Comédie · 1801 · 5 actes

L’homme à sentiments

de Louis-Claude Chéron de la Bruyère

Représentation
≈ 1 h 54
Distribution
2 femmes, 6 hommes
Répliques
976
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Valsain H 227 ≈ 36 min 13
Florville H 179 ≈ 24 min 7
Sudmer H 183 ≈ 20 min 10
Gercour H 134 ≈ 15 min 9
Marton H 139 ≈ 13 min 12
Madame Gercour F 64 ≈ 4 min 8
Julie F 38 ≈ 2 min 3
Lafleur H 10 ≈ 1 min 3
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Valsain absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Florville absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Sudmer absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Gercour absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marton absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Madame Gercour absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lafleur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Marton

Marton

Enfin, grâces au ciel, notre oncle est de retour. Nul ne le sait ici que son ami Gercour, Et moi. Le croirait-on ? Moi, la dépositaire D'un secret important, d'un secret qu'il faut taire ? C'est fort. Mais le destin de Julie en dépend ; Cette chère Julie ! Ah ! Quel aimable enfant ! Belle, bonne surtout, jeune, riche héritière, Elle a tout en partage et n'en est pas plus fière. Qui veut-on pour époux lui donner cependant ? Un sage ! À ce qu'on dit ; un diseur éloquent... Florville est mieux son fait. Il est loin d'être un sage, Celui-là, j'en conviens : mais enfin, à son âge...

Scène 2

Marton, Julie

Marton

Eh bien, Mademoiselle, allons, de la gaîté.

Julie

Ah ! Ma pauvre Marton !

Marton

Julie, en vérité, Mais vous n'êtes pas sage. Un peu de confiance, Allons, voyons, parlez... Vous gardez le silence ?

Julie

Que te dirai-je ?

Marton

Tout.

Julie

Ne pouvoir estimer Ce qu'on aime !

Marton

J'entends.

Julie

Et ne pouvoir aimer.

Marton

Ce qu'on estime. Hélas !

Julie

Que je suis malheureuse !

Marton

Votre position est vraiment douloureuse.

Julie

Ajoute à tout cela que le cruel Gercour...

Marton

Eh ! Quoi ! Votre tuteur condamne votre amour ? Florville est éconduit.

Julie

Il est trop vrai, ma chère.

Marton

Et Valsain protégé.

Julie

Ce n'est plus un mystère.

Marton

Celui dont les vertus, les belles qualités...

Julie

Les nobles sentiments...

Marton

Un peu trop affectés, Peut-être...

Julie

Mais non pas. Ce qu'il dit est sincère : Il fait beaucoup de bien, et surtout à son frère.

Marton

De qui le savez-vous ?

Julie

De mon tuteur.

Marton

Pardon ; Mais...

Julie

Quoi ?

Marton

Votre tuteur est un homme si bon, Qu'il ne soupçonne pas que la vertu se joue.

Julie

Sa femme en ma présence à chaque instant le loue.

Marton

Elle est, ainsi que vous, bien jeune.

Julie

J'en conviens. Mais tout le monde enfin...

Marton

Est dupe. Je soutiens Qu'il trompe tout le monde ; et j'en aurai la preuve Pas plus tard que ce soir. Nous verrons si l'épreuve...

Julie

Quelle épreuve ?...

Haut.

Marton

Motus. J'allais tout découvrir. Ah ! Combien à garder un secret fait souffrir ! C'est que je suis instruite, entre nous, que son frère Forcé de s'acquitter d'une dette usuraire, Doit s'adresser à lui. Nous verrons bien alors...

Julie

Crois qu'il l'obligera sans peine, sans efforts, J'en réponds.

Marton

Nous verrons si son état le touche.

Julie

Va, c'est bien la vertu qui parle par sa bouche.

Marton

Que ne l'épousez-vous, puisqu'il est à vos yeux Si parfait, si sublime, enfin si vertueux ?

Julie

Sans ce fatal amour, sans cette indigne flamme Qui brûle malgré moi dans le fond de mon âme...

Marton

Pour Florville et pour vous, j'en rends grâce au destin.

Julie

J'épouserais, je crois...

Marton

Qui ?

Julie

Son frère Valsain.

Marton

Juste ciel !

Julie

Il a pris, puisqu'il faut te le dire, Sur ma faible raison un si puissant empire ; Il a tant de vertus...

Marton

Florville a tant d'amour. Gardez votre raison jusqu'à la fin du jour, Et l'on vous prouvera que Florville...

Julie

Est aimable ; Hélas ! Je le sais trop.

Marton

Et non moins estimable. Que Valsain, au contraire...

Julie

Ah ! C'en est trop, Marton.

Marton

Il faut jusqu'à ce soir seulement tenir bon. Gardez en les deux un parfait équilibre : Me le promettez-vous ? Demain vous serez libre.

Julie

Mais dis-moi ?...

Marton

Promettez.

Elle sort.

Julie

Fais ce que tu voudras. Chez madame Gercour tu me retrouveras.

Marton

Bon.

Scène 3

Marton

Marton

Il faut convenir que je l'échappe belle. Trente fois j'ai failli m'échapper devant elle. L'incognito de l'oncle alors n'existait plus. De son retour soudain une fois prévenus, Sous des dehors fardés masquant leur caractère, Ses neveux se seraient empressés de lui plaire : Et ma pauvre Julie en dépit du bon sens, Et surtout par respect pour les beaux sentiments, Eût au sage Valsain été sacrifiée. Non, je ne serai point ainsi contrariée ; Et Florville proscrit peut encor espérer. Mon maître, cependant, tarde bien à rentrer : Il m'a, dans ce salon, ordonné de l'attendre. L'oncle caché là-haut est pressé de descendre. Comme il s'impatiente ! Ah ! Bon dieu, mais voici Notre disgracié.

Scène 4

Florville, Marton

Florville

Te voilà seule, ici ?

Marton

Vous arrivez trop tard. J'étais...

Florville

Que je t'embrasse, D'abord ; tu disais donc ?...

Marton

Avec quelqu'un...

Florville

De grâce, Achève.

Marton

Avec Julie ?

Florville

Ah ! Ne m'en parle pas.

Marton

N'a-t-elle plus pour vous de grâces, ni d'appas ?

Florville

Elle est encor, Marton, plus aimable que belle. Mais je me rends justice et suis indigne d'elle. Tu vois un malheureux, ruiné.

Marton

Ruiné !

Florville

Sans ressource.

Marton

Faut-il qu'un jeune homme bien né...

Florville

Marton, point de morale.

Marton

Eh ! Merci de ma vie !...

Florville

Ah ! Ma chère Marton ; Fais que ma Julie De mon oncle Sudmer attende le retour.

Bas.

Marton

De votre oncle ? Silence.

Florville

Au nom de mon amour, Car tu sais à quel point je l'aime, je l'adore, Il ne peut pas tarder plus de trois mois encore. Je n'en exige pas davantage, Marton, Pour reprendre le joug de la saine raison.

Marton

Mais à votre tuteur je sais qu'on la demande, Et sans doute Gercour...

Florville

Ah ! Dis-lui qu'elle attende.

Marton

Mais si votre oncle encor tardait à revenir ?

Florville

Mais... Je ne saurais plus, ma foi, que devenir. Chez les juifs autrefois j'étais des plus en vogue ; On me considérait dans chaque synagogue Comme un joli sujet, un homme à ménager. Que les hommes, Marton, sont sujets à changer ! C'est en vain qu'aujourd'hui, je frappe à chaque porte ; Ils ne répondent plus. Le diable les emporte. Hier encor pourtant un ami me parla D'un certain Alexandre à qui je dois déjà, (Quoique jamais je n'aie entrevu son visage ; Mais chez les juifs, Marton, c'est ainsi qu'on s'engage.) Il doit se présenter pour traiter avec moi, Aujourd'hui même. Il va me prêter sur la foi Du retour de mon oncle...

Marton

Ah ! Ah !

Florville

Quelques centaines De pistoles.

Marton

J'en vois déjà plusieurs douzaines Passer entre les mains du premier intrigant Qui viendra près de vous à titre d'indigent : Et le reste, ce soir, deviendra l'apanage Des joueurs, des... Je n'ose en dire davantage.

Florville

Marton, point de morale, ou brouillés à jamais.

Marton

En parlant de morale, et pourquoi désormais N'emprunteriez-vous pas à Valsain votre frère ?

Florville

Non, non, ce sera là ma ressource dernière.

Marton

Dites, dites plutôt que vous ne voulez pas Épuiser ses bienfaits.

Florville

Ses bienfaits ! En tous cas, Ce serait le premier.

Marton

Cependant on assure...

Florville

Je n'en suis pas fâché ; mais la vérité pure Est que je n'ai pas mangé depuis l'heureux moment Où je fus de mes droits usant et jouissant, Que le bien de mon père et celui de ma mère, Et celui d'une vieille arrière-douairière, Qui s'avisa jadis d'avoir du goût pour moi. De plus, je reconnais avoir reçu de toi, Mon cher oncle, en billets endossés du Bengale, Quelque dix mille écus pendant cet intervalle. De plus, j'ai dépensé, je ne sais trop à quoi, Hui à dix mille francs que même encor je dois, Et dont cet Alexandre, un peu juif dans son style, M'a fait faire, je crois, un billet de vingt mille. Voilà l'état au vrai de mon bien. Vois, veux-tu Me prêter de l'argent sur ce bel aperçu ?

Marton

Tout ce que j'ai...

Florville

Charmante, en vérité, charmante. Non, non, je n'en veux pas. C'est au trente et quarante Où je suis attendu, que je vais de ce pas Chercher à me tirer de mon triste embarras. Si je gagne, voilà ma fortune assurée. J'acquitterai d'abord une dette sacrée Dont je ne parle pas, et quant à cet argent Que tu viens de m'offrir si généreusement, Je te le garantis, Marton, sans perte aucune, À quatre cents pour cent placés sur ma fortune À venir.

Marton

Non, Monsieur.

Florville

Nul juif de mes amis Ne t'en aurait donné, ma chère, un si bon prix.

Marton

Je ne veux plus, monsieur, quoique vous puissiez dire, Que vous me donniez rien, vous n'y pourriez suffire. Tout ce que je possède est à vous, je le dois...

Florville

Adieu, Marton.

Scène 5

Valsain, Florville, Marton

Valsain

Mon frère, ah ! Si d'autres que moi Vous surprenaient ?... Est-on de cette extravagance ?

Florville

Je lui prouve ma joie et ma reconnaissance.

Valsain

Ô temps ! Ô moeurs !

Marton

Cela ne vous regarde point.

Florville

Elle a raison, mon frère, entre nous.

Valsain

À ce point Se manquer à soi-même ! Ô jeune homme ! Jeune homme !

À part.

Marton

Êtes-vous donc si vieux. Sa sagesse m'assomme.

Valsain

À tout âge l'on peut et l'on doit bien peser...

Florville

À tout âge, l'on peut et l'on doit s'amuser.

Scène 6

Valsain, Marton, Gercour

Valsain

Toujours jeune, étourdi... Mais vous, vous sa complice, Marton.

Bas.

Haut.

Marton

Voyez l'horreur ! Il me met au supplice. Vous sortez bien matin ?

Valsain

Mon respectable ami Le bon Gercour est-il en ce moment chez lui ?

Marton

Non. Madame est chez elle, elle sera charmée... Sans doute de vous voir.

Valsain

Moi ! Qu'à sa renommée J'ose attenter ainsi ?

Marton

Quoi ?

Valsain

Que, Gercour absent Je me permette ?...

Marton

Eh ! Bien ?

Valsain

Le monde est trop méchant.

Marton

Votre délicatesse, à vrai dire, est extrême ; C'est manquer à la fois à Madame, à vous-même, Et j'ose dire encor, à Gercour, à ce bon Ce respectable ami.

Valsain

J'aimerais mieux, Marton, Me priver de la voir pendant toute ma vie, Quoiqu'elle soit aimable et surtout fort jolie, Que de porter ombrage ou de causer enfin À mon meilleur ami le plus léger chagrin. Tu sais, ainsi que moi, qu'à la mort de mon père, Il daigna m'en servir aussi bien qu'à mon frère ; Qu'il prit de tous nos biens l'administration, Et voulut diriger notre éducation. Il faudrait que je fusse un monstre bien infâme Pour oser faire naître un soupçon sur sa femme.

Marton

Vous mettez à cela tant d'affectation, Que l'on croirait...

Valsain

Je suis en contradiction Avec les moeurs du siècle. Eh bien ! Je m'en fais gloire ; À la délicatesse on peut plus ou moins croire ; Mais la vertu, l'honneur ont pour moi tant d'appas...

Marton

Voici mon maître.

Marton sort.

Gercour

Sors, mais ne t'éloigne pas.

Scène 7

Gercour, Valsain

Gercour

Enfin votre santé me semble un peu meilleure, Cher Valsain. Vous sortez ce matin de bonne heure ? C'est sûrement pour faire une bonne action.

Valsain

Ou plutôt pour commettre une indiscrétion.

Gercour

En seriez-vous capable ?

Valsain

Oui, dans le sens du monde. Est-il rien d'excellent qu'aujourd'hui l'on ne fronde ? Je vais faire un ingrat.

Gercour

Je l'avais deviné.

Valsain

Mais enfin il suffit qu'il soit infortuné.

Gercour

Votre âme bienfaisante...

Valsain

En fut souvent punie.

Gercour

Je vous plains.

Valsain

Non. C'est là le bonheur de ma vie. Le sage en ses désirs est toujours limité, Il réserve pour lui la médiocrité. Généreux avec choix et bienfaiteur modeste, Il donne sans regret, et vit content du reste. L'argent est un engrais par l'avare perdu, Et qui ne fait nul bien, s'il n'est pas répandu. S'il garde cette boue en son coffre enfermée, C'est un larcin qu'il fait à la terre affamée.

Gercour

Je ne puis qu'admirer ces nobles sentiments ; Mais dans ce monde-ci, plein d'ingrats, de méchants, Vous connaîtrez un jour comme tout se gouverne : Revenons cependant à ce qui vous concerne. Julie...

Valsain

Espérez-vous ?

Gercour

Je viens vous en parler.

Valsain

Eh bien ?

Gercour

Eh bien, mon cher, je ne puis vous celer...

Valsain

Qu'elle ne m'aime pas.

Gercour

Mais elle vous révère.

Valsain

Ma morale pour elle est un peu trop sévère.

Gercour

Mais non pas. Sa morale est très sévère aussi. Vous vous convenez fort.

