Comédie · 1858

L’Habit Vert

de Musset & Augier

Représentation
≈ 34 min
Distribution
1 femme, 3 hommes
Répliques
349
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Marguerite F 114 ≈ 10 min 6
Raoul H 98 ≈ 10 min 5
Henri H 82 ≈ 8 min 4
Munius H 53 ≈ 6 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Habit Vert
Marguerite
Raoul absent
Henri absentabsent
Munius absent
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L'Habit Vert

Scène 1

Raoul, Henri, Munius, Marguerite

Raoul

Tu diras ce que tu voudras, mais tu n'empêcheras pas que ce ne soit aujourd'hui dimanche.

Henri

Hé bien, après ?

Raoul

Après ? Comme je ne vois pas un nuage en l'air, j'affirme et je maintiens qu'il fait beau.

Henri

Ensuite ?

Raoul

Ensuite ? Je ne sais pas si je mourrai très vieux, mais je suis certainement né très-jeune ; j'ai du plaisir à voir le ciel.

Henri

Enfin, où veux-tu en venir ?

Raoul

Je ne veux pas en venir, je voudrais m'en aller, m'en aller voir de quelle couleur est l'herbe, comme qui dirait à Chaville ou à Fleury.

Henri

Pourquoi à Chaville ? Tu voudrais aller à Chaville ?

Raoul

Ou à Fleury.

Henri

Mais tu sais bien que nous n'avons pas d'argent.

Raoul

Je ne dis pas que nous en ayons ; je dis que j'ai envie de voir de la campagne.

Henri

La belle découverte ! Tu voudrais avoir tes aises, satisfaire toutes tes fantaisies, faire le grand seigneur, rouler en carrosse, être aimé d'une princesse.

Raoul

Pas du tout. Je voudrais que tu prisses ton chapeau et que tu t'en allasses au mont-de-piété mettre ta montre en gage pour vingt cinq francs, avec lesquels nous dînerions très bien.

Il se lève, sa palette à la main.

Henri

Je ne veux pas mettre ma montre en gage. Ma montre est le seul héritage que m'ait laissé ma grand'mère. C'est une superbe montre à répétition.

Raoul

À quoi cela sert-il ?

Henri

Quoi ? Qu'elle soit à répétition ?

Raoul

Oui.

Henri

Parbleu ! Cela sert à savoir l'heure quand on veut, même dans l'obscurité.

Raoul

Hé bien, mets-la en gage ; nous achèterons un briquet.

Henri

C'est fort spirituel, je veux le croire ; mais je garde ma montre.

Raoul

Elle a bonne mine dans ta poche.

Henri

Elle y reste du moins, tandis que l'argent n'y reste pas.

Raoul

Bel avantage ! Mets-y un oignon véritable, il te sera aussi utile. Une montre peut servir à un commerçant qui a des affaires, à un amoureux qui a des rendez-vous, à un médecin qui a des malades. Mais pour rester enfermés comme nous dans une mansarde, moi à dormir le nez dans un code, toi à m'empester avec ton badigeon, à quoi bon savoir l'heure qu'il est ? Tu ressembles à un homme qui aurait un thermomètre accroché à la cheminée et pas une bûche à mettre dedans.

Henri

Fais de l'esprit tant que tu voudras. Tu n'as pas d'autre plaisir que de me taquiner, ainsi il faut bien que j'en prenne mon parti.

Raoul

Qu'est-ce que tu veux dire par là ?

Henri

Je veux dire que ton unique passe-temps est de me tourmenter et de m'impatienter. Tu sais aussi bien que moi combien nous sommes pauvres ; quand nous avons loué ensemble ce grenier, c'était une misère qui en aidait une autre, et tes parents t'ont refusé autant de fois que les miens de t'envoyer cent écus.

Raoul

Oui, avec deux morceaux de toile percée nous avons fait un sac. Le malheur est qu'il n'y a rien dedans.

Henri

Puisque tu en conviens, comment peux-tu en plaisanter ?

Raoul

Cela ne coûte pas plus cher que de fondre en larmes. Veux-tu mettre ta montre au mont-de-piété ?

Il pose sa palette.

Raoul

Non, non et non ! Quelle singulière idée as-tu aujourd'hui ?

Raoul

Parce que c'est dimanche.

Henri

Mais, mon Dieu, est-ce un autre jour que les autres ?

Raoul

Oui, un fort autre jour. C'est dimanche, il fait beau, je veux m'amuser, je veux voir quelque chose, j'ai envie de vivre... Que diable veux-tu que je t'explique !... Me prends-tu pour un feuilleton ?

Henri

Si tu étais capable une fois de mettre un terme à tes plaisanteries, je te dirais quelque chose de sérieux, mais tu ne veux jamais m'écouter.

Raoul

Parle.

Henri

Non, tu ne fais aucune attention à ce que je te dis.

Raoul

Mais tu vois bien que je t'écoute.

Henri

Pas du tout.

S'asseyant sur une chaise près de la table à gauche.

