Comédie · 1733

L’Hiver

d’Abbé d'Allainval

Représentation
≈ 49 min
Distribution
4 femmes, 5 hommes
Répliques
315
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Comus H 148 ≈ 13 min 11
La Médisance F 17 ≈ 5 min 1
Hector Criquet H 23 ≈ 5 min 1
L'Hiver H 41 ≈ 5 min 6
Le Bal H 19 ≈ 4 min 1
Le Pharaon H 15 ≈ 4 min 1
L'Hymen F 20 ≈ 4 min 3
La Mode F 23 ≈ 4 min 1
La Volupté F 6 ≈ 2 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Hiver
Comus absentabsentabsentabsent
La Médisance absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Hector Criquet absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
L'Hiver absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Bal absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Pharaon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
L'Hymen absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
La Mode absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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L'Hiver

Scène 1

L'Hiver

L'Hiver

Des vrais plaisirs, unique asile ; Paris, c'est l'Hiver que tu vois : Las de régner au Nord, il vient, heureuse Ville, Dans tes murs enchanteurs, se délasser trois mois. Ne tremble point à voir mes neiges et mes glaces, Au rôle de Vieillard le fort m'a condamné, Mais le Printemps, malgré sa jeunesse et ses grâces, N'en est pas moins mon frère aîné. Bacchus, les Ris, les Jeux, sont toujours sur mes traces, Et sous cet attirail barbon, J'ai le coeur vert-galant, enjoué, vif, aimable ; J'ai toujours bon vin, bonne table, Et je n'ai pas toujours les mains dans mon manchon.

Scène 2

L'Hiver, Comus

L'Hiver

Mais j'aperçois Comus, charmant Dieu de la joie.

Comus

Dieu de l'Hiver, c'est vous ? Quoi déjà de retour ? Quel bon vent sitôt vous renvoyé ?

L'Hiver

Le désir de revoir dans ce riant séjour, De toutes parts cent beautés réunies, Et tant de folâtres génies Qui parleurs traits badins égayeront ma Cour.

Comus

Mais à propos de Cour, je n'y vois point paraître Mes enfants, les Jeux et les Ris : Ils vous suivent toujours, peut-être ?

L'Hiver

Oui, Comus, ils seront sur le soir à Paris ; Mais pourras-tu les reconnaître ?

Comus

Comment ?

L'Hiver

Par l'air du Nord, ils sont plus engourdis, Qu'un épais Seigneur de finance.

Comus

Et pour avoir trop vu le bon Bacchus, je pense ?

L'Hiver

Mais... Oui ; car vivre, est boire en ces pays.

Comus

Ah les petits vilains ! Quoi malgré ma défense... Ah patience, patience, Je vous les rends ce soir plus vifs, plus étourdis ; Qu'un Petit Maître où de robe ou d'épée.

L'Hiver

Appelles-tu cela les mettre à la raison ? Mais m'as-tu fait une maison ?

Comus

Votre attente n'est point trompée ; J'ai déjà retenu quatre gros cuisiniers, Fiers, brillants d'embonpoint, plaignants peu les dépenses. Professeurs en leur art : ils ont pris leurs licences Chez de riches fermiers.

L'Hiver

Peste la bonne école !

Comus

Item quatre Officiers. Qui chez des Dévots mémo ont fait des confitures. Es-ce là prendre ses mesures ?

L'Hiver

À merveille !

Comus

Tubleu, je me connais en gens !

L'Hiver

Voilà ma table assez bien établie ; Mais pour d'autre plaisirs du moins aussi piquants, Comus, de tes heureux talents, Que puis-je espérer je te prie ? Car avec toi je n'en sais pas le fin, Je viens ici mener une joyeuse vie.

Comus

Vous êtes un vieux libertin, Et vous ne serez jamais sage : Aussi tous ces Guerriers vous aiment à la rage.

L'Hiver

Du moins avec regret ils me quittent toujours.

Comus

C'est que vous les menez pleins d'honneurs et de joie, Dans de certains quartiers où les mains des Amours Filent pour eux des jours d'or et de joie.

L'Hiver

Condamnes-tu mon penchant amoureux ?

Comus

Moi ? Vous ne me connaissez guère. Livrez-vous aux plaisirs, l'Hiver est fait pour eux ; Vous valez mieux que pas un de vos frères.

L'Hiver

Oui ma foi.

Comus

Le Printemps est fade, doucereux, Étalant partout les fleurettes ; Vous diriez d'un Abbé qui d'un air langoureux À son Agnès soupire des sornettes.

L'Hiver

Et l'Eté?

Comus

C'est un grand flandrin, Plus endormi mille fois qu'un robin, Que le moindre travail, la plus petite peine, Met en sueur, ou hors d'haleine.

L'Hiver

Mais, pour l'Automne ?

Comus

Ah si ; son mérite est son vin ; Et s'il faut qu'à vous je m'explique, C'est un ivrogne, et des plus reconnus.

L'Hiver

À propos d'ivrognes : Comus, M'as-tu bien retenu des suppôts de Musique.

Comus

Le concert a voulu se traîner jusqu'ici, Mais il était si faible et si transi, Qu'il est mort de froid sur la route.

L'Hiver

Mais j'aurai des comédiens ?

Comus

Si vous en aurez ? Oui sans doute ; Des Français, des Italiens ; Pour les Français, Phoebus même s'emploie.

L'Hiver

Pour obliger ce Dieu, je les prends avec joie.

Comus

Pour les Italiens Momus vous parlera, Et Mercure pour l'Opéra.

L'Hiver

À la bonne heure.

Comus

Enfin, Seigneur, c'est une rage Comme l'on montre des désirs De travailler à vos plaisirs ; Grands et petits briguent cet avantage, Usuriers, beautés de tout âge. Combien d'originaux je vous ai retenus ! Poètes, charlatans, danseuse blonde et brune, Plaideurs désoeuvrés et camus, Coquette surannée aboyant à la lune : Plus un peintre en grotesque ; il peint les parvenus.

L'Hiver

Mais aurai-je une femme?

Comus

Il en est venu mille Mais vous êtes si difficile...

L'Hiver

Moi difficile ? non, Comus, Je veux de la beauté ; mais sans affetterie, Des grâces sans minauderie ; De la gaieté, mais sans coquetterie ; De l'esprit, mais sans précieux; De la vertu, mais sans rudesse.