Valsain

Vous le croyez ainsi. L'hymen ne peut unir deux mêmes caractères ; Il aime à disputer, il lui faut des contraires. Au physique, au moral, cette observation Ne m'a presque jamais offert d'exception. L'homme vif est l'époux d'une femme indolente ; De l'indolent mari la femme est turbulente. L'ignorante recherche un savant pour époux, La savante aime un sot, et la sage un jaloux. La querelleuse trouve un mari pacifique, La folle un taciturne. Et voyez au physique. Notre voisin Oronte a le corps contrefait ; Il est goutteux, petit, vieux, et surtout fort laid ; Sa femme est grande, jeune, et jolie, et bien faite : Il n'avait rien pour plaire, il plut à la coquette. Dans ses goûts, dans ses jeux, et dans ses passions, Le sexe aime surtout les contradictions.

Gercour

Ah ! Vous vous amusez. Julie...

Valsain

Est jeune encore.

Gercour

Cependant vous l'aimez ?

Valsain

Oui, Gercour, je l'adore ; Et si je n'écoutais que la voix de mon coeur, J'oserais vous presser...

Gercour

Mais je suis son tuteur ; Elle doit m'obéir.

Valsain

Un tuteur est un père, Je le sais, mais peut-être aime-t-elle mon frère.

Gercour

Non, croyez-moi, Valsain, vous êtes dans l'erreur ; Vous seul vous pouvez faire, et ferez son bonheur. Il est trop ridicule aussi qu'elle balance.

Valsain

N'allez pas, mon ami, lui faire violence.

Gercour

Mais vous ne faites pas assez assidument Votre cour à ma femme, et voilà mon tourment. Je serais bien plus fort pour vaincre la rebelle, Si je pouvais agir de concert avec elle. Mais vous la négligez. Les femmes n'aiment pas Qu'on les néglige ; il faut des soins plus délicats. Je la soupçonne fort, on le dit par la ville...

Valsain

Quoi ?

Gercour

De vous desservir auprès de ma pupille. Voyez-la plus souvent.

Valsain

C'est votre faute aussi, Si je ne la vois pas, mon respectable ami. Je le dis franchement, votre femme est légère, Et vous la laissez libre. À son âge on veut plaire ; De la mode nouvelle affichant les excès, Elle veut être grecque au milieu des Français. Sa parure, d'ailleurs, à ce goût assortie, Fait, je l'avoue, un peu rougir la modestie. L'homme qui se respecte, et garde au fond du coeur Quelques débris encor de l'antique pudeur, S'éloigne avec regret, et de nos Aspasies, Déplore en gémissant les brillantes folies.

Gercour

C'est la mode, mon cher, ce grand mot-là dit tout. Je ne peux pas m'y faire ; et sur ce nouveau goût, Je viens d'avoir encore une scène avec elle ; Vous m'en épargnerez peut-être une nouvelle. Voyez-la donc vous-même, et dites-lui...

Valsain

Comment ? Vous pourriez jusques-là me croire inconséquent ? Vous êtes mon ami, je vous ouvre mon âme ; Mais je ne voudrais pas que jamais votre femme Pût soupçonner... Ceci n'est que de vous à moi : S'ouvrir à son ami, c'est penser avec soi.

Gercour

Prenez-y garde au moins, Valsain, je vous supplie, Sans elle, je ne puis répondre de Julie.

Lui prenant la main.

Valsain

Il me suffit d'avoir votre consentement. Votre amitié surtout.

Scène 8

Gercour, Marton

Il appelle.

Marton paraît.

Gercour

Ce jeune homme est charmant. Cependant je voudrais que son âme inflexible, Pour madame Gercour fût un peu plus sensible. Que son oncle sera surpris et satisfait De serrer dans ses bras un neveu si parfait ! Marton... Débarrassé de l'un et l'autre frère, Je veux faire paraître, en sûreté, j'espère... Va mettre en liberté notre cher prisonnier...

Elle sort.

Marton

Qui depuis plus d'une heure a bien dû s'ennuyer.

Gercour

C'est lui qui l'a voulu. Ma femme, ni Julie, Ne le connaissent pas, ne l'ont vu de leur vie. C'étaient donc pour Florville et Valsain ses neveux. Quand il partit pour l'Inde, ils étaient tous les deux Si jeunes ! Moi je crois tout à fait impossible, Qu'après plus de quinze ans...

Scène 9

Sudmer, Gercour, Marton

Sudmer

Vous êtes donc visible, Enfin ?

Gercour

Vous craignez tant, vous, d'être reconnu Par des gens qui jamais ne vous ont aperçu ?

Sudmer

Mais Florville et Valsain, quand je quittai la France N'étaient plus des enfants.

Gercour

On l'est encor, je pense, À six ans.

Sudmer

Soit. Eh bien, l'un d'eux est, m'a-t-on dit, Un libertin, sans moeurs, sans argent, sans crédit.

Gercour

Hélas ! Mon cher ami, je n'y saurais que faire : Florville est ruiné ; mais Valsain, au contraire...

Sudmer

Florville est ruiné ? Ce n'est pas un grand mal. Je le crois même un bien.

Gercour

Il est original. Quoi ! Mais vous plaisantez ?

Sudmer

Non, d'honneur. La jeunesse A besoin de leçons. La meilleure sagesse Est celle qui succède à la folie.

Gercour

Allons, Messieurs les jeunes gens, écoutez ces leçons ; Vous n'aurez pas de peine à les suivre, j'espère.

Sudmer

Vous vous souvenez bien de feu mon pauvre frère ; Tu t'en souviens, Marton, il était bon, humain, Sensible, vertueux.

Marton

Oui, rien n'est plus certain.

Sudmer

Il fut comme Florville à la fleur de son âge.

Gercour

Il fut comme Valsain, quand il devint plus sage. Sudmer, je connais mieux ces jeunes gens que vous ; Rien ne m'est échappé, leurs passions, leurs goûts. J'en devins le tuteur à la mort de leur père ; Alors je dévoilai leur âme toute entière. Ajoutez que logeant dans la même maison, J'ai suivi les progrès de leur jeune raison ; Que toujours près de moi, sous un masque hypocrite, L'un ni l'autre n'a pu déguiser sa conduite.

Sudmer

Vous le croyez ainsi. Sur ces deux jeunes gens, Mon cher, nous différons d'avis, de sentiments. Daignez vous rappeler notre correspondance, Je vous dois et le bien et le mal que j'en pense. Eux-mêmes, bien souvent, m'ont dévoilé leurs coeurs. De Valsain vous vantez la sagesse, les moeurs ; Mais dussé-je, mon cher, vous causer du scandale, Son style épistolaire est trop plein de morale. Florville, m'avez-vous écrit plus de cent fois, Ne prend aucuns partis, ne veut aucuns emplois. Votre attente sur lui se voit toujours trompée, Il quitte tour à tour et la robe et l'épée. Frivole dans ses voeux, volage en ses désirs, Il n'a qu'un goût constant, c'est celui des plaisirs. Et quel goût voulez-vous qu'il ait donc à son âge ? Celui de la retraite ? En vérité, j'enrage, Quand je vois qu'on exige à vingt ans tout au plus D'un rigide Caton les austères vertus. Je vois tout autrement ; la jeunesse bouillante Doit jeter à vingt ans le feu qui la tourmente ; À vingt-cinq, plus ou moins, arrive la raison, Et la sagesse enfin dans l'arrière saison. Cette progression est bien dans la nature, Vous l'avouerez.

Gercour

Le reste est facile à conclure. Ainsi donc, vous pensez qu'on ne peut en effet, À son âge...

Sudmer

Oui, mon cher, être un homme parfait. Je redoute, je fuis qui cherche à le paraître, Et je soutiens qu'il est impossible de l'être.

Gercour

Quoi ! Sans exception ?

Sudmer

Oui.

Gercour

C'est-à-dire peu. J'en connais une, moi.

Sudmer

Qui ?

Gercour

Votre autre neveu.

Sudmer

Ce jeune homme charmant, qui parle avec emphase, Et de grands sentiments embellit chaque phrase ?

Gercour

Vous riez ? Mais vous-même entendrez aujourd'hui Comme chacun l'admire et parle bien de lui.

Sudmer

On l'admire ! Tant pis : oui, vous avez beau rire, Je n'aime point ces gens que tout le monde admire, Dont l'engouement public fait souvent tout le prix. Franchement dites-moi, comment a-t-il acquis Le droit d'être admiré, chéri de tout le monde ? Il faut qu'il en ait fait une étude profonde ; Toutes sortes de gens sont donc par lui prisés, Des sots et des méchants les vices encensés ? Tenez, mon cher Gercour, mon âme est alarmée De ses beaux sentiments et de sa renommée. Dans la seule vertu trouvant assez d'appas, Le sage la pratique, et ne l'affiche pas. Jamais d'un noble coeur la dignité sévère N'a fléchi bassement...

Gercour

J'aime votre colère. Quoi donc ! En voulez-vous à ce pauvre Valsain, Parce qu'il est aimé de tout le genre humain ?

Marton

De tout, c'est un peu fort.

Gercour

Tais-toi.

Marton

Défunt mon maître Était homme de sens, et devait s'y connaître. Quand j'entends, disait-il, dans la société, Quelqu'un vantant trop haut sa rare probité, De cet homme de bien redoutant les approches, Je mets tout aussitôt mes deux mains sur mes poches.

Sudmer

Vous voyez que Marton pense assez comme moi.

Gercour

Vous êtes prévenu, voilà ce que je vois.

Sudmer

Point du tout. Mais je suis d'une franchise rare.

Gercour

Valsain n'est pas joueur.

Sudmer

Il est peut-être avare.

Gercour

Il ne boit que de l'eau.

Sudmer

Tant pis, en vérité. Les gens faux sont amis de la sobriété.

Gercour

Il fuit les femmes.

Sudmer

Bon.

Gercour

Oui, ma femme elle-même.

Sudmer

Votre femme ?

Gercour

Est comprise aussi dans l'anathème.

Sudmer

J'en suis fâché pour vous. Et Florville ?

Gercour

En deux mots, Vous allez le connaître. Il a tous les défauts ; Il n'aime que le jeu, les femmes et la table.

Sudmer

Oui ; mais par-dessus tout, certain objet aimable, Qu'on appelle Julie, et que vous connaissez ; N'a-t-elle pas sur lui des droits plus prononcés ?

Gercour

Oh ! Oui, je sais fort bien qu'il la trouve adorable ; Qu'il veut l'épouser ; mais – je suis inexorable ; Je la donne à Valsain.

Sudmer

Elle y consent ?

Gercour

Non pas.

Sudmer

Et vous la contraindrez ?

Gercour

Mais, c'est bien là le cas. Julie épouserait un libertin semblable ?

Sudmer

Si d'aucune action basse ni méprisable, On ne peut l'accuser, ma foi, je l'avouerai, Je sens que de bon coeur je lui pardonnerai.

Gercour

Mais son frère...

Sudmer

Son frère ! Il est beaucoup trop sage. Je hais les précepteurs, surtout ceux de son âge ; Mais je suis à l'erreur, comme un autre, sujet, Gercour, je tiens toujours à mon premier projet. Éprouvons-les tous deux. Je n'ai point de système ; Cependant permettez que jugeant par moi-même...

Gercour

C'est fort juste.

Sudmer

En ce cas ayez bien soin tous deux De cacher mon retour à messieurs mes neveux. N'allez pas à Valsain...

Gercour

Je puis tout vous promettre. Sans craindre de lui nuire ou de le compromettre. Toi, ne va pas, Marton, révéler nos secrets À notre ami Florville.

Marton

Allez, dormez en paix. J'ai remporté sur moi, Monsieur, une victoire, À couvrir à jamais tout mon sexe de gloire.

Acte II

Scène 1

Gercour, Marton

Gercour

Tu dis qu'il va descendre ?

Marton

Oui, Monsieur, à l'instant. Il lisait un gros livre.

Gercour

Et notre oncle ?

Marton

Il m'attend, Pour répéter ensemble un petit bout de rôle Relatif à l'objet.

Gercour

Sudmer est vraiment drôle. Comme il sera, Marton, ce soir, humilié ! Du doute injurieux... C'est à faire pitié ! L'éprouver... Éprouver Valsain, la vertu même ! Qu'il éprouve, s'il veut, ce Florville qu'il aime, Et qui, si je t'en crois, n'a pas un seul défaut.

Marton

J'entends monsieur Valsain, je retourne là-haut.

Scène 2

Gercour, Valsain

Gercour

Toujours à méditer !

Valsain

J'en ai pris l'habitude.

Gercour

À vos livres savants, aux beaux-arts, à l'étude, Faudra-t-il donc toujours vous arracher ?

Valsain

Les livres sont plus sûrs que les hommes, mon cher.

Gercour

Ah ! Je les connais bien ; mais, mon ami, les femmes...

Valsain

On les aime toujours malgré les épigrammes.

Gercour

Mais la mienne me fait enrager, et je crains... Qu'un jour... Mon cher ami, sauvez-moi des chagrins ; Daignez la voir. Il faut qu'un conseil charitable...

Valsain

Je vous l'ai déjà dit. Elle est jolie, aimable, Mais je ne la vois point ou fort peu : de beaux traits, Des grâces, n'ont pour moi que de faibles attraits.

Gercour

Mais vous la rencontrez quelquefois chez Mélise ?

Valsain

Quelquefois. Voulez-vous, mon cher, que je vous dise ? Je finirai, je crois, par n'y plus retourner.

Gercour

Pourquoi donc ? Il vaut mieux...

Valsain

Je me tue à donner Des conseils : des plaisirs on m'impute la haine ; Je perds à les prêcher et mon temps et ma peine. Je vais en général dans le monde fort peu ; Je hais la médisance, et n'aime pas le jeu. Ma jouissance à moi paraît triste et bornée ; Mais je suis, j'en conviens, content de ma journée, Quand j'ai pu conquérir une âme aux bonnes moeurs. Qu'importent après tout les discours des railleurs ? Le bonheur véritable est dans le fond de l'âme.

Gercour

C'est ce que je voudrais que sentit bien ma femme. Elle en est encor loin, Valsain, mais voyez-la ; Par vos sages conseils elle se guidera, J'en suis sûr. Elle est jeune, elle n'est pas coupable. Je craindrais de me rendre à ses yeux haïssable, En la contredisant toujours ; mais un ami Peut, sans rien hasarder, faire plus qu'un mari.

Valsain

Eh bien, je la verrai ; mais je vous le confesse, Cela me coûte un peu.

Gercour

L'amitié vous en presse.

Valsain

Allons, je la verrai, vous dis-je.

Gercour

En ce moment, Vous la rencontrerez chez elle assurément ; Je viens de l'y laisser, disant mille infamies De son prochain avec quelques bonnes amies, Dont elle aura grand soin d'en dire tout autant Avec d'autres, ce soir, ou même en les quittant.

Valsain

Avec elle, en ce cas, je serai fort sévère ; Car, je vous en préviens, dussé-je lui déplaire, La franchise est, Gercour, ma première vertu.

Gercour

Vous ne lui direz pas qu'ici vous m'avez vu.

