Scène 1
Lafleur
Lafleur
Il vient de m'échapper, je ne sais où le prendre ; On ne peut l'habiller. Ah ! quel homme étonnant ! Le tonnerre est moins prompt, un volcan, moins bouillant ; Mais taisons-nous, je crois l'entendre.
Scène 2
Damon, Lafleur
Damon
Ces marauds-là ne finissent jamais !
Lafleur
Votre épée.
Damon
Abrégeons.
Lafleur
Votre mouchoir.
Damon
Achève.
Lafleur
Auprès de vous on n'a ni paix ni trêve : Il faudrait quatre bras...
Damon
Mon chocolat.
Lafleur
J'y vais.
Scène 1
Damon
Damon
Il est tard : et Julie ou doucement sommeille, Ou devant son miroir s'occupe gravement, Moi seul dans cet hôtel je veille : Lafleur, Lafleur.
Scène 1
Lafleur, Damon
Lafleur
Monsieur, monsieur.
Damon
Il dort aussi. Viendras-tu ?
Lafleur
Dans l'instant.
Damon
Si tu ne viens...
Lafleur
Je vole.
Damon
Maraud.
Lafleur
Ah ! Patience !
Damon
Insolent.
Lafleur
Grand merci.
Damon
Nous allons voir, sur ma parole.
Lafleur
Je faisais votre chocolat.
Damon
Je vous l'ai dit cent fois, je ne veux point attendre.
Lafleur
Il faut donc tout briser.
Damon
Eh ! vous n'êtes qu'un fat ! Il est brûlant ; je ne saurais le prendre.
Lafleur
Hier il était froid : on ne peut vous comprendre.
Il renverse la tasse.
Damon
Encore ; apprenez à servir.
Lafleur
Avec un peu de patience Il aurait pu se refroidir.
Damon
Quelle heure est-il ?
Lafleur
Mais, neuf heures, je pense,
Damon
Vous pensez comme un sot : il doit être midi.
Damon tire sa montre.
Lafleur
Le soleil aura tort. Pour en être éclairci, Regardez votre montre. Eh bien ! Lorsque j'avance...
Damon
Quelle montre, morbleu, qui retarde toujours !
Lafleur
Mais vous pouvez hâter son cours : Mettez-la sur midi.
Damon
Demandez chez Julie Si je peux y monter.
Lafleur
À présent ?
Damon
Quel discours !
Lafleur
Mais elle dort, je le parie.
Damon
Que l'on t'annonce de ma part.
Lafleur
Hier, elle se coucha tard.
Damon
Tant pis.
Lafleur
Osez-vous bien d'une veuve si belle Troubler le doux sommeil ?
Damon
Comment, logé chez elle, Je n'aurai pas le droit de lui parler ?
Lafleur
C'est bien le moins ; et je cours l'éveiller.
Scène 5
Damon
Damon
Mon plan est arrêté. Ce soir, oui, ce soir même, Si vous m'aimez autant que je vous aime, Il faut, Madame, enchaîner votre coeur Des noeuds d'hymen et du bonheur. Chaque jour semble un siècle à mon âme sensible ; Et trop longtemps j'ai différé.
Scène 6
Lafleur, Damon
Lafleur
Elle n'est pas encore visible.
Il sort.
Damon
Visible ou non, je la verrai.
Scène 7
Lafleur
Lafleur
Trop heureux qui pourra le gagner de vitesse ! Chacun a ses défauts : tel est le coeur humain. Moi, n'ai-je pas les miens ? D'abord, j'aime le vin : C'est qu'il est bon. Le jeu m'occupe, m'intéresse ; Mais tout homme d'esprit doit fuir L'oisiveté. De plus, je ne hais pas les femmes : Mais c'est un beau défaut, celui des grandes âmes.
Scène 8
Damon, Lafleur
Damon
On ne saurait la voir, et le jour va finir. Elle m'ordonne de l'attendre. De l'attendre ! Ah ! C'est trop souffrir.
Lafleur
Une autre fois, sans doute....
Damon
Y peut-on rien comprendre ?
Lafleur
Une Belle, vraiment, n'est pas toujours d'humeur....
Damon
Si vous dites un mot....
Lafleur
Je me tairai, Monsieur.
Damon
Elle est à sa toilette, et là, dans son ivresse, Oubliant l'univers et le temps qui nous presse, Elle sourit à sa beauté. Pauvres amants ! Avec quelle facilité Ce sexe vous abuse ! Il s'abuse lui-même : Et dupe de son propre coeur, Il croit aimer l'amant, ce n'est que soi qu'il aime. Mais enfin, dès ce jour, j'assure mon bonheur. As-tu vu mon futur beau-père ? Parle donc.
Lafleur
Oui, Monsieur.
Damon
De belle humeur, j'espère ?
Lafleur
Non, Monsieur.
Damon
Son procès le tourmente déjà.
Lafleur
Oui, Monsieur.
Damon
Mais, pour moi crois-tu qu'il s'humanise ?
Lafleur
Eh !...
Damon
Quoi ?
Lafleur
Mais...
Damon
Parle donc. Le traître se taira.
Lafleur
Monsieur, excusez ma franchise, On ne peut, à la fois, et se taire et parler.
Damon
Moi, je le veux, réponds.
Lafleur
Pour ne vous rien celer, Monsieur Borchamp.... Mais, puis-je être sincère ?
Damon
Oui, oui.
Lafleur
Monsieur Borchamp... je crains....
Damon
Parle, ou je vais....
Lafleur
Vous n'avez pas le talent de lui plaire. Le ciel vous refusa, parmi tant de bienfaits, Cet air tranquille et doux qui flatte, nous attire....