Comus

Une femme de cette espèce, Est rare même dans les cieux ; J'espère encor pourtant, et dans ces lieux Il en est qui sauront vous plaire.

L'Hiver

Mais on vient.

Comus

C'est quelqu'un qui cherche de l'emploi Dans votre cour.

Il s'en va.

L'Hiver

C'est ton affaire ; Je le laisse avec toi : Je vais me délasser un instant du voyage, Tu peux le renvoyer ou bien le recevoir, Cher intendant ; mais songe à me pourvoir.

Scène 3

Comus, L'Hymen

L'hymen est habillé de jaune de la tête aux pieds ; il a un bonnet qui se termine en croissant.

Comus

Mais, que vois-je ? L'Hymen, le Dieu du mariage ?

L'Hymen

Tu vois, Comus : l'Hiver est, dit-on, en ces lieux.

Comus

Oui, les vents, ses porteurs, l'ont mis sur ce rivage. Il arrive à l'instant.

L'Hymen

Tant mieux ; Même on dit qu'il a pris : quelque goût pour la noce ?

Comus

Oui, d'en tâter trois mois, il serait curieux ; Comme les gens de guerre il épouse en tous lieux.

L'Hymen

Ventrebleu, le joli négoce !

Comus

Mais, te voilà bien habillé ! On le voit bien, fripon, vous hantez les Notaires.

L'Hymen

Ah ! C'est depuis que je me suis brouillé Avec l'amour, j'en fais mieux mes affaires.

Comus

Comment donc ?

L'Hymen

Avec lui je ne finissais rien ; Pendant un siècle il faisait des mystères ; Avant qu'il me permît d'unir dans mon lien Un amant avec sa maîtresse. Sont-ils égaux, disait-il, en noblesse, En âge, en bien, Et leur humeur se convient-elfe ? Sentent-ils l'un pour l'autre une ardeur mutuelle ?

Comus

Bon ! C'est bien de cela dont il est question ! L'Amour aima toujours la bagatelle.

L'Hymen

Quand il voulait sans moi faire quelque union ; Il ne lanternait point, il allait au fait, zeste ; Présentement je viens, je vois, j'unis.

Comus

La peste.

L'Hymen

Quand il s'agit de matrimonion L'homme doit brusquer l'aventure.

Comus

Sans doute.

L'Hymen

Avec Plutus je suis associé.

Comus

Autre aveugle : ma foi, te voila bien lié ! Mais, notre cher Hymen, selon ce que j'augure Tu n'aimes pas les clairs-voyants.

L'Hymen

Plutus a maintenant un carquois et des flèches, Et tous ses coups sont surprenants.

Comus

Ce n'est pas dans les coeurs qu'ils vont faire des brèches.

L'Hymen

Par ses ordres j'unis. Avec l'adolescent l'antique douairière ; À l'aimable tendron, l'époux sexagénaire ; Et le véritable Marquis, Avec la fille du commis. En vain la vertu toute nue, Mais de mille charmes pourvue, À son secours m'appelle nuit et jour ; À ses soupirs je fuis plus sourd Qu'un secrétaire, Qu'un plaideur, la main vide, instruit de son affaire.

Comus

Diantre !

L'Hymen

Ce n'est pas tout.

Comus

Que fais tu donc de pis ?

L'Hymen

L'Amour aime les gens de guerre ; Pour me venger de ses mépris. Je les barre par toute terre. Quand j'en vois un qui veut se marier, Aux parents de la fille alors je cours crier ; Prendre un guerrier pour gendre, hélas ! c'est prendre un maître ; Bientôt à vos dépens il le ferait connaître : Il vous tourmenterait et vous et vos fermiers, Vous verriez votre bien passer aux usuriers ; Cependant votre fille en un triste village Vivrait à peu de frais, pour qui ? Pour un volage Qui loin d'elle en tous lieux, plein d'une folle ardeur À d'autres porteront et ses voeux et son coeur ? Il reviendrait un jour, victime de la guerre ; Sans jambes et sans bras, avec un oeil de verre ; Le beau meuble, Messieurs, pour sa jeune moitié, Qu'un pauvre époux qui ne fait que pitié ! Oh je n'achète pas cher un invalide, Répondent les parents, que l'avis intimide; Entre l'amour et moi jamais de paix ; Pour les guerriers, jamais de mariage.

Comus

De sa mauvaise humeur l'Amour les dédommage, Et le plus souvent à tes frais. Ami, retire-toi, je vois une brunette Qui vient apparemment pour épouser l'Hiver.

L'Hymen

Pour l'épouser ? Quoi son emplette N'est pas faite ?

Comus

Non, il ne veut rien prendre en l'air.

L'Hymen

Pour un bail de trois mois, c'est être difficile. Je laisse avec toi cette Iris. Quand je pourrai vous être utile, J'ai mon temple à deux pas dans un champ de soucis.

Scène 4

La Mode, Comus

La Mode

Cher Comus, que je vous embrasse.

Comus

Comment donc, s'il vous plaît ?

La Mode

Quoi ! Vous me rebutez ?

Comus

Vous avez l'abord tendre.

La Mode

En vain vous résistez.

Comus

Madame finissez, de grâce.

La Mode

Comment, Dieu de la joie, et quel accueil glacé ?

Comus

Embrasse-t-on les gens sans les connaître ?

La Mode

Sans les connaître ? Moi ? vous vous moquez peut-être. À la Cour de l'Hiver, je vous vis l'an passé.

Comus

Non, je ne vous vis de ma vie.

La Mode

Quoi tout de bon ?

Comus

Tout de bon.

Elle rit comme une folle.

La Mode

Quel plaisir ! Comus me méconnaît, j'en ai l'âme ravie.

Comus

Quel vertigo vient la saisir ? Un manchon d'une main, un éventail de l'autre ? Elle a l'esprit troublé, je ne m'y méprends plus.

La Mode

Comus me méconnaît, quelle gloire est la nôtre ! Que vous me charmez, cher Comus, Et que ce compliment est flatteur, agréable C'est mon mérite à moi d'être méconnaissable : Je change tous les jours, Au moindre vent d'habit et de visage, D'esprit, de geste, de discours, De caprices, d'humeur, sans en être plus sage ; Incessamment je cours du blanc au noir ; Ce qui me plaît ce soir. Me déplaira demain, j'en suis certaine.

Comus

Mais votre nom ?

La Mode

Il vous est bien connu ; Je suis la mode.