Valsain

Je m'en garderai bien ; fiez-vous à mon zèle.

Gercour

Je sors. Non. Demeurez.

Valsain

Je vais entrer chez elle.

Scène 3

Valsain

Valsain

Profitons du moment. Ah ! Madame Gercour, Il ne suffit donc pas qu'on vous fasse la cour. Ah ! Vous voulez me nuire ? Il faut donc qu'on vous adore ; Je vous adorerai, qu'exigez-vous encore ? Entrons...

Scène 4

Valsain, Julie

Valsain

Belle Julie, arrêtez un moment. Au nom de la vertu qui vous sert d'ornement, J'oserai dire, au nom d'un sentiment plus tendre ; Ah ! Daignez m'écouter !

Julie

Valsain, je viens d'entendre Ce que la calomnie a de plus odieux.

Valsain

Et l'immortalité de plus pernicieux. Vous sortez, je le vois, de chez votre tutrice.

Julie

Faut-il en l'avouant, hélas ! Que j'en rougisse ! Elle est à sa toilette : un cercle fort bruyant L'environne.

Valsain

D'abord, rien n'est plus indécent. Hélas ! Elle a perdu par son extravagance La première vertu des femmes, la décence. Vous avez dû voir là...

Julie

Mélise, Arsinoë...

Valsain

Célimène, sans doute, et la jeune Chloë.

Julie

Justement.

Valsain

Je connais leur sotte impertinence.

Julie

Leur langue, intarissable en traits de médisance, Se moque d'un époux de sa femme amoureux, De l'infidélité fait l'éloge pompeux, Et débite en riant cent sottises pareilles, Qu'on pouvait épargner du moins à mes oreilles.

Valsain

D'un coeur chaste, grand Dieu ! Souiller la pureté !... Heureux pour vous l'instant par moi tant souhaité, Où serrant les liens d'un hymen convenable, Vous ferez le bonheur d'un mortel estimable, Dont les vertus, les moeurs, l'esprit liant et doux S'imposeront la loi d'écarter loin de vous Ce qui pourrait troubler par un souffle coupable L'innocence et la paix de votre âme adorable.

Haut.

Julie

Florville ! Ah ! Malheureux, que ne puis-je à ces traits... Dans le monde, Valsain, il est peu de portraits Ressemblants à celui que vous venez de peindre.

Valsain

N'en fut-il qu'un, Julie...

Julie

Et ne sait-on pas feindre ?

Valsain

On peur feindre un moment, une heure, un jour entier, Mais je ne vois rien là qui vous puisse effrayer. Qu'un jeune libertin, chargé d'énormes dettes, Ne pouvant les payer après les avoir faites, Pour un objet divin feigne beaucoup d'amour, Et fasse à sa fortune assidument la cour, On conçoit bien qu'il puisse un instant se contraindre ; Mais le moment d'après il cesse d'être à craindre. Il retombe bientôt par ses mauvais penchants Dans la carrière ouverte à ses déportements ; Il fuit dans son humeur inquiète et légère, La bonne compagnie à son goût étrangère : D'autant plus malheureux, qu'après avoir connu Le bonheur que l'on goûte au sein de la vertu, Il prouve qu'à jamais...

Julie

Vous êtes bien sévère.

Valsain

C'est que la vertu seule a le droit de me plaire ; Que la moralité fait tout.

Julie

Il a raison... Malheureuse !

Valsain

Courage. Elle s'émeut.

Julie

Pardon.

Valsain

Un hymen vertueux peut seul charmer la vie ; Vous ne répondez pas... Adorable Julie... Vous m'avez entendu... Je tombe à vos genoux. Ciel ! Madame Gercour !

Julie

Ô Dieu ! Relevez-vous.

Scène 5

Madame Gercour, Valsain

Madame Gercour

Il faut en convenir, l'attitude est étrange, Je ne m'attendais pas...

Valsain

Donnons ici le change.

Madame Gercour

Vous aimez donc Julie ? On m'en avait parlé.

Valsain

Vous ne le croyez pas ?

Madame Gercour

Vous paraissez troublé. Cependant...

Valsain

Moi ! Troublé ?

Madame Gercour

De plus, cette attitude Où je viens de vous voir, l'extrême solitude Où vous étiez tous deux, sa fuite de chez moi...

Valsain

Vous m'en remercierez quand vous saurez pourquoi.

Madame Gercour

Comment ! D'aimer Julie, une petite sotte...

Valsain

Elle joue à ravir le rôle d'idiote ; Mais elle ne l'est pas, c'est moi qui vous le dis : C'est un petit serpent, je vous en avertis. Vous saurez entre nous qu'elle adore mon frère.

Madame Gercour

Je sais qu'il l'aime, lui.

Valsain

Comme il ne la voit guère, Ce qui tout simplement prouve peu de retour, Elle s'est figuré qu'il vous faisait la cour, Et que ce seul motif...

Madame Gercour

Quoi ! Cette calomnie...

Valsain

Et dans son désespoir, l'innocente Julie Menaçait de s'en plaindre.

Madame Gercour

Ah ! Quelle indignité !

Valsain

Je vous vois compromise. Agité, tourmenté... Je ne vois plus que vous... je la presse... conjure... Je tombe à ses genoux, pour que cette imposture, Qu'elle eût à votre époux débitée aujourd'hui, Ne troublât le repos ni de vous, ni de lui. Elle me l'a promis.

Madame Gercour

Et moi, je dois vous dire Qu'elle vous a trompé... car elle a su l'instruire...

Valsain

Elle sort à l'instant, et n'a pas vu Gercour.

Madame Gercour

Enfin, pour votre frère il me croit de l'amour, J'en suis certaine.

Valsain

Eh ! Mais c'est une frénésie.

Madame Gercour

Il m'excède, en un mot, avec sa jalousie, Et je désirerais qu'il voulût consentir À lui donner Julie.

Valsain

À ne vous point mentir, Je crois que ce serait une voie assurée Pour ramener au bien sa jeunesse égarée.

Madame Gercour

Ce mariage aurait votre consentement ?

À part.

Haut.

Valsain

Très certainement, oui. Non, très certainement. Mais dites-moi, comment en connaissant mon âme, Avez-vous pu penser que je l'aimais, Madame ?

Madame Gercour

Mais elle est très jolie.

Valsain

À la bonne heure. Mais, Sans les grâces, que sont les plus brillants attraits ? Et vous-même, Madame, oui, vous que la nature Enrichit de ses dons prodigués sans mesure ; Vous dont l'esprit charmant, la sensibilité, Les grâces, les talents animent la beauté, Sans tous ces dons par qui vous êtes embellie, Vous ne seriez au plus qu'une femme jolie.

Madame Gercour

D'ailleurs, elle est fort riche.

Valsain

On le dit, je le crois ; Mais cela suffit-il pour diriger un choix ?

Madame Gercour

Mais lorsque je repasse en secret ma conduite... Je n'ai jamais reçu qu'une seule visite De Florville... Comment ?

Valsain

De messieurs les époux, Telle est la bonne foi, soit dit, bien entre nous. Tout comme un autre, moi, j'ai de la calomnie Ressenti le poison mille fois dans ma vie. J'en ai beaucoup souffert : c'était un grand tourment Pour moi d'être accusé quand j'étais innocent.

Madame Gercour

C'est une chose affreuse.

Suspendant un peu son débit.

Valsain

Et qui n'est pas fort neuve. Tenez, j'en suis moi-même en ce moment la preuve. Votre mari, Madame, a confiance en moi, Entière confiance, et me la doit je crois. Son âge, ses bienfaits, son amitié sincère, Lui donnent sur mon coeur tous les titres d'un père. Cependant, je vous vois rarement ; et pourquoi ? C'est qu'il m'est revenu, qu'on me soupçonnait, moi, Moi, l'ami de Gercour, j'ose dire le vôtre, D'être l'amant de l'une, et... coupable envers l'autre. Vous dirai-je combien de discours controuvés...

Madame Gercour

Mais, ces bruits jusqu'à moi ne sont pas arrivés.

Valsain

J'ai cessé de vous voir, ils sont tombés d'eux-mêmes ; Mais j'ai pensé souvent à quels chagrins extrêmes Vous aurait exposée un bruit injurieux, Si je n'eusse, sur vous n'osant lever les yeux, Renoncé quelque temps à vous voir dans le monde. Des hommes quelque soit la malice profonde, Encore leur faut-il des motifs apparents Pour leur donner le droit d'être à leur gré méchants. Florville entre chez vous, et sur le champ Florville Passe pour votre amant. Il serait inutile De vouloir faire entendre aux calomniateurs, Qu'un jeune écervelé sans conduite et sans moeurs, Ne peut en aucun cas à votre confiance Avoir le moindre droit.

Madame Gercour

Sans blesser la décence, Ne puis-je voir personne ?

Valsain

Il vous faut un ami Sage et dans la vertu dès longtemps affermi, Dont la moralité soit connue, assurée, Pour qui vous ne cessiez jamais d'être sacrée.

Madame Gercour

Ah ! Vous avez raison.

Il lui prend la main.

Il s'aperçoit que ce mot blesse. Adoucissant sa voix.

Valsain

Voilà le vrai bonheur ; Mais il n'existe pas avec le déshonneur. Il faut donc nous soustraire aux propos de l'envie, Aux rapports indiscrets qui tourment la vie. Vous ne pouvez douter à quel point votre honneur M'est cher, m'est précieux : vous savez que mon coeur Aime encor la vertu plus que ma tendre amie. Évitons, croyez-moi, les regards de Julie. Vous savez ce que peut un coeur jaloux, méchant... Pour moi, je la fuirai... que mon appartement... Que ma bibliothèque...

Madame Gercour

Ô ciel ! Qu'osez-vous dire ?

Valsain

Mais si vous y venez, c'est pour causer et lire. On ne peut pas chez vous cultiver l'amitié, Sans courir le danger d'être calomnié. Chez moi, nous échappons aux langues médisantes ; Tranquilles, nous ferons des lectures charmantes. Vous n'avez jamais lu Socrate, ni Platon, Je le gagerais bien, ce n'est pas du bon ton. Confucius, Plutarque, Épictète, Sénèque, Tous ces grands hommes sont dans ma bibliothèque. On va de l'un à l'autre, on les compare, on lit, Puis on laisse le livre, et puis on réfléchit. Sentez-vous ?...

Scène 6

Laquais, Valsain, Madame Gercour

remettant une lettre

Laquais

De la part de Madame Mélise.

Valsain

Que je hais les fâcheux !

Madame Gercour

Permettez que je lise.

Laquais

On attend la réponse.

Valsain

Attendez un moment.

Madame Gercour

Non, non, je vais rentrer dans mon appartement. Cette lettre demande une réponse prompte. Vous verra-t-on ce soir chez Mélise.

À mi-voix.

Valsain

J'y compte. Mais il faut que ce soit avec discrétion.

Scène 7

Valsain

Valsain

Remettons à ce soir la déclaration. Tout va bien : cependant, à mes projets contraire, Notre chère Marton favorise mon frère. Pourquoi ? Je n'ai pas fait tout ce que j'aurais dû. D'un jour à l'autre ici mon oncle est attendu ; Il la connaît du temps qu'elle était chez mon père... Enfin elle pourrait m'être nécessaire. Bon, la voici.

Scène 8

Valsain, Marton

À part.

Valsain

Marton... Faisons-lui notre cour.

Marton

Je venais pour parler à votre ami Gercour. Je croyais le trouver ici.

Valsain

Depuis une heure Au moins, il est sorti.

Marton

Je reviendrai.

Valsain

Demeure.

Marton

Mais, mon maître, Monsieur.

Valsain

Il fait grand cas de toi.

Marton

Il faut que je lui parle.

Valsain

Il me l'a dit à moi.

Marton

Mais...

Valsain

Je suis son ami beaucoup plus que son maître.

Marton

À ses bontés, Monsieur, je dois le reconnaître.

Valsain

De toi, chère Marton, j'en pense tout autant. « C'est un rare trésor ».

Marton

Mon coeur reconnaissant...

Valsain

Pour toi, chère Marton, crois que je peux tout faire.

Marton

Monsieur, faites plutôt pour Monsieur votre frère Un effort généreux dont il a grand besoin. Il est dans l'embarras.

Valsain

T'a-t-il donné le soin De venir me parler ?

Marton

Non, Monsieur, mais je l'aime.

Valsain

Mais tu m'aimes aussi. Que ne vient-il lui-même ? Ce que j'ai déjà fait dans mille occasions... Je ne me vante pas des bonnes actions...

Haut.

Marton

Comme il ment, l'hypocrite ! Il est honteux, peut-être.

Valsain

Il a tort, en tous cas, il devrait me connaître ; Ne suis-je pas son frère ?

Marton

Il est vrai.

Valsain

Son ami ?

Marton

C'est que...

Valsain

L'ai-je jamais satisfait à demi ?

Marton

Ses créanciers...

Valsain

Eh bien ?

Marton

Sont si nombreux.

Valsain

Encore À combien peut monter la somme ?

Marton

Je l'ignore.

Valsain

Mais enfin à peu près ? Si ce qu'il peut devoir N'excédait pas, Marton, mon médiocre avoir...

Marton

Eh bien ?...

Valsain

Sans hésiter, je te dirais, envoie Ses créanciers chez moi ; ce serait avec joie.

Marton

Monsieur, je suis vraiment charmée.

Valsain

Et de quoi ?

Marton

Non. Je n'aurais jamais cru qu'il eut le coeur si bon.

Valsain

Florville n'aura pas, Marton, l'âme assez dure Pour rompre des liens formés par la nature. C'est de moi seul qu'il doit accepter des bienfaits.

Marton

Oh ! Que nos créanciers vont être satisfaits.

Scène 9

Valsain

Valsain

Je la tiens. Si pourtant... Oh ! Rien n'est moins probable, Puis, mon frère n'est pas assez déraisonnable...

Scène 10

Florville, Valsain

Florville

Mon frère, voulez-vous me prêter de l'argent ?

Valsain

Vous me prenez, mon frère, en un mauvais moment. D'honneur, je n'en ai pas.

Florville

Ce contretemps m'afflige. Vous n'avez point d'argent ?

Valsain

Je n'en ai pas, vous dis-je.

Florville

Eh ! Qu'en faites-vous donc ? Vous ne dépensez rien ; Accumuleriez-vous ? Ce ne serait pas bien.

Valsain

Ah ! Je vous reconnais, voilà de votre style.

Florville

Tous les jours vous dînez, et vous soupez en ville, Tous les matins chez vous vous demeurez planté, Vous passez tous les soirs dans la société ; Vous n'êtes pas joueur : une femme jolie N'a jamais égaré votre philosophie. Partant point de dépense.

Valsain

Ah ! Que vous êtes fin ! Parce que je ne suis joueur, ni libertin, J'accumule mon bien et n'en fais pas usage, Vous allez voir que c'est un défaut d'être sage.

