L'Élève de la Nature
Scène 1
Johnson, Weldone, Smit
Ils entrent tous trois très doucement, en marquant la crainte qu'ils ont d'être aperçus.
Johnson
Prenons bien garde qu'il ne nous aperçoive !
Weldone
Ne craignez rien , il n'est point encore sorti de sa cage.
Johnson
Cher enfant !
Smit
Pourquoi vous chagriner ?
Johnson
Ai-je bien pu m'y résoudre !
Weldone
Il fallait remplir vos serments.
Johnson
Ah ! Mon ami, si ce n'eût point été à une épouse que j'adore que je les eusses faits, sois certain qu'ils n'auraient jamais été mis à exécution.
Smit
Quoi ! C'est votre femme qui a exigé...
Johnson
Oui, Smit ; l'amour l'emporte aujourd'hui sur la nature ; j'ai promis à la tendre moitié qui me fait chérir l'existence, que si le Ciel nous accordait plus de six rejetons de notre heureux hyménée, le septième et les suivants seraient rendus à la nature, pour qu'elle l'élevât elle-même dans son sein. Ce septième est venu , nous l'avons depuis vingt ans dérobé à tous les yeux, en l'enfermant dans une cage de bois dans laquelle nous introduisîmes sa nourriture par un tour pratiqué dans un des coins de cette triste demeure.
Smit
Il n'a donc jamais vu la lumière ?
Johnson
Quelques trous faits à sa cage lui en communiquait assez pour son utilité. Mais jamais ses regards n'ont pu contempler ce bel astre qui dore ces montagnes.
Weldone
De quelle douce sensation son âme va être saisie au moment où il brillera à ses yeux !
Smit
Quel est votre but en faisant cette épreuve ?
Johnson
De montrer aux hommes, par son exemple, qu'ils naissent bons, sensibles, vertueux ; que l'éducation la plus parfaite n'est point celle qui leur donne ce qu'on peut appeler des talents et des vertus ; mais celle qui éloigne d'eux les vices de la société, qui les rapproche de la nature, et les remet entre ses mains. -
Weldone
Et vous vous êtes déterminé sans regret à le priver de ce don si flatteur à l'homme, de pouvoir exprimer sa pensée ?
Johnson
Je le voulais du moins ; mais une inconséquence, de ma part le rendit plus savant que je ne l'aurais désiré.
Smit
Comment ?
Johnson
Un jour, mes gens, en lui faisant passer sa nourriture ordinaire, la lui retinrent un peu pour s'amuser de son impatience ; je vis que cela allait lui inspirer de la colère : pour l'éviter je dis fort haut : Qu'on le laisse en repos. À l'instant mes gens obéirent ; mais mon fils frappé de ces sons, qui pour la première fois se faisaient entendre à son oreille, les retint si bien que depuis ce moment, sans s'imaginer ce qu'ils signifient, il répète sans cesse , à tort et à travers, qu'on laisse en r'pos.
Weldone
Vous n'avez point à craindre ici qu'il en apprenne davantage ; mais si quelques beautés habitaient cette île, il n'ignorerait pas longtemps l'usage de la parole.
Johnson
Je suis venu il y a près d'un an visiter ces lieux ; ils sont inhabités, et il n'y a aucun danger pour sa vie ; car aucune bête sauvage n'y fait sa résidence. Une mare d'eau douce que j'ai découverte ici près lui servira à se désaltérer ; les fruits de ces arbres le nourriront : j'ai rempli sa cage de vivres pour quelque tems ; j'y ai joint des hardes - dont l'industrie lui donnera les moyens d'en faire usage ; et je ne puis qu'espérer de le revoir, dans quelques années, instruit par son instinct et la nature comme je désire qu'il soit.
Weldone
Votre épreuve est belle, Johnson ; mais je pense que si vous eussiez amené avec lui une compagne de son âge, vous auriez encore mieux fait.
Johnson
Que dites vous, Weldone ? Avez-vous oublié que mon projet est que la nature seule...
Weldone
La nature, la nature ! Et qu'elle autre qu'une jolie femme peut mieux enseigner à jouir des droits de la nature ?
Ils sortent en regardant derrière eux, si l'élève ne s'offre point à leurs regards.
