clermon

Sans prévenir mon maître Je saurais lui donner le temps de bien connaître Cet homme dangereux, qui nous trouble si fort.

Marton

Ah ! Quel bonheur !

Clermon

Oui, mais à moins d'un coup du sort... Contre notre ennemi ne pourrais-tu rien faire ?

Marton

Pour redoubler l'ardeur de son jeune adversaire, Je viens de lui prouver qu'on l'aime éperdument.

Clermon

Bien. Moi, je vais guetter Philemon et Durand.

Marton

Songe à ce porte-feuille, objet de tes alarmes.

Clermon

Va, va, que je le tienne, et je m'en fais des armes Triomphantes. Marton, quel bonheur ! Quel plaisir ! Si, servant Polidor au gré de mon désir, Je démasquais... Suffit ; en serviteur fidèle, Je n'écouterai rien que mon coeur et mon zèle.

Marton

Tu devrais bien, Clermon, me mettre du complot.

Clermon

Volontiers... Chut, on vient.

Marton

Je te joindrai bientôt.

Scène 2

Le Chevalier, Constance, Marton

Le Chevalier

Craignez le désespoir de l'amant le plus tendre.

Constance

Laissez-moi, je ne dois vous voir, ni vous entendre.

Le Chevalier

Au moment où Marton, en m'ouvrant votre coeur, A fait luire à mes yeux un rayon de bonheur...

Hésitant.

Constance

Ah ! Ne redoublez pas mes regrets, mes alarmes ! Mes yeux, vous le voyez, se remplissent de larmes. Évitez le malheur qui s'attache à mes pas ; Plaignez-vous, plaignez-moi, mais ne m'accusez pas. Pénétré du respect que Polidor inspire, Mon coeur n'a pas osé tout haut le contredire.

Le Chevalier

Vous me faites frémir et pour vous et pour moi.

Constance

Tout est perdu.

Marton

Cherchons quelque moyen.

Constance

Eh quoi ! N'ai-je donc pas signé l'arrêt de mon supplice ? Demain doit s'achever cet affreux sacrifice ! Comment concilier l'amour et le devoir ? Que puis-je ?

Le Chevalier

D'un seul mot ranimer mon espoir. Pour désarmer le sort dont je suis la victime, La vertu servira l'intérêt qui m'anime. Je le jure à vos pieds ; oui !...

Constance

Relevez-vous.

Marton

Non. Vous êtes bien, restez, j'aperçois Philemon.

Scène 3

Constance, Philémon, Marton, Le Chevalier

Constance

Dieux !

Philémon

Quoi !

Marton

Mais, restez donc.

Constance

Je suis anéantie.

Marton

Parlez, vous.

Le Chevalier

Décidez du bonheur de ma vie.

Il rentre sur la pointe des pieds.

Philémon

Oui da, ... mais ce n'est pas à son coeur que j'en veux. Rentrons pour n'être pas ou dupe ou généreux.

Scène 4

Marton, Constance, Le Chevalier

Marton

Il se sauve.

Constance

À ses yeux je suis déshonorée ! Que dira-t-on de moi ? Je meurs désespérée.

Le Chevalier

Eh ! Quoi ! Vous me fuyez ?

Scène 5

Marton, Le Chevalier

Marton

N'arrêtez point ses pas, Elle va réfléchir, et vous n'y perdrez pas. L'amour-propre saura décider votre amante ; Et d'ailleurs, croyez-moi, toute femme prudent D'un témoin indiscret ne fait point son époux : Au moindre petit mot, il faudrait filer doux. Prudence, amour, fierté, tout vous sert.

Le Chevalier

Tu me charmes ! Mais je ressens encor les plus vives alarmes.

Voyant Monsieur Florimon.

Marton

Tout va bien. Du récit de vos tendres chagrins Allez intéresser parents, amis, voisins. Bon ! commencez.

Scène 6

Florimon, Le Chevalier, Marton

Au Chevalier.

Florimon

Où fuir ? Vous me rompez la tête. Encore... Eh bien ! Vas-tu me parler de la fête ?

Le Chevalier

Mon père, je me meurs ; daignez me secourir.

Florimon

Mourir-si jeune ! Attends, je m'en vais revenir.

Le Chevalier

Mon frère ne peut être heureux avec Constance : Je l'adore, et mon coeur obtient la préférence ; Sa bouche m'en a fait l'aveu le plus charmant.

Il veut sortir.

Florimon

Tu ne meurs que d'amour ! Ah ! Tant mieux, mon enfant.

Le Chevalier

Nous brûlons d'une ardeur et si pure et si tendre !...

Florimon

Mon café sera froid, je vais vite le prendre, Et te donne en passant un conseil des meilleurs.