Florville

En tout cas ce n'est pas le mien. Cela viendra, La jeunesse se passe, il faut arriver là. Cependant je me trouve en une gêne horrible ; Ma situation doit vous rendre sensible. Je suis, je vous assure, en un besoin pressant.

Valsain

Et combien vous faut-il ?

Florville

Mille écus sur le champ.

Valsain

De les garder, jamais je n'aurais le courage. J'en ai bien quelques-uns encor, que je ménage Pour des pauvres vieillards, de malheureux enfants, Dont les besoins cruels sans cesse renaissants, M'épuisent tout à fait.

Florville

Notre oncle du Bengale...

Valsain

Voilà six mois...

Florville

De lui, depuis cet intervalle, Le mois passé, je crois, nous reçûmes encor Une somme assez forte en belles pièces d'or.

Valsain

Et qu'en avez-vous fait, vous ?

Florville

J'ai payé mes dettes.

Valsain

Vous ne devez donc plus ?

Florville

Je dois moins.

Valsain

Satisfaites Ma juste inquiétude, et dites-moi...

Florville

Valsain, Je ne demande pas des avis.

Valsain

Mon dessein...

Florville

Peut-être ai-je besoin que l'amitié m'en donne, Mais ils sont maintenant déplacés.

Valsain

Je m'étonne De ce ton de hauteur : Mais enfin cet argent, Quand me le rendrez-vous ? Répondez franchement.

Florville

Dans trois mois au plus tard. Voilà le temps, je pense, Que notre oncle Sudmer doit revenir en France. Si pourtant...

Valsain

Achevez.

Florville

On écrit du pays Qu'il n'est pas bien.

Valsain

De qui tenez-vous cet avis ? Il ne nous en dit rien dans sa dernière lettre. Son voyage, partant, pourrait bien se remettre.

Florville

Que de difficultés ! Je vous promets d'honneur...

Valsain

Il faut que je vous parle ici du fond du coeur ; Florville, j'ai pour vous l'amitié la plus pure. Eh ! Qui peut-être sourd au cri de la nature ! Mais quand le temps viendra de me payer... alors, Vous voudrez des délais, je ferai mes efforts Pour vous en accorder, je me gênerai même, Jusqu'à ce que je sois dans un besoin extrême. Mais enfin, il faudra vous acquitter. Comment Le pourrez-vous ? Comment ? Sans crédit, sans argent... Je me verrai contraint de faire une poursuite, Et nous nous brouillerons.

Florville

Brouillons-nous tout de suite, N'est-il pas vrai ? L'argent du moins vous restera.

Valsain

Mais non, Florville, je ne dis pas cela. Vous ne voyez donc pas l'usage charitable Que je fais de mon bien. Je serai moins coupable...

Gaiement en s'en allant.

Florville

Il est vrai. Je ne suis qu'un frère. Adieu Valsain. Quoique ce procédé ne soit pas trop humain, Si jamais la fortune à mes yeux méprisable, Sur moi daigne jeter un regard favorable, Dût-elle vous traiter un jour en ennemi, Vous n'aurez rien perdu. Florville est votre ami. Encor, s'il me restait quelques effets à vendre ! Allons, mes créanciers, il faudra bien attendre.

Scène 11

Valsain

Valsain

Il a le coeur trop bon, je le plains, mais ne puis Ni ne dois sagement me ruiner pour lui. Cependant, sa détresse est cruelle à l'entendre. Mais avec le secours de mon cher Alexandre, Je puis la soulager un moment. C'est le juif Le plus audacieux et le plus inventif Que je connaisse. Aussi, c'est mon homme d'affaire. Qu'on nomme, si l'on veut, ce commerce usuraire, Mon argent est à moi, j'y peux mettre le prix. Je vais lui dépêcher Lafleur : deux mots écrits Suffiront pour l'instruire, et par son ministère J'aurai rendu service à mon malheureux frère.

Scène 12

Valsain, Marton

Valsain

Que veut Marton ?... Eh quoi ! Ma chère, tu parais Inquiète ?...

Marton

Monsieur...

Valsain

Est-ce que tu cherchais Quelqu'un ici ?

Marton

Monsieur, point du tout, c'est un livre. Pardon.

Valsain

Non, je sortais.

Marton

Et nous allons te suivre.

Scène 13

Marton, Sudmer

Marton

Il remonte chez lui. Si tout de suite...

Sudmer

Non. Il faut me préparer. Il n'est pas temps, Marton, Je craindrais d'oublier mon rôle avec Florville. Celui-ci terminé, l'autre sera facile. Tu me présenteras chez Valsain, sous le nom D'un parent éloigné, du vieillard Lisimon. Tu m'as dit que cet homme accablé de misère, Avait souvent écrit à l'un et l'autre frère ; Que d'ailleurs de tous deux il était inconnu : Pour les solliciter il peut-être venu. Mais Marton, chez Florville il faut d'abord nous rendre. Puisque je sais par coeur mon rôle d'Alexandre, Allons le débiter. J'ai hâte d'en finir. Faire un rôle de juif !

Marton

On n'en doit pas rougir.

Sudmer

Florville, m'as-tu dit...

Marton

Ne peut pas le connaître, J'en suis très assurée ; et puis ce juif, peut-être, Est un fort non chrétien. N'en soyez pas surpris, On dit qu'il en est même une foule à Paris, Qui, sans croire manquer à la délicatesse, Prêtent à cinq... par mois, et qui vont à la messe.

Sudmer

Mais c'est à cinq par an que tu veux dire ?

Marton

Non. Par mois, sur gage encor.

Sudmer

Quel siècle ! Eh ! Mais, Marton, Je suis trop bien vêtu pour un prêteur sur gages.

Marton

Ah ! Fort bien. Ils ont tous les plus beaux équipages. Vous arriver de loin, il faut en convenir. Oh ! Comme nous allons ce soir nous divertir ! Mais vous ne riez pas.

Sudmer

Il s'en faut que je rie. Ah ! Finissons, Marton, cette plaisanterie. J'ai pu m'en amuser un moment avec toi ; Mais mon coeur, en secret, est de meilleure foi. Je n'ai que deux neveux : dans le libertinage, L'un passe jour et nuit et perd son plus bel âge ; Tout entier au présent dont il pense jouir, Il ne soupçonne pas qu'il va s'évanouir. L'autre grave, penseur, philosophe tranquille, S'endort dans une vie à l'état inutile. Valsain...

Marton

Est en effet bon, généreux, humain.

Sudmer

Eh quoi ! Tu m'en parlais autrement ce matin ? Tu m'as même assuré mille fois le contraire.

Marton

Je le croyais, Monsieur, mais au nom de son frère Il s'est laissé vraiment attendrir aujourd'hui... Il m'a dit d'envoyer ses créanciers chez lui.

Sudmer

C'est fort bien. Mais allons de ce pas chez Florville.

Marton

Nous y serons bientôt. L'accès en est facile ; Et comme il n'a plus rien dans son appartement, Nous trouverons la porte ouverte assurément.

Acte III

Scène 1

Sudmer, Marton

Sudmer

Florville va venir ?

Marton

À l'instant. La partie Était au dernier coup lorsque je suis sortie.

Marton rit.

Sudmer

Ma foi, rien n'est plus vrai, vous aviez tous raison. Marton, il n'a donc plus de domestique ?

Marton

Non. C'est moi qui de sa chambre ai la surintendance.

Sudmer

Mais, tu n'as pas grand mal, si j'en crois l'apparence.

Marton

Quant à son perruquier, il m'épargne ce soin. Vous savez, dieu merci, qu'on n'en a plus besoin. On ne se coiffe plus ; c'est la dernière mode.

Sudmer

Mais de porter perruque il serait plus commode.

Marton

Ne riez pas, Monsieur ; ces cheveux plats et courts Sont des perruques.

Sudmer

Bon. Tu plaisantes toujours.

Marton

Point du tout.

Sudmer

Et dis-moi, car tu vois que j'ignore Les usages nouveaux ; s'habille-t-on encore ?

Marton

Un peu.

Sudmer

Comment, un peu !

Marton

Pour dire seulement Que l'on est habillé. Les femmes d'à-présent Ne veulent pas, Monsieur, perdre un seul avantage.

Sudmer

C'est en perdre beaucoup.

Marton

Enfin, c'est une rage.

Sudmer

Florville ne vient point. Va, dis-lui qu'on l'attend.

Marton

J'y vais.

Sudmer

Que mes moments sont précieux.

Marton

J'entends. Peut-être qu'aujourd'hui, Monsieur, la chance est bonne.

Scène 2

Sudmer

Regardant autour de lui.

Sudmer

Tout est ouvert ici, ce désordre m'étonne, Et je ne croyais pas qu'il fut à ce degré. L'appartement n'est pas richement décoré. Deux chaises, une table, un reste de tenture, Une vieille commode, encore sans serrure. Des tableaux... Quels tableaux. Un vieux miroir. Parbleu ! Mes gens sont encor mieux meublés que mon neveu. Le faste, je le vois, n'est pas son plus grand vice. Je l'excuse à présent et je lui rends justice ; Il peut laisser sa porte à tous venants, De semblables trésors ne tentent pas les gens. Il est en sûreté... Ces peintures, peut-être Que je dédaigne tant, sont de quelque grand maître ? Les cadres tous noircis pouvaient être fort beaux ; Mais ils n'annoncent pas des chefs d'oeuvres nouveaux. ... Eh ! Palsambleu ce sont des portraits de famille : Je reconnais mon père, et mon oncle et sa fille... Je ne m'étonne plus... Oh ! Je vois à présent ; Sur de pareils effets on trouve peu d'argent. Autrement mon neveu s'en fût défait sans doute. Mais quel autre portrait ?... Ma foi l'on n'y voit goutte, Je crois... En vérité reconnaître le mien. Oui, morbleu ! C'est bien moi ; je me reconnais bien. Mais, si le drôle allait, trouvant ma ressemblance... Bon, il était si jeune ! Et mon âge, et l'absence Depuis près de vingt ans.

Scène 3

Marton, Sudmer

Marton

Monsieur, votre neveu Va venir dans l'instant.

Sudmer

Bien sûrement ?

Marton

Au jeu Il a, dit-on, passé toute la nuit dernière.

Sudmer

C'est vivre plus qu'un autre et doubler sa carrière. Comment donc, ce jeune homme est avare du temps ? Il a grande raison, vivent les gens prudents ! Enfin, il va venir.

Marton

Dans la douce espérance De vous donner des droits à sa reconnaissance.

Sudmer

Il peut bien y compter.

Marton

Je l'entends.

Scène 4

Florville, Sudmer, Marton

À Sudmer.

Florville

Point d'humeur. Je vous rejoins bientôt. Monsieur, de tout mon coeur. Vous m'avez attendu, pardonnez-moi, de grâce. Marton, approche-nous des sièges... Prenez place. Marton, quel est Monsieur ?

Sudmer

Votre humble serviteur. D'être connu de vous je n'ai pas le bonheur.

Florville

Nous ne tarderons pas, je crois, à nous entendre. Vous me convenez fort.

Marton

C'est Monsieur Alexandre.

Florville

Ah ! C'est vous !

Sudmer

Comment donc ?

Florville

Je vous connais fort bien. Vous m'avez acheté, vendu, prêté.

Sudmer

Moi, rien. Où nous sommes-nous vus ?

Florville

Nulle part, ce me semble. Mais puisque le hasard en ce lieu nous rassemble, J'ai vraiment à vous voir un sensible plaisir. De traiter avec vous, j'ai le plus grand désir. Je ne vous promets pas de grands gains usuraires ; Je suis, pour le moment, fort mal dans mes affaires, Mais j'ai de bons amis qui n'ont pas tout mangé. Comptez sur moi près d'eux.

Sudmer

Je vous suis obligé.

Florville

Voici le fait. Je suis un jeune fou.

Marton

Sans doute, Vous voulez plaisanter ?

Florville

Tais-toi. Sors ou m'écoute. Je suis donc, vous disais-je, un jeune extravagant, Qui veut à quelque prix que ce soit, de l'argent. Vous me paraissez, vous, un vieux pécheur, un homme Riche, assez obligeant pour me prêter ma somme : Moi, je suis assez fou dans le moment présent, Pour payer l'intérêt à cinquante pour cent. Je crois que je m'explique ; et maintenant je pense, Nous pouvons tous les deux traiter en assurance.

Sudmer

Vous ne vous perdez pas en discours superflus, Vous êtes franc.

Florville

Très franc.

Sudmer

Je vous en aime plus. Permettez, cependant, que je vous désabuse Sur un petit article.

Florville

Ah ! Voilà de la ruse.

Sudmer

D'honneur, je ne suis pas, moi, personnellement, Riche assez pour pouvoir vous prêter de l'argent. Mais j'ose me flatter d'avoir assez d'empire Sur un ancien ami.

Florville

Fort bien ;

Sudmer

Quoiqu'à vrai dire, Cet homme soit un juif dans la force du mot, Craintif jusqu'à l'excès, avare...

Florville

C'est un sot.

Sudmer

N'est-il pas vrai, Marton ?

Marton

Vous n'y sauriez que faire.

Florville

Enfin puis-je y compter ?

Sudmer

Oui, Monsieur, je l'espère. Je ne vous dirai pas qu'il ait exactement L'argent dont vous pourriez avoir besoin...

Florville

Comment ?

Sudmer

Mais il a des effets, de bons contrats de rente Sur lesquels il perdra.

Florville

Combien ?

On entend du bruit en dehors.

Sudmer

Trente ou quarante Pour cent.

Florville

J'entends du bruit, si par hasard, Marton, C'étaient des créanciers, mets-les à la raison.

Elle sort.

Marton

Allons voir si Valsain agit en conscience.

Florville

Je m'engage à payer enfin la différence. Je sais bien qu'on n'a pas d'argent sans intérêt, Et, je n'en voudrais pas autrement, s'il vous plaît.

Sudmer

C'est penser noblement. Mais vous savez l'usage. Il faudrait engager un bien, un héritage, Pour sûreté des fonds que je vous fais prêter.

Florville

Un bien ?

Sudmer

Terre ou maison.

Florville

Vous voulez plaisanter. Je n'avais qu'une rente, hélas ! Elle est défunte.

Sudmer

Et comment faites-vous pour exister ?

Florville

J'emprunte. Mais sans doute, mon cher, vous avez dans leur temps Connu, de nom du moins, quelqu'un de mes parents ?

Sudmer

Monsieur, votre famille, il est vrai, m'est connue. Votre père, je crois, logeait dans cette rue,

Florville

Dans la même maison que j'habite aujourd'hui.

Sudmer

Et qui vous est échue en partage après lui.

Florville

Elle n'est plus à moi.

Sudmer

Vraiment.