Damon
Il ne sait ce qu'il dit.
Lafleur
Ma foi, je m'en doutais. Mais j'aperçois Julie.
Damon
À la fin, je respire.
Scène 9
Damon, Julie
Damon
Je brûlais de vous voir, et loin de vos attraits Je m'abandonne à la tristesse. Pour vous que nul souci ne presse, Vous coulez vos beaux jours dans le sein de la paix.
Julie
Mais, d'où vient cette humeur ? Qu'avez-vous qui vous blesse ? Voulez-vous exiger ?...
Damon
Un amour plus ardent.
Julie
Vous connaissez mon coeur ; vous avez lu souvent...
Damon
Ah ! Votre coeur, calme dans sa tendresse, Avec art chaque jour prolonge mon tourment.
Julie
Oui, j'aurais dû, sans consulter personne, Vous épouser dès le premier instant. Que je vous ai connu.
Damon
Cela serait charmant. Vous seriez toute à moi : ce ciel qui m'environne Me semblerait plus pur ; je vous verrais toujours : Vous m'aimeriez alors, me le diriez peut-être ; Et chaque jour que je verrais renaître ; Me paraîtrait le plus beau de mes jours.
Julie
Si vous m'aimez, si vos discours....
Damon
Si je vous aime, hélas ! Mon âme trop sensible Reconnut son vainqueur en voyant vos attraits. Séduit d'abord par un charme invincible, Je ne vis plus que vous, je brûlais, j'adorais ; Je répétais le doux nom de Julie, Et cherchais dans vos yeux mon bonheur et ma vie. Trop malheureux depuis ce jour, Votre absence, l'espoir, le doute, tout m'agite : Dans la nuit, le sommeil m'évite ; Ou, trente fois, éveillé par l'amour, Je me lève pour voir l'aurore D'un jour qui ne paraît jamais. Vainement le sommeil ferme mes yeux encore, Je ne rêve qu'à vos attraits. Voilà mon coeur, et voilà comme on aime.
Julie
Mais en tout vous êtes extrême. Je ne puis vous dissimuler....
Damon
Ah ! Permettez-moi de parler
Julie
Très volontiers.
Damon
Pourquoi briser mon âme ? Pourquoi, si vous m'aimez, reculer sans pitié Le terme de mes voeux, le bonheur de ma flamme ?
Julie
Je vous l'ai dit.
Damon
Eh ! Quoi ?
Julie
Cultivez l'amitié, Les bontés de mon père ; obtenez son suffrage : Alors peut-être je m'engage...
Damon
Et dans un siècle je verrai L'hymen couronner ma constance.
Julie
Le temps dépend de vous ; soyez plus modéré : Réprimez cette impatience...
Damon
Je veux me corriger, m'attacher votre coeur, Et mériter de vous un regard d'indulgence. Mais un terme si court borne notre existence, Et je suis dévoré d'une si vive ardeur.
Julie
Eh ! De grâce, que puis-je faire ?
Damon
Fixer l'instant de mon bonheur. Terminer.
Julie
Quand ?
Damon
Ce soir.
Julie
Sans l'aveu de mon père ?
Damon
Son père !... Avoir toujours un père à m'opposer !...
Julie
Et vous vous modérez ?
Damon
Oui, oui, je me modère. Mais cependant on ne peut m'abuser. N'êtes-vous pas veuve ?
Julie
Oui.
Damon
Depuis plus d'une année ?
Damon
Par conséquent libre de m'épouser ?
Julie
Non. Car je jure ici, telle est ma destinée, De renoncer aux plus tendres amours, D'abjurer à jamais les noeuds de l'hyménée, Si je n'obtiens l'aveu de l'auteur de mes jours.
Damon
Eh bien ! Adieu, Madame.
Julie
Où courez-vous ?
Damon
Je cours.. Chercher une âme plus sensible.
Julie
Allez, Monsieur : non, il n'est pas possible Que jamais la raison....
Damon
Rien ne peut l'excuser.
Julie
Quoi sitôt ?
Damon
Oui, je reste ; et pour vous épouser.
Julie
Malgré moi ?
Damon
Nous verrons. Je veux....
Julie
Votre folie Me fait pitié.
Damon
Pardon : je suis si malheureux : je demande à vos pieds le bonheur de ma vie.
Julie
Soyez plus raisonnable.
Damon
Oui, ma chère Julie.
Julie
Et mon père bientôt pourra combler vos voeux.
Damon
Aujourd'hui ?
Julie
Non. Son procès le tourmente ; Et lui parler d'hymen dans ces moments, c'est le contrarier, c'est mal prendre son temps : Mais vous pouvez, dit-il, et cet espoir m'enchante, Lui rendre un bon office, et hâter son succès.
Damon
Moi ? Quel bonheur ! Quoi je pourrais...
Julie
J'ai répondu de vous...
Damon
Oui, oui, soyez tranquille.
Julie
Et du zèle...
Damon
N'en doutez pas ; Et je vais remuer et la Cour et la Ville ; Visiter juges, avocats. Adieu, Madame.
Julie
Où portez-vous vos pas ?
Damon
Je vais chez mes amis, chez le Comte d'Ermonde, Chez le Marquis d'Alban ; je verrai tout le monde.
Julie
Et que leur direz-vous ?
Damon
De presser, de hâter....
Julie
Connaissez-vous le fond de cette affaire ?
Damon
Mais à-peu-près.
Julie
Voyez, interrogez mon père ; Il vous en instruira ; mais daignez l'écouter. Songez, songez surtout à plaire.
Damon
Oh ! je plairai, Madame, et comptez là-dessus.
