Acte I
Scène 1
Léonor, Marton, Éraste
Léonor
Oui, mon frère, le dessein d'épouser Lucinde, devient un dessein très inutile, si l'on ne la détrompe de Moncade.
Marton
Elle l'aime, vous ne l'ignorez pas : elle est veuve ; et je sais bien, moi, que si l'on n'y donne ordre, et promptement, elle n'attendra pas qu'elle ait vingt-cinq ans pour épouser Moncade, quoiqu'elle ait peu de temps à attendre. Comptez sur ce que je vous dis ; depuis quelques années que je suis avec elle, je dois la connaître.
Léonor
L'intérêt de votre amour à part, que pensera Damis, son oncle et son tuteur, s'il la trouve mariée sans en être averti ? Ne sera-t-il pas en droit de se plaindre de nous, lui qui nous a priés de venir loger avec elle, de veiller à sa conduite, et de lui en rendre compte ?
Éraste
Je vois tout cela, comme vous le voyez : mon amour ne me dit que trop ce que je devrais faire ; mais je crains de déplaire à Lucinde, et, d'ailleurs, ces moyens...
Marton
Et pendant toutes ces irrésolutions, Moncade, peut-être, épousera Lucinde.
Éraste
Que faut-il donc que je fasse ?
Léonor
Satisfaire à votre promesse, avertir Damis de tout ce qui se passe, lui déclarer votre passion pour sa nièce, n'oublier rien de ce qui peut servir à vous rendre heureux.
Éraste
Je ne pourrai jamais.
Marton
Hé, que de fausses délicatesses !
Éraste
Mais, ma soeur, de grâce...
Léonor
Mon frère, en un mot, voulez-vous épouser Lucinde, ou non ?
Éraste
Si je le veux !
Léonor
Faites donc ce que l'on vous dit, nous aurons soin du reste.
Éraste
Mon bonheur est entre vos mains.
Marton
Adieu donc.
Scène 2
Léonor, Marton
Léonor
Marton, que fait Lucinde ?
Marton
Je viens de l'habiller, elle sera bientôt ici.
Léonor
Ne saurions-nous trouver le moyen de faire donner Moncade dans quelque panneau ?
Marton
Bon ! Il donnera le plus aisément du monde dans tous ceux qu'on voudra ; mais je vous avertis qu'il s'en tire encore avec plus de facilité qu'il n'y donne.
Léonor
Malgré tout cela, Marton, il faut servir mon frère ; tu me l'as promis.
Marton
Je n'ai déjà pas mal commencé ; et, pendant ces deux jours que Moncade a été à la campagne, vous croyez bien que je n'ai rien oublié pour jeter des soupçons dans l'esprit de Lucinde.
Léonor
La voici.
Scène 3
Léonor, Lucinde
Léonor
Qu'avez-vous donc, Madame ? Que vous me paraissez triste !
Lucinde
Je ne sais, Madame, je n'ai point dormi.
Léonor
Les gens, qui troublent votre repos, ne prennent peut-être pas assez de soin de vous le rendre ?
Lucinde
Vous êtes trop bonne, Madame, de vouloir bien prendre part à ce qui me regarde.
Lucinde tourne la tête vers l'appartement de Moncade.
Léonor
Je vous avoue que je voudrais vous voir plus tranquille. Que vous prêtez peu d'attention à ce que je vous dis ! Il faut être autant de vos amies que j'en suis...
Lucinde
Mais, point, Madame, il me semble que je vous écoute ? Et quand cela ne serait pas, devriez-vous prendre garde à ce que je fais ?
Léonor
Si je le dois, Madame ? Est-ce que je rie m'intéresse pas à tout ce qui vous touche ? Croyez-vous que je verrais avec plaisir des gens abuser de votre bonne foi ? Ne me serait-il point sensible de vous voir faire une injuste préférence, et ne devrais-je point m'efforcer à vous faire connaître la différence des coeurs qui s'attachent à vous ? Croyez-moi, Madame, j'en connais, et vous les connaissez comme moi, qui ne vous aiment que pour vous, qui sacrifieraient...
Lucinde
Marton, avez-vous vu...
Léonor
Madame, je vois bien que je vous embarrasse.
Lucinde
Madame, je vous demande pardon. Je vous avoue...
Léonor
Je vous laisse.
Lucinde
Eh ! Non, Madame.
Scène 4
Marton, Lucinde
Marton
Il est vrai que vous avez quelquefois des distractions...
Lucinde
Marton ?
Marton
Madame ?
Lucinde
Est-il sorti ?
Marton
Qui ?
Lucinde
Est-il sorti, te dis-je ?
Marton
Éraste ?
Lucinde
Non.
Marton
Votre laquais ?
Lucinde
Qui te parle de mon Laquais ? Moncade est-il sorti ?
Marton
Je ne pense pas seulement qu'il soit éveillé. Depuis quelque temps vous devenez si difficile à servir, qu'il faudrait une plus grande pénétration, et une plus grande patience que la mienne pour pouvoir vous entendre, et pour pouvoir durer avec vous ; suis-je maître moi de vos distractions et de vos caprices ? Et ne disait-on pas que je suis cause que vous n'êtes pas toujours aimée ?
Lucinde
Marton !
Marton
Madame ?
Lucinde
Vous plairait-il de vous taire ?
Marton
Non, Madame, c'est bien ma faute, vraiment, si Moncade a passé deux jours sans vous voir ? Que vous vous êtes coiffée bien mal à propos de ce petit vilain-là !
Lucinde
Marton ?
Marton
Madame ?
Lucinde
Encore une fois, vous plairait-il de vous taire ?
Marton
Non, Madame, vous m'avez prise pour parler, et je parle, et je parlerai.
Lucinde
Hé bien, Marton, je vous défends de vous taire, je ne sais plus que ce moyen là pour vous empêcher de parler.
Marton
Vous savez bien que le Médecin me dit hier devant vous que j'avais une réplétion de paroles, si excessive, que si je n'y donnais ordre... Voyez-vous, Madame, le silence m'est mortel.
Lucinde
Ah ! Parlez, Marton.
Marton
Ah... Je me sens déjà soulagée... Dites-moi un peu, Madame... dans le temps que vous me rompiez tant la tête à force de m'exagérer, que le plus heureux état que puisse souhaiter une femme est celui d'être veuve, et que pour rien au monde vous ne vous remarieriez ; qui serait venu vous proposer pour mari... ou pour amant, aussi bien en ce temps-ci n'y fait-on guère de différence, un homme toujours inquiet, toujours bizarre, toujours content de lui, jamais content des autres, amoureux aujourd'hui, demain perfide, qu'eussiez vous dit ?
Lucinde
On m'aurait vivement offensée.
Marton
Ah ! Pour offensée, non ? Si cela était, vous sentiriez l'outrage que vous vous faites, et la honte que vous recevez...
Lucinde
Moi ?
Marton
Vous, Madame, n'aimez vous pas Moncade ? C'est son portrait que je viens de faire.
Lucinde
Comme vous le peignez, Marton !
Marton
Comme il est, Madame, et comme il devrait vous paraître. Tant qu'il n'a eu dessein que de vous plaire, et d'être aimé de vous, le plus joli homme du monde était Moncade, mais dès qu'il a vu que vous le vouliez toujours fidèle, et toujours amoureux, a-t-il seulement pu se résoudre à conserver les moindres égards pour vous ? Que n'avez vous pas fait pour lui ? Songez enfin, Madame, que vous vous devez quelque chose à vous-même. Vous me pardonnerez bien la liberté que je vais prendre ; que voulez-vous qu'on pense d'un jeune homme aimable, sans bien, logé chez vous sous le nom de votre parent, et qui n'a jamais été en état de faire de dépense que depuis que vous l'aimez. Je veux que le dessein de l'épouser puisse justifier votre conduite ; mais en attendant vous laissez penser, vous laissez dire, et insensiblement vous vous faites une réputation qui ne vous fait pas grand honneur, je crois, j'en jurerais même, que votre passion n'est point allée au delà des regards et de la parole. Mais ; Madame, est on obligé de croire ce que Marton croit de vous ? Le monde qui n'est pas bon, mène souvent la passion des autres plus loin qu'elle n'est allée ; pensez à votre gloire et à votre repos. Mais, Madame, où allez-vous ?
Lucinde
Je sais, Moncade, serait-il éveillé ? Mais non. Vas-y toi-même, examine ses actions, ses discours, et m'en rapporte jusques à moindres paroles.
Marton
Ce sont des soins bien inutiles, j'aurai toujours mal entendu, si je ne le peins constant, amoureux, fidèle.
Scène 5
Marton, Pasquin, Moncade
Marton
Ah ! Te voilà, Pasquin, que cherches-tu donc tant ?
Pasquin
Je cherchais une folle, je t'ai trouvée ; je ne cherche plus rien comme tu vois.
Marton
Tu n'est pas mal impertinent, puis-je voir ton Maître ?
Pasquin
Non, il n'est encore éveillé que pour lui, avant qu'il ait niaisé tout son saoul dans un fauteuil et à sa toilette, il a ma foi encore plus d'une bonne demie-heure à dormir.
Moncade
Hé... hé, Pasquin ?
Pasquin
Monsieur ?
Marton
Je reviendrai dans un moment.
Pasquin
Tu n'aimes pas les nudités, à ce que je vois ? Attends, aide-moi, je te prie, à porter la toilette ici.
Marton
Pourquoi ?
Pasquin
Il dit qu'il fume dans la chambre.
Elle aide à porter la toilette.
Marton
J'ai peur qu'il ne fume dans sa tête beaucoup plus que dans sa chambre.
Moncade
Allons donc, hai !
Pasquin
On y va. Comme diable il crie ? Ne dirait-on pas qu'il a bien des affaires ?
Scène 6
Moncade, Pasquin
Moncade
Viendras-tu donc ?
Pasquin
Me voilà.
Moncade
Quel temps fait-il ?
Pasquin
Il n'est fait point.
Moncade
Maraud ! N'est-il venu personne me demander ?
Pasquin
Le grison d'Araminte est dans un cabaret, qui attend que vous soyez éveillé.
Moncade
Cidalise n'a-t-elle point envoyé ici ?
Pasquin
Je vous le gardais pour la bonne bouche ; tenez, voilà une lettre et une montre qu'elle vous envoie ; son grison va venir pour prendre la réponse.
Moncade
Tu n'as qu'à les mettre là.
Pasquin
Ne lisez-vous pas la lettre ?
Moncade
Non, je sais tout ce qu'il y a dedans.
Pasquin
On frappe à la porte, ouvrirai-je ?
Moncade
Vois ce que c'est ? Ah ! C'est de la part d'Araminte.
Scène 7
Laquais, Moncade
donne une agrafe de pierreries, et une lettre
Laquais
Oui, Monsieur, voilà ce que Madame vous envoie : faites-vous réponse ?
Moncade
Réponse ? Non.
Laquais
Viendrez-vous, Monsieur ?
Moncade
Non.
Laquais
Demain ? N'est-ce pas Monsieur ?
Il donne la montre au Laquais.
Moncade
Oui... un de ces jours. Hai... Pasquin... N'y a-t-il pas là une montre ?... Porte cela à ta Maîtresse. Allons donc qu'on achève de m'habiller.
Scène 8
Pasquin, Moncade
Pasquin
Et que dira Cidalise, quand elle ne vous verra plus sa montre ?
Moncade
M'habilleras-tu, te dis-je ?
Pasquin
Et vous ne vouliez pas sortir ?
Moncade
Je ne sais ce que je ferai, j'ai bien envie de passer ma journée ici. Non... Il faut que je sorte. On frappe ; n'est-ce point encore quelque Laquais ?
Pasquin
Non, Monsieur, personne n'a frappé. Avouez que c'est un fatiguant mérite, que celui d'être un joli homme, et de ne pouvoir pas faire un pas sans être couru de tout le monde. Il y a quelques chagrins et quelques périls à essuyer ; oui, quand on est fait comme vous.
Moncade
Il y a des moments où je voudrais n'être point fait comme je suis, et où je donnerais toutes choses au monde pour être fait comme toi.
Pasquin
Je le crois.
Moncade
Ne saurais-tu point quelque secret pour te faire haïr ?
Pasquin
Oui, Monsieur, et facile même... Vous n'avez qu'à continuer de vivre comme vous vivez, et je vous garantis haï et méprisé de tout le genre humain. On heurte ce coup ci.
Moncade
Ouvre.
Pasquin
C'est de la part de Cidalise.
Scène 9
Laquais, Moncade
Laquais
Monsieur, j'ai donné une lettre et une montre.
Moncade
Je sais ce que c'est : tiens, donne lui cela.
Scène 10
Pasquin, Moncade
Pasquin
Ce qui vient de la flûte s'en retourne au tambour.
Moncade
Te voilà bien étonné !
Pasquin
Moi, point, je trouve cela le mieux du monde : aimer celle-ci aujourd'hui, demain la trahir, prendre de l'une pour donner à l'autre, fausses confidences, noirceurs, billets sacrifiés, flatterie, médisance, bagatelle, me voilà prêt à tout ; nous n'en serons pas plus riches à la fin, mais nous rirons bien, n'est-ce pas, Monsieur ?
Moncade
Ah ! Je suis ravi de te voir raisonnable.
Pasquin
Ah ! Monsieur, qu' un Diable et un ermite vivent ensemble quelque temps, l'ermite deviendra Diable, ou le Diable ermite, j'en suis absolument convaincu. Ça voyons qui sera la malheureuse que vous allez mettre en réputation par quelque nouvelle perfidie ? Car aussi bien vois-je clairement, que votre tendresse est usée pour la Marquise...
Moncade
Laquelle.
Pasquin
Hélas ! Celle à qui vous juriez, il n'y a pas longtemps, de n'être jamais infidèle.
Moncade
Non, je ne l'aime plus.
Pasquin
Vos feux ne sont guère plus véhéments pour cette bonne Dame, à qui je portai votre portrait le même jour ?
Moncade
Ah ! Si, je ne la puis souffrir, elle met du blanc.
Pasquin
Et l'autre, sa bonne amie ?
Moncade
Elle n'a point d'esprit.
Pasquin
Et la veuve de ce Conseiller ?
Moncade
Elle n'est pas riche.
Pasquin
Et sa soeur.
Moncade
Elle ne peut souffrir l'odeur du tabac.
