Tragi-comédie · 1686 · 5 actes

L’homme à bonne fortune

de Michel Baron

Représentation
≈ 1 h 50
Distribution
5 femmes, 5 hommes
Répliques
1 081
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Moncade H 284 ≈ 25 min 10
Pasquin H 199 ≈ 23 min 9
Marton F 138 ≈ 21 min 11
Lucinde F 145 ≈ 15 min 8
Léonor F 73 ≈ 8 min 8
Araminte F 63 ≈ 6 min 9
Éraste H 65 ≈ 6 min 8
Ergaste H 35 ≈ 3 min 5
Cidalise F 34 ≈ 2 min 5
Le Petit Chevalier H 24 ≈ 2 min 1
Monsieur Martin N 13 ≈ 1 min 1
Laquais N 8 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Moncade absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pasquin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucinde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Léonor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Araminte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Éraste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ergaste absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Léonor, Marton, Éraste

Léonor

Oui, mon frère, le dessein d'épouser Lucinde, devient un dessein très inutile, si l'on ne la détrompe de Moncade.

Marton

Elle l'aime, vous ne l'ignorez pas : elle est veuve ; et je sais bien, moi, que si l'on n'y donne ordre, et promptement, elle n'attendra pas qu'elle ait vingt-cinq ans pour épouser Moncade, quoiqu'elle ait peu de temps à attendre. Comptez sur ce que je vous dis ; depuis quelques années que je suis avec elle, je dois la connaître.

Léonor

L'intérêt de votre amour à part, que pensera Damis, son oncle et son tuteur, s'il la trouve mariée sans en être averti ? Ne sera-t-il pas en droit de se plaindre de nous, lui qui nous a priés de venir loger avec elle, de veiller à sa conduite, et de lui en rendre compte ?

Éraste

Je vois tout cela, comme vous le voyez : mon amour ne me dit que trop ce que je devrais faire ; mais je crains de déplaire à Lucinde, et, d'ailleurs, ces moyens...

Marton

Et pendant toutes ces irrésolutions, Moncade, peut-être, épousera Lucinde.

Éraste

Que faut-il donc que je fasse ?

Léonor

Satisfaire à votre promesse, avertir Damis de tout ce qui se passe, lui déclarer votre passion pour sa nièce, n'oublier rien de ce qui peut servir à vous rendre heureux.

Éraste

Je ne pourrai jamais.

Marton

Hé, que de fausses délicatesses !

Éraste

Mais, ma soeur, de grâce...

Léonor

Mon frère, en un mot, voulez-vous épouser Lucinde, ou non ?

Éraste

Si je le veux !

Léonor

Faites donc ce que l'on vous dit, nous aurons soin du reste.

Éraste

Mon bonheur est entre vos mains.

Marton

Adieu donc.

Scène 2

Léonor, Marton

Léonor

Marton, que fait Lucinde ?

Marton

Je viens de l'habiller, elle sera bientôt ici.

Léonor

Ne saurions-nous trouver le moyen de faire donner Moncade dans quelque panneau ?

Marton

Bon ! Il donnera le plus aisément du monde dans tous ceux qu'on voudra ; mais je vous avertis qu'il s'en tire encore avec plus de facilité qu'il n'y donne.

Léonor

Malgré tout cela, Marton, il faut servir mon frère ; tu me l'as promis.

Marton

Je n'ai déjà pas mal commencé ; et, pendant ces deux jours que Moncade a été à la campagne, vous croyez bien que je n'ai rien oublié pour jeter des soupçons dans l'esprit de Lucinde.

Léonor

La voici.

Scène 3

Léonor, Lucinde

Léonor

Qu'avez-vous donc, Madame ? Que vous me paraissez triste !

Lucinde

Je ne sais, Madame, je n'ai point dormi.

Léonor

Les gens, qui troublent votre repos, ne prennent peut-être pas assez de soin de vous le rendre ?

Lucinde

Vous êtes trop bonne, Madame, de vouloir bien prendre part à ce qui me regarde.

Lucinde tourne la tête vers l'appartement de Moncade.

Léonor

Je vous avoue que je voudrais vous voir plus tranquille. Que vous prêtez peu d'attention à ce que je vous dis ! Il faut être autant de vos amies que j'en suis...

Lucinde

Mais, point, Madame, il me semble que je vous écoute ? Et quand cela ne serait pas, devriez-vous prendre garde à ce que je fais ?

Léonor

Si je le dois, Madame ? Est-ce que je rie m'intéresse pas à tout ce qui vous touche ? Croyez-vous que je verrais avec plaisir des gens abuser de votre bonne foi ? Ne me serait-il point sensible de vous voir faire une injuste préférence, et ne devrais-je point m'efforcer à vous faire connaître la différence des coeurs qui s'attachent à vous ? Croyez-moi, Madame, j'en connais, et vous les connaissez comme moi, qui ne vous aiment que pour vous, qui sacrifieraient...

Lucinde

Marton, avez-vous vu...

Léonor

Madame, je vois bien que je vous embarrasse.

Lucinde

Madame, je vous demande pardon. Je vous avoue...

Léonor

Je vous laisse.

Lucinde

Eh ! Non, Madame.

Scène 4

Marton, Lucinde

Marton

Il est vrai que vous avez quelquefois des distractions...

Lucinde

Marton ?

Marton

Madame ?

Lucinde

Est-il sorti ?

Marton

Qui ?

Lucinde

Est-il sorti, te dis-je ?

Marton

Éraste ?

Lucinde

Non.

Marton

Votre laquais ?

Lucinde

Qui te parle de mon Laquais ? Moncade est-il sorti ?

Marton

Je ne pense pas seulement qu'il soit éveillé. Depuis quelque temps vous devenez si difficile à servir, qu'il faudrait une plus grande pénétration, et une plus grande patience que la mienne pour pouvoir vous entendre, et pour pouvoir durer avec vous ; suis-je maître moi de vos distractions et de vos caprices ? Et ne disait-on pas que je suis cause que vous n'êtes pas toujours aimée ?

Lucinde

Marton !

Marton

Madame ?

Lucinde

Vous plairait-il de vous taire ?

Marton

Non, Madame, c'est bien ma faute, vraiment, si Moncade a passé deux jours sans vous voir ? Que vous vous êtes coiffée bien mal à propos de ce petit vilain-là !

Lucinde

Marton ?

Marton

Madame ?

Lucinde

Encore une fois, vous plairait-il de vous taire ?

Marton

Non, Madame, vous m'avez prise pour parler, et je parle, et je parlerai.

Lucinde

Hé bien, Marton, je vous défends de vous taire, je ne sais plus que ce moyen là pour vous empêcher de parler.

Marton

Vous savez bien que le Médecin me dit hier devant vous que j'avais une réplétion de paroles, si excessive, que si je n'y donnais ordre... Voyez-vous, Madame, le silence m'est mortel.

Lucinde

Ah ! Parlez, Marton.

Marton

Ah... Je me sens déjà soulagée... Dites-moi un peu, Madame... dans le temps que vous me rompiez tant la tête à force de m'exagérer, que le plus heureux état que puisse souhaiter une femme est celui d'être veuve, et que pour rien au monde vous ne vous remarieriez ; qui serait venu vous proposer pour mari... ou pour amant, aussi bien en ce temps-ci n'y fait-on guère de différence, un homme toujours inquiet, toujours bizarre, toujours content de lui, jamais content des autres, amoureux aujourd'hui, demain perfide, qu'eussiez vous dit ?

Lucinde

On m'aurait vivement offensée.

Marton

Ah ! Pour offensée, non ? Si cela était, vous sentiriez l'outrage que vous vous faites, et la honte que vous recevez...

Lucinde

Moi ?

Marton

Vous, Madame, n'aimez vous pas Moncade ? C'est son portrait que je viens de faire.

Lucinde

Comme vous le peignez, Marton !

Marton

Comme il est, Madame, et comme il devrait vous paraître. Tant qu'il n'a eu dessein que de vous plaire, et d'être aimé de vous, le plus joli homme du monde était Moncade, mais dès qu'il a vu que vous le vouliez toujours fidèle, et toujours amoureux, a-t-il seulement pu se résoudre à conserver les moindres égards pour vous ? Que n'avez vous pas fait pour lui ? Songez enfin, Madame, que vous vous devez quelque chose à vous-même. Vous me pardonnerez bien la liberté que je vais prendre ; que voulez-vous qu'on pense d'un jeune homme aimable, sans bien, logé chez vous sous le nom de votre parent, et qui n'a jamais été en état de faire de dépense que depuis que vous l'aimez. Je veux que le dessein de l'épouser puisse justifier votre conduite ; mais en attendant vous laissez penser, vous laissez dire, et insensiblement vous vous faites une réputation qui ne vous fait pas grand honneur, je crois, j'en jurerais même, que votre passion n'est point allée au delà des regards et de la parole. Mais ; Madame, est on obligé de croire ce que Marton croit de vous ? Le monde qui n'est pas bon, mène souvent la passion des autres plus loin qu'elle n'est allée ; pensez à votre gloire et à votre repos. Mais, Madame, où allez-vous ?

Lucinde

Je sais, Moncade, serait-il éveillé ? Mais non. Vas-y toi-même, examine ses actions, ses discours, et m'en rapporte jusques à moindres paroles.

Marton

Ce sont des soins bien inutiles, j'aurai toujours mal entendu, si je ne le peins constant, amoureux, fidèle.

Scène 5

Marton, Pasquin, Moncade

Marton

Ah ! Te voilà, Pasquin, que cherches-tu donc tant ?

Pasquin

Je cherchais une folle, je t'ai trouvée ; je ne cherche plus rien comme tu vois.

Marton

Tu n'est pas mal impertinent, puis-je voir ton Maître ?

Pasquin

Non, il n'est encore éveillé que pour lui, avant qu'il ait niaisé tout son saoul dans un fauteuil et à sa toilette, il a ma foi encore plus d'une bonne demie-heure à dormir.

Moncade

Hé... hé, Pasquin ?

Pasquin

Monsieur ?

Marton

Je reviendrai dans un moment.

Pasquin

Tu n'aimes pas les nudités, à ce que je vois ? Attends, aide-moi, je te prie, à porter la toilette ici.

Marton

Pourquoi ?

Pasquin

Il dit qu'il fume dans la chambre.

Elle aide à porter la toilette.

Marton

J'ai peur qu'il ne fume dans sa tête beaucoup plus que dans sa chambre.

Moncade

Allons donc, hai !

Pasquin

On y va. Comme diable il crie ? Ne dirait-on pas qu'il a bien des affaires ?

Scène 6

Moncade, Pasquin

Moncade

Viendras-tu donc ?

Pasquin

Me voilà.

Moncade

Quel temps fait-il ?

Pasquin

Il n'est fait point.

Moncade

Maraud ! N'est-il venu personne me demander ?

Pasquin

Le grison d'Araminte est dans un cabaret, qui attend que vous soyez éveillé.

Moncade

Cidalise n'a-t-elle point envoyé ici ?

Pasquin

Je vous le gardais pour la bonne bouche ; tenez, voilà une lettre et une montre qu'elle vous envoie ; son grison va venir pour prendre la réponse.

Moncade

Tu n'as qu'à les mettre là.

Pasquin

Ne lisez-vous pas la lettre ?

Moncade

Non, je sais tout ce qu'il y a dedans.

Pasquin

On frappe à la porte, ouvrirai-je ?

Moncade

Vois ce que c'est ? Ah ! C'est de la part d'Araminte.

Scène 7

Laquais, Moncade

donne une agrafe de pierreries, et une lettre

Laquais

Oui, Monsieur, voilà ce que Madame vous envoie : faites-vous réponse ?

Moncade

Réponse ? Non.

Laquais

Viendrez-vous, Monsieur ?

Moncade

Non.

Laquais

Demain ? N'est-ce pas Monsieur ?

Il donne la montre au Laquais.

Moncade

Oui... un de ces jours. Hai... Pasquin... N'y a-t-il pas là une montre ?... Porte cela à ta Maîtresse. Allons donc qu'on achève de m'habiller.

Scène 8

Pasquin, Moncade

Pasquin

Et que dira Cidalise, quand elle ne vous verra plus sa montre ?

Moncade

M'habilleras-tu, te dis-je ?

Pasquin

Et vous ne vouliez pas sortir ?

Moncade

Je ne sais ce que je ferai, j'ai bien envie de passer ma journée ici. Non... Il faut que je sorte. On frappe ; n'est-ce point encore quelque Laquais ?

Pasquin

Non, Monsieur, personne n'a frappé. Avouez que c'est un fatiguant mérite, que celui d'être un joli homme, et de ne pouvoir pas faire un pas sans être couru de tout le monde. Il y a quelques chagrins et quelques périls à essuyer ; oui, quand on est fait comme vous.

Moncade

Il y a des moments où je voudrais n'être point fait comme je suis, et où je donnerais toutes choses au monde pour être fait comme toi.

Pasquin

Je le crois.

Moncade

Ne saurais-tu point quelque secret pour te faire haïr ?

Pasquin

Oui, Monsieur, et facile même... Vous n'avez qu'à continuer de vivre comme vous vivez, et je vous garantis haï et méprisé de tout le genre humain. On heurte ce coup ci.

Moncade

Ouvre.

Pasquin

C'est de la part de Cidalise.

Scène 9

Laquais, Moncade

Laquais

Monsieur, j'ai donné une lettre et une montre.

Moncade

Je sais ce que c'est : tiens, donne lui cela.

Scène 10

Pasquin, Moncade

Pasquin

Ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour.

Moncade

Te voilà bien étonné !

Pasquin

Moi, point, je trouve cela le mieux du monde : aimer celle-ci aujourd'hui, demain la trahir, prendre de l'une pour donner à l'autre, fausses confidences, noirceurs, billets sacrifiés, flatterie, médisance, bagatelle, me voilà prêt à tout ; nous n'en serons pas plus riches à la fin, mais nous rirons bien, n'est-ce pas, Monsieur ?

Moncade

Ah ! Je suis ravi de te voir raisonnable.

Pasquin

Ah ! Monsieur, qu' un Diable et un ermite vivent ensemble quelque temps, l'ermite deviendra Diable, ou le Diable ermite, j'en suis absolument convaincu. Ça voyons qui sera la malheureuse que vous allez mettre en réputation par quelque nouvelle perfidie ? Car aussi bien vois-je clairement, que votre tendresse est usée pour la Marquise...

Moncade

Laquelle.

