Comédie · 1779

L’impatient

d’Etienne François de Lantier

Représentation
≈ 38 min
Distribution
1 femme, 6 hommes
Répliques
467
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Damon H 211 ≈ 16 min 26
Monsieur de Borchamp H 69 ≈ 9 min 6
Julie F 81 ≈ 6 min 12
Lafleur H 61 ≈ 4 min 15
Le Notaire H 25 ≈ 2 min 3
Dorlis H 14 ≈ 1 min 2
Flamand H 6 ≈ 1 min 2
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle
Damon absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Monsieur de Borchamp absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Julie absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lafleur absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Notaire absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Dorlis absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Flamand absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Scène 1

Lafleur

Lafleur

Il vient de m'échapper, je ne sais où le prendre ; On ne peut l'habiller. Ah ! quel homme étonnant ! Le tonnerre est moins prompt, un volcan, moins bouillant ; Mais taisons-nous, je crois l'entendre.

Scène 2

Damon, Lafleur

Damon

Ces marauds-là ne finissent jamais !

Lafleur

Votre épée.

Damon

Abrégeons.

Lafleur

Votre mouchoir.

Damon

Achève.

Lafleur

Auprès de vous on n'a ni paix ni trêve : Il faudrait quatre bras...

Damon

Mon chocolat.

Lafleur

J'y vais.

Scène 1

Damon

Damon

Il est tard : et Julie ou doucement sommeille, Ou devant son miroir s'occupe gravement, Moi seul dans cet hôtel je veille : Lafleur, Lafleur.

Scène 1

Lafleur, Damon

Lafleur

Monsieur, monsieur.

Damon

Il dort aussi. Viendras-tu ?

Lafleur

Dans l'instant.

Damon

Si tu ne viens...

Lafleur

Je vole.

Damon

Maraud.

Lafleur

Ah ! Patience !

Damon

Insolent.

Lafleur

Grand merci.

Damon

Nous allons voir, sur ma parole.

Lafleur

Je faisais votre chocolat.

Damon

Je vous l'ai dit cent fois, je ne veux point attendre.

Lafleur

Il faut donc tout briser.

Damon

Eh ! vous n'êtes qu'un fat ! Il est brûlant ; je ne saurais le prendre.

Lafleur

Hier il était froid : on ne peut vous comprendre.

Il renverse la tasse.

Damon

Encore ; apprenez à servir.

Lafleur

Avec un peu de patience Il aurait pu se refroidir.

Damon

Quelle heure est-il ?

Lafleur

Mais, neuf heures, je pense,

Damon

Vous pensez comme un sot : il doit être midi.

Damon tire sa montre.

Lafleur

Le soleil aura tort. Pour en être éclairci, Regardez votre montre. Eh bien ! Lorsque j'avance...

Damon

Quelle montre, morbleu, qui retarde toujours !

Lafleur

Mais vous pouvez hâter son cours : Mettez-la sur midi.

Damon

Demandez chez Julie Si je peux y monter.

Lafleur

À présent ?

Damon

Quel discours !

Lafleur

Mais elle dort, je le parie.

Damon

Que l'on t'annonce de ma part.

Lafleur

Hier, elle se coucha tard.

Damon

Tant pis.

Lafleur

Osez-vous bien d'une veuve si belle Troubler le doux sommeil ?

Damon

Comment, logé chez elle, Je n'aurai pas le droit de lui parler ?

Lafleur

C'est bien le moins ; et je cours l'éveiller.

Scène 5

Damon

Damon

Mon plan est arrêté. Ce soir, oui, ce soir même, Si vous m'aimez autant que je vous aime, Il faut, Madame, enchaîner votre coeur Des noeuds d'hymen et du bonheur. Chaque jour semble un siècle à mon âme sensible ; Et trop longtemps j'ai différé.

Scène 6

Lafleur, Damon

Lafleur

Elle n'est pas encore visible.

Il sort.

Damon

Visible ou non, je la verrai.

Scène 7

Lafleur

Lafleur

Trop heureux qui pourra le gagner de vitesse ! Chacun a ses défauts : tel est le coeur humain. Moi, n'ai-je pas les miens ? D'abord, j'aime le vin : C'est qu'il est bon. Le jeu m'occupe, m'intéresse ; Mais tout homme d'esprit doit fuir L'oisiveté. De plus, je ne hais pas les femmes : Mais c'est un beau défaut, celui des grandes âmes.

Scène 8

Damon, Lafleur

Damon

On ne saurait la voir, et le jour va finir. Elle m'ordonne de l'attendre. De l'attendre ! Ah ! C'est trop souffrir.

Lafleur

Une autre fois, sans doute....

Damon

Y peut-on rien comprendre ?

Lafleur

Une Belle, vraiment, n'est pas toujours d'humeur....

Damon

Si vous dites un mot....

Lafleur

Je me tairai, Monsieur.

Damon

Elle est à sa toilette, et là, dans son ivresse, Oubliant l'univers et le temps qui nous presse, Elle sourit à sa beauté. Pauvres amants ! Avec quelle facilité Ce sexe vous abuse ! Il s'abuse lui-même : Et dupe de son propre coeur, Il croit aimer l'amant, ce n'est que soi qu'il aime. Mais enfin, dès ce jour, j'assure mon bonheur. As-tu vu mon futur beau-père ? Parle donc.

Lafleur

Oui, Monsieur.

Damon

De belle humeur, j'espère ?

Lafleur

Non, Monsieur.

Damon

Son procès le tourmente déjà.

Lafleur

Oui, Monsieur.

Damon

Mais, pour moi crois-tu qu'il s'humanise ?

Lafleur

Eh !...

Damon

Quoi ?

Lafleur

Mais...

Damon

Parle donc. Le traître se taira.

Lafleur

Monsieur, excusez ma franchise, On ne peut, à la fois, et se taire et parler.

Damon

Moi, je le veux, réponds.

