Comédie · 1875

L’Ilote

d’Arene Monselet

Représentation
≈ 24 min
Distribution
1 femme, 3 hommes
Répliques
208
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
L'Ilote H 54 ≈ 14 min 6
Chrêmes H 60 ≈ 6 min 7
Fleur-de-Sauge F 45 ≈ 2 min 6
Léandre H 48 ≈ 2 min 7
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle L'Ilote
L'Ilote absentabsentabsentabsentabsent
Chrêmes absentabsentabsentabsent
Fleur-de-Sauge absentabsentabsentabsentabsent
Léandre absentabsentabsentabsent
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L'Ilote

Scène 1

Léandre, Fleur-de-Sauge, Chrêmes

Chrêmes arrive tenant par l'oreille son neveu Lêandre et tirant par la main Fleur-de-Sauge.

Léandre

Oh ! La, la ! Pas si fort, mon oncle !

Fleur-de-Sauge

Mon bon maître, Qu'avez-Vous contre nous?

Chrêmes

Tu l'ignores peut-être.

Léandre

Oh ! Là ! Pardon !

Fleur-de-Sauge

C'était le long des espaliers...

Chrêmes

Paix ! Paix ! Je n'aime pas ces rapports familiers D'un fils de maître avec une petite esclave. Qu'elle mène sa chèvre, aux champs, ou qu'elle lave Ses nippes au lavoir, Léandre pas à pas L'accompagne. Et pourquoi ?

Léandre

Pourquoi ? Je ne sais pas. C'est l'instinct.

Fleur-de-Sauge

C'est l'instinct.

À Léandre.

Léandre sort.

À Fleur-de-Sauge qui voudrait sortir aussi.

Chrêmes

Bon ! D'une allure preste, Toi, va-t-en voir là-bas si j'y suis. Mais toi, reste !

Scène 2

Chrêmes, Fleur-de-Sauge

Chrêmes

Car je prétends savoir, ô fillette à l'oeil bleu, Ce que te racontait tantôt ce cher neveu.

Fleur-de-Sauge

Qui ? Léandre !

Chrêmes

Léandre. Eh bien?

Fleur-de-Sauge

Votre Léandre ?

Chrêmes

Oui, t'aurait-il pas dit quelque chose de tendre ?

Fleur-de-Sauge

Sa conversation, hélas ! est sans danger : J'étais hier avec Léandre à vendanger, A-t-il soufflé mot ? Non ; roulant des yeux farouches, Il regardait danser le soleil et les mouches ; Son air doux et craintif vous aurait réjoui, Et l'on aurait grand tort d'être inquiet pour lui, Je vous le garantis.

Chrêmes

Fleur-de-Sauge, prends garde ! S'il ne te parle pas, du moins il te regarde, Et ses yeux quelquefois...

Fleur-de-Sauge

Pour cela j'en conviens, Ses yeux, qu'il a fort beaux, cherchent toujours les miens.

Chrêmes

Hum !

Fleur-de-Sauge

Même certain soir que j'étais endormie...

Chrêmes

Chut !

Fleur-de-Sauge

Comment l'empêcher ?

Il la pousse du côté opposé à celui par lequel Léandre est sorti.

Chrêmes

J'aviserai, ma mie ! Mais va... non, pas par là !

Fleur-de-Sauge

Que vous êtes brutal !

Scène 3

Chrêmes

On voit, dans le fond de la scène, Léandre et Fleur-de- Sauge s'appeler et se rejoindre.

Léandre et Fleur-de-Sauge entrent en courant.