Pasquin

Hélas ! Celle à qui vous juriez, il n'y a pas longtemps, de n'être jamais infidèle.

Moncade

Non, je ne l'aime plus.

Pasquin

Vos feux ne sont guère plus véhéments pour cette bonne Dame, à qui je portai votre portrait le même jour ?

Moncade

Ah ! Si, je ne la puis souffrir, elle met du blanc.

Pasquin

Et l'autre, sa bonne amie ?

Moncade

Elle n'a point d'esprit.

Pasquin

Et la veuve de ce Conseiller ?

Moncade

Elle n'est pas riche.

Pasquin

Et sa soeur.

Moncade

Elle ne peut souffrir l'odeur du tabac.

Pasquin

L'odeur du Tabac ? Hé, mort de ma vie ; de toutes celles-là, il n'y en a pas une dont vous ne m'ayez rompu la tête : Ah ! Pasquin, disiez-vous, elle est toute charmante, je l'aimerai toute ma vie, je souffrirais mille morts plutôt que d'avoir conçu le dessein de changer, je vous écoute, je la regarde, je l'examine, je trouve que vous avez raison. Point... Le lendemain, je suis un sot : elle n'a pas le coeur délicat : ses manières sont rudes ; elle vous aime trop ; elle est jalouse ou bien indifférente ; elle ne puis souffrir l'odeur du tabac : enfin, vous leur trouvez toujours quelque défaut pour justifier votre inconstance.

Moncade

Que t'importe ?

Pasquin

Comment donc ? Que m'importes ? Vous ne contez pour rien mille feux serments que je fais tous les jours ?

Moncade

Pourquoi les fais-tu ?

Pasquin

Pour rétablir votre réputation chancelante.

Moncade

Qui t'a chargé de ce soin ?

Pasquin

Ah, ah, ceci n'est pas mauvais : qui m'en a chargé, dites-vous ?

Moncade

Oui ?

Pasquin

Mon honneur.

Moncade

L'honneur de Pasquin !

Pasquin

Assurément. Ne voudriez-vous pas que j'aidasse à confirmer partout que le plus scélérat, le plus vain, le plus infidèle, le moins amoureux homme du monde, c'est vous ?

Moncade

Cela ne me plairait point du tout.

Pasquin

Hé ! Que voulez-vous que je dise à de semblables discours ? Car vous ne voyez-là que l'ébauche du portrait qu'on me fait de vous tous les jours ; que faut-il donc que je réponde ?

Moncade

Rien, te taire et commencer dès à présent.

Pasquin

Oh ! Monsieur, qui ne dit mot consent, et je ne veux point qu'on croie dans le monde que je connaisse votre caractère, et que je l'approuve, puisque je reste avec vous ; et d'ailleurs, par ma foi, je ferais bien mes affaires et les vôtres ? Car enfin, voyez-vous, chacun songe à son petit intérêt, je n'aurais qu'à me taire vraiment sur cent questions que l'on me fait. Mon pauvre Pasquin, me dit l'une, tiens voilà une bague, je te prie, apprends-moi ce que fait ton Maître, à quelle heure est-il revenu ? Comment est-il, quand il ne me voit pas ? Songe-t-il à moi ? Te parle-t-il de moi ? Est-il inquiet, joyeux, triste, gai, mélancolique, content, taciturne, évaporé, chagrin, plaisant, sage, fou ? Que diable sais-je, et cent mille antres de semblable nature.

Moncade

Hé bien, que réponds-tu pour lors ?

Pasquin

Selon la bague.

Moncade

Ah ! Je savais bien que chez toi mon honneur et le tien marchaient bien loin après ton intérêt. Changeons de discours : sais-tu bien une chose ?

Pasquin

Qu'est-ce ?

Moncade

Je crois que je suis amoureux.

Pasquin

Quoi, amoureux ! Là, ce qu'on appelle amoureux de bonne foi.

Moncade

Oui, te dis-je, amoureux.

Pasquin

Mais, parlez-vous là sérieusement ?

Moncade

Veux-tu que je me donne au diable pour te le faire croire ?

Pasquin

Et Lucinde ?

Moncade

Oh, Lucinde elle n'en saura rien.

Pasquin

Tant mieux pour vous. Mais, dites-moi, combien cela durera-t-il ?

Moncade

Tu m'en demandes trop, comme si l'on pouvait répondre de cela.

Pasquin

La connais-je ?

Moncade

Tu la connais.

Pasquin

Il faut que vous l'aimez depuis fort peu ; car je ne vous en ai jamais ouï parler.

Moncade

À peu près.

Pasquin

Est-elle belle ?... Bon, peste de sot, est-ce à présent qu'il faut vous le demander ? Vous me le direz dans peu de temps, où loge-t-elle ? Loin d'ici ?

Moncade

Non.

Pasquin

Tant mieux, car dans les commencements, c'est une fatigue de diable, quand il faut porter règlement trois billets tous les jours.

Moncade

Tu n'auras pas grand peine à le faire, tu les donneras sans sortir.

Pasquin

Hé, comment ?

Moncade

Elle loge ici.

Pasquin

C'est Léonor.

Moncade

Tu l'as dit.

Pasquin

Ah ! Monsieur.

Moncade

Qu'as-tu ?

Pasquin

Songez-vous bien à ce que vous faites ?

Moncade

Fort bien.

Pasquin

Léonor, amie de Lucinde, à sa vue ! Vous n'y songez pas, ou vous voulez vous perdre absolument. Hé ! Monsieur, où est la probité, l'honneur, songez-vous, dis-je...

Moncade

J'aime les moralités, elles endorment.

Pasquin

Tenez, Monsieur, voilà Marton, instruisez-là de tout ce beau dessein.

Scène 11

Moncade, Marton, Pasquin

Moncade

Hé, bonjour Marton... Que voulez-vous ?

Marton

Vous donner le bonjour, Monsieur... J'ai à vous parler de la part de Madame.

Moncade

Mon juste-au-corps ?

Marton

Si je n'avais crû rendre service à Madame et à vous, Monsieur, je ne me serais pas chargée de vous parler ; je me suis flattée que vous écouteriez agréablement ce que j'ai à vous dire ; vous savez si je suis dans vos intérêts, cela me fait peine de voir que vous ne vouliez pas devenir heureux ; que ne donnerais-je pas pour vous voir faire de sérieuses réflexions sur votre humeur, pour moi je vous crois trop honnête homme pour ne vous pas reprocher quelque fois votre conduite avec Lucinde.

Moncade

Ma montre ?

Marton

Oserait-on vous dire que vos sentiments, dispersés à vingt Coquettes, ne vous rendront ni plus aimable ni plus heureux... à qui devraient-ils être fidèles, ces sentiments que nous ne voyons plus, si ce n'est à la plus tendre, et peut-être à la plus aimable personne du Royaume ?... Croyez-moi, Monsieur, et vous croirez une fille toute affectionnée à vos intérêts, soyez heureux pendant que vous pouvez l'être, il vient un temps où le désir de le devenir n'est plus qu'un désir désespérant ; vous ne serez pas toujours aimable, et vous ne trouverez pas toujours une Lucinde qui vous aime.

Moncade

Mon épée ?

Marton

Cinquante mille écus et Lucinde... en ce temps-ci... la jolie somme... Cela devrait être bien tentant pour vous, et je ne sache guère que vous qui voulut s'aviser de n'être point tenté de tout cela.

Moncade

Ma bourse ?

Marton

En vérité, Monsieur, vous avez beau dire et beau faire, à quelque usage que vous prétendiez mettre tout le mérite que vous avez, et vous en avez beaucoup... Si l'on en croit les Connaisseuses, je veux devenir la plus grande Demoiselle de Paris, s'il peut jamais vous valoir cinquante mille écus et Lucinde.

Moncade

Ma perruque ?

Marton

Ce que je vous dis devrait-il vous paraître assez désagréable, pour ne vouloir pas seulement me dire un mot ?

Moncade

Suis-je bien, Marton ?

Marton

Hé ! Vous n'êtes que trop bien, et nous en enrageons.

En s'en allant.

Moncade

Mes gants, mon chapeau... Adieu, Marton... Hé... Pasquin.

Pasquin

Monsieur ?

Moncade

Écoute.

Scène 12

Marton, Pasquin

Marton

Par ma foi voilà un vilain petit homme... et toi t'imagines-tu que je m'accommode de tes froideurs, et de tes absences d'amour ?

Pasquin

J'aime les moralités, elles endorment.

Marton

Va, va, traître, je t'apprendrai...

Pasquin

Tu ne fais ce que tu dis.

Marton

Comment, à une fille comme moi ? Un homme comme toi ? Scélérat, infâme...

Pasquin

Laisse, laisse ces beaux noms, ces noms illustres à l'indigne petit maître que je sers ; donne m'en de plus doux, et qui me conviennent.

Marton

À toi, des noms plus doux ?

Pasquin

Ah ! Pardon ma Fille, j'ai la tête si pleine des folies de Moncade...

Marton

Et des tiennes.

Pasquin

Que sans penser que tu fusses-là...

Marton

Manière de justification assez obligeante ; je t'en tiendrai compte.

Pasquin

Je te redisais les mêmes paroles qu'il m'a dites, lorsque j'ai voulu fronder sa conduite.

Marton

Je le crois, tu sais que j'ai à me plaindre de toi, et que je trouve fort mauvais...

Pasquin

Suis-je bien, Marton ?

Marton

Ah ! Traître, tu copies Moncade... Mais ne pense pas que je sois assez folle pour copier Lucinde.

Pasquin

Adieu, mon enfant, je vous donne le bonjour.

Marton

La peste soit du maroufle.

Acte II

Scène 1

Laquais, Araminte

Laquais

Je vais voir si l'on peut voir Madame.

Araminte

Hai, mon enfant, dis-moi un peu je te prie, Moncade est-il ici ?

Laquais

Je ne sais, je ne crois pas. Sonnerai-je, Madame ?

Araminte

Oui sonne. Où peut être Moncade ? Sa conduite ne me satisfait point : il a le don de gâter tout ce qu'il fait d'agréable dans le même moment qu'il le fait, et le peu d'empressement qu'il marque pour me voir, détruit le plaisir que j'ai reçu de la montre qu'il m'a envoyée ce matin.

Scène 2

Marton, Laquais, Araminte

Marton

Hé bien, qui diantre te fait sonner si fort ?

Laquais

On demande Madame.

Araminte

Que fait-elle ?

Marton

Elle n'a point dormi de toute la nuit, elle vient de s'assoupir tout à l'heure ; si vous voulez pourtant, j'irai lui dire.

Araminte

Non, Marton, j'attendrai qu'elle soit éveillée.

Marton

Ou que Moncade soit revenu.

Araminte

Pourquoi, Moncade ?

Marton

Pour vous tenir compagnie, en attendant Madame.

Araminte

Je n'ai que faire de Moncade.

Marton

Et cependant, Madame, pardonnez-moi si je vous parle si librement, il court un bruit que vous ne le haïssez pas.

Araminte

Moi ?

Marton

Tout le monde dit qu'il vous aime, du moins.

Araminte

Tout le monde a menti, Marton ; et s'il est vrai que certains rapports entre les gens forment ordinairement les passions, je ne me tiendrais guère plus coupable de l'aimer, que de lui avoir inspiré de l'amour ; de grâce, quand vous entendrez de pareilles sottises... Mais, qui prend donc plaisir à semer des galanteries de la sorte ? Moncade lui-même n'y aurait-il point de part ?

Marton

Hé ! Madame, à quoi vous arrêtez-vous ? Ce qui vous fâche, fait aujourd'hui la gloire de la plupart des Dames ; et le plaisir de faire dire qu'on les aime, l'emporte sur celui d'être aimées véritablement.

Araminte

Je ne suis pas de celles-là, Marton ; et Moncade serait de tous les hommes celui de qui je voudrais le moins qu'on le dit.

Marton

C'est cependant, dit-on, la coqueluche de Paris.

Araminte

Ce n'est pas la mienne.

Marton

Il a de l'esprit pourtant.

Araminte

Je le trouve d'une sottise, et le plus ennuyeux personnage...

Marton

Il est bien fait.

Araminte

Cela se peut-il dire ? Je ne le puis souffrir.

Marton

Pour écrire, personne n'écrit mieux que lui.

Araminte

Que dites-vous ?... Il est vrai que je n'ai point vu de ses lettres ; mais enfin à ses manières, je le crois incapable de rien faire de bien.

Marton

Ah ! J'en connais d'assez difficiles qui ne laisseraient pas de s'en accommoder.

Araminte

Et qui, Marton ?

Marton

Quel intérêt y prenez-vous ?

Araminte

J'ai des raisons pour le savoir.

Marton

J'en ai peut-être pour ne vous le pas dire.

Araminte

Je t'en conjure.

Marton

Que vous importe ?

Araminte

Je voudrais connaître la malheureuse qui s'attacherait si mal à propos.

Laquais

Cidalise demande à voir Madame.

Elle sort.

Marton

Tenez voilà justement une de ses malheureuses.

Scène 3

Cidalise, Araminte

Cidalise

Vous voilà bien seule, Madame ?

Araminte

Vous voyez, Madame.

Cidalise

Où est Lucinde, Madame ?

Araminte

J'attends qu'elle soit éveillée, Madame.

Cidalise

Il faut que je fasse la même chose, puisqu'aussi bien je viens de renvoyer mon carrosse.

Araminte

J'ai le mien là-bas, Madame, dont vous pouvez librement disposer.

Cidalise

Pourrais-je être mieux qu'avec vous, Madame ?

Araminte

Je sais des gens que vous me préféreriez sans peine.

Cidalise

C'est du moins quelque chose, que je vous le dise.

Araminte

C'est peu de chose, lorsque l'on est instruite du contraire. Mais que vois-je !

Cidalise

Que voyez-vous, Madame ?

Araminte

J'admire votre attache ; les diamants en sont fort nets, ils sont tout-à-fait bien mis en oeuvre.

Cidalise

La trouvez-vous belle, Madame ?

Araminte

Fort belle, Madame.

Cidalise

Je suis ravie qu'elle soit de votre goût.

Araminte

Il n'y a pas longtemps que vous l'avez, Madame ?

Cidalise

Il y a très longtemps, Madame, mais je la porte rarement.

Araminte

Me tromperais-je ? Avec votre permission, Madame. Non, Madame, il n'y a pas si longtemps que vous dites.

Cidalise

Je vous dis vrai, Madame.

Araminte

Je sais ce que je dis, Madame.