Julie
Dans ses discours il est parfois diffus ; Mais il faut respecter son âge et sa manie.
Damon
Je sais ce que je dois au père de Julie.
Julie
Il vient, je crois. Je vous laisse avec lui. Rappelez-vous.....
Damon
Écartez tout souci. Reposez-vous sur ma prudence.
Julie
J'y compte.
Scène 10
Damon
Damon
Enfin je sens renaître l'espérance : Son père va venir ; il me tarde déjà Qu'il m'ait en quatre mots expliqué tout cela. Alors, au gré de mon impatience, Je sors, je vais dans tout Paris, Je fais agir tous mes amis ; J'assure son succès ; et ce soir, ce soir même, Mon beau père enchanté m'accorde ce que j'aime. Bon le voici.
Scène 11
Damon, Monsieur de Borchamp
Damon
Monsieur, serai-je assez heureux, Pour vous rendre un léger service Dans ce procès fastidieux Qu'osent vous intenter la fraude et l'avarice ?
Monsieur de Borchamp
Oui, le sort qui m'opprime....
Damon
Ah ! J'en suis enchanté.
Monsieur de Borchamp
On m'assure, et j'en suis flatté....
Damon
Et je n'épargnerai ni mes pas ni ma peine.
Monsieur de Borchamp
On m'a dit aujourd'hui comme chose certaine, Que votre oncle, le Président, Est lié très intimement Avec mon Rapporteur, Monsieur de Lauvamaine.
Damon
Ils sont amis d'enfance, il pourra vous servir, Et d'avance je goûte un sensible plaisir.
Monsieur de Borchamp
Je vais donc m'étayer de votre complaisance, Et vous conter de point en point exactement, L'histoire du procès, du jour de sa naissance.
Damon
On peut sur les détails passer rapidement.
Monsieur de Borchamp
Auriez-vous quelque affaire ?
Damon
Un long récit, je pense, Peut vous fatiguer.
Monsieur de Borchamp
Non, ma poitrine est de fer.
Damon
Tant pis, morbleu !
Monsieur de Borchamp
Mais le temps nous est cher : Asseyons-nous.
Damon
Souffrez...
Monsieur de Borchamp
Ah ! Point de résistance. Je ne parle qu'assis.
Damon
Soit, asseyons-nous
Monsieur de Borchamp
Bon. Vous connaissez la Comtesse d'Érolle ?
Damon
Depuis cent ans.
Monsieur de Borchamp
Cette femme frivole, Qui veut parler, c'est-là sa passion ; Cite tous les Auteurs dont elle sait le nom, Et jamais n'écoutant personne, Bavarde le matin, et le soir déraisonne.
Damon
Laissons les portraits.
Monsieur de Borchamp
Soit. Au décès du Baron, La Comtesse hérita de la terre d'Alienne ; Elle est, pour mon malheur, contiguë à la mienne. Dès ce moment fatal survinrent les procès, Et tout ce que l'enfer put inventer jamais Pour agiter le repos de la terre. Mais avec ce Baron, objet de mes regrets, Uni par les doux noeuds d'une amitié sincère....
Damon
Fort bien.
Monsieur de Borchamp
Vous souvient-il encore de lui ?
Damon
Ma foi..
Monsieur de Borchamp
C'était....
Damon
Un petit homme.
Monsieur de Borchamp
Il était, au contraire, Plus grand que vous, au moins....
Damon
De trois pieds, je le crois.
Monsieur de Borchamp
Je le trouvais diffus ; certes, c'était dommage : Mais quand sa tête s'échauffait, Il commençait cent contes, s'égarait, Et se perdait dans un long verbiage. De ses récits il m'excédait souvent ; Mais je le supportais en ami complaisant.
Damon
Quoi, vous le supportiez ? Ah ! Monsieur quel courage !
Monsieur de Borchamp
Peut-être vous auriez été moins indulgent ?
Damon
Mais revenons, je vous conjure, A ce procès qui vous amène ici.
Monsieur de Borchamp
Il m'a causé, je vous l'assure, Jusqu'à présent bien du souci.
Damon
Et moi, Monsieur, j'en ai ma part aussi.
Monsieur de Borchamp
Vous êtes trop honnête. Or écoutez.
Damon
J'écoute.
Monsieur de Borchamp
Certain papier que l'esprit infernal, Pour mes péchés, a déterré sans doute, De la discorde a donné le signal. J'ai voulu transiger : en homme raisonnable, Je lui fis proposer, encore l'autre jour, Par son cousin, le Marquis de Frémour, Homme d'esprit, d'un caractère affable, Mais entre nous trop pétulant, Trop vif, et vous donnant au diable, Lorsqu'il est obligé d'écouter un moment.
Damon
Il veut qu'on aille au fait ; j'aime assez sa méthode.
Monsieur de Borchamp
Sans doute. Cependant, de peur d'être incommode, Il faut savoir....
Damon
Mais brisons là-dessus.
Monsieur de Borchamp
Je lui fis proposer....
Damon
En homme raisonnable ?
Monsieur de Borchamp
De terminer à l'amiable. Le croiriez-vous à mes soins furent perdus. Elle me refusa.
Damon
Cette femme est damnable ! Tout serait arrangé ; quelle félicité ! Nous n'en parlerions plus.
Monsieur de Borchamp
Vous connaissez les femmes ?
Damon
Oui, vraiment.
Monsieur de Borchamp
Leur humeur et leur mobilité ?
Damon
Il est trop vrai, ce sont des âmes... Mais discutons avec tranquillité Sans perdre notre temps à médire des femmes.
Monsieur de Borchamp
J'en étais donc à ce papier fatal...
Damon
Oui, déterré par l'esprit infernal.