Le Chevalier

Puissé-je vous devoir la fin de mes malheurs !

Ils se réunissent pour écoute avec la plus grande attention.

Marton

Voyons.

Vers la cantonade.

Florimon

N'entretiens plus d'un mal imaginaire Les malheureux vieillards ; un septuagénaire Peut-il s'intéresser aux chagrins des amants ? Il ferait ses beaux jours de leurs cruels tourments ! Ne les compare pas à la funeste image Que présente le temps aux hommes de mon âge ; Ne les mets qu'à côté de nos privations, Et juge. Mon café...

Marton

Belles conclusions !

Scène 7

Le Chevalier, Marton

Le Chevalier

Je suis anéanti.

Le Chevalier sort.

Marton

Ne perdez point courage.

Scène 8

Marton

Elle se cache avec soin dans une coulisse.

Marton

Que Philemon triomphe, et j'étouffe de rage ! Mais il faut l'observer... le voici qui revient.

Scène 9

Philémon, Marton

Philémon

Les amants sont sortis.

Marton

Oh, oh, qu'est-ce qu'il tient ?

Philémon

Quinze cents mille francs ! Les voilà : quelle somme ! Il faut en convenir, le cher oncle est bonhomme.

Elle sort.

Marton

Cherchons Clermon. Le péril est pressant.

Scène 10

Philémon

Avec réflexion.

Riant en voyant encor Durand.

Philémon

Les miens de ces billets connaissent le montant À me solliciter chacun déjà s'empresse... J'ai des principes sûrs. Oui, leur sort m'intéresse : Le sang... l'humanité... Je m'en occupe fort. Mais je veux librement disposer de leur sort. Si par quelque détour qu'on ne pourrait connaître... Il serait bien plaisant que Monsieur mon cher Maître Voulût imaginer un projet aujourd'hui Dont le mauvais succès ne tombât que sur lui. Il me sert si bien...

Scène 11

Durand, Philémon

Durand

J'ai des grâces à vous rendre, L'ouvrage fait grand bruit.

Philémon

Bon

Durand

Je viens d'en répandre Cent exemplaires.

Philémon

Où ?

Durand

Dans vingt cafés brillants.

Philémon

Changeons de discours. J'ai quinze cents mille francs : Vous savez à quel prix mon oncle me les laisse ?

Durand

Oui.

Philémon

Mes parents viendront me désoler sans cesse. Je suis facile, moi, comme on dit, bon humain ; Ils dépenseront tout ; puis j'aurai le chagrin De les voir derechef manquer du nécessaire. Je les connais.

Rêvant.

Durand

Pas mal... Mais il pourrait se faire Qu'on prévînt ce malheur ; et le tout pour leur bien. Attendez ; j'entrevois pour cela... tel moyen...

Scène 12

Marton, Durand, Clermon

Elle rentre.

Marton

Les voilà réunis.

Durand

Tous les jours on égare Des lettres, des billets... Oui, cela n'est pas rare. Et j'ai vu mille gens dans un semblable cas.

Clermon

Que diable trament-ils ? Suivons, je n'entends pas.

En s'applaudissant.

Il remet le porte-feuille sur la table.

Durand

On peut rendre la chose et possible et croyable : Comme je la conçois elle est très vraisemblable. Votre porte-feuille est sur cette table-là, Par exemple.

Clermon

Celui de Polidor ?... Oui da !

Durand

Nous allons, nous venons, nous raisonnons ensemble.

Clermon

Oh, quel bonheur !

Durand

Il est possible, ce me semble, Que quelqu'un, en passant, dessus mette la main.

Clermon

L'avis est bon.

Clermon s'enfuit.

Durand

Et puisqu'il décampe soudain.

Scène 13

Durand, Philémon

Durand

Nous dirons avoir vu quelqu'un en sentinelle. De par Plaute, la scène est comique et nouvelle ! Répétons-là.

Haut, allant vers la table.

Philémon

Le tour est indigne de moi : Je ne veux pas risquer qu'on soupçonne ma foi. Mon porte-feuille ?

Durand

Eh bien ?

Philémon

Il n'est plus là.

Durand

Peut-être Vous l'a-t-on volé.

Philémon

Qui ?

Durand

Je soupçonne le traître Qui passait, repassait.

Philémon

Où donc ?

Durand

Là.

Philémon

Quand ?

Durand

Tantôt.

Philémon

Eh ! Que ne parliez vous ? Courons tout au plutôt.

Bas.

Haut.

Durand

Bien. Le voleur s'enfuit : il faut le faire pendre.

Philémon

Parlez-vous tout de bon ?

Bas, d'un air d'intelligence.

Haut.

Durand

Sans doute. Est-ce l'entendre ? Quelle horreur ! Des filous jusques dans les maisons !