Raoul

Voyons, par quel serment faut-il m'engager, quelle attitude dois-je prendre, sur laquelle de nos trois chaises faut-il que je m'assoie pour te prouver que je t'écoute ? Suis-je bien là ? Tu es forcé de parler, puisque tu prétends avoir une idée.

Il va prendre le devant de cheminée et l'apporte au milieu de la scène.

Henri

Hé bien, nous pouvons nous tirer d'affaire très aisément, d'une manière sérieuse et honorable. Voici un paravent que j'ai peint de ma main ; tu n'as jamais voulu le regarder.

Raoul

Non ! Je me doute trop de ce qu'il peut y avoir dessus.

Henri

C'est Roméo et Juliette.

Raoul

Ça ?

Henri

Oui... Ne vas-tu pas encore me chicaner là-dessus ? Tu sais que j'y travaille depuis six semaines. Je crois aujourd'hui mon oeuvre achevée et je me détermine à m'en défaire.

Raoul

Les marchands, crois-le bien, ne se prêteront qu'avec peine à un tel sacrifice.

Henri

Je connais un papetier, homme de goût.

Raoul

Ah ! Si le papetier que tu connais s'y connaît, tu as le droit de le lui donner pour rien.

Henri

Il l'estimera à sa juste valeur.

Raoul

C'est ce que je dis.

Henri

Ça ne vaut donc rien ?

Raoul

C'est un sujet usé. Si tu nous avais fait Daphnis et Chloé, je suppose, ou un invalide qui pêche une savate, ou tout simplement cet enfant, tu sais bien, qui gâte le pot au feu, tu pourrais te lancer dans le commerce... mais ça !

Henri

J'avoue que ce sujet-là est un peu sérieux pour un paravent.

Raoul

Tu l'as pourtant égayé et rajeuni par quelques détails heureux ; ainsi Juliette a une jambe de moins et un oeil de trop.

Il charge le devant de cheminée sur son épaule.

Henri

Comment un oeil de trop ? C'est son nez. Je ne sais même pas pourquoi je te consulte. J'emporte ce paravent et tu vas voir que nous pouvons vivre de mes pinceaux.

Au moment où Henri va sortir, on entend la voix de Marguerite qui chante dans le couloir pendant tout ce qui suit.

Raoul

Vivre de tes pinceaux ! Mais tes pinceaux eux-mêmes ne te rapporteraient rien si tu voulais les vendre.

Henri

Tiens, voilà mademoiselle Marguerite qui sort de chez elle.

Raoul

Qu'est-ce que ça te fait ?

Henri

Ça me fait que je ne veux pas qu'elle me voie avec un paravent sur le dos.

Raoul

Monsieur y met de la coquetterie.

Henri

Je n'aime pas avoir l'air gauche devant les femmes.

Raoul

Tu renonces donc à te marier ?

Munius

Habits, galons ! Vendez vos vieux habits.

Il pose à gauche.

Henri

Voilà le juif Munius qui monte à son galetas.

Raoul

Le gredin ! Nous a-t-il assez grugés !

Munius

Hé hé ! C'est Mademoiselle Marguerite ! Bonjour, voisine. Ça va bien ?

Marguerite

Toujours chantant, voisin. Et les galons ?

Munius

La matinée est bonne, je viens de vendre une superbe friperie.

Marguerite

Quand on vend du galon on n'en saurait trop vendre.

Munius

Je rapporte un jaunet.

Raoul

Si nous le lui empruntions à un intérêt exorbitant ?

Henri

Ne dis donc pas de billevesées.

Marguerite

Finissez donc, vieil homme, finissez !

On entend le bruit d'un soufflet.

Raoul

Voyez-vous, l'infâme séducteur !

Second soufflet.

Munius

Ah ! Pour le coup, je vous embrasse. Ça vaut un baiser.

Marguerite

Vous me devrez la paire et je vous fais crédit... Je vais me fâcher.

Il ouvre la porte du fond.

Raoul

Se fâcher après deux soufflets ? Volons au secours de l'innocence en péril. Qu'est-ce que c'est, Monsieur Munius ?

Scène 2

Munius, Raoul, Marguerite, Henri

Munius

Habits, galons ! Avez-vous de vieux habits ?

Munius disparaît dans le corridor.

Raoul

Passez votre chemin, effronté. Notre défroque est pour nos gens.

* Henri, Marguerite, Raoul.

Apercevant Henri qui cherche à se cacher.

Marguerite

Merci, Monsieur Raoul. Ah ! Ah ! Ah ! Qu'il est drôle !

Il passe à droite.

Henri

Là ! Je ne devais pas l'échapper.

** Marguerite, Raoul, Henri.

Marguerite

Pourquoi donc vous promenez-vous en paravent ?

Henri

Je ne me promène pas, je sors.

Marguerite

Mais il ne fait pas de vent ! Vous pouvez sortir sans tant de précautions.

Henri sort par le fond, Le paravent s'embarrasse dans la porte. Marguerite et Raoul rient aux éclats.

Henri

Ce qui m'arrive là est fort désagréable, tu en conviendras.