Damon se lève.
Monsieur de Borchamp
Or donc, son Procureur, homme plein d'artifice... Qu'avez-vous ?
Il se rassied, et dit à part.
Damon
Rien. Continuez toujours. Personne, hélas ne vient à mon secours !
Monsieur de Borchamp
Loup dévorant, dont l'avarice S'engraisse de procès, et qui sous un air doux Cache un franc scélérat qu'il faudra que j'assomme.
Damon
Fort bien. Mais pourquoi voulez-vous Qu'un Procureur soit honnête homme ?
Monsieur de Borchamp
Pourquoi ?
Damon
Quant au procès ?
Monsieur de Borchamp
Mon procès et mes droits....
Damon
Sont embrouillés ?
Monsieur de Borchamp
Non, non, ma cause est claire : Il s'agit entre nous du partage d'un bois.
Damon
Eh ! Faites-le couper pour terminer l'affaire.
Monsieur de Borchamp
Parbleu ! Je m'en garderais bien. Me croyez-vous donc en démence ?
Damon
Pour vous servir j'imagine un moyen.
Monsieur de Borchamp
Est-ce quelqu'autre extravagance ?
Damon
Je vous présenterai chez mon oncle aujourd'hui ? Vous le verrez, lui parlerez vous-même ; Et j'aurai le bonheur d'obliger un ami, Un véritable ami que j'honore, que j'aime.
Monsieur de Borchamp
Fort bien, Monsieur ; j'adopte ce plan-là. Je vais chercher là-haut des papiers d'importance : Vous voulez bien m'attendre ?
Damon
Oh, tant qu'il vous plaira.
Monsieur de Borchamp
Je viens dans le moment.
Scène 12
Damon
Damon
Qu'il faut de patience ! Au diable et plaideurs et procès ! J'avais mille et mille projets. Mon Notaire, je crois, connaît cette Comtesse : J'y veux aller. Je bénirai les cieux, Si de Borchamp prévenant tous les voeux, J'arrangeais un procès fâcheux pour sa vieillesse. Que le temps aujourd'hui se traîne lentement ! Lafleur.
Scène 13
Lafleur, Damon
Lafleur
J'accours.
Damon
Demandez ? Borchamp.... Non, rien. Dites-lui que j'espère.... Vous lui direz que je l'attend : Et revenez soudain.
Scène 14
Damon
Damon
Cet avis nécessaire Hâtera de ses pas la lenteur ordinaire. Il faut se résigner : personne ne paraît. Lafleur lui-même y passe la journée ! Flamand.
Scène 15
Flamand, Damon
Flamand
Monsieur ?
Damon
Sachez donc ce qu'il fait.
Flamand
Et qui ?
Damon
Lafleur.
Flamand
Je vous assure Qu'il était là tantôt.
Damon
L'original ! Allez savoir quelle aventure Le retient si long-temps.
Flamand
Où, Monsieur ?
Le poussant par les épaules.
Damon
L'animal ! Là, là, là, là.
Flamand
J'y vais, j'y vais.
Scène 16
Damon
Damon
Je pense Que, pour me tourmenter, valets, maîtresse, ami, Tout est ici d'intelligence. Mon éternel beau-père, ou bien s'est endormi, Ou l'âge éteignant sa mémoire, Il oublie à coup sûr que je l'attends ici. Mais Flamand, mais Lafleur ; on ne pourra le croire : Je sers d'exemple à la postérité. Lisons. Ciel ! Et Borchamp ! Où s'est-il arrêté ? Oh, pour finir, enfin, je vais chez mon Notaire.
Scène 17
Lafleur
Lafleur
Monsieur Borchamp. Quoi donc, il est parti ! Ma foi, que dira le beau-père ? Mais je le vois qui court, courons vite après lui.
Scène 18
Monsieur de Borchamp, Julie
Monsieur de Borchamp
Tu viendras avec nous, et c'est moi qui t'en prie.
Julie
Mais....
Il l'appelle.
Monsieur de Borchamp
Tu seras présente à l'entretien : Les Juges te verront, cela ne gâte rien. Une femme jeune et jolie Imprime un charme à la raison. Mais qu'est-il devenu ? Damon. Damon. Vainement je l'appelle. Monsieur s'est évadé : l'aventure est nouvelle.
Julie
Vous l'offensez par ce soupçon.
Monsieur de Borchamp
Cherche le donc.
Julie
Lafleur.
Monsieur de Borchamp
Le tour est très honnête.
À part.
Julie
Lafleur. Je crois encore me tromper.
Scène 19
Julie, Lafleur, Monsieur de Borchamp
Julie
Que fait ton maître ?
Lafleur
Il vient de s'échapper.
Julie
Par quel motif ?
Lafleur
Il des brouillards dans la tête : Ennemi juré du repos, Il va, dit-il chez son notaire. Comme rien n'était prêt, maudissant les marauds, C'était moi, le cocher, d'assez brusque manière Il s'est sauvé.
Julie
Qu'entends-je ! À quel propos ! Il n'a pas son carrosse ?
Lafleur
Ah ! vraiment ; au contraire, Il chasse et cocher et chevaux, Et dit qu'à pied, tout seul, il ira bien plus vite.
Monsieur de Borchamp
Ô la pauvre cervelle !
Julie
Il suffit : sors.
Scène 20
Monsieur de Borchamp, Julie
Monsieur de Borchamp
Voilà, Je te l'avoue, une étrange conduite ! Je me hâte, j'arrive, et l'on me laisse là ! Et tu m'en répondais ?
Julie
Ce grand feu qui l'agite....
