L'Illustre Théâtre
Scène 1
Léonard de Pourceaugnac, Jean-Gaspard Trufaldin
Léonard de Pourceaugnac
Reconnaissez enfin que j'ai l'esprit subtil.
Jean-Gaspard Trufaldin
Quand ce maudit bavard me délivrera-t-il ?
Léonard de Pourceaugnac
Avouez que je suis vraiment un habile homme Et que dans leur cerveau tous les docteurs de Rome N'auraient pu concerter meilleur tour de renard. Pour se débarrasser des gens, que Léonard De Pourceaugnac.
À Pourceaugnac.
Jean-Gaspard Trufaldin
Il est superbe d'impudence. Je me serais passé de votre confidence, Mais je vous répondrai qu'en cette occasion Vous n'avez pas commis une belle action. Sur de pauvres acteurs, pleins de verve fantasque, Vous avez déchaîné les sifflets en bourrasque, Sournoisement, feignant d'être leur bon ami ; Et moi, qui ne dis pas les choses à demi, Moi, Gaspard Trufaldin, simple hôtelier, je juge Que vous fûtes l'auteur d'un très vilain grabuge, Et ne voudrais pour rien entrer dans ce mic-mac, Messire Léonard, baron de Pourceaugnac.
Léonard de Pourceaugnac
Ça, maître Trufaldin, pas de mot qui mal sonne! Lorsque je me confie à vous-même, en personne, Sachez-le bien, monsieur le serveur de repas, Je vous offre un honneur...
Jean-Gaspard Trufaldin
Que je n'accepte pas.
Léonard de Pourceaugnac
Holà ! patientez. Ecoutez donc la suite, Quand moi je vous soumets mon plan et ma conduite. C'est l'amour qui me rend de la sorte inventif, Et j'ai fait le trompeur pour le plus doux motif. Sinon, aurais-je pu surmonter cette épreuve ? J'aime, et bientôt je pense épouser une veuve, Madame de Meilhan, qui me trouve accompli. Tout allait pour le mieux, sans obstacle, sans pli ; Mais, parmi les ardeurs d'une flamme idolâtre, J'apprends que les acteurs de VIllustre Théâtre, Comédiens errants venus de l'Angoumois À Limoges, joueront ici tout un grand mois... Un siècle! C'était trop pour mon humeur jalouse !
Jean-Gaspard Trufaldin
Mais quel péril avant la noce.
Léonard de Pourceaugnac
Mon épouse Prochaine, et que j'estime aussi pure qu'un lis, Autrefois, sous le nom d'Estelle de Surlis, Fut une actrice en vogue et vraiment non pareille. Une actrice à Bordeaux.
Jean-Gaspard Trufaldin
C'est un nom qui réveille Ma mémoire.
Léonard de Pourceaugnac
La troupe où brilla mon amour Est celle qui chez nous rêvait ce long séjour Et que mon piège hier fit tomber dans la nasse.
Jean-Gaspard Trufaldin
D'un bois anticipé craigniez-vous la menace ?
Léonard de Pourceaugnac
Non ! Mais j'avais grand'peur que ces comédiens Ne pussent ramener aux souvenirs anciens Mon infante, et troubler d'une vague pensée Du noble Léonard l'auguste fiancée. J'ai juré le départ de tous ces suborneurs D'impertinents conseils malencontreux donneurs. Redoutant à bon droit leur humeur cavalière, Pour sauver mon hymen j'ai fait siffler Molière.
Jean-Gaspard Trufaldin
La troupe de Molière ! Et moi qui la logeais !
Il sort précipitamment.
Léonard de Pourceaugnac
Maintenant que tu sais mes intimes projets, Je m'en vais courtiser ma belle aux bras d'albâtre. J'entends venir messieurs de l'Illustre Théâtre Qui marmonnent avec leurs ramages divers ; Je ne veux rencontrer ces beaux diseurs de vers Qu'à l'heure où pour partir ils franchiront ta porte. Bon vêpre, Trufaldin...
Scène 2
Jean-Gaspard Trufaldin, Béjart, Madeleine Béjart
Jean-Gaspard Trufaldin
Que le diable t'emporte ! Satan puisse étrangler le traître que tu fus ! Mais voici nos acteurs : comme ils ont l'air confus ! Et c'est ainsi qu'un sot peut traiter le génie.
Béjart
Bonjour, Comus.
Madeleine Béjart
Bonjour !
À lui-même en sortant.
Jean-Gaspard Trufaldin
Bonsoir la compagnie ! J'ai l'air de fuir. Je vais avec des soins loyaux Pour tous ces braves gens cuire des aloyaux.