Cidalise

Et moi, Madame, je sais que vos questions commencent à me lasser.

Araminte

Mais de grâce, dites-moi, comment vous l'avez eue ?

Cidalise

Je n'ai point de compte à vous rendre là-dessus.

Araminte

Où l'avez-vous achetée ?

Cidalise

Finissons, s'il vous plaît ?

Araminte

Elle ne vous coûte guères.

Elle reconnaît la montre qu'elle avait envoyée à Moncade.

Cidalise

Elle me coûte, Madame, elle me coûte autant que vous avez payé votre montre.

Araminte

Quel galimatias me faites-vous ? Madame, qu'a de commun ma montre avec l'attache dont je vous parle ?

Cidalise

Madame, n'entrons point dans un éclaircissement fâcheux. Dans ces fortes d'affaires le meilleur est de passer la chose sous silence, il s'en trouve de bien plus malheureuses. Dans cette aventure, du moins, si nous perdons un Amant, nous retrouverons nos bijoux : je vais vous rendre votre attache, ou je la garderai si vous en voulez faire autant de la montre.

Araminte

Non, Madame, je ne veux rien garder qui me donne le moindre souvenir du plus scélérat de tous les hommes.

Cidalise

Tenez, Madame, voilà votre attache.

Araminte

Et voilà votre montre.

Scène 4

Marton, Cidalise, Araminte

Marton

Quel troc faites-vous-là ? Que je voie ?

Cidalise

Ce n'est rien, Marton. Adieu, Madame, je vais prendre votre carrosse.

Araminte

Ne le gardez pas.

Cidalise

Je ne vais qu'ici près.

Marton

Madame va venir ici.

Cidalise

Je me suis souvenue d'une affaire pressée.

Araminte

Ta Maîtresse vient, dis-tu ?

Marton

Je l'entends.

Araminte

Je prétends tout à l'heure me venger de la perfidie de Moncade.

Scène 5

Lucinde, Araminte

Lucinde

Madame, je suis au désespoir de vous avoir fait attendre.

Araminte

Je suis ici venue pour vous dire la chose du monde qui doit vous surprendre le plus.

Lucinde

Ne tardez point, Madame, je suis déjà dans une impatience...

Araminte

Non, Madame, s'il vous plaît, ce sera devant Moncade.

Lucinde

A-t-il quelque part dans ce que vous avez à me dire ?

Araminte

Je veux vous faire connaître quel est le coeur d'un homme que vous estimez peut-être trop.

Lucinde

Madame, voilà la porte de son appartement. Marton, Marton ?

Scène 6

Marton, Lucinde, Araminte

Marton

Madame ?

Lucinde

Dites à Moncade que Madame veut lui parler.

Elle sort.

Marton

Moncade ? Il est sorti, Madame, il y a plus d'une heure.

Lucinde

Voilà qui est bien. Je n'apprendrai donc point, Madame, ce qu'il était, disiez-vous, si important que je susse.

Araminte

Outrage-t-on ainsi les gens ? Non, Madame, je vous le répète encore une fois, Moncade ne mérite pas d'être considéré par une personne comme vous.

Lucinde

Vous me paraissez assez bien instruite, Madame, et la manière dont vous parlez de lui, commencerait à me déplaire, si vous continuiez à me cacher les raisons qui vous y obligent.

Araminte

Hé bien, Madame, apprenez à votre honte et à la mienne, que Moncade nous trompait toutes deux, qu'il est le plus scélérat des hommes ; et qu'enfin désabusée par ses perfidies, j'ai cru que je devais vous tirer de l'erreur où vous êtes.

Lucinde

Vous m'obligez beaucoup, Madame, quoiqu'un peu tard ; et vous souffrirez sans vous fâcher, s'il vous plaît, que je vous dise que vous vous consoleriez aisément de mon erreur, si vous étiez encore dans la votre.

Araminte

Moncade m'a fait croire aisément tout ce qu'il a voulu, Madame, et ce sont des éclaircissements qu'entre lui, vous et moi...

Lucinde

Ah ! Madame, de pareils éclaircissements entre trois personnes sont ordinairement fâcheux ; évitons-les, et me donnez sans eux, je vous prie, toutes les marques que vous pourrez de son infidélité.

Araminte

Vous allez voir Moncade tout entier, Madame.

Lucinde

Ah, volage !

Scène 7

Pasquin, Araminte, Lucinde

Pasquin

On parle de mon maître.

Araminte

Je vous rendrai certaine...

Lucinde

Perfide !

Pasquin

C'est de lui...

Araminte

Tenez, Madame, lisez.

Lucinde

Traître, infidèle !

Pasquin

Oh ! C'est de lui assurément, je le reconnais aux épithètes. Écoutons.

Araminte

Vous saurez, je vous prie, que c'est la seule qui me soit restée de plus de trente lettres qu'il m'a écrites, et que j'aurais encore sans l'imprudence d'une de mes Femmes, qui les lui laissa prendre dans ma cassette ; heureusement, j'avais celle-ci sur moi, elle suffit.

Lucinde lit tout bas.

Pasquin

Je crois que nous n'avons qu'à déloger au plutôt.

Araminte

Qu'en dites-vous, Madame ?

Lucinde

Hélas ! Madame, que dirais-je ? Je ne dis rien.

Araminte

Vous prenez cette affaire avec bien de la modération ?

Lucinde

Dans celles de cette nature, le bruit sert de peu de chose.

Pasquin

Plut au Ciel que nous en fussions quittes pour du bruit.

Araminte

Adieu, Madame.

Lucinde

Madame, je vous donne le bonjour.

Araminte

Ne me rendez-vous pas ma lettre ?

Lucinde

Non, Madame, de grâce, laissez-la moi.

Araminte

Ces sortes de choses ne sont bonnes qu'entre les mains des personnes intéressées.

Lucinde

Elle ne sortira pas des miennes.

Araminte

Adieu donc, Madame. Où allez-vous ?

Lucinde

Madame, je vous laisse ; aussi bien ne suis-je guère en état...

Araminte

Rentrez donc...

Scène 8

Pasquin, Lucinde

Pasquin

Je le savais bien, moi, que nos bonnes fortunes nous feraient bien voir du pays. Juste Ciel.

Lucinde

Ah ! Pasquin, où est ton Maître ?

Pasquin

Je crois qu'il est à jouer quelque part.

Lucinde

Va-t'en lui dire qu'il vienne me parler tout à l'heure, mais tout à l'heure, entends-tu ? Dis-lui que j'ai quelque chose à lui apprendre de la dernière conséquence, qu'il vienne incessamment ; amène-le avec toi. Entends-tu bien au moins ?

Pasquin

Hé oui, Madame, je n'entends que trop, et je n'ai que trop entendu.

Lucinde

Va donc vite. Attends, demeure, je vais lui écrire un mot, cela le pressera davantage, j'aurai fait dans un instant.

Scène 9

Pasquin

Pasquin

Ah ! C'est à ce coup-ci que nous voilà perdus sans ressource ! Que la peste étouffe les coquets, la coquetterie, et tous ceux qui l'ont inventée. Nous voilà pris au trébuchet.

Scène 10

Pasquin, Moncade

Pasquin

Ah, Monsieur !

Moncade

Qu'y a-t-il ?

Pasquin

Vous êtes perdu.

Moncade

Comment ?

Pasquin

Monsieur, Araminte, cette maudite Araminte, par des raisons que je ne comprends pas...

Moncade

Hé bien ?

Pasquin

Elle a remis entre les mains de Lucinde la lettre que vous lui écrivîtes hier.

Moncade

Hé bien ?

Pasquin

Hé bien, que voulez-vous davantage ? Ne devinez vous pas la suite ?

Moncade

Hé bien ?

Pasquin

Vous rêvez, je pense, avec votre Hé bien.

Moncade

Hé bien ?

Pasquin

Hé bien, hé bien, hé bien ; oh ! Hé mal, de par tous les diables, dites-le donc une fois.

Moncade

Attends, demeure ici, je vais...

Pasquin

On va me donner ordre de vous aller chercher.

Moncade

N'importe, je vais... Je voudrais qu'Araminte fût morte.

Pasquin

Oh ! Quelle est laide à présent ! N'est-ce pas, Monsieur ?

Moncade

Il faut...

Pasquin

Voici Lucinde.

Scène 11

Lucinde, Moncade, Pasquin

Lucinde

Tiens, Pasquin, porte à Moncade... Ah ! Vous voilà, Monsieur ! Je suis ravi de vous trouver si à propos.

Moncade

Hé, Madame, songez-vous encore que je fois au monde ?

Lucinde

J'y ai songé du moins jusques ici ; mais désormais...

Moncade

Ce n'est pas d'aujourd'hui que vos résolutions sont prises.

Lucinde

Plût au Ciel que je ne t'eusse jamais vu, Monstre, que je ne regarde qu'avec horreur.

Pasquin

Cela commence assez bien.

Moncade

Je reconnais à ces termes ceux qui vous les ont inspirés.

Lucinde

Et tu reconnaîtras par les effets la récompense qui t'est due.

Moncade

Je sais à qui je dois rendre grâce de l'indifférence que vous me marquez depuis quelque temps.

Lucinde

Ne te prends qu'à toi-même, du mépris que toute ma vie je veux avoir pour toi.

Moncade

Vous m'apprîtes hier qu'il fallait que je commençasse à m'y accoutumer.

Lucinde

Infidèle, je n'ai jamais passé un jour sans te donner quelques marques de ma tendresse.

Moncade

C'en sont de bien tendres, Madame, de répondre si mal aux empressements que l'on a de recevoir une lettre, sans daigner faire savoir aux gens... Mais, Madame, ne parlons plus de cela.

Lucinde

Quelle lettre, perfide ? Que veux-tu dire ?

Moncade

Ah ! Cessons ce discours, ou m'épargnez de semblables noms.

Lucinde

Non, non, je veux que tu t'expliques ; je me justifierai de tout aisément, et j'en aurai plus de plaisir à te convaincre, après de la lâcheté la plus noire. Poursuis ; encore une fois, de quelle lettre prétends-tu me parler ?

Moncade

Hé, Madame, à quoi tout cela est-il bon ? de la lettre que Pasquin vous rendit hier.

Lucinde

À moi ?

Moncade

À vous, Madame.

Lucinde

Moi, j'ai reçu une lettre !

Moncade

Hé, vous même, Madame.

Lucinde

Que Pasquin m'a rendue ?

Moncade

Lui-même.

Lucinde

Cela est faux.

Moncade

Pasquin ?

Pasquin

Monsieur ?

Moncade

N'écrivis-je pas une lettre hier ?

Pasquin

Oui, Monsieur.

Moncade

Ne te dis-je pas de la porter à Paris ?

Pasquin

Cela est vrai.

Moncade

À qui te dis-je de la rendre ?

Pasquin

À qui ?

Moncade

Oui, coquin, à qui ? N'était-ce pas à Madame ?

Pasquin

Oui, Monsieur.

Moncade

N'es-tu pas venu tout exprès ?

Pasquin

J'en demeure d'accord.

Moncade

N'es-tu pas entré dans ce logis pour la donner ?

Pasquin

Cela est certain.

Moncade

Hé bien, qu'en as-tu fait, bourreau ? Réponds.

Pasquin

Monsieur...

Moncade

Tu l'as perdue, n'est-ce pas ?

Pasquin

Monsieur, quand je suis entré dans la chambre de Madame, lorsque j'ai cru prendre la lettre pour la remettre entre ses mains...

Moncade

Hé bien ?

Pasquin

Je ne l'ai pas trouvée.

À Lucinde.

Au Valet.

Moncade

Ah, coquin ! Madame, je vous demande pardon... Je ne sais qui me tient... Je suis au désespoir de vous avoir accusée aussi injustement que j'ai fait. Cherche cette lettre, maraud ! Y avait-il quelqu'un dans la chambre ?

Pasquin

Il y avait mille gens, Monsieur.

Moncade

Ma lettre sera perdue, je suis au désespoir ! On verra que je vous priais de venir passer à la campagne quelques heures avec moi chez ma tante ; et ceux qui ne cherchent que l'occasion de vous déchirer... Mais de grâce, Madame, puisque je n'ai pu vous déguiser mes sujets de chagrin, apprenez-moi ce qui vous agite si furieusement contre moi.

Lucinde

Ah ! Le détour est fort adroit, je l'avoue, et je serais peut-être assez bonne pour te croire, si le billet pouvait s'accorder à ce que tu me dis. Je l'ai ce billet ; il est entre mes mains. Ne t'informe point de la manière dont il y est venu, et voyons comment tu feras pour tourner à mon avantage tout le mépris qu'il y paraît pour moi.

Moncade

Du mépris pour vous ?

Elle lit.

Lucinde

Oui, cruel ! Et dans toute son étendue. « Je suis à la campagne depuis deux jours, et j'y suis sans Lucinde ! La complaisance que je suis obligé d'avoir pour une Tante malade, me fait rester ici dans une étrange solitude. N'essaiera-t-on point de me le rendre supportable ? Si vous ne vous chargez de ce soin (ma chère Lucinde) ma gloire, ma fortune... toute la terre ensemble n'en viendrait pas à bout. Je n'aimerai et n'adorerai que vous de ma vie. Adieu. »

Pasquin

Vous verrez qu'on aura contrefait son écriture. Que dira-t-il ?

Il le lit de cette manière.

Moncade

Ah ! Je connais à présent qu'il n'est rien que l'on n'empoisonne. Donnez-moi ce billet, Madame, je vous prie. « Je suis à la campagne depuis deux jours, et j'y suis sans Lucinde ! La complaisance que je suis obligé d'avoir pour une tante malade, me fait rester ici dans une étrange solitude. N'essaiera-t-on point de me la rendre supportable ? » Si vous ne vous chargez de ce soin (ma chère Lucinde) ma gloire, ma fortune... Toute la terre ensemble n'en viendrait pas à bout. Je n'aimerai et n'adorerai que vous de ma vie. Adieu. » Ce billet est rempli de mépris pour vous ?

Lucinde

Ah ! Moncade, Moncade, vous avez bien des ennemis, ou je suis bien faible !

Moncade

Ceci cache quelque chose encore, Madame, éclaircissez m'en, je vous en conjure : que je connaisse les gens de qui je dois me défier.

Lucinde

Non, Moncade, contentez-vous que je n'ajoute point de foi aux trahisons dont je vous soupçonnais.