Monsieur de Borchamp
Et l'autre jour encore, il m'en ressouviendra, Nous étions à la promenade ; Je marchais doucement, je respirais le frais : " Monsieur, dit-il, seriez-vous point malade ? Moi, non ; pourquoi cela ? Rien, rien : je le craignais. Nous poursuivons : l'instant d'après Monsieur me quitte, Prétextant, en plein jour, qu'il craignait le serein. Que penses-tu de cette fuite ?
Julie
Qu'on ne peut l'excuser, et tel est son destin....
Monsieur de Borchamp
Allons, n'en parlons plus ; c'est un fou qui me lasse.
Julie
Peut-être, avec le temps, plus calme et réfléchi....
Monsieur de Borchamp
Un cerveau détraqué, qui m'ose dire, en face, De couper tous mes bois !
Julie
Mais il est votre ami ?
Monsieur de Borchamp
Le tien. J'en conviendrai sans peine, Je l'aimais, l'estimais, j'approuvais votre chaîne. Mais le voile est tombé : j'en appelle aujourd'hui. Crois-moi, ma chère, enfant, étouffe dans ton âme, Il en est temps encore, une funeste flamme Qui troublerait tes jours. Oui, l'amour trop souvent A payé de ses pleurs l'erreur d'un seul moment. Mais je songe à l'affaire ? Mon repos fatal ; Et pour sortir de ce dédale, Je visiterai, seul, Conseillers, Présidents : Cependant réfléchis, et pèse ma morale.
Scène 21
Julie
Julie
Il paraît irrité de ses écarts fréquents. Hélas, quel fâcheux caractère ! De défauts, de vertus, quel contraste étonnant ! Agité sans motifs, toujours plus imprudent ; Et cependant jaloux de plaire, Il blesse les égards, repousse l'amitié : L'amour même, l'amour, dont il chérit la chaîne, Sur lequel son bonheur paraît être appuyé, A gémi bien souvent de ce feu qui l'entraîne. Mais comme il sait aimer ! Quelle fidélité ! Jamais son coeur, simple dans sa tendresse, N'a d'un mot captieux voilé la vérité.
Scène 22
Lafleur, Julie
Lafleur
MON Maître, accablé de tristesse, Demande un entretien du ton le plus touchant. Il est vif, mais son coeur est si bon !
Haut.
Julie
Quel amant ! Hélas ! que dois-je faire ? Oui, je sens ma faiblesse : La raison lutte en vain contre le sentiment. Qu'il m'attende.
Lafleur
Mon Maître ?
Julie
Allons trouver mon père, Et tâchons, si je puis d'appaiser sa colere.
Scène 23
Lafleur
Lafleur
Qu'il vous attende ! Oh, j'en doute vraiment : On fixerait plutôt le feu, le vent, Le coeur d'une coquette....
Scène 24
Damon, Lafleur
Damon
Eh bien, qu'a dit Julie ?
Lafleur
Elle va revenir.
Damon
Bientôt ?
Lafleur
Probablement.
Damon
Mais quand ? Ce soir, demain, dans la semaine ?
Lafleur
Que sais-je ? L'avenir est chose peu certaine.
Il écrit.
Damon
Ce qu'il faut pour écrire. Oui, pour plaire à Borchamp, Lui rendre le repos qu'il regrette sans cesse, Je vais au Président écrire en sa faveur, Et j'y mettrai de la chaleur. Mon oncle comprendra combien il m'intéresse.
Lafleur
Le calme enfin succède à ce grand mouvement : Je vois briller sur son visage. Les traits heureux de l'enjouement. Mais la scène varie, il s'élève un nuage.
Damon
Quelle maudite plume !
À part.
Haut.
Lafleur
Elle a tort. Si mes soins.
Damon
Pour tracer chaque mot, il faut près d'un quart-d'heure.
À part.
Lafleur
Supprimez quelque lettre : un mot de plus, de moins, Qu'importe. En effet, que je meure S'il ne trouve les mots trop longs de la moitié.
Damon
Cette encre est détestable !
Lafleur
Il est contrarié.
Damon
Une bougie.
Lafleur
Il est toujours le même.
Damon
Eh bien ?
Lafleur
Et le repos n'est pas son élément. Par ses vivacités il m'amuse souvent.
Il sort.
Damon
Ah, quels valets !
Lafleur
Toujours courant, toujours extrême, Il se fâche, il me gronde, et cependant je l'aime. Ah ! ah ! Je l'ai perdu ! Comment ? Où donc est-il ? À merveille ! J'entends.
Damon
Pour être bien servi, c'est-là le vrai système.
Scène 25
Le Notaire, Lafleur, Damon
Le Notaire
Peut-on voir votre Maître ?
Lafleur
Oui, Monsieur, aisément.
Damon
Je me flatte, Monsieur Borchamp, Qu'un pareil procédé pourra vous satisfaire.
Lafleur
Monsieur, voilà votre Notaire.
Damon
Ah, vous voilà ! Je viens de chez vous.
Le Notaire
Je le sais.
Damon
On ne vous rencontre jamais.
Le Notaire
J'étais sorti pour une affaire.
Au Notaire.
Damon
Vous avez tort. Lafleur... Vous daignez le permettre, À mon oncle soudain qu'on porte cette lettre.
Scène 26
Damon, Le Notaire
Haut.
Damon
Ma voila délivré d'un pénible fardeau ! Ce procès finira ; cet espoir me console. Je voulais vous parler de Madame d'Érole : On vous dit très-liés.
Le Notaire
Je l'ai vue au berceau, Et l'on s'attache à ceux qu'on a vu naître.
Damon
Vous savez son procès ?
Le Notaire
Oui, je dois le connaître.