Philémon

Avez-vous mes billets ? Expliquons-nous, voyons.

Haut.

Bas.

Durand

Fi ! Le voleur avait une mauvaise mine. Il faut crier plus fort.

Philémon

Le traître m'assassine.

Durand

Pas mal : on vous croirait tout de bon en courroux.

Il le saisit.

Philémon

Mon trouble m'égarait : je ne m'en prends qu'à vous : Mes billets.

Durand

Oh, ceci passe la raillerie !

Philémon

Vous me les rendrez.

Durand

Ah ! Vous m'étranglez, je crie !

Philémon

Ils étaient dans vos mains : je n'écoute plus rien.

Durand

Votre oncle...

Philémon

Que lui dire ?

Durand

Ouf, il feignait trop bien !

Scène 14

Polidor, Clermon, Philémon

Polidor

Je fuis le Chevalier : l'on dit qu'il se chagrine. Eh ! Morbleu, je le plains plus qu'il ne l'imagine !

Clermon

Tout est bien préparé.

Polidor

Mais, toi, mon cher ami, Qu'est-ce ? Tu me parois avoir quelque souci ? J'ai contre tes chagrins un remède peut-être.

Philémon

Souffrez que je vous quitte. Un scélérat, un traître M'a ravi vos billets.

Polidor

Les voici.

Philémon

Quel bonheur !

Clermon

Nous verrons, nous verrons.

Polidor

Et voilà le voleur.

Clermon

J'en tire vanité.

Polidor

Cet homme irréprochable A pris mon porte-feuille, en passant, sur la table, Je le rapporte vite à mon associé ; Mais qu'il soit plus soigneux.

Philémon

Écoutez-moi, de grâce. Les billets étaient-là, j'étais à cette place : Pourquoi ?...

Avec malignité.

Clermon

Quand il s'agit, de Monsieur, de son bien, Ma cervelle se monte, et ne respecte rien. D'ailleurs vous discutiez une importante affaire ; En vous interrompant, j'aurais cru vous déplaire. Rapportez à Monsieur quelques mots seulement De ce que vous disiez en secret à Durand ; Il va, j'en suis certain, admirer ma prudence.

Philémon

Ce drôle m'interdit, et son ton d'insolence...

Polidor

Te voilà confus ; conviens-en bonnement. Tu n'y seras plus pris, n'est-ce pas ?

Philémon

Sûrement.

Polidor

Va-t'en vite traiter de la charge importante Dont nous parlions tantôt, cours remplir mon attente. Je songe à ton bonheur, toi, fais celui des tiens.

Philémon

Je vais m'en occuper. En dirigeant vos biens, A nos conventions je songerai sans cesse. Au lieu des goûts divers qu'inventa la mollesse, Quand voudra-t-on se faire une félicité De remplir les devoirs chers à l'humanité !

Philémon sort.

Polidor

C'est parler en homme.

Scène 15

Clermon, Polidor

Clermon

Ah ! Monsieur !...

Polidor

Qu'as-tu ?

Clermon

Je crains Que l'on ne vous prépare ici bien des chagrins.

Polidor

Quoi ! Toujours soupçonneux !

Clermon

Mon respectable Maître ; J'ai fait parler Durand, et j'ai trop su connaître Que Monsieur Philémon et l'espoir du profit L'ont fait se démentir de ce qu'il m'avait dit.

Polidor

Philémon est honnête, et Durand est un lâche ; Quant à vous, respectez...

Clermon

Je sors.

Polidor

Ce ton te fâche, Ne l'impute, mon cher, qu'à ma vivacité. Reviens ; tu peux parler en toute liberté.

Clermon

Votre Neveu, dit-on, trop habile à séduire ; À dépendre de lui pourrait bien vous réduire ; C'est la crainte, Monsieur, de toute la maison, Des amis, des voisins ; interrogez Marton.

Polidor

Mon ami, tu me fais une peine mortelle.

Clermon

Je ne le sens que trop, pardonnez à mon zèle.

Polidor

Quoi ! Philemon serait !... Comme il peint la candeur ! On dirait qu'elle-même habite dans son coeur. Mais le vil imposteur qui, me parlant sans cesse D'honneur et de franchise, eut la scélératesse De me voler d'un trait seize cent mille francs, Avait tous les dehors encor plus séduisants.

Clermon

Je n'osais pas citer cet exemple ; et peut-être...

Polidor

Je les garde avec soin tous les billets du traître. Pour mieux me défier de tout le genre humain ; Tu les vois sous mes yeux le soir et le matin.

Clermon

À l'instant même.

Polidor

Eh bien, tel est mon caractère ! De ma facilité je ne puis me défaire : Non ; d'être défiant je n'ai pas le pouvoir.