Lafleur

Pour ne vous rien celer, Monsieur Borchamp.... Mais, puis-je être sincère ?

Damon

Oui, oui.

Lafleur

Monsieur Borchamp... je crains....

Damon

Parle, ou je vais....

Lafleur

Vous n'avez pas le talent de lui plaire. Le ciel vous refusa, parmi tant de bienfaits, Cet air tranquille et doux qui flatte, nous attire....

Damon

Il ne sait ce qu'il dit.

Lafleur

Ma foi, je m'en doutais. Mais j'aperçois Julie.

Damon

À la fin, je respire.

Scène 9

Damon, Julie

Damon

Je brûlais de vous voir, et loin de vos attraits Je m'abandonne à la tristesse. Pour vous que nul souci ne presse, Vous coulez vos beaux jours dans le sein de la paix.

Julie

Mais, d'où vient cette humeur ? Qu'avez-vous qui vous blesse ? Voulez-vous exiger ?...

Damon

Un amour plus ardent.

Julie

Vous connaissez mon coeur ; vous avez lu souvent...

Damon

Ah ! Votre coeur, calme dans sa tendresse, Avec art chaque jour prolonge mon tourment.

Julie

Oui, j'aurais dû, sans consulter personne, Vous épouser dès le premier instant. Que je vous ai connu.

Damon

Cela serait charmant. Vous seriez toute à moi : ce ciel qui m'environne Me semblerait plus pur ; je vous verrais toujours : Vous m'aimeriez alors, me le diriez peut-être ; Et chaque jour que je verrais renaître ; Me paraîtrait le plus beau de mes jours.

Julie

Si vous m'aimez, si vos discours....

Damon

Si je vous aime, hélas ! Mon âme trop sensible Reconnut son vainqueur en voyant vos attraits. Séduit d'abord par un charme invincible, Je ne vis plus que vous, je brûlais, j'adorais ; Je répétais le doux nom de Julie, Et cherchais dans vos yeux mon bonheur et ma vie. Trop malheureux depuis ce jour, Votre absence, l'espoir, le doute, tout m'agite : Dans la nuit, le sommeil m'évite ; Ou, trente fois, éveillé par l'amour, Je me lève pour voir l'aurore D'un jour qui ne paraît jamais. Vainement le sommeil ferme mes yeux encore, Je ne rêve qu'à vos attraits. Voilà mon coeur, et voilà comme on aime.

Julie

Mais en tout vous êtes extrême. Je ne puis vous dissimuler....

Damon

Ah ! Permettez-moi de parler

Julie

Très volontiers.

Damon

Pourquoi briser mon âme ? Pourquoi, si vous m'aimez, reculer sans pitié Le terme de mes voeux, le bonheur de ma flamme ?

Julie

Je vous l'ai dit.

Damon

Eh ! Quoi ?

Julie

Cultivez l'amitié, Les bontés de mon père ; obtenez son suffrage : Alors peut-être je m'engage...

Damon

Et dans un siècle je verrai L'hymen couronner ma constance.

Julie

Le temps dépend de vous ; soyez plus modéré : Réprimez cette impatience...

Damon

Je veux me corriger, m'attacher votre coeur, Et mériter de vous un regard d'indulgence. Mais un terme si court borne notre existence, Et je suis dévoré d'une si vive ardeur.

Julie

Eh ! De grâce, que puis-je faire ?

Damon

Fixer l'instant de mon bonheur. Terminer.

Julie

Quand ?

Damon

Ce soir.

Julie

Sans l'aveu de mon père ?

Damon

Son père !... Avoir toujours un père à m'opposer !...

Julie

Et vous vous modérez ?

Damon

Oui, oui, je me modère. Mais cependant on ne peut m'abuser. N'êtes-vous pas veuve ?

Julie

Oui.

Damon

Depuis plus d'une année ?

Damon

Par conséquent libre de m'épouser ?

Julie

Non. Car je jure ici, telle est ma destinée, De renoncer aux plus tendres amours, D'abjurer à jamais les noeuds de l'hyménée, Si je n'obtiens l'aveu de l'auteur de mes jours.

Damon

Eh bien ! Adieu, Madame.

Julie

Où courez-vous ?

Damon

Je cours.. Chercher une âme plus sensible.

Julie

Allez, Monsieur : non, il n'est pas possible Que jamais la raison....

Damon

Rien ne peut l'excuser.

Julie

Quoi sitôt ?

Damon

Oui, je reste ; et pour vous épouser.

Julie

Malgré moi ?

Damon

Nous verrons. Je veux....

Julie

Votre folie Me fait pitié.

Damon

Pardon : je suis si malheureux : je demande à vos pieds le bonheur de ma vie.

Julie

Soyez plus raisonnable.

Damon

Oui, ma chère Julie.

Julie

Et mon père bientôt pourra combler vos voeux.

Damon

Aujourd'hui ?

Julie

Non. Son procès le tourmente ; Et lui parler d'hymen dans ces moments, c'est le contrarier, c'est mal prendre son temps : Mais vous pouvez, dit-il, et cet espoir m'enchante, Lui rendre un bon office, et hâter son succès.

Damon

Moi ? Quel bonheur ! Quoi je pourrais...

Julie

J'ai répondu de vous...

Damon

Oui, oui, soyez tranquille.

Julie

Et du zèle...

Damon

N'en doutez pas ; Et je vais remuer et la Cour et la Ville ; Visiter juges, avocats. Adieu, Madame.

Julie

Où portez-vous vos pas ?

Damon

Je vais chez mes amis, chez le Comte d'Ermonde, Chez le Marquis d'Alban ; je verrai tout le monde.

Julie

Et que leur direz-vous ?

Damon

De presser, de hâter....

Julie

Connaissez-vous le fond de cette affaire ?

Damon

Mais à-peu-près.