Johnson
Votre plaisanterie est déplacée, mon cher ; d'ailleurs mon fils, après avoir longtemps ignoré l'existence de ce sexe charmant, en connaîtra les charmes avec un plaisir plus vif. Mais c'est trop nous entretenir ici ; mon fils pourrait sortir de sa cage et nous apercevoir : il faut éviter une rencontre qui ferait évanouir en un instant des années de peines et de soins que j'ai pris de son éducation naturelle. Le vent est favorable, regagnons notre bâtiment, et mettons à la voile sans différer.
Scène 2
Zélie, Euphémon
Elle arrose ses fleurs.
Elle continue d'arroser ses fleurs.
Zélie
Le soleil a déjà gagné le pied de notre cabane ; il y a plus de trois heures que mon tendre père est allé dans le bois voisin visiter notre petit bercail : il est temps aussi, belles fleurs, que je verse dans votre sein l'onde pure et fraîche que je vous dois chaque jour. - Le soin que je prends de ces fleurs est bien récompensé. Comme elles s'embellissent sous mes yeux ! - Non seulement ma vue est réjouie par leur éclat ; mais encore le parfum qu'elles répandent porte le plaisir dans tous mes sens. - Quelles nuances délicates ! Quelle variété dans leurs couleurs ! Non, jamais je ne fus plus heureuse : et que manque-t-il à mon bonheur ? De perfides associés avec lesquels, mon père et moi, nous traversions, les mers pour aller augmenter notre fortune, nous trahirent et nous délaissèrent dans cette île avec quelques meubles, propres à nous procurer l'existence, et emportèrent nos richesses : hé bien, nous y sommes établis, nous y vivons satisfaits de notre médiocrité, loin du tumulte des villes, où le chemin qui conduit au plaisir est toujours un précipice couvert de fleurs.
Euphémon
Zélie ?
Zélie
Mon père.
Euphémon
Viens ma bonne amie, viens m'aider.
Scène 3
Euphémon, Zélie
Euphémon
Tiens, ma chère enfant, porte cela dans notre cabane, les beaux jours seront bientôt passés ; et tandis que nous en avons le loisir, il nous faut faire une provision de bois suffisante pour nous mettre pendant l'hiver à l'abri de ses frimas.
Zélie
Qu'avez-vous donc là ?
Euphémon
Tiens, c'est un nid que j'ai trouvé dans mon chemin ; je me suis douté qu'il te ferait plaisir, et je te l'apporte.
Elle pose le nid sur un banc.
Elle entre dans la cabane.
Zélie
Que vous êtes bon ! Les pauvres petits , comme ils dorment ! Allez, vous ne manquerez de rien avec moi. Et pourrai-je ne pas en avoir le plus grand soin, quand chaque fois que ma main leur portera leur nourriture, ils me rappelleront celui de qui je les tiens. Mais à quoi pensé-je ? Ah ! Pardon, mon père, votre présent me faisait oublier que vous devez avoir chaud. Demeurez-là mes amis, une fois mon premier devoir rempli, je penserai à vous.
Euphémon
L'aimable enfant ! Les qualités de son âme égalent ses attraits. C'est une plante précieuse qui brille de tout l'éclat de la rose...
Il boit.
Zélie
Tenez, buvez un coup, cela vous remettra.( Notre bercail augmente-t-il ? Nos pigeons ont-ils fait des petits ?
Euphémon
Non, ma Zélie, pas encore ; mais réjouis-toi, ils ne tarderont pas à en avoir. J'ai visité trois de leurs · couvées, qui n'attendent que le moment d'éclore.
Zélie
Ils auront des petits !
Euphémon
Oui ma bonne amie.
Zélie
Qu'ils sont heureux ! -
Euphémon
Tu soupires ?
Zélie
Ces petits êtres ont la douce satisfaction d'augmenter leur société ; et nous, nous sommes condamnés à toujours ne vivre que nous deux.
Euphémon
Que signifie ce langage ! Tu ne m'as point encore parlé de la sorte ; est-ce que la présence de ton père cesserait de t'être agréable ?
Zélie
Ah ! Mon père , que dites-vous ? Rejetez cette pensée bien loin , elle est indigne de votre Zélie. Je vous chéris, je vous chérirai toujours... Mais les Dieux m'ont fait un coeur.....