Chrêmes

Mon Léandre amoureux, fait grave et capital ! Chez Léandre a parlé la voix de la nature, Hélas ! Et je vais voir, pour peu que ceci dure, En lui l'austérité fléchir sensiblement. De plus, il me paraît incliner par moment Vers l'attrait des festins... Ô Lycurgue ! Lycurgue ! L'intéressant neveu, que jour et nuit j'objurgue, Tourne à l'ivrognerie. À son dernier repas Il but trois verres d'eau, c'est là le premier pas : D'abord l'eau pure, et puis le vin pur... Il s'expose À de réels dangers, j'en ai su quelque chose Jadis, lorsque j'avais dix-huit ans comme lui ; Et si je me laissais aller même aujourd'hui... Bref ! À l'heure qu'il est ce neveu m'embarrasse, Je le sens m'échapper, car il chasse de race : Sa mère était d'Athènes, et c'est tout son portrait. Pour en faire un sujet exemplaire, il faudrait Le tableau d'un ilote abruti par l'orgie. Mais oui ! C'est bien cela... Face immonde et rougie, Un ilote complet, bien à point, odieux, D'une horreur salutaire éclairerait ses yeux, Et le détournerait des plaisirs sentant l'auge... Il le faudrait aussi montrer à Fleur-de-Sauge, Afin qu'à cet aspect la petite restât Dans la timidité conforme à son état. C'est justement le jour qu'à Sparte nos amphores Ont en grand appareil débouché les amphores Et fait griser, ainsi que l'ordonnent les lois, Abominablement vingt ilotes de choix, Vingt ivrognes gonflés des vins des côtes grecques, Trébuchants et roulants, ronds comme des pastèques... Mais jamais le hasard conduira-t-il ici Un ilote ?

Scène 4

Léandre, Fleur-de-Sauge, Chrêmes

Léandre

Oncle !

Fleur-de-Sauge

Maître !

Chrêmes

Encore ! Vous voici Encore ensemble ! Et ma défense ?

Fleur-de-Sauge

Pardon, maître...

Léandre

Si vous pouviez savoir...

Fleur-de-Sauge

Si vous daigniez permettre...

Chrêmes

Parlez !

Fleur-de-Sauge

Voici...

Ils s'encouragent tous les deux du regard.

Léandre

Voici...

Fleur-de-Sauge

Nous étions...

Léandre

Par hasard...

Fleur-de-Sauge

Tout près du petit clos.

Léandre

Non loin du grand puisard.

Fleur-de-Sauge

Au bas du pré.

Chrêmes

Je vois l'endroit que tu désignes,

Fleur-de-Sauge

Un homme gambadait au milieu de nos vignes ; Il riait et chantait, coiffé de raisins mûrs.

Léandre

Nos voisins le suivaient.

Fleur-de-Sauge

Il se tenait aux murs.

Léandre

Tous riaient.

Fleur-de-Sauge

Lui, pareil aux grives en octobre...

Chrêmes

Celui qu'on me décrit n'est pas un homme sobre.

Fleur-de-Sauge

Lui, célébrait en vers les vins des meilleurs crus Et mangeait nos muscats...

Musique au lointain.

Léandre

Nous sommes accourus..."

Il sort.

Chrêmes

Dans la poussière d'or et de vapeur qui flotte, À sa ceinture lâche... Oui ! c'est bien un ilote. Un ilote, dieux bons ! Je cours le recevoir.

Scène 5

Fleur-de-Sauge, Léandre

Fleur-de-Sauge

Un ilote ! Qu'est donc cela ? Tu dois savoir Comment c'est fait, Léandre ?

Léandre

À peu près... Imagine Un être affreux...

Fleur-de-Sauge

Mais non, le nôtre a bonne mine! C'est l'homme de la vigne,

Léandre

Ah ! J'en ai grand effroi !

Fleur-de-Sauge

Il chante...

Léandre

Saurons-nous, Fleur-de-Sauge !

Fleur-de-Sauge

Pourquoi ? Sa voix est belle. Ô dieux ! Il vient, Chrêmes le porte, Les habitants du bourg lui font joyeuse escorte.

Léandre

Je ne veux pas le voir.

Fleur-de-Sauge

Il monte le perron...