Moncade

Madame, je suis le plus heureux homme du monde aujourd'hui. Mais l'innocence est-elle toujours reconnue, et ne dois-je point appréhender que la mienne ne succombe à la fin, sous les traits de quelqu'imposture nouvelle ?

Lucinde

Ah ! Moncade, vos intérêts peuvent-ils être en de meilleures mains que les miennes ? Je ne suis que trop ingénieuse à chercher des raisons pour vous excuser, et mes soupçons ne commencent, que lorsque je ne puis vous trouver innocent.

Moncade

Cependant, Madame, aujourd'hui que devenais-je, si, par un miracle que je ne comprends pas, la vérité ne se fût montrée à vos yeux ? Je perdais pour jamais un coeur que mes soins, mes respects, ma fidélité me doivent conserver, éternellement. Puis-je être un moment désormais sans des inquiétudes mortelles ? Oui, Madame, il me passe par la tête cent choses plus bizarres l'une que l'autre. Je sens que je consentirais dès à présent à ne vous voir de ma vie, plutôt que de vous voir encore une fois si cruellement prévenue. Moi, perfide à ma chère Lucinde ! Madame, si vous ne me rassurez contre tout ce, qu'on peut tenter contre moi, si vous ne me promettez de fermer la bouche de ceux qui me desservent auprès de vous, vous me verrez mourir de désespoir.

Lucinde

Vous n'aimez que moi, Moncade ?

Moncade

Je hais tout ce qui n'est point vous.

Lucinde

Ah ! Moncade, ne me trompez point.

Moncade

Pourquoi le ferais-je, Madame ?

Lucinde

Que sais-je ? Pour entasser conquête sur conquête ; pour satisfaire une vanité ridicule, dont tous les jeunes gens se piquent aujourd'hui. Les choses si aisées ne font point d'honneur, Moncade.

Moncade

Ah ! Madame, j'aimerais mieux mourir.

Lucinde

Que ferez-vous aujourd'hui ?

Moncade

Madame, mon frère m'a mandé de me rendre chez lui.

Lucinde

Irez-vous ?

Moncade

Tout à l'heure, Madame.

Lucinde

Quand vous reverra-t-on ?

Moncade

Tout le plutôt que je pourrai.

Lucinde

Adieu, Moncade, songez à moi.

Moncade

Je ne suis occupé que de vous.

Scène 12

Pasquin, Moncade

Pasquin

Hé bien, Monsieur, je m'apprends, comme vous voyez.

Moncade

Tu fais des merveilles !

Pasquin

Tout franc, Monsieur, si vous n'aviez été secondé, notre barque était renversée. En vérité, quelque peine que vous ait donnée cette aventure, je ne suis point fâché qu'elle soit arrivée ; car je ne doute point qu'après une alarme si chaude, vous ne preniez une ferme résolution de ne plus retomber dans de pareilles fautes.

Moncade

Quelle heure est-il ? Comment diable ! À quatre heures Dorise m'attend dans l'Île.

Pasquin

Monsieur ?

Moncade

Tais-toi.

Pasquin

Ah, quel homme ! Vous suivrai-je ?

Moncade

Non. J'oubliais... Porte ce billet à la Comtesse Dorvoir.

Pasquin

À la Comtesse Dorvoir ! Il y a quinze mois que vous l'avez vue.

Moncade

Va, te dis-je.

Pasquin

Quelle diable d'imagination ! Ah, ah !... Elle a vendu une Terre depuis huit jours, j'y vais. Mais où vous trouverai-je ?

Moncade

Chez Belise, où je dois être précisément à cinq heures ! Ne sais-tu pas ?... Ne te fais pas attendre au moins ? car je n'y serai pas longtemps.

Scène 13

Pasquin

Pasquin

Allez, allez, nous sommes d'ordre ; et à force d'ordre, à la fin, tout n'ira rien qui vaille. Que maudit soit la première guenon qui le mit en réputation. Car enfin, qu'a-t-il donc de si merveilleux ? N'ai-je pas un nez, des yeux, un corps à peu près comme lui ? C'est le hasard tout pur qui conduit toutes ces choses ; il ne faut d'abord que faire un peu de bruit, et tout vous réussit. Madame la Marquise est amoureuse d'un tel, cela se dit : elle passe pour connaisseuse. Toutes les Dames galantes veulent savoir si elle a raison : toutes s'empressent à lui plaire ; l'une, par un véritable entêtement, l'autre par jalousie de sa beauté ; celle-ci pour se venger d'un Amant qui l'aura quittée, celle-là, pour réveiller les ardeurs d'un amant languissant ; et toutes enfin, poursuivre la mode ; car il y a de la mode, oui, en ceci comme en autre chose. Mais allons l'attendre ; pourvu que je n'aide à tromper que six personnes dans le reste du jour, j'en serai quitte à bon marché.

Acte III

Scène 1

Éraste, Léonor, Marton

Éraste

Ma Soeur, j'ai vu Damis, comme vous me l'avez conseillé. Je me suis gardé de lui parler de rattachement que Lucinde sa nièce a pour Moncade : sans doute il est instruit de ce qui se passe ; et je n'ai pas cru qu'il fût honnête d'aigrir encore un homme qui me paraît au désespoir, outre que ce sont de mauvaises manières, pour gagner le coeur des gens que l'on estime. Mais, ma Soeur, je crois que le hasard aura fait tout ce que nous espérions... En deux mots, ma Soeur, Araminte que je viens de rencontrer, m'a assuré qu'elle venait de désabuser Lucinde ; qu'elle lui avait remis entre les mains une lettre de Moncade.

Léonor

Une lettre de Moncade écrite à Araminte ?

Éraste

Oui, vous dis-je.

Marton

Ah ! Madame, que j'en suis aise ! Nous allons voir, par ma foi, le Maître et le valet bien penauds. Ce petit freluquet de Moncade avec ses airs impertinents ! Ce maraud de Pasquin commençait à faire comme lui. Mais écoutez au moins, ne vous y trompez pas ? Cimentez la chose comme il faut. Si vous leur donnez le temps de se raccommoder...

Léonor

Ah ! Je ne saurais croire, après ce que j'entends, que Lucinde ait le coeur assez lâche...

Marton

Mon dieu, Lucinde aime, Lucinde est crédule, Moncade est un scélérat fort aimable. Défiez-vous de tout ; prenez-là dans l'emportement, ou vous ne tiendrez rien. Mais pour moi, j'ai de la peine d'ajouter foi aux choses que vous me dites ; et je n'ai, ce me semble, remarqué aucune altération dans son visage.

Éraste

Elle étouffe sans doute son ressentiment. Je tiens la chose d'Araminte.

Léonor

Allez donc, mon frère, allez la trouver ; examinez la situation de son âme ; profitez d'un moment si favorable ; et quelque chose enfin qui arrive, soyez sûr que nous tendrons tant de pièges à Moncade, qu'à la fin nous ferons ouvrir les yeux à Lucinde.

Éraste

Ah ! Ma Soeur, il est temps que vous le fassiez ; car, en vérité, je me meurs : cette préférence injuste m'assassine, et je crois que je souffrirais moins, si Moncade ne la trompait pas.

Marton

À quoi vous amusez-vous ! Vous nous dites ici les plus belles choses de monde ; quand vous ferez devant elle, vous ne pourrez desserrer les dents. Si vous voyez Moncade auprès de ma Maîtresse, il ne déparle point, quand il devrait cent fois lui répéter les mêmes choses.

Éraste

Il est heureux, Marton.

Marton

Allez le devenir, si vous pouvez.

Scène 2

Léonor, Marton

Léonor

Mais, Marton, plus je songe à ce que vient de me dire mon frère, et moins j'y trouve d'apparence.

Marton

Je n'y comprends rien non plus que vous. Moncade était fort gai, lorsqu'il est sorti ; Lucinde n'était point triste. Il y a du malentendu en tout ceci, ou Moncade aura joué quelque tour de son métier.

Léonor

Qu'aura-t-il pu lui dire contre une preuve si forte ?

Marton

Par ma foi je n'en sais rien. Que vous dirai-je ? Il ouvre de grands yeux, il soupire, il menace, il pleure, il se jette à genoux, se promène à grands pas, casse une chaise, déchire une manchette, s'arrache des cheveux, ronge ses ongles, et à la fin il a raison.

Léonor

Voilà de belles manières de se justifier !

Marton

Mais par ma foi, Madame, n'était que je lui ai déjà vu jouer mille fois le même rôle, je ne saurais qu'en dire. Il m'a fait pleurer, moi, dans les commencements ; mais à présent je suis aguerrie. Mais vous, Madame, qui parlez, si vous avez tant d'envie de servir votre frère, qui le peut mieux que vous ? Car enfin je ne suis pas aveugle : je m'aperçois depuis assez longtemps, que Moncade vous lorgne ; et parce que je voyais que vous répondiez assez bien à toutes se minauderies, je croyais que vous ne manqueriez pas de vous prévaloir de sa passion, pour détromper Lucinde.

Léonor

Vous avez de bons yeux, Marton ! Hé bien ! Puisque vous l'avez découvert, je veux bien vous en faire la confidence : c'est à quoi je songe tous les jours ; mais c'était le dernier remède dont je voulais me servir, parce que je le trouvais le plus honteux.

Marton

Allez, Madame, rien n'est honteux pour punir un scélérat.

Léonor

Mais, j'ai peur qu'il se défie de moi.

Marton

Bon ! Lui ? Il se défierait de vous, si vous lui disiez que vous le haïssez. Il est si prévenu de son mérite, qu'il croit qu'on est forcé de l'aimer dès qu'on le voit. J'entends quelqu'un ! C'est peut-être lui : il donnera dans tous les panneaux que vous lui tendrez.

Léonor

Il est plus fin que tu ne crois.

Marton

S'il ne faisait point de sottises, il n'aurait pas besoin de finesses : c'est à vous de l'embourber si bien, que rien ne soit assez fort pour le dégager.

Léonor

Laissez-moi faire.

Scène 3

Moncade, Léonor

Moncade

Je ne sais ce que je dois faire, Madame ?

Léonor

Il faudrait lire dans votre pensée pour vous donner conseil.

Moncade

Dois-je rester, Madame, et m'exposer au plus grand péril que j'aie couru de ma vie ?

Léonor

Cette énigme est assez difficile à développer ; mais, je ne vois point quel péril vous courrez à demeurer ici.

Moncade

Ah ! Madame, que mes yeux m'ont mal servi ! Que mes soupirs se sont mal expliqués ! Quoi ! Toutes mes actions n'onT pu se faire entendre ?

Léonor

Je n'ai remarqué en vous que ce que vous prodiguez aisément à tout le monde.

Moncade

Ah ! Madame, si je n'ai conservé que des airs honnêtes pour les autres, bien différents toute, fois de ceux que j'ai pour vous, vous devez m'en tenir compte ; je ne l'ai fait que pour mieux cacher mon amour.

Léonor

Ah ! Moncade, songez-vous bien à ce que vous me dites ?

Moncade

Oui, Madame, j'y ai songé. Je sais tout ce que je hasarde : je sais que je perds Lucinde pour jamais, si vous abusez du sincère aveu que je vous fais ; mais je sais que je ne pouvais plus vivre, et vous cacher ma tendresse.

Léonor

Je vous vois de trop près pour croire vos discours sincères.

Moncade

Hé ! Que vous disent-ils, Madame, qui ne doive vous assurer de la plus forte passion qu'on ait jamais sentie ?

Léonor

Ne jurez vous pas tous les jours à Lucinde la même chose ?

Moncade

Jugez par ses reproches continuels, de l'amour que je sens pour elle.

Léonor

Mais vous la trompez donc ?

Moncade

Hé ! Madame, ne savez-vous pas vous-même, comment la chose s'est faite ? Ne vous a-t-on point dit que mon oncle m'ordonna de m'attacher à elle, et que les grands biens dont elle est pourvue, lui firent entrer ce dessein dans la tête ? Je n'avais pour lors aucun engagement ; je consentis à tout ce qu'on voulut : mais je vous vis, Madame ; et l'intérêt de mon amour me ferait, sans balancer, négliger une fortune bien plus considérable.

Léonor

Ah ! Moncade, je ne sais si tout ce que vous me dites est vrai ; mais je sens bien que je le voudrais du moins.

Moncade

Ah ! Madame, souffrez, je vous prie, que je me jette à vos genoux, et que je vous conjure au nom de la tendresse la plus vive, d'une passion qui ne finira jamais, de me mettre à l'épreuve la plus forte que vous puissiez imaginer ? Voulez-vous les lettres de Lucinde ? Je vous les abandonne. Voulez-vous que je ne la voie jamais ? J'y consens. Voulez-vous qu'à vos yeux je brise son portrait ? Je le ferai. Il n'est rien que je ne vous sacrifie, commandez.

Léonor

Je voudrais ne vous avoir jamais parlé.

Moncade

Que ne vous ai-je offert mes premiers voeux ! Je serais encore fidèle.

Léonor

Mais, Moncade, que me demandez-vous ?

Moncade

Que vous m'aimez que vous le pensiez, et que vous le disiez sans cesse.

Léonor

Vous me trahirez ?

Moncade

Non, Madame, jamais.

Léonor

Me le signerez-vous ?

Moncade

De mon sang, s'il le faut.

Léonor

Vous n'aimez point Lucinde ? vous vivrez éternellement pour moi ? Vous me le promettez ; et votre main est prête, dites-vous, à m'en signer l'aveu ?

Moncade

À l'instant même, commandez.

Léonor

N'oubliez donc rien, Moncade, de tout ce qui peut me confirmer vos serments.

Moncade

Je vais vous le porter, Madame, pourvu qu'à votre tour vous me donniez des marques d'une tendresse véritable.

Léonor

Vous serez content.

Moncade

C'est assez.

Léonor

Je vous attends.

Scène 4

Marton, Léonor

Marton

Hé bien, Madame ?

Léonor

Tout va le mieux du monde. Et mon frère que fait-il ?

Marton

Pas grand chose, Madame. Le voici.

Scène 5

Éraste, Lucinde, Léonor

Éraste

Quoi, Madame ? Rien ne peut vous désabuser ?

Lucinde

Allez, Éraste, j'en sais là-dessus plus que vous tous ; cela est comme je vous l'ai dit.

Léonor

Comment donc ?

Éraste

La lettre qu'Araminte a rendue à Madame, était une lettre écrite pour elle.

Lucinde

Cela est ainsi.