Clermon

Il sera corrigé, j'espère dès ce soir.

Polidor

Quoi ! Mon neveu serait !... Je frémis quand je pense Que lorsque j'ai parlé de marier Constance, Et de la lui donner avec cent mille écus, Tout-à-coup interdit, embarrassé, confus, Tantôt voulant servir ou supplanter son frère... Mon ami, quel soupçon ! Comme il me désespère !

Clermon

Ne croyez ni Durand, ni Philémon, ni moi ; Vous pouvez éprouver...

Polidor

Je le fais comme toi : Mais comptes-tu pour rien ce qu'il en coûte à feindre ?

Clermon

Taisons-nous, de son coeur nous aurions trop à craindre ; Mais j'aurai lieu, je crois, de me féliciter.

Scène 16

Constance, Polidor, Marton

Constance

Ah ! Ciel !

Polidor

D'où naît ce trouble ?

Constance

On vient de l'arrêter ;

Polidor

Oui donc ?

Constance

Le Chevalier. Je ne saurais survivre À ce coup.

Polidor

Quel sujet ?

Marton

Durand a fait un livre Très peu goûté, dit-on, par le Gouvernement. On l'a voulu conduire en prison. À l'instant, Monsieur le Chevalier a tiré son épée ; L'Exempt scandalisé d'une telle équipée A trouvé le secret de le pétrifier, En lui donnant à lire un morceau de papier. De la prison enfin tous trois ont pris la route.

Constance

Volez à son secours.

Marton

L'orgueil est en déroute.

Polidor

Constance... Malgré vous je lis dans votre coeur. Imprudent que je suis, j'ai fait votre malheur !... Pourquoi de vos secrets m'avoir fait un mystère ? Eh quoi ! Ne suis-je pas votre ami, votre père ? Notre sort peut changer avant la fin du jour. Viens ; Clermon.

Scène 17

Constance, Marton

Constance

L'on dirait qu'il connaît mon amour. Quel malheur, si j'allais perdre encor son estime !

Marton

Faites toujours l'enfant ! L'amour est-il un crime ?

Constance

Au contraire, Marton ; je le vois, je le sens ; Oui, la vertu lui doit ses plus nobles élans : Il élève mon coeur au-dessus du vulgaire. Je n'étais jusqu'ici qu'une amante ordinaire ; J'aimais le Chevalier, sans rien faire pour lui : Je veux que par moi seule il soit libre aujourd'hui. Qu'on connaisse mes feux, ou bien qu'on les ignore, Peu m'importe, Marton, je sers ce que j'adore. Tous les instants sont chers : viens, suis moi.

Marton

Bon cela. Le coeur en vain résiste, il faut en venir là.

Acte V

Scène 1

Polidor, Florimon

Polidor

Eh, courez donc, morbleu.

Florimon

Toujours venir, aller.

Polidor

Philemon... Le perfide !... On vient de l'exiler ; Et pour comble de maux, il est inexcusable : J'ai lu cette brochure, elle est abominable.

Florimon

Pourquoi faut-il ici que tout roule sur moi ? Qu'on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi.

Polidor

Et de plus...

Florimon

Je fais tout, et pour comble de peine, Je l'apprends à l'instant de ma méridienne : Je ne pourrai dormir peut-être que ce soir.

Polidor

Pour Philemon, il part, mais cherchons à ravoir Le Chevalier.

Florimon

Eh !

Polidor

Qu'est-ce ? Il vous faut une chaise ? La voilà. Concertons...

Florimon

Je suis mal à mon aise. Eh !

Polidor

Que vous manque-t-il ?

Florimon

Un fauteuil.

Polidor

Le voilà. Nous n'avons pas besoin de vos gens pour cela.

Florimon

Quoi ! Vous ne craignez pas d'échauffer votre bile ? Vous vous fatiguez trop.

Polidor

Non, non, soyez tranquille. Avec votre sang-froid vous vous moquez, je crois.

Florimon

Qu'on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi !

Polidor

Vous aimez vos enfants ?

Florimon

Vraiment oui, je les aime ; Je ne le sens que trop à mon chagrin extrême : Ils me feront mourir, sur-tout cet imprudent, Qui va mal-à-propos défendre son Durand. Voyons. Rêvez pour moi. Que faut-il que je fasse ?

Polidor

Pour lui, chez le Ministre, aller demander grâce.

Florimon

Chez le Ministre ! Il loge au bout de l'Univers : Il fait, vous le savez, le plus dur des hivers.

Polidor

Je vous ai vu jadis avoir un coeur sensible. Pour un enfant chéri faites donc l'impossible. Morbleu, si je pouvais moi seul le secourir, Voudrais-je partager avec vous ce plaisir !