Raoul

De grâce, Mademoiselle, laissez-le suivre sa pensée. Il va nous débarrasser d'un meuble qui nous encombrait.

Scène 3

Marguerite, Raoul

* Marguerite, Raoul.

Marguerite

En faire cadeau sans doute à sa maîtresse ?

Raoul

Parlez-en mieux. Il va le vendre pour le prix en être distribué aux pauvres.

Marguerite

Ah ! Vous avez vos pauvres?

Raoul

Oui, nous en avons chacun un.

Marguerite

Ne serait-ce pas le vôtre qui vient de sortir ?

Raoul

Je crois que oui... Mais que chantiez-vous donc tout à l'heure ?

Marguerite

Une romance ou une chanson, comme il vous plaira.

Raoul

Les deux me plaisent, car cela ressemblait à Jean qui pleure et Jean qui rit. Une larme qui court dans le pli d'un sourire quoi de plus charmant ? Chantez-moi cela, je vous prie.

Marguerite

Je ne suis pas en train, on m'a coupé la voix.

Raoul

Qui donc ?

Marguerite

Ce pauvre paravent qui va vous chercher à dîner.

Raoul

Vous m'y faites songer ; voulez-vous monter en carrosse avec nous ? Nous allons à Chaville.

Marguerite

Vous m'invitez ?

Raoul

Je vous invite positivement.

Marguerite

Et avec quoi, mon Dieu ?

Raoul

Avec toute la courtoisie dont je suis capable.

Marguerite

Hélas ! On ne fait plus crédit là-dessus.

Raoul

Et pour quoi comptez-vous notre paravent, s'il vous plaît ? Un paravent superbe qu'Henri a peint, une oeuvre d'art, que nous allons troquer contre son pesant d'or.

Marguerite

Vous croyez ?

Raoul

Parbleu ! Il représente Roméo et Juliette.

Marguerite

C'est le sujet de ma chanson. Oui, monsieur, Roméo et Juliette, ni plus ni moins. Vous connaissez l'histoire. Il s'en va, ce jeune homme ! Il quitte sa maîtresse, il a un pied sur l'échelle de soie, ça lui fait de la peine et il dit... M'écoutez-vous ?

Raoul

Je suis au balcon des Italiens... Eh bien, il lui dit ?

AIR

bis.

Marguerite

L'heure a sonné... pourtant ta main Est encor dans la mienne ; Il est déjà presque demain... De moi qu'il te souvienne ! Épargne-moi : ne pleure pas... Je pars, voici l'aurore. Non, Margot, pas encore ! Souffrir tant que tu voudras ; Mais dire adieu, je ne sais pas.

Se levant.

Raoul

Bravo ! Bravo ! Si je vous dis que vous êtes charmante, ça me fera ressembler à tout le monde. Mais, dites donc, dans cet air-là, au lieu du nom de Juliette, il me semble qu'il y a Margot, Mademoiselle Marguerite... Tant mieux pour Roméo, s'il existe !

Marguerite

En musique et en peinture seulement.

Raoul

Tant mieux encore. J'aurais été fâché que la place fût prise.

Marguerite

Vous allez me parler d'amour, je suppose.

Raoul

J'en conviens.

Marguerite

À quoi bon ?

Raoul

Quand cela ne servirait qu'à intéresser le jeu.

Marguerite

Bah ! Il sera si court, qu'il n'aura pas le temps de nous ennuyer.

Raoul

Qu'importe ! Nous sommes deux ; il ne sera pas dit que nous n'aurons pas parlé d'amour. La belle collaboration ! Le beau chef d'oeuvre !

Marguerite

Est-ce que vous tenez à faire un chef-d'oeuvre ?

Raoul

Point ; mais à collaborer. Quel plaisir plus divin qu'une conversation d'amour ! Ô Juliette, pourquoi pensez-vous que le bon Dieu ait fait le soleil, les bois et le dimanche, sinon pour que deux jeunes gens marchent sur l'herbe et baissent les yeux en se disant qu'ils s'aiment ? Oh ! La belle chose que l'amour !

Marguerite

Oui, le dimanche, comme vous dites ; mais le reste de la semaine, on n'en sait quoi faire. Est-ce que vous oubliez, par hasard, que je travaille du matin au soir ? Écoutez-moi, et, une fois pour toutes, je vous dirai là-dessus ma façon de penser. Ne vous semble-t-il pas que ces belles dames, ces jolis petits messieurs, qui ont sans cesse ce mot charmant d'amour sur les lèvres, passent leur vie dans un désoeuvrement tout à fait royal, et que ce sont les plus habiles gens du monde à ne rien faire ? C'est pour eux que l'amour a été inventé, car sans lui que deviendraient-ils ? Ils ont besoin de rêver pour ne pas dormir ; et plus ces rêves sont variés, nouveaux, plus ils les chérissent !... Sans quoi, ils périraient d'ennui un beau jour, entre deux coups de lansquenet. Moi, je vais en journée, je taille des robes, je raccommode de la dentelle... Vous comprenez que, si j'ai autre chose en tête, je vais broder de travers ou me piquer les doigts. Ah ! Si j'avais dans le coeur un sentiment bien vrai, je ne dis pas, ces choses-là ne sont pas gênantes ; mais vos amourettes ! Non, mon voisin, je n'ai pas le temps. Il faut que je pense à mon petit ménage, il faut que je songe à tout et à personne ; vous voyez bien que je n'aimerai jamais, à moins que je m'aime toute ma vie.