Comus

Oui, qu'il vous en souvienne, Divinité parisienne ; Fille de la folie et du premier venu.

Comus

Qui diable vous eût devinée ?

La Mode

Depuis neuf mois Vous me trouvez donc bien changée ?

Comus

Plus extravagante cent fois.

La Mode

Comus peut-être me cajole, Sa politesse...

Comus

Ah croyez-moi, Quoique intendant je suis de bonne foi, Je ne vous vis jamais si folle, Vous charmerez l'Hiver sur ma parole.

La Mode

Oh vraiment je l'ai bien compté, Je me sens là-dedans une vivacité : Et mille inventions cornues : Le pauvre Dieu d'Hiver, au milieu de sa cour, Avec moi sera chaque jour Comme tombé des nues ; Mon plan est déjà tout dressé.

Comus

De grâce, tracez-m'en une légère image.

La Mode

Volontiers. Par exemple il laissa l'an passé Les Médecins en lugubre équipage, En habit noir, manteau, rabat, petits cheveux. Le sourcil sombre et ténébreux, L'accueil farouche ; enfin toutes les marques Qui doivent distinguer les ministres des Parques.

Comus

Ils tutoient du coup d'oeil.

La Mode

Je les ai déguisés En Adonis ; j'ai mis leurs personnes charmantes ; Sous les couleurs les plus brillantes. Ils sont brodés , poudrés, frisés, Ils ont des teints fleuris, des yeux vifs, des voix claires Comme des courtisans, même des airs aisés : Enfin vous les croiriez d'aimables mousquetaires, S'ils n'étaient pas un peu trop empesés ; Bref, la seringue et la lancette en France Vont aujourd'hui sous le velours.

Comus

Ces Charlatans sont gens sans conséquence.

La Mode

Ces Médecins chez eux tapis comme des Ours ; Lisaient des bouquins Grecs, Arabes...

Comus

Ils en tiraient cent barbares syllabes Dont ils éblouissaient les gens.

La Mode

Je leur fais lire à présent les Gazettes, Les Livres de bons mots, et les nouveaux Romans : Ils sont toujours féru de chansonnettes, De Brevets de Calotte ; et de telles sornettes ; De caquets du quartier ; d'un malade aux abois, Ils vont en égayer l'oreille.

Comus

Et les guérirent-ils ?

La Mode

Serait-ce donc merveille ? On les en voit rater tout autant qu'autrefois.

Comus

Qu'appeliez-vous rater ?

La Mode

Guérir, c'est même chose. Hé bien, que dites-vous de la métamorphose ?

Comus

Vous êtes trop plaisante, et l'Hiver en rira.

La Mode

C'est le moindre des tours que ma gaieté projette.

Comus

Avez-vous des suivants avec ces travers-là ?

La Mode

Une femme plutôt voudrait être coquette Que de n'être pas ma sujette.

Comus

Vous changez si souvent de goût, que quelque jour Pour le mérite enfin vous prendrez de l'amour.

La Mode

J'en ai voulu tâter ; Misanthrope incommode, Il contrôlait toutes mes actions, Il voulait réprimer toutes mes passions. Oh vive un pied plat pour la mode, Il ne connaît la honte, ni l'honneur,' Mes caprices font son bonheur.

Comus

Vous en jouez comme d'une pagode.

La Mode

À propos je vous quitte, et je cours de ce pas...

Comus

Déjà ? Quelle importante affaire... L'Hiver est arrivé, vous avez des appas, Il pourrait pour épouse...

Elle part en courant.

La Mode

Oh je n'épouse pas. Je reviendrai, je cours dire à ma couturière, Que l'habit que tantôt j'avais imaginé, Me paraît déjà vieux pour le goût et l'ouvrage ! À tantôt, cher Comus.

Comus

Soyez toujours bien sage... Mais que cherche ce forcené.

Scène 5

Le Pharaon, Comus

Il se jette à genoux tourné vers le côté d'où il vient de sortir.

Le Pharaon

Où suis-je... où me cacher... Ah grâce... Messieurs, je vous quitte la place ; Vous ne me verrez plus ici sur mon honneur ; Je sors de Paris dans une heure, Ou je meure.

Comus

Tout Dieu que je me sens, ce drôle me fait peur, C'est sans doute un voleur.

Le Pharaon

Mais du Dieu de l'Hiver c'est ici la demeure ; Et j'aperçois Comus, Bonjour Seigneur... Quoi vous, tremblez ! Allons qu'on se rassure, Je suis un Dieu d'honneur, un Dieu Gascon ; Je m'appelle le Pharaon.

Comus

Le Pharaon ! Quelle triste aventure, Vous a poursuivi jusqu'ici ?

Le Pharaon

Vous en allez être éclairci. Ci-devant dans toutes les rues J'avais des Temples à Paris, Où de mes zélés favoris, Je voyais chaque jour accourir les recrues ; Parieurs délit», par leurs clameurs, Par leurs craintes, par leurs fureurs, Par leur désespoir, par leur rage, Par d'horribles contorsions, Et par mille imprécations, Ils m'exprimaient leur tendre hommage.

Comus

Le beau style, le beau langage !

Le Pharaon

Tout mes honneurs aujourd'hui font cessez, Tous mes Temples sont renversés, Je n'ai pas un grenier, je n'ai pas une cave, Pas un seul trou pour me fourrer. Partout mon ennemi me brave, Et me vient déterrer ; Voyez, jugez par mon désordre. Il entrouvre son manteau.

Comus

Cet ennemi quel est-il ?

Le Pharaon

Le bon ordre, Un Dieu qui voir plus clair qu'Argus. Four m'échapper de lui, mes soins sont superflus, Son nez lut dit où je puis être :' Tout à l'heure il m'avait barré tous les chemins, Et je n'ai pu me sauver de ses mains Qu'en me jetant par la fenêtre.

Comus

Je plains l'état où vous voilà.

Le Pharaon

Tous pourriez réparer ce mal...

Comus

Comment cela ?

Le Pharaon

À l'Hiver faites moi connaître ; Qu'il me loge pour grand merci, Je vous divertirais...

Comus

Eh de quelle manière ?

Le Pharaon

Et tandis par mon savoir-faire. Vous verriez arriver ici, En cortège nombreux, en brillant équipage; Un Marquis du bel air, riant et sans souci ; Dès qu'il m'aurait fait son hommage, Vous l'en verriez sortir triste, pâle, transi ; La fureur dans la bouche, et la vue égarée Sans Marquisat, à pied et sans bijoux, sans livrée ; Je donnerais le tout au premier Cadedis. Vous verriez la Comtesse aimable Qui montre pour mon culte un zèle infatigable , Me sacrifier tout, bagues, joyaux de prix, Meubles.... enfin jusques à ses habits.