Léandre

Viens-nous-en !

Fleur-de-Sauge

Va-t-en seul !

Léandre

Curieuse !

Léandre se sauve.

Fleur-de-Sauge

Poltron !

Scène 6

L'Ilote, Chrêmes

Entrée de l'ilote, couronné de roses, porté par les habitants du bourg, que Chrêmes précède. Des jeunes filles et des jeunes gens légèrement vêtus jouant des cymbales et des flûtes. Riant tableau.

L'Ilote

Nos maîtres ont des airs revêches Et, sur le front, des feuilles sèches Qu'ils cueillirent en maints combats ; Moi, malheureux ilote, j'ose Ceindre le pampre avec la rose. Hélas ! hélas !

Chrêmes

Appuyez-vous sur eux ; Fleur-de-Sauge, des chaises, Une table, du vin. Allons, prenez vos aises, Faites comme chez vous,

Pendant cette chanson, des serviteurs ont apporté une table avec une amphore et des coupes.

L'Ilote

Nos maîtres, toujours en colère, Vivent de bouillie et d'eau claire Puisée au cours de l'Eurotas. Moi, pauvre ilote qu'on méprise, Je ris, je chante et je me grise. Hélas ! Hélas !

Chrêmes

Le pauvre homme, il est gai ! J'ai mis la main sur un ilote distingué. Nous vous compléterons.

L'Ilote

Sans doute.

Chrêmes

N'ayez crainte ! Vous vous griserez comme on se grise à Corinthe.

L'Ilote

Mieux encore.

Chrêmes

On en va juger dans un moment.

L'Ilote

Je suis connu, Monsieur, avantageusement.

Il congédie la foule et les musiciens.

Il sort en courant.

Chrêmes

Oh ! Ne vous froissez point !... Mais où donc est Léandre ? Hé ! Léandre !... Pardon, si l'on vous fait attendre... Quant à vous, les amis, cessez de bourdonner Autour du bon ilote et de l'importuner... Il médite. - Léandre!

Scène 7

L'Ilote

L'Ilote

Enfin ! Je suis donc ivre! Ivre à Sparte, ô Bacchus ! Il m'est permis de vivre, De rire, de danser, de boire ! Il m'est permis, Ainsi qu'au temps jadis avec les bons amis, De tracer librement des courbes inégales En chantant au soleil, comme font les cigales ! L'heureux déguisement ! C'est qu'ils m'ont vraiment pris Pour un ilote, moi, fils d'Athènes ! J'en ris. Moi, Gnathon, exilé par le destin maussade, Et digne serviteur du grand Alcibiade. Ô ville renfrognée et confite en vertu, Sparte, noire cité, va, maudite sois-tu ! Pour te voir, malgré moi, j'ai fait plus de cent lieues, J'ai dû quitter l'Attique et ses collines bleues, Mon clos, mon petit bourg de Phalère voisin, Mes ruches, mon balcon encadré de raisin, Et mon toit d'où, le soir, quand le phare s'allume, Je regardais fumer Athènes dans la brume... J'étais Athénien alors. En me levant, De mon index mouillé j'interrogeais le vent ; Temps clair ! Et l'on partait. Bientôt dans la boutique D'un ami, pleins d'audace, et causant politique, On massacrait, en des combats multipliés, Thèbes, Sparte, Corinthe, avec les alliés. Puis, le soleil tombant derrière Salamine : « Allons voir, disions-nous, si Phidias termine Ses sculptures. » Chacun lui donnait son avis. Chère Athènes ! Heureux jours ! Plaisirs trop tôt ravis ! Hélas ! Il a suffi d'un décret imbécile : Mon maître fuit, et c'est à Sparte qu'il s'exile. Le triste choix, dieux bons ! Vivre à Sparte, trois mois, En homme régulier, tondu, craignant les lois ; Oublier le Poecile avec ses courtisanes, Se nourrir d'un pain noir que renieraient nos ânes Du Céramique ; avoir les ongles mal polis ; N'oser pas de sa robe harmoniser les plis ; Lutter, lutter toujours, promener par la ville Un parfum vertueux fait de sueur et d'huile, Voilà quel est le sort, aussi plat qu'un palet, Du grand Alcibiade... et de moi, son valet. Mais ce matin je sors ; je vois courir la foule ; Je la suis. Qu'aperçois-je, ô ciel ! Du vin qui coule Et des ilotes qu'on grisait violemment ! Soudain je me suis fait ce beau raisonnement : Puisque la dure loi qui me défend l'usage Du bon vin, le prescrit à l'ilote, en vrai sage Je me déclare ilote ; - et, dans le carrefour Où leurs groupes faisaient rougir l'astre du jour, J'avise l'un d'entre eux, déjà pris de vertige : « Donne-moi ta robe et prends la mienne, » lui dis-je, L'ilote, interloqué, m'aide à me déguiser ; Alors, Sparte a pu voir un homme s'amuser ! Partout j'ai promené sous ses affreux portiques La grâce ionienne et ses vices attiques ; Puis, comme on m'admirait par trop, fuyant le bruit, Je suis venu. - La ferme et l'hôte m'ont séduit, L'hôte surtout. Son air honnête, sa parole, Annoncent un coeur d'or.