Damon
Eh bien, qu'en pensez-vous ?
Le Notaire
Tantôt, à ce sujet, La Comtesse vient de m'écrire : J'ai même encore son billet.
Damon
Peut-on le voir ?
Il cherche dans ses poches.
Le Notaire
Oui, je vais vous le lire.
Damon
Voyons-le donc.
En cherchant.
Le Notaire
Un moment, s'il vous plaît. Notre Comtesse a contracté des dettes.
Damon
Mais tout le monde doit : c'est l'usage à présent.
Le Notaire
Ah ! Le voici.
Damon
Lisez donc promptement. Que cherchez-vous encor ?
Le Notaire
Je cherche mes lunettes.
Damon
Lisez toujours, vous chercherez après.
Il lit entre ses dents comme un homme qui cherche.
Le Notaire
Vous êtes un peu prompt. M'y voilà.... Je désire.... Oui, quelque jour... de mes projets... À l'avenir....
Damon
De grâce, daignez lire Sans épeler.
Il lit.
Damon s'approche avec vivacité pour lire dans la lettre, le Notaire, par un mouvement de surprise, recule la tête, et laisse tomber ses lunettes.
Le Notaire
J'y suis. À l'égard du procès, Dont vous.... ah, ma lunette ! Elle sera brisée.
Damon
J'en suis bien aise. Après ?
À part.
Haut.
Le Notaire
Vous êtes obligeant. Sa tête est mal organisée. Enfin, pour abréger ; car c'est probablement Le moyen de vous plaire....
Damon
Oui, singulièrement. Apprenez donc qu'elle projette De vendre cette terre.
Damon
Eh bien, moi, je l'achète.
Le Notaire
Qui, vous ?
Damon
Oui, moi. Par cet expédient, J'abandonne les bois, et Borchamp est tranquille.
Le Notaire
D'accord. Observez cependant....
Damon
Non, rien. Allez, volez, courez toute la ville, Et terminez sans nuls délais.
Le Notaire
Quel feu ! Mais de sang froid combinons vos projets ; Et sachez qu'en perdant ces bois où tout abonde, Cette terre, Monsieur, déchoit de sa valeur.
Damon
Eh ! je renonce de bon coeur À l'argent, au procès, à tous les biens du monde : M'entendez-vous ?
Le Notaire
Oui, très distinctement. Mais, aussi-tôt l'affaire terminée, Faites-moi l'amitié de prévenir Borchamp Que sa cause est enfin gagnée, Qu'il peut dormir tranquillement. Volez, mon cher ami, daignez me satisfaire. Quoi vous restez pétrifie !
Il marche d'un pas grave.
Le Notaire
Mais en effet, je suis extasié. Il faut cependant vous complaire, Et je me hâte d'obéir.
Damon
Gardez-vous bien de trop courir. Encore un mot. Cachez à mon futur beau-père Le nom de l'acquéreur. J'exige le secret ; J'ai mes raisons.
Le Notaire
Comptez sur mon silence.
Scène 27
Damon
Damon
Oui, qui veut obliger doit taire le bienfait. Il s'imaginerait que je suis en démence, Ou que mon zèle prétendu N'est qu'un moyen adroit, un piège convenu, Pour m'assurer son alliance.
Scène 28
Damon, Julie
Damon
Ah, c'est vous ! Quel bonheur ! Je volais sur vos pas.
Julie
Vous devenez tous les jours plus aimable.
Damon
Mille pardons, j'ai tort ; mais ne me grondez pas.
Julie
Oui, l'on doit supporter votre humeur agréable.
Damon
Oui, je suis un peu vif.
Julie
Un peu !
Damon
Beaucoup, d'accord. Puisque j'ai le malheur d'offenser ce que j'aime.
Julie
Quelle preuve d'amour, lorsque mon père même Vient, Monsieur, d'essuyer encor !...
Damon
J'ai longtemps attendu : perdant toute espérance....
Julie
Longtemps !
Damon
Pas mal.
Julie
Mais, daignez m'écouter : Vous m'aimez, dites-vous !
Damon
Mes voeux, mon existence...
Julie
Je le crois. Mais comment osez-vous vous flatter De mériter qu'un jour les noeuds de l'hyménée....
Damon
Par un culte....
Julie
Allez-vous m'interrompre ?
Damon
Non, non.
Julie
Oserai-je moi-même, abjurant la raison, Et de l'amour victime infortunée, M'exposer....
Damon
Ah ! croyez....
Julie
Encore !
Damon
Je me tais.
Julie
Vous dont l'humeur, dont les voeux inquiets...
Damon
L'amour adoucit tout, le bonheur rend aimable.
Julie
Oui, je le sais. L'amour d'un voile favorable Sait couvrir ses défauts : souple avant le succès, Il ne semble agité que du désir de plaire ; Mais, tôt ou tard, il cesse. Alors le caractère, S'irritât d'autant plus qu'il fut plus comprimé....
Damon
Ne craignez rien. Ah ! si je suis aimé, Si jamais j'entrevois l'aurore Du jour qui doit éclairer mon bonheur, Vous me verrez soumis, plus amoureux encore, Obéir à vos lois, réprimer mon humeur, Et chercher tous vos goûts au fond de votre coeur.
Julie
Un tel effort me paraît difficile.
Damon
Vous verrez si, quand je promets....
Scène 10
Lafleur, Damon, Julie
Lafleur
Voici le Peintre ; il vient finir votre portrait.
Damon
Fais-toi peindre toi-même, et laissez-moi tranquille.
Lafleur
Moi, Monsieur !
À Lafleur.