Julie

Voyez, interrogez mon père ; Il vous en instruira ; mais daignez l'écouter. Songez, songez surtout à plaire.

Damon

Oh ! je plairai, Madame, et comptez là-dessus.

Julie

Dans ses discours il est parfois diffus ; Mais il faut respecter son âge et sa manie.

Damon

Je sais ce que je dois au père de Julie.

Julie

Il vient, je crois. Je vous laisse avec lui. Rappelez-vous.....

Damon

Écartez tout souci. Reposez-vous sur ma prudence.

Julie

J'y compte.

Scène 10

Damon

Damon

Enfin je sens renaître l'espérance : Son père va venir ; il me tarde déjà Qu'il m'ait en quatre mots expliqué tout cela. Alors, au gré de mon impatience, Je sors, je vais dans tout Paris, Je fais agir tous mes amis ; J'assure son succès ; et ce soir, ce soir même, Mon beau père enchanté m'accorde ce que j'aime. Bon le voici.

Scène 11

Damon, Monsieur de Borchamp

Damon

Monsieur, serai-je assez heureux, Pour vous rendre un léger service Dans ce procès fastidieux Qu'osent vous intenter la fraude et l'avarice ?

Monsieur de Borchamp

Oui, le sort qui m'opprime....

Damon

Ah ! J'en suis enchanté.

Monsieur de Borchamp

On m'assure, et j'en suis flatté....

Damon

Et je n'épargnerai ni mes pas ni ma peine.

Monsieur de Borchamp

On m'a dit aujourd'hui comme chose certaine, Que votre oncle, le Président, Est lié très intimement Avec mon Rapporteur, Monsieur de Lauvamaine.

Damon

Ils sont amis d'enfance, il pourra vous servir, Et d'avance je goûte un sensible plaisir.

Monsieur de Borchamp

Je vais donc m'étayer de votre complaisance, Et vous conter de point en point exactement, L'histoire du procès, du jour de sa naissance.

Damon

On peut sur les détails passer rapidement.

Monsieur de Borchamp

Auriez-vous quelque affaire ?

Damon

Un long récit, je pense, Peut vous fatiguer.

Monsieur de Borchamp

Non, ma poitrine est de fer.

Damon

Tant pis, morbleu !

Monsieur de Borchamp

Mais le temps nous est cher : Asseyons-nous.

Damon

Souffrez...

Monsieur de Borchamp

Ah ! Point de résistance. Je ne parle qu'assis.

Damon

Soit, asseyons-nous

Monsieur de Borchamp

Bon. Vous connaissez la Comtesse d'Érolle ?

Damon

Depuis cent ans.

Monsieur de Borchamp

Cette femme frivole, Qui veut parler, c'est-là sa passion ; Cite tous les Auteurs dont elle sait le nom, Et jamais n'écoutant personne, Bavarde le matin, et le soir déraisonne.

Damon

Laissons les portraits.

Monsieur de Borchamp

Soit. Au décès du Baron, La Comtesse hérita de la terre d'Alienne ; Elle est, pour mon malheur, contiguë à la mienne. Dès ce moment fatal survinrent les procès, Et tout ce que l'enfer put inventer jamais Pour agiter le repos de la terre. Mais avec ce Baron, objet de mes regrets, Uni par les doux noeuds d'une amitié sincère....

Damon

Fort bien.

Monsieur de Borchamp

Vous souvient-il encore de lui ?

Damon

Ma foi..

Monsieur de Borchamp

C'était....

Damon

Un petit homme.

Monsieur de Borchamp

Il était, au contraire, Plus grand que vous, au moins....

Damon

De trois pieds, je le crois.

Monsieur de Borchamp

Je le trouvais diffus ; certes, c'était dommage : Mais quand sa tête s'échauffait, Il commençait cent contes, s'égarait, Et se perdait dans un long verbiage. De ses récits il m'excédait souvent ; Mais je le supportais en ami complaisant.

Damon

Quoi, vous le supportiez ? Ah ! Monsieur quel courage !

Monsieur de Borchamp

Peut-être vous auriez été moins indulgent ?

Damon

Mais revenons, je vous conjure, A ce procès qui vous amène ici.

Monsieur de Borchamp

Il m'a causé, je vous l'assure, Jusqu'à présent bien du souci.

Damon

Et moi, Monsieur, j'en ai ma part aussi.

Monsieur de Borchamp

Vous êtes trop honnête. Or écoutez.

Damon

J'écoute.

Monsieur de Borchamp

Certain papier que l'esprit infernal, Pour mes péchés, a déterré sans doute, De la discorde a donné le signal. J'ai voulu transiger : en homme raisonnable, Je lui fis proposer, encore l'autre jour, Par son cousin, le Marquis de Frémour, Homme d'esprit, d'un caractère affable, Mais entre nous trop pétulant, Trop vif, et vous donnant au diable, Lorsqu'il est obligé d'écouter un moment.

Damon

Il veut qu'on aille au fait ; j'aime assez sa méthode.

Monsieur de Borchamp

Sans doute. Cependant, de peur d'être incommode, Il faut savoir....

Damon

Mais brisons là-dessus.

Monsieur de Borchamp

Je lui fis proposer....

Damon

En homme raisonnable ?

Monsieur de Borchamp

De terminer à l'amiable. Le croiriez-vous à mes soins furent perdus. Elle me refusa.

Damon

Cette femme est damnable ! Tout serait arrangé ; quelle félicité ! Nous n'en parlerions plus.

Monsieur de Borchamp

Vous connaissez les femmes ?

Damon

Oui, vraiment.

Monsieur de Borchamp

Leur humeur et leur mobilité ?

Damon

Il est trop vrai, ce sont des âmes... Mais discutons avec tranquillité Sans perdre notre temps à médire des femmes.

Monsieur de Borchamp

J'en étais donc à ce papier fatal...

Damon

Oui, déterré par l'esprit infernal.

Damon se lève.