Scène 8

Chrêmes, L'Ilote, Léandre

Chrêmes

Maintenant, à l'école ! Mon neveu, bon ilote !... Il est un peu troublé ; Je l'ai trouvé fourré dans le grenier à blé.

L'Ilote

Bien !

Léandre

J'ai grand'peur, mon oncle.

Chrêmes

Hein ! Mon neveu, regarde Ce nez gros de rubis, cette mine hagarde, Elle te fait horreur... Voyons, ilote, un coup ! Comment le trouvez-vous ?

L'Ilote

Il m'en faudra beaucoup, Cher hôte, car mon cours tout à peine commence.

Chrêmes

Et comment trouvez-vous l'amphore ?

L'Ilote

Elle est immense, Mais je ne la crains pas.

Chrêmes

Bon ilote, buvez ! J'ai mieux encor : cinq ou six flacons réservés, Que jadis mon aïeul enterra dans le sable. Ils sont pour vous !

L'Ilote

Ah ! Dieux ! Qu'il est donc haïssable De tant boire !

Chrêmes

Buvez... Diantre ! Il ferait beau voir Que vous ne buviez plus ! Boire est votre devoir. Buvez sans marchander, on paiera vos services, Et donnez-nous l'exemple affreux de tous les vices !

L'Ilote

J'en ai même inventé deux ou trois de nouveaux.

Chrêmes

C'est au mieux !

Léandre

Le bourreau !

Chrêmes

Commençons nos travaux.

L'Ilote

Volontiers.

Il s'assied. Léandre reste debout de l'autre côté de la scène. L'Ilote, les mains à plat sur la table, a la pose et le ton d'un conférencier.

Chrêmes

Voyons comme il s'y prend.

Il prend une coupe.

Il boit.

L'Ilote

La ciguë Se révèle d'abord rien qu'à sa feuille aiguë ; C'est un poison subtil, mais honnête, un poison De bonne foi. Le vin lui, va par trahison : Voyez-le rire, avec sa bonne face rouge, Et ce rayon tremblant, ce clair rayon qui bouge Et qui semble lui faire un doux et chaud regard... Mais on ne te croit pas, vin de cent ans, vieillard Hypocrite !

Léandre

Il reboit !

Il boit.

Il boit encore.

L'Ilote

Or, sachez bien, jeune homme, Que l'ivresse se cache en son sein rouge, comme Une guêpe tapie au coeur d'un rouge oeillet... Sachez... Si par hasard la guêpe s'éveillait... Lycurgue veut d'ailleurs que toujours elle dorme... Que... ce serait enfin quelque chose d'énorme !