Raoul

Soit ! Mais je maintiens mon dire, voisine. Vive l'amour ! Le nom même en est doux !

Marguerite

C'est pourquoi il n'en faut pas parler ici.

Raoul

Bah ! Ça ne l'abîme pas ; qu'est-ce qui pourrait l'abîmer ?

Marguerite

Je l'entends...

Raoul

Qui ?

On entend comme le bruit d'une chute.

Marguerite

Roméo.

Raoul

Patatra !

Marguerite

Qu'est-ce qui lui arrive ?

* Raoul, Marguerite.

Raoul

En montant nos six étages, le pied lui aura manqué sur l'échelle de soie... Décidément, vous ne voulez pas être Juliette ?

** Raoul, Henri, Marguerite.

Raoul ouvre la porte du fond. Henri entre avec son devant de cheminée, cassé et troué, et son pantalon déchiré au genou.

Marguerite

Très décidément.

Scène 4

Marguerite, Henri, Raoul, Munius

Marguerite

Êtes-vous blessé, Monsieur Henri ?

Il montre son devant de cheminée crevé.

Henri

Non, mademoiselle. Le mal n'est pas grand, mais le malheur est irréparable. Ah ! Mademoiselle, si vous saviez...

Raoul

Et ton papetier ?

Henri

C'est un crétin. Si vous saviez...

Raoul

Et ton pantalon ?

Henri

C'est un accident... Vous ne savez pas.

Henri, qui a été mettre son devant de cheminée contre le mur à droite, revient poser son pied sur la chaise que lui présente Marguerite.

Marguerite

Mettez votre pied là. Voici ma ménagère et je vais vous prouver que de fil en aiguille il est avec le ciel des raccommodements. Je vais vous faire une reprise.

* Raoul, Marguerite, Henri.

Henri

Vous êtes bien bonne ; mais en ferez-vous jamais une à cette malheureuse peinture ? Ah ! Mademoiselle, vous ne savez pas.

Raoul

Accoucheras-tu une fois ?

Henri

Vous ne savez pas ce que c'est que les souffrances d'un artiste !

Marguerite

Pardon ! Je fais quelquefois de l'art, sur mon genou, lorsque je brode et que je compte mes points.

Raoul

Comme moi au billard. Mais pressez le ravaudage, mademoiselle Margot, car les talons démangent à ce brave Henri.

Henri

Encore une commission ?

Raoul

J'ai invité Mademoiselle Margot à dîner avec nous ; dans cette conjoncture, prends conseil de ton coeur, tu me comprends ?

Henri

Nullement.

Lui faisant un signe.

Raoul

Montre toi ! Montre... toi !

Il retire son genou.

Henri

Va te promener. Aïe ! Vous me piquez.

Marguerite

Aussi pourquoi remuez-vous ?

Henri

Pourquoi ? Il veut que je mette ma montre en gage, Mademoiselle ; vous savez, ma montre !

Marguerite

En êtes-vous là ?

Henri

Sans doute, nous en sommes là, nous n'en bougeons pas.

Raoul

Henri est un imbécile, un alarmiste ; ne l'écoutez pas.

Marguerite

Cependant...

Raoul

Non ! Il voit tout en noir. Jamais nos affaires n'ont été plus florissantes.

Henri

Jamais plus, c'est vrai.

Marguerite

Voyons, pas de mauvaise honte, mes pauvres amis. Laissez moi vous dire quelque chose sans vous fâcher. Je ne suis pas bien riche, mais vous êtes de grands fainéants ! Et moi je suis une petite économe qui gagne vingt-cinq sous par jour. S'il vous faut vingt-cinq francs...

Raoul

Merci, ma bonne Margot ; nous n'empruntons jamais à nos amis.

Henri

Et nous n'avons pas d'ennemis.

Marguerite

Et Munius ?

Henri

Oh ! Ne me parlez jamais de cet homme. C'est un maître filou.

Raoul

Le fait est qu'il nous a volés d'une façon bien condamnable.

Marguerite

Comment cela ?

Henri

Figurez-vous que nous avions un gilet. Dans la poche de ce gilet il y avait une pièce de cinq francs que j'avais amassée.

Marguerite

Vous m'étonnez.

Henri

Hé bien, c'est comme ça. Pendant mon absence Raoul a vendu le gilet à Munius, il l'a vendu quarante sous. La pièce était dans le gousset droit, j'en suis sûr. Munius a emporté le tout, et quand j'ai réclamé mon bien, il a nié la chose et finalement il l'a gardée.

Marguerite

C'est inconcevable une chose pareille.

Henri

Demandez plutôt à Raoul.

Raoul

Je confesse ma légèreté et celle du juif.