Florimon

Pour une fluxion, heureux si j'en suis quitte ! Ô nature, nature !... Eh, qu'on m'habille !

Polidor

Vite.

Scène 2

Madame Florimon, Polidor, Florimon

Elle renvoie les Domestiques.

Madame Florimon

Je sors pour un instant, et tout va mal ici... Mon mari qu'on habille ! Ah, grands Dieux, qu'est ceci ?

Polidor

À l'autre.

Madame Florimon

Y pensez-vous ! Eh, que voulez-vous faire ?

Florimon

Moi ? Rien, si je pouvais.

Madame Florimon

Pourquoi donc !

Il retombe sur son fauteuil.

Florimon

C'est mon frère. Qui prétend que je dois... aller... courir... venir... Ô Dieux, quelle fatigue !

À Polidor.

Madame Florimon

Il vous fera mourir. De vos bontés pour nous c'est une preuve claire : Fatiguer mon mari, lui qui ne peut rien faire !...

Il s'endort peu-à-peu.

Florimon

Vraiment non.

Madame Florimon

Me réduire à ne faire plus rien, Moi ? Vraiment, tout ici s'en trouverait très bien ! Témoin le Chevalier et sa triste aventure. Je le délivrerai.

Polidor

Vous, ma soeur ?

Avec un peu de bavardage.

Madame Florimon

J'en suis sûre. Il est mon vrai portrait ; tout le monde le dit. Qu'il m'a coûté de soins quand il était petit ! Les mères rarement se donnent tant de peine. Mais moi...

Polidor

Ramenez-vous sans cesse sur la scène ; Parlez-nous bien de vous, de vous, et puis de vous.

Madame Florimon

Moi ! Quelle fausseté !

Polidor

Vous vous moquez de nous. Ne vous citez-vous pas depuis une heure entière ?

Madame Florimon

C'est me calomnier d'une étrange manière.

Polidor

Le moyen d'y tenir ! Voilà l'autre qui dort.

Madame Florimon

C'est qu'il compte sur moi.

Avec le plus grand dépit.

Polidor

Le trait est par trop fort. Puisque vote le voulez, agissez donc, Madame. Elle exalte sa tête, et point du tout son âme. Quelles gens ! Quel pays ! J'irai chercher des lieux Ou l'on ait du plaisir à faire des heureux.

Scène 3

Marton, Madame Florimon, Polidor, Le Chevalier, Constance, Florimon

Marton

Monsieur et le Chevalier !

Madame Florimon

Ah, que je suis charmée !

Polidor

C'est lui !

Madame Florimon

Chez le Ministre il m'aura réclamée.

Le Chevalier

Ne plaignez plus mon sort ; non, j'en suis trop flatté. Si vous saviez à qui je dois ma liberté !

Madame Florimon

À moi, sans contredit.

Le Chevalier

À l'aimable Constance. Elle a pressé, prié, mais avec tant d'instance, Les soeurs de Clidamant, ses enfants, ses amis Qu'en ma faveur ses soins les ont tous réunis. Eh, qui saura fixer la faveur sur ses traces, Si ce n'est la Vertu sous la forme des Grâces !

Polidor

Comment nous acquitter ?

Constance

En lisant dans mon coeur.

Le Chevalier

Mon oncle, y lisez-vous l'excès de mon bonheur ?

Polidor

Le Notaire... Il attend dans la chambre prochaine.

Il sort.

Florimon

Ah, te voilà, tant mieux ! J'ai bien eu de la peine. Ah ça... Pour Philémon, vous savez, entre nous, Que je ne puis agir... Je m'en rapporte à vous : Voyez, arrangez tout pour le mieux, je vous prie : Je sens bien qu'il y va du bonheur de ma vie... Je vais me retirer tranquillement chez moi. Qu'on ne puisse pas vivre un seul instant pour soi !

Scène 4

Le Chevalier, Polidor, Madame Florimon

Le Chevalier

Quel triste événement vient altérer ma joie ? Philémon, m'a-t-on dit, au malheur est en proie. Mon oncle, est-il bien vrai ? Mon frère...

Polidor

Est exilé.

Madame Florimon

Exilé ?

Polidor

Pour son Livre.

Madame Florimon

Il sera rappelé. J'ai du crédit.

Polidor

Beaucoup.

Elle sort.

Madame Florimon

Laissez, laissez-moi faire, J'arrangerai cela... Vous sentez bien, mon frère... Qu'ayant connu les soeurs du Ministre au couvent, Le Chevalier me doit son élargissement. On rend, vous le voyez, justice à mon mérite. Je vais pour Philémon solliciter bien vite.