Pasquin
L'odeur du Tabac ? Hé, mort de ma vie ; de toutes celles-là, il n'y en a pas une dont vous ne m'ayez rompu la tête : Ah ! Pasquin, disiez-vous, elle est toute charmante, je l'aimerai toute ma vie, je souffrirais mille morts plutôt que d'avoir conçu le dessein de changer, je vous écoute, je la regarde, je l'examine, je trouve que vous avez raison. Point... Le lendemain, je suis un sot : elle n'a pas le coeur délicat : ses manières sont rudes ; elle vous aime trop ; elle est jalouse ou bien indifférente ; elle ne puis souffrir l'odeur du tabac : enfin, vous leur trouvez toujours quelque défaut pour justifier votre inconstance.
Moncade
Que t'importe ?
Pasquin
Comment donc ? Que m'importes ? Vous ne contez pour rien mille feux serments que je fais tous les jours ?
Moncade
Pourquoi les fais-tu ?
Pasquin
Pour rétablir votre réputation chancelante.
Moncade
Qui t'a chargé de ce soin ?
Pasquin
Ah, ah, ceci n'est pas mauvais : qui m'en a chargé, dites-vous ?
Moncade
Oui ?
Pasquin
Mon honneur.
Moncade
L'honneur de Pasquin !
Pasquin
Assurément. Ne voudriez-vous pas que j'aidasse à confirmer partout que le plus scélérat, le plus vain, le plus infidèle, le moins amoureux homme du monde, c'est vous ?
Moncade
Cela ne me plairait point du tout.
Pasquin
Hé ! Que voulez-vous que je dise à de semblables discours ? Car vous ne voyez-là que l'ébauche du portrait qu'on me fait de vous tous les jours ; que faut-il donc que je réponde ?
Moncade
Rien, te taire et commencer dès à présent.
Pasquin
Oh ! Monsieur, qui ne dit mot consent, et je ne veux point qu'on croie dans le monde que je connaisse votre caractère, et que je l'approuve, puisque je reste avec vous ; et d'ailleurs, par ma foi, je ferais bien mes affaires et les vôtres ? Car enfin, voyez-vous, chacun songe à son petit intérêt, je n'aurais qu'à me taire vraiment sur cent questions que l'on me fait. Mon pauvre Pasquin, me dit l'une, tiens voilà une bague, je te prie, apprends-moi ce que fait ton Maître, à quelle heure est-il revenu ? Comment est-il, quand il ne me voit pas ? Songe-t-il à moi ? Te parle-t-il de moi ? Est-il inquiet, joyeux, triste, gai, mélancolique, content, taciturne, évaporé, chagrin, plaisant, sage, fou ? Que diable sais-je, et cent mille antres de semblable nature.
Moncade
Hé bien, que réponds-tu pour lors ?
Pasquin
Selon la bague.
Moncade
Ah ! Je savais bien que chez toi mon honneur et le tien marchaient bien loin après ton intérêt. Changeons de discours : sais-tu bien une chose ?
Pasquin
Qu'est-ce ?
Moncade
Je crois que je suis amoureux.
Pasquin
Quoi, amoureux ! Là, ce qu'on appelle amoureux de bonne foi.
Moncade
Oui, te dis-je, amoureux.
Pasquin
Mais, parlez-vous là sérieusement ?
Moncade
Veux-tu que je me donne au diable pour te le faire croire ?
Pasquin
Et Lucinde ?
Moncade
Oh, Lucinde elle n'en saura rien.
Pasquin
Tant mieux pour vous. Mais, dites-moi, combien cela durera-t-il ?
Moncade
Tu m'en demandes trop, comme si l'on pouvait répondre de cela.
Pasquin
La connais-je ?
Moncade
Tu la connais.
Pasquin
Il faut que vous l'aimez depuis fort peu ; car je ne vous en ai jamais ouï parler.
Moncade
À peu près.
Pasquin
Est-elle belle ?... Bon, peste de sot, est-ce à présent qu'il faut vous le demander ? Vous me le direz dans peu de temps, où loge-t-elle ? Loin d'ici ?
Moncade
Non.
Pasquin
Tant mieux, car dans les commencements, c'est une fatigue de diable, quand il faut porter règlement trois billets tous les jours.
Moncade
Tu n'auras pas grand peine à le faire, tu les donneras sans sortir.
Pasquin
Hé, comment ?
Moncade
Elle loge ici.
Pasquin
C'est Léonor.
Moncade
Tu l'as dit.
Pasquin
Ah ! Monsieur.
Moncade
Qu'as-tu ?
Pasquin
Songez-vous bien à ce que vous faites ?
Moncade
Fort bien.
Pasquin
Léonor, amie de Lucinde, à sa vue ! Vous n'y songez pas, ou vous voulez vous perdre absolument. Hé ! Monsieur, où est la probité, l'honneur, songez-vous, dis-je...
Moncade
J'aime les moralités, elles endorment.
Pasquin
Tenez, Monsieur, voilà Marton, instruisez-là de tout ce beau dessein.
Scène 11
Moncade, Marton, Pasquin
Moncade
Hé, bonjour Marton... Que voulez-vous ?
Marton
Vous donner le bonjour, Monsieur... J'ai à vous parler de la part de Madame.
Moncade
Mon juste-au-corps ?
Marton
Si je n'avais crû rendre service à Madame et à vous, Monsieur, je ne me serais pas chargée de vous parler ; je me suis flattée que vous écouteriez agréablement ce que j'ai à vous dire ; vous savez si je suis dans vos intérêts, cela me fait peine de voir que vous ne vouliez pas devenir heureux ; que ne donnerais-je pas pour vous voir faire de sérieuses réflexions sur votre humeur, pour moi je vous crois trop honnête homme pour ne vous pas reprocher quelque fois votre conduite avec Lucinde.
Moncade
Ma montre ?
Marton
Oserait-on vous dire que vos sentiments, dispersés à vingt Coquettes, ne vous rendront ni plus aimable ni plus heureux... à qui devraient-ils être fidèles, ces sentiments que nous ne voyons plus, si ce n'est à la plus tendre, et peut-être à la plus aimable personne du Royaume ?... Croyez-moi, Monsieur, et vous croirez une fille toute affectionnée à vos intérêts, soyez heureux pendant que vous pouvez l'être, il vient un temps où le désir de le devenir n'est plus qu'un désir désespérant ; vous ne serez pas toujours aimable, et vous ne trouverez pas toujours une Lucinde qui vous aime.
Moncade
Mon épée ?
Marton
Cinquante mille écus et Lucinde... en ce temps-ci... la jolie somme... Cela devrait être bien tentant pour vous, et je ne sache guère que vous qui voulut s'aviser de n'être point tenté de tout cela.
Moncade
Ma bourse ?
Marton
En vérité, Monsieur, vous avez beau dire et beau faire, à quelque usage que vous prétendiez mettre tout le mérite que vous avez, et vous en avez beaucoup... Si l'on en croit les Connaisseuses, je veux devenir la plus grande Demoiselle de Paris, s'il peut jamais vous valoir cinquante mille écus et Lucinde.
Moncade
Ma perruque ?
Marton
Ce que je vous dis devrait-il vous paraître assez désagréable, pour ne vouloir pas seulement me dire un mot ?
Moncade
Suis-je bien, Marton ?
Marton
Hé ! Vous n'êtes que trop bien, et nous en enrageons.
En s'en allant.
Moncade
Mes gants, mon chapeau... Adieu, Marton... Hé... Pasquin.
Pasquin
Monsieur ?
Moncade
Écoute.
Scène 12
Marton, Pasquin
Marton
Par ma foi voilà un vilain petit homme... et toi t'imagines-tu que je m'accommode de tes froideurs, et de tes absences d'amour ?
Pasquin
J'aime les moralités, elles endorment.
Marton
Va, va, traître, je t'apprendrai...
Pasquin
Tu ne fais ce que tu dis.
Marton
Comment, à une fille comme moi ? Un homme comme toi ? Scélérat, infâme...
Pasquin
Laisse, laisse ces beaux noms, ces noms illustres à l'indigne petit maître que je sers ; donne m'en de plus doux, et qui me conviennent.
Marton
À toi, des noms plus doux ?
Pasquin
Ah ! Pardon ma Fille, j'ai la tête si pleine des folies de Moncade...
Marton
Et des tiennes.
Pasquin
Que sans penser que tu fusses-là...
Marton
Manière de justification assez obligeante ; je t'en tiendrai compte.
Pasquin
Je te redisais les mêmes paroles qu'il m'a dites, lorsque j'ai voulu fronder sa conduite.
Marton
Je le crois, tu sais que j'ai à me plaindre de toi, et que je trouve fort mauvais...
Pasquin
Suis-je bien, Marton ?
Marton
Ah ! Traître, tu copies Moncade... Mais ne pense pas que je sois assez folle pour copier Lucinde.
Pasquin
Adieu, mon enfant, je vous donne le bonjour.
Marton
La peste soit du maroufle.
Acte II
Scène 1
Laquais, Araminte
Laquais
Je vais voir si l'on peut voir Madame.
Araminte
Hai, mon enfant, dis-moi un peu je te prie, Moncade est-il ici ?
Laquais
Je ne sais, je ne crois pas. Sonnerai-je, Madame ?
Araminte
Oui sonne. Où peut être Moncade ? Sa conduite ne me satisfait point : il a le don de gâter tout ce qu'il fait d'agréable dans le même moment qu'il le fait, et le peu d'empressement qu'il marque pour me voir, détruit le plaisir que j'ai reçu de la montre qu'il m'a envoyée ce matin.
Scène 2
Marton, Laquais, Araminte
Marton
Hé bien, qui diantre te fait sonner si fort ?
Laquais
On demande Madame.
Araminte
Que fait-elle ?
Marton
Elle n'a point dormi de toute la nuit, elle vient de s'assoupir tout à l'heure ; si vous voulez pourtant, j'irai lui dire.
Araminte
Non, Marton, j'attendrai qu'elle soit éveillée.
Marton
Ou que Moncade soit revenu.
Araminte
Pourquoi, Moncade ?
Marton
Pour vous tenir compagnie, en attendant Madame.
Araminte
Je n'ai que faire de Moncade.
Marton
Et cependant, Madame, pardonnez-moi si je vous parle si librement, il court un bruit que vous ne le haïssez pas.
Araminte
Moi ?
Marton
Tout le monde dit qu'il vous aime, du moins.
Araminte
Tout le monde a menti, Marton ; et s'il est vrai que certains rapports entre les gens forment ordinairement les passions, je ne me tiendrais guère plus coupable de l'aimer, que de lui avoir inspiré de l'amour ; de grâce, quand vous entendrez de pareilles sottises... Mais, qui prend donc plaisir à semer des galanteries de la sorte ? Moncade lui-même n'y aurait-il point de part ?
Marton
Hé ! Madame, à quoi vous arrêtez-vous ? Ce qui vous fâche, fait aujourd'hui la gloire de la plupart des Dames ; et le plaisir de faire dire qu'on les aime, l'emporte sur celui d'être aimées véritablement.
Araminte
Je ne suis pas de celles-là, Marton ; et Moncade serait de tous les hommes celui de qui je voudrais le moins qu'on le dit.
Marton
C'est cependant, dit-on, la coqueluche de Paris.
Araminte
Ce n'est pas la mienne.
Marton
Il a de l'esprit pourtant.
Araminte
Je le trouve d'une sottise, et le plus ennuyeux personnage...
Marton
Il est bien fait.
Araminte
Cela se peut-il dire ? Je ne le puis souffrir.
Marton
Pour écrire, personne n'écrit mieux que lui.
Araminte
Que dites-vous ?... Il est vrai que je n'ai point vu de ses lettres ; mais enfin à ses manières, je le crois incapable de rien faire de bien.
Marton
Ah ! J'en connais d'assez difficiles qui ne laisseraient pas de s'en accommoder.
Araminte
Et qui, Marton ?
Marton
Quel intérêt y prenez-vous ?
Araminte
J'ai des raisons pour le savoir.
Marton
J'en ai peut-être pour ne vous le pas dire.
Araminte
Je t'en conjure.
Marton
Que vous importe ?
Araminte
Je voudrais connaître la malheureuse qui s'attacherait si mal à propos.
Laquais
Cidalise demande à voir Madame.
Elle sort.
Marton
Tenez voilà justement une de ses malheureuses.
Scène 3
Cidalise, Araminte
Cidalise
Vous voilà bien seule, Madame ?
Araminte
Vous voyez, Madame.
Cidalise
Où est Lucinde, Madame ?
Araminte
J'attends qu'elle soit éveillée, Madame.
Cidalise
Il faut que je fasse la même chose, puisqu'aussi bien je viens de renvoyer mon carrosse.
Araminte
J'ai le mien là-bas, Madame, dont vous pouvez librement disposer.
Cidalise
Pourrais-je être mieux qu'avec vous, Madame ?
Araminte
Je sais des gens que vous me préféreriez sans peine.
Cidalise
C'est du moins quelque chose, que je vous le dise.
Araminte
C'est peu de chose, lorsque l'on est instruite du contraire. Mais que vois-je !
Cidalise
Que voyez-vous, Madame ?
Araminte
J'admire votre attache ; les diamants en sont fort nets, ils sont tout-à-fait bien mis en oeuvre.
Cidalise
La trouvez-vous belle, Madame ?
Araminte
Fort belle, Madame.
Cidalise
Je suis ravie qu'elle soit de votre goût.
Araminte
Il n'y a pas longtemps que vous l'avez, Madame ?
Cidalise
Il y a très longtemps, Madame, mais je la porte rarement.
Araminte
Me tromperais-je ? Avec votre permission, Madame. Non, Madame, il n'y a pas si longtemps que vous dites.
Cidalise
Je vous dis vrai, Madame.
Araminte
Je sais ce que je dis, Madame.
Cidalise
Et moi, Madame, je sais que vos questions commencent à me lasser.
Araminte
Mais de grâce, dites-moi, comment vous l'avez eue ?
Cidalise
Je n'ai point de compte à vous rendre là-dessus.
Araminte
Où l'avez-vous achetée ?
Cidalise
Finissons, s'il vous plaît ?
Araminte
Elle ne vous coûte guères.
Elle reconnaît la montre qu'elle avait envoyée à Moncade.
Cidalise
Elle me coûte, Madame, elle me coûte autant que vous avez payé votre montre.