Scène 3
Mademoiselle du Parc, Béjart, Madeleine Béjart
Mademoiselle du Parc
Cet aubergiste affecte une mine bourrue.
Béjart
Il nous ferait jeter dès ce soir dans la rue Que je n'en serais pas certes bien étonné.
Madeleine Béjart
Aussi quel insuccès !
Béjart
J'en reste consterné ; Car nous n'étions pas faits à ces mésaventures. Quel orage ! On eût cru vraiment que les toitures S'écroulaient sur nos fronts, tant la salle en émoi Criait, hurlait !
Mademoiselle du Parc
J'en suis inconsolable.
Madeleine Béjart
Et moi Je voudrais consoler de ces sottes furies Notre ami qui se perd en sombres rêveries.
Béjart
Triste ou gai, c'est toujours l'esprit contemplateur. Il ne sourcillait point, lorsque le spectateur Fit partir les sifflets comme d'une volière. Son maintien assuré disait: « Je suis Molière! » Ses yeux calmes faisaient appel à l'avenir.
Scène 4
Molière, Mademoiselle du Parc, Béjart, Madeleine Béjart
Molière
Pourtant je ne veux pas, ami, vous retenir, Si l'arrêt qu'un public brutal me signifié Venait mettre à néant votre philosophie. Pour la première fois je suis découragé.
Mademoiselle du Parc
Qu'est-ce à dire, patron ? Vous nous donnez congé ?
Molière
Moi vous quitter ! Non pas ! Car vous m'êtes fidèles.
Béjart
Tous, jusqu'à Ragueneau, le moucheur de chandelles.
Molière
Vous, Madeleine, et vous, du Parc, et toi, Béjart, Vous êtes à jamais les frères de mon art. Mais j'attendais bien mieux de cette vieille ville. Au renom élégant, à l'allure civile, Où pour nous accueillir le parler limousin De notre cher Midi nous semblait le cousin. Sous ce ciel bleu soufflait une brise d'Espagne. Et maintenant pour nous quelle entrée en campagne ! Comment poursuivre encore, après de tels décris, La saison qui devait nous mener à Paris ! C'est le char de Thespis qui s'embourbe en province.
Béjart
Monseigneur de Conti, ce magnifique prince, T'a promis un début au Louvre, chez le Roi.
Molière
Mais qui pouvait prévoir ce brusque désarroi, Quand plus d'une cité nous fut hospitalière ?
Madeleine Béjart
Montpellier.
Mademoiselle du Parc
Pézenas !
Béjart
Où notre cher Molière, Chez le barbier loquace, assis dans un fauteuil. Observait les chalands d'un rapide coup d'oeil.
Madeleine Béjart
Avignon qu'égayaient les brunes Comtadines !
Mademoiselle du Parc
Béziers où les beautés ont des façons badines !
Béjart
Pays de rires prompts et surtout de bons vins !
Molière
Pays d'espoirs sans borne et de songes divins !
Béjart
Faut-il qu'un seul échec ainsi te déconcerte !
Molière
Du glorieux Paris la route était ouverte. Elle se ferme, hélas ! Car l'affront ressenti Peut nous aliéner le prince de Conti. Je le sais défiant et ce doute m'atterre.
Madeleine Béjart
Un prince qui vous eût choisi pour secrétaire !
S'exaltant.
Molière
Hier, mais aujourd'hui... Paris où j'ai rêvé Par moi seul le théâtre antique relevé ! Paris, ville natale, où j'espérais sans faute Restaurer l'art profond de Térence et de Plaute, Opposant le modèle humain au mascaron Que laisse grimacer l'art grossier de Scarron. Paris ! Où j'entrevis, devançant les années, Le rajeunissement des Muses surannées, L'épanouissement de la Thalie en fleur, Quand j'allais écouter comme un ensorceleur Tabarin et saisir la gaîté qui pétille Au jeu naïf et vrai du gros Gautier Garguille, Ou quand je m'oubliais à recueillir les sons Des violons voisins de l'hôtel de Soissons ! C'est bien là que parmi les folles et les sages Mes vingt ans ont tenté dé francs apprentissages. On m'a prédit la gloire en plus d'un cabaret Où trônait Saint-Amant assisté de Faret. J'étais né Poquelin, et, couronné de lierre, Les poètes buveurs m'ont baptisé Molière ! Molière ! Je voulais perpétuer ce nom Par de fades rondeaux riverains du Lignon Non pas, mais par des vers aux cadences hardies, Amples alexandrins de larges comédies, Hérauts retentissants du Bien, oui, par des vers Persécuteurs des sots, punisseurs des pervers, Et proclamant enfin, sans pose doctorale, La vérité virile et la saine morale. Je faisais, dans mon rêve immense, illimité. Tenir la vie entière et la société... Et ce rêve, aspirant aux sphères éternelles, Tombe sur des tréteaux et se brise les ailes !