Comus

Et garder assez mal le reste.

Le Pharaon

Pour orner mes autels la chicane funeste Souvent immolerait la veuve et le mineur, Et le Marchand impitoyable, M'apporterait avec ardeur, Ce qu'une usure abominable, Lui ferait arracher au prodigue Seigneur.

Comus

Le tout irait souvent aux mains d'un misérable.

Le Pharaon

Bref ; à Plutus il faut des dix, vingt ans, Pour métamorphoser des laquais en traitants ; Pour changer un faquin en homme d'importance Je ne demande, moi, qu'un jour, moins quelquefois.

Comus

Cet habit prouve mal votre rare science ; Pour faire croire vos exploits Vous êtes, notre ami, trop mal dans vos affaires.

Le Pharaon

Vous en êtes surpris ? Hé donc ! Depuis un mois ; J'ai passé par les mains de quatre Commissaires : Mais vous allez m'arracher de ce pas ; À l'Hiver menez-moi tirer ma révérence.

Comus

Qui ? Moi, non ne l'espérez pas. Si vous ne faisiez connaissance Qu'avec des gens d'usure ou de finance, L'Hiver vous verrait volontiers. Plumer jusques au vif ces vautours de la France. Mais il vient ici des guerriers Dont nous chérissons la présence ; Vous voudriez d'abord vous lier avec eux : De votre adresse infortunée, Et de votre commerce affreux, Ils mordraient les doigts le reste de l'année. Allez ailleurs chercher fortune.

Le Pharaon

Eh du moins attendez qu'il soit un peu plus tard ; Je me sauverai sur la brune, Chez quelque Comte de hasard.

Comus

Non sans réplique et sans excuse, Sortez vite...

Le Pharaon

Ha ha ha.

Comus

Vous riez ?

Il s'en va. Et après quelques pas il se détourne.

Le Pharaon

Oui, ma foi. Vous croyez me fâcher, et vous êtes bien buse, Car vous y perdez plus que moi. Avec un Intendant, je sais comme on en use, D'un pot de vin, en bel argent comptant, J'aurais payé votre entremise ; Vous me regretterez, et je pars à l'instant : Je vais faire briller mon mérite à Venise, Où Mons du Carnaval m'attend. Ah !... Vous me rappelez ?...

Comus

Qui, moi ? Je vous rappelle ?

Le Pharaon

Oui, vous jouez de la prunelle : Vous voudriez raccrocher mes écus, Sandis ; vous ne me tenez plus ; Aux regrets, je vous abandonnes. Une autre fols soyez moins fier, Comus, Avec un Dieu de la Garonne.

Comus

Le coquin ! Son sang-froid m'étonne.

Scène 6

Bal Dansant Et Chantant, Comus, Le Bal

Bal Dansant Et Chantant

La, la, la, la, la, la, la, la.

Comus

Ah le bel enfant que voilà !

Le Bal

La, la, la,la, la, la, la, la.

Comus

Cette gaieté, ce beau visage, Et cette taille faite au tour, M'annoncent sans doute l'Amour ?

Le Bal

Qui, moi l'Amour ? Fi donc ; ce brillant étalage Annonce-t-il un pauvre Dieu, Qui n'ayant plus ni feu ni lieu Est contraint de vivre au Village ?

Comus

Il est vrai de l'Amour, le Champs sont l'apanage.

Le Bal

Le jour que je naquis, que j'excitai de ris ! Car tout l'Olympe était en fête, Et de me voir l'Hymen fut si surpris. Que les cornes soudain lui vinrent à la tête.

Comus

Mais qui donc êtes-vous ? Peste !

Le Bal

Du Carnaval, Je suis fils naturel et frère de la Danse, Mercure éleva mon enfance.

Comus

L'habile Précepteur ! Votre nom est ?

Le Bal

Le Bal.

Comus

Ah, je ne vous connais guère.

Le Bal

Je le crois bien, car je dors tout le jour : Ce sont les Dieux bourgeois que le soleil éclaire, Ils reçoivent l'encens tandis qu'il fait son tour. Pour moi, pour mes joyeux mystères, Vive la nuit, et ses sombres lumières.

Comus

Que vous devez avoir une gaillarde Cour !

Le Bal

Ah je vous en réponds : avec ce masque Je fais tous les jours quelque frasque ; Et j'ose défier l'Amour et tous ses traits De faire les coups que je fais. Ils tiennent ma foi du miracle.

Comus

Vous me surprenez, et comment ?

Le Bal

Ce masque fait parler un sot comme un Oracle : Le trop timide amant Qu'un respect du vieux temps aux genoux de sa Belle, Retenait plus interdit qu'elle, Devient avec ce masque entreprenant, hardi.

Comus

En amour, vive un étourdi.

Le Bal

Jamais avec ce masque il ne fut de cruelle. Ce masque change en beauté la laideur ; En tendron, l'antique femelle. Cette prude dont la pudeur Au seul nom d'un Amant était sur le qui-vive ; Lui prête avec ce masque une oreille attentive, Et son hypocrite froideur, Devient une brûlante ardeur.

Comus

Elle savoure à longs traits la fleurette.

Le Bal

Avec ce masque une fine coquette ; À l'étranger se donne pour Agnès.

Comus

Non, l'étranger ne s'y trompe jamais : Mais comme nos Marquis cherchent la gloire aisée, Plus une belle est décriée, Et pour lui plus elle a d'attraits.

Le Bal

Ce masque rend le Commis supportable, Et la provinciale aimable. Sous le masque une femme enchante son mari, Et le mari charme sa femme.

Comus

Mais du visage de la Dame Si le masque tombait ; le beau charivari !

Le Bal

Tant pis pour eux. Comus, de mon espièglerie, Vous allez voir des tours joyeux.

Comus

Qu'allez-vous faire, je vous prie ?

Le Bal

En entrant dans ces lieux J'ai rencontré vos fils, les Ris, les Jeux ; Je leur ai dit le plan de mon étourderie : Et quoique ivre, Bacchus va venir avec eux Aux noces de l'Hiver ; car, moi, je le marie.

Comus

Vous mariez l'Hiver ?

Le Bal

À la Danse ma soeur.