Marguerite

Hé bien ! Il me vient une idée ! Oui, très bonne. Fiez-vous à moi, nous irons dîner.

Henri

Serait-il vrai ?

Marguerite

Je vous en réponds. Avez-vous par hasard un vieil habit ?

Henri

Le hasard serait que nous en eussions un neuf.

Marguerite

En avez-vous un vieux ?

Raoul

Certainement nous en avons un. Nous avons le fameux habit vert !... Est-ce que vous ne le connaissez pas ?

Marguerite

Non !

Il va au fond, frappe avec solennité trois coups sur l'armoire.

Raoul

L'habit vert, surnommé Conquérant... Eh bien, je vais vous le montrer !... Conquérant va paraître !... Conquérant va sortir de son tabernacle !...

Henri

As-tu peur qu'il soit déjà sorti ?

Il ouvre l'armoire et en tire un habit vert.

Il étale l'habit sur une chaise, à gauche.

Raoul

Il ne sort jamais seul. Le voilà, mais... n'en demandez pas davantage.

Marguerite

Et qu'est-ce que vous faites de cet habit-là ?...

Henri

Nous le mettons, Mademoiselle, nous le mettons à tour de rôle, lorsqu'une tenue décente est de rigueur.

Marguerite

Un habit pour deux ? Je serais curieuse de voir comment il vous va.

Raoul

Il est un peu large à Henri, je l'avoue.

Henri

C'est-à-dire qu'il étrangle Raoul.

Il le met et passe à droite.

Raoul

Vous allez en juger. N'ai-je pas l'air d'un lion en négligé ?

* Marguerite, Henri, Raoul.

Raoul ôte l'habit et retourne à gauche.

Marguerite

Ou d'un parapluie dans un étui trop court.

Il passe l'habit.

Henri

Bravo ! Il ne voulait pas le croire. Je l'avais pensé, ce mot-là... À moi maintenant. Vous allez voir.

* Raoul, Marguerite, Henri.

Marguerite

Tiens, vous passez a main gauche la première ?

Henri

Je suis gaucher.

Raoul

C'est la seule excuse de sa peinture.

Henri

N'ai-je pas l'air d'un homme étoffé, d'un fils de famille ?

** Henri, Raoul, Marguerite.

Marguerite

Oui d'un orphelin qui use son père.

Raoul

Attrape, outre cuidant mortel.

Marguerite

L'aviez-vous pensé aussi celui-là ?... Cette harde ambiguë vous va très-mal à tous deux, et vous devriez la vendre par coquetterie.

Raoul

Jamais ! Nous y tenons.

Henri

Et d'ailleurs on ne nous en offre que six francs.

*** Raoul, Marguerite, Henri.

Raoul

Et il nous en faut vingt pour aller à Chaville.

Marguerite

J'en aurai ce que je voudrai si vous me laissez faire. C'est pain bénit de voler un voleur.

Henri

Que est votre projet ?

Marguerite

Vous voulez tout savoir sans rien payer.

Munius

Habits, galons !

Raoul

Tiens, Munius qui travaille le chant jusque sur le palier !... Quel amour de son art !...

Henri le lui donne.

Marguerite

Voici l'occasion... et le larron. Laissez-moi seule avec le brocanteur et l'habit. Retirez-vous dans votre dortoir, et retenez votre souffle.

Raoul

Je vous préviens qu'Henri éternuera; il a le nez intempestif.

Marguerite

C'est bon ; je ne demande à son nez que cinq minutes de continence, montre en main, le temps de cuire un oeuf à la coque. Prêtez-moi votre montre, Monsieur Henri !

Henri

Pourquoi faire ?

Marguerite

Puisque je vous demande cinq minutes, montre en main.

Henri

C'est qu'elle est à répétition.

Marguerite

Avez-vous peur que je la garde ? Me prenez-vous pour un mont de piété ?

Henri

Non, mais...

Marguerite

Allons ; faites ce qu'on vous dit.

Henri

Prenez bien garde au moins à ne pas la secouer. Elle est très quinteuse.

Marguerite

Je crois bien : à son âge ! Maintenant allez vous tapir sous votre lit, et n'éternuez pas.

* Marguerite, Raoul, Henri.

Raoul

Je lui tiendrai le nez.

Éternuant.

Raoul et Henri entrent dans la chambre à droite.

Henri

Que c'est bête de parler de ces choses-la !... Alchi !...

Scène 5

Marguerite, Munius

Elle met la montre dans la poche de porte feuille de l'habit, qu'elle met sur une chaise à gauche ; puis elle ouvre la porte du fond.

Marguerite

Hé, Munius !

Munius

Qu'est-ce qu'il y a ?

Marguerite

Montez, qu'on vous parle.

Munius

Avez-vous encore des soufflets à placer ?

Munius parait à la porte. Il est chargé de toutes sortes de friperies.

Marguerite

Peut-être; ça dépend de vous.

Marguerite

Entrez.

* Munius, Marguerite.

Munius

Chez ces mauvais sujets ?

Munius entre.

Marguerite

Ils sont sortis et je range leur chambre. Entrez, nous causerons tout en époussetant... Fermez la porte.