Léandre

Mais, si vous dites vrai, pourquoi donc buvez-vous ?

Il vide la coupe d'un air accablé.

L'Ilote

Le gredin empoisonne, oui... mais il est si doux, Il est si chaud ! Et puis, hélas ! Je suis si lâche! C'est là d'ailleurs mon lot, mon rude faix, ma tâche : Boire et marcher d'un pas noblement incertain ! Plaignez-moi ; car, depuis l'instant où le matin, Magnifique et chassant les étoiles moroses Inonde l'orient de ses robinets roses, Jusqu'à l'heure où, crevant de ses larges essieux Les tonneaux entassés aux profondeurs des cieux, Le généreux Phoebus, qui veut que tout s'abreuve, Fait ruisseler la pourpre et le vin comme un fleuve Sur les plaines, les monts, les cités et les bois, Soumis aux dures lois de Lycurgue, je bois.

Léandre

Alors, c'est bon ?

Chrêmes

Non pas !

À Léandre.

L'Ilote

Laissez faire. Tiens, goûte. C'est pour l'en dégoûter... Ne la vide pas toute !

Chrêmes

Hein ! Est-ce assez mauvais ?

Léandre

Ah ! L'on dirait du feu.

Chrêmes

Mais comme c'est mauvais. Pouah !

Léandre

Pouah ! Encore un peu.

L'Ilote

L'effet va se produire.

Chrêmes

Encore, ilote ?

L'Ilote

Encore ! C'est mon système ! Vite, une deuxième amphore.

Chrêmes

Son système ! Parfait ! Et poussez vos leçons Jusqu'au bout, mon cher hôte.

Chrêmes sort.

L'Ilote

Et nous... recommençons.

Scène 9

Léandre, L'Ilote

Ils s'attablent.

Léandre

Verse ce vin qui fait mon âme épanouie !

L'Ilote

Telle, au printemps, on voit, sous une chaude pluie, La morille charnue et grosse de parfums Dresser contre les ceps mille pavillons bruns, Tel un coeur desséché, sous une chaude averse De bon vin, voit gonfler son terreau qui se gerce ; Un doux parfum s'épand sur la brise emporté, La terre se soulève, et la saine gaîté, Dans ce coeur qu'un soleil aride sèche et grille, Montre sa tête et sort, ainsi que la morille !

Scène 10

Fleur-de-Sauge, Léandre, L'Ilote

Fleur-de-Sauge

Tenez, voilà pour vous... Ouf ! Comme c'est pesant !

Léandre

Mignonne, reste ici, l'ilote est fort plaisant.

L'Ilote

Eh ! La charmante enfant, messagère de joie, D'où venez-vous ?

Léandre

Réponds.

Fleur-de-Sauge

C'est Chrêmes qui m'envoie.

L'Ilote

Je comprends ; il l'envoie à l'école, elle aussi. Je vais leur faire un cours ! - Approchez !

Fleur-de-Sauge

Me voici.

L'Ilote

Et tâchons d'écouter...

Fleur-de-Sauge

Oh ! Je suis tout oreilles...

Il fait sonner l'amphore du doigt.

L'Ilote

Ces deux amphores soeurs ont l'air quasi pareilles, Et vous croyez, enfants, que dans leur vaste coeur Comme un sang généreux bout la même liqueur ; Il n'en est rien pourtant. D'ici, de la première, Belle et s'enveloppant de flamme et de lumière Ainsi que d'un manteau splendide et radieux, Soutien des pauvres gens et compagne des dieux, Reine partout, et dans Sparte seule exilée, La joie aux ailes d'or d'abord s'est envolée. Vide !

Léandre

On va maintenant passer à celle-ci ?