Comus

Que voulez-vous qu'il fasse d'elle ?

Le Bal

Ce que je veux qu'il en fasse ? Elle est belle.

Comus

Oui ; mais pour un barbon, la danse me fait peu C'est, entre-nous, une étrange commère.

Le Bal

Elle a quand il lui plaît moins de vivacité, Selon les Gens elle est grave, tendre, ou légère.

Comus

Pour le front quelle sûreté, Qu'une femme qui change ainsi de caractère !

Le Bal contrefait ces trois caractères.

Le Bal

Une Jeune beauté, Cher Cornus, est comédienne née ; C'est un Protée. Veut-elle plaire à l'homme de Palais, Ou, bien au Financier ? Elle est simple, innocente, Naïve, timide, tremblante ; Elle rougit de tout, c'est une Agnès, Veut-elle prendre en ses filets Un Petit-Maître ? Elle est enjouée, indiscrète ; Elle assomme de son caquet, Elle est folle, étourdie ; et c'est une coquette A-t-elle des desseins sur un petit collet ? La voilà sombre, sérieuse, Vindicative, précieuse ; De tout le monde elle médit, Et hardiment se loue et s'applaudit ; C'est une Prude. Enfin sans qu'on s'en doute, D'un rôle à l'autre elle passe à son choix Et sans que la chose lui coûte.

Comus

Elle jouerait cent rôles à la fois, Avec tous ces talents qu'en votre soeur j'admire, L'Hiver pourra l'aimer ; mais je dois vous instruire, Qu'il n'épouse que pour trois mois.

Le Bal

Tant mieux ; en faut il davantage ? Après trois mois de mariage ; Le plus aimable époux, plaît-il encor longtemps ? Ma soeur ne fit jamais de bail à vie, Et quand l'Hiver faussera compagnie, Elle compte épouser tour à tour le Printemps L'Eté, l'Automne.

Comus

Votre soeur est une aimable friponne ! Mais malgré tous ses agréments, Je doute que l'Hiver pour épouse la prenne.

Il sort en chantant et en dansant.

Le Bal

Qu'il la renvoie, ou bien qu'il la retienne, Du moins il l'aimera, pendant quelques moments ; C'est assez pour ma soeur, elle est peu façonnière. Adieu je cours faire avancer mes gens.

Comus

L'honnête soeur ! Et le bon frère !

Scène 7

Comus, La Médisance

La médisance est habillée en dévote, sans panier, avec une pointe noir et une espèce de guimpe ou de collet.

Comus

Mais que veut cette douairière ? Prétend-elle à l'Hiver avec ses cheveux blancs ? Il faut écouter la friponne ; Mais d'avance, elle peut compter sur mes refus.

La Médisance

Le Ciel vous tienne en joie, agréable Cornus.

Comus

Sans compliment, que voulez-vous, ma bonne ?

La Médisance

Ma bonne ! Moi ?

Comus

Quoi ! Ce nom vous étonne ?

La Médisance

Ô Jupiter ! Souffrez-vous ces abus. Moi ! M'appeler ma bonne ? une Déesse !

Comus

Qui vous ? une Divinité ! Que Bacchus fit sans doute en son ivresse.

La Médisance

Non, traître, je le suis d'un et d'autre côté : L'envieux Momus est mon père, Et ma mère l'Oisiveté.

Comus

Les honnêtes parents ! Votre nom ?

La Médisance

Le vulgaire M'appelle Médisance.

Comus

Ah, je vous reconnais.

La Médisance

Je me plais peu chez les petits Bourgeois ; J'y fuis dégoûtante, grossière, Sans façons, sans esprit.

Comus

Mais, chez les gens de Cour ?

La Médisance

Je n'y parais jamais sous ce nom effroyable, J'en choisis un plus agréable : J'en ai plusieurs que je prends tour à tour, Selon les gens que je fréquente.

Comus

Bon : sous quel nom êtes-vous en ce jour ?

La Médisance

Avec cette démarche lente, Ces yeux baissés, ce sévère maintien, Cette parure innocente et modeste, Ce ton de voix éteint, et ce doucereux geste ; Je vais trouver des gens de bien.

Comus

Par ma foi, c'est l'entendre.

La Médisance

Écoutez, je vous prie. Sous un dehors d'austérité, Déguisant ma malignité, Tout sentira les traits de ma furie.

Comus

Fort bien : et votre nom sera ?

La Médisance

La vérité.

Comus

Qui diantre s'en serait douté ?

La Médisance

Sortant d'avec ces gens, vive, étourdie, aimable, Toute brillante et d'or et de rubis ; Je me ferai traîner dans un cercle agréable De Duchesses et de Marquis. Que de plaisirs, et que de ris Exciteront les charmantes saillies. Et les piquantes railleries, Que je ferai tomber sur mes meilleurs amis. Quel feu, quels traits ! Bons mots de toute espèce. Je contreferai tout, l'air, les tons, les habits Du Commandeur, de la Comtesse...

Comus

Vous vous appellerez dans ces endroits chéris ?

La Médisance

Enjouement, gentillesse, Vivacité, délicatesse.

Comus

Les beaux noms que vous avez pris !

La Médisance

De là dans un café, bureau des beaux-esprits, En pédant de robe ou d'épée, En petit collet, en poupée, Par des tons décisifs et d'effroyables cris, Incapable de rien (mais capable d'envie) Je vais fronder tous les nouveaux écrits : Jusques sur leurs auteurs étendant ma furie, Je me crois un docteur sans prix, Et je me fais nommer fine plaisanterie. C'est à midi qu'on y vient m'écouter.

Comus

Mais, vous vous faites détester.

La Médisance

Que m'importe ? Mais, non : tel qui dit qu'il m'abhorre Dans le fond de son coeur m'adore ; Et tel me hait de bonne foi Qui pourtant se plaît à m'entendre. Pour tout ouïr, tout voir, et tout répandre, La Renommée a moins de voix que moi, Moins d'oreilles, moins d'yeux. Nulle chose innocente Que je ne tourne avec malignité ; Dans un besoin même j'invente. Partout mon esprit est fêté ; On rit dès qu'on me voit paraître ; Et l'on se croit heureux de me connaître.

Comus

Plus heureux qui de vous, ne fut connu jamais.