Munius

Petite capricieuse ! Je vous disais bien que vous ne l'enverriez pas toujours promener, le père Munius.

Marguerite

Qu'imaginez-vous donc, Gédéon ? Je veux faire un marché avec vous.

Munius

C'est ce que j'imaginais.

Marguerite

Pas celui que vous pensez, Mardochée. Un simple marché d'habits.

Riant.

Munius

Je veux bien. Je vous achète tous ceux que vous avez sur vous. Hé hé hé !

Marguerite

En vérité ? Regardez toujours celui-ci.

* Marguerite, Munius.

Munius

J'aimerais mieux vous regarder, mamselle.

Marguerite

Je le crois, mais ce n'est pas le moment.

Munius

Quand donc ça sera-t-il le moment ? Ah ! Mamselle, vous refusez votre bonheur. Je vous parle pour le bon motif, savez-vous?

Marguerite

Est-ce qu'il y en a un bon à votre âge ?

Munius

Oui-da, très présentable.

Elle le fait passer à gauche.

Marguerite

Je vous dis de regarder cet habit.

** Munius, Marguerite.

Munius

Je le connais déjà. J'en ai offert six francs, il y a quinze jours.

Marguerite

Il en vaut vingt à présent.

Munius

Parce qu'il a vieilli ? Vous voyez bien que la vieillesse a son prix. Allez, si vous m'épousiez, vous ne vous en repentiriez pas. Je suis très vieux, et je décéderais au bout de six mois.

Marguerite

Taisez-vous, brocanteur. Vous me voleriez un an.

Munius

Non, je vous jure. J'ai eu une jeunesse très orageuse, très évaporée. Je vous laisserais tout mon bien.

Marguerite

Nous en reparlerons de demain en quinze. Voulez-vous me donner vingt francs de cet habit ?

Munius

J'ai huit cents livres de rentes sur le grand livre, savez-vous, et un catarrhe, un vrai catarrhe.

Marguerite

Malin ! Vous voulez placer votre coeur en viager. On connaît ces tricheries-là.

Il tousse.

Munius

Si on peut dire ! Voyez plutôt.

Elle tousse.

Marguerite

Vous ne savez pas faire. Voilà ce qu'on appelle tousser... Je suis poitrinaire. Allez, mon petit Munius, vous n'attraperez personne. Vous êtes frais comme une rose.

Munius

Son petit Munius ! Frais comme une rose ! Cueillez-moi donc, méchante !

Marguerite

Vous êtes un enfant.

Munius

Oui, c'est le mot ! Vous me mènerez par le bout du nez... Un véritable enfant. Tout ce que vous voudrez, vous l'aurez. Aimez vous les mouchoirs de soie, les boucles d'oreille en similor, les chaînes de sûreté, les cannes à pomme d'argent ? Je vous couvrirai de guipures ; j'ai des monceaux de percaline et bien d'autres choses... Ô Marguerite !

Marguerite

Comme vos yeux brillent ! Pourquoi dit-on que vous êtes si laid ?

Munius

Ce sont les mauvaises langues ; n'en croyez rien ; si vous voulez m'aimer, je ferai de la toilette ; je mettrai une redingote à brandebourg que j'ai, avec des olives et de l'astrakan au collet ; j'aurai l'air distingué, vous verrez.

* Marguerite, Munius,

Marguerite

Vous seriez bien plus comme il faut avec cet habit-là. Il est à peine décati.

Munius

On nous prendrait pour des gens huppés. Je vous donnerais une petite robe de taffetas couleur d'araignée turbulente, à peine mangée sous les bras.

Marguerite

C'est bien tentant, mais...

Munius

Voulez-vous que j'aille vous chercher une croix en filigrane avec les glands pareils et le tour de cou en velours ? C'est joli, ça.

Marguerite

Nous verrons plus tard. Pour l'heure, voulez-vous m'être agréable ?

Munius

Si je le veux, Marguerite de mon coeur ! Vierge de Sion ! Rose de Saarons !... Ton cou ressemble à la tour de David !

Marguerite

Vous vous enthousiasmez Munius !

Munius

Oui, je m'exalte ! Descends du Liban, mon épouse, descends avec moi !

Marguerite

Écoutez-moi donc.

Munius

Oui, je t'écoute... Ta poitrine ressemble à une grappe de raisin. Je voudrais bien grappiller.

Marguerite

Vous êtes insupportable à la fin.

Munius

Je me tais.

Marguerite

Il s'agit...

Munius

Perle !...

Marguerite

Il s'agit pour me plaire...

Munius

De changer de religion ? Jamais. Tout, excepté ça.

Marguerite

Il s'agit de regarder cette friperie en honnête fripier.

Munius

Ah !... Voilà tout !

Elle lui donne l'habit.

Marguerite

Pour le moment... Voyons, examinez cette harde.

Munius

Je l'ai vue. Il y a une reprise perdue dans le pan gauche, les boutonnières s'effilent et les parements sont râpés au pli. Cela vaut trois francs comme un liard.