Florville

Par caractère J'ai préféré d'en être un simple locataire ; La maison est d'abord trop immense pour moi. Dans les appartements on logerait un roi. Je n'ai point de chevaux, n'en aurai de ma vie, Je n'ai conséquemment pas besoin d'écurie, Caves, bûcher, cuisine, office et cætera, Je n'habiterais pas ces appartements là. Mon père avait d'ailleurs un nombreux domestique. Ce luxe est ruineux, et bien fou qui s'en pique. Pour m'aider à manger le peu que j'ai de bien, Qu'ai-je à faire de gens qui ne servent à rien ? Quand j'en avais encor, mon petit antichambre Servait d'appartement à mon valet de chambre. Il eût fallu louer, c'est un autre embarras. Il est, vous le savez, des gens qui n'aiment pas À payer ; les contraindre, assigner, faire vendre, Ce n'est point du tout dans mon genre.

Sudmer

À l'entendre, Il a du moins bon coeur.

Florville

Enfin j'ai vendu.

Sudmer

Bon. Ainsi donc ?...

Florville

C'est assez parler d'une maison ; Il n'y faut point compter : Mais la chose est égale Si vous êtes payé. Vous savez qu'au Bengale J'ai depuis dix-huit ans un oncle très riche.

Sudmer

Oui.

Florville

Et qui doit revenir incessamment ici.

Sudmer

Incessamment.

Florville

Il a cent mille écus de rente. Vous souriez, compère, et la somme vous tente.

Sudmer

Cent mille écus là-bas sont ici tout au plus...

Florville

Deux cents mille francs.

Sudmer

Ah !

Florville

Cinquante mille écus, Soit. Ne sont-ce pas là de belles espérances, Et pour dix mille francs de riches assurances ?

Sudmer

Vous comptez donc déjà sur la succession ?

Florville

Non, mais sur ses bontés.

Sudmer

Cette présomption...

Florville

Ah ! Loin de souhaiter son immense héritage, Sa mort m'accablerait.

Sudmer

Pas plus que moi, je gage.

Florville

Le cher oncle est malade, hélas ! Et chaque jour Mes voeux ardents au ciel demandent son retour ; Pour que mon frère et moi, tous deux d'intelligence, Puissions lui témoigner notre reconnaissance ; Et de son mal cruel trompant l'activité, Lui rendre par nos soins la vie et la santé.

Sudmer

C'est fort bien. Mais passons. On dit que votre mère, Qui vous favorisait, vous fit son légataire D'un service d'argent superbe.

Florville

Il est fondu. Je ne mange jamais chez moi, je l'ai vendu.

Sudmer

On faisait grand récit de sa bibliothèque.

Florville

Je ne sais. Elle était toute latine ou grecque, Ou gauloise, du style et du temps d'Amyot. Je n'en ai jamais pu déchiffrer un seul mot ; C'est trop savant pour moi. Je suis d'un caractère Très communicatif, et je crois que mon père Avait tort de garder tant de livres chez lui. À quoi sert-il de lire ? On sait tout aujourd'hui.

Sudmer

Enfin, vous n'avez rien ?

Florville

Ma race ici fourmille. Si vous êtes jaloux de portraits de famille, Vous ne pouviez, mon cher, aujourd'hui tomber mieux. Tout mon appartement est plein de mes aïeux. C'est du Van Dyck tout pur, pas une seule croûte ; Mais cela ne vaut rien pour vous.

Sudmer

Très peu, sans doute ; Attendez. Je connais un certain parvenu, Dont aucun des aïeux jusqu'ici n'est connu, Qui m'a fait demander une famille entière, Dont le chef quoiqu'issu d'une race roturière, Eût fait quelque action de mérite et d'éclat, Ou comme militaire, ou comme magistrat. Mais, vous ne voulez pas les vendre, je suppose.

Florville

Pour peu que vous trouviez qu'ils vaillent quelque chose, Estimez et prenez.

Sudmer

Vous riez ?

Florville

Non, je dois, Pour payer je m'adresse à ma famille.

Sudmer

Quoi ? Vous vendriez...

Florville

Sans doute. Eh parbleu ! Mon grand père, Ma tante, mes cousins, mon arrière-grand-mère. Prenez-les.

Sudmer

Je ne peux pardonner ce trait-là.

Florville

Je n'en connus jamais un seul.

Sudmer

Que fait cela ?

Florville

Vous les traiterez bien, mon ami, je l'espère.

Sudmer

Mieux que vous. Cependant...

Florville

Vous êtes bien austère.

Sudmer

Puisque vous le voulez...

Florville

Vous vous faites prier. Tenez, voici d'abord ma tante Dulaurier. C'est elle sous ma main qui tombe la première ; Elle mourut suivant son époux à la guerre : Elle a valu son prix dans son temps à la voir, Mais je ne la vends pas ce qu'elle a pu valoir. Elle est peinte en bergère à l'abri du feuillage D'un hêtre qui lui prête un favorable ombrage. Ses moutons innocents paissent à ses côtés. Que de grâces, d'attraits, de charmes, de beautés ! Fidèle Amaryllis, elle attend son Tytire. Combien cela vaut-il ? Cent francs.

Sudmer

Vous voulez rire ; Je donnerais cent francs pour ce vieux tableau-là ?

Florville

Fort bien ; et les moutons, eux seuls valent cela ; Je vous donne pour rien ma tante.

Sudmer

Allons, n'importe, Je la prends.

Il montre un autre tableau.

Florville

Vous avez un beau dessus de porte. Mon grand oncle Richard, Achille, Marvelin, Il se distingue fort au combat de Denain. C'était un général d'une haute vaillance ; Après avoir été le sauveur de la France, Et toujours le premier au sentier de l'honneur, De l'Europe il devint le pacificateur.

Sudmer

Combien en voulez-vous ?

Florville

Six cent francs.

Sudmer

Ah !

Florville

J'avoue Qu'il n'est pas bon marché, mais l'Europe le loue, L'admire.

Sudmer

Oui, fort bien, mais...

Florville

Vous le voulez pour rien ! Un pacificateur... est cher, voyez-vous bien D'un trait de plume il rend à cent mille familles Des pères, des enfants... et des maris aux filles, Surtout...

Sudmer

Il est à moi.

Florville

Vous vous y connaissez.

Sudmer

Ceux-là seront moins chers.

Florville

Plus que vous ne pensez. Ce sont deux magistrats dont l'un fut un poète : Mais ce qui renchérit de beaucoup votre emplette, C'est, quoiqu'on ait tenté d'ébranler leurs vertus, Pour la première fois qu'ils ont été vendus.

Sudmer

On ne peut trop payer des magistrats semblables.

Florville

Pour faire en peu de mots, sans recourir aux fables, L'éloge de leurs coeurs et de leurs grands talents, Mes deux oncles étaient les d'Aguesseau du temps.

Sudmer

Je les prends pour le prix que vous ferez vous-même.

Florville

Eh bien, donc, deux cent francs, le prix n'est pas extrême.

Sudmer

Deux cents francs, soit.

Florville

Le maire avec les échevins. Vous voyez mon grand père et deux de mes cousins ; Tenez, pour dent écus je vous donne le maire.

Sudmer

C'est trop.

Florville

Si pour ce prix vous prenez mon grand père, Quoiqu'à mes deux cousins je sois fort attaché, Prenez les échevins par-dessus le marché.

Sudmer

Allons.

Florville

Nous en aurions pour toute la journée ; Notre affaire en deux mots peut être terminée. Voyez si ces portraits sont tous de votre goût, Prenez et donnez-moi dix mille francs du tout.

Sudmer

Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit... quinze, seize.

Florville

Le seizième n'est pas à vous, ne vous déplaise ; Vous voyez qu'il est mis à part ; c'est le portrait De mon oncle Sudmer ressemblant trait pour trait

Sudmer

À ce qu'on vous a dit.

Florville

Oui.

Sudmer

Cette préférence...

Florville

Est un devoir sacré de la reconnaissance. Je me souviens encor que quand j'étais enfant, Il me gâtait.

Sudmer

Tant pis.

Florville

Et depuis ce moment, J'ai tant reçu de lui de marques de tendresse, Que je veux avec moi le conserver sans cesse, N'eussé-je qu'un grenier pour mon appartement...

Sudmer

Vous y voilà.

Florville

Lui seul en ferait l'ornement.

Haut.

Sudmer

Je lui pardonne tout. Soit goût, soit fantaisie, De ce cher tableau-là j'ai la plus grande envie. Peu m'importe le prix, je m'offre à le payer.

Florville

J'en suis fâché pour vous, mon très cher usurier. Vous ne l'aurez pas, c'est moi qui vous le jure.

Haut.

Sudmer

Je lui pardonne tout... Monsieur, de ma nature, Je suis un homme étrange et tenace...

Florville

En effet.

Sudmer

Lorsque je me suis mis dans la tête un projet, Je ne regarde pas à la somme.

Florville

J'enrage.

Sudmer

Deux cents pistoles.

Florville

Non.

Sudmer

Non ? Plus je l'envisage... Quatre cents.

Florville

Non.

Sudmer

Six cents.

Florville

Non, non, quelle fureur ! S'il vaut cela pour vous qui n'avez pas mon coeur, Vous, que l'intérêt seul peut conduire...

Sudmer

Il me semble Qu'en le payant autant que tout le reste ensemble, Ce marché-là pour vous doit être avantageux.

Florville

Non, sans lui, je serais tout à fait malheureux. Privé de mes parents dès l'âge le plus tendre, Quoiqu'éloigné de moi, lui seul a su m'entendre. C'est mon ange gardien ! Dussiez-vous le couvrir D'or et de diamants... J'aimerais mieux mourir.

Haut, tirant son portefeuille.

Tirant un billet.

Sudmer

Ce coquin-là sera quelque jour un brave homme ! Tenez, je crois avoir apporté votre somme. La voici.

Florville

Ce billet est de vingt mille francs. Vous vous trompez, sans doute ?

Sudmer

Il est encore temps De vous déterminer. J'ai toujours l'espérance...

Florville

Eh ! Quoi, vous persistez avec cette assurance ?

Sudmer

Vous me refusez donc tout à fait ?

Florville

Tout à fait.

Sudmer

En ce cas, marché nul.

Florville

Voici votre billet.

Sudmer

Je crains de me trahir.

Florville

Vous gardez le silence ? Reprenez.

Sudmer

Non, gardez. Quant à la différence, Nous la balancerons ensemble une autre fois.

Florville

Eh ! Mon cher Alexandre, à peine je conçois... Mais cette confiance est du genre sublime.

Sudmer

Donnez-moi votre main, Monsieur, je vous estime. Je vous aime... Pardon.

À part.

Florville

Eh ! Quoi, vous vous moquez ? Il n'avait pas d'argent, voilà comme ils sont tous.

Sudmer

De vices, de vertus, quel assemblage étrange ! C'est un diable, dit-on, oh ! Pour moi c'est un ange.

Florville

Vous repentiriez-vous ?

Il sort.

Sudmer

Je n'en suis pas fâché ; Mais vous venez de faire un excellent marché.

Scène 7

Florville

Saluant les tableaux.

Florville

Est-ce un songe ? En tout cas c'est charmant. L'honnête homme Pour un juif ! Me donner une si forte somme Pour de méchants portraits de famille. D'honneur, Je ne vous croyais pas, Messieurs, tant de valeur. Que diable en va-t-il faire ? Il perdra ses avances.

Scène 8

Florville, Marton

Florville

Marton, viens saluer tes vieilles connaissances ; Et prosternant ton front, viens, les larmes aux yeux, Le coeur plein de regrets leur faire tes adieux.

Marton

Je ne vous conçois pas, Monsieur, ce n'est pas l'heure D'être gai.

Florville

Veux-tu donc, ma chère, que je pleure ? À propos, Lisimon... va changer ce billet ; Tâche d'avoir de l'or pour faire moins d'effet. Tu sais du bon vieillard l'événement funeste, Porte-lui mille écus, tu me rendras le reste. Je vais jouer.

Marton

Jouer ?

Florville

Je vais finir un coup Bien important pour moi, je dois gagner beaucoup.

Marton

Beaucoup ? Et que dira votre chère Julie ?

Florville

Dis-lui, Marton, que c'est ma dernière folie.

Marton

Souvenez-vous, Monsieur, du proverbe...

Florville

Qui dit ?...

Marton

Soyez juste...

Il sort.

Florville

J'entends, Marton. Sans contredit, Les proverbes sont pleins de maximes superbes ; Mais j'écoute mon coeur et non pas les proverbes. Va, tu me rejoindras chez Valère.

Marton

Un bon coeur, Et si peu de conduite. Ah ! C'est un grand malheur.

Scène 9

Sudmer, Marton

Sudmer

Je n'y puis plus tenir, son procédé m'enchante.

Marton

C'est un drôle de corps... Cette action touchante...

Sudmer

Que fais-tu là, Marton ?

L'apercevant.

Marton

Il ne soupçonne pas... Qui vous fait donc, Monsieur, revenir sur vos pas ?

Sudmer

Où peut-être Florville ?

Marton

Au champ de la victoire.

Sudmer

Que veux-tu dire ?

Marton

Au jeu, comme vous pouvez croire. Qu'il est extravagant !

Sudmer

Du moins il le paraît. Marton, tu vois, il conserve avec soin mon portrait.

Marton

Comment ?

Sudmer

Dix mille francs n'ont pas pu le séduire.

Marton

Le bon jeune homme !

Sudmer

Va, quoiqu'on puisse dire, Avant qu'il soit six mois il se réformera.

Marton

J'espère comme vous qu'il se corrigera.

Sudmer

Je commence d'abord par acquitter ses dettes.

Marton

Mais, monsieur Lisimon, car maintenant vous êtes Ce parent éloigné, ce vieillard malheureux, Qui nous sollicitez de puis un mois ou deux. J'ai dans ce moment-ci l'ordre de vous remettre Mille écus.

Sudmer

Mille écus ?

Marton

Si vous voulez permettre. Votre fou de neveu n'a pas plutôt reçu Le billet que voici, que soudain à l'insu Des avides recors qui le veillent sans cesse, Il me charge envers vous d'acquitter sa promesse. Comme votre besoin, je crois, n'est pas pressant, Vous me permettrez bien de donner cet argent À quelques créanciers que j'ai vus tout à l'heure, Et qui, le jour, la nuit, assiègent sa demeure.

Sudmer

Va, de ce dernier trait je lui ferai raison. On n'a pas de défauts avec un coeur si bon.

Marton

J'avais dans tous les temps conservé l'espérance.

Sudmer

Tu vois qu'on est souvent trompé par l'apparence.

Marton

Mais vous l'êtes ici fort agréablement.

Sudmer

À propos, et Valsain, ce jeune homme charmant, Bon, généreux, humain, a-t-il payé les dettes De son frère ?