L'Ilote

Garde-toi d'en rien faire, ô jeune homme transi ! Car si l'une contint la gaîté, la seconde Cache le roi des dieux dedans sa panse ronde, Et si vous y touchiez, enivré de grand jour, De là, de ce goulot s'envolerait l'amour!

Fleur-de-Sauge

L'amour ?

Léandre

L'amour ?

Fleur-de-Sauge

Il faut y goûter.

Léandre

Non, je tremble ; Chrêmes se fâcherait.

Respirant la coupe et buvant.

Fleur-de-Sauge

Alors buvons ensemble : Chrêmes aura bien plus de peine à se fâcher, Contre deux. On dirait le parfum du pêcher, Amer et doux !

Léandre

Vraiment ?

L'Ilote

Pour un couple modeste, Ils vont bien.

Fleur-de-Sauge

Tiens, Léandre, il faut boire le reste !

Passant au milieu d'eux.

L'Ilote

Mon coeur d'Athénien s'en réjouit pour eux. Eh bien ! Enfants, je crois que l'on est amoureux.

Léandre

Demande à Fleur-de-Sauge.

Fleur-de-Sauge

Interrogez Léandre.

À Léandre, qui presse Fleur-de-Sauge.

L'Ilote

Ils sont charmants avec leur air confus et tendre ; Et cependant je dois, ilote à double fin, Leur faire détester l'amour comme le vin. Dans ce cas, par Cypris, la méthode est fort claire, Et je vais leur montrer ce qu'il ne vaut pas faire. Recule-toi, jeune homme aux essors imprudents ! Il ne faut pas jeter de regards trop ardents Sur cette blanche épaule adorable et polie ; Il ne faut pas non plus, sous peine de folie, Respirer de trop près le vent de ces cheveux, Parfum plus enivrant que celui du vin vieux, Ni, découvrant le sein qu'un fin tissu protège, T'abîmer, éperdu, dans ces amas de neige... La neige a son vertige!

Léandre

Ô vertige charmant !

Il embrasse Fleur-de-Sauge.

L'Ilote

L'oeil d'un ilote seul le brave impunément... Il ne faut pas, du pur désir passant aux actes, Prendre dé ce beau corps les mesures exactes, En l'entourant d'un bras impudemment jeté... Ainsi que je le fais, moi, satyre éhonté... Ni, blessé par Éros et brûlé de ses fièvres, Sur un cou qui se ploie ainsi poser les lèvres !

Fleur-de-Sauge

Ah !

Léandre

Dieux !!

L'Ilote

J'ai dit.

Léandre

Oui, dit... et fait.

L'Ilote

Il le fallait, Afin que mon cours fût saisissant et complet !

Léandre

Il l'est !

Fleur-de-Sauge

Il l'est !

Scène 11

Chrêmes, Léandre, L'Ilote, Fleur-de-Sauge, Tous Deux

Chrêmes

Eh bien ! Ça marche-t-il ?

Montrant l'ilote, qui salue modestement.

Léandre

Oui, certes ! Grâce à ces pots scellés de poix antique et verte, Grâce à Lycurgue... Et grâce à cet homme divin, Je hais déjà la joie et l'amour, fils du vin !

Chrêmes

Bah !

L'Ilote

Ce n'est pas assez ! Il faut haïr encore Tout ce qui charme Athènes et ce que Sparte ignore, Tout ce qu'un peuple ardent, né sous les oliviers, Voit naître et glorifie, et, partout enviés, Les arts triomphateurs, les beaux vers, les statues, L'immortelle Vénus, les Grâces peu vêtues, La danse ionienne et les douces chansons !

Il se cache derrière le piédestal de Lycurgue.

Chrêmes

Ouais ! L'étrange discours ! Il me vient des soupçons ; Cachons-nous !

Léandre

Les chansons ?

Fleur-de-Sauge

Et la danse, Léandre !

L'Ilote

Haïssez-les !

Fleur-de-Sauge

Haïr... sans savoir, sans comprendre ? Dansons d'abord.