Scène 5

Polidor, Un Notaire, Le Chevalier, Constance

Polidor

Nous vous attendions tous. Pourrons-nous, sans éclat, Trouver moyen, Monsieur, d'annuler le contrat De Philémon.

Un Notaire

Monsieur, il faut, au préalable, L'aveu des accordés, sans quoi rien n'est faisable. Madame le veut bien ; mais Monsieur Philémon Sur cet article-là n'entendra pas raison.

Polidor

Peut-il nous résister ? Son exil... Il l'ignore, Mais...

Un Notaire

Il peut, le sachant, vous résister encore ; Croyez-moi, vous n'avez qu'un parti, la douceur.

Polidor

La douceur !

Un Notaire

Il faudrait le prier.

Le Chevalier

De grand coeur.

Un Notaire

Le dédommager...

Polidor

Qui ? Philémon ?

Un Notaire

S'il l'exige.

Polidor

Si je n'étouffe point, ma foi, c'est un prodige ! Des dédommagements après ce que j'ai fait ! Le traître !... Si, pour prix d'un signalé bienfait, Il poussait à ce point et l'audace et le crime !... Tout sert à redoubler le courroux qui m'anime. Sachons s'il a le front...

Constance

Il porte ici ses pas.

Polidor

Qu'il vienne ! Je veux voir...

Le Chevalier

Non, qu'il n'approche pas. Mon Oncle, la colère agite trop votre âme ; Dans un instant plus calme il vous fera...

Polidor

L'infâme ! J'en mourrai, je le sens. Combien il est cruel !...

Le Chevalier

Nous ne souffrirons pas...

Constance

Venez, Monsieur.

Polidor

Ô Ciel !... Oui, je sors un instant ; la fureur est trop prompte, Et je veux de sang-froid l'accabler de sa honte.

Scène 6

Philémon

Avec une feinte douleur.

Ricanant.

Il se jette dans un fauteuil.

D'un air froid et réfléchi.

Philémon

De Durand me voilà défait bien plaisamment ; Il ne me nuira pas, grâce au Gouvernement. Je suis vraiment fâché que, par étourderie, Mon frère à son pédant serve de compagnie. Dans le temps qu'on s'occupe à le faire sortir, À sa maîtresse, moi, je travaille à m'unir : J'achète de sa dot une terre jolie, Aux portes de Paris, mais seulement à vie. Ensuite, pour jouir d'un plus gros revenu, Je placerai beaucoup, beaucoup à fond perdu. Mes enfants ?... Je n'ai pas l'honneur de les connaître. À la Cour maintenant daignerais-je paraître ? Ou, Roi dans mon Palais, entouré de mes gens, Feindrai-je d'insulter aux soins des Courtisans ? Non ; il faut une Charge. Oui, mais il m'en faut une Qui rapporte beaucoup, qui, sans être importune, Soumette tout un peuple à mes caprices vains, Et donne parfois l'air de servir les humains. Voilà, pour être heureux, ce qu'un sage peut faire... Oui, c'est à peu près tout.

Scène 7

Polidor, Philémon, Marton, Clermon, Le Chevalier, Constance, Durand

Polidor

LA fortune légère A souvent des revers pour les coeurs vicieux.

Philémon

Pensez-vous ?...

Polidor

Tout concourt à dessiller mes yeux. Ces éloges outrés que, d'un ton emphatique Vous donnez aux vertus, l'homme qui les pratique, Loin d'affecter d'en faire un éloge éternel, En secret, dans son coeur, leur élève un autel : Votre art à démêler des vices dans les autres, À les mettre en avant pour mieux cacher les vôtres ; Ce Livre dangereux, cet ouvrage pervers, Qui jeta votre frère et Durand dans les fers...

Philémon

Il n'est pas de moi...

Polidor

Vois à quoi le vice engage. Il te force à rougir même de ton ouvrage. L'Imprimeur a parlé.

Philémon

Je n'en puis revenir.

Polidor

Pour son propre intérêt il devait te trahir. Pourquoi faire à Durand un présent si nuisible ?

Philémon

Hélas ! Il faut s'en prendre à mon coeur trop sensible. Hors mon ouvrage, alors je ne possédais rien ; Je gémissais de voir mon Précepteur sans bien ; Il fut, me suis-je dit, l'appui de ma jeunesse ; C'est à moi désormais d'étayer sa vieillesse.

Polidor

Étayer sa vieillesse ! Eh comment ! Juste Ciel ! En mettant sous son nom un Livre plein de fiel ; Enfant né du dépit, plutôt que de l'étude, Publié par l'orgueil et par l'inquiétude, Où l'esprit de parti s'obstine à rejeter Tout ce qu'il n'a pas eu la gloire d'inventer ; Où, donnant des conseils dictés par l'infamie, Vous offrez les moyens d'opprimer la patrie.