Julie
Un moment. Ce n'est pas mon avis, Voyons si j'ai sur vous cet empire suprême : Faites entrer. Ce portrait est promis Depuis longtemps : enfin, plus maître de vous-même, Aujourd'hui, prouvez-moi que vous m'êtes soumis.
Damon
Ordonnez : trop heureux !....
Scène 30
Damon, Dorlis, Julie, Lafleur
Damon
Bonjour, Monsieur Dorlis, Allons, asseyons-nous, et peignez à votre aise.
Dorlis
Je suis à vous. Approchez ; plus avant... Eh ! Non ; vous reculez.
Damon
Apportez une chaise ; Je suis très mal assis.
Dorlis
Inclinez... doucement, Fort bien ; gardez cette attitude.
Damon
Il me tourne à son gré.
Julie
L'épreuve est un peu rude.
Dorlis
Il faut que je m'attache, et c'est-là le grand art, A bien saisir chaque nuance, L'expression, la ressemblance, Et le jeu de vos traits.
Damon
Il est déjà bien tard.
Dorlis
Quoi ! vous vous déplacez !
Il fait mettre Julie à côté du Peintre.
Damon
C'est que.... Souffrez, Madame.... Lorsque vous serez là, je verrai mieux Monsieur.
Julie
La bouche sera bien.
Damon
S'il lisait dans mon coeur, Il me peindrait avec des traits de flamme. Et le front ?
Julie
Il s'avance.
Dorlis
Oui, j'achève à présent.
Damon
Ah ! Vous avez fini. Bon ! Vous êtes charmant.
Julie
Y songez-vous ?
Haut.
Dorlis
Cet homme est différent des autres. Nous commençons à peine.
Damon
Où donc en êtes-vous ?
Dorlis
J'en suis aux yeux. Prenez un regard doux.
Damon
Si je lisais mon bonheur dans les vôtres, Les miens respireraient le feu du sentiment.
Julie
Malgré votre contrainte ?
Dorlis
Oui, songez à Madame ; Mais attachez les yeux sur moi.
Damon
Quoi ! Constamment ?
Dorlis
Le teint s'anime, l'oeil s'enflamme Auprès de la beauté.
Damon
Quand comptez-vous finir ?
Julie
Ce moment est fâcheux.
Damon
Près d'un objet aimable, Tout s'embellit des couleurs du plaisir.
Lafleur
Il doit donner le Peintre au diable.
Damon
Que peignez-vous ?
Dorlis
Je peins vos yeux. Je crois que vous serez au mieux.
Damon
Hâtez-vous seulement : il n'est pas nécessaire De me faire si beau.
Julie
Mais vous voulez, j'espère, Un portrait qui ressemble ?
Damon
On me fait trop d'honneur. J'aimerais mieux, pour mon bonheur, Que la main de l'Amour m'eût gravé dans votre âme.
Julie
Cela serait plus court.
Il se place derrière le Peintre.
Damon
Permettez-moi, Madame.... Je veux voir ce qu'il fait.
Julie
Un moment.
À part.
Haut.
Dorlis
Eh ! Monsieur, Je ne pourrai jamais vous peindre. Quel homme ! Mon pinceau, ma verve s'échauffait.
Damon
M'y voilà ; calmez-vous.
Julie
Vous êtes, en effet, Si calme !
Lafleur
Il y paraît.
Julie
Sachez donc vous contraindre.
Damon
Que peignez-vous ?
Dorlis
Les yeux.
Damon
Encor les yeux ! Eh mais, Combien m'en faites-vous ?
Dorlis
Un ou deux, à-peu-près.
Damon
Vous les ferez sans moi.
Julie
Y songez-vous ?
Damon
De grâce.
Julie
Monsieur jamais ne finira.
Damon
Mais, Madame, un moment, mettez-vous à ma place.
Julie
Quoi ! Pour avoir votre portrait ? Voilà Qui me paraît nouveau. Quelle bizarrerie !
Scène 31
Flamand, Damon, Dorlis
Flamand
De votre oncle le Président, J'apporte la réponse.
Damon
Ah ! Voyons promptement.
Dorlis
Sortons d'ici. Cet homme est atteint de folie.
Scène 32
Damon
Damon
Ah ! Je suis trop heureux : mon cher oncle est charmant. Allez prier Monsieur Borchamp De paraître un moment de la part de Julie.
Scène 33
Julie, Damon
Julie
Mais de quoi s'agit-il ?
Damon
Vous allez le savoir. Ah ! Quel bonheur ! Mon oncle a rempli mon espoir. Il peut compter sur ma reconnaissance.
Scène 34
Monsieur de Borchamp, Damon, Julie
Monsieur de Borchamp
Que me veux-tu ? Qu'est-ce ?
Damon
C'est moi, Monsieur. Rassuré par votre indulgence....
Monsieur de Borchamp
Excusez-moi : je suis votre humble serviteur.
Damon
Ah ! Daignez m'écouter ! Mes torts involontaires....
Monsieur de Borchamp
Je ne saurais, Monsieur, chacun a ses affaires.
Damon
Vous êtes irrité : j'entrevois mon malheur.
Julie
Mais sachez ce qu'il veut.
Damon
Votre bonté se lasse. Mais n'imputez rien à mon coeur. Votre intérêt m'anime : écoutez-moi de grâce. Le Président, mon oncle, à qui j'avais écrit, Me répond qu'il a vu Monsieur de Lauvamaine ; Qu'on peut tout espérer, qu'il n'est rien qu'il n'obtienne D'un vieux ami qui le chérit. Mais jusqu'au bout je n'ai pas lu la lettre ; Daignez vous-même la finir.