Euphémon
Et tu-es femme, je t'entends. Cependant seuls ici, je ne vois pas quel objet peut avoir fait naître dans ton coeur les désirs dont tu semblés agitée.
Zélie
Vous m'avez dit vingt fois ; et vous me répétiez encore hier, qu'un époux tendre et fidèle faisait le bonheur d'une vertueuse épouse ; ce propos a troublé mon sommeil pendant toute la nuit ; comme je désirais ardemment cet époux, un être que je n'ai jamais vu s'est offert à mes regards ; j'ai fait un effort pour le retenir... Hélas ! Ce n'était qu'une ombre que mon imagination enflammée m'offrait pour me séduire.
Euphémon
Je reconnais bien-là ton sexe, en pareille circonstance son imagination fait bien des progrès en peu de temps.
Zélie
Oh ! Il me faut un époux, je le sens ; mon coeur éprouve un vide.....
Euphémon
Le temps seul peut t'amener ce que tu désire.
Zélie
Pourquoi ?
Euphémon
Quelle demande ! Ah ! Ma Zélie, je m'aperçois, que l'Amour commence à maîtriser tes sens. Comment veux-tu que je te trouve un époux, puisque nous ne sommes que nous deux dans cette île ?
Zélie
Comment ? Rien de plus facile : devenez mon époux.
Euphémon
Moi ! Ton père ? Tu es dans le délire.
Zélie
C'est donc impossible ?
Euphémon
Sans doute, l'époux qu'on prend doit être un tiers indépendant de la famille de la moitié qu'on se choisit.
Zélie
Ah ! Nature, cruelle nature ! Pourquoi donc nous donnes-tu des sentiments que nous ne pouvons satisfaire... Mais vous me parliez tout-à-l'heure d'amour, que veut dire l'amour ?
Euphémon
C'est ce trouble que tu ressens à présent.
Zélie
Et ce charme que j'éprouvai cette nuit en voyant cet inconnu qui m'apparut en songe, est-ce aussi de l'amour ?
Euphémon
Oui, c'en est le bonheur.
Avec intérêt.
Zélie
Ah ! Mon père, à en juger par l'illusion qui m'a séduite, que le bonheur de l'amour doit être doux en réalité. Et dites moi, un époux nous fait-il goûter ce bonheur ?
Euphémon
Oui, ma Zélie. .
Zélie
Et que fait-il pour cela ?
Euphémon
Il nous aime bien.
Zélie
Mais mon Agneau m'aime bien, j'en suis sûre, et il ne me procure pas ces douces émotions que ce songe m'a fait éprouver. Il faut qu'il y ait encore autre chose que vous vous obstinez à me cacher. D'ailleurs l'objet que j'ai vu cette nuit n'était point du tout fait comme mon agneau... Vous ne dites rien ?
Euphémon
Elle m'embarrasse beaucoup. Rentre, ma chère Zélie, dans un autre moment nous parlerons de cela.
Zélie
Vous voulez me laisser dans l'ignorance, mais vous avez beau faire, au milieu de votre air embarrassé à me répondre, je devine que c'est cette différence de mon Agneau, à cet objet qui m'a apparu, qui procure toute la volupté que j'ai ressentie.
Il entre dans la Cabane.
Euphémon
Nous parlerons de tout cela, te dis-je, une autre fois : je suis fatigué, j'ai besoin de repos, entrons dans notre Cabane. Viens, ma bonne amie, viens.
Elle entre dans la Cabane.
Zélie
L'obstination de mon père met mon coeur dans un cruel embarras ! Il faut que je m'instruise sans lui. Car je suis assurée que la différence d'un époux à un agneau est plus grande qu'il ne veut me le faire accroire.