Éraste

Araminte, par des raisons qu'on ne veut point expliquer, s'est servie du hasard qui la lui a fait trouver, pour nuire à Moncade.

Léonor

Hé bien, mon frère, la chose est douteuse : Madame aime Moncade, elle prend son parti ; que trouvez-vous là d'extraordinaire ?

Lucinde

La chose n'est point douteuse, Madame ; il y a des circonstances qui m'assurent de la vérité.

Léonor

Madame a raison. Montrez-lui qu'on la trompe, sans que Moncade puisse le nier alors...

Lucinde

Ah ! Je vous réponds que si vous pouviez en venir à bout, je ne le verrais de ma vie.

Éraste

Mais, Madame, que faut-il donc davantage ?

Léonor

Oh ! Mon frère, que vous êtes étrange ! Entrez dans cette chambre, je veux vous parler.

Éraste

Mais...

Léonor

Je veux vous parler, vous dis-je, suivez-moi.

Scène 6

Lucinde, Marton, Moncade

Lucinde

Ah ! J'en vois plus que je n'en veux voir. On veut chasser Moncade de mon coeur ; on prend des moyens pour le faire, qui ne réussiront point.

Marton

Pour cela, Madame, on a tort ; pour moi, je suis à présent de son côté. Il vous dit qu'il vous aime, pourquoi ne le pas croire ? On le soupçonne mal-à-propos. On dit qu'il vous trompe, toute la terre le croit ; qu'importe. Vous êtes la partie intéressée une fois ; il vous fait entendre ce qui lui plaît, cela suffit. A-t-il à rendre compte de ses actions à d'autres ?

Lucinde

Mon dieu, Marton, j'entends ce langage-là ; mais, surtout, soyez persuadée que je ne suis pas dupe, et que j'aurais des yeux comme une autre dans une affaire qui ne regarde que moi.

Marton

Moi, Madame, je vous parle sérieusement ; ce garçon-là vous aime terriblement.

Moncade

Tenez, Madame, voilà...

Lucinde

Que tenez-vous-là ? Que voulez-vous faire de ce billet ?

Moncade

Je venais vous rapporter, Madame.

Lucinde

Que je le voie.

Moncade

Il faut, s'il vous plaît, que je vous dise auparavant les raisons qui me l'on fait écrire.

Lucinde

Je vous écoute.

Moncade

Il faut que vous m'aidiez, s'il vous plaît, dans cette affaire.

Lucinde

Dites donc vite.

Moncade

Madame, je n'ai pu souffrir plus longtemps sous les discours méprisants qu'on tient de vous et de moi dans le monde : je sais que Léonor ne s'y épargne pas ; j'ai résolu de les faire finir, et je n'ai trouvé d'autres moyens pour y réussir, que de feindre d'avoir l'amour pour elle.

Lucinde

Comment ?

Moncade

Écoutez, Madame, voici bien le meilleur. Dès la première entrevue, j'ai si bien avancé mes affaires, que nous en sommes venus aux conditions.

Lucinde

Que dites-vous ?

Moncade

Écoutez le reste, je vous prie. Elle a exigé de moi une promesse que je n'aimerais jamais qu'elle, et m'a même engagé d'y mettre que je ne vous avais jamais aimée.

Lucinde

Vous avez pu l'écrire ?

Moncade

Pardonnez-le-moi, tout m'a paru permis pour vous venger.

Lucinde

Et qui m'assurera que cette feinte ne cache point une vérité ?

Moncade

Tout, Madame, et surtout le soin que j'ai pris de ne lui point remettre ce papier entre les mains, sans vous l'avoir montré.

Lucinde

Ah ! Moncade, je ne pourrai jamais m'accoutumer à cette feinte.

Moncade

Ah ! Madame, je vous prie, que j'aie une lettre de Léonor entre mes mains pour la faire taire, jusque-là...

Lucinde

Montrez-moi ce papier.

Moncade

Madame, j'entends Léonor, contraignez-vous, je vous prie.

Lucinde

J'aurai bien de la peine.

Moncade

Il le faut.

Scène 7

Lucinde, Léonor, Moncade

Lucinde

D'où venez-vous donc Madame ?

Léonor

Madame, je viens d'entretenir mon frère sur une affaire qui vous regarde.

Il rend à Léonor le papier qu'elle lui avait demandé. Léonor lit tout bas.

Moncade

Madame, en voilà plus que vous ne m'en avez demandé. Madame, que faites-vous ?

À Lucinde.

Léonor

Moncade, ne soyez pas surpris qu'après avoir trompé tant de fois, on vous trompe à votre tour ; je ne vous aime point, et n'en ai point la moindre envie ; mais je n'ai pu souffrir que vous vous soyez joué plus longtemps d'une personne qui ne méritait pas de l'être ; d'ailleurs l'intérêt de mon Frère m'a engagée à tout ceci. Je vais donc découvrir votre perfidie ; mais croyez-moi à l'avenir, profitez de cette aventure. Vous êtes bien fait, vous êtes jeune, amusant, vous avez de l'esprit ; mêlez à tout cela un peu de sincérité, et par la suite j'espère que vous me remercierez de l'avis que je vous donne. Lisez, Madame.

Lucinde

Moncade...

Léonor

Hé bien, que dites-vous ?

Lucinde

Que je suis ravie, Madame, de connaître votre bonne foi, et d'être persuadée que vous n'ayez pas voulu me trahir.

Léonor

Vous reverrez Moncade ?

Lucinde

Oui, Madame.

Léonor

Vous l'aimerez ?

Lucinde

Plus que je n'ai fait de ma vie.

Léonor

Il faut donc ne vous voir jamais.

D'un ton qui marque de la colère.

Lucinde

Moncade, je vous laisse, je ne veux point la laisser plus longtemps dans l'erreur où elle est.

Scène 8

Moncade

Moncade

Que veut dire ceci ? Lucinde ne me paraît plus trop désabusée. L'inquiétude où elle était en me quittant, ses yeux qui n'ont pu se contraindre, quelques soupirs qu'elle n'a pu retenir, toutes ces choses ne m'annoncent rien de bon. Ma surprise à son abord sans doute m'avait trahi : qu'y faire ? Ma foi, tant pis pour elle, je prends toutes les précautions qu'il faut prendre pour lui épargner des chagrins, elle veut s'en donner, j'y consens. Pour moi, je n'ai rien à me reprocher ; le détour dont je me suis servi, s'il n'est point vrai, du moins me paraît vraisemblable, et elle doit toujours me compter pour quelque chose, les soins que je me suis donnés de la vouloir tromper.

Scène 9

Éraste, Moncade

Éraste

Ah ! Mon cher Moncade, que je suis ravi !

Moncade

Hé de quoi Éraste ?

Éraste

De ce que l'on vient de me dire.

Moncade

Hé ! Que vous a-t-on dit ?

Éraste

Que vous aimez ma Soeur.

Moncade

Cela est vrai.

Éraste

Eh bien, je viens vous assurer qu'il ne tiendra qu'à vous, que nous ne soyons bientôt heureux tous deux.

Moncade

Hé ! Comment ?

Éraste

Je vous promets, si vous voulez, d'employer tout le crédit que j'ai sur elle, pour la faire consentir à vous épouser.

Moncade

Je ne veux point me marier.

Éraste

Comment donc ?

Moncade

Cela est ainsi.

Éraste

Ne m'avez-vous pas dit que vous aimiez ma soeur ?

Moncade

J'en demeure d'accord.

Éraste

Hé ! Que prétendiez-vous en l'aimant ?

Moncade

L'aimer.

Éraste

Moncade ?...

Moncade

Éraste ?...

Éraste

Vous n'y songez pas ?

Moncade

Pardonnez-moi.

Éraste

Vous aimiez ma soeur, et ne songiez point à l'épouser !

Moncade

Épouse-t-on toutes celles qu'on aime ?

Éraste

Il y a de certaines gens qu'on ferait mieux de ne pas aimer, avec de pareils sentiments.

Moncade

C'est ce que je voulais voir.

Éraste

Vous perdez les sens.

Moncade

Je ne vois pas que c'en soit une bonne marque, de ne vouloir point se marier.

Éraste

Adieu, Moncade, vous ne ferez peut-être pas toujours, ni si habile, ni si heureux.

Moncade

Nous verrons... Parbleu cela est plaisant, dans un autre temps, j'eusse peut-être accepté le parti ; mais, après le trait que sa soeur vient de me jouer...

Scène 10

Pasquin, Moncade

Pasquin

Vraiment vous êtes fort exact, je viens de chez Belise.

Moncade

Paix.

Pasquin

J'ai appris là-dedans aussi...

Moncade

Paix.

Pasquin

J'ai passé pour votre écharpe...

Moncade

Tais-toi.

Pasquin

Pour votre juste-au-corps...

Moncade

Te tairas-tu ?

Pasquin

Ouais.

Moncade

Pasquin ?

Pasquin

Monsieur ?

Moncade

Donne-moi le miroir : écoute, ma tabatière ; attends, approche ce fauteuil ; hai mon écritoire ; non, donne-moi un peigne, allons donc, te dépêcheras-tu ?

Pasquin

Dites-moi donc auparavant ce que vous voulez ?

Moncade

Je ne sais : je veux m'asseoir. Madame Léonor, Madame Léonor, vous m'avez joué d'un tour !

Scène 11

Marton, Moncade

Marton

Madame demande si vous souperez ici ?

Moncade

Pourquoi cela, Marton ?

Marton

C'est que si vous n'y soupiez pas, elle irait souper en ville.

Moncade

Je ne veux point la contraindre, Marton.

Marton

Hé ! Vous ne la contraindrez pas, pourvu que vous y soupiez. Y souperez-vous, ou non ?

Moncade

J'y souperai, si cela lui fait plaisir.

Marton

Je vais le dire à Madame.

Scène 12

Moncade, Pasquin

Moncade

Sais-tu tout ce qui s'est passé ?

Pasquin

Vraiment, on ne parle pas d'autre chose là-dedans.

Moncade

Mais Lucinde est donc persuadée que la chose est comme je la lui ai voulu faire entendre ?

Pasquin

Apparemment puisqu'elle envoie savoir si vous souperez avec elle.

Moncade

Par ma foi, cela est trop plaisant.

Pasquin

Oh, oui ! Cela est bien drôle ; vous n'avez qu'à continuer.

Moncade

Oh ! Assurément, elle ne se doute de rien, ce qu'elle vient de m'envoyer dire me le confirme assez. Mais achève ; que voulais-tu tantôt me dire de Belise ?

Pasquin

Je voulais vous dire qu'elle ne veut jamais vous voir ; qu'elle vous a nommé à tous moments un homme sans foi, sans honneur, médisant, indiscret, traître, scélérat, infidèle.

Moncade

Hai, que dis-tu ?

Pasquin

Je ne dis rien, Monsieur, c'est Belise... Elle m'a donné pourtant cette paire de gants pour vous obliger à y aller. En tenez, voilà son Neveu qui vient vous quérir sans doute.

Scène 13

Le Petit Chevalier, Moncade, Pasquin

Le Petit Chevalier

Hé ! Bonjour, mon ami.

Moncade

Hé, bonjour, mon enfant, où vas-tu ?

Le Petit Chevalier

Je viens vous voir, en êtes-vous fâché ?

Moncade

Non-dà ; tiens-toi donc ?

Le Petit Chevalier

Je veux vous baiser.

Moncade

Voilà qui est fait.

Le Petit Chevalier

Et pour ma tante, n'aurai-je rien ?

Moncade

Hé bien, en est-ce assez ? Si donc, petit fripon, tu gâtes ma perruque.

À Pasquin.

Le Petit Chevalier

Oui, cela est vrai, je lui ai fait un grand bobo. Hé, bonjour, Pasquin, touche-là.

Pasquin

Voilà qui est fait.

Moncade

Donnez-lui un siège.

Le Petit Chevalier

Non, je ne saurais demeurer assis.

Pasquin

Ne faut-il pas qu'il croisse ?

Moncade

Viens ici.

En jetant la perruque de Moncade.

Le Petit Chevalier

Hé bien...

Moncade

Fi, que cela est vilain, de faire l'enfant comme cela ! N'est-il pas temps de devenir sage ?

Le Petit Chevalier

Et vous qui êtes plus grand que moi, ma tante dit que vous ne l'êtes pas trop.

Moncade

Votre tante est folle ; est-ce elle qui vous a envoyé ici ?

Le Petit Chevalier

Elle a gagé contre moi un demi-Louis, oui, que je n'oserais pas venir voir si vous étiez chez vous.

Moncade

Tu as gagé ?

Le Petit Chevalier

Assurément.

Pasquin

La peste, qu'il en sait ! Le petit compère a de qui tenir...

Moncade

Qu'as-tu là ?

Le Petit Chevalier

Où ?

Moncade

Là.

Il lui fait prendre du tabac.

Le Petit Chevalier

Ah ! Si, peste soit du vilain avec son tabac ! Tenez, vous verrez si je ne le dis pas à ma tante.

Moncade

Te tairas-tu ?

Le Petit Chevalier

Pourquoi me faites-vous prendre du tabac, aussi ?

Moncade

Paix donc.

Le Petit Chevalier

Si je ne vous fais pas gronder par ma Tante !

Moncade

Petit pendard !

Le Petit Chevalier

Patience, vous appelez ma Tante folle ?

Moncade

Pasquin ?

Pasquin

Monsieur ?

Le Petit Chevalier

Quand ma tante saura...

Moncade

Ferme-lui la bouche, il crie comme un petit démon.

Le Petit Chevalier

Je dirai tout cela à ma Tante.

Pasquin

Encore ?

Moncade

Amène-le-moi. Mon pauvre petit homme, je t'en prie, ne fais point tant de bruit.

Le Petit Chevalier

Voyez un peu avec son tabac.

Moncade

Hé bien, je ne t'en donnerai plus.

Le Petit Chevalier

Si vous ne m'aviez point fait cela, je vous aurais dit quelque chose.

Moncade

Hé, quoi ?

Le Petit Chevalier

Non, vous ne le saurez pas.

Moncade

Je t'en prie.

Le Petit Chevalier

Non.

Moncade

Mon petit coeur.

Le Petit Chevalier

Non.

Moncade

Hé, le petit animal, qui ne voit pas qu'on se moque de lui, et que je se sais tout ce qu'il me veut dire.

Le Petit Chevalier

Oui, vous savez que ma Tante m'a dit de venir ici, et de vous amener chez elle ; et qu'elle m'a dit encore de faire comme si cela fût venu de moi ? Mais à cause de votre tabac, vous n'en saurez rien. Je savais bien moi que je punirais.