Madeleine Béjart
Pauvre ami !
Béjart
Ça, Molière, il faut te remonter, Ressaisir ta vaillance ordinaire, et dompter Par de nouveaux efforts l'inconstante fortune !
Mademoiselle du Parc
Hâtons-nous de quitter une ville importune Où rien à notre abord ne fut aimable et bon.
Madeleine Béjart
Ici pas un bouquet !
Mademoiselle du Parc
Ici pas un bonbon !
Madeleine Béjart
Pas vin jeune seigneur roucoulant sous la fraise Un sonnet dont on rit et dont on est fort aise !
Mademoiselle du Parc
Pas un seul bel-esprit vous offrant le régal D'un dizain louangeur ou d'un fin madrigal !
Béjart
Nous devons excepter de ce vaste anathème Un galant qui nous prise, un lettré qui nous aime, Le baron Léonard de Pourceaugnac ! En lui J'ai pleine confiance.
Madeleine Béjart
Il respire l'ennui.
Mademoiselle du Parc
Il ferait fuir l'amour.
Molière
Il paraît faux et louche.
Béjart
Ce n'est pas le rival joyeux de Scaramouche, Soit, ni le favori du petit dieu malin, Mais je le crois loyal.
Molière
Je le sens patelin.
Béjart
En attendant, voici l'hôtelier qui dévale Vers nous, et qui sans doute à fort bref intervalle. Criant sa note avec des gestes furibonds, Nous exterminera comme des vagabonds.
Scène 5
Jean-Gaspard Trufaldin, Molière, Béjart, Madeleine Béjart, Mademoiselle du Parc
Aux acteurs.
Jean-Gaspard Trufaldin
Quelque mauvaise idée éclôt dans leur cervelle. Ils me jugent arabe et turc... Je me révèle Ami des arts, Salut à nos comédiens. Je craignais de troubler vos doctes entretiens. Je n'ai qu'un mot à dire et je vais disparaître.
Molière
Voilà donc ton quart d heure, ô Rabelais mon maître !
Béjart
Ce roi des marmitons me paraît exigeant : Il va vous demander son dû.
À Trufaldin.
Molière
J'ai de l'argent. Rassure-toi ! Bonhomme, apprêtez votre note !
Jean-Gaspard Trufaldin
Pour qui me prenez-vous, Monsieur ? Une linotte Pourrait seule ignorer, méconnaître l'honneur Que j'eus de vous loger. Aucun puissant seigneur, De ses pages nombreux devançant la filière, N'obtiendrait les égards que je dois à Molière. Je suis un connaisseur et date de longtemps. J'habitais à Paris et j'ai pendant vingt ans D'applaudir les acteurs gardé le privilège.
Béjart
Que faisiez-vous
Jean-Gaspard Trufaldin
J'étais un portier de collège Et n'ai guère changé d'offices diurnaux En quittant les gradus pour prendre les fourneaux ; Car, avec plus de peine et surtout de lésine. Je fricassais alors du latin de cuisine.
Molière
Ah ! Le plaisant compère !
Madeleine Béjart
Oh ! L'hôtelier badin !
Mademoiselle du Parc
Et tu t'appelles ?...
Jean-Gaspard Trufaldin
Jean-Paul-Gaspard Trufaldin, Pour vous servir !
Molière
Beau nom qu'aussitôt je dédie À mon oeuvre prochaine, alerte comédie Que nous jouerons bientôt dans les murs de Lyon.
Béjart
À merveille ! Voilà le réveil du lion.
Madeleine Béjart
Nous te devons, Gaspard, ce retour de Molière A l'espérance, à la vaillance familière.
Mademoiselle du Parc
Sois notre ami !
Béjart
Partage, avec mons Pourceaugnac Notre coeur.
Jean-Gaspard Trufaldin
S'ils savaient tout le fond de son sac !
Béjart
Je vois venir ce cher Pourceaugnac... Quelle fête !
Madeleine Béjart
Quel air penaud !
Mademoiselle du Parc
Serait-ce une méchante bête ?
Molière
C'est un fourbe pris à son piège, un imposteur. Croyez en cette fois mon regard scrutateur ! Ainsi que le chevreau courant vers le cytise, Souvent l'hypocrisie attire la sottise.