Scène 4
Il est frappé de l'éclat du soleil, il porte la main à ses yeux ; il s'étonne de voir la mer, les arbres ; il fouille dans sa cage, en tire différents habillements, s'en accoutre grotesquement : il passe une chemise dans chacune de ses cuisses, la lie avec les manches ; plie ses bas en trois ou quatre, s'en fait des sandales qu'il lie avec ses jarretières ; met ses souliers comme des gants ; se saisit d'une grosse branche d'arbre, sur laquelle il s'appuie, et marche ainsi. Il s'approche de la Cabane d'Euphémon ; il se voit dans le miroir qui est attaché à la porte : à son aspect il reste interdit, et lui dit, qu'on l'aisse en r'pos; voyant que rien ne lui répond, il jette son bâton, ses souliers, s'avance vers son image, veut la saisir, jette le miroir à terre, et est fort étonné de ne plus rien voir. Un nid s'offre sous sa main, il s'en saisit, veut toucher aux petits, ils crient, cela lui fait peur, il laisse tomber le nid, et le menace du poing. Il se retourne, aperçoit le filet, s'en approche avec précipitation, y entre, en considère les mailles ; une botte d'herbes aromatiques est à terre, il s'en empare pour les manger ; ces racines qui n'étaient là que pour attirer les bêtes fauves, font en les remuant tomber le filet, et agiter une sonnette qui avertit Euphémon qu'il y a quelque chose de pris.
(*) Cette cage doit être de la hauteur de l'Élève de la Nature, faite en planches et fermée de toutes parts. Il doit y avoir au milieu un anneau dans lequel est passée une corde que tire à lui l'Elève lorsqu'il entre ; cette corde est censée avoir été employée à attacher sa cage à quelqu'endroit de l'île. Lorsqu'il paraît avec cette cage, elle doit tomber sur un des côtés et laisser voir une ouverture que les efforts qu'il a faits en la traînant ont facilitée.
Scène 5
Euphémon, L'Élève
Euphémon
Nous avons quelque chose de pris. Ciel ! - Un Sauvage ! - Zélie, ma Zélie, nous sommes perdus ! - Vîte apporte-moi des armes. —
L'Élève
Ha! hou, hi, oh ! etc.
Scène 6
Zélie, Euphémon
Zélie
En voici, qu'est-il donc arrivé ?... Ah !
Euphémon
Donne-moi une épée et défends-toi avec celle qui te reste.
Zélie
Contre qui ?
Euphémon
Et ne le vois-tu pas ? Contre ce sauvage qui vient sans doute ici pour nous dévorer.
Zélie
Oh ! Ciel !
Euphémon
Il est en notre pouvoir, il faut punir son audace. Avançons.
Euphémon avance fièrement vers le filet, l'Élève voyant qu'on vient à lui, fait un effort, arrache le filet, en sort ; mais l'aspect de Zélie l'arrête dans sa course ; tout-à-coup il s'en approche vivement, elle recule effrayée, Euphémon se met au devant de sa fille et donne un coup d'épée à l'Elève qui allait se précipiter sur elle. La douleur qu'il ressent lui arrache un cri, il fait un geste furieux à Euphémon, se retourne tendrement du côté de sa fille, à qui l'épée tombe des mains ; à l'instant l'Elève tombe à ses genoux, prend sa main et la caresse. -
Zélie
Je ne puis.
Zélie
Voyez, mon père, qu'il est doux ! Et vous l'avez blessé.
Il sort.
Euphémon
Cette douceur m'étonne ! Va, Zélie, rassure-toi, sa blessure est peu de chose ; fais-le asseoir sur ce banc, lie lui les mains crainte de surprise ; quelques simples que je vais cueillir auront bientôt étanché son sang.
Scène 7
Zélie
Zélie fait asseoir l'élève sur un banc de bois et tenant à sa main un ruban, lui dit :
Zélie fait asseoir l'Elève sur un banc de bois,
Zélie
Relève-toi, va, mon ami, j'aurai soin de toi. Donne-moi tes mains que je les attache... Bon, comme il se laisse faire ! Ne m'en veux pas au moins. Tu n'as pas l'air méchant ; mais souvent on est trompé par les apparences.
Scène 8
Euphémon, Zélie, L'Élève
Euphémon
Ah ! Zélie, rassurons-nous, ce jeune homme est Anglais.
Zélie
Comment le savez-vous ?
Euphémon
Par cette inscription que je viens de trouver près de cette cabane, dans laquelle il a sans doute été apporté dans cette île, pour y être abandonné ainsi que nous. Tiens, aies soin de sa blessure, pendant ce temps je vais t'en faire la lecture.
Zélie
Il est Anglais, que je suis contente !
L'Élève
Qu'on l'aisse en r'pos ?