Araminte
Quel galimatias me faites-vous ? Madame, qu'a de commun ma montre avec l'attache dont je vous parle ?
Cidalise
Madame, n'entrons point dans un éclaircissement fâcheux. Dans ces fortes d'affaires le meilleur est de passer la chose sous silence, il s'en trouve de bien plus malheureuses. Dans cette aventure, du moins, si nous perdons un Amant, nous retrouverons nos bijoux : je vais vous rendre votre attache, ou je la garderai si vous en voulez faire autant de la montre.
Araminte
Non, Madame, je ne veux rien garder qui me donne le moindre souvenir du plus scélérat de tous les hommes.
Cidalise
Tenez, Madame, voilà votre attache.
Araminte
Et voilà votre montre.
Scène 4
Marton, Cidalise, Araminte
Marton
Quel troc faites-vous-là ? Que je voie ?
Cidalise
Ce n'est rien, Marton. Adieu, Madame, je vais prendre votre carrosse.
Araminte
Ne le gardez pas.
Cidalise
Je ne vais qu'ici près.
Marton
Madame va venir ici.
Cidalise
Je me suis souvenue d'une affaire pressée.
Araminte
Ta Maîtresse vient, dis-tu ?
Marton
Je l'entends.
Araminte
Je prétends tout à l'heure me venger de la perfidie de Moncade.
Scène 5
Lucinde, Araminte
Lucinde
Madame, je suis au désespoir de vous avoir fait attendre.
Araminte
Je suis ici venue pour vous dire la chose du monde qui doit vous surprendre le plus.
Lucinde
Ne tardez point, Madame, je suis déjà dans une impatience...
Araminte
Non, Madame, s'il vous plaît, ce sera devant Moncade.
Lucinde
A-t-il quelque part dans ce que vous avez à me dire ?
Araminte
Je veux vous faire connaître quel est le coeur d'un homme que vous estimez peut-être trop.
Lucinde
Madame, voilà la porte de son appartement. Marton, Marton ?
Scène 6
Marton, Lucinde, Araminte
Marton
Madame ?
Lucinde
Dites à Moncade que Madame veut lui parler.
Elle sort.
Marton
Moncade ? Il est sorti, Madame, il y a plus d'une heure.
Lucinde
Voilà qui est bien. Je n'apprendrai donc point, Madame, ce qu'il était, disiez-vous, si important que je susse.
Araminte
Outrage-t-on ainsi les gens ? Non, Madame, je vous le répète encore une fois, Moncade ne mérite pas d'être considéré par une personne comme vous.
Lucinde
Vous me paraissez assez bien instruite, Madame, et la manière dont vous parlez de lui, commencerait à me déplaire, si vous continuiez à me cacher les raisons qui vous y obligent.
Araminte
Hé bien, Madame, apprenez à votre honte et à la mienne, que Moncade nous trompait toutes deux, qu'il est le plus scélérat des hommes ; et qu'enfin désabusée par ses perfidies, j'ai cru que je devais vous tirer de l'erreur où vous êtes.
Lucinde
Vous m'obligez beaucoup, Madame, quoiqu'un peu tard ; et vous souffrirez sans vous fâcher, s'il vous plaît, que je vous dise que vous vous consoleriez aisément de mon erreur, si vous étiez encore dans la votre.
Araminte
Moncade m'a fait croire aisément tout ce qu'il a voulu, Madame, et ce sont des éclaircissements qu'entre lui, vous et moi...
Lucinde
Ah ! Madame, de pareils éclaircissements entre trois personnes sont ordinairement fâcheux ; évitons-les, et me donnez sans eux, je vous prie, toutes les marques que vous pourrez de son infidélité.
Araminte
Vous allez voir Moncade tout entier, Madame.
Lucinde
Ah, volage !
Scène 7
Pasquin, Araminte, Lucinde
Pasquin
On parle de mon maître.
Araminte
Je vous rendrai certaine...
Lucinde
Perfide !
Pasquin
C'est de lui...
Araminte
Tenez, Madame, lisez.
Lucinde
Traître, infidèle !
Pasquin
Oh ! C'est de lui assurément, je le reconnais aux épithètes. Écoutons.
Araminte
Vous saurez, je vous prie, que c'est la seule qui me soit restée de plus de trente lettres qu'il m'a écrites, et que j'aurais encore sans l'imprudence d'une de mes Femmes, qui les lui laissa prendre dans ma cassette ; heureusement, j'avais celle-ci sur moi, elle suffit.
Lucinde lit tout bas.
Pasquin
Je crois que nous n'avons qu'à déloger au plutôt.
Araminte
Qu'en dites-vous, Madame ?
Lucinde
Hélas ! Madame, que dirais-je ? Je ne dis rien.
Araminte
Vous prenez cette affaire avec bien de la modération ?
Lucinde
Dans celles de cette nature, le bruit sert de peu de chose.
Pasquin
Plut au Ciel que nous en fussions quittes pour du bruit.
Araminte
Adieu, Madame.
Lucinde
Madame, je vous donne le bonjour.
Araminte
Ne me rendez-vous pas ma lettre ?
Lucinde
Non, Madame, de grâce, laissez-la moi.
Araminte
Ces sortes de choses ne sont bonnes qu'entre les mains des personnes intéressées.
Lucinde
Elle ne sortira pas des miennes.
Araminte
Adieu donc, Madame. Où allez-vous ?
Lucinde
Madame, je vous laisse ; aussi bien ne suis-je guère en état...
Araminte
Rentrez donc...
Scène 8
Pasquin, Lucinde
Pasquin
Je le savais bien, moi, que nos bonnes fortunes nous feraient bien voir du pays. Juste Ciel.
Lucinde
Ah ! Pasquin, où est ton Maître ?
Pasquin
Je crois qu'il est à jouer quelque part.
Lucinde
Va-t'en lui dire qu'il vienne me parler tout à l'heure, mais tout à l'heure, entends-tu ? Dis-lui que j'ai quelque chose à lui apprendre de la dernière conséquence, qu'il vienne incessamment ; amène-le avec toi. Entends-tu bien au moins ?
Pasquin
Hé oui, Madame, je n'entends que trop, et je n'ai que trop entendu.
Lucinde
Va donc vite. Attends, demeure, je vais lui écrire un mot, cela le pressera davantage, j'aurai fait dans un instant.
Scène 9
Pasquin
Pasquin
Ah ! C'est à ce coup-ci que nous voilà perdus sans ressource ! Que la peste étouffe les coquets, la coquetterie, et tous ceux qui l'ont inventée. Nous voilà pris au trébuchet.
Scène 10
Pasquin, Moncade
Pasquin
Ah, Monsieur !
Moncade
Qu'y a-t-il ?
Pasquin
Vous êtes perdu.
Moncade
Comment ?
Pasquin
Monsieur, Araminte, cette maudite Araminte, par des raisons que je ne comprends pas...
Moncade
Hé bien ?
Pasquin
Elle a remis entre les mains de Lucinde la lettre que vous lui écrivîtes hier.
Moncade
Hé bien ?
Pasquin
Hé bien, que voulez-vous davantage ? Ne devinez vous pas la suite ?
Moncade
Hé bien ?
Pasquin
Vous rêvez, je pense, avec votre Hé bien.
Moncade
Hé bien ?
Pasquin
Hé bien, hé bien, hé bien ; oh ! Hé mal, de par tous les diables, dites-le donc une fois.
Moncade
Attends, demeure ici, je vais...
Pasquin
On va me donner ordre de vous aller chercher.
Moncade
N'importe, je vais... Je voudrais qu'Araminte fût morte.
Pasquin
Oh ! Quelle est laide à présent ! N'est-ce pas, Monsieur ?
Moncade
Il faut...
Pasquin
Voici Lucinde.
Scène 11
Lucinde, Moncade, Pasquin
Lucinde
Tiens, Pasquin, porte à Moncade... Ah ! Vous voilà, Monsieur ! Je suis ravi de vous trouver si à propos.
Moncade
Hé, Madame, songez-vous encore que je fois au monde ?
Lucinde
J'y ai songé du moins jusques ici ; mais désormais...
Moncade
Ce n'est pas d'aujourd'hui que vos résolutions sont prises.
Lucinde
Plût au Ciel que je ne t'eusse jamais vu, Monstre, que je ne regarde qu'avec horreur.
Pasquin
Cela commence assez bien.
Moncade
Je reconnais à ces termes ceux qui vous les ont inspirés.
Lucinde
Et tu reconnaîtras par les effets la récompense qui t'est due.
Moncade
Je sais à qui je dois rendre grâce de l'indifférence que vous me marquez depuis quelque temps.
Lucinde
Ne te prends qu'à toi-même, du mépris que toute ma vie je veux avoir pour toi.
Moncade
Vous m'apprîtes hier qu'il fallait que je commençasse à m'y accoutumer.
Lucinde
Infidèle, je n'ai jamais passé un jour sans te donner quelques marques de ma tendresse.
Moncade
C'en sont de bien tendres, Madame, de répondre si mal aux empressements que l'on a de recevoir une lettre, sans daigner faire savoir aux gens... Mais, Madame, ne parlons plus de cela.
Lucinde
Quelle lettre, perfide ? Que veux-tu dire ?
Moncade
Ah ! Cessons ce discours, ou m'épargnez de semblables noms.
Lucinde
Non, non, je veux que tu t'expliques ; je me justifierai de tout aisément, et j'en aurai plus de plaisir à te convaincre, après de la lâcheté la plus noire. Poursuis ; encore une fois, de quelle lettre prétends-tu me parler ?
Moncade
Hé, Madame, à quoi tout cela est-il bon ? de la lettre que Pasquin vous rendit hier.
Lucinde
À moi ?
Moncade
À vous, Madame.
Lucinde
Moi, j'ai reçu une lettre !
Moncade
Hé, vous même, Madame.
Lucinde
Que Pasquin m'a rendue ?
Moncade
Lui-même.
Lucinde
Cela est faux.
Moncade
Pasquin ?
Pasquin
Monsieur ?
Moncade
N'écrivis-je pas une lettre hier ?
Pasquin
Oui, Monsieur.
Moncade
Ne te dis-je pas de la porter à Paris ?
Pasquin
Cela est vrai.
Moncade
À qui te dis-je de la rendre ?
Pasquin
À qui ?
Moncade
Oui, coquin, à qui ? N'était-ce pas à Madame ?
Pasquin
Oui, Monsieur.
Moncade
N'es-tu pas venu tout exprès ?
Pasquin
J'en demeure d'accord.
Moncade
N'es-tu pas entré dans ce logis pour la donner ?
Pasquin
Cela est certain.
Moncade
Hé bien, qu'en as-tu fait, bourreau ? Réponds.
Pasquin
Monsieur...
Moncade
Tu l'as perdue, n'est-ce pas ?
Pasquin
Monsieur, quand je suis entré dans la chambre de Madame, lorsque j'ai cru prendre la lettre pour la remettre entre ses mains...
Moncade
Hé bien ?
Pasquin
Je ne l'ai pas trouvée.
À Lucinde.
Au Valet.
Moncade
Ah, coquin ! Madame, je vous demande pardon... Je ne sais qui me tient... Je suis au désespoir de vous avoir accusée aussi injustement que j'ai fait. Cherche cette lettre, maraud ! Y avait-il quelqu'un dans la chambre ?
Pasquin
Il y avait mille gens, Monsieur.
Moncade
Ma lettre sera perdue, je suis au désespoir ! On verra que je vous priais de venir passer à la campagne quelques heures avec moi chez ma tante ; et ceux qui ne cherchent que l'occasion de vous déchirer... Mais de grâce, Madame, puisque je n'ai pu vous déguiser mes sujets de chagrin, apprenez-moi ce qui vous agite si furieusement contre moi.
Lucinde
Ah ! Le détour est fort adroit, je l'avoue, et je serais peut-être assez bonne pour te croire, si le billet pouvait s'accorder à ce que tu me dis. Je l'ai ce billet ; il est entre mes mains. Ne t'informe point de la manière dont il y est venu, et voyons comment tu feras pour tourner à mon avantage tout le mépris qu'il y paraît pour moi.
Moncade
Du mépris pour vous ?
Elle lit.
Lucinde
Oui, cruel ! Et dans toute son étendue. « Je suis à la campagne depuis deux jours, et j'y suis sans Lucinde ! La complaisance que je suis obligé d'avoir pour une Tante malade, me fait rester ici dans une étrange solitude. N'essaiera-t-on point de me le rendre supportable ? Si vous ne vous chargez de ce soin (ma chère Lucinde) ma gloire, ma fortune... toute la terre ensemble n'en viendrait pas à bout. Je n'aimerai et n'adorerai que vous de ma vie. Adieu. »
Pasquin
Vous verrez qu'on aura contrefait son écriture. Que dira-t-il ?
Il le lit de cette manière.
Moncade
Ah ! Je connais à présent qu'il n'est rien que l'on n'empoisonne. Donnez-moi ce billet, Madame, je vous prie. « Je suis à la campagne depuis deux jours, et j'y suis sans Lucinde ! La complaisance que je suis obligé d'avoir pour une tante malade, me fait rester ici dans une étrange solitude. N'essaiera-t-on point de me la rendre supportable ? » Si vous ne vous chargez de ce soin (ma chère Lucinde) ma gloire, ma fortune... Toute la terre ensemble n'en viendrait pas à bout. Je n'aimerai et n'adorerai que vous de ma vie. Adieu. » Ce billet est rempli de mépris pour vous ?
Lucinde
Ah ! Moncade, Moncade, vous avez bien des ennemis, ou je suis bien faible !
Moncade
Ceci cache quelque chose encore, Madame, éclaircissez m'en, je vous en conjure : que je connaisse les gens de qui je dois me défier.
Lucinde
Non, Moncade, contentez-vous que je n'ajoute point de foi aux trahisons dont je vous soupçonnais.
Moncade
Madame, je suis le plus heureux homme du monde aujourd'hui. Mais l'innocence est-elle toujours reconnue, et ne dois-je point appréhender que la mienne ne succombe à la fin, sous les traits de quelqu'imposture nouvelle ?
Lucinde
Ah ! Moncade, vos intérêts peuvent-ils être en de meilleures mains que les miennes ? Je ne suis que trop ingénieuse à chercher des raisons pour vous excuser, et mes soupçons ne commencent, que lorsque je ne puis vous trouver innocent.