Monsieur de Borchamp

Or donc, son Procureur, homme plein d'artifice... Qu'avez-vous ?

Il se rassied, et dit à part.

Damon

Rien. Continuez toujours. Personne, hélas ne vient à mon secours !

Monsieur de Borchamp

Loup dévorant, dont l'avarice S'engraisse de procès, et qui sous un air doux Cache un franc scélérat qu'il faudra que j'assomme.

Damon

Fort bien. Mais pourquoi voulez-vous Qu'un Procureur soit honnête homme ?

Monsieur de Borchamp

Pourquoi ?

Damon

Quant au procès ?

Monsieur de Borchamp

Mon procès et mes droits....

Damon

Sont embrouillés ?

Monsieur de Borchamp

Non, non, ma cause est claire : Il s'agit entre nous du partage d'un bois.

Damon

Eh ! Faites-le couper pour terminer l'affaire.

Monsieur de Borchamp

Parbleu ! Je m'en garderais bien. Me croyez-vous donc en démence ?

Damon

Pour vous servir j'imagine un moyen.

Monsieur de Borchamp

Est-ce quelqu'autre extravagance ?

Damon

Je vous présenterai chez mon oncle aujourd'hui ? Vous le verrez, lui parlerez vous-même ; Et j'aurai le bonheur d'obliger un ami, Un véritable ami que j'honore, que j'aime.

Monsieur de Borchamp

Fort bien, Monsieur ; j'adopte ce plan-là. Je vais chercher là-haut des papiers d'importance : Vous voulez bien m'attendre ?

Damon

Oh, tant qu'il vous plaira.

Monsieur de Borchamp

Je viens dans le moment.

Scène 12

Damon

Damon

Qu'il faut de patience ! Au diable et plaideurs et procès ! J'avais mille et mille projets. Mon Notaire, je crois, connaît cette Comtesse : J'y veux aller. Je bénirai les cieux, Si de Borchamp prévenant tous les voeux, J'arrangeais un procès fâcheux pour sa vieillesse. Que le temps aujourd'hui se traîne lentement ! Lafleur.

Scène 13

Lafleur, Damon

Lafleur

J'accours.

Damon

Demandez ? Borchamp.... Non, rien. Dites-lui que j'espère.... Vous lui direz que je l'attend : Et revenez soudain.

Scène 14

Damon

Damon

Cet avis nécessaire Hâtera de ses pas la lenteur ordinaire. Il faut se résigner : personne ne paraît. Lafleur lui-même y passe la journée ! Flamand.

Scène 15

Flamand, Damon

Flamand

Monsieur ?

Damon

Sachez donc ce qu'il fait.

Flamand

Et qui ?

Damon

Lafleur.

Flamand

Je vous assure Qu'il était là tantôt.

Damon

L'original ! Allez savoir quelle aventure Le retient si long-temps.

Flamand

Où, Monsieur ?

Le poussant par les épaules.

Damon

L'animal ! Là, là, là, là.

Flamand

J'y vais, j'y vais.

Scène 16

Damon

Damon

Je pense Que, pour me tourmenter, valets, maîtresse, ami, Tout est ici d'intelligence. Mon éternel beau-père, ou bien s'est endormi, Ou l'âge éteignant sa mémoire, Il oublie à coup sûr que je l'attends ici. Mais Flamand, mais Lafleur ; on ne pourra le croire : Je sers d'exemple à la postérité. Lisons. Ciel ! Et Borchamp ! Où s'est-il arrêté ? Oh, pour finir, enfin, je vais chez mon Notaire.

Scène 17

Lafleur

Lafleur

Monsieur Borchamp. Quoi donc, il est parti ! Ma foi, que dira le beau-père ? Mais je le vois qui court, courons vite après lui.

Scène 18

Monsieur de Borchamp, Julie

Monsieur de Borchamp

Tu viendras avec nous, et c'est moi qui t'en prie.

Julie

Mais....

Il l'appelle.

Monsieur de Borchamp

Tu seras présente à l'entretien : Les Juges te verront, cela ne gâte rien. Une femme jeune et jolie Imprime un charme à la raison. Mais qu'est-il devenu ? Damon. Damon. Vainement je l'appelle. Monsieur s'est évadé : l'aventure est nouvelle.

Julie

Vous l'offensez par ce soupçon.

Monsieur de Borchamp

Cherche le donc.

Julie

Lafleur.

Monsieur de Borchamp

Le tour est très honnête.

À part.

Julie

Lafleur. Je crois encore me tromper.

Scène 19

Julie, Lafleur, Monsieur de Borchamp

Julie

Que fait ton maître ?

Lafleur

Il vient de s'échapper.

Julie

Par quel motif ?

Lafleur

Il des brouillards dans la tête : Ennemi juré du repos, Il va, dit-il chez son notaire. Comme rien n'était prêt, maudissant les marauds, C'était moi, le cocher, d'assez brusque manière Il s'est sauvé.

Julie

Qu'entends-je ! À quel propos ! Il n'a pas son carrosse ?

Lafleur

Ah ! vraiment ; au contraire, Il chasse et cocher et chevaux, Et dit qu'à pied, tout seul, il ira bien plus vite.

Monsieur de Borchamp

Ô la pauvre cervelle !

Julie

Il suffit : sors.

Scène 20

Monsieur de Borchamp, Julie

Monsieur de Borchamp

Voilà, Je te l'avoue, une étrange conduite ! Je me hâte, j'arrive, et l'on me laisse là ! Et tu m'en répondais ?

Julie

Ce grand feu qui l'agite....

Monsieur de Borchamp

Et l'autre jour encore, il m'en ressouviendra, Nous étions à la promenade ; Je marchais doucement, je respirais le frais : " Monsieur, dit-il, seriez-vous point malade ? Moi, non ; pourquoi cela ? Rien, rien : je le craignais. Nous poursuivons : l'instant d'après Monsieur me quitte, Prétextant, en plein jour, qu'il craignait le serein. Que penses-tu de cette fuite ?