La Médisance

Il faut me voir dans un spectacle Avant que l'on commence ; ah, c'est-là que je plais ! On m'environne, on m'écoute en oracle : Je promène mes yeux distraits De loge en loge ; homme, femme, personne Ne peut échapper à mes traits. Les charmants contes que j'en fais ! Voyez cette beauté qui paraît simple et bonne, Dis-je à mes auditeurs, les bons tours que j'en sais ! Son sot d'époux dans ce coin l'espionne, Il prête aux jeunes gens à triples intérêts. Ce petit freluquet que vous voyez auprès, Est l'ennuyeux, ou l'amant de la belle ; Il danse, il chante, il joue un air de vielle, Voilà tout son petit savoir ; C'est un échappé de finance, Cependant il faut voir, Comme il fait le gros dos, et l'homme d'importance. Ce beau Marquis qui s'étale là-bas, Qui vient de s'annoncer avec tant de fracas, Est un fat : pour mérite il n'a que sa naissance, Il attend pour parler que sa pièce commence ; Plus haut que les acteurs, alors il parlera, De ses sottises il rira, Ou bien dans les foyers il ira voir la pièce, Et Dieu sait ce qu'il en dira, Et comme hardiment il en décidera, Chez la Présidente Lucrèce, Qui veut passer pour sa maîtresse ; Mais le public s'obstine par malheur ; À la croire femme d'honneur. Ah... ce blondin qui vient jusqu'aux bords du théâtre, En propre original est la fatuité ; De son air et de sa beauté, Il croit chaque femme idolâtre. Par pitié pour le sexe il vient se faire voir ; Vous ne le verrez point s'asseoir, Il est toujours debout, ou bien il se promène : Malgré les cris du spectateur, Il offusque, il arrête et l'actrice et l'acteur ; En traversant cent fois la scène Cet autre...

Comus

As-tu bientôt noirci tous les mortels ? Sors d'ici cruelle furie, Retourne aux Enfers ta patrie ; Des fers éternels, Sont pour toi de trop doux supplices.

La Médisance

Vous me chassez ? Malgré vous je reviens. Je fuis l'âme des entretiens, Et j'en fais toutes les délices. L'Hiver sans moi ne ferait que bailler ; Sa ressource toujours serait de quadriller : Le jeu n'est que pour ceux qui ne savent rien dire. L'Hiver m'épousera.

Comus

Sors d'ici, Monstre affreux.

Elle fait deux pas.

La Médisance

Adieu, pour un instant, Comus, je me retire. Vous êtes intendant, seigneur et scrupuleux.

Comus

Quoi, jusques sur moi-même clic exerce sa rage ?

Scène 8

Comus, Hector Criquet

Hector Criquet est habillé de noir avec un manteau, une grande perruque sans poudre et un grand rabat.

Comus

Mais que cherche ici ce visage ? Serait-ce encore un Dieu ? Je n'en vis jamais tant. Ni de plus sots. Écoutons-le pourtant.

Hector Criquet

C'est sans doute ici le palais du Dieu de l'Hiver ?

Comus

Oui, Monsieur.

Hector Criquet

Et c'est au Dieu Comus que j'ai apparemment l'honneur de parler.

Comus

Oui, Monsieur ; vous suis-je nécessaire ?

Hector Criquet

Seigneur, j'ai appris que vous cherchiez un nombre de gens pour contribuer par leurs divers talents aux besoins et aux plaisirs de l'Hiver pendant son séjour en France.

Comus

Il est vrai.

Hector Criquet

Avec votre permission, et sauf le meilleur avis de votre divinité, ne serait-il pas beaucoup plus avantageux, au lieu de multiplier les êtres à l'infini, de trouver un sujet qui rassemblât en lui tous les divers talents ?

Comus

Ce serait une fort bonne affaire, Car moins de gens, moins d'ennemis ; Mais dans quels climats pourrait être Un original d'un tel prix ?

Hector Criquet

Je le connais, c'est une véritable encyclopédie ; Id est, l'abrégé de toutes les sciences.

Comus

Ah de grâce, Monsieur, faites-le moi connaître.

Hector Criquet

J'ai trop de modestie pour vous le nommer ; mais voici un petit placet où vous trouverez avec ses mérites détaillés, ses nom et demeure.

Comus

Je le lirai.

Il fait deux pas et revient.

Hector Criquet

Je reviendrai demain matin, savoir quel cas vous aurez fait de mon placet. Serviteur, Seigneur, serviteur. Comme vous êtes un Dieu, j'ai mis le placet en votre langage, je l'ai écrit en vers.

Comus

Tant mieux. Il m'en sera plus précieux.

Hector Criquet

Si vous me le permettez ; j'aurai l'honneur de vous déclamer mon Placet.

Comus

Très volontiers.

Hector Criquet

À Monseigneur Comus, Dieu de la joie et de la bonne chère, Et du Dieu de l'Hiver Intendant ordinaire, Mais Intendant tout plein d'honneur. Monseigneur, humblement supplie ; Hector Criquet. Et vous remontre en ce Placet, Qu'il montre l'Éloquence et la Philosophie, Les Langues, le Blason, et la Géographie ; la Médecine, et les Lois, La Marine, l'Astrologie, La Guerre, la Magie, Et mille autres Arts à la fois. Ledit Hector Criquet demeure, Depuis plusieurs saisons, Auprès des petites Maisons, On l'y trouve à toute heure.

Comus

Le charmant placet ! Les beaux Vers ! Vous savez tous ces arts divers ?

Il fait six pas.

Hector Criquet

Non pas, Seigneur, mais je les enseigne. À demain Seigneur, Serviteur.

Comus

La peste soit du fanatique.

Hector Criquet

S'il vous plaisait, je vous chanterais mon placet, Car je l'ai mis en musique.

Comus

Voyons : un placet en Musique ?

Hector Criquet

En quelle musique voulez-vous que je le chante ? Musique Italienne, Française, anglaise, allemande, suisse, turque, chinoise ? Car je compose en routes ces musiques, sans les avoir apprises que par les Mathématiques : oh cela fait de beau chant ! Parlez.

Comus

Chantez celle qu'il vous plaira.

Hector Criquet

Vous en êtes pour l'Italienne, je le vois ; c'est le grand goût : aussi, qu'est-ce que cette Musique Française ? Elle approche trop des paroles.

Comus

Oui, mais de ce défaut on la corrigera.

Hector Criquet

La, la, la... Quelle voix voulez-vous ? Car je les ai tontes, haut-dessus, bas-dessus, haute-contre, taille, concordant, discordant ; voix entière ; voix claire ; basse-taille, basse-contre : parlez, choisissez.