Léandre

Dansons !

L'Ilote

Bah ! Chrêmes n'est plus là. Vous le voulez ?

Tous Deux

Oh ! Oui !

L'Ilote

Soit, j'aime mieux cela !

Chrêmes

Hein ?

Léandre

Dût ce vieux Lycurgue en faire la culbute, Dansons !

Fleur-de-Sauge

Dansons !

Fleur-de-Sauge et Léandre apportent une flûte à l'ilote, qui s'assied sur le bord de la terrasse.

L'Ilote

Enfants, décrochez-moi ma flûte.

Chrêmes

Qu'est-ce que tout ceci ? Je crois, en vérité, Que tes édits, Lycurgue, ont leur mauvais côté !

L'Ilote

En avant, et partez ensemble !

Chrêmes

Quelle audace !

Fleur-de-Sauge

En avant !

L'ilote joue sur la flûte. Léandre et Fleur-de-Sauge s'apprêtent à danser.

Léandre

En avant !

Chrêmes

Quoi ! Danser la cordace !

Fleur-de-Sauge

Allons, Léandre !

Danse. Sur la dernière mesure, Chrêmes se précipite, un bâton à la main.

Léandre

Soit ! Car, je ne sais comment, C'est ce qu'on m'interdit qui me paraît charmant.

Chrêmes

Gueux ! Brigand ! Assassin !

L'Ilote

Eh ! Dieux ! Est-ce ma faute ? Quelqu'un fut plus puissant que nous deux, mon cher hôte !

Chrêmes

Je te ferai périr, bavard, sous le bâton !

L'Ilote

Je croîs qu'on a manqué de respect à Gnathon !

Chrêmes

Tu mourras !

L'Ilote

Si jamais le sort veut que je meure, Que ce soit en avril, lorsque la vigne pleure, Pour que j'aie un bonheur du moins : être pleuré Par qui j'aime !

Chrêmes

Ah ! L'infâme ! Ah ! L'ilote exécré ! Accourez, les amis, je veux faire un exemple ! Il faut un châtiment, mais quelque chose d'ample... Emparez-vous de lui !

L'Ilote

Gardez de faire un pas ! Je ne suis point qui vous croyez...

Chrêmes

Quoi ! Tu n'es pas...

Terreur religieuse de la foule.

L'Ilote

Je suis... un dieu peut-être... ou Bacchus ou Silène, Car l'Olympe parfois émigré vers la plaine... Et l'on a vu ces dieux, de vos plaisirs jaloux, S'aventurer sur terre... Eh bien ! Non... Entre nous, Je ne suis qu'un héros... de l'ordre domestique.

Chrêmes

Domestique !

L'Ilote

Je suis un homme politique ! Valet d'Alcibiade autrefois... aujourd'hui Son compagnon d'exil, et sacré comme lui.

Chrêmes

Viens, Léandre, viens-t'en !

Léandre

Ô mon oncle, de grâce, Puisqu'il nous quitte, par vos genoux que j'embrasse, Par Bacchus, par Vénus, par Fleur-de-Sauge...

Chrêmes

Quoi ?

Léandre

Laissez-moi, mon cher oncle, être ilote...

Chrêmes

Qui ? Roi ! Un Spartiate !!!

Léandre

Oui-dà ! Ma mère était d'Athènes !

L'Ilote

En ce cas-là, brave homme, et puisque dans ses veines Coule l'amour des arts ingénieux et fins, De la charmante Fleur-de-Sauge et des bons vins, Je lui lègue ma robe...

Chrêmes

A Léandre !

L'Ilote

Avec elle, Malgré les magistrats et leur noire séquelle, Tu pourras, au milieu de la triste cité, Aimer, chanter et rire en toute liberté !

Chrêmes

Lycurgue ! Qu'en dis-tu ? Quelle erreur fut la mienne ! Ô l'éducation lacédémonienne !

Fausse sortie.