Marton

Ah bien oui ! Les dupes qu'il a faites Ne sont pas, j'en réponds, si sottes qu'on le croit, Car je ne connais pas de fourbe plus adroit. Moi, qui m'en méfiais, à ses belles promesses Je me laisse attraper. Sur la foi des espèces, Que nous vendent si cher messieurs les usuriers, J'en porte la nouvelle à tous nos créanciers. L'un me trouve jolie, et l'autre de la grâce, Celui-ci me caresse, et celui-là m'embrasse ; Et chacun satisfait d'un message si doux, Se rend à la même heure au même rendez-vous. On les expédiait en espèces sonnantes, C'est-à-dire en grands mots, en paroles touchantes... J'arrive, moi : voici les consolants adieux Que généreusement il leur fait à mes yeux. « Mes chers et bons amis (c'est cet indigne frère Qui parle), je voudrais pouvoir vous satisfaire ; Mais, pourquoi diable aussi vendez-vous à crédit ? De cet événement faites votre profit. Quand vous pensiez chez moi trouver quelque ressource, Vous avez consulté mon coeur et non ma bourse. Ma bourse est épuisée, hélas ! Et j'en gémis ; Mais vous n'aurez jamais de plus sincère ami ». Tout en disant ces mots, tels que je les rapporte, Il les a reconduits doucement à la porte...

Sudmer

Va, ma pauvre Marton...

Marton

M'en imposer ! À moi !

Sudmer

J'avais bien deviné qu'il se moquait de toi.

Marton

J'aurais dû m'en fier à votre expérience, Monsieur, du coeur humain vous avez la science. Ma foi, dans l'entretien que nous eûmes tantôt, Il m'avait attrapée.

Sudmer

Il le sera bientôt.

Marton

Mais une chose affreuse, et qui va vous surprendre...

Sudmer

Rien ne m'étonne plus.

Marton

Ce juif, cet Alexandre, Dont tout à l'heure ici vous avez pris le nom, Et dont Lafleur m'avait parlé, n'est qu'un fripon, De qui l'affreux Valsain fait son homme d'affaire, Et qui l'aide entre nous à ruiner son frère.

Sudmer

Serait-il vrai ? Le monstre ! Et ne pourrais-tu pas De cet infâme agent épier tous les pas ; Et lorsqu'il monterait pour parler à Florville, Le faire entrer chez moi ?

Marton

Rien n'est moins difficile.

Scène 10

Gercour, Sudmer, Marton

Gercour

Eh bien ! Avais-je tort ?

Sudmer

Attendons pour juger. Quand j'aurai vu son frère...

Gercour

Il court un grand danger, En effet. Renoncez, mon cher à l'entreprise. Je viens de le laisser à l'instant chez Mélise.

Marton

Chez Mélise ! C'est bien le plus méchant démon.

Sudmer

Et le sage Valsain fréquente sa maison !

Gercour

D'y surveiller ma femme il a la complaisance.

Sudmer

Pour avoir tant de droits à votre confiance, Mon ami, je les crois bien jeunes tous les deux ; Je souhaite pourtant le succès de vos voeux. Pardonnez, si mon coeur, de crainte d'injustice, Ne présume pas plus la vertu que le vice. Viens, Marton.

Gercour

Vous allez l'éprouver à son tour. Mais vous extravaguez.

Sudmer

Mon cher ami Gercour ! C'est ce que nous verrons bientôt, ne vous déplaise, Vous pouvez jusques-là rire tout à votre aise. Les hommes sont remplis de contradictions ; Je ne les juges, moi, que par leurs actions.

Acte IV

Scène 1

Valsain

Le théâtre représente un cabinet d'étude.

Valsain

Il tient à la main un livre qu'il dépose et reprend tour à tour. Mélisse est en honneur une femme charmante ; J'ignore d'où lui vient le renom de méchante : Elle est bonne, sensible, et son coeur généreux Aime par-dessus tout à faire des heureux. La Coquette Gercour se forme à son école ; J'ai subjugué son âme et sa tête frivole. Déjà je l'ai réduite à n'avoir plus que moi Pour ami, pour conseil, à suivre en tout ma loi. Je l'attends en ces lieux avec impatience. Mais elle est vertueuse... Et toute ma science... Légère, inconséquente, on peut la mener loin... D'obtenir Julie elle prendra le soin. Qui peut la retarder ?... Je ne peux pas comprendre... Quand elle sait qu'ici je reviens pour l'attendre... Peut-être a-t-elle craint... sa réputation... Mais quand je prends sur moi d'être sa caution... Et qui pourra d'ailleurs pénétrer ce mystère ? Je suis sûr de Lafleur... Florville chez son frère Ne vient presque jamais... Par mes soins écarté, Le cher époux enfin nous laisse en liberté. Car malgré le respect qu'il a pour ma personne...

Scène 2

Lafleur, Valsain

Lafleur

Monsieur, un bon vieillard...

Valsain

Lafleur a l'âme bonne. Quel homme est-ce ?

Lafleur

Il paraît être dans la douleur.

Valsain

Eh ! Que puis-je pour lui, te l'a-t-il dit, Lafleur ?

Lafleur

Non, Monsieur.

Valsain

Ce sera quelque importun, sans doute ?

Lafleur

Il vient probablement...

Valsain

Eh ! Crois-tu que j'en doute ? Il vient me demander de l'argent, des secours ; De l'argent ! Comme si l'on en avait toujours.

Lafleur

L'usage libéral que vous faites du vôtre.

Valsain

Je ne suis pas chez moi pour lui, ni pour tout autre, Sauf les exceptions. J'aurais trop à souffrir ; Je ne puis voir des maux que je ne puis guérir. Laisse-moi.

Scène 3

Valsain

Il aperçoit Madame Gercour;

Valsain

Ce Lafleur est un sot. De la vie Je n'ai connu valet de si mince génie ; Je ne sais pas où diable il va me déterrer Des gens que pour toujours je voudrais ignorer. On ne vient pas. Eh ! Mais, je me lasse d'attendre. Ni madame Gercour, ni le cher Alexandre. Alexandre, surtout, je ne le conçois pas ; Lafleur m'avait juré qu'il marchait sur mes pas. Il a tous mes papiers, tous mes secrets... Peut-être... L'homme adroit aisément peut devenir un traître. Mais la voici.

Scène 4

Madame Gercour, Valsain

Madame Gercour

Valsain, vous avez bien perdu D'être sorti si tôt.

Valsain

Quoi donc, qu'avez-vous vu De si plaisant ?

Après un moment de réflexion.

Madame Gercour

Dorval, qui surprenant sa femme Chez Mélise à l'instant, exigeait que la dame Rentrât pour se coucher à dix heures du soir. Il fallait tous les deux les entendre, les voir. Mais, si j'allais chez vous moi-même être surprise Par mon mari ?

Valsain

D'abord, il vous croit chez Mélise. Puis dans mon cabinet il monte rarement ; Il me fait appeler dans son appartement, Quand il a quelque chose à me dire, à m'apprendre, Ou de mon amitié quelque conseil à prendre, Et je trouve cela raisonnable. Il est vieux, Je suis jeune, je dois...

Madame Gercour

Vous parlez tout au mieux. Mais enfin, s'il montait ?... Jaloux par caractère...

Valsain

Jaloux de moi ! Non, non.

Madame Gercour

Il l'est de votre frère, Et m'en fait souvenir à chaque instant du jour.

Valsain

Quoi ! Toujours pour mon frère il vous croit de l'amour ?

Madame Gercour

À ma fidélité Gercour fait cette injure.

Valsain

Et j'en suis indigné. Votre âme noble et pure Peut-elle avec Florville avoir quelque rapport ? Le vice et la vertu sont-ils jamais d'accord ?

Madame Gercour

J'aimerais ?...

Valsain

Pourquoi non ?... Souffrez, je vous conjure ; La mal n'est pas d'aimer. Ah ! Suivons la nature. Tout dépend d'un bon choix.

Madame Gercour

Il est fait.

Valsain

Bon.

Madame Gercour

Comment ?

Valsain

Telle femme a le droit de fixer un amant...

Madame Gercour

N'est-elle pas coupable ?

Valsain

Oui. (Car je suis sévère), Lorsqu'au gré de ses voeux elle est épouse et mère : Lorsque libre d'avoir un époux à son choix, D'un hymen volontaire elle a subi les lois ; Surtout lorsque les fruits de ce lien aimable Lui rappellent sans cesse un serment redoutable, Et lui faisant goûter les plaisirs les plus doux, À ses yeux attendris retracent son époux. Mais combien peu voit-on de ces femmes heureuses Qui portent de l'hymen les chaînes amoureuses ? Combien, pour mettre fin à de longs démêlés, N'a-t-on pas vu d'enfants, avant l'âge immolés, Forcés par leurs parents d'unir leur main timide À la tremblante main d'un vieillard insipide, Qui, non content d'avoir à la société Refusé le tribut que doit l'humanité, Ayant perdu sans fruit une longue jeunesse, Dessèche encor la fleur que cueille sa vieillesse.

Madame Gercour

Il faudrait selon vous, rompre...

Valsain

Mais, franchement Votre sexe et le mien y gagneraient souvent. Ah ! Que de malheureux gémissent en silence, Et j'en fais près de vous la triste expérience, Qu'un sort injurieux condamne sans retour À voir en d'autres mains l'objet de leur amour ; Et réduits à brûler d'une éternelle flamme...

Madame Gercour

Je vous entends fort bien, mais...

Valsain

Votre coeur me blâme ! Quand on vous a contrainte à serrer un lien...

Madame Gercour

Gercour est votre ami, souvenez-vous-en bien.

Il se jette à genoux.

Valsain

Pardonnez à mon coeur trop tendre et trop sensible, De la divinité c'est un présent terrible, Dont l'excès, je l'avoue, ajoute à la douleur ; Mais s'il double la peine, il double le bonheur. Ah : Malheur aux coeurs froids qui dans l'indifférence Goûtent de n'aimer rien la triste jouissance Le ciel vous fit pour plaire : avec autant d'appas, Vous aurait-il fait don d'un coeur pour n'aimer pas ? Livrons à leurs remords ces femmes aveuglées, Qui toujours dans la foule, et toujours isolées, N'éprouvant que des goûts, jamais un sentiment, Ont mille adorateurs et n'ont pas un amant. Pour nous, qu'un doux penchant entraîne l'un vers l'autre, Que mon coeur soit toujours le confident du vôtre ; Que le plus tendre amour enchaîne pour jamais Deux coeurs que pour s'aimer la nature avaient faits. Nous sommes seuls.

Madame Gercour

Qu'entends-je !

Valsain

Ah ! Je ne suis plus maître De mes transports.

Haut.

Madame Gercour

Grands Dieux ! Je t'ai démasqué, traître. Fuyons, j'entends du bruit, on vient.

Valsain

C'est fait de nous. Ouvrez ce paravent, et fermez-le sur vous.

Scène 5

Valsain, Gercour

Haut allant vers lui.

Valsain

Gercour ! Ah ! Mon ami.

Gercour

Ma femme...

Haut.

Valsain

Je frissonne. Eh ! Bien ?

Gercour

Elle se perd.

À part.

Valsain

Elle est sensible, bonne. Grands Dieux !

Gercour

Où croyez-vous qu'elle soit maintenant ?

Valsain

Quelque part qu'elle soit, je réponds...

Gercour

Cependant, J'ai de fortes raisons de la croire infidèle.

Valsain

Vous la supposeriez jusques-là criminelle ? Gercour, de l'apparence il faut se défier ; À de faux bruits craignez de la sacrifier.

Gercour

Je dois vous dire plus. J'ai découvert l'infâme Qui m'insulte et m'outrage en séduisant ma femme. Vous tremblez ?

Valsain

Il est vrai. Oui... je frémis d'horreur !

Gercour

Vous ne devinez pas quel est le séducteur ?

Valsain

Le séducteur !... De qui ?... Je n'en ai pas d'idée. Mais aussi votre crainte est-elle bien fondée ?

Gercour

Vous allez en juger... De Florville, entre nous, Franchement...

Valsain

Je respire.

Gercour

Eh bien, qu'en dites-vous ?

Valsain

Vous le soupçonneriez ?... Non, il est impossible. Ce procédé, Gercour, serait par trop horrible. Je connais ses défauts, ses penchants à l'erreur, Mais ils sont dans sa tête, et non pas dans son coeur.

Gercour

Moi qui l'aimai quinze ans, et lui servis de père ! C'est ce qui plus encor, Valsain, me désespère. Vous ne concevez pas...

Valsain

Ah ! Je sens vivement Ce que pour vous ce coup doit avoir d'affligeant. Non, je n'en reviens pas. Je consens qu'on soupçonne Florville. Mais penser qu'une jeune personne Qui vous doit son état, son bonheur.

Il les lui remet.

Gercour

Je conçois Ce qui peut l'engager à s'éloigner de moi. Elle veut à son âge être en tout sa maîtresse, Le joug le plus léger lui déplaît et la blesse. Je sais de bonne part qu'elle trouve mauvais De dépendre de moi pour mille petits frais... Je veux croire en effet que ce rôle est pour elle Pénible quelquefois. Elle est hors de tutelle Dès ce moment. J'apporte avec moi deux contrats Que vous lirez. Par l'un, je la mets dans le cas De vivre absolument maîtresse indépendante ; Je lui donne, en un mot, dix mille écus de rente, Pour carrosse, chevaux, habillements et jeu : Vous savez ma fortune, est-ce trop, ou trop peu ?

Valsain

Eh ! Mais, cette conduite est vraiment généreuse.

Lui indiquant l'autre contrat.

Gercour

Mon désir le plus grand est de la voir heureuse. Enfin, après ma mort, elle aura tout mon bien, La loi, grâces au Ciel, le permet.

Valsain

C'est fort bien. Et dès qu'elle saura...

Gercour

Je vous demande en grâce Qu'elle ne sache rien de tout ce qui se passe Entre nous, cher Valsain, il n'est pas encore temps.

Valsain

Je crois qu'il est trop tard. Quel cruel contretemps !

Gercour

Mon coeur est soulagé, je me sens plus tranquille : Parlons donc maintenant de ma jeune pupille ; Elle paraît se rendre, et j'espère bientôt...

Valsain

Gercour, sur ce sujet, de grâce, pas un mot. Pour un autre moment, réservez, je vous prie, Ce qui peut concerner le bonheur de ma vie. Je suis trop affecté... Ce sont là de ces coups... Non, mon cher, je ne puis m'occuper que de vous. L'homme qui d'un ami voyant couler les larmes, Dans son propre bonheur peut trouver quelques charmes, Ose même y penser, doit être rejeté Comme un monstre en horreur à la société. Qu'est-ce ?

Scène 6

Lafleur, Valsain, Gercour

Lafleur

C'est de la part de monsieur votre frère.

Valsain

Que veut-il ?