Philémon

On veut se faire un sort... on cherche un protecteur.

Polidor

Eh ! Quel mortel aurait assez peu de pudeur Pour avouer l'auteur d'un misérable livre Où l'Égoïsme est peint comme un système à suivre ? De ce principe affreux conçois-tu les effets ? Il arme contre toi femme, enfants et valets. Que dis-je ? L'univers ! Ton Livre est son excuse. Le faible, pour te perdre, a recours à la ruse ; Le puissant, aguerri par vingt crimes divers, Pour usurper tes biens, te jette dans les fers, Et la Société, par degrés corrompue, Elle qui fut jadis à ton secours venue, Sur l'intérêt du jour décide de ton sort, Et te force à gémir sous la loi du plus fort. Vingt brigands réunis, d'après ton bel ouvrage, Pourront soumettre un peuple au joug de l'esclavage. Ton Livre à chaque mot distille le poison. Qui t'a donc conseillé d'écrire ?

Philémon

Ma raison.

Polidor

Fort bien : votre raison vous est très favorable ; L'exil en est le prix.

À part.

Haut.

Philémon

Oh malheur qui m'accable ! Cet exil si cruel pour les hommes communs, Me fait rompre à la fois vingt liens importuns, Et je pourrai tout seul jouir de ma richesse. Plus de frein. Vous voyez l'excès de ma tristesse. Ah !

Polidor

Je reprends les soins dont mon coeur vous chargeait.

Il veut sortir.

Philémon

Douleur trop vive ! Adieu.

Polidor

Mes billets, s'il vous plaît.

Philémon

Un mortel qu'on arrache au sein de sa patrie, A besoin, pour traîner une importune vie...

Polidor

Quoi ! Vous auriez le front de vous approprier Le dépôt qu'en vos mains je daignai confier ? Je vous l'avais remis pour rendre heureux mon frère, Votre mère, Constance à qui je sers de père. Que dira-t-on de vous ?

Philémon

L'opinion d'autrui Au Sage importe peu, s'il est bien avec lui. Au sein de la vertu mon âme est fort tranquille.

Polidor

Ta vertu disparaît devant tout vice utile. Et la dot de Constance, en quatorze billets, Va-t-elle avoir le sort de mes autres effets ? Allez-vous la garder ?

Philémon

Du moins je l'imagine. Un bon contrat m'unit avec votre orpheline. J'aime qu'on soit fidèle à ses engagements. Je soutiendrai mes droits vivement et longtemps.

Polidor

Le bourreau me ferait haïr la bienfaisance !

Marton

Il est furieux...

Clermon

Bon ! Le dénouement avance.

Polidor

Un bienfaiteur réduit à disputer son bien !

Le Chevalier

Eh quoi ! De votre coeur ne puis-je obtenir rien ?

Polidor

Le traître ! De quel front ! Avec quelle imposture, De l'égoïsme il m'a demandé la peinture ! Qui pouvait mieux que toi nous en tracer l'horreur ; Le monstre n'est-il pas tout entier dans ton coeur ?

Regardant son frère.

Regardant Constance.

Ricanant.

À Polidor.

Philémon

Je suis las d'essuyer un injuste murmure. Que me reproche-t-on ? L'instinct de la nature ? C'est d'après ses leçons, ses mouvements secrets Que tout être vivant songe à ses intérêts ? Voyez ces gens de bien, crus tels sur leur parole ; L'intérêt personnel est leur unique idole, Sous les noms de vertu, d'humanité, d'honneur, Il fait s'envelopper d'un voile séducteur. La politesse n'est que le désir de plaire. La bravoure, l'honneur, sont chez le militaire La dévorante soif d'un prompt avancement. Les élans, les transports d'un coeur reconnaissant Sont l'art de mendier des secours plus utiles. Je pense voir partout des débiteurs habiles, Qui devant peu d'abord, ont soin de s'acquitter Pour acquérir le droit de beaucoup emprunter. Parcourez avec moi chaque état de la vie : Toujours quelque intérêt à la vertu s'allie. Vous-même descendez au fond de votre coeur...

Polidor

Moi ?

Philémon

Mais oui. Si pour vous il n'était pas flatteur D'être entouré de gens qui vous soient redevables, Si vous croyant par-là plus grand que vos semblables, Vous ne préfériez pas à vos biens ce plaisir, Vous vous fussiez gardé de vous en dessaisir.

Polidor

Si l'ardeur que je montre à rendre un bon office, À d'austères censeurs pouvait paraître un vice, Avec quelque indulgence, il doit être traité, Puisqu'il tourne au profit de la société. Comparez nos deux coeurs, et décidez vous-même Si nous nous conduisons par un pareil système.