L'Ilote

Proscrire le bon vin ! Mais si vous le vouliez, Il fallait démolir et cuves et celliers; Il fallait, brandissant la hache des batailles, Pratiquer aux flancs noirs des outres mille entailles ; Il fallait, sans pitié, sur les coteaux sacrés, Faire couler le sang des grands crus massacrés ; Il fallait en tous lieux, rugissants et farouches, Disperser les raisins, déraciner les souches, Et rayer Bacchus du nombre des dieux vivants ! Puis interdire à l'air, puis interdire aux vents, D'apporter par-dessus les grandes mers lointaines Le bruit que font là-bas les cabarets d'Athènes ! Car, ô grand Lycurgue, ô législateur têtu ! Dussent tes cheveux courts sur ton crâne pointu S'en hérisser d'horreur, il faut que tu le saches : Malgré tes durs soldats et leurs fortes moustaches, Et leur front bas et lourd, où notre vert laurier, Quoique volé d'hier, a l'air de s'ennuyer ; Malgré tes chefs, malgré leur facile victoire, Tu n'empêcheras pas les braves gens de boire ; Et tant que le raisin quelque part mûrira, Que luira le soleil et que Gnathon boira, La Grèce qui nous voit, la Grèce pourra dire : Non, Sparte n'a su vaincre Athènes, ni le rire ! Bonsoir !

Léandre

Reste, demain on te pardonnera.

Fleur-de-Sauge

Vous serez du festin lorsqu'on nous mariera...

Léandre

Et tu te marieras à ton tour.

Il serre la main à Léandre et à Fleur-de-Sauge et, moitié attendri, moitié souriant, enjambe ta terrasse.

L'Ilote

Pas si bête ! Merci, Léandre ! Et toi, blonde et mutine tête, Merci. Le jour décroît. Déjà, le ciel plus noir M'avertit de rentrer dans la ville. À revoir! J'ai satisfait un jour mon humeur vagabond e; Pourtant ce serait doux : borne, ici le monde, Dans cette ferme blanche, à l'abri des hivers Incléments, près de vous qui m'êtes déjà chers, Mes élèves !... Et même auprès de ce bonhomme, Plus bête que méchant, et coeur honnête en somme. À quoi bon y penser ?... Et puis je ne suis pas Aussi gai que cela tous les jours. Souvent las Et bourru, s'attardant en de songeuses poses, L'ilote d'aujourd'hui, découronné de roses, Laisse voir un mortel fort triste, tout pareil Aux autres, et comme eux amer à son réveil. Adieu donc !

Chrêmes

Tu t'en vas ?

Léandre

Tout de bon !

Un moment de silence. Puis Chrêmes se lève lentement et, comme par un mouvement machinal, va prendre une coupe sur ta table.

Chrêmes

Pas encore... Viens... Il reste du vin au fond de cette amphore !

Ramenant Chrêmes sur le devant de ta scène.

L'Ilote

Allons donc ! Entre nous, vous êtes bien longtemps Demeuré dans la cave...

Chrêmes

Eh ! Gnathon, je t'entends. Je choisissais parmi les meilleures années.

L'Ilote

En goûtant ?

Chrêmes

En goûtant.

L'Ilote

Minutes fortunées ! Alors, convenez donc que vous aimez...

Chrêmes

Si peu...

L'Ilote

Ce que vous prétendez interdire au neveu ; Et que si l'on grattait en vous le Spartiate...

Chrêmes

Ne gratte pas trop fort...

L'Ilote

Cet oeil qui se dilate, Cette bouche, oui s'ouvre à l'odeur des pressoirs...

Musique.

Chrêmes

Tais-toi, j'irai te voir là-bas, un de ces soirs !

L'Ilote

Lycurgue, es-tu content ?

Chrêmes

À vrai dire, j'en doute.

L'Ilote

Allons ! Que les flambeaux éclairent notre route.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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