Julie

Qu'on ne peut l'excuser, et tel est son destin....

Monsieur de Borchamp

Allons, n'en parlons plus ; c'est un fou qui me lasse.

Julie

Peut-être, avec le temps, plus calme et réfléchi....

Monsieur de Borchamp

Un cerveau détraqué, qui m'ose dire, en face, De couper tous mes bois !

Julie

Mais il est votre ami ?

Monsieur de Borchamp

Le tien. J'en conviendrai sans peine, Je l'aimais, l'estimais, j'approuvais votre chaîne. Mais le voile est tombé : j'en appelle aujourd'hui. Crois-moi, ma chère, enfant, étouffe dans ton âme, Il en est temps encore, une funeste flamme Qui troublerait tes jours. Oui, l'amour trop souvent A payé de ses pleurs l'erreur d'un seul moment. Mais je songe à l'affaire ? Mon repos fatal ; Et pour sortir de ce dédale, Je visiterai, seul, Conseillers, Présidents : Cependant réfléchis, et pèse ma morale.

Scène 21

Julie

Julie

Il paraît irrité de ses écarts fréquents. Hélas, quel fâcheux caractère ! De défauts, de vertus, quel contraste étonnant ! Agité sans motifs, toujours plus imprudent ; Et cependant jaloux de plaire, Il blesse les égards, repousse l'amitié : L'amour même, l'amour, dont il chérit la chaîne, Sur lequel son bonheur paraît être appuyé, A gémi bien souvent de ce feu qui l'entraîne. Mais comme il sait aimer ! Quelle fidélité ! Jamais son coeur, simple dans sa tendresse, N'a d'un mot captieux voilé la vérité.

Scène 22

Lafleur, Julie

Lafleur

MON Maître, accablé de tristesse, Demande un entretien du ton le plus touchant. Il est vif, mais son coeur est si bon !

Haut.

Julie

Quel amant ! Hélas ! que dois-je faire ? Oui, je sens ma faiblesse : La raison lutte en vain contre le sentiment. Qu'il m'attende.

Lafleur

Mon Maître ?

Julie

Allons trouver mon père, Et tâchons, si je puis d'appaiser sa colere.

Scène 23

Lafleur

Lafleur

Qu'il vous attende ! Oh, j'en doute vraiment : On fixerait plutôt le feu, le vent, Le coeur d'une coquette....

Scène 24

Damon, Lafleur

Damon

Eh bien, qu'a dit Julie ?

Lafleur

Elle va revenir.

Damon

Bientôt ?

Lafleur

Probablement.

Damon

Mais quand ? Ce soir, demain, dans la semaine ?

Lafleur

Que sais-je ? L'avenir est chose peu certaine.

Il écrit.

Damon

Ce qu'il faut pour écrire. Oui, pour plaire à Borchamp, Lui rendre le repos qu'il regrette sans cesse, Je vais au Président écrire en sa faveur, Et j'y mettrai de la chaleur. Mon oncle comprendra combien il m'intéresse.

Lafleur

Le calme enfin succède à ce grand mouvement : Je vois briller sur son visage. Les traits heureux de l'enjouement. Mais la scène varie, il s'élève un nuage.

Damon

Quelle maudite plume !

À part.

Haut.

Lafleur

Elle a tort. Si mes soins.

Damon

Pour tracer chaque mot, il faut près d'un quart-d'heure.

À part.

Lafleur

Supprimez quelque lettre : un mot de plus, de moins, Qu'importe. En effet, que je meure S'il ne trouve les mots trop longs de la moitié.

Damon

Cette encre est détestable !

Lafleur

Il est contrarié.

Damon

Une bougie.

Lafleur

Il est toujours le même.

Damon

Eh bien ?

Lafleur

Et le repos n'est pas son élément. Par ses vivacités il m'amuse souvent.

Il sort.

Damon

Ah, quels valets !

Lafleur

Toujours courant, toujours extrême, Il se fâche, il me gronde, et cependant je l'aime. Ah ! ah ! Je l'ai perdu ! Comment ? Où donc est-il ? À merveille ! J'entends.

Damon

Pour être bien servi, c'est-là le vrai système.

Scène 25

Le Notaire, Lafleur, Damon

Le Notaire

Peut-on voir votre Maître ?

Lafleur

Oui, Monsieur, aisément.

Damon

Je me flatte, Monsieur Borchamp, Qu'un pareil procédé pourra vous satisfaire.

Lafleur

Monsieur, voilà votre Notaire.

Damon

Ah, vous voilà ! Je viens de chez vous.

Le Notaire

Je le sais.

Damon

On ne vous rencontre jamais.

Le Notaire

J'étais sorti pour une affaire.

Au Notaire.

Damon

Vous avez tort. Lafleur... Vous daignez le permettre, À mon oncle soudain qu'on porte cette lettre.

Scène 26

Damon, Le Notaire

Haut.

Damon

Ma voila délivré d'un pénible fardeau ! Ce procès finira ; cet espoir me console. Je voulais vous parler de Madame d'Érole : On vous dit très-liés.

Le Notaire

Je l'ai vue au berceau, Et l'on s'attache à ceux qu'on a vu naître.

Damon

Vous savez son procès ?

Le Notaire

Oui, je dois le connaître.

Damon

Eh bien, qu'en pensez-vous ?

Le Notaire

Tantôt, à ce sujet, La Comtesse vient de m'écrire : J'ai même encore son billet.

Damon

Peut-on le voir ?

Il cherche dans ses poches.

Le Notaire

Oui, je vais vous le lire.

Damon

Voyons-le donc.

En cherchant.

Le Notaire

Un moment, s'il vous plaît. Notre Comtesse a contracté des dettes.

Damon

Mais tout le monde doit : c'est l'usage à présent.

Le Notaire

Ah ! Le voici.