Elle se met à la fenêtre à gauche en fredonnant.

Marguerite

Vous ne savez ce que vous dites. C'est moi qui vous donne la berlue, je pense; je vais m'éloigner pour vous éclaircir la visière.

Il le secoue.

Tirant la montre.

La pesant.

Il la remet dans la poche de l'habit.

Munius

Ils le vendraient mieux comme amadou que comme habit. Tiens, il y a quelque chose dans la poche... Oh !... Une montre... en or massif ! Elle est lourde !... Sont-ils étourdis ces jeunes gens !... Voilà la seconde fois... Si ! Munius ! La première fois, il ne s'agissait que de cinq francs. Mais une montre, ce serait un vol, car enfin ça représente un joli denier, ce bijou... Ça vaut bien... Peuh ! Elle est vieille ! C'est une casserole. On n'en tirerait que le poids de l'or !... Est-elle en or ? En tout cas, la boîte est bien mince. Voyons donc un peu : l'habit vaut trois francs, bien payé. En en donnant vingt, est-ce que je ne paye pas la montre à peu près ?

Marguerite

Eh bien, qu'en dites-vous ?

Munius

Ça vous ferait donc bien plaisir ?

Marguerite

Sans doute !

Il lui donne quatre pièces de cinq francs.

Munius

Hé bien, mamselle vous allez voir si je vous aime. Voilà les vingt francs.

Marguerite

Non pas ! Vous avez un jaunet, je crois. Donnez-le-moi. C'est une fantaisie que j'ai d'une pièce d'or ; c'est plus gentil.

Munius

Hum ! L'or est très cher.

Marguerite

Je vous paye le change.

Munius

Un petit baiser ?

Elle lui prend la pièce des mains.

Allant à la porte à droite.

Marguerite

Doucement ! C'est plus cher que l'or. Merci, mon petit Munius. Monsieur Raoul !

Entrent Raoul et Henri.

Munius

Qu'est-ce que vous faites donc ?

Scène 6

Marguerite, Raoul, Henri, Munius, Tous, Choeur Final

Elle donne la pièce à Raoul.

* Munius, Marguerite.

** Munius, Marguerite, Raoul, Henri.

Marguerite

Tenez, mes voisins. Voici votre voyage à Chaville, en or.

Raoul

Ce brave Munius ! La vertu redescend sur la terre !

Marguerite

Sous ce déguisement.

Henri

Et ma montre ?

À part.

Marguerite

Votre montre ? Amusons-nous un peu du juif et du chrétien.

Munius

Bonsoir, la compagnie. Je m'en vais.

* Raoul, Munius, Marguerite, Henri.

Marguerite

Restez donc. On a quelque chose à vous dire.

Henri

Mais ma montre ?

** Henri, Raoul, Munius, Marguerite.

Henri va chercher sur la table. **

Elle fait un signe d'intelligence à Raoul.

Marguerite

Je l'ai posée sur la table. Munius, comme vous avez été grand, je vous invite à venir dîner à Chaville.

Raoul

C'est trop juste. Vertueux Munius, nous folâtrerons sur l'herbette.

Henri

Je ne la trouve pas. Vous avez dit sur la table ?

Marguerite

Ou sur la chaise, je ne sais plus.

Il veut sortir.

Munius

Il faut que j'aille faire un bout de toilette.

Marguerite

Vous êtes très bien comme ça ; c'est sans façon.

Raoul

Munius, je vous donne le droit de choisir un plat. Pensez-y bien.

* Raoul, Munius, Marguerite, Henri.

Henri

Je ne déteste pas une plaisanterie de temps en temps ; mais il y en a pourtant... Voyons, Mademoiselle Marguerite, rendez-moi ma montre.

Marguerite

Est-ce que vous ne la trouvez pas ?

Munius

Je vais déposer mes habits chez moi.

Marguerite

On dirait que notre société vous déplaît. Restez donc.

Raoul

Que vous semble un pigeon aux petits pois, arrosé de ce bon petit vin d'Orléans ?

Munius

Hé ! Hé !

Henri

J'ai beau chercher.

Marguerite

C'est singulier ; je l'avais à la main il n'y a pas un quart d heure.

Henri

Me voilà propre si elle est perdue ! Je suis un garçon rangé, moi. Je ne peux pas vivre sans savoir l'heure qu'il est.

Munius

Elle aura roulé sous un meuble.

Henri

Il n'y en a pas.

* Marguerite, Raoul, Henri.

Raoul

Laisse-nous donc tranquilles avec ta montre ; elle se retrouvera demain.

Henri

Si elle ne se retrouve pas tout de suite, elle est perdue !

Raoul

Eh bien, tu en achèteras une autre.

Henri

Ce ne sera plus la même. Celle-là, je la connaissais. Elle ne ressemblait pas aux autres. Elle avait sur le cadran un petit soleil d'émail bleu auquel j'étais habitué. C'était ma montre enfin, ma pauvre montre !

Munius

Je voudrais bien m'en aller.

Raoul

Qu'est-ce que tu as donc ?

Henri

J'ai... que je ne l'ai plus.