Moncade
Cependant, Madame, aujourd'hui que devenais-je, si, par un miracle que je ne comprends pas, la vérité ne se fût montrée à vos yeux ? Je perdais pour jamais un coeur que mes soins, mes respects, ma fidélité me doivent conserver, éternellement. Puis-je être un moment désormais sans des inquiétudes mortelles ? Oui, Madame, il me passe par la tête cent choses plus bizarres l'une que l'autre. Je sens que je consentirais dès à présent à ne vous voir de ma vie, plutôt que de vous voir encore une fois si cruellement prévenue. Moi, perfide à ma chère Lucinde ! Madame, si vous ne me rassurez contre tout ce, qu'on peut tenter contre moi, si vous ne me promettez de fermer la bouche de ceux qui me desservent auprès de vous, vous me verrez mourir de désespoir.
Lucinde
Vous n'aimez que moi, Moncade ?
Moncade
Je hais tout ce qui n'est point vous.
Lucinde
Ah ! Moncade, ne me trompez point.
Moncade
Pourquoi le ferais-je, Madame ?
Lucinde
Que sais-je ? Pour entasser conquête sur conquête ; pour satisfaire une vanité ridicule, dont tous les jeunes gens se piquent aujourd'hui. Les choses si aisées ne font point d'honneur, Moncade.
Moncade
Ah ! Madame, j'aimerais mieux mourir.
Lucinde
Que ferez-vous aujourd'hui ?
Moncade
Madame, mon frère m'a mandé de me rendre chez lui.
Lucinde
Irez-vous ?
Moncade
Tout à l'heure, Madame.
Lucinde
Quand vous reverra-t-on ?
Moncade
Tout le plutôt que je pourrai.
Lucinde
Adieu, Moncade, songez à moi.
Moncade
Je ne suis occupé que de vous.
Scène 12
Pasquin, Moncade
Pasquin
Hé bien, Monsieur, je m'apprends, comme vous voyez.
Moncade
Tu fais des merveilles !
Pasquin
Tout franc, Monsieur, si vous n'aviez été secondé, notre barque était renversée. En vérité, quelque peine que vous ait donnée cette aventure, je ne suis point fâché qu'elle soit arrivée ; car je ne doute point qu'après une alarme si chaude, vous ne preniez une ferme résolution de ne plus retomber dans de pareilles fautes.
Moncade
Quelle heure est-il ? Comment diable ! À quatre heures Dorise m'attend dans l'Île.
Pasquin
Monsieur ?
Moncade
Tais-toi.
Pasquin
Ah, quel homme ! Vous suivrai-je ?
Moncade
Non. J'oubliais... Porte ce billet à la Comtesse Dorvoir.
Pasquin
À la Comtesse Dorvoir ! Il y a quinze mois que vous l'avez vue.
Moncade
Va, te dis-je.
Pasquin
Quelle diable d'imagination ! Ah, ah !... Elle a vendu une Terre depuis huit jours, j'y vais. Mais où vous trouverai-je ?
Moncade
Chez Belise, où je dois être précisément à cinq heures ! Ne sais-tu pas ?... Ne te fais pas attendre au moins ? car je n'y serai pas longtemps.
Scène 13
Pasquin
Pasquin
Allez, allez, nous sommes d'ordre ; et à force d'ordre, à la fin, tout n'ira rien qui vaille. Que maudit soit la première guenon qui le mit en réputation. Car enfin, qu'a-t-il donc de si merveilleux ? N'ai-je pas un nez, des yeux, un corps à peu près comme lui ? C'est le hasard tout pur qui conduit toutes ces choses ; il ne faut d'abord que faire un peu de bruit, et tout vous réussit. Madame la Marquise est amoureuse d'un tel, cela se dit : elle passe pour connaisseuse. Toutes les Dames galantes veulent savoir si elle a raison : toutes s'empressent à lui plaire ; l'une, par un véritable entêtement, l'autre par jalousie de sa beauté ; celle-ci pour se venger d'un Amant qui l'aura quittée, celle-là, pour réveiller les ardeurs d'un amant languissant ; et toutes enfin, poursuivre la mode ; car il y a de la mode, oui, en ceci comme en autre chose. Mais allons l'attendre ; pourvu que je n'aide à tromper que six personnes dans le reste du jour, j'en serai quitte à bon marché.
Acte III
Scène 1
Éraste, Léonor, Marton
Éraste
Ma Soeur, j'ai vu Damis, comme vous me l'avez conseillé. Je me suis gardé de lui parler de rattachement que Lucinde sa nièce a pour Moncade : sans doute il est instruit de ce qui se passe ; et je n'ai pas cru qu'il fût honnête d'aigrir encore un homme qui me paraît au désespoir, outre que ce sont de mauvaises manières, pour gagner le coeur des gens que l'on estime. Mais, ma Soeur, je crois que le hasard aura fait tout ce que nous espérions... En deux mots, ma Soeur, Araminte que je viens de rencontrer, m'a assuré qu'elle venait de désabuser Lucinde ; qu'elle lui avait remis entre les mains une lettre de Moncade.
Léonor
Une lettre de Moncade écrite à Araminte ?
Éraste
Oui, vous dis-je.
Marton
Ah ! Madame, que j'en suis aise ! Nous allons voir, par ma foi, le Maître et le valet bien penauds. Ce petit freluquet de Moncade avec ses airs impertinents ! Ce maraud de Pasquin commençait à faire comme lui. Mais écoutez au moins, ne vous y trompez pas ? Cimentez la chose comme il faut. Si vous leur donnez le temps de se raccommoder...
Léonor
Ah ! Je ne saurais croire, après ce que j'entends, que Lucinde ait le coeur assez lâche...
Marton
Mon dieu, Lucinde aime, Lucinde est crédule, Moncade est un scélérat fort aimable. Défiez-vous de tout ; prenez-là dans l'emportement, ou vous ne tiendrez rien. Mais pour moi, j'ai de la peine d'ajouter foi aux choses que vous me dites ; et je n'ai, ce me semble, remarqué aucune altération dans son visage.
Éraste
Elle étouffe sans doute son ressentiment. Je tiens la chose d'Araminte.
Léonor
Allez donc, mon frère, allez la trouver ; examinez la situation de son âme ; profitez d'un moment si favorable ; et quelque chose enfin qui arrive, soyez sûr que nous tendrons tant de pièges à Moncade, qu'à la fin nous ferons ouvrir les yeux à Lucinde.
Éraste
Ah ! Ma Soeur, il est temps que vous le fassiez ; car, en vérité, je me meurs : cette préférence injuste m'assassine, et je crois que je souffrirais moins, si Moncade ne la trompait pas.
Marton
À quoi vous amusez-vous ! Vous nous dites ici les plus belles choses de monde ; quand vous ferez devant elle, vous ne pourrez desserrer les dents. Si vous voyez Moncade auprès de ma Maîtresse, il ne déparle point, quand il devrait cent fois lui répéter les mêmes choses.
Éraste
Il est heureux, Marton.
Marton
Allez le devenir, si vous pouvez.
Scène 2
Léonor, Marton
Léonor
Mais, Marton, plus je songe à ce que vient de me dire mon frère, et moins j'y trouve d'apparence.
Marton
Je n'y comprends rien non plus que vous. Moncade était fort gai, lorsqu'il est sorti ; Lucinde n'était point triste. Il y a du malentendu en tout ceci, ou Moncade aura joué quelque tour de son métier.
Léonor
Qu'aura-t-il pu lui dire contre une preuve si forte ?
Marton
Par ma foi je n'en sais rien. Que vous dirai-je ? Il ouvre de grands yeux, il soupire, il menace, il pleure, il se jette à genoux, se promène à grands pas, casse une chaise, déchire une manchette, s'arrache des cheveux, ronge ses ongles, et à la fin il a raison.
Léonor
Voilà de belles manières de se justifier !
Marton
Mais par ma foi, Madame, n'était que je lui ai déjà vu jouer mille fois le même rôle, je ne saurais qu'en dire. Il m'a fait pleurer, moi, dans les commencements ; mais à présent je suis aguerrie. Mais vous, Madame, qui parlez, si vous avez tant d'envie de servir votre frère, qui le peut mieux que vous ? Car enfin je ne suis pas aveugle : je m'aperçois depuis assez longtemps, que Moncade vous lorgne ; et parce que je voyais que vous répondiez assez bien à toutes se minauderies, je croyais que vous ne manqueriez pas de vous prévaloir de sa passion, pour détromper Lucinde.
Léonor
Vous avez de bons yeux, Marton ! Hé bien ! Puisque vous l'avez découvert, je veux bien vous en faire la confidence : c'est à quoi je songe tous les jours ; mais c'était le dernier remède dont je voulais me servir, parce que je le trouvais le plus honteux.
Marton
Allez, Madame, rien n'est honteux pour punir un scélérat.
Léonor
Mais, j'ai peur qu'il se défie de moi.
Marton
Bon ! Lui ? Il se défierait de vous, si vous lui disiez que vous le haïssez. Il est si prévenu de son mérite, qu'il croit qu'on est forcé de l'aimer dès qu'on le voit. J'entends quelqu'un ! C'est peut-être lui : il donnera dans tous les panneaux que vous lui tendrez.
Léonor
Il est plus fin que tu ne crois.
Marton
S'il ne faisait point de sottises, il n'aurait pas besoin de finesses : c'est à vous de l'embourber si bien, que rien ne soit assez fort pour le dégager.
Léonor
Laissez-moi faire.
Scène 3
Moncade, Léonor
Moncade
Je ne sais ce que je dois faire, Madame ?
Léonor
Il faudrait lire dans votre pensée pour vous donner conseil.
Moncade
Dois-je rester, Madame, et m'exposer au plus grand péril que j'aie couru de ma vie ?
Léonor
Cette énigme est assez difficile à développer ; mais, je ne vois point quel péril vous courrez à demeurer ici.
Moncade
Ah ! Madame, que mes yeux m'ont mal servi ! Que mes soupirs se sont mal expliqués ! Quoi ! Toutes mes actions n'onT pu se faire entendre ?
Léonor
Je n'ai remarqué en vous que ce que vous prodiguez aisément à tout le monde.
Moncade
Ah ! Madame, si je n'ai conservé que des airs honnêtes pour les autres, bien différents toute, fois de ceux que j'ai pour vous, vous devez m'en tenir compte ; je ne l'ai fait que pour mieux cacher mon amour.
Léonor
Ah ! Moncade, songez-vous bien à ce que vous me dites ?
Moncade
Oui, Madame, j'y ai songé. Je sais tout ce que je hasarde : je sais que je perds Lucinde pour jamais, si vous abusez du sincère aveu que je vous fais ; mais je sais que je ne pouvais plus vivre, et vous cacher ma tendresse.
Léonor
Je vous vois de trop près pour croire vos discours sincères.
Moncade
Hé ! Que vous disent-ils, Madame, qui ne doive vous assurer de la plus forte passion qu'on ait jamais sentie ?
Léonor
Ne jurez vous pas tous les jours à Lucinde la même chose ?
Moncade
Jugez par ses reproches continuels, de l'amour que je sens pour elle.
Léonor
Mais vous la trompez donc ?
Moncade
Hé ! Madame, ne savez-vous pas vous-même, comment la chose s'est faite ? Ne vous a-t-on point dit que mon oncle m'ordonna de m'attacher à elle, et que les grands biens dont elle est pourvue, lui firent entrer ce dessein dans la tête ? Je n'avais pour lors aucun engagement ; je consentis à tout ce qu'on voulut : mais je vous vis, Madame ; et l'intérêt de mon amour me ferait, sans balancer, négliger une fortune bien plus considérable.
Léonor
Ah ! Moncade, je ne sais si tout ce que vous me dites est vrai ; mais je sens bien que je le voudrais du moins.
Moncade
Ah ! Madame, souffrez, je vous prie, que je me jette à vos genoux, et que je vous conjure au nom de la tendresse la plus vive, d'une passion qui ne finira jamais, de me mettre à l'épreuve la plus forte que vous puissiez imaginer ? Voulez-vous les lettres de Lucinde ? Je vous les abandonne. Voulez-vous que je ne la voie jamais ? J'y consens. Voulez-vous qu'à vos yeux je brise son portrait ? Je le ferai. Il n'est rien que je ne vous sacrifie, commandez.
Léonor
Je voudrais ne vous avoir jamais parlé.
Moncade
Que ne vous ai-je offert mes premiers voeux ! Je serais encore fidèle.
Léonor
Mais, Moncade, que me demandez-vous ?
Moncade
Que vous m'aimez que vous le pensiez, et que vous le disiez sans cesse.
Léonor
Vous me trahirez ?
Moncade
Non, Madame, jamais.
Léonor
Me le signerez-vous ?
Moncade
De mon sang, s'il le faut.
Léonor
Vous n'aimez point Lucinde ? vous vivrez éternellement pour moi ? Vous me le promettez ; et votre main est prête, dites-vous, à m'en signer l'aveu ?
Moncade
À l'instant même, commandez.
Léonor
N'oubliez donc rien, Moncade, de tout ce qui peut me confirmer vos serments.
Moncade
Je vais vous le porter, Madame, pourvu qu'à votre tour vous me donniez des marques d'une tendresse véritable.
Léonor
Vous serez content.
Moncade
C'est assez.
Léonor
Je vous attends.
Scène 4
Marton, Léonor
Marton
Hé bien, Madame ?
Léonor
Tout va le mieux du monde. Et mon frère que fait-il ?
Marton
Pas grand chose, Madame. Le voici.
Scène 5
Éraste, Lucinde, Léonor
Éraste
Quoi, Madame ? Rien ne peut vous désabuser ?
Lucinde
Allez, Éraste, j'en sais là-dessus plus que vous tous ; cela est comme je vous l'ai dit.
Léonor
Comment donc ?
Éraste
La lettre qu'Araminte a rendue à Madame, était une lettre écrite pour elle.
Lucinde
Cela est ainsi.
Éraste
Araminte, par des raisons qu'on ne veut point expliquer, s'est servie du hasard qui la lui a fait trouver, pour nuire à Moncade.
Léonor
Hé bien, mon frère, la chose est douteuse : Madame aime Moncade, elle prend son parti ; que trouvez-vous là d'extraordinaire ?
Lucinde
La chose n'est point douteuse, Madame ; il y a des circonstances qui m'assurent de la vérité.
Léonor
Madame a raison. Montrez-lui qu'on la trompe, sans que Moncade puisse le nier alors...