Damon

Lisez donc promptement. Que cherchez-vous encor ?

Le Notaire

Je cherche mes lunettes.

Damon

Lisez toujours, vous chercherez après.

Il lit entre ses dents comme un homme qui cherche.

Le Notaire

Vous êtes un peu prompt. M'y voilà.... Je désire.... Oui, quelque jour... de mes projets... À l'avenir....

Damon

De grâce, daignez lire Sans épeler.

Il lit.

Damon s'approche avec vivacité pour lire dans la lettre, le Notaire, par un mouvement de surprise, recule la tête, et laisse tomber ses lunettes.

Le Notaire

J'y suis. À l'égard du procès, Dont vous.... ah, ma lunette ! Elle sera brisée.

Damon

J'en suis bien aise. Après ?

À part.

Haut.

Le Notaire

Vous êtes obligeant. Sa tête est mal organisée. Enfin, pour abréger ; car c'est probablement Le moyen de vous plaire....

Damon

Oui, singulièrement. Apprenez donc qu'elle projette De vendre cette terre.

Damon

Eh bien, moi, je l'achète.

Le Notaire

Qui, vous ?

Damon

Oui, moi. Par cet expédient, J'abandonne les bois, et Borchamp est tranquille.

Le Notaire

D'accord. Observez cependant....

Damon

Non, rien. Allez, volez, courez toute la ville, Et terminez sans nuls délais.

Le Notaire

Quel feu ! Mais de sang froid combinons vos projets ; Et sachez qu'en perdant ces bois où tout abonde, Cette terre, Monsieur, déchoit de sa valeur.

Damon

Eh ! je renonce de bon coeur À l'argent, au procès, à tous les biens du monde : M'entendez-vous ?

Le Notaire

Oui, très distinctement. Mais, aussi-tôt l'affaire terminée, Faites-moi l'amitié de prévenir Borchamp Que sa cause est enfin gagnée, Qu'il peut dormir tranquillement. Volez, mon cher ami, daignez me satisfaire. Quoi vous restez pétrifie !

Il marche d'un pas grave.

Le Notaire

Mais en effet, je suis extasié. Il faut cependant vous complaire, Et je me hâte d'obéir.

Damon

Gardez-vous bien de trop courir. Encore un mot. Cachez à mon futur beau-père Le nom de l'acquéreur. J'exige le secret ; J'ai mes raisons.

Le Notaire

Comptez sur mon silence.

Scène 27

Damon

Damon

Oui, qui veut obliger doit taire le bienfait. Il s'imaginerait que je suis en démence, Ou que mon zèle prétendu N'est qu'un moyen adroit, un piège convenu, Pour m'assurer son alliance.

Scène 28

Damon, Julie

Damon

Ah, c'est vous ! Quel bonheur ! Je volais sur vos pas.

Julie

Vous devenez tous les jours plus aimable.

Damon

Mille pardons, j'ai tort ; mais ne me grondez pas.

Julie

Oui, l'on doit supporter votre humeur agréable.

Damon

Oui, je suis un peu vif.

Julie

Un peu !

Damon

Beaucoup, d'accord. Puisque j'ai le malheur d'offenser ce que j'aime.

Julie

Quelle preuve d'amour, lorsque mon père même Vient, Monsieur, d'essuyer encor !...

Damon

J'ai longtemps attendu : perdant toute espérance....

Julie

Longtemps !

Damon

Pas mal.

Julie

Mais, daignez m'écouter : Vous m'aimez, dites-vous !

Damon

Mes voeux, mon existence...

Julie

Je le crois. Mais comment osez-vous vous flatter De mériter qu'un jour les noeuds de l'hyménée....

Damon

Par un culte....

Julie

Allez-vous m'interrompre ?

Damon

Non, non.

Julie

Oserai-je moi-même, abjurant la raison, Et de l'amour victime infortunée, M'exposer....

Damon

Ah ! croyez....

Julie

Encore !

Damon

Je me tais.

Julie

Vous dont l'humeur, dont les voeux inquiets...

Damon

L'amour adoucit tout, le bonheur rend aimable.

Julie

Oui, je le sais. L'amour d'un voile favorable Sait couvrir ses défauts : souple avant le succès, Il ne semble agité que du désir de plaire ; Mais, tôt ou tard, il cesse. Alors le caractère, S'irritât d'autant plus qu'il fut plus comprimé....

Damon

Ne craignez rien. Ah ! si je suis aimé, Si jamais j'entrevois l'aurore Du jour qui doit éclairer mon bonheur, Vous me verrez soumis, plus amoureux encore, Obéir à vos lois, réprimer mon humeur, Et chercher tous vos goûts au fond de votre coeur.

Julie

Un tel effort me paraît difficile.

Damon

Vous verrez si, quand je promets....

Scène 10

Lafleur, Damon, Julie

Lafleur

Voici le Peintre ; il vient finir votre portrait.

Damon

Fais-toi peindre toi-même, et laissez-moi tranquille.

Lafleur

Moi, Monsieur !

À Lafleur.

Julie

Un moment. Ce n'est pas mon avis, Voyons si j'ai sur vous cet empire suprême : Faites entrer. Ce portrait est promis Depuis longtemps : enfin, plus maître de vous-même, Aujourd'hui, prouvez-moi que vous m'êtes soumis.

Damon

Ordonnez : trop heureux !....

Scène 30

Damon, Dorlis, Julie, Lafleur

Damon

Bonjour, Monsieur Dorlis, Allons, asseyons-nous, et peignez à votre aise.

Dorlis

Je suis à vous. Approchez ; plus avant... Eh ! Non ; vous reculez.

Damon

Apportez une chaise ; Je suis très mal assis.

Dorlis

Inclinez... doucement, Fort bien ; gardez cette attitude.

Damon

Il me tourne à son gré.

Julie

L'épreuve est un peu rude.