Comus

La voix que vous voudrez ; il ne m'importe guère.

Hector Criquet

La la la : je n'ai pas mis le titre du Placet en musique, si vous vouliez pourtant...

Comus

Non, non, il n'est pas nécessaire.

Jusqu'à ces mots, le dit Hector Criquet.

Hector Criquet

Monseigneur humblement supplie, etc.

Comus

Je suis enchanté de votre air. Et j'en ferai rire l'Hiver.

Il fait huit pas.

Hector Criquet

J'abuse de vos bontés. À demain, Seigneur. Serviteur.

Comus

Faut-il jamais pareille extravagance !

Il tire de dessous son manteau un violon qu'il présente à Comus.

Hector Criquet

Un Dieu sait toutes choses. Sauriez-vous jouer du violon ?

Comus

Non, je n'ai pas toutes votre science.

Hector Criquet

C'est que je vous danserais mon placet, j'ai composé des pas dessus.

Comus

Ah ! Voyons danser un placet. Je n'oublierai jamais ce trait.

Il chante, joue du violon, et danse en même-temps.

Hector Criquet

Je vais vous en donner le plaisir moi seul.

Comus

Vous êtes de talents un si rare assemblage, Que vous avez sans doute un équipage ?

Hector Criquet

Un équipage, Seigneur ! Est-ce que ces talents sont récompensés dans ce pays ? On croit trop payer un génie, qui va par les maisons enseigner la philosophie et la Politique, quand on lui donne une demi-pistole pour trente leçons ; et l'on ne rougit point d'en donner dix à un danseur, à un chanteur pour douze quarts-d'heure ; cependant il est honteux à un honnête homme de trop bien savoir leurs Arts : bien danser n'est qu'un mérite de singe.

Comus

Mais tout Paris aime ces arts galants,

Hector Criquet

Dites, la Bagatelle. Qu'un homme du premier mérite entre dans une compagnie du bel air, s'il ne débute pas par une révérence extravagante, dit-il d'ailleurs des choses plus galantes que Démosthène et Ciceron ; si, c'est un maussade, un pédant, un sot, un homme à jeter par les fenêtres : qu'il entre ensuite un étourdi, qui jette sa tête d'un côté, son corps de l'autre ; qui danse sur un pied, qui chante en même temps, qui voltige de fauteuil en fauteuil, il ne dira que des fadaises, et toute la compagnie s'écrira : ah le joli homme ! Qu'il est aimable ! Qu'il a d'esprit ! C'est un prodige.

Comus

Cela vous dit, que le corps a ses grâces, Comme l'esprit a ces talents ; Il faut les cultiver en homme de bons sens. De l'éducation, ils nous montrent les traces ; Mais le Français veut être universel, Et jamais, quoiqu'il se propose, Il ne sait à fond nulle chose ; Il n'est que superficiel. Bien plus, c'est de l'Art qu'il professe, Qu'il parle souvent le plus mal. Le Magistrat parle guerre sans cesse, L'Abbé parle toilette et bal, Le courtisan morale, et l'homme de Finance Parle bel esprit et science. Mais vous m'avez donné des passe-temps trop doux ; Venez revoir demain, et j'aurai soin de vous.

Hector Criquet

À demain, Seigneur, Serviteur, Serviteur.

Scène 9

Comus, L'Hiver

Comus

Mais voici l'Hiver qui s'avance ?

L'Hiver

Hé bien aurai-je une femme, Comus ? Est-elle jeune ? Est-elle belle ? De bonne humeur ? Me plaira-t-elle ?

Comus

Jusques ici mes soins ont été superflus, Un galant de votre âge est de dure défaite S'il ne prend pas une coquette.

L'Hiver

Va, mon cher intendant, ne te tourmente plus J'ai moi-même fait choix d'une aimable Déesse, En qui les grâces, la gaieté, L'esprit et la délicatesse, Brillent autant que la beauté.

Comus

C'est la mode, sur ma parole.

L'Hiver

Fi donc, Comus, c'est une folle, Et qui contre un ruban troque un amant chéri.

Comus

Que ferait-ce d'un vieux mari ? Vous prenez donc la Médisance ?

L'Hiver

Oh ! non : de sa sincérité, J'étais cependant enchanté ; Mais de moi-même, en ma présence : Elle m'a dit du mal.

Comus

Voyez quelle insolence ! Ah ! Si vous étiez son époux, À cause de la connaissance, Elle parlerait mieux de vous. Enfin, vous choisissez la Danse ?

L'Hiver

Ne pense pas railler, j'aime ses entrechats, Et je lui donnerais ma foi la préférence ; Mais de sa part je crains trop les faux pas.

Comus

Hé quelle est donc cette aimable Déesse, Dont votre coeur est enchanté ?

L'Hiver

Cher Comus, c'est la Volupté.

Comus

Vous aimiez, disiez-vous, la Vertu sans rudesse ; Vous la trouvez en cette Déité.

L'Hiver

Je l'aperçois, mon bonheur me l'adresse, Cours appeler l'Hymen, et que le Bal s'empresse À célébrer mes feux et sa beauté.

Scène 10

L'Hiver, La Volupté

L'Hiver

Venez, belle Divinité, Par devant l'Hymen que j'appelle, Mon coeur va vous jurer une ardeur immortelle.

La Volupté

Que parlez-vous d'Hymen, Seigneur ? C'est me trahir. Voulez-vous déjà me haïr ? Le talisman du mariage, D'un Amant tendre, aimable, vif et doux, Fait souvent un mari moine, avare , jaloux ; D'un galant, un brutal ; d'un fidèle, un volage.

L'Hiver

D'un amant bel esprit, peut-être un mari sot.

La Volupté

Toujours d'une beauté charmante, douce et sage, Complaisante, attentive aux soins de son ménage, En un moment l'Hymen fait, par un mot, Une Guenon maussade, altière, impérieuse, Une furie et coquette et joueuse. Ce beau couple d'amants, qui toujours se cherchaient ; Que les plaisirs l'un à l'autre attachaient ; Sont-ils époux, incessamment se fuient ; Et quand le sort malin les rassemble, ils s'ennuient ; On les voit dormir ou bailler, Et la discorde peut seule les réveiller.

L'Hiver

Appelons donc l'Amour. Oui, confiant, vif et tendre...