Lucinde
Ah ! Je vous réponds que si vous pouviez en venir à bout, je ne le verrais de ma vie.
Éraste
Mais, Madame, que faut-il donc davantage ?
Léonor
Oh ! Mon frère, que vous êtes étrange ! Entrez dans cette chambre, je veux vous parler.
Éraste
Mais...
Léonor
Je veux vous parler, vous dis-je, suivez-moi.
Scène 6
Lucinde, Marton, Moncade
Lucinde
Ah ! J'en vois plus que je n'en veux voir. On veut chasser Moncade de mon coeur ; on prend des moyens pour le faire, qui ne réussiront point.
Marton
Pour cela, Madame, on a tort ; pour moi, je suis à présent de son côté. Il vous dit qu'il vous aime, pourquoi ne le pas croire ? On le soupçonne mal-à-propos. On dit qu'il vous trompe, toute la terre le croit ; qu'importe. Vous êtes la partie intéressée une fois ; il vous fait entendre ce qui lui plaît, cela suffit. A-t-il à rendre compte de ses actions à d'autres ?
Lucinde
Mon dieu, Marton, j'entends ce langage-là ; mais, surtout, soyez persuadée que je ne suis pas dupe, et que j'aurais des yeux comme une autre dans une affaire qui ne regarde que moi.
Marton
Moi, Madame, je vous parle sérieusement ; ce garçon-là vous aime terriblement.
Moncade
Tenez, Madame, voilà...
Lucinde
Que tenez-vous-là ? Que voulez-vous faire de ce billet ?
Moncade
Je venais vous rapporter, Madame.
Lucinde
Que je le voie.
Moncade
Il faut, s'il vous plaît, que je vous dise auparavant les raisons qui me l'on fait écrire.
Lucinde
Je vous écoute.
Moncade
Il faut que vous m'aidiez, s'il vous plaît, dans cette affaire.
Lucinde
Dites donc vite.
Moncade
Madame, je n'ai pu souffrir plus longtemps sous les discours méprisants qu'on tient de vous et de moi dans le monde : je sais que Léonor ne s'y épargne pas ; j'ai résolu de les faire finir, et je n'ai trouvé d'autres moyens pour y réussir, que de feindre d'avoir l'amour pour elle.
Lucinde
Comment ?
Moncade
Écoutez, Madame, voici bien le meilleur. Dès la première entrevue, j'ai si bien avancé mes affaires, que nous en sommes venus aux conditions.
Lucinde
Que dites-vous ?
Moncade
Écoutez le reste, je vous prie. Elle a exigé de moi une promesse que je n'aimerais jamais qu'elle, et m'a même engagé d'y mettre que je ne vous avais jamais aimée.
Lucinde
Vous avez pu l'écrire ?
Moncade
Pardonnez-le-moi, tout m'a paru permis pour vous venger.
Lucinde
Et qui m'assurera que cette feinte ne cache point une vérité ?
Moncade
Tout, Madame, et surtout le soin que j'ai pris de ne lui point remettre ce papier entre les mains, sans vous l'avoir montré.
Lucinde
Ah ! Moncade, je ne pourrai jamais m'accoutumer à cette feinte.
Moncade
Ah ! Madame, je vous prie, que j'aie une lettre de Léonor entre mes mains pour la faire taire, jusque-là...
Lucinde
Montrez-moi ce papier.
Moncade
Madame, j'entends Léonor, contraignez-vous, je vous prie.
Lucinde
J'aurai bien de la peine.
Moncade
Il le faut.
Scène 7
Lucinde, Léonor, Moncade
Lucinde
D'où venez-vous donc Madame ?
Léonor
Madame, je viens d'entretenir mon frère sur une affaire qui vous regarde.
Il rend à Léonor le papier qu'elle lui avait demandé. Léonor lit tout bas.
Moncade
Madame, en voilà plus que vous ne m'en avez demandé. Madame, que faites-vous ?
À Lucinde.
Léonor
Moncade, ne soyez pas surpris qu'après avoir trompé tant de fois, on vous trompe à votre tour ; je ne vous aime point, et n'en ai point la moindre envie ; mais je n'ai pu souffrir que vous vous soyez joué plus longtemps d'une personne qui ne méritait pas de l'être ; d'ailleurs l'intérêt de mon Frère m'a engagée à tout ceci. Je vais donc découvrir votre perfidie ; mais croyez-moi à l'avenir, profitez de cette aventure. Vous êtes bien fait, vous êtes jeune, amusant, vous avez de l'esprit ; mêlez à tout cela un peu de sincérité, et par la suite j'espère que vous me remercierez de l'avis que je vous donne. Lisez, Madame.
Lucinde
Moncade...
Léonor
Hé bien, que dites-vous ?
Lucinde
Que je suis ravie, Madame, de connaître votre bonne foi, et d'être persuadée que vous n'ayez pas voulu me trahir.
Léonor
Vous reverrez Moncade ?
Lucinde
Oui, Madame.
Léonor
Vous l'aimerez ?
Lucinde
Plus que je n'ai fait de ma vie.
Léonor
Il faut donc ne vous voir jamais.
D'un ton qui marque de la colère.
Lucinde
Moncade, je vous laisse, je ne veux point la laisser plus longtemps dans l'erreur où elle est.
Scène 8
Moncade
Moncade
Que veut dire ceci ? Lucinde ne me paraît plus trop désabusée. L'inquiétude où elle était en me quittant, ses yeux qui n'ont pu se contraindre, quelques soupirs qu'elle n'a pu retenir, toutes ces choses ne m'annoncent rien de bon. Ma surprise à son abord sans doute m'avait trahi : qu'y faire ? Ma foi, tant pis pour elle, je prends toutes les précautions qu'il faut prendre pour lui épargner des chagrins, elle veut s'en donner, j'y consens. Pour moi, je n'ai rien à me reprocher ; le détour dont je me suis servi, s'il n'est point vrai, du moins me paraît vraisemblable, et elle doit toujours me compter pour quelque chose, les soins que je me suis donnés de la vouloir tromper.
Scène 9
Éraste, Moncade
Éraste
Ah ! Mon cher Moncade, que je suis ravi !
Moncade
Hé de quoi Éraste ?
Éraste
De ce que l'on vient de me dire.
Moncade
Hé ! Que vous a-t-on dit ?
Éraste
Que vous aimez ma Soeur.
Moncade
Cela est vrai.
Éraste
Eh bien, je viens vous assurer qu'il ne tiendra qu'à vous, que nous ne soyons bientôt heureux tous deux.
Moncade
Hé ! Comment ?
Éraste
Je vous promets, si vous voulez, d'employer tout le crédit que j'ai sur elle, pour la faire consentir à vous épouser.
Moncade
Je ne veux point me marier.
Éraste
Comment donc ?
Moncade
Cela est ainsi.
Éraste
Ne m'avez-vous pas dit que vous aimiez ma soeur ?
Moncade
J'en demeure d'accord.
Éraste
Hé ! Que prétendiez-vous en l'aimant ?
Moncade
L'aimer.
Éraste
Moncade ?...
Moncade
Éraste ?...
Éraste
Vous n'y songez pas ?
Moncade
Pardonnez-moi.
Éraste
Vous aimiez ma soeur, et ne songiez point à l'épouser !
Moncade
Épouse-t-on toutes celles qu'on aime ?
Éraste
Il y a de certaines gens qu'on ferait mieux de ne pas aimer, avec de pareils sentiments.
Moncade
C'est ce que je voulais voir.
Éraste
Vous perdez les sens.
Moncade
Je ne vois pas que c'en soit une bonne marque, de ne vouloir point se marier.
Éraste
Adieu, Moncade, vous ne ferez peut-être pas toujours, ni si habile, ni si heureux.
Moncade
Nous verrons... Parbleu cela est plaisant, dans un autre temps, j'eusse peut-être accepté le parti ; mais, après le trait que sa soeur vient de me jouer...
Scène 10
Pasquin, Moncade
Pasquin
Vraiment vous êtes fort exact, je viens de chez Belise.
Moncade
Paix.
Pasquin
J'ai appris là-dedans aussi...
Moncade
Paix.
Pasquin
J'ai passé pour votre écharpe...
Moncade
Tais-toi.
Pasquin
Pour votre juste-au-corps...
Moncade
Te tairas-tu ?
Pasquin
Ouais.
Moncade
Pasquin ?
Pasquin
Monsieur ?
Moncade
Donne-moi le miroir : écoute, ma tabatière ; attends, approche ce fauteuil ; hai mon écritoire ; non, donne-moi un peigne, allons donc, te dépêcheras-tu ?
Pasquin
Dites-moi donc auparavant ce que vous voulez ?
Moncade
Je ne sais : je veux m'asseoir. Madame Léonor, Madame Léonor, vous m'avez joué d'un tour !
Scène 11
Marton, Moncade
Marton
Madame demande si vous souperez ici ?
Moncade
Pourquoi cela, Marton ?
Marton
C'est que si vous n'y soupiez pas, elle irait souper en ville.
Moncade
Je ne veux point la contraindre, Marton.
Marton
Hé ! Vous ne la contraindrez pas, pourvu que vous y soupiez. Y souperez-vous, ou non ?
Moncade
J'y souperai, si cela lui fait plaisir.
Marton
Je vais le dire à Madame.
Scène 12
Moncade, Pasquin
Moncade
Sais-tu tout ce qui s'est passé ?
Pasquin
Vraiment, on ne parle pas d'autre chose là-dedans.
Moncade
Mais Lucinde est donc persuadée que la chose est comme je la lui ai voulu faire entendre ?
Pasquin
Apparemment puisqu'elle envoie savoir si vous souperez avec elle.
Moncade
Par ma foi, cela est trop plaisant.
Pasquin
Oh, oui ! Cela est bien drôle ; vous n'avez qu'à continuer.
Moncade
Oh ! Assurément, elle ne se doute de rien, ce qu'elle vient de m'envoyer dire me le confirme assez. Mais achève ; que voulais-tu tantôt me dire de Belise ?
Pasquin
Je voulais vous dire qu'elle ne veut jamais vous voir ; qu'elle vous a nommé à tous moments un homme sans foi, sans honneur, médisant, indiscret, traître, scélérat, infidèle.
Moncade
Hai, que dis-tu ?
Pasquin
Je ne dis rien, Monsieur, c'est Belise... Elle m'a donné pourtant cette paire de gants pour vous obliger à y aller. En tenez, voilà son Neveu qui vient vous quérir sans doute.
Scène 13
Le Petit Chevalier, Moncade, Pasquin
Le Petit Chevalier
Hé ! Bonjour, mon ami.
Moncade
Hé, bonjour, mon enfant, où vas-tu ?
Le Petit Chevalier
Je viens vous voir, en êtes-vous fâché ?
Moncade
Non-dà ; tiens-toi donc ?
Le Petit Chevalier
Je veux vous baiser.
Moncade
Voilà qui est fait.
Le Petit Chevalier
Et pour ma tante, n'aurai-je rien ?
Moncade
Hé bien, en est-ce assez ? Si donc, petit fripon, tu gâtes ma perruque.
À Pasquin.
Le Petit Chevalier
Oui, cela est vrai, je lui ai fait un grand bobo. Hé, bonjour, Pasquin, touche-là.
Pasquin
Voilà qui est fait.
Moncade
Donnez-lui un siège.
Le Petit Chevalier
Non, je ne saurais demeurer assis.
Pasquin
Ne faut-il pas qu'il croisse ?
Moncade
Viens ici.
En jetant la perruque de Moncade.
Le Petit Chevalier
Hé bien...
Moncade
Fi, que cela est vilain, de faire l'enfant comme cela ! N'est-il pas temps de devenir sage ?
Le Petit Chevalier
Et vous qui êtes plus grand que moi, ma tante dit que vous ne l'êtes pas trop.
Moncade
Votre tante est folle ; est-ce elle qui vous a envoyé ici ?
Le Petit Chevalier
Elle a gagé contre moi un demi-Louis, oui, que je n'oserais pas venir voir si vous étiez chez vous.
Moncade
Tu as gagé ?
Le Petit Chevalier
Assurément.
Pasquin
La peste, qu'il en sait ! Le petit compère a de qui tenir...
Moncade
Qu'as-tu là ?
Le Petit Chevalier
Où ?
Moncade
Là.
Il lui fait prendre du tabac.
Le Petit Chevalier
Ah ! Si, peste soit du vilain avec son tabac ! Tenez, vous verrez si je ne le dis pas à ma tante.
Moncade
Te tairas-tu ?
Le Petit Chevalier
Pourquoi me faites-vous prendre du tabac, aussi ?
Moncade
Paix donc.
Le Petit Chevalier
Si je ne vous fais pas gronder par ma Tante !
Moncade
Petit pendard !
Le Petit Chevalier
Patience, vous appelez ma Tante folle ?
Moncade
Pasquin ?
Pasquin
Monsieur ?
Le Petit Chevalier
Quand ma tante saura...
Moncade
Ferme-lui la bouche, il crie comme un petit démon.
Le Petit Chevalier
Je dirai tout cela à ma Tante.
Pasquin
Encore ?
Moncade
Amène-le-moi. Mon pauvre petit homme, je t'en prie, ne fais point tant de bruit.
Le Petit Chevalier
Voyez un peu avec son tabac.
Moncade
Hé bien, je ne t'en donnerai plus.
Le Petit Chevalier
Si vous ne m'aviez point fait cela, je vous aurais dit quelque chose.
Moncade
Hé, quoi ?
Le Petit Chevalier
Non, vous ne le saurez pas.
Moncade
Je t'en prie.
Le Petit Chevalier
Non.
Moncade
Mon petit coeur.
Le Petit Chevalier
Non.
Moncade
Hé, le petit animal, qui ne voit pas qu'on se moque de lui, et que je se sais tout ce qu'il me veut dire.
Le Petit Chevalier
Oui, vous savez que ma Tante m'a dit de venir ici, et de vous amener chez elle ; et qu'elle m'a dit encore de faire comme si cela fût venu de moi ? Mais à cause de votre tabac, vous n'en saurez rien. Je savais bien moi que je punirais.
Moncade
Et moi, je ne veux plus vous écouter.
Le Petit Chevalier
Et moi, je ne veux plus vous rien dire aussi.
Pasquin
Le bon petit Mercure !
Moncade
Mes porteurs sont-ils là-bas ?