Dorlis

Il faut que je m'attache, et c'est-là le grand art, A bien saisir chaque nuance, L'expression, la ressemblance, Et le jeu de vos traits.

Damon

Il est déjà bien tard.

Dorlis

Quoi ! vous vous déplacez !

Il fait mettre Julie à côté du Peintre.

Damon

C'est que.... Souffrez, Madame.... Lorsque vous serez là, je verrai mieux Monsieur.

Julie

La bouche sera bien.

Damon

S'il lisait dans mon coeur, Il me peindrait avec des traits de flamme. Et le front ?

Julie

Il s'avance.

Dorlis

Oui, j'achève à présent.

Damon

Ah ! Vous avez fini. Bon ! Vous êtes charmant.

Julie

Y songez-vous ?

Haut.

Dorlis

Cet homme est différent des autres. Nous commençons à peine.

Damon

Où donc en êtes-vous ?

Dorlis

J'en suis aux yeux. Prenez un regard doux.

Damon

Si je lisais mon bonheur dans les vôtres, Les miens respireraient le feu du sentiment.

Julie

Malgré votre contrainte ?

Dorlis

Oui, songez à Madame ; Mais attachez les yeux sur moi.

Damon

Quoi ! Constamment ?

Dorlis

Le teint s'anime, l'oeil s'enflamme Auprès de la beauté.

Damon

Quand comptez-vous finir ?

Julie

Ce moment est fâcheux.

Damon

Près d'un objet aimable, Tout s'embellit des couleurs du plaisir.

Lafleur

Il doit donner le Peintre au diable.

Damon

Que peignez-vous ?

Dorlis

Je peins vos yeux. Je crois que vous serez au mieux.

Damon

Hâtez-vous seulement : il n'est pas nécessaire De me faire si beau.

Julie

Mais vous voulez, j'espère, Un portrait qui ressemble ?

Damon

On me fait trop d'honneur. J'aimerais mieux, pour mon bonheur, Que la main de l'Amour m'eût gravé dans votre âme.

Julie

Cela serait plus court.

Il se place derrière le Peintre.

Damon

Permettez-moi, Madame.... Je veux voir ce qu'il fait.

Julie

Un moment.

À part.

Haut.

Dorlis

Eh ! Monsieur, Je ne pourrai jamais vous peindre. Quel homme ! Mon pinceau, ma verve s'échauffait.

Damon

M'y voilà ; calmez-vous.

Julie

Vous êtes, en effet, Si calme !

Lafleur

Il y paraît.

Julie

Sachez donc vous contraindre.

Damon

Que peignez-vous ?

Dorlis

Les yeux.

Damon

Encor les yeux ! Eh mais, Combien m'en faites-vous ?

Dorlis

Un ou deux, à-peu-près.

Damon

Vous les ferez sans moi.

Julie

Y songez-vous ?

Damon

De grâce.

Julie

Monsieur jamais ne finira.

Damon

Mais, Madame, un moment, mettez-vous à ma place.

Julie

Quoi ! Pour avoir votre portrait ? Voilà Qui me paraît nouveau. Quelle bizarrerie !

Scène 31

Flamand, Damon, Dorlis

Flamand

De votre oncle le Président, J'apporte la réponse.

Damon

Ah ! Voyons promptement.

Dorlis

Sortons d'ici. Cet homme est atteint de folie.

Scène 32

Damon

Damon

Ah ! Je suis trop heureux : mon cher oncle est charmant. Allez prier Monsieur Borchamp De paraître un moment de la part de Julie.

Scène 33

Julie, Damon

Julie

Mais de quoi s'agit-il ?

Damon

Vous allez le savoir. Ah ! Quel bonheur ! Mon oncle a rempli mon espoir. Il peut compter sur ma reconnaissance.

Scène 34

Monsieur de Borchamp, Damon, Julie

Monsieur de Borchamp

Que me veux-tu ? Qu'est-ce ?

Damon

C'est moi, Monsieur. Rassuré par votre indulgence....

Monsieur de Borchamp

Excusez-moi : je suis votre humble serviteur.

Damon

Ah ! Daignez m'écouter ! Mes torts involontaires....

Monsieur de Borchamp

Je ne saurais, Monsieur, chacun a ses affaires.

Damon

Vous êtes irrité : j'entrevois mon malheur.

Julie

Mais sachez ce qu'il veut.

Damon

Votre bonté se lasse. Mais n'imputez rien à mon coeur. Votre intérêt m'anime : écoutez-moi de grâce. Le Président, mon oncle, à qui j'avais écrit, Me répond qu'il a vu Monsieur de Lauvamaine ; Qu'on peut tout espérer, qu'il n'est rien qu'il n'obtienne D'un vieux ami qui le chérit. Mais jusqu'au bout je n'ai pas lu la lettre ; Daignez vous-même la finir.

Monsieur de Borchamp

« Mon cher neveu, lorsque j'ai reçu votre billet, j'avais précisément Monsieur de Lauvamaine à dîner chez moi. Soyez tranquille sur les suites de vos démarches dans tout ce qui dépendra de lui. Il n'a rien, m'a-t-il dit, refuser à notre ancienne amitié. »

Damon

Vous concevez, par-là, ce qu'on peut se promettre Du zèle de mon oncle.

Monsieur de Borchamp

Il nous sert à ravir.

Julie

Vous voyez que du moins il sait rendre service.

Il lit.

À part.

Il lit.

À part.

Monsieur de Borchamp

Oui, je le vois, et je lui rends justice. Je le reconnais bien. Ceci sera nouveau. « Mais, selon, votre coutume, vous écrivez avec tant de précipitation que vous oubliez la moitié des mots ; et vos phrases sont si embrouillées, que ce n'est pas sans effort qu'on devine votre pensée. » « Je vous renvoie votre lettre, prenez la peine de la relire. »

Damon

Oui, lisez ; vous verrez si je sais être utile.