Moncade

Et moi, je ne veux plus vous écouter.

Le Petit Chevalier

Et moi, je ne veux plus vous rien dire aussi.

Pasquin

Le bon petit Mercure !

Moncade

Mes porteurs sont-ils là-bas ?

Pasquin

Oui, Monsieur.

Moncade

Suis-moi.

Acte IV

Scène 1

Marton, Éraste, Léonor

Marton

Allez, allez, ne craignez plus rien ; Lucinde commence à ouvrir les yeux, notre homme sera bientôt pris, je vous en réponds.

Éraste

Je crains plus que jamais.

Léonor

Franchement, j'ai de la peine à me persuader que ce que tu as imaginé, réussisse : tout ce qui s'est passé, le rendra peut-être sage.

Marton

Lui ? Cela le rendra cent fois plus fou ; je vous en réponds, vous vous connaissez bien mal en caractère : il compte, à l'heure que je vous parle, qu'il ferait accroire à Lucinde que ce qui est, blanc est noir ; l'expérience qu'il en a, ne servira qu'à le rendre plus téméraire. Vous verrez, si je ne me connais pas bien en gens.

Éraste

Si tu peux me rendre heureux par ton adresse, crois que...

Marton

Tenez, ne m'ayez point d'obligation de tout ce que j'entreprends ; je le fais, parce que je veux bien le faire ; c'est une pente naturelle qui me porte à desservir tous ces petits animaux-là, dont tout le mérite n'est presque toujours que dans de certaines manières affectées, qui font mal au coeur : un regard languissant, un sucement de lèvres, tirer son bas, peigner sa perruque, et répondre par un soupir aux choses qu'ils n'ont pas seulement écoutées. Ah ! Que si toutes les femmes étaient de mon goût : j'enrage, quand je songe à cela. Car il est vrai qu'ils font déserter tous les jours de bien plus honnêtes gens qu'eux. Hé, pourquoi ? Je n'en sais rien ; un diable de jargon qu'ils ont entr'eux qui me fait mourir, des serments, cent minauderies. Ah ! Si, n'en parlons plus, cela me mettrait en colère tout de bon.

Éraste

Ton homme est-il averti ?

Marton

Il est instruit de ce qu'il faut faire.

Léonor

N'est-il point homme à se laisser gagner par de l'argent ?

Marton

Oh ! De cela je ne puis vous rien dire, je ne sais si la médiocrité de ses richesses, et le désir naturel que les hommes ont d'en acquérir, ne l'emporterait point sur une probité mal éprouvée. Mais, il y a un remède à cela ; promettez-lui de le récompenser, en cas seulement que l'affaire aille bien, et vous verrez qu'il en fera la sienne.

Éraste

Oh ! De cela, Marton, il peut bien s'assurer. Où est-il ?

Marton

Il attend dans le Palais-Royal qu'on l'envoie chercher.

Éraste

J'y vais moi-même.

Marton

Vous ferez bien.

Scène 2

Léonor, Marton

Léonor

Je ne te le cèle point, Marton, que pour tout autre que pour mon frère, je n'entrerais point dans ceci ; je n'aime point à faire du mal.

Marton

Vous n'étiez point si scrupuleuse ce matin.

Léonor

Je te l'avoue, et j'en ignore la cause.

Marton

Je la sais bien, moi.

Léonor

Hé quoi ?

Marton

Voulez-vous que je vous le dise ?

Léonor

Oui.

Marton

C'est depuis qu'il vous a dit qu'il vous aimait.

Léonor

Moi, je t'avoue que si mon coeur répondait à ses manières...

Marton

Déjà plus de la moitié du chemin est faite. Par ma foi, je croyais parler à une personne raisonnable ; mais je vois bien...

Léonor

Comme du prends les choses ?

Marton

Hé ! Mon dieu, j'entends ce langage-là : le coeur fait comme les manières. Tenez, voilà du jargon donc je vous parlais tantôt.

Léonor

Que tu es folle !

Marton

Je ne suis point folle, je m'y connais.

Scène 3

Lucinde, Marton, Léonor

Lucinde

Hé bien, Madame ! Enfin me voilà rendue, et sur le point d'être désabusée. Hélas ? Où est le temps que l'on m'aurait désobligée de me montrer Moncade infidèle.

Marton

Le temps était encore ce matin.

Lucinde

Non, non, Marton, ne vous abusez point, il y a plus d'un jour que je me défie de Moncade ; mais se détache-t-on si aisément !

Léonor

Écoutez, Madame, pour moi, je ne vous dis plus rien ; une erreur qui plaît nous contente : un autre état vous semblera plus rude ; je ne veux point empoisonner tout le repos de votre vie.

Lucinde

Non, non, Madame, non ; achevons, il est temps ; je ne me trouverais peut-être de ma vie dans les sentiments où je suis, et je suis lasse d'être plainte.

Marton

Ah ! Voilà qui va bien, voilà une femme ; cela ! Courage, Madame.

Lucinde

Je crois qu'il est chez Belise ; si j'y envoyais ?

Marton

À quoi cela serait-il bon ? Ils ne vous le diront point, et vous les rendrez plus heureux qu'ils ne sont.

Lucinde

Fais donc tout ce que tu voudras.

Marton

Je ne ferai que ce que j'ai dit. Voilà Ergaste bien à propos : c'est l'homme dont je vous avais parlé.

Scène 4

Lucinde, Ergaste, Marton, Léonor

Lucinde

Marton ne vous a-t-elle points dit tout ce qu'il fallait faire ?

Ergaste

Ne vous mettez en peine de rien, Madame.

Marton

Avez-vous quelque camarade vigoureux avec vous.

Ergaste

J'ai tout ce qu'il me faut.

Lucinde

Ne lui faites point du mal au moins ?

Ergaste

Ce n'est pas ma pensée.

Léonor

En vérité elle me fait pitié : Madame, encore une fois, ne poussons pas la chose plus avant, vous en aurez du déplaisir.

Lucinde

Non, Madame, vous dis-je, quand j'en devrais mourir.

Marton

J'entends quelqu'un sur le petit degré, retirez-vous, c'est peut-être Moncade ; et vite, il ne faut pas qu'il voie Ergaste.

Scène 5

Pasquin, Marton

Pasquin

Marton, n'as-tu point vu mon maître ?

Marton

Hé, bonne bête ! Tu sais mieux où il est que moi.

Pasquin

Non, je me donne au diable.

Marton

Je viens d'entendre revenir ses porteurs.

Pasquin

Il est vrai, mais c'était moi qu'il portaient.

Marton

Toi en chaise ?

Pasquin

Va, va, j'en vois tous les jours en carrosse, qui ont couru longtemps après, avant que de l'attraper.

Marton

Mais pourquoi en chaise ? Es-tu malade ?

Pasquin

Moi ? Non : je voulais leur faire gagner leur argent ; j'ai perdu mon maître à l'Opéra, je ne sais ce qu'il est devenu ; je croyais que quelqu'un de ses amis l'avait ramené ici.

Marton

Tiens, je l'entends ; c'est lui assurément. Adieu.

Pasquin

Adieu, ma Princesse. Le joli terme ! Voilà ce que c'est que de servir des maîtres spirituels, on apprend toujours quelque chose. Ma Princesse, ma belle Dame, mon petit ange, ma Reine, ma Petite ; ces mots assaisonnés de quelques soupirs, il n'en faut guère davantage pour tourner la cervelle à plusieurs dames de ma connaissance.

Scène 6

Moncade, Pasquin

Moncade

Ah, ah, ah, ah, ah, ah !

Pasquin

Qu'avez-vous donc à rire ?

Moncade

Ah, ah, ah, ah !

Pasquin

Dites-moi donc ce que c'est, afin que j'en rie aussi ?

Moncade

J'étais à l'Opéra, comme tu sais.

Pasquin

Vraiment oui, vous y étiez : à qui diable en vouliez-vous ? Parterre, Théâtre, Amphithéâtre, Loges hautes et basses, il n'y a point d'endroit où vous n'ayez été.

Moncade

Ne m'as-tu pas vu dans une de ces coulisses ?

Pasquin

Vraiment oui, je vous y ai vu, et j'ai vu l'heure que le parterre allait vous siffler. On ne siffle encor que les mauvais acteurs ; si vous continuez, vous amènerez la mode de siffler les Spectateurs ; les ridicules, s'entend. Quelles diables de contorsions faisiez-vous, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre ?

Moncade

Je faisais des mines à une femme d'une seconde loge, que je croyais connaître.

Pasquin

Appelez vous cela faire des mines ? Ah ! Du moins je ne suis plus si fâché, je sais à présent faire des mines : se déhancher, secouer la tête, baiser le bout de son gant bien tendrement, cela s'appelle faire des mines, n'est-ce pas ? Hé bien répondait-on à ces mines ?

Moncade

Si bien, que je suis monte dans la Loge où elle était, où je n'ai demeuré qu'un moment avec elle, à cause d'un jaloux qui perçait le parterre pour nous venir trouver : nous ne l'avons pas attendu, et d'une autre loge, où nous nous sommes mis, nous l'avons vu quereller une femme qui s'était mise à la place de celle avec qui j'étais ; je crois même qu'il lui a donné quelques coups de poing. Enfin, cela a causé une telle rumeur, que l'Opéra a cessé, le parterre et les Loges se sont tournés de leur coté ; nous n'avons point voulu attendre la fin de l'aventure, je l'ai ramené chez elle. Ne trouves-tu pas cela plaisant ?

Pasquin

Point du tout, de tout cela je n'aime que les mines, je veux étudier sous vous ; vous me paraissez expert en ce métier.

Moncade

Moi ? Je ne suis encore qu'un écolier, je t'en veux faire remarquer un à l'Opéra, devant lequel il faut mettre pavillon bas.

Pasquin

N'en est-ce pas un, là, qui fait toujours le doucereux, qui croit que toutes les Dames sont amoureuses de lui, qui pousse des soupirs qu'on entend du fond du parterre ?

Moncade

T'y voilà.

Pasquin

Ah ! Oui, je le connais, c'est un homme à bonne fortune aussi ?

Moncade

Il le dit.

Pasquin

Est-il riche ?

Moncade

Pourquoi ?

Pasquin

C'est que j'appelle cela, avoir eu de bonnes fortunes. Ah ! J'en aurai aussi par ma foi, puisque cela est si facile, j'ai envie de retourner à l'Opéra pour faire des mines. N'y a-t-il personne ici qui aime les mines !

Moncade

Tais, toi ; tu es si sot...

Pasquin

On frappe par le petit escalier.

Moncade

Qui pourrait-ce être ?

Pasquin

Je ne sais, verrai-je ?

Moncade

Vois, à l'heure qu'il est, je n'attends personne.

Pasquin

L'on demande à vous parler, et l'on demande si vous êtes seul.

Moncade

Quel homme est-ce ?

Pasquin

Il se cache, je n'ai pu le voir.

Moncade

Son nom ?

Pasquin

Il ne veut point dire de quelle part. Renvoyons-le, Monsieur, de peur d'accident ; il a mauvaise physionomie.

Moncade

Tu dis que tu ne l'as point vu ?

Pasquin

Cela est vrai ; mais son air mystérieux, un certain chapeau enfoncé, un manteau qui lui entoure le nez, que diable sais-je ?...

Moncade

C'est-à-dire, que son manteau a la physionomie mauvaise. Fais-le entrer.

Pasquin

Monsieur, on parle de voleurs, si c'en était un...

Moncade

Ne sommes-nous pas deux ?

Pasquin

Nous ne sommes qu'un tout au plus.

Moncade

Fais ce que je te dis.

Scène 7

Pasquin, Ergaste, Moncade

Pasquin

Entrez, Monsieur.

Ergaste

C'est vous, Monsieur qu'on appelle Monsieur de Moncade ?

Moncade

Oui, Monsieur.

Ergaste

Ne saurions-nous être entendus ?

Moncade

Non, si vous ne parlez bien haut.

Ergaste

Vous plairait-il de faire retirer vos gens ?

Pasquin

Volontiers.

Moncade

Demeurez. Monsieur, Pasquin est discret, on peut tout dire devant lui.

Ergaste

C'est une affaire de conséquence.

Moncade

Je ne lui cache rien.

Ergaste

Si vous vouliez pourtant...

Moncade

Monsieur, j'aime mieux ne rien apprendre de ce que vous avez à me dire.

Ergaste

Puisque vous le voulez ainsi, il faut bien s'y résoudre, Monsieur, en deux mots, une femme veuve de la première qualité...

Pasquin

Je respire ; pour cela, nous avons du courage.

Ergaste

Une femme de qualité, vous dis-je, voudrait vous entretenir une heure.

Moncade

Qui est-elle ?

Ergaste

Bien loin de vous dire son nom, Monsieur, vous ne lui parlerez qu'à de certaines conditions, que vous n'accepterez peut-être pas.

Moncade

Il faut voir.

Ergaste

Voulez-vous vous résoudre à vous laisser bander les yeux dans l'endroit où je vous prendrai pour vous mener chez elle ?

Moncade

À quoi bon cette précaution ?

Ergaste

Monsieur, on le veut ainsi. Vous avez trop d'esprit, Monsieur, pour ne pas voir aussi bien que moi, que l'on veut savoir l'état de votre coeur avant que de se découvrir à vous. Je vous en dis trop peut-être, et je passe ma commission.

Moncade

Êtes-vous à elle ?

Ergaste

Monsieur, je n'ai rien à vous dire là-dessus.

Moncade

Je sais qui c'est.

Ergaste

Peut-être.

Moncade

Elle est brune ?

Ergaste

Cela se pourrait.

Moncade

De grands yeux ?

Ergaste

À peu près.

Moncade

La bouche ni grande, ni petite ?

Ergaste

Je ne dirai plus rien.

Moncade

La main belle ?

Ergaste

Je ne répondrai pas.

Moncade

Les dents admirables ? Le nez ?... Va, va, mon enfant, je sais qui c'est... Pasquin, c'est celle qui au Bal... C'est elle assurément. Oui, mon enfant, j'irai... Oui, j'irai, je t'en réponds : oh ! Çà, mon ami, avoue-le moi, je l'ai deviné, elle ne loge pas proche l'Arsenal ? Hé ! Plaît-il ? Oh ! J'irai sur ma parole. Ma foi, je l'ai trouvée, n'est-il pas vrai ?

Ergaste

Monsieur...