Zélie
Il parle, je crois.
Il lit.
Euphémon
Écoute. Le 6 Février de l'année 1781, fut remis ici entre les mains de la nature, et pour y être l'objet d'une expérience qui peut devenir utile, FRANÇOIS JOHNSON, né à Londres le 15 Juin 1758 ; il n'avait encore habité qu'une cage de bois fermée de toute part, et n'avait jamais vu personne lorsqu'il fut amené dans cette île.
Zélie
Le pauvre garçon !
Euphémon
Défais lui ses liens ; ils deviennent inutiles. Le Ciel nous envoie cet infortuné, pour partager avec nous cette solitude, et nous la rendre plus agréable.
L'Élève la caresse.
Zélie
Mon ami, te souviendras-tu toujours de ce que je fais pour toi ; m'aimeras-tu toujours ?
Euphémon
Je vais préparer notre dîner ; pendant ce temps, Zélie, amuse-toi à lui donner quelques notions de notre langue. Je puis te laisser avec lui, je crois, sans craindre aucun danger ?
Zélie
Oh ! Oui mon père, soyez bien tranquille.
Il entre dans la Cabane.
Euphémon
Je ne tarderai pas à venir vous chercher.
Scène 9
Zélie, L'Élève
Elle lui met la main sur sa bouche, en disant :
Elle ôte sa main.
Zélie
Oh ! Ça mon bien-aimé, je vais t'apprendre à prononcer ce que je désire tant de m'entendre dire par ta bouche ! Écoute-moi, et retiens bien. Zélie.
L'Élève
E. .. lie.
Zélie
Zélie.
L'Élève
E... lie.
Zélie
Que tu me plais !
L'Élève
Que tu ..... m'plais.
Zélie
Combien je t'aime !
L'Élève
On ... in. .. j'taime.
Zélie
M'aimes-tu de même ? À toi.
L'Élève
À toi.
Zélie
Non.
L'Élève
Non.
Zélie
M'aimes-tu de même ?
L'Élève
Aim... tu... de... mêm ?
Zélie
Oui, mon ami, et je t'aimerai toujours.
L'Élève
Oui, aimerai... oujours ..... qu'on l'aisse en r'pos.
Zélie
Ce n'est pas cela. Répète après moi. Me seras-tu toujours fidèle ?
L'Élève
Ou jour idèle.
Zélie
Oui mon ami, oui toujours.
L'Élève
Mon... on... ami... oujour.
Zélie
Tu m'aimes donc ?
L'Élève
U. ... aim .... donc ?
Zélie
Oh ! Oui bien fort.
L'Élève
Oh !... i... infort.
Zélie
Bien fort !
L'Élève
Binfort ! idèle, Élie, toujours, bienfort.
Scène 10
Euphémon, Zélie, L'Élève
Euphémon
Fort bien, ma belle amie, fort bien ! Notre nouveau venu profite entre tes mains.
Zélie
Oh ! Oui, mon père, et je suis sûre qu'en moins de trois leçons il sera aussi habile que moi. N'est-ce pas, mon ami ?
L'Élève
Bien fort.
Euphémon
Venez dîner, venez mes enfants ; le soleil a déjà gagné ces monts ; il est bientôt trois heures : ton protégé a retardé l'heure ordinaire de notre repas ; mais qu'importe, nous en dînerons avec plus d'appétit. Le plaisir d'obliger est un charme si doux pour une âme sensible, qu'elle oublie le sien propre pour s'occuper de celui des autres.
Zélie
Avance , mon ami, aVal1CC. , ,
Il la caresse.
L'Élève
Bienfort.
Ils entrent tous trois dans la Cabane.
Zélie
Comme il me caresse ! Ah ! Mon père, mon rêve est réalisé.
L'Élève
Toujours, bien fort, qu'on l'aisse en r'pos. .
Scène 11
Johnson, Weldone, Smit
Johnson
Non, mes amis, vos instances sont inutiles ; mon coeur s'y refuse : je ne puis quitter ces lieux, un trouble que je ne peux définir me retient ici malgré moi.
Weldone
Mais, Johnson, vous n'y pensez pas, les choses sont maintenant trop avancées pour...