Monsieur de Borchamp

« Mon cher oncle, il faut, en ma faveur, crever tous vos chevaux, et me rendre un service très important pour le plus maudit des..... La Comtesse. »

Damon

Des procès.

Il lit.

Monsieur de Borchamp

Ah ! J'entends, et rien n'est plus facile. Je n'imaginais pas être encore si beau. « La Comtesse d'Érolle plaide, depuis un siècle, contre Monsieur de Borchamp, père... dont je suis éperdument amoureux, qui réunit l'esprit à la beauté. »

Damon

Mais, Monsieur, père de Julie, Qui réunit l'esprit aux attraits les plus doux.

Il lit.

Monsieur de Borchamp

Fort bien. Vraiment, il n'appartient qu'à vous ! Votre amitié plaide avec énergie ; Et maintenant j'ai l'esprit en repos. Eh bien, que penses-tu de ce rare service ? « C'est un être processif, et sa cause est injuste. L'essentiel est d'obliger Lauvamaine ? Rapporter cette affaire dès demain ; il s'agit d'un malheureux bois de famille que Monsieur de Borchamp porte.... à un prix considérable. Je suis, etc. Voilà, mon cher neveu, votre billet, c'est une véritable énigme. Heureusement, j'ai quelque sagacité et quelque expérience, et j'ai compris que vous vous intéressez vivement à La Comtesse d'Érolle ; je ne vous connaissais pas cette belle passion ; mais comme vous m'assurez d'ailleurs que la cause de Monsieur de Borchamp est injuste, que c'est un être processif, j'ai fortement prévenu Lauvamaine contre lui, et il m'a promis d'appuyer votre belle Comtesse de tout son crédit. »

Damon

Quelque démon, sans doute, a supprimé les mots.

Julie

De ses écarts son coeur n'est point complice ; Il voulait obliger.

Monsieur de Borchamp

Je le crois ; en effet...

Damon

Vous voyez ma surprise : échauffé par mon zèle, Avec vivacité j'ai tracé ce billet.

Monsieur de Borchamp

Des vrais amis Vous êtes le modèle.

Damon

Je cours tout réparer.

Monsieur de Borchamp

Non, c'est trop de bonté. À l'égard de l'hymen entre nous projeté, Il ne se fera point, Julie...

Damon

Il ne se fera point ?

Monsieur de Borchamp

Non.

Damon

Quelle cruauté !

Monsieur de Borchamp

J'en suis fâché ; mais, malgré mon envie....

À Julie.

À Borchamp.

Damon

Vous que j'aimais.... Monsieur... Julie !... Ah, quel malheur ! Monsieur, j'ai tort si j'ai pu vous déplaire.

Monsieur de Borchamp

Je le sais.

Damon

Mais enfin, ouvrez-moi votre coeur ; Je vous chéris, je vous révère, Et vous êtes si bon.

Monsieur de Borchamp

Bon : oh ! Comme cela, Suivant l'heure et le temps.

Damon

Toujours. Ah, vous voilà ?

Scène 35

Le Notaire, Monsieur de Borchamp, Damon, Julie

Le Notaire

Je vous apporte une heureuse nouvelle. La Comtesse, en ce jour, a changé de projets, Vous cède tous les bois, et renonce au procès. Voilà l'écrit signé.

Monsieur de Borchamp

Comment ? Donnez. C'est elle ! C'est son seing ! Quel prodige !

Le Notaire

Au prix qu'elle a voulu Elle vient de vendre sa terre ; Et l'acquéreur, plus débonnaire, Renonce à tout droit prétendu.

Monsieur de Borchamp

Cet homme-là, ne lui déplaise, Est pressé de jouir : les procès lui font peur : Et vous nommez cet honnête acquéreur,

Damon

Ne me trahissez pas.

Le Notaire

Souffrez que je me taise.

Monsieur de Borchamp

Pourquoi ? Quel intérêt ?...

Damon

Eh ! qu'importe pourquoi Daignez vous occuper du bonheur de ma vie.

Au Notaire.

Monsieur de Borchamp

Monsieur, un moment, je vous prie : Je veux savoir son nom.

Damon

Eh bien, Monsieur,... c'est moi. La terre me convient, et j'ai conclu l'affaire.

Julie

Vous l'entendez ; c'est lui, mon père.

Monsieur de Borchamp

Oui, ma fille, je vous entends.

Le Notaire

Vous le voyez ; si la tête est bouillante, Au moins le coeur est excellent ; Et vous devez, au gré de notre attente, Récompenser les soins d'un si fidèle amant.

Damon

Non, Monsieur, appuyé d'un si faible service, Je ne réclame point un prix aussi flatteur : Non, consultez avec plus de justice Et vos bontés et son bonheur.

Monsieur de Borchamp

Son bonheur !... Tourmenté d'un pareil caractère, Osez-vous vous flatter de rendre un être heureux ?

Damon

Oui, Monsieur, animé du désir de lui plaire, J'irai, je volerai au devant de ses voeux.

Julie

Je réponds de son coeur, du zèle qui le presse : Sensible à l'amitié, plein de respect pour vous, Il fera, croyez-moi, son bonheur le plus doux De mériter votre tendresse, De consoler vos jours, d'aider votre vieillesse.

Monsieur de Borchamp

Tu le veux ?

Damon

Oui, Monsieur.

Monsieur de Borchamp

Épouse, j'y consens.

Au Notaire.

Damon

Ah, Julie ! ah, Monsieur, les plus vifs sentiments.... Signons-nous le contrat ? On souffre dans l'attente.

Le Notaire

Il faudrait qu'il fût fait.

Damon

Qu'attendez-vous ?

Le Notaire

J'attends.... La question est plaisante ! Pour dresser un contrat, Monsieur, il faut du temps.

Monsieur de Borchamp

Entrons chez moi ; je veux le satisfaire.

Damon

Quand pourra-t-on, morbleu ! S'épouser sans notaire ?

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.