Lafleur

Vous parler.

Valsain

Je ne puis.

Gercour

Au contraire, Qu'il vienne.

Scène 7

Gercour, Valsain, Madame Gercour

Gercour

Il faut, Valsain, que je sois éclairci. Le hasard à propos conduit Florville ici. Il est jeune, imprudent, il ne pourra se taire ; D'un amour criminel dévoilons le mystère. Mettez sur ce sujet la conversation.

Valsain

Commettre envers mon frère une telle action ! Moi !

Malgré Valsain, il veut l'ouvrir, on le retient en dedans.

Gercour

C'est rendre à tous deux un important service. J'ai commis envers lui peut-être une injustice, Et je voudrais n'avoir rien à lui reprocher. Il va venir, allons, où vais-je me cacher ? Ce paravent me semble une retraite sûre ; Mais elle est occupée. Ah ! Parbleu, l'aventure Ne serait pas du tout amusante à mon gré ; Quelqu'un nous écoutait.

Valsain

Qui donc ?

Gercour

J'aurais juré Que j'entendais le bruit d'une robe de femme.

Valsain

Vous riez ?

Gercour

Voyons donc.

Valsain

Ce n'est rien, sur mon âme. Ou le rideau, peut-être...

Valsain, par ses gestes, veut repousser cette idée.

Gercour

On nous trompait tous deux ; Les femmes, vous savez, ont l'esprit curieux : Dans votre appartement, Valsain, il en est une, À coup sûr. Je pourrais parier ma fortune Qu'à l'heure où je vous parle, en ce moment...

Valsain

Allons, je crois qu'il faut vous parler franchement. C'est, recevez, Gercour, ma confidence entière, Vous n'en parlerez pas, une jeune ouvrière Qui loge ici tout près, un enfant.

Gercour

Ah ! J'entends.

Valsain

Elle vient travailler chez moi de temps en temps ; Elle est honnête, sage, en vérité. Sa mère A huit ou dix enfants, elle est dans la misère. Elle était avec moi quand vous êtes entré : Ce n'est pas qu'elle soit fort jolie à mon gré ; Mais ces petites gens ont, pour leur subsistance, Besoin de ménager jusques à l'apparence.

Gercour

Mais elle peut jaser.

Valsain

Vous craignez un enfant ?

Gercour

Où puis-je donc enfin me cacher à présent ?

Valsain

Dans ce cabinet.

Gercour

Bon.

Valsain

Entrez.

Il entre.

Entrouvrant la porte du cabinet.

Gercour

Je fais retraite. Ah ça, vous êtes sûr qu'elle sera discrète.

Madame Gercour

Puis-je sortir ?

Valsain

Oh ! Non.

Madame Gercour

Surtout appuyer bien Sur le fait.

Valsain

Soyez sûr que je n'oublierai rien.

Madame Gercour

Je dois...

Valsain

Je vous conjure en tremblant de vous taire.

Gercour

Il faut...

Valsain

Taisez-vous donc, j'entends venir mon frère. La femme et le mari, cachés tous deux chez moi ! Ma situation me consterne d'effroi.

Scène 8

Florville, Valsain, Gercour

Florville

Bonjour, grave Valsain, philosophe sévère ; Je croyais que Gercour et vous parliez d'affaire.

Valsain

Il sort dans ce moment.

Florville

Eh bien ! Le vieux jaloux ?

Valsain

Savez-vous bien qu'il est furieux contre vous ?

Florville

Bon ! Il ne m'a jamais prêté la moindre somme, Il n'a pas de raison.

Valsain

Non. Mais ce galant homme Se plaint que vous troublez son repos.

Florville

Moi ! Je dors Tout le jour, et je suis toute la nuit dehors : Je ne puis donc troubler le repos de personne.

Valsain

Vous m'entendez fort bien. Entre nous, il soupçonne Que vous aimez sa femme.

Florville

Avec réflexion Je ne ferai jamais une lâche action : Et c'en serait, je crois, une indigne, une infâme, Que de vouloir séduire et corrompre la femme D'un homme à qui je dois, quoiqu'il m'ait maltraité, Reconnaissance, amour, respect, fidélité ; Mon frère, ainsi que vous, je m'en crois incapable. S'il arrivait pourtant qu'une personne aimable Se mît dans mon chemin, là, volontairement ; S'il arrivait encor, par un hasard charmant, Qu'avec un vieil époux elle fut mariée, Et le jour et la nuit par lui contrariée... Je crois que je pourrais... pour finir ses tourments, Emprunter quelques-uns de vos beaux sentiments.

Valsain

L'homme qui ne craint point...

Florville

Oh ! Trêve à la sagesse ; Vous avez beau chanter et répéter sans cesse De grands mots, je devrais moi-même être surpris... Je vous ai cru, mon frère, un de ses favoris.

Valsain

Moi !

Florville

De certains coups d'oeil lancés de part et d'autre...

Valsain

Mais...

Florville

Son amour semblait favoriser le vôtre.

Haut.

Valsain

Il faut que je l'arrête, ou bien je suis perdu. Son mari nous écoute, il a tout entendu.

À Gercour sortant du cabinet.

Florville

Bon, tant mieux, j'en éprouve une joie infinie. Eh ! Quoi, vous adoptez la petite manie De l'inquisition ? Ah ! Mon ancien tuteur, Un tel incognito pour moi n'est pas flatteur, Quand...

Gercour et Florville se font beaucoup d'amitiés sur le devant du théâtre, et ont l'air de causer tout bas. Valsain est un peu interdit derrière eux.

Gercour

Je vous soupçonnais injustement, Florville. Je connais votre coeur, et le mien est tranquille : Pardonnez-moi.

Scène 9

Lafleur, Valsain, Florville

Lafleur

Le juif Alexandre.

Valsain

Tais-toi.

Lafleur

Il veut absolument vous parler.

Haut.

Valsain

Mon effroi Redouble à chaque instant. Que résoudre ? Que faire ? Mais si je laisse ici Gercour avec mon frère... Il faut les éloigner... Pardonnez, s'il vous plaît, Quelqu'un voudrait ici me parler en secret.

Florville

Eh ! Qu'il repasse, ou bien qu'on lui dise d'attendre.

Lafleur

Toute votre fortune en dépend, à l'entendre. Votre honneur même...

À Gercour.

Valsain

Ô Ciel ! Ma réputation ! Du secret... Je reviens dans deux minutes.

Florville

Bon.

Valsain

Que ma position est pénible et cruelle.

Scène 10

Gercour, Florville

Gercour

Ma foi, profitons-en, l'occasion est belle. Florville, à vos dépends, j'ai voulu m'amuser ; Si vous me promettez, là de ne point jaser, Aux dépens de Valsain, ici nous pourrions rire. Mais je crains votre langue.

Florville

Allez-vous vous dédire ? Je vous promets...

Haut, mais à l'oreille.

Gercour

Il faut que je lui dise tout. Une petite fille...

Florville

Est très fort de mon goût.

Gercour

Peste !

Florville

Eh ! bien !

Gercour

Est cachée ici.

Florville

Bon !

Gercour

Là derrière.

Florville

Cachée !... Ah ! C'est fort mal de la part de mon frère. Elle est jolie ?

Gercour

Elle a sa réputation À garder.

Florville

Oh ! Bien, je suis sa caution. Si je manquais à voir une fille jolie, Je me reprocherais cela toute ma vie.

Gercour

Je ne permettrai point...

Florville

Je me le permettrai.

Scène 11

Valsain, Florville, Gercour

Valsain

Florville, voulez-vous ?

Ayant ouvert le paravent, aperçoit madame Gercour, et le referme soudain.

À part.

Haut.

Florville

Valsain, je la verrai. Ciel ! Que vois-je ? Sauvons les coupables. Mon frère...

Valsain

Je suis perdu.

Florville

Valsain, je ne soupçonnais guère Que ce fût-là l'objet qui vous tînt sous sa loi. Je dois vous en vouloir. Quoi ! Vous me trompiez, moi !

Valsain

Monsieur, ne croyez pas que mon coeur soit coupable.

À part.

Haut.

Florville

Il va se découvrir... Vous êtes fort aimable, Mon frère, en vérité. Vous perdez la raison ; Mais c'est moi qui me plains de votre trahison, Lorsque vous m'enlevez en secret ma maîtresse.

Gercour

Votre maîtresse ?

Florville

Oh ! C'est une ancienne faiblesse, Un vieux péché.

Gercour

Tant mieux.

Florville

Ne savez-vous pas bien Que Julie a mon coeur en échange du sien.

Gercour

Nous verrons.

Florville

D'aujourd'hui ma réforme est entière.

Gercour

C'était, à vous en croire, une jeune ouvrière, Valsain ?

Florville

C'est cela même, eh ! Oui, c'est un enfant.

Gercour

La rencontre est unique.

Florville

Oh ! Rien n'est plus plaisant.

Gercour

J'aurais pourtant voulu la voir et la connaître.

Il lui fait signe de sortir.

Florville

Quand je suis généreux, tout le monde doit l'être. Imitez-moi.

Valsain

Mon frère est un garçon charmant.

Florville

Sortons.

Gercour

Oui, descendons dans mon appartement. Ma femme...

Florville

Elle est sans doute encore chez Mélise. Qu'y ferions-nous ? Montez chez moi, que je vous lise Un superbe projet de réformation Qu'n a fait, je suppose à mon intention. J'en ignore l'auteur, mais son plan est fort sage, J'en ai déjà bien lu.

Gercour

La moitié ?

Florville

D'une page. Mais je le finirai, je m'en fais un devoir.

Gercour

Remettons à demain.

Florville

Oui, je le rends ce soir, Et je veux l'achever.

À Valsain.

Gercour

Soit. Je veux bien vous suivre ; D'un témoin importun, Valsain, je vous délivre.

Scène 12

Valsain, Madame Gercour

Valsain

Nous sommes seuls, Madame.

Madame Gercour

Ô Ciel ! Quelle surprise !

Valsain

Rassurez-vous.

Madame Gercour

Combien je me suis compromise !

Valsain

Votre époux ne sait rien.

Madame Gercour

Mais mon coeur est instruit Du projet criminel.

Valsain

Quelle erreur vous séduit ! Vous appelez un crime, un sentiment, Madame, Dont l'empire absolu charme et subjugue l'âme Un sentiment duquel...

Madame Gercour

Vous auriez dû rougir.

Valsain

Ah ! Si vous l'éprouviez, si vous pouviez sentir...

Madame Gercour

Conservez-vous l'espoir de me séduire encore ?

Valsain

Non. Mais, pour votre honneur que votre époux ignore...

Madame Gercour

Malheureux ! Son repos m'en fait seul un devoir.

Valsain

Votre indiscrétion ferait mon désespoir.

Scène 13

Valsain

Valsain

À peine je respire, et quand je considère À quel affreux danger je viens de me soustraire... Quelle terrible école ! Heureusement pour moi Que son propre intérêt, l'honneur lui fait la loi De garder sur ceci le plus profond silence. Puis n'aurait-elle pas à craindre la vengeance De son époux ! Il faut... Non. Ce sexe indiscret. À merveille d'ailleurs sait garder son secret. Ah ! Ne nous livrons pas à la mélancolie, Sortons, et ne songeons désormais qu'à Julie.

Acte V

Scène 1

Madame Gercour

Madame Gercour

Cet aveu peut me nuire et faire mon malheur. N'importe, à mon époux il faut ouvrir mon coeur. Il faut que de mes torts sa bonté soit instruite... Ignorance du monde, où m'avez-vous conduite !...

Scène 2

Madame Gercour, Gercour

Madame Gercour

Mais le voici... Monsieur,

Gercour

Laissons-là le chagrin, Je vous apporte, moi, du plaisant. De Valsain Il faut que vous sachiez la risible aventure ; Mais c'est sous le secret, ainsi je vous conjure, N'allez pas publier...

Madame Gercour

D'une indiscrétion Je connais le danger.

Gercour

Sa réputation De philosophe austère en souffrirait peut-être. Mais de ses passions est-on toujours le maître ? Ce n'est qu'une faiblesse après tout, et je crois Que vous allez en rire autant et plus que moi. J'étais chez lui ce soir à parler d'une affaire... Vous étiez chez Mélise. On annonce son frère. Je passe les détails. Derrière un paravent Mon sage retenait un jeune objet charmant, À ce que ces Messieurs m'ont dit, du moins. Florville, Qui ne sait ce que c'est que de rester tranquille ; Y vole. C'est un peu ma faute, j'en conviens, Car Valsain m'avait mis dans le secret. Eh ! bien, Devinez qui c'était, je vous le donne en mille.

Madame Gercour

Suis-je assez confondue !

Il rit.

Gercour

Il serait inutile De chercher plus longtemps. De Florville c'était Une ancienne maîtresse. Ah ! La mine qu'on fait. En pareil cas ! Il faut le dire à sa louange, Florville, en ce moment, s'est conduit come un ange. Point de reproche amer, de cris, d'emportement... Mais vous ne riez pas de cet événement ?

Madame Gercour

Vous-même cesserez d'en rire à l'instant même, Quand vous saurez...

Gercour

Eh ! Quoi ? Ma surprise est extrême.

Madame Gercour

Que ce Valsain si cher, si sublime à vos yeux...

Gercour

Achevez.

Madame Gercour

Des mortels est le plus odieux.

Gercour

Je ne peux pas le croire, et l'on vous a trompée.

Madame Gercour

Croyez une victime à ses mains échappée.

Gercour

Madame expliquez-vous.

Madame Gercour

C'est moi. Le paravent Recélait votre épouse.

Gercour

Ô Dieu ! Vous ! Et comment ? Madame.

Madame Gercour

Je mérite encore votre estime, J'ai retenu mes pas sur les bords de l'abîme, Et c'était vous, Monsieur, qui m'y précipitiez.

Gercour

Moi !

Madame Gercour

Votre confiance. Ah : quand vous l'estimiez, Pouvais-je ne pas croire à ses vertus ?

Gercour

L'infâme !

Madame Gercour

Mais lui-même bientôt me dévoila son âme. Il osa m'engager à violer ma foi, Dès lors il ne fut plus à redouter pour moi.

Gercour

Valsain, dont la vertu...

Madame Gercour

Servait de masque au vice.

Gercour

Coupable d'un si lâche et si noir artifice ! Mais comment a-t-il fait pour nous aveugler tous Jusqu'aujourd'hui ? J'en suis encor dans un courroux Que je contiens à peine.

Madame Gercour

Ah ! Démasquons le traître.

Gercour

Il n'est pas encore temps de le faire connaître. Il faut le ménager au contraire.

Madame Gercour

Qui ! Lui !

Gercour

Son oncle est arrivé.

Madame Gercour

Depuis quand ?

Gercour

D'aujourd'hui.

Madame Gercour

Où loge-t-il ?

Gercour

Ici.