Johnson
Eh ! Voilà les remords qui me déchirent ! Mais il est encore tems de les apaiser ; mon fils est ici ; il n'a point eu le temps de s'éloigner de cette île ; je veux me montrer à lui, le presser dans mes bras, et le ramener dans sa patrie.
Smit
Voici sa cage ; mais il est sorti. Où le trouver ?
Ils font quelques pas.
Johnson
Suivez-moi, je découvrirai facilement l'asile qu'il aura choisi aux mouvements que mon coeur éprouvera à son approche.
Scène 12
Euphémon, Johnson, Weldone, Smit
Euphémon
J'ai cru avoir entendu parler ; que pourrait-ce être ?... Que vois-je ? Un Anglais !
Johnson
Un homme ici ! Je croyais cette île déserte.
Euphémon
Je l'habite depuis plusieurs années que des amis perfides m'y abandonnèrent ; venez-vous pour ajouter à mon malheur ?
Johnson
Ne craignez rien, un fils, objet de ma tendresse, est seul la cause de mon arrivée dans cette île.
Euphémon
Un fils, dites-vous ?
Johnson
Oui.
Euphémon
Jeune ?
Johnson
De vingt ans.
Euphémon
Nu, abandonné ?...
Johnson
Hélas ! Oui.
Euphémon
C'est votre fils ? Pourquoi toutes ces questions ; l'auriez-vous vu ?
Euphémon
Il est dans cette Cabane.
Johnson
Et par quel heureux hasard ?...
Euphémon
L'Amour l'attendait dans ce piège, pour le conduire aux genoux de ma Zélie.
Johnson
Comment ?
Weldone
Quelle est cette Zélie ?
Euphémon
C'est ma fille.
Weldone
Elle est jolie ?
Euphémon
C'est l'image d'une des plus belles fleurs du printemps.
Smit
Je ne m'étonne plus, mon ami, si notre jeune homme s'est pris dans ses filets : la vue d'un objet aimable opère une furieuse révolution sur le coeur d'un homme naturel.
Weldone
Oui : à son âge la beauté est un aimant auquel une puissance irrésistible nous attache fortement.
Johnson
Laissez-moi me jeter dans ses bras.
Smit
Non, croyez-moi, préparons-le doucement à une surprise qui trop précipitée pourrait être funeste à son coeur encore étranger aux grandes sensations.
Euphémon
Bien dit... Enfonçons-nous sous ces arbres, je vais appeler ma fille : sûrement il la suivra, et la présence de Zélie adoucira le coup violent que votre aspect va porter dans son âme.
Weldone
Votre réflexion est excellente ; mais croyez-moi, faisons-en usage au plus vite ; car tandis que nous dissertons, nos deux amants emploient peut-être mieux leur temps.
Il appelle.
Ils se cachent.
Euphémon
Monsieur a raison : ma fille est séduisante, votre fils est jeune, et l'Amour qui est son interprète auprès d'elle, pourrait bien en ce moment lui faire éprouver un sentiment plus doux que celui que nous voulons lui ménager. Suivez-moi. Zélie.
Scène 13
Zélie
Zélie
Me voici... Mon père, où donc êtes-vous ? Je croyais qu'il m'avait appelée. Sans doute, il est allé à son ordinaire à la découverte de quelques vaisseaux français : tiens, tiens, mouton, mouton ; viens vite mon ami, viens ici.
Scenè Xiv
L'Élève, Zélie
L'Élève
Bien fort.
Zélie
Viens... Qu'as-tu donc là ?... Ah ! Il ne faut pas toucher à cela mon mouton, tu pourrais le casser : donne, donne à ta Zélie.
L'Élève
Je t'aime.
Air : elle prend la guitare, la pose à terre, s'assied sur le banc. L'Élève se met à genoux devant elle ; elle lui fait manger des fruits qu'elle tire de sa poche : elle lui donne à boire d'une liqueur qu'il recrache à l'instant la trouvant trop forte : il va à un arbre, en arrache un fruit, mord dedans, le trouve bon, et l'offre à Zélie. Elle le mange ; quand elle est prête à porter le dernier morceau à sa bouche, l'Élève le lui arrache, et le mange.
Zélie
Oui, oui : une autre fois je te montrerai à jouer de cet instrument. À présent il faut achever notre dîner.