Pasquin
Oui, Monsieur.
Moncade
Suis-moi.
Acte IV
Scène 1
Marton, Éraste, Léonor
Marton
Allez, allez, ne craignez plus rien ; Lucinde commence à ouvrir les yeux, notre homme sera bientôt pris, je vous en réponds.
Éraste
Je crains plus que jamais.
Léonor
Franchement, j'ai de la peine à me persuader que ce que tu as imaginé, réussisse : tout ce qui s'est passé, le rendra peut-être sage.
Marton
Lui ? Cela le rendra cent fois plus fou ; je vous en réponds, vous vous connaissez bien mal en caractère : il compte, à l'heure que je vous parle, qu'il ferait accroire à Lucinde que ce qui est, blanc est noir ; l'expérience qu'il en a, ne servira qu'à le rendre plus téméraire. Vous verrez, si je ne me connais pas bien en gens.
Éraste
Si tu peux me rendre heureux par ton adresse, crois que...
Marton
Tenez, ne m'ayez point d'obligation de tout ce que j'entreprends ; je le fais, parce que je veux bien le faire ; c'est une pente naturelle qui me porte à desservir tous ces petits animaux-là, dont tout le mérite n'est presque toujours que dans de certaines manières affectées, qui font mal au coeur : un regard languissant, un sucement de lèvres, tirer son bas, peigner sa perruque, et répondre par un soupir aux choses qu'ils n'ont pas seulement écoutées. Ah ! Que si toutes les femmes étaient de mon goût : j'enrage, quand je songe à cela. Car il est vrai qu'ils font déserter tous les jours de bien plus honnêtes gens qu'eux. Hé, pourquoi ? Je n'en sais rien ; un diable de jargon qu'ils ont entr'eux qui me fait mourir, des serments, cent minauderies. Ah ! Si, n'en parlons plus, cela me mettrait en colère tout de bon.
Éraste
Ton homme est-il averti ?
Marton
Il est instruit de ce qu'il faut faire.
Léonor
N'est-il point homme à se laisser gagner par de l'argent ?
Marton
Oh ! De cela je ne puis vous rien dire, je ne sais si la médiocrité de ses richesses, et le désir naturel que les hommes ont d'en acquérir, ne l'emporterait point sur une probité mal éprouvée. Mais, il y a un remède à cela ; promettez-lui de le récompenser, en cas seulement que l'affaire aille bien, et vous verrez qu'il en fera la sienne.
Éraste
Oh ! De cela, Marton, il peut bien s'assurer. Où est-il ?
Marton
Il attend dans le Palais-Royal qu'on l'envoie chercher.
Éraste
J'y vais moi-même.
Marton
Vous ferez bien.
Scène 2
Léonor, Marton
Léonor
Je ne te le cèle point, Marton, que pour tout autre que pour mon frère, je n'entrerais point dans ceci ; je n'aime point à faire du mal.
Marton
Vous n'étiez point si scrupuleuse ce matin.
Léonor
Je te l'avoue, et j'en ignore la cause.
Marton
Je la sais bien, moi.
Léonor
Hé quoi ?
Marton
Voulez-vous que je vous le dise ?
Léonor
Oui.
Marton
C'est depuis qu'il vous a dit qu'il vous aimait.
Léonor
Moi, je t'avoue que si mon coeur répondait à ses manières...
Marton
Déjà plus de la moitié du chemin est faite. Par ma foi, je croyais parler à une personne raisonnable ; mais je vois bien...
Léonor
Comme du prends les choses ?
Marton
Hé ! Mon dieu, j'entends ce langage-là : le coeur fait comme les manières. Tenez, voilà du jargon donc je vous parlais tantôt.
Léonor
Que tu es folle !
Marton
Je ne suis point folle, je m'y connais.
Scène 3
Lucinde, Marton, Léonor
Lucinde
Hé bien, Madame ! Enfin me voilà rendue, et sur le point d'être désabusée. Hélas ? Où est le temps que l'on m'aurait désobligée de me montrer Moncade infidèle.
Marton
Le temps était encore ce matin.
Lucinde
Non, non, Marton, ne vous abusez point, il y a plus d'un jour que je me défie de Moncade ; mais se détache-t-on si aisément !
Léonor
Écoutez, Madame, pour moi, je ne vous dis plus rien ; une erreur qui plaît nous contente : un autre état vous semblera plus rude ; je ne veux point empoisonner tout le repos de votre vie.
Lucinde
Non, non, Madame, non ; achevons, il est temps ; je ne me trouverais peut-être de ma vie dans les sentiments où je suis, et je suis lasse d'être plainte.
Marton
Ah ! Voilà qui va bien, voilà une femme ; cela ! Courage, Madame.
Lucinde
Je crois qu'il est chez Belise ; si j'y envoyais ?
Marton
À quoi cela serait-il bon ? Ils ne vous le diront point, et vous les rendrez plus heureux qu'ils ne sont.
Lucinde
Fais donc tout ce que tu voudras.
Marton
Je ne ferai que ce que j'ai dit. Voilà Ergaste bien à propos : c'est l'homme dont je vous avais parlé.
Scène 4
Lucinde, Ergaste, Marton, Léonor
Lucinde
Marton ne vous a-t-elle points dit tout ce qu'il fallait faire ?
Ergaste
Ne vous mettez en peine de rien, Madame.
Marton
Avez-vous quelque camarade vigoureux avec vous.
Ergaste
J'ai tout ce qu'il me faut.
Lucinde
Ne lui faites point du mal au moins ?
Ergaste
Ce n'est pas ma pensée.
Léonor
En vérité elle me fait pitié : Madame, encore une fois, ne poussons pas la chose plus avant, vous en aurez du déplaisir.
Lucinde
Non, Madame, vous dis-je, quand j'en devrais mourir.
Marton
J'entends quelqu'un sur le petit degré, retirez-vous, c'est peut-être Moncade ; et vite, il ne faut pas qu'il voie Ergaste.
Scène 5
Pasquin, Marton
Pasquin
Marton, n'as-tu point vu mon maître ?
Marton
Hé, bonne bête ! Tu sais mieux où il est que moi.
Pasquin
Non, je me donne au diable.
Marton
Je viens d'entendre revenir ses porteurs.
Pasquin
Il est vrai, mais c'était moi qu'il portaient.
Marton
Toi en chaise ?
Pasquin
Va, va, j'en vois tous les jours en carrosse, qui ont couru longtemps après, avant que de l'attraper.
Marton
Mais pourquoi en chaise ? Es-tu malade ?
Pasquin
Moi ? Non : je voulais leur faire gagner leur argent ; j'ai perdu mon maître à l'Opéra, je ne sais ce qu'il est devenu ; je croyais que quelqu'un de ses amis l'avait ramené ici.
Marton
Tiens, je l'entends ; c'est lui assurément. Adieu.
Pasquin
Adieu, ma Princesse. Le joli terme ! Voilà ce que c'est que de servir des maîtres spirituels, on apprend toujours quelque chose. Ma Princesse, ma belle Dame, mon petit ange, ma Reine, ma Petite ; ces mots assaisonnés de quelques soupirs, il n'en faut guère davantage pour tourner la cervelle à plusieurs dames de ma connaissance.
Scène 6
Moncade, Pasquin
Moncade
Ah, ah, ah, ah, ah, ah !
Pasquin
Qu'avez-vous donc à rire ?
Moncade
Ah, ah, ah, ah !
Pasquin
Dites-moi donc ce que c'est, afin que j'en rie aussi ?
Moncade
J'étais à l'Opéra, comme tu sais.
Pasquin
Vraiment oui, vous y étiez : à qui diable en vouliez-vous ? Parterre, Théâtre, Amphithéâtre, Loges hautes et basses, il n'y a point d'endroit où vous n'ayez été.
Moncade
Ne m'as-tu pas vu dans une de ces coulisses ?
Pasquin
Vraiment oui, je vous y ai vu, et j'ai vu l'heure que le parterre allait vous siffler. On ne siffle encor que les mauvais acteurs ; si vous continuez, vous amènerez la mode de siffler les Spectateurs ; les ridicules, s'entend. Quelles diables de contorsions faisiez-vous, tantôt sur un pied, tantôt sur l'autre ?
Moncade
Je faisais des mines à une femme d'une seconde loge, que je croyais connaître.
Pasquin
Appelez vous cela faire des mines ? Ah ! Du moins je ne suis plus si fâché, je sais à présent faire des mines : se déhancher, secouer la tête, baiser le bout de son gant bien tendrement, cela s'appelle faire des mines, n'est-ce pas ? Hé bien répondait-on à ces mines ?
Moncade
Si bien, que je suis monte dans la Loge où elle était, où je n'ai demeuré qu'un moment avec elle, à cause d'un jaloux qui perçait le parterre pour nous venir trouver : nous ne l'avons pas attendu, et d'une autre loge, où nous nous sommes mis, nous l'avons vu quereller une femme qui s'était mise à la place de celle avec qui j'étais ; je crois même qu'il lui a donné quelques coups de poing. Enfin, cela a causé une telle rumeur, que l'Opéra a cessé, le parterre et les Loges se sont tournés de leur coté ; nous n'avons point voulu attendre la fin de l'aventure, je l'ai ramené chez elle. Ne trouves-tu pas cela plaisant ?
Pasquin
Point du tout, de tout cela je n'aime que les mines, je veux étudier sous vous ; vous me paraissez expert en ce métier.
Moncade
Moi ? Je ne suis encore qu'un écolier, je t'en veux faire remarquer un à l'Opéra, devant lequel il faut mettre pavillon bas.
Pasquin
N'en est-ce pas un, là, qui fait toujours le doucereux, qui croit que toutes les Dames sont amoureuses de lui, qui pousse des soupirs qu'on entend du fond du parterre ?
Moncade
T'y voilà.
Pasquin
Ah ! Oui, je le connais, c'est un homme à bonne fortune aussi ?
Moncade
Il le dit.
Pasquin
Est-il riche ?
Moncade
Pourquoi ?
Pasquin
C'est que j'appelle cela, avoir eu de bonnes fortunes. Ah ! J'en aurai aussi par ma foi, puisque cela est si facile, j'ai envie de retourner à l'Opéra pour faire des mines. N'y a-t-il personne ici qui aime les mines !
Moncade
Tais, toi ; tu es si sot...
Pasquin
On frappe par le petit escalier.
Moncade
Qui pourrait-ce être ?
Pasquin
Je ne sais, verrai-je ?
Moncade
Vois, à l'heure qu'il est, je n'attends personne.
Pasquin
L'on demande à vous parler, et l'on demande si vous êtes seul.
Moncade
Quel homme est-ce ?
Pasquin
Il se cache, je n'ai pu le voir.
Moncade
Son nom ?
Pasquin
Il ne veut point dire de quelle part. Renvoyons-le, Monsieur, de peur d'accident ; il a mauvaise physionomie.
Moncade
Tu dis que tu ne l'as point vu ?
Pasquin
Cela est vrai ; mais son air mystérieux, un certain chapeau enfoncé, un manteau qui lui entoure le nez, que diable sais-je ?...
Moncade
C'est-à-dire, que son manteau a la physionomie mauvaise. Fais-le entrer.
Pasquin
Monsieur, on parle de voleurs, si c'en était un...
Moncade
Ne sommes-nous pas deux ?
Pasquin
Nous ne sommes qu'un tout au plus.
Moncade
Fais ce que je te dis.
Scène 7
Pasquin, Ergaste, Moncade
Pasquin
Entrez, Monsieur.
Ergaste
C'est vous, Monsieur qu'on appelle Monsieur de Moncade ?
Moncade
Oui, Monsieur.
Ergaste
Ne saurions-nous être entendus ?
Moncade
Non, si vous ne parlez bien haut.
Ergaste
Vous plairait-il de faire retirer vos gens ?
Pasquin
Volontiers.
Moncade
Demeurez. Monsieur, Pasquin est discret, on peut tout dire devant lui.
Ergaste
C'est une affaire de conséquence.
Moncade
Je ne lui cache rien.
Ergaste
Si vous vouliez pourtant...
Moncade
Monsieur, j'aime mieux ne rien apprendre de ce que vous avez à me dire.
Ergaste
Puisque vous le voulez ainsi, il faut bien s'y résoudre, Monsieur, en deux mots, une femme veuve de la première qualité...
Pasquin
Je respire ; pour cela, nous avons du courage.
Ergaste
Une femme de qualité, vous dis-je, voudrait vous entretenir une heure.
Moncade
Qui est-elle ?
Ergaste
Bien loin de vous dire son nom, Monsieur, vous ne lui parlerez qu'à de certaines conditions, que vous n'accepterez peut-être pas.
Moncade
Il faut voir.
Ergaste
Voulez-vous vous résoudre à vous laisser bander les yeux dans l'endroit où je vous prendrai pour vous mener chez elle ?
Moncade
À quoi bon cette précaution ?
Ergaste
Monsieur, on le veut ainsi. Vous avez trop d'esprit, Monsieur, pour ne pas voir aussi bien que moi, que l'on veut savoir l'état de votre coeur avant que de se découvrir à vous. Je vous en dis trop peut-être, et je passe ma commission.
Moncade
Êtes-vous à elle ?
Ergaste
Monsieur, je n'ai rien à vous dire là-dessus.
Moncade
Je sais qui c'est.
Ergaste
Peut-être.
Moncade
Elle est brune ?
Ergaste
Cela se pourrait.
Moncade
De grands yeux ?
Ergaste
À peu près.
Moncade
La bouche ni grande, ni petite ?
Ergaste
Je ne dirai plus rien.
Moncade
La main belle ?
Ergaste
Je ne répondrai pas.
Moncade
Les dents admirables ? Le nez ?... Va, va, mon enfant, je sais qui c'est... Pasquin, c'est celle qui au Bal... C'est elle assurément. Oui, mon enfant, j'irai... Oui, j'irai, je t'en réponds : oh ! Çà, mon ami, avoue-le moi, je l'ai deviné, elle ne loge pas proche l'Arsenal ? Hé ! Plaît-il ? Oh ! J'irai sur ma parole. Ma foi, je l'ai trouvée, n'est-il pas vrai ?
Ergaste
Monsieur...
Moncade
Oh ! Tu es un fat, mon pauvre coeur, je suis plus fin que toi. En quel endroit ? À quelle heure ? Tu n'as qu'à dire.