Monsieur de Borchamp
« Mon cher neveu, lorsque j'ai reçu votre billet, j'avais précisément Monsieur de Lauvamaine à dîner chez moi. Soyez tranquille sur les suites de vos démarches dans tout ce qui dépendra de lui. Il n'a rien, m'a-t-il dit, refuser à notre ancienne amitié. »
Damon
Vous concevez, par-là, ce qu'on peut se promettre Du zèle de mon oncle.
Monsieur de Borchamp
Il nous sert à ravir.
Julie
Vous voyez que du moins il sait rendre service.
Il lit.
À part.
Il lit.
À part.
Monsieur de Borchamp
Oui, je le vois, et je lui rends justice. Je le reconnais bien. Ceci sera nouveau. « Mais, selon, votre coutume, vous écrivez avec tant de précipitation que vous oubliez la moitié des mots ; et vos phrases sont si embrouillées, que ce n'est pas sans effort qu'on devine votre pensée. » « Je vous renvoie votre lettre, prenez la peine de la relire. »
Damon
Oui, lisez ; vous verrez si je sais être utile.
Monsieur de Borchamp
« Mon cher oncle, il faut, en ma faveur, crever tous vos chevaux, et me rendre un service très important pour le plus maudit des..... La Comtesse. »
Damon
Des procès.
Il lit.
Monsieur de Borchamp
Ah ! J'entends, et rien n'est plus facile. Je n'imaginais pas être encore si beau. « La Comtesse d'Érolle plaide, depuis un siècle, contre Monsieur de Borchamp, père... dont je suis éperdument amoureux, qui réunit l'esprit à la beauté. »
Damon
Mais, Monsieur, père de Julie, Qui réunit l'esprit aux attraits les plus doux.
Il lit.
Monsieur de Borchamp
Fort bien. Vraiment, il n'appartient qu'à vous ! Votre amitié plaide avec énergie ; Et maintenant j'ai l'esprit en repos. Eh bien, que penses-tu de ce rare service ? « C'est un être processif, et sa cause est injuste. L'essentiel est d'obliger Lauvamaine ? Rapporter cette affaire dès demain ; il s'agit d'un malheureux bois de famille que Monsieur de Borchamp porte.... à un prix considérable. Je suis, etc. Voilà, mon cher neveu, votre billet, c'est une véritable énigme. Heureusement, j'ai quelque sagacité et quelque expérience, et j'ai compris que vous vous intéressez vivement à La Comtesse d'Érolle ; je ne vous connaissais pas cette belle passion ; mais comme vous m'assurez d'ailleurs que la cause de Monsieur de Borchamp est injuste, que c'est un être processif, j'ai fortement prévenu Lauvamaine contre lui, et il m'a promis d'appuyer votre belle Comtesse de tout son crédit. »
Damon
Quelque démon, sans doute, a supprimé les mots.
Julie
De ses écarts son coeur n'est point complice ; Il voulait obliger.
Monsieur de Borchamp
Je le crois ; en effet...
Damon
Vous voyez ma surprise : échauffé par mon zèle, Avec vivacité j'ai tracé ce billet.
Monsieur de Borchamp
Des vrais amis Vous êtes le modèle.
Damon
Je cours tout réparer.
Monsieur de Borchamp
Non, c'est trop de bonté. À l'égard de l'hymen entre nous projeté, Il ne se fera point, Julie...
Damon
Il ne se fera point ?
Monsieur de Borchamp
Non.
Damon
Quelle cruauté !
Monsieur de Borchamp
J'en suis fâché ; mais, malgré mon envie....
À Julie.
À Borchamp.
Damon
Vous que j'aimais.... Monsieur... Julie !... Ah, quel malheur ! Monsieur, j'ai tort si j'ai pu vous déplaire.
Monsieur de Borchamp
Je le sais.
Damon
Mais enfin, ouvrez-moi votre coeur ; Je vous chéris, je vous révère, Et vous êtes si bon.
Monsieur de Borchamp
Bon : oh ! Comme cela, Suivant l'heure et le temps.
Damon
Toujours. Ah, vous voilà ?
Scène 35
Le Notaire, Monsieur de Borchamp, Damon, Julie
Le Notaire
Je vous apporte une heureuse nouvelle. La Comtesse, en ce jour, a changé de projets, Vous cède tous les bois, et renonce au procès. Voilà l'écrit signé.
Monsieur de Borchamp
Comment ? Donnez. C'est elle ! C'est son seing ! Quel prodige !
Le Notaire
Au prix qu'elle a voulu Elle vient de vendre sa terre ; Et l'acquéreur, plus débonnaire, Renonce à tout droit prétendu.
Monsieur de Borchamp
Cet homme-là, ne lui déplaise, Est pressé de jouir : les procès lui font peur : Et vous nommez cet honnête acquéreur,
Damon
Ne me trahissez pas.
Le Notaire
Souffrez que je me taise.
Monsieur de Borchamp
Pourquoi ? Quel intérêt ?...
Damon
Eh ! qu'importe pourquoi Daignez vous occuper du bonheur de ma vie.
Au Notaire.
Monsieur de Borchamp
Monsieur, un moment, je vous prie : Je veux savoir son nom.
Damon
Eh bien, Monsieur,... c'est moi. La terre me convient, et j'ai conclu l'affaire.
Julie
Vous l'entendez ; c'est lui, mon père.
Monsieur de Borchamp
Oui, ma fille, je vous entends.
Le Notaire
Vous le voyez ; si la tête est bouillante, Au moins le coeur est excellent ; Et vous devez, au gré de notre attente, Récompenser les soins d'un si fidèle amant.
Damon
Non, Monsieur, appuyé d'un si faible service, Je ne réclame point un prix aussi flatteur : Non, consultez avec plus de