Zélie
Comment vous prenez le dînER de votre Zélie ; fi que c'est vilain ! Je ne vous aime plus.
L'Élève
Qu'on l'aisse en r'pos, qu'on l'aisse en r'pos.
Zélie
À la bonne heure ; je te pardonne : mais tu ne le feras plus ?
L'Élève
Toujours bien fort.
Zélie
Je vais te jouer un air de guitare, seras-tu content ?
Air : Zélie pince un air de guitare ; l'Élève l'écoute avec le plus grand étonnement, baise les mains de Zélie de temps en temps, appuie son oreille sar l'instrument, paraît transporté, se lève tout-à-coup, et danse en chantant, qu'on l'aisse en r'pos. Zèlié saisit l'instant où il est tourné pour rentrer précipitamment dans sa cabane, en disant :
L'Élève
Idele.
Zélie
Voyons ce qu'il fera quand il ne me verra plus.
Scène 15
L'Élève, Zélie, Johnson
Il continue de sauter, puis revient à Zélie, qu'il ne trouve plus : il coure en appelant partout.
L'Élève
Élie, Élie, Élie.
Zélie
Mouton.
L'Élève
Toujours, toujours, toujours.
Johnson
Mon fils !
Il s'arrache des bras de son père.
L'Élève
Où ?
L'Élève reste un moment immobile en regardant son père.
Johnson
Mon cher Johnson !
L'Elève à la voix de Zélie fait un effort pour quitter son père, puis revient par un mouvement naturel, se presser sur son sein, en s'écriant d'une voix oppressée :
Zélie
Mouton, mouton,
L'Élève
Qu'on l'aisse en r'pos.
Scène 16
Zélie, Johnson, Euphémon, L'Élève, Weldone
Zélie
Tu ne veux donc pas venir ? Ciel !
Johnson
N'ayez aucune peur ; je ne condamne point l'amour que vous avez pour mon fils ; il est digne de votre tendresse.
Zélie
Votre fils !
Euphémon
Oui, ma bonne amie.
Zélie
Mais, Monsieur, par quelle aventure...
Johnson
Permettez qu'un autre moment soit employé à vous en instruire : la joie que je ressens m'en empêcherait maintenant.
L'Élève
Zélie, bien fort, qu'on l'aisse en r'pos, j't'aime.
Johnson
Mais à ce qu'il me paraît, mon fils a fait bien des progrès depuis ce matin.
Euphémon
voilà son Maître.
Zélie
Et en amour, voilà le mien.
Johnson
Je m'en suis douté. Voilà ce que c'est que de passer sa jeunesse sans connaître l'Amour ; la première femme qui s'offre à nos regards, il nous en coûte notre liberté.
Weldone
Eh ! Mon ami, peut-on la regretter, quand on la perd en si bonne compagnie.
À Euphémon.
Johnson
Mon bonheur serait imparfait, si je ne faisais point celui de mon fils. Ces deux enfants s'aiment ; voulez-vous m'en croire, unissons-les.
Euphémon
Ma fille est bien jeune, et votre fils a si peu d'expérience...
Weldone
Avec un objet aussi aimable que Zélie, il en aura bientôt acquis.
Euphémon
Serais-tu contente qu'il fût ton époux ?
Zélie
Tous mes désirs seraient remplis.
Euphémon
Et toi ?
L'Élève
Qu'on l'aisse en repos.
Zélie
Veux-tu m'épouser ?
L'Élève
Toujours, bien fort.
Johnson
Le langage le plus éloquent est celui de la consentez à leur union.
Euphémon
Votre choix m'honore, et je pense que lorsque nous nous connaîtrons mieux, nous n'aurons qu'à nous en féliciter.
Aux Matelots.
On danse.
Johnson
Vous me le confirmez de plus en plus : belle Zélie, regardez-le donc déjà comme votre époux. Aussitôt votre mariage célébré à Londres, nous reviendrons nous fixer dans cette île, où nous avons trouvé le bonheur. Vous, mes amis, prenez part à notre joie ; que cette heureuse journée finisse par une réjouissance générale, et répétez souvent que si les Dieux commandent dans l'Olympe, il n'est rien sur la Terre qui ne fléchisse sous le sceptre de la Beauté.