Ergaste
À l'heure, à l'endroit que vous voudrez.
Moncade
Dans la Cour du palais, à huit heures ?
Ergaste
Non c'est trop tôt.
Moncade
Hé bien, à neuf ?
Ergaste
C'est assez.
Scène 8
Moncade, Pasquin
Moncade
C'est Julie, je n'en doute point.
Pasquin
Oh ! Je le crois. Mais, vous avez promis que vous souperiez avec Lucinde ?
Moncade
Je serai revenu, ce n'est pas là ce qui m'embarrasse, c'est ce que je ferai d'ici à neuf heures, il n'en est tout au plus que sept ; pour moi je ne puis rester une heure au même endroit, il faut que je fasse quelque chose.
Pasquin
Le temps où vous ne faites rien, n'est-ce pas celui que vous employez le plus mal ?
Moncade
Et toi, tu n'as jamais plus d'esprit que lorsque tu te tais. Dis-moi un peu, comment me trouves-tu ?
Pasquin
Fort bien.
Moncade
Ce juste-au-corps là me paraît la taille un peu courte ; qu'en dis-tu ?
Pasquin
Effectivement, je ne sais ; oui, cela est vrai.
Moncade
Donne m'en un autre.
Pasquin
Lequel ?
Moncade
Lequel tu voudras. Apporte-moi celui que j'avais avant-hier.
Pasquin
Fi !
Moncade
Pourquoi ?
Pasquin
Il ne vous va pas bien, gardez plutôt le vôtre.
Moncade
Je n'en veux point.
Pasquin
L'autre vous fait les épaules grosses.
Moncade
N'importe.
Pasquin
Quand vous voulez quelque chose, vous le voulez.
Moncade
Que de discours ! Iras-tu ?
Pasquin
Monsieur...
Moncade
Quoi ?
Pasquin
Vous allez vous fâcher contre moi.
Moncade
Que veut donc dire ce maraud ? Me donneras-tu mon juste-au-corps ?
Pasquin
Monsieur ?
Moncade
Hé bien ?
Pasquin
J'ai répandu du suif dessus, en le voulant nettoyer.
Moncade
Où est-il ?
Pasquin
Je l'ai donné à dégraisser, afin qu'il n'y parût plus.
Moncade
Va le chercher tout à l'heure.
Pasquin
Monsieur, il ne sera pas accommodé.
Moncade
Apporte-le-moi en quel état qu'il soit.
Pasquin
Monsieur...
Moncade
Qu'y a-t-il encore ? Veux-tu marcher ?
Pasquin
Monsieur, il faut vous dire la vérité, je l'ai prêté pour une tragédie au collège.
Moncade
Mon juste-au-corps au collège ? À un enfant ?
Pasquin
Non, Monsieur, c'est un grand garçon, beau, bien fait comme vous, et qui fait le Roi de la Tragédie.
Moncade
Ah ! Vraiment je suis bien aise de savoir que tu prêtes mes hardes ; mais, à l'heure qu'il est, la Tragédie est faite, va le reprendre à l'instant même. Quoi donc, tu ne feras pas ce que je te dis ?
Pasquin
Monsieur...
Moncade
Ah ! Je vois ce que c'est, tu l'as mis en gage, n'est ce pas ?
Pasquin
Monsieur, vous l'avez deviné ; comme vous ne me deviez rien sur mes gages, et que vous n'aimez pas à avancer de l'argent, le besoin que j'en ai eu m'a fait recourir aux expédients les plus prompts.
Moncade
Tu me payeras celle là, je t'en réponds ; donne-moi le rouge. Mais voyez, un peu ce maraud, mettre mes habits en gages !
Pasquin
Le voilà.
Moncade
Il ne met pas le juste-au-corps que Pasquin lui a donné. Ah ! Je t'apprendrai vivre, je t'assure. Une autre perruque ? Je t'apprendrai à me jouer de pareils tours. Un autre chapeau ? Mais, voyez un peu, je vous prie... Un miroir ? Qui a jamais ouï parler d'une chose semblable ! Un coquin pour qui j'ai mille bontés... De la fleur d'orange ? Abuser ainsi de ma facilité ! Ah ! Tu ne me connais pas encore, je le vois bien. Une mouche ? Tu t'en repentiras, sur ma parole... Va ouvrir... Tu verras un peu la différence qu'il y a...
Scène 9
Pasquin, Moncade, Monsieur Martin
Pasquin
Monsieur Martin, pour votre écharpe...
Moncade
Ah ! Monsieur Martin, votre serviteur, vous me voyez en colère...
Monsieur Martin
Monsieur, ce n'est pas ma faute.
Moncade
Prendras-tu ce miroir ?
Monsieur Martin
Je suis venu...
Moncade
Je suis bien aise de vous connaître.
Monsieur Martin
Je suis au désespoir...
Moncade
Je m'en souviendrai.
Monsieur Martin
On a dû vous dire...
Moncade
Un bélître...
Monsieur Martin
Monsieur !...
Moncade
Un insolent...
Monsieur Martin
Monsieur !...
Moncade
Un effronté...
Monsieur Martin
Monsieur !...
Moncade
Un coquin, un fripon...
Monsieur Martin
Ah ! Monsieur...
Moncade
Ne voyez-vous pas que c'est à ce maraud que je parle ?
Pasquin
Voulez-vous en être de moitié ?
Monsieur Martin
Non, je ne joue pas si gros jeu.
Moncade
Je crois que tu plaisantes ?
Pasquin
Demandez, je n'ai pas parlé.
Moncade
Çà, voyons, avez-vous là mon écharpe ?
Monsieur Martin
La voilà.
Moncade
Elle est fort belle, vous l'a-t-on payée ?
Monsieur Martin
Ce matin, une Dame masquée, en chaise, est venue me la payer ; il n'était que dix heures, j'ai cru que vous ne seriez pas éveillé ; une autre Dame, masquée aussi, l'a payée à ma femme ; ma femme est sortie, une troisième a encore donné à ma fille ce qu'il fallait. Que ferai-je de cet argent ? Je connais point celles qui me l'ont donné.
Moncade
Faites-moi deux autres écharpes.
Monsieur Martin
De même façon ?
Moncade
Non, de différentes manières, vous avez de l'esprit, ajustez cela comme il faut.
Monsieur Martin
C'est assez, Monsieur, vous les aurez cette semaine.
Scène 10
Pasquin, Moncade
Pasquin
Monsieur, en faveur de tant d'écharpes, ne me pardonnerez-vous point un pauvre petit juste-au-corps ?
Moncade
Je te le pardonne ; mais si de ta vie... Je vais passer un moment chez cette petite marchande ici près, en attendant l'heure.
Pasquin
Irai-je vous trouver ?
Moncade
Non, je n'ai que faire de toi, il faut que je sois seul, ne me l'a-t-on pas dit ?
Scène 11
Pasquin
Pasquin
La peste ! Que je n'étais pas si sot, que de lui donner le juste-au-corps qu'il me demandait ! C'est un juste-au-corps heureux pour les bonnes fortunes ; car, il s'en sert ordinairement pour les grandes expéditions, et je veux savoir ce que c'est qu'une bonne fortune : je sais déjà faire des mines ; pour le jargon, j'y suis Grec ; je n'ai donc qu'à m'habiller au plus vite. Oh çà, prenons donc ce divin juste-au-corps ; non, commençons par la rhingrave, la peste qu'elle est étroite ! Et faut-il tant façons ? Un coup de ciseau, trois ou quatre points d'aiguille ne font pas une affaire. Allons donc, mes hanches, abaissez-vous ? Elles n'en feront rien. Qu'importe, je dirai qu'on les porte comme cela, vous verrez que j'amènerai la mode des hanches hautes ; j'ai bien vu autrefois à la Cour, la mode des grosses épaules et des coudes en arrière. Voici un juste-au-corps qui ne me paraît pas trop facile à mettre ; ces maudits tailleurs font les boutonnières si éloignées des boutons, j'y crèverai. Que ne fait-on point pour aller en bonne fortune ? Quel chapeau ? Ne voilà-t-il pas un homme bien bâti, la tête grosse, le ventre menu, les hanches basses ; morbleu, je veux faire oublier que Moncade est au monde. Tête-bleu, j'oubliais le meilleur, de l'eau de fleur d'orange ; peut-on aller en bonne fortune sans eau de fleur d'orange ? Voilà qui est bien ; j'ai, ce me semble, tout l'attirail de bonne fortune ; Dieu nous garde de mal encontre.
Acte V
Scène 1
Marton
Marton
Où diantre est Léonor ? Où est Éraste ? Ergaste ne revient point, qu'est-ce que tout ceci ? Mais, par ma foi, je suis folle ; je prends cette affaire avec autant de chaleur, que si c'était la mienne ; et d'où venez-vous ?
Scène 2
Éraste, Marton
Éraste
Je viens de chez Araminte, et de chez Cidalise.
Marton
Pourquoi faire ?
Éraste
Pour les rendre témoins de la Comédie : ne m'as tu pis dit qu'il était nécessaire qu'elles y fussent présentes, pour ne laisser aucun retour à Lucinde ?
Marton
Oui, mais auparavant il est bon de savoir si la Comédie se jouera.
Éraste
Puisque Ergaste n'est point revenu, tout va bien : il songe à tout ce qui lui faut sans doute.
Marton
Oh ! Ça, ça, tout coup vaille, cela ne gâte rien.
Éraste
Que fait Lucinde ?
Marton
Oh ! Par ma foi, elle est bien résolue de ne voir jamais Moncade, s'il donne dans le panneau.
Scène 3
Ergaste, Éraste, Marton
Ergaste
Monsieur...
Éraste
Ah, vous voilà ! Hé bien ?
Marton
Qu'avez-vous fait ?
Ergaste
Il s'est enferré de lui même ; il s'est persuadé qu'il connaissait la personne imaginaire dont je lui parlais. Je n'ai point voulu le détromper : enfin, il s'est résolu à tout.
Marton
À se laisser bander les yeux ?
Ergaste
À tout, vous dis-je.
Marton
Ah, le plaisant Colin-maillard ! Ce nom lui demeurera.
Ergaste
Il m'attend dans la Cour du Palais, à neuf heures.
Éraste
Il n'en est pas loin, je pense ; il vaut mieux que vous l'attendiez ; dépêchez-vous. Vous avez un carrosse ?
Ergaste
J'ai tout ce qu'il me faut.
Marton
Si par hasard il voulait ôter son bandeau ?
Ergaste
Ne vous mettez en peine de rien ; nous sommes deux, qui saurons bien l'empêcher.
Marton
Allez donc.
Scène 4
Lucinde, Marton, Éraste, Léonor
Lucinde
Hé bien, vient-il enfin ?
Marton
Oui, Madame.
Lucinde
Aux conditions qu'on lui a imposées ?
Marton
Oui, Madame.
Lucinde
J'ai beaucoup de peine à me le persuader.
Éraste
C'est la tendresse qui parle encore pour lui, Madame.
Lucinde
Ne parlons plus de tendresse, Éraste ; mais permettez-moi de douter de ce que je ne vois pas.
Éraste
Devriez-vous avoir besoin de cette preuve, Madame ? Et ce qui s'est passé...
Lucinde
Mon dieu, Éraste, je ne prends point son parti ; mais enfin, tout ce qui s'est passé ne le convainc point absolument.
Léonor
Mon frère s'obstine toujours mal à propos.
Lucinde
Point du tout, Madame, et nous pouvons avoir raison tous deux.
Marton
Le Colin-maillard nous sortira d'intrigues.
Lucinde
Taisez-vous, Marton ; ces plaisanteries là ne me vont point, entendez-vous ?
Scène 5
Lucinde, Araminte, Cidalise, Marton, Léonor, Éraste
Lucinde
Ah ! Mesdames, que je suis ravie de vous voir ici ! Vous ne pouviez y arriver plus à propos.
Araminte
Pourquoi donc, Madame ?
Cidalise
Hé comment, Madame ?
Marton
Nous allons jouer à colin-maillard, ne dites rien.
Lucinde
Et surtout vous, Madame.
Araminte
Si c'est quelque chose qui regarde Moncade, comme m'a dit Éraste, Madame y pourrait prendre autant de part que moi.
Léonor
Cidalise serait-elle aussi rivale de Lucinde ?
Cidalise
Moi ? Je ne sais ce que l'on me veut dire seulement.
Marton
Allez, allez, Madame, avouez la dette ; il n'y en a point ici que Moncade n'ait trompées.
Éraste
En vérité, cela mérite une punition publique.
Lucinde
Vous ne vous y prenez pas mal, Monsieur ; mais aussi, sa gloire en sera plus grande, s'il n'est point tel que vous vous imaginez.
Cidalise
Je ne sais ce que veut dire ceci.
Elle se retire dans un coin du Théâtre avec Cidalise.
Léonor
Je vais vous en instruire, Madame.
Lucinde
Mais, Madame, si Moncade ne vient point, à quoi cela fera-t-il bon ?
Marton
Hé bien, voilà un grand mal ! Madame n'est-elle pas partie intéressée ?
Elle va trouver Léonor et Cidalise.
Araminte
Je veux savoir tout cela aussi, moi ; on ne me l'a dit qu'imparfaitement.
Lucinde
Éraste, l'heure se passe, Moncade ne vient point ; je vous avoue que je ne serais point fâchée qu'il se fût moqué de vous.
Cidalise, Léonor et Araminte reviennent.
Éraste
J'aurai du moins la consolation, Madame, de connaître qu'il mérite la tendresse que vous avez pour lui. Mais je ne vois pas encore ce qui doit tant vous faire espérer ; il n'est encore que neuf heures.
Araminte
En vérité, cela est plaisant !
Cidalise
Serait-il assez sot pour hasarder la chose ?
Marton
Oh que oui.
Lucinde
J'en doute, Marton ; un homme du caractère dont vous voulez qu'il soit, serait plus diligent.
Marton
À moins qu'une autre femme ne le retienne, je ne conçois pas ce qui le peut arrêter.
À Léonor.
À Cidalise.
Lucinde
Éraste, il ne vient point ? Madame, il ne vient point ? Madame, croyez-vous qu'il vienne ?
Cidalise
En vérité je ne sais, Madame.
Marton
Les premiers jours, manquait-il aux rendez-vous que vous lui donniez ?
Cidalise
Oh ! Taisez-vous, Marton ; je me fâcherais.
Léonor
J'entends du bruit.
Scène 6
Ergaste, Lucinde, Éraste, Marton
Ergaste
Cachez les flambeaux.
Lucinde
Je suis perdue !
Ergaste
Mon homme le garde dans l'antichambre ; laissera-t-on entrer ?
Lucinde
Oui, qu'il entre ; je veux le voir. Attendez : qui lui parlera pour moi ? Je vous avoue que je n'en ai pas la force.
Éraste
Est-il besoin de lui parler ? N'êtes-vous pas contente, Madame ? D'ailleurs, il connaîtra votre voix.
Marton
Ne connaît-il que la voix des Dames qui sont ici ? Il connaît leurs coeurs, de par tous les diables ; c'est le pis que j'y trouve. Attendez : je contrefais la mienne à miracle. Faites-le entrer : le voulez-vous, Madame ?
Lucinde
Fais ce que tu voudras.
Scène 7
Ergaste, Pasquin, Marton
Ergaste
Nous entrons dans son appartement : il ne tient qu'à vous d'être heureux.
Pasquin
Hé ! Je l'ai tant été, mon enfant, je t'assure, que si ce n'était à ta considération, et que je ne veux pas te faire perdre la récompense qui t'est promise, j'apaiserais à l'heure qu'il est deux de mes Maîtresses irritées.
Ergaste
Je vous suis bien obligé. Songez qu'il y va de la vie, au moindre effort que vous ferez pour voir Madame.
Pasquin
Que je n'ai garde ! Va, va, mon ami, je suis accoutumé a ces sortes d'aventures, et nous en avons mis à fin de plus périlleuses que celle-ci.
Ergaste
Vous êtes à présent dans sa chambre, et je vous laisse seul avec elle.
Marton
Silence ; ne faites point de bruit surtout.
Scène 8
Pasquin, Marton, Lucinde, Araminte, Léonor, Éraste, Cidalise, Ergaste
Pasquin
Gare le pot au noir.
Marton
Le beau début !
Lucinde
Le traître.
Pasquin
Hé bien, mon ange, me voilà.
Marton
Réservez de pareilles douceurs, quand vous me connaîtrez mieux ; écoutez, auparavant que de me répondre, les choses que j'ai à vous dire.
Pasquin
La peste ! Vous me prendriez pour un grand sot ! Je vous veux faire voir, si je mérite le choix que votre coeur a fait ; car, je crois que vous ne m'envoyez pas chercher, pour me dire que vous me haïssez.
Marton
Vous ne saurez pas aussi mes véritables sentiments, si vous n'éclaircissez par ordre le doute où je suis.
Pasquin
Allons, mon petit coeur, ma Reine, ne nous amusons point à la faribole. Regardez ces airs penchés, cette taille. Quand nous nous connaîtrons un peu mieux, je vous ferai des mines.
Lucinde
Ce n'est point-là Moncade ?
Araminte
Non assurément.
Pasquin
Qui est ce qui dit-là que je ne suis Moncade ? Vous en avez menti.
Léonor
Mon Frère, ce n'est pas lui.
Éraste
Je ne sais qu'en dire.
Cidalise
Ce n'est pas lui.
Marton
Madame, c'est Pasquin.
Pasquin
Comment donc, Pasquin ? Qu'est-ce donc, que ceci, ma petite amie ?
Éraste
C'est lui, Madame.
Éraste
Un bâton ?
Pasquin
Comment donc un bâton ? Madame, je vous déshonorerai.
Éraste
Vite.
Pasquin
Les voies de fait ? Encore ? Au meurtre, on m'assomme.
Éraste
Comment ! Coquin, tu te jouais de nous ?
Lucinde
Hé bien, n'avais-je pas raison ? Allez, Éraste, désabusez-vous, Moncade m'aime ; et pour se mieux moquer de nous, il a feint de donner dans le piège. Qu'en dites-vous, Mesdames ?
Araminte
Je dis qu'il n'est pas étonnant qu'il en ait évité un seul en sa vie.
Lucinde
Et vous, Madame ?
Cidalise
Qu'il a pu se repentir...
Léonor
Pour moi, je ne dis rien.
Marton
Et moi, je dirai toujours que c'est un fourbe.
Éraste
Il y a quelque chose à tout ceci que je ne comprends pas, mais j'en serai éclairci. Parleras-tu ?...
Pasquin
Monsieur...
Éraste
Allons vite.
Pasquin
Monsieur...
Éraste
Je te tuerai.
Pasquin
Épargnez un homme à bonne fortune.
Éraste
Allons tout à l'heure, avoue. Que veut dire ceci ?
Pasquin
Monsieur, puisque vous le voulez...
Éraste
Hé bien ?
Pasquin
La curiosité d'aller en bonne fortune, et la facilité que j'ai trouvé en celle ci, m'a fait entreprendre ce que vous voyez.
Éraste
Ah, coquin ! Hé comment as-tu fait ?
Pasquin
J'ai dit à mon Maître de ne se trouver au rendez-vous qu'à dix heures, et je m'y suis rendu à neuf à sa place.
Éraste
Il n'y a rien de gâté encore ; il n'est que dix heures au plus, Ergaste, retournez au Palais ; vous avez pris l'un pour l'autre : Vous trouverez Moncade ; amenez-le, comme vous avez fait celui-ci.
Il sort.
Ergaste
Si je le trouve, je serai ici dans un moment.
Éraste
Madame, Moncade ne fera pas si fidèle que vous vous l'imaginez.
Lucinde
Pasquin, crois-tu qu'il vienne ?
Pasquin
Moi ? Madame, je n'en sais rien ; mais si de ma vie je vais en bonne fortune...
Marton
Elles ne réussissent pas toujours, au moins.
Pasquin
L'expérience ne m'en laisse pas douter un moment ; mais au-moins que je connaisse le frappeur qui me frappeur distinctement : si c'est une frappeuse, elle est diablement forte.
Marton
C'était moi. Je t'en devais, il y a bien longtemps.
Pasquin
Je vous remercie de vos faveurs.
Araminte
Si Moncade doit venir, nous ne serons pas longtemps à le savoir, le Palais n'est pas loin d'ici.
Cidalise
Je serais bien fâchée de ne voir point la fin de cette aventure, puisque je l'ai préférée à une partie qui n'était pas trop désagréable.
Marton sort.
Lucinde
Marton, voyez là-bas si personne ne vient.
Pasquin
J'irai le faire hâter, si vous voulez, Madame.
Éraste
Madame, qu'il ne sorte point, s'il vous plaît.
Lucinde
Quelqu'un vient-il enfin ?
Pasquin
Te vois bien qu'il ne viendra que trop tôt.
Marton
Madame, notre homme vient de m'envoyer dire qu'il serait ici dans un moment. Il lui fait prendre plusieurs détours, afin qu'il ne puisse rien juger sur la mesure du chemin.
Lucinde
Allons, voilà qui est fait, me voilà guérie absolument, et je ne pense pas l'avoir connu de ma vie.
Cidalise
Puisque vous voulez un aveu de moi, sachez que j'ai bien plus de résolution que vous, et que je l'ai oublié avec autant de facilité, que j'en avais eu à l'aimer.
Araminte
Pour moi, je n'ai pas eu l'âme si forte.
Cidalise
Mais vous, Madame, il vous aimait.
Léonor
Comme les autres.
Pasquin
Je vous assure que vous êtes la seule femme au monde dont je ne lui ai point oui dire de mal.
Lucinde
Et de moi, Pasquin ?
Pasquin
Oh ! Pour vous il vous aime, Madame.
Lucinde
On n'en peut pas douter après ceci : je m'en vais lui parler moi-même ; je n'aurai pas de peine à changer le ton de ma voix.
Éraste
Madame...
Lucinde
Laissez-moi faire, je vous prie, je veux lui parler. Mesdames, mettez vous sur ces sièges. Éraste, retirez-vous aussi.
Éraste
Recommandez à Pasquin de se taire.
Pasquin
Je ne veux plus dire qu'un mot. Traite-t-on tous les gens à bonnes fortunes comme je l'ai été ?
Lucinde
Il n'est rien que ne méritât un traître, un perfide, comme ton Maître.
Pasquin
J'aurai donc ma revanche.
Scène 9
Lucinde, Moncade, Éraste, Léonor, Cidalise, Araminte, Pasquin, Marton
À Moncade.
Lucinde
Qu'on se retire, Voici une de ces aventures qui ressemble assez à celles des romans. Je crois, Monsieur, que vous ne trouverez point mauvaises les précautions que j'ai prises : votre réputation, assez mal établie à l'égard des Dames, n'a pu me permettre de vous voir autrement : et d'ailleurs la nature, qui m'a peut-être assez mal partagée, m'engageait à connaître l'état de votre coeur, avant que de me découvrir. Quelques soins qu'on ait bien voulu se donner pour me persuader que j'étais belle, que j'avais de l'esprit, je me suis toujours rendu justice, et je n'ai jamais trouvé en moi tout ce qu'il faut pour faire une infidèle : quand ma vanité même m'aurait flattée au point de me le faire croire, la bonté de mon coeur m'eût détourné de l'entreprendre. Mes plaisirs ne s'augmentent point par le chagrin des autres ; je cherche un bonheur plus tranquille. Un perfide ne cesse point de l'être, et vous tombez avec lui tôt ou tard dans des malheurs que je ne veux point éprouver. Parlez-moi donc sincèrement si vous pouvez : êtes-vous libre ?
Moncade
Vous jugerez, Madame, si je suis sincère, par l'aveu que vous allez entendre. Je n'ai point le coeur libre, Madame, je ne veux pas vous tromper : j'aime, et depuis longtemps. Vous voyez du moins que mon procédé dément la réputation qu'on me donne.
Éraste
Il la reconnaît.
Léonor
Taisez-vous.
Lucinde
Vous aimez, Moncade, et depuis longtemps, dites-vous ?
Moncade
Oui j'aime, Madame, et d'un amour qui ne finira qu'avec ma vie.
Lucinde
Mais cet amour si tendre n'est, il point offensé par la démarche que vous faites ?
Moncade
J'aurais peine à vous dire ce qui m'a fait venir ici.
Lucinde
En vérité, je ne saurais m'empêcher de vous louer : si je ne puis gagner votre coeur, j'ai le plaisir du moins de voir qu'il n'est point tel qu'on me l'avait dépeint. Mais, Moncade, pour prix de ma tendresse, obtiendrai-je une grâce de vous ?
Moncade
Il n'est rien que je ne fasse, Madame, de tout ce qui pourra ne point blesser ma passion.
Éraste
Il la reconnaît, vous dis-je.
Cidalise
Hé ! Taisez-vous.
Lucinde
Je ne veux point de vous une chose bien extraordinaire ; je ne cherche pas même à vous voir indiscret. Mais, Moncade, si je devine votre Maîtresse, je veux que vous me l'avouiez. Est-ce Araminte ?
Moncade
Ah ! Madame, de qui me parlez-vous ?
Lucinde
Qui vous fait récrier si fort ? N'a-t-elle pas du mérite ?
Moncade
Ah ! Madame, n'entrons point dans le détail d'Araminte, nous y trouverions si peu de naturel, et tant de choses empruntés... De grâce, Madame, n'en parlons point davantage ; il y a des gens dont on ne doit jamais rien dire.
Araminte
Je n'y puis pas tenir.
Cidalise
Attendez jusqu'au bout.
Lucinde
Il court dans le monde que vous aimiez Cidalise.
Moncade
C'est une folle.
Cidalise
J'en suis quitte à bon marché.
Lucinde
Oh ! Je l'ai deviné : c'est Léonor, qui demeure chez Lucinde.
Moncade
Ah ! Madame, la connaissez-vous ? Défiez-vous-en ; c'est le plus méchant esprit...
Lucinde
Nommez-la donc vous-même.
Moncade
Ah ! Madame, si vous la connaissiez comme moi, vous me pardonneriez aisément mon insensibilité.
Lucinde
A-t-elle de l'esprit ?
Moncade
Oui, Madame, elle en a, mais non pas de ces esprits qui s'en font trop accroire : il semble que le sien ne lui sert, que pour en découvrir aux autres.
Lucinde
Voilà un fort joli caractère ! Elle est belle sans doute ?
Moncade
Ah ! Ne m'engagez point à faire son portrait : je pourrais pourtant le faire sans vous offenser ; et ne vous ayant peut-être jamais vue, je puis vous dire que je la trouve la plus adorable femme du monde.
Lucinde
Elle doit être contente de le paraître à vos yeux.
Il veut ôter son mouchoir.
Moncade
Ne dissimulons point davantage, Madame, et permettez-moi de jouir de la vue de la seule personne pour qui je veux vivre.
Lucinde
Arrêtez.
Moncade
Hé, Madame, à quoi bon tous ces retardements ? Je vous connais, je sais qui vous êtes.
Lucinde
Attendez, à qui croyez-vous parler ?
Moncade
À vous-même, Madame.
Lucinde
Je ne suis point Lucinde.
Moncade
Aussi n'est-ce point elle, à quoi j'adresse mes voeux ; et s'il faut vous le dire, le seul espoir que ce pourrait être Julie, m'a fait venir ici : si ce n'est point elle à qui je parle, je m'en retourne sans vous voir.
Lucinde
Vous n'aimez point Lucinde ?
Moncade
Non, Madame, et je ne l'ai jamais aimée.
Elle lui arrache le mouchoir.
Lucinde
Tu ne l'as jamais aimée, perfide ! Tu me l'oses dire à moi-même ? Hé pourquoi donc me trompais-tu ?
Pasquin
Cela n'est point plaisant sans coups de bâton. Cela était plus plaisant, à moi.
Araminte
Adieu, Monsieur de Moncade, je vous remercie des bons sentiments que vous avez pour moi.
Léonor
Pour moi, je suis contente.
Cidalise
Adieu, Moncade.
Marton
Adieu, Monsieur Pasquin.
Lucinde
Éraste, voulez-vous recevoir ma main ?
Éraste
Si je le veux !...
À Moncade.
Lucinde
Je vous la donne. Adieu, perfide, ne me vois jamais.
Pasquin
Allons, Monsieur, ne faut-il pas déloger ? Nous aurons bientôt déménagé. Surtout, changeons de nom et de quartier ; nous sommes décriés dans celui-ci, comme la fausse monnaie.
Moncade
Juste ciel ?
Pasquin
Si cela pouvait le rendre sage.