La Volupté

Jurez pour le présent et non pour l'avenir, Et faites des serments que vous puissiez tenir. Souvent du premier coup un coeur se laisse prendre ; Il ne faut pour charmer qu'un regard languissant ; Tout engage, tout plaît dans un amour naissant ; On croit toujours aimer, on le jure de même, Et soi-même on se trompe en trompant ce qu'on aime.

L'Hiver

Remplissez mes désirs, aimable Déité, Et mon ardeur pour vous sera toujours extrême.

La Volupté

Ne vous y trompez pas... je suis la Volupté, Et fille de la Liberté, Mais non pas du libertinage. Mon enjouement et ma gaieté, Et mon aimable badinage Viennent de ma tranquillité,

L'Hiver

Vous êtes philosophe ?

La Volupté

Oh non. mais le vrai Sage, Quand il touche au midi de l'âge, Trouve en moi sa félicité ; Je suis la fougueuse jeunesse, Ses foins impétueux et ses distractions ; Je hais et la folie et l'austère sagesse : J'ai des plaisirs et non des passions. Libre de soins, libre d'inquiétude, De craintes, de désirs, De remords et de repentirs, Dans une douce étude, Je trouve d'innocents plaisirs, Sans en être plus précieuse. Voilà la Volupté, Seigneur, telle qu'elle est, Si son caractère vous plaît...

L'Hiver

Non : vous êtes trop sérieuse : Pardonnez, je suis franc et peut-être brutal.

La Volupté

Je ne vous en veux point de mal, Tous ne savent pas me connaître. Adieu je vois quelqu'un paraître : Vous vivez au terrestre, et je cours à l'esprit.

Scène 11

Comus, L'Hiver

Comus

Seigneur, l'Hymen me fuit ; mais où fuit la Déesse. Déjà quelque amoureux dépit, A-t-il troublé votre tendresse ? Quoi si tôt vous querellez-vous ? Vous n'êtes pas encore époux.

L'Hiver

Ni ne serons jamais : je hais le verbiage. Le Ciel garde toute maison, D'une femme qui n'est ni coquette, ni sage ; Cette Déesse est folle à force de raison.

Scène 12

L'Hymen, L'Hiver, Comus

L'Hymen

Venez, Dieu de l'Hiver... où donc est la future ?

L'Hiver

Pardon, mon cher Hymen, pardon.

Comus

Trop tard, mignon, Il ne veut plus en courir l'aventure.

L'Hymen

Qu'est-ce à dire, pardon ? Se moque-t-on de moi ? Non ; j'en jure par ma coiffure, Et vous épouserez, ou vous direz pourquoi.

Comus

Point de courroux. Je te conjure, Ami, reste à rire avec nous.

L'Hymen

Vous m'insultez encor ? Que je reste avec vous ? Prenez-vous l'Hymen pour Mercure ? Oh vous épouserez, je le veux, je l'entends...

Comus

Ce n'est que pour trois mois.

L'Hiver

Puisqu'il le faut, je prends... Je prends...

L'Hymen

Achevez donc.

L'Hiver

Un peu de patience.

L'Hymen

Je prends... Aide-moi donc, Cornus.

Comus

Prenez la Danse ; Elle vient à propos vers nous.

L'Hiver

J'y consens, tout coup vaille.

Scène Dernière

L'Hymen, Comus

L'Hymen

Approchez-vous, la Belle ; Je vous donne en ce Dieu la perle des époux ?

Comus

Ce n'est pas pour longtemps, tâchez d'être fidèle.

Divertissement

Les Jeux et les Ris de la Suite de l'Hiver

Le Bal amène les Jeux, les Ris et les Grâces.

MARCHE.

Air.

On danse.

Air en duo.

On danse.

RIS et GRACES]

Les Jeux et les Ris de la Suite de l'Hiver

Venez plaisirs charmants et doux ; Assemblez-vous troupe immortelle Le Bal vous mené, et l'Hiver vous appelle. Venez folâtrer avec nous, Que les Grâces, Sur vos traces, Brillent toujours ; Des coeurs fondez les glaces, Brûlants Amours, Par la tendresse, La froide vieillesse, Rajeunit sans cesse, Et trouve encore de beaux jours. L'Hiver pour nous n'a rien d'épouvantable ; Ce n'est point un vieillard, triste, morne, grondeur, Cassé, transi, trembleur ; Il est riant, folâtre, aimable ; De l'Amour, il court à la table. Amants, Buveurs, il est le père des plaisirs. Chantez sa gloire ; Amants, il sait ranimer vos désirs, Buveurs, il vous enseigne à boire.

Vaudeville

Les Jeux et les Ris de la Suite de l'Hiver

RIS et GRACES]

Les Jeux et les Ris de la Suite de l'Hiver

Quand un jeune amant vif et tendre, A trouvé l'art de nous surprendre, L'Hiver n'éteint point nos feux ; Quels aimables noeuds, Quel sort heureux ! Près de l'époux que l'Hyménée, Unit à notre destinée, Nous nous morfondons, Nous grelottons, Nous tremblons, Nous gelons, Les quatre saisons de l'année. Auprès d'un objet du bel âge, Tant qu'on s'en tient au badinage, L'amour répond à nos voeux : Quels aimables noeuds, Quel sort heureux ! Mais quand par un destin contraire, L'Hymen se mêle de l'affaire, Nous nous morfondons, etc. L'amour fuit toujours le Notaire. Quand un Marquis dans notre bourse A dessein de faire ressource, Qu'il est doux, poli, pressant, Flatteur, caressant, Et séduisant ! Doit-il rendre ? Pendant Septembre, Octobre, Novembre, Décembre, Nous nous morfondons, Nous grelottons, etc. À la porte de l'Antichambre. Auprès d'un objet agréable, En commençant tout est aimable, L'amour répond à nos voeux ; L'ardeur de nos feux Nous rend heureux. Mais après deux jours on s'ennuie : Aux genoux de notre Sylvie, Nous nous morfondons, etc. Et l'Amour fausse compagnie. Quand une plaideuse est gentille, Ou que dans sa main l'argent brille, Elle gagne son procès, Tous les intérêts, Dépens et frais ; Mais n'avons-nous plus de quoi plaire, Ni d'argent pour aider l'affaire, Nous nous, etc. À la porté du secrétaire. Meilleurs quand notre Comédie Vous plaît et vous paraît jolie ; Quand vous vous divertissez, Vous applaudissez, Mais quand par un destin contraire Elle a le malheur de déplaire.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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