Marguerite

Aidez-moi donc à la chercher, Munius.

Il s'assied à droite, d'un air chagrin.

Henri

Ah ! Oui, vous ne la trouverez pas. C'est fini !

** Marguerite suit tous les mouvements de Munius pour l'empêcher d'ôter la montre de la poche de l'habit.

Marguerite

Il faut qu'elle soit envolée.

Munius

Volée ! Par qui ? Il n'est entré personne.

Marguerite

J'ai dit envolée.

Munius cherche encore à s'esquiver, Marguerite le retient.

Raoul

C'est plus vraisemblable ; mais ce pauvre Henri a l'air d'avoir perdu son fils aîné.

* Marguerite, Munius, Raoul, Henri.

Henri

Moque-toi de moi si tu veux. Je l'aimais ; je l'avais admirée longtemps à la cheminée de ma grand'mère, dans la chambre verte où il y avait si bon feu. Je ne savais pas alors ce que c'est qu'être pauvre. Je jouais tout le long du jour dans un coin devant cette montre. Il semblait qu'elle me regardait tranquillement. Il est passé, le bon temps des confitures et des lits bassinés.... Ma montre s'en souvenait , et son tic tac m'en parlait tout bas... Je l'aimais !

Marguerite

Il me fait de la peine, ce bon garçon !

Raoul

Voyons, voyons ! Ne vas-tu pas pleurer ?

Henri

Et quand je pleurerais ? Est-ce que je suis un viveur, moi ? Un dépensier, un joueur de dominos comme toi ? Mon seul plaisir est de rester chez moi à travailler. J'avais ma montre, qui me tenait compagnie... Elle est perdue !

Marguerite

Attendez donc... Je me rappelle à présent !... Je l'ai mise par mégarde dans la poche de votre habit.

Munius

Aïe !...

* Marguerite, Munius, Henri, Raoul.

Il la baise en dansant.

Il repasse à droite.

Henri

La voilà ! La voilà ! Le verre est cassé, j'en ferai mettre un autre ! Qu'est-ce que ça me fait ? Je l'ai.

** Marguerite, Munius, Raoul, Henri.

Munius

Rendez l'argent alors.

Marguerite

Quel argent ?

Munius

Est-ce que vous croyez que j'aurais payé cette loque vingt francs ?

Raoul

Tout beau, Munius ! Vous saviez donc que la montre était dans la poche ?

Marguerite a repris l'habit des mains de Munius et est allée le poser sur une chaise à droite.

Munius

Je ne dis pas cela.

*** Munius, Raoul, Marguerite, Henri.

Marguerite

Quelle idée avez-vous là, monsieur Raoul ? Ce pauvre Munius ! La crème des honnêtes gens !

Raoul

Ce ne serait pas son coup d'essai. Nous avons déjà oublié dans un gilet un louis...

Munius

Ce n'est pas vrai : il n'y avait que cinq francs.

Il passe à gauche.

Raoul

Il en convient. Je vous prends à témoins.

**** Raoul, Munius, Marguerite, Henri.

Marguerite

Ah ! Munius ! Je n'aurais jamais cru cela de vous.

Henri

Il a gardé ma pièce, le scélérat ! Comme il voulait garder ma montre !

Munius

Je vous assure que pour la montre j'ignorais... Quant aux cinq francs, c'était plutôt par plaisanterie ou encore pour vous donner une leçon d'ordre... car je vous regarde comme mes enfants ainsi que je fais de toutes mes pratiques... Il est bien dur d'être soupçonné à mon âge devant une dame !

Marguerite

Ne pleurez pas, honnête Munius. Le commissaire ne sera pas averti.

Raoul

Vive Margot !

* Munius, Raoul, Marguerite, Henri.

Henri

Embrassons-la.

Passant près de Munius.

** Munius, Marguerite, Raoul, Henri.

Pendant ces derniers mots, Raoul et Henri s'approchent de l'habit que Marguerite a accroché sur le dos de la chaise ; Henri passe la main gauche, Raoul la droite en regardant tous deux Marguerite. Ils cherchent un instant l'autre manche puis se retournent l'un vers l'autre. L'habit se déchire en deux par le dos.

Marguerite

Pas de ça, mes amis. Voisine et voisins, mais pas de si près. Habillez-vous et partons ! Seulement, c'est vous qui m'avez invitée et c'est moi qui paye, sans reproche. ** Eh bien, mon pauvre Munius, à trompeur, trompeur et demi !

Raoul

C'est ta faute ! Il faut que tu sois toujours fourré dans cet habit !

Henri

Eh bien, tant mieux, nous ne nous disputerons plus.

Raoul

À vous, Munius !

Marguerite

Voilà une fière reprise à faire ! Mais partons, ou nous manquerons le coche.

Tous

Partons ! Partons !

AIR : C'est la grisette étudiante.

Les étudiants.

Choeur Final

Nous n'avons ni pain sur la planche, Ni doux loisirs pour les amours ! Ne perdons pas notre dimanche : Dieu n'en fait qu'un tous les huit jours.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique avec leurs voix, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.