Moncade

Oh ! Tu es un fat, mon pauvre coeur, je suis plus fin que toi. En quel endroit ? À quelle heure ? Tu n'as qu'à dire.

Ergaste

À l'heure, à l'endroit que vous voudrez.

Moncade

Dans la Cour du palais, à huit heures ?

Ergaste

Non c'est trop tôt.

Moncade

Hé bien, à neuf ?

Ergaste

C'est assez.

Scène 8

Moncade, Pasquin

Moncade

C'est Julie, je n'en doute point.

Pasquin

Oh ! Je le crois. Mais, vous avez promis que vous souperiez avec Lucinde ?

Moncade

Je serai revenu, ce n'est pas là ce qui m'embarrasse, c'est ce que je ferai d'ici à neuf heures, il n'en est tout au plus que sept ; pour moi je ne puis rester une heure au même endroit, il faut que je fasse quelque chose.

Pasquin

Le temps où vous ne faites rien, n'est-ce pas celui que vous employez le plus mal ?

Moncade

Et toi, tu n'as jamais plus d'esprit que lorsque tu te tais. Dis-moi un peu, comment me trouves-tu ?

Pasquin

Fort bien.

Moncade

Ce juste-au-corps là me paraît la taille un peu courte ; qu'en dis-tu ?

Pasquin

Effectivement, je ne sais ; oui, cela est vrai.

Moncade

Donne m'en un autre.

Pasquin

Lequel ?

Moncade

Lequel tu voudras. Apporte-moi celui que j'avais avant-hier.

Pasquin

Fi !

Moncade

Pourquoi ?

Pasquin

Il ne vous va pas bien, gardez plutôt le vôtre.

Moncade

Je n'en veux point.

Pasquin

L'autre vous fait les épaules grosses.

Moncade

N'importe.

Pasquin

Quand vous voulez quelque chose, vous le voulez.

Moncade

Que de discours ! Iras-tu ?

Pasquin

Monsieur...

Moncade

Quoi ?

Pasquin

Vous allez vous fâcher contre moi.

Moncade

Que veut donc dire ce maraud ? Me donneras-tu mon juste-au-corps ?

Pasquin

Monsieur ?

Moncade

Hé bien ?

Pasquin

J'ai répandu du suif dessus, en le voulant nettoyer.

Moncade

Où est-il ?

Pasquin

Je l'ai donné à dégraisser, afin qu'il n'y parût plus.

Moncade

Va le chercher tout à l'heure.

Pasquin

Monsieur, il ne sera pas accommodé.

Moncade

Apporte-le-moi en quel état qu'il soit.

Pasquin

Monsieur...

Moncade

Qu'y a-t-il encore ? Veux-tu marcher ?

Pasquin

Monsieur, il faut vous dire la vérité, je l'ai prêté pour une tragédie au collège.

Moncade

Mon juste-au-corps au collège ? À un enfant ?

Pasquin

Non, Monsieur, c'est un grand garçon, beau, bien fait comme vous, et qui fait le Roi de la Tragédie.

Moncade

Ah ! Vraiment je suis bien aise de savoir que tu prêtes mes hardes ; mais, à l'heure qu'il est, la Tragédie est faite, va le reprendre à l'instant même. Quoi donc, tu ne feras pas ce que je te dis ?

Pasquin

Monsieur...

Moncade

Ah ! Je vois ce que c'est, tu l'as mis en gage, n'est ce pas ?

Pasquin

Monsieur, vous l'avez deviné ; comme vous ne me deviez rien sur mes gages, et que vous n'aimez pas à avancer de l'argent, le besoin que j'en ai eu m'a fait recourir aux expédients les plus prompts.

Moncade

Tu me payeras celle là, je t'en réponds ; donne-moi le rouge. Mais voyez, un peu ce maraud, mettre mes habits en gages !

Pasquin

Le voilà.

Moncade

Il ne met pas le juste-au-corps que Pasquin lui a donné. Ah ! Je t'apprendrai vivre, je t'assure. Une autre perruque ? Je t'apprendrai à me jouer de pareils tours. Un autre chapeau ? Mais, voyez un peu, je vous prie... Un miroir ? Qui a jamais ouï parler d'une chose semblable ! Un coquin pour qui j'ai mille bontés... De la fleur d'orange ? Abuser ainsi de ma facilité ! Ah ! Tu ne me connais pas encore, je le vois bien. Une mouche ? Tu t'en repentiras, sur ma parole... Va ouvrir... Tu verras un peu la différence qu'il y a...

Scène 9

Pasquin, Moncade, Monsieur Martin

Pasquin

Monsieur Martin, pour votre écharpe...

Moncade

Ah ! Monsieur Martin, votre serviteur, vous me voyez en colère...

Monsieur Martin

Monsieur, ce n'est pas ma faute.

Moncade

Prendras-tu ce miroir ?

Monsieur Martin

Je suis venu...

Moncade

Je suis bien aise de vous connaître.

Monsieur Martin

Je suis au désespoir...

Moncade

Je m'en souviendrai.

Monsieur Martin

On a dû vous dire...

Moncade

Un bélître...

Monsieur Martin

Monsieur !...

Moncade

Un insolent...

Monsieur Martin

Monsieur !...

Moncade

Un effronté...

Monsieur Martin

Monsieur !...

Moncade

Un coquin, un fripon...

Monsieur Martin

Ah ! Monsieur...

Moncade

Ne voyez-vous pas que c'est à ce maraud que je parle ?

Pasquin

Voulez-vous en être de moitié ?

Monsieur Martin

Non, je ne joue pas si gros jeu.

Moncade

Je crois que tu plaisantes ?

Pasquin

Demandez, je n'ai pas parlé.

Moncade

Çà, voyons, avez-vous là mon écharpe ?

Monsieur Martin

La voilà.

Moncade

Elle est fort belle, vous l'a-t-on payée ?

Monsieur Martin

Ce matin, une Dame masquée, en chaise, est venue me la payer ; il n'était que dix heures, j'ai cru que vous ne seriez pas éveillé ; une autre Dame, masquée aussi, l'a payée à ma femme ; ma femme est sortie, une troisième a encore donné à ma fille ce qu'il fallait. Que ferai-je de cet argent ? Je connais point celles qui me l'ont donné.

Moncade

Faites-moi deux autres écharpes.

Monsieur Martin

De même façon ?

Moncade

Non, de différentes manières, vous avez de l'esprit, ajustez cela comme il faut.

Monsieur Martin

C'est assez, Monsieur, vous les aurez cette semaine.

Scène 10

Pasquin, Moncade

Pasquin

Monsieur, en faveur de tant d'écharpes, ne me pardonnerez-vous point un pauvre petit juste-au-corps ?

Moncade

Je te le pardonne ; mais si de ta vie... Je vais passer un moment chez cette petite marchande ici près, en attendant l'heure.

Pasquin

Irai-je vous trouver ?

Moncade

Non, je n'ai que faire de toi, il faut que je sois seul, ne me l'a-t-on pas dit ?

Scène 11

Pasquin

Pasquin

La peste ! Que je n'étais pas si sot, que de lui donner le juste-au-corps qu'il me demandait ! C'est un juste-au-corps heureux pour les bonnes fortunes ; car, il s'en sert ordinairement pour les grandes expéditions, et je veux savoir ce que c'est qu'une bonne fortune : je sais déjà faire des mines ; pour le jargon, j'y suis Grec ; je n'ai donc qu'à m'habiller au plus vite. Oh çà, prenons donc ce divin juste-au-corps ; non, commençons par la rhingrave, la peste qu'elle est étroite ! Et faut-il tant façons ? Un coup de ciseau, trois ou quatre points d'aiguille ne font pas une affaire. Allons donc, mes hanches, abaissez-vous ? Elles n'en feront rien. Qu'importe, je dirai qu'on les porte comme cela, vous verrez que j'amènerai la mode des hanches hautes ; j'ai bien vu autrefois à la Cour, la mode des grosses épaules et des coudes en arrière. Voici un juste-au-corps qui ne me paraît pas trop facile à mettre ; ces maudits tailleurs font les boutonnières si éloignées des boutons, j'y crèverai. Que ne fait-on point pour aller en bonne fortune ? Quel chapeau ? Ne voilà-t-il pas un homme bien bâti, la tête grosse, le ventre menu, les hanches basses ; morbleu, je veux faire oublier que Moncade est au monde. Tête-bleu, j'oubliais le meilleur, de l'eau de fleur d'orange ; peut-on aller en bonne fortune sans eau de fleur d'orange ? Voilà qui est bien ; j'ai, ce me semble, tout l'attirail de bonne fortune ; Dieu nous garde de mal encontre.

Acte V

Scène 1

Marton

Marton

Où diantre est Léonor ? Où est Éraste ? Ergaste ne revient point, qu'est-ce que tout ceci ? Mais, par ma foi, je suis folle ; je prends cette affaire avec autant de chaleur, que si c'était la mienne ; et d'où venez-vous ?

Scène 2

Éraste, Marton

Éraste

Je viens de chez Araminte, et de chez Cidalise.

Marton

Pourquoi faire ?

Éraste

Pour les rendre témoins de la Comédie : ne m'as tu pis dit qu'il était nécessaire qu'elles y fussent présentes, pour ne laisser aucun retour à Lucinde ?

Marton

Oui, mais auparavant il est bon de savoir si la Comédie se jouera.

Éraste

Puisque Ergaste n'est point revenu, tout va bien : il songe à tout ce qui lui faut sans doute.

Marton

Oh ! Ça, ça, tout coup vaille, cela ne gâte rien.

Éraste

Que fait Lucinde ?

Marton

Oh ! Par ma foi, elle est bien résolue de ne voir jamais Moncade, s'il donne dans le panneau.

Scène 3

Ergaste, Éraste, Marton

Ergaste

Monsieur...

Éraste

Ah, vous voilà ! Hé bien ?

Marton

Qu'avez-vous fait ?

Ergaste

Il s'est enferré de lui même ; il s'est persuadé qu'il connaissait la personne imaginaire dont je lui parlais. Je n'ai point voulu le détromper : enfin, il s'est résolu à tout.

Marton

À se laisser bander les yeux ?

Ergaste

À tout, vous dis-je.

Marton

Ah, le plaisant Colin-maillard ! Ce nom lui demeurera.

Ergaste

Il m'attend dans la Cour du Palais, à neuf heures.

Éraste

Il n'en est pas loin, je pense ; il vaut mieux que vous l'attendiez ; dépêchez-vous. Vous avez un carrosse ?

Ergaste

J'ai tout ce qu'il me faut.

Marton

Si par hasard il voulait ôter son bandeau ?

Ergaste

Ne vous mettez en peine de rien ; nous sommes deux, qui saurons bien l'empêcher.

Marton

Allez donc.

Scène 4

Lucinde, Marton, Éraste, Léonor

Lucinde

Hé bien, vient-il enfin ?

Marton

Oui, Madame.

Lucinde

Aux conditions qu'on lui a imposées ?

Marton

Oui, Madame.

Lucinde

J'ai beaucoup de peine à me le persuader.

Éraste

C'est la tendresse qui parle encore pour lui, Madame.

Lucinde

Ne parlons plus de tendresse, Éraste ; mais permettez-moi de douter de ce que je ne vois pas.

Éraste

Devriez-vous avoir besoin de cette preuve, Madame ? Et ce qui s'est passé...

Lucinde

Mon dieu, Éraste, je ne prends point son parti ; mais enfin, tout ce qui s'est passé ne le convainc point absolument.

Léonor

Mon frère s'obstine toujours mal à propos.

Lucinde

Point du tout, Madame, et nous pouvons avoir raison tous deux.

Marton

Le Colin-maillard nous sortira d'intrigues.

Lucinde

Taisez-vous, Marton ; ces plaisanteries là ne me vont point, entendez-vous ?

Scène 5

Lucinde, Araminte, Cidalise, Marton, Léonor, Éraste

Lucinde

Ah ! Mesdames, que je suis ravie de vous voir ici ! Vous ne pouviez y arriver plus à propos.

Araminte

Pourquoi donc, Madame ?

Cidalise

Hé comment, Madame ?

Marton

Nous allons jouer à colin-maillard, ne dites rien.

Lucinde

Et surtout vous, Madame.

Araminte

Si c'est quelque chose qui regarde Moncade, comme m'a dit Éraste, Madame y pourrait prendre autant de part que moi.

Léonor

Cidalise serait-elle aussi rivale de Lucinde ?

Cidalise

Moi ? Je ne sais ce que l'on me veut dire seulement.

Marton

Allez, allez, Madame, avouez la dette ; il n'y en a point ici que Moncade n'ait trompées.

Éraste

En vérité, cela mérite une punition publique.

Lucinde

Vous ne vous y prenez pas mal, Monsieur ; mais aussi, sa gloire en sera plus grande, s'il n'est point tel que vous vous imaginez.

Cidalise

Je ne sais ce que veut dire ceci.

Elle se retire dans un coin du Théâtre avec Cidalise.

Léonor

Je vais vous en instruire, Madame.

Lucinde

Mais, Madame, si Moncade ne vient point, à quoi cela fera-t-il bon ?

Marton

Hé bien, voilà un grand mal ! Madame n'est-elle pas partie intéressée ?

Elle va trouver Léonor et Cidalise.

Araminte

Je veux savoir tout cela aussi, moi ; on ne me l'a dit qu'imparfaitement.

Lucinde

Éraste, l'heure se passe, Moncade ne vient point ; je vous avoue que je ne serais point fâchée qu'il se fût moqué de vous.

Cidalise, Léonor et Araminte reviennent.

Éraste

J'aurai du moins la consolation, Madame, de connaître qu'il mérite la tendresse que vous avez pour lui. Mais je ne vois pas encore ce qui doit tant vous faire espérer ; il n'est encore que neuf heures.

Araminte

En vérité, cela est plaisant !

Cidalise

Serait-il assez sot pour hasarder la chose ?

Marton

Oh que oui.

Lucinde

J'en doute, Marton ; un homme du caractère dont vous voulez qu'il soit, serait plus diligent.

Marton

À moins qu'une autre femme ne le retienne, je ne conçois pas ce qui le peut arrêter.

À Léonor.

À Cidalise.

Lucinde

Éraste, il ne vient point ? Madame, il ne vient point ? Madame, croyez-vous qu'il vienne ?

Cidalise

En vérité je ne sais, Madame.

Marton

Les premiers jours, manquait-il aux rendez-vous que vous lui donniez ?