Philémon

Vous triomphez ! Je veux vous prouver aujourd'hui Que je fais m'immoler à l'intérêt d'autrui. Je renonce à mes droits, à Constance, à ma flamme ; Oui, j'annule un contrat encor cher à mon âme. J'exige.

Polidor

Monsieur exige.

Philémon

Un bon écrit Dans lequel il sera très-formellement dit : « Que puisque je renonce à la main de Constance, À tous les droits qu'ici me donne ma naissance, Mon cher Oncle consent à ne rien répéter Sur les billets que j'ai. »

Clermon

Bon ! Daignez m'écouter.

Polidor

Tais toi !

Constance

Je vous connais : votre âme bienfaisante Voudra tout immoler au bonheur d'une amante. Un si grand sacrifice affligerait mon coeur. Trop heureuse déjà d'échapper à Monsieur, J'attendrai sous vos yeux qu'un temps plus favorable Unisse mon destin à l'Amant tendre, aimable, Qui, par mille vertus, est digne de mon choix.

Clermon

Qu'à l'écart je vous parle ; il le faut, je le dois.

Le Chevalier

Certain de votre coeur, adorable Constance, Votre amant attendra la main sans défiance ; Et si je vous mérite en servant mon pays, Voilà de mes travaux et l'objet et le prix.

Polidor

Quoi ! Dans le porte-feuille...

Il lui remet les billets.

Clermon

Avant de vous le rendre Tout était fait. Cent fois j'ai voulu vous l'apprendre, Mais mon zèle craignait... jusques à votre coeur. Voilà les bons : il n'a que ceux de l'imposteur.

Polidor

Je devrais te gronder et condamner ta ruse, Mais je ne le saurais, le motif nous excuse.

Philémon

Décidez-vous, enfin ! Je suis maître de tout, Et vous hésitez ?

Polidor

Crains de me pousser à bout. Rentre dans le devoir.

Philémon

Bon ! il est trop stérile ; Le bien seul réunit l'agréable et l'utile. Grâce au mien, désormais Cosmopolite heureux, J'ai le choix des climats, des honneurs et des Dieux. Je vais faire escompter...

Polidor

Tremble ! ton imprudence A de mon coeur enfin lassé la patience : Trouve ton châtiment dans l'objet de tes voeux. Tes Billets sans valeur, viennent d'un malheureux Qui sacrifia tout au motif qui t'entraîne. Ton semblable me venge et satisfait ma haine.

Philémon

Comment, que dites-vous ? Ces billets au porteur...

Polidor

Ils sont bien précieux : ils démasquent ton coeur. Va, dépouille avec nous toute ombre d'artifice ; De tes droits prétendus signe le sacrifice. Sans ressource aujourd'hui, sans crédit et sans bien, Tu conçois qu'en plaidant tu ne gagnerais rien : Fuis, et de ton destin laisse-moi seul l'arbitre ; Tu le dois, tu le peux, et même à plus d'un titre. Je veillerai sur toi par mes correspondants.

Le Chevalier

Ah ! Je vous reconnais à de tels sentiments.

Durand

Je vous l'avais prédit ; et, dans votre jeune âge, Tout en lisant Sénèque...

Polidor

Oh ! tout ce verbiage N'est que pour en venir à votre pension ! Vous l'aurez, comptez-y ; mais à condition Que vous suivrez ses pas : n'est-il pas votre ouvrage ?

Durand

Per Jovem !

Polidor

Je ne puis vous punir davantage.

En signant.

Philemon sort avec Durand.

Philémon

Mon oncle vient de loin, il a les vieilles moeurs. Quand il aura porté des yeux observateurs Sur les individus de notre coin de terre, Il sera moins surpris de la petite guerre Que l'intérêt suscite et perpétue entre-eux. Mon siècle et mon pays ont adopté ces jeux. J'ai joué de malheur, je quitte la partie. Peut-être reviendrai-je un jour dans ma patrie, Et, plus profond dans l'art d'attirer tout à soi, Je n'aurai plus alors les rieurs contre moi.

Scène 8

Polidor, Constance

Polidor

Venez me consoler.

Constance

Que la reconnaissance Nous jette maintenant...

Il les unit.

Polidor

Vous me fâchez, Constance ; En faisant des heureux je travaille pour moi. Philémon vous l'a dit : il a raison, ma foi, Je le sens. Faites-vous des jours dignes d'envie ; Embellissez ainsi les restes de ma vie. Mais de cette leçon souvenez-vous tous deux : Un mortel, quel qu'il soit, s'il veut seul être heureux, Recueille le mépris pour unique salaire, Et trouve à ses projets tout le monde contraire. On l'aime, on l'encourage, et tout lui sert d'appui, S'il veut que son bonheur concourre au bien d'autrui.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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