Scène 6
Léonard de Pourceaugnac, Madeleine Béjart, Mademoiselle du Parc, Béjart, Jean-Gaspard Trufaldin, Molière
Léonard de Pourceaugnac
Ah ! Je suis furieux et viens me consoler À voir ces histrions prestement détaler, Sans doute humiliés par la morne lacune Qu'établit dans la bourse une absente pécune, Je suis furieux ; car je leur dois mon malheur.
Madeleine Béjart
Approchez,damoiseau !
Mademoiselle du Parc
Beau mignon cajoleur, A faire votre cour vous ne semblez pas leste.
Béjart
Qu'avez-vous, Léonard ?
Jean-Gaspard Trufaldin
Quoi ?
Léonard de Pourceaugnac
J'enrage et je peste. Oui ! J'allais épouser une veuve aux beaux yeux, Un trésor, je l'avoue, encor plus radieux, Madame de Meilhan qui fut votre compagne.
Jean-Gaspard Trufaldin
Il ne possédera ses châteaux qu'en Espagne.
Léonard de Pourceaugnac
Cette veuve, autrefois Estelle de Surfis, Que je m'habituais à nommer ma Philis, À l'instant, par un mot formel, me congédie. Un traître, dont je veux punir la perfidie, M'aurait, dans un poulet à ma belle adressé, D'un je ne sais quel crime en secret dénoncé, Et je suis un coupable aux yeux de la marquise Qui faisait de mon coeur une place conquise. Moi qu'elle avait si vite accueilli comme un preux, Elle me chasse ainsi qu'un gothique lépreux. Mon coursier choppe au but, ma nef échoue en rade, Et je suis expulsé par votre camarade.
Molière
Le pauvre homme !
Léonard de Pourceaugnac
Plaignez-moi ! Je cours au trépas. J'ai dit...
Béjart
L'infortuné !
Jean-Gaspard Trufaldin
Mais ce qu'il ne dit pas, Ô Molière promis à la gloire immortelle, C'est le sens du billet reçu par son Estelle Et qui fut à coup sûr un bon avertisseur. Ce billet justicier décelant sa noirceur Fut rédigé par moi d'après sa confidence.
Molière
Je l'eusse parié !
Léonard de Pourceaugnac
Lamentable imprudence !
Jean-Gaspard Trufaldin
Cet homme qui vous a choyés, ce Léonard Qui, flatteur, vous a pris dans son lourd traquenard. Était votre ennemi. Par lui fut déchaînée D'aboyeurs à sa solde une meute effrénée. Il vous aurait offert de l'encens et des fleurs, Mais c'est lui qui paya la clique des siffleurs, C'est lui qui soudoya l'éphémère cabale.
Béjart
Visigoth !
Madeleine Béjart
Ostrogoth !
Mademoiselle du Parc
Lestrygon !
Jean-Gaspard Trufaldin
Cannibale !
Molière
Fourbe ! Tu ne vaux pas nos trop justes mépris Et pourtant je te dois ta place aux piloris.
Béjart
Il la mérite bien, car, sans cet aubergiste, Nous étions victimes par ce moderne Egisthe.
Léonard de Pourceaugnac
Être ainsi bafoué devant tous ces témoins !
Madeleine Béjart
Allez courir la veuve !
Mademoiselle du Parc
Allez manger vos foins !
Léonard de Pourceaugnac
Je fuis...
Se tournant vers les comédiens.
À Pourceaugnac.
Pourceaugnac sort, affolé.
Molière
Ne fuyez pas avant que je n'imprime Sur ce front orgueilleux le stigmate d'un crime : Car une forfaiture est un crime éternel. Vous nous aviez offert votre appui fraternel ; Vous nous avez trompés... Je me charge du reste ! Je veux le châtier comme un nouvel Oreste, Un Oreste bouffon pour qui j'inventerai Non l'antique Euménide au fouet exaspéré, Mais, lancés à sa piste en guise de sicaires, Des matassins vengeurs et des apothicaires. De notre éloignement vainement tu te ris. Je saurai te reprendre, ô traître, dans Paris Et t'immortaliser par d'étranges postures, Gentillâtre promis aux seringues futures !
Béjart
Il faut donner la chasse à cet ardélion.
RIDEAU.
Molière
Non ! Maintenant, amis, en route pour Lyon ! Là nous réparerons notre échec de Limoges Par une ample moisson de lauriers et d'éloges. Et je ferai jaillir de mon front enhardi, Tout prêts à s'envoler, les vers de L'Étourdi !...