Cidalise

Oh ! Taisez-vous, Marton ; je me fâcherais.

Léonor

J'entends du bruit.

Scène 6

Ergaste, Lucinde, Éraste, Marton

Ergaste

Cachez les flambeaux.

Lucinde

Je suis perdue !

Ergaste

Mon homme le garde dans l'antichambre ; laissera-t-on entrer ?

Lucinde

Oui, qu'il entre ; je veux le voir. Attendez : qui lui parlera pour moi ? Je vous avoue que je n'en ai pas la force.

Éraste

Est-il besoin de lui parler ? N'êtes-vous pas contente, Madame ? D'ailleurs, il connaîtra votre voix.

Marton

Ne connaît-il que la voix des Dames qui sont ici ? Il connaît leurs coeurs, de par tous les diables ; c'est le pis que j'y trouve. Attendez : je contrefais la mienne à miracle. Faites-le entrer : le voulez-vous, Madame ?

Lucinde

Fais ce que tu voudras.

Scène 7

Ergaste, Pasquin, Marton

Ergaste

Nous entrons dans son appartement : il ne tient qu'à vous d'être heureux.

Pasquin

Hé ! Je l'ai tant été, mon enfant, je t'assure, que si ce n'était à ta considération, et que je ne veux pas te faire perdre la récompense qui t'est promise, j'apaiserais à l'heure qu'il est deux de mes Maîtresses irritées.

Ergaste

Je vous suis bien obligé. Songez qu'il y va de la vie, au moindre effort que vous ferez pour voir Madame.

Pasquin

Que je n'ai garde ! Va, va, mon ami, je suis accoutumé a ces sortes d'aventures, et nous en avons mis à fin de plus périlleuses que celle-ci.

Ergaste

Vous êtes à présent dans sa chambre, et je vous laisse seul avec elle.

Marton

Silence ; ne faites point de bruit surtout.

Scène 8

Pasquin, Marton, Lucinde, Araminte, Léonor, Éraste, Cidalise, Ergaste

Pasquin

Gare le pot au noir.

Marton

Le beau début !

Lucinde

Le traître.

Pasquin

Hé bien, mon ange, me voilà.

Marton

Réservez de pareilles douceurs, quand vous me connaîtrez mieux ; écoutez, auparavant que de me répondre, les choses que j'ai à vous dire.

Pasquin

La peste ! Vous me prendriez pour un grand sot ! Je vous veux faire voir, si je mérite le choix que votre coeur a fait ; car, je crois que vous ne m'envoyez pas chercher, pour me dire que vous me haïssez.

Marton

Vous ne saurez pas aussi mes véritables sentiments, si vous n'éclaircissez par ordre le doute où je suis.

Pasquin

Allons, mon petit coeur, ma Reine, ne nous amusons point à la faribole. Regardez ces airs penchés, cette taille. Quand nous nous connaîtrons un peu mieux, je vous ferai des mines.

Lucinde

Ce n'est point-là Moncade ?

Araminte

Non assurément.

Pasquin

Qui est ce qui dit-là que je ne suis Moncade ? Vous en avez menti.

Léonor

Mon Frère, ce n'est pas lui.

Éraste

Je ne sais qu'en dire.

Cidalise

Ce n'est pas lui.

Marton

Madame, c'est Pasquin.

Pasquin

Comment donc, Pasquin ? Qu'est-ce donc, que ceci, ma petite amie ?

Éraste

C'est lui, Madame.

Éraste

Un bâton ?

Pasquin

Comment donc un bâton ? Madame, je vous déshonorerai.

Éraste

Vite.

Pasquin

Les voies de fait ? Encore ? Au meurtre, on m'assomme.

Éraste

Comment ! Coquin, tu te jouais de nous ?

Lucinde

Hé bien, n'avais-je pas raison ? Allez, Éraste, désabusez-vous, Moncade m'aime ; et pour se mieux moquer de nous, il a feint de donner dans le piège. Qu'en dites-vous, Mesdames ?

Araminte

Je dis qu'il n'est pas étonnant qu'il en ait évité un seul en sa vie.

Lucinde

Et vous, Madame ?

Cidalise

Qu'il a pu se repentir...

Léonor

Pour moi, je ne dis rien.

Marton

Et moi, je dirai toujours que c'est un fourbe.

Éraste

Il y a quelque chose à tout ceci que je ne comprends pas, mais j'en serai éclairci. Parleras-tu ?...

Pasquin

Monsieur...

Éraste

Allons vite.

Pasquin

Monsieur...

Éraste

Je te tuerai.

Pasquin

Épargnez un homme à bonne fortune.

Éraste

Allons tout à l'heure, avoue. Que veut dire ceci ?

Pasquin

Monsieur, puisque vous le voulez...

Éraste

Hé bien ?

Pasquin

La curiosité d'aller en bonne fortune, et la facilité que j'ai trouvé en celle ci, m'a fait entreprendre ce que vous voyez.

Éraste

Ah, coquin ! Hé comment as-tu fait ?

Pasquin

J'ai dit à mon Maître de ne se trouver au rendez-vous qu'à dix heures, et je m'y suis rendu à neuf à sa place.

Éraste

Il n'y a rien de gâté encore ; il n'est que dix heures au plus, Ergaste, retournez au Palais ; vous avez pris l'un pour l'autre : Vous trouverez Moncade ; amenez-le, comme vous avez fait celui-ci.

Il sort.

Ergaste

Si je le trouve, je serai ici dans un moment.

Éraste

Madame, Moncade ne fera pas si fidèle que vous vous l'imaginez.

Lucinde

Pasquin, crois-tu qu'il vienne ?

Pasquin

Moi ? Madame, je n'en sais rien ; mais si de ma vie je vais en bonne fortune...

Marton

Elles ne réussissent pas toujours, au moins.

Pasquin

L'expérience ne m'en laisse pas douter un moment ; mais au-moins que je connaisse le frappeur qui me frappeur distinctement : si c'est une frappeuse, elle est diablement forte.

Marton

C'était moi. Je t'en devais, il y a bien longtemps.

Pasquin

Je vous remercie de vos faveurs.

Araminte

Si Moncade doit venir, nous ne serons pas longtemps à le savoir, le Palais n'est pas loin d'ici.

Cidalise

Je serais bien fâchée de ne voir point la fin de cette aventure, puisque je l'ai préférée à une partie qui n'était pas trop désagréable.

Marton sort.

Lucinde

Marton, voyez là-bas si personne ne vient.

Pasquin

J'irai le faire hâter, si vous voulez, Madame.

Éraste

Madame, qu'il ne sorte point, s'il vous plaît.

Lucinde

Quelqu'un vient-il enfin ?

Pasquin

Te vois bien qu'il ne viendra que trop tôt.

Marton

Madame, notre homme vient de m'envoyer dire qu'il serait ici dans un moment. Il lui fait prendre plusieurs détours, afin qu'il ne puisse rien juger sur la mesure du chemin.

Lucinde

Allons, voilà qui est fait, me voilà guérie absolument, et je ne pense pas l'avoir connu de ma vie.

Cidalise

Puisque vous voulez un aveu de moi, sachez que j'ai bien plus de résolution que vous, et que je l'ai oublié avec autant de facilité, que j'en avais eu à l'aimer.

Araminte

Pour moi, je n'ai pas eu l'âme si forte.

Cidalise

Mais vous, Madame, il vous aimait.

Léonor

Comme les autres.

Pasquin

Je vous assure que vous êtes la seule femme au monde dont je ne lui ai point oui dire de mal.

Lucinde

Et de moi, Pasquin ?

Pasquin

Oh ! Pour vous il vous aime, Madame.

Lucinde

On n'en peut pas douter après ceci : je m'en vais lui parler moi-même ; je n'aurai pas de peine à changer le ton de ma voix.

Éraste

Madame...

Lucinde

Laissez-moi faire, je vous prie, je veux lui parler. Mesdames, mettez vous sur ces sièges. Éraste, retirez-vous aussi.

Éraste

Recommandez à Pasquin de se taire.

Pasquin

Je ne veux plus dire qu'un mot. Traite-t-on tous les gens à bonnes fortunes comme je l'ai été ?

Lucinde

Il n'est rien que ne méritât un traître, un perfide, comme ton Maître.

Pasquin

J'aurai donc ma revanche.

Scène 9

Lucinde, Moncade, Éraste, Léonor, Cidalise, Araminte, Pasquin, Marton

À Moncade.

Lucinde

Qu'on se retire, Voici une de ces aventures qui ressemble assez à celles des romans. Je crois, Monsieur, que vous ne trouverez point mauvaises les précautions que j'ai prises : votre réputation, assez mal établie à l'égard des Dames, n'a pu me permettre de vous voir autrement : et d'ailleurs la nature, qui m'a peut-être assez mal partagée, m'engageait à connaître l'état de votre coeur, avant que de me découvrir. Quelques soins qu'on ait bien voulu se donner pour me persuader que j'étais belle, que j'avais de l'esprit, je me suis toujours rendu justice, et je n'ai jamais trouvé en moi tout ce qu'il faut pour faire une infidèle : quand ma vanité même m'aurait flattée au point de me le faire croire, la bonté de mon coeur m'eût détourné de l'entreprendre. Mes plaisirs ne s'augmentent point par le chagrin des autres ; je cherche un bonheur plus tranquille. Un perfide ne cesse point de l'être, et vous tombez avec lui tôt ou tard dans des malheurs que je ne veux point éprouver. Parlez-moi donc sincèrement si vous pouvez : êtes-vous libre ?

Moncade

Vous jugerez, Madame, si je suis sincère, par l'aveu que vous allez entendre. Je n'ai point le coeur libre, Madame, je ne veux pas vous tromper : j'aime, et depuis longtemps. Vous voyez du moins que mon procédé dément la réputation qu'on me donne.

Éraste

Il la reconnaît.

Léonor

Taisez-vous.

Lucinde

Vous aimez, Moncade, et depuis longtemps, dites-vous ?

Moncade

Oui j'aime, Madame, et d'un amour qui ne finira qu'avec ma vie.

Lucinde

Mais cet amour si tendre n'est, il point offensé par la démarche que vous faites ?

Moncade

J'aurais peine à vous dire ce qui m'a fait venir ici.

Lucinde

En vérité, je ne saurais m'empêcher de vous louer : si je ne puis gagner votre coeur, j'ai le plaisir du moins de voir qu'il n'est point tel qu'on me l'avait dépeint. Mais, Moncade, pour prix de ma tendresse, obtiendrai-je une grâce de vous ?

Moncade

Il n'est rien que je ne fasse, Madame, de tout ce qui pourra ne point blesser ma passion.

Éraste

Il la reconnaît, vous dis-je.

Cidalise

Hé ! Taisez-vous.

Lucinde

Je ne veux point de vous une chose bien extraordinaire ; je ne cherche pas même à vous voir indiscret. Mais, Moncade, si je devine votre Maîtresse, je veux que vous me l'avouiez. Est-ce Araminte ?

Moncade

Ah ! Madame, de qui me parlez-vous ?

Lucinde

Qui vous fait récrier si fort ? N'a-t-elle pas du mérite ?

Moncade

Ah ! Madame, n'entrons point dans le détail d'Araminte, nous y trouverions si peu de naturel, et tant de choses empruntés... De grâce, Madame, n'en parlons point davantage ; il y a des gens dont on ne doit jamais rien dire.

Araminte

Je n'y puis pas tenir.

Cidalise

Attendez jusqu'au bout.

Lucinde

Il court dans le monde que vous aimiez Cidalise.

Moncade

C'est une folle.

Cidalise

J'en suis quitte à bon marché.

Lucinde

Oh ! Je l'ai deviné : c'est Léonor, qui demeure chez Lucinde.

Moncade

Ah ! Madame, la connaissez-vous ? Défiez-vous-en ; c'est le plus méchant esprit...

Lucinde

Nommez-la donc vous-même.

Moncade

Ah ! Madame, si vous la connaissiez comme moi, vous me pardonneriez aisément mon insensibilité.

Lucinde

A-t-elle de l'esprit ?

Moncade

Oui, Madame, elle en a, mais non pas de ces esprits qui s'en font trop accroire : il semble que le sien ne lui sert, que pour en découvrir aux autres.

Lucinde

Voilà un fort joli caractère ! Elle est belle sans doute ?

Moncade

Ah ! Ne m'engagez point à faire son portrait : je pourrais pourtant le faire sans vous offenser ; et ne vous ayant peut-être jamais vue, je puis vous dire que je la trouve la plus adorable femme du monde.

Lucinde

Elle doit être contente de le paraître à vos yeux.

Il veut ôter son mouchoir.

Moncade

Ne dissimulons point davantage, Madame, et permettez-moi de jouir de la vue de la seule personne pour qui je veux vivre.

Lucinde

Arrêtez.

Moncade

Hé, Madame, à quoi bon tous ces retardements ? Je vous connais, je sais qui vous êtes.

Lucinde

Attendez, à qui croyez-vous parler ?

Moncade

À vous-même, Madame.

Lucinde

Je ne suis point Lucinde.

Moncade

Aussi n'est-ce point elle, à quoi j'adresse mes voeux ; et s'il faut vous le dire, le seul espoir que ce pourrait être Julie, m'a fait venir ici : si ce n'est point elle à qui je parle, je m'en retourne sans vous voir.

Lucinde

Vous n'aimez point Lucinde ?

Moncade

Non, Madame, et je ne l'ai jamais aimée.

Elle lui arrache le mouchoir.

Lucinde

Tu ne l'as jamais aimée, perfide ! Tu me l'oses dire à moi-même ? Hé pourquoi donc me trompais-tu ?

Pasquin

Cela n'est point plaisant sans coups de bâton. Cela était plus plaisant, à moi.

Araminte

Adieu, Monsieur de Moncade, je vous remercie des bons sentiments que vous avez pour moi.

Léonor

Pour moi, je suis contente.

Cidalise

Adieu, Moncade.

Marton

Adieu, Monsieur Pasquin.

Lucinde

Éraste, voulez-vous recevoir ma main ?

Éraste

Si je le veux !...

À Moncade.

Lucinde

Je vous la donne. Adieu, perfide, ne me vois jamais.

Pasquin

Allons, Monsieur, ne faut-il pas déloger ? Nous aurons bientôt déménagé. Surtout, changeons de nom et de quartier ; nous sommes décriés dans celui-ci, comme la fausse monnaie.

Moncade

Juste ciel ?

Pasquin

Si cela pouvait le rendre sage.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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