Madame Gercour

Pourquoi donc ?

Avec sensibilité.

Gercour

Ô ! Ma chère ! Pour toute la maison ce doit être un mystère. Jusqu'à la nuit encor, que ce soit un secret. Il m'attend, pardonnez : je vous quitte à regret.

Scène 3

Madame Gercour

Madame Gercour

Quel homme ! Sa bonté m'accable, m'humilie. Ah ! Je me souviendrai longtemps toute ma vie... Valsain ! Jusques chez moi ce monstre me poursuit : Fuyons-le.

Scène 4

Valsain

Valsain

Demeurez, Madame... Elle me fuit. De sa frayeur encor elle n'est pas remise. Elle n'aura pas eu sans doute la sottise D'aller dire à Gercour... Qui ne le croirait pas, D'ailleurs... On craint toujours de semblables éclats. Marton et Sumer paraissent. Que veut Marton ? Quel est ce vieillard qu'elle amène ? Je ne le connais pas, il paraît dans la peine. Bon, ne serait-ce pas mon vieillard de tantôt ? Ou vient-il me trouver ? Restons, puisqu'il le faut.

Scène 5

Sudmer, Valsain

Sudmer

Mille pardons, Monsieur, si je vous importune, Il en faut accuser ma mauvaise fortune. Je suis déjà venu.

Valsain

Je n'avais pas le temps... J'avais du monde alors... Ce cruel contretemps... Vous êtes...

Sudmer

Lisimon, parent de votre mère, Et j'étais fort aimé de monsieur votre père.

Marton approche un siège à Lisimon, et sort.

Valsain

Marton, donnez un siège à monsieur Lisimon.

Sudmer

Monsieur, je puis fort bien parler debout.

Valsain

Non, non. Je ne souffrirai pas qu'un parent de ma mère...

Sudmer

Plus cérémonieux, mais moins franc que son frère.

Ci-dessus, il manque deux pages : 94 et 95.

Valsain

Vous avez en effet quelques-uns de ses traits ; Étiez-vous à ma mère allié de fort près ? Mon frère ?

Sudmer

Assurément. Il dit avoir reçu Cinquante mille écus.

Valsain

Ô Ciel ! Quelle infamie ! Il a reçu ma part, la chose est éclaircie. Si vous saviez, Monsieur, tout ce qu'il m'a coûté ; Je ne me repends pas de ma facilité : Je sais qu'on ne doit pas abandonner son frère ; Mais il est cause enfin... Cela me désespère, Que je ne puis pour vous tout ce que mon bon coeur... Mais sous peu, nous aurons peut-être le malheur, Et ce serait pour vous un bonheur véritable, De perdre pour jamais cet oncle respectable.

Sudmer

Comment donc ?

Valsain

Le climat très mal saint, m'écrit-on, A très fort dérangé sa constitution. Il va mourir bientôt.

Sudmer

Et cela vous prépare Sans doute des chagrins ?

Valsain

Les plus vifs... un avare, Convenez-en pourtant, n'est bon qu'après sa mort. L'héritier bienfaisant court au cher coffre-fort Avec empressement, l'ouvre, et sur l'indigence Fait par mille canaux refluer l'abondance. Une fois possesseur du fortuné trésor, Croyez...

Haut.

Sudmer

Le scélérat ! Monsieur...

Valsain

Eh ! bien, encor ? Dites donc mon cousin.

Sudmer

Ah !

Le reconduisant.

Valsain

Vous pouvez me croire, De vous nommer ainsi je me fais une gloire. L'homme qui voit le pauvre accablé de malheurs, Et ne peut lui donner que d'inutiles pleurs, Est, surtout quand ils sont unis par la nature, Des deux le plus à plaindre. En honneur, je vous jure Vous m'avez affecté jusques au fond du coeur ; Peut-être plus que vous je sens votre douleur. Adieu, cher Lisimon, comptez sur mes services, Je suis entièrement à vous.

Haut.

Sudmer

Que d'artifices ! Quelque soit le malheur de ma position, Je suis reconnaissant de votre intention.

Seul.

Valsain

J'espère bien dans peu faire votre fortune. La bonne renommée est souvent importune. Sitôt que l'on vous croit sensible, généreux...

Scène 6

Marton, Valsain

Marton

Monsieur, vous allez être au comble de vos voeux ; Votre oncle est de retour.

Haut.

Valsain

Ciel ! Ma reconnaissance, Pour éclater l'attend avec impatience. Je vais...

Marton

Il va venir lui-même.

Scène 7

Valsain

Valsain

Sur ses pas. Si Madame Gercour... Cela ne se peut pas. Puis, mon oncle est garçon : ce petit stratagème... Le premier, j'en suis sûr, il en rirait lui-même. Je ne dois de le craindre avoir nulle raison.

Scène 8

Valsain, Sudmer

Valsain

Eh ! Quoi ! C'est encor vous ! Mais, mon cher Lisimon, Je vous ai déjà dit qu'il était inutile.

Sudmer

On m'a dit avoir vu votre oncle dans la ville, Monsieur, et je venais vous prier aujourd'hui De vouloir me servir d'avocat près de lui.

Valsain

C'est mon intention de remplir ma promesse, Et vous n'en doutez pas ; mais, je vous confesse, Je crois qu'il serait mieux, avant de vous montrer, Que sur tous vos besoins je pusse l'éclairer. Il est sensible et bon. Je vous réponds d'avance Que je...

Sudmer

Mais, paraissant moi-même en sa présence, Ma situation ne ferait qu'ajouter À ce que la pitié peut pour moi vous dicter.

Valsain

Sortez, si vous voulez que pour vous je m'emploie.

Sudmer

Très positivement il faut que je le voie.

Il appelle.

Valsain

Très positivement vous ne le verrez pas. Lafleur.

Scène 9

Florville, Sudmer, Valsain

Florville

Eh ! Qui peut donc causer tant de débats ? Pourquoi se quereller ? Quoi ! C'est vous ! Ah ! Mon frère, Ne le rudoyez pas, je l'aime et le révère. Si vous avez besoin d'emprunter de l'argent, Vous payerez l'intérêt...

Sudmer

Plus de mille pour cent.

Florville

Vous voyez : ce n'est pas ainsi qu'il faut s'y prendre.

Valsain

J'attends ici mon oncle.

Florville

Oui, l'on vient de m'apprendre Qu'il était arrivé. J'accours en ce moment.

Valsain

Et Monsieur Lisimon s'obstine insolemment...

Florville

Qui ?

Valsain

Monsieur que voilà.

Florville

Je ne puis vous comprendre.

Valsain

Cet homme est Lisimon.

Florville

Cet homme est Alexandre.

Valsain

Cet homme, je vous dis, s'appelle Lisimon.

Florville

Je vous dis qu'il s'appelle Alexandre.

Valsain

Non, non. C'est un de nos cousins, un parent de ma mère.

Florville

C'est un juif.

Valsain

Ah ! Je vois ce que c'est. Téméraire ! Vous veniez m'abuser ici sous un faux nom, Et mettre mon bon coeur à contribution. Sortez, éloignez-vous, faussaire abominable.

Florville

Alexandre, mon cher, allons, soyez traitable. Je conviens qu'avec moi vous avez bien agi ; Mais sans délai, pourtant, il faut sortir d'ici.

Valsain

Votre douceur, mon frère, à rester l'encourage.

Florville

Vous nous perdez, vous dis-je, en restant davantage. Mon oncle quelque temps doit encore ignorer...

Valsain

Si vos ne voulez pas, mon cher, vous retirer, Redoutez mon courroux, je ne suis plus le maître...

Florville

Allons, retirez-vous.

Tous deux le poursuivent dehors.

Valsain

Retire-toi donc, traître !

Scène 10

Gercour, Sudmer, Valsain, Florville, Marton, Julie

Gercour

Voilà ce qui s'appelle un oncle bien venu, Et de ses deux neveux parfaitement reçu. Mon vieil ami Sudmer, dans le siècle où nous sommes, Il ne faut pas compter sur la pitié des hommes.

Sudmer

Reconnaissez-vous donc à la fin votre erreur ?

Gercour

Le moins qu'on peut louer est toujours le meilleur.

À Valsain.

Sudmer

Ah ! Ça, Messieurs, pardon, si je vous importune. Avant de partager avec vous ma fortune, Sous des noms supposés vous restant inconnu, J'ai voulu vous connaître, et j'y suis parvenu. Grâce au Ciel ! Mes bienfaits, dont je fus trop prodigue, N'alimenteront plus le mensonge, l'intrigue, L'avarice, l'usure et l'adultère affreux. Vous m'avez entendu ?

Valsain

Mon oncle !

Sudmer

Malheureux ! Oseras-tu nier ?...

Valsain

Toute action infâme !... Qui, moi ! De mon ami, moi, corrompre la femme !

Sudmer

Quelle audace !

Gercour

Quel front !

Valsain

Mon frère ici présent Peut vous dire...

Sudmer

Je sais qu'il est fort complaisant, Votre frère ; son coeur, avec beaucoup de vices, Sait dans l'occasion rendre de bons offices. Mais comment osez-vous implorer son appui ? Le regarder en face ?

Valsain

Eh ! Pourquoi non !

Sudmer

Celui Dont vous avez causé la ruine totale.

Valsain

De mon frère chéri, moi ! Quelle âme infernale ?...

Florville

Pour celui-là, mon oncle, oh ! Non assurément. Il n'est pas généreux, j'en conviens franchement ; Mais jamais avec lui je n'ai fait nulle affaire.

Sudmer

Avec lui, je le crois, mais avec ce corsaire, Ce juif, cet Alexandre enfin, son prête-nom.

Florville

Alexandre ! C'est lui qui de cette maison M'a fait avoir, je crois, trente deux mille livres.

Sudmer

Elle en valait deux cents pour le moins. Et vos livres ?... Et votre argenterie ? Où croyez-vous que soit Tout cela ?

Florville

Chez l'orfèvre et le libraire.

Sudmer

Soit. Mais ce même Alexandre est venu tout à l'heure Me trouver chez Marton.

Florville

Chez ?...

Sudmer

C'était ma demeure, Messieurs, grâces à vous ; il m'a fallu l'humble aveu Qu'il n'était que l'agent de mon sage neveu.

Valsain

Le traître !

Sudmer

Et m'a laissé pour preuves positives Ces billets, ces contrats, ces notes instructives, Dont le traître venait à l'instant de l'armer Pour poursuivre son frère et le faire enfermer.

Florville

Ne croyez pas cela, mon cher oncle, je gage...

Il les tient prêt à les déchirer.

Sudmer

Ah ! Vous ne savez pas tout ce que peut un sage. Comme tous ces contrats sont faits sous seings-privés, Comme ils sont bien à moi, les ayant bien payés.

Valsain

Que ne les ai-je fait passer devant notaire !

Sudmer

De mon autorité...

Valsain

Quoi ! Mon oncle, j'espère... Vous permettriez-vous ?...

Sudmer

Je les annule ici.

Valsain

Mais, vous me ruinez ?

Sudmer

Tant mieux.

Gercour

Oui, dieu merci.

Sudmer

Malheureux ! Voilà donc ta sagesse profonde ? C'est ainsi qu'on se fait estimer dans le monde ! De grands mots, des vertus le grave extérieur, Et la corruption cachée au fond du coeur. À mes yeux désormais garde-toi de paraître ; Dans l'oncle qui t'aimait avant de te connaître, Sache que tu n'as plus de parent, ni d'ami.

Florville

Si la vertu par eux est maltraitée ainsi, Malheureux que je suis, à quoi dois-je m'attendre ?

Valsain

Mon oncle, dans mon coeur si vous pouviez descendre...

Valsain sort.

Sudmer se retournant vers Florville.

Sudmer

Sors... Pour ce libertin...

Florville

C'est à présent mon tour.

Gercour

Je vous réponds de lui.

Marton

Vous le verrez un jour...

Sudmer

Eh ! Quoi, regardez-vous comme une peccadille La vente...

Florville

Chut ! Ce sont des secrets de famille. Oui, mes aïeux sans doute auraient le droit... Mes torts Sont graves, il est vrai, mais pour ceux qui sont morts...

À part.

Sudmer

Vous riez ? Et moi-même il faut bien que j'en rie. Quoi, vous osez en faire une plaisanterie !

Il saute au cou de Sudmer, et l'embrasse.

Florville

Je vous jure, mon oncle, et c'est du fond du coeur, Que si je ne suis point accablé de douleur En pensant aux excès de ma longue folie, C'est qu'en votre présence, en celle de Julie, Mon coeur reconnaissant, ne songeant qu'à jouir ; Est, lorsque je vous vois, tout entier au plaisir.

Montrant son coeur.

Valsain sort.

Sudmer

Florville, c'est assez ? Donne-moi ta main, donne, Quand on a cela bon, le reste se pardonne.

Florville

Mon frère...

Sudmer

Taisez-vous, qu'on ne m'en parle plus.

Florville

Je...

Sudmer

Vous faites pour lui des efforts superflus.

Florville

Il se corrigera.

Sudmer

Non.

Florville

Croyez.

Sudmer

Non, vous dis-je.

Florville

Il est jeune. À son âge encor on se corrige.

Sudmer

Le méchant quelquefois, l'hypocrite jamais. Tout mon bien est à vous.

Florville

Reprenez vos bienfaits ; Je ne puis accepter...

Sudmer

Quoi ! Ce que je vous donne ; Je n'ai jamais volé ni l'État, ni personne, Prenez garde à cela, ma fortune est à moi.

Gercour

J'approuve ses motifs, et puis d'ailleurs la loi...

Montrant Florville.

Sudmer

Je me soumets toujours aux lois de ma patrie. Eh ! Bien, l'autre moitié, je la donne à Julie. Mon ami, croyez-vous qu'elle veuille de lui ?

Gercour

J'en suis sûr.

Se rapprochant de Julie.

À Gercour.

Sudmer

Bon, tant mieux. Signons donc aujourd'hui Donation, contrat. Ma nièce ! Elle balance !

Florville

Mademoiselle ! Eh ! Quoi ! Vous gardez le silence ?

Gercour

N'est-ce pas là parler ?

Sudmer

Bien dit.

Julie

Chère Marton !

Florville

Le respect, la tendresse et l'admiration.

Julie

Mais je n'accepte pas le bien de votre frère.

Florville

Non, non, vous n'en serez que la dépositaire.

Sudmer

Tout comme il vous plaira, faites votre devoir ; Mais, je vous en préviens, je n'en veux rien savoir.

Marton

L'homme qui se repend des erreurs de sa vie...

Gercour

Ne moralise pas, Marton, Je t'en supplie, Ou je me méfierai de toi dorénavant.

Sudmer

Bien. Mais n'abusons pas de ce raisonnement. Soit en bien, soit en mal, mon ami, la prudence Dit qu'il faut rarement juger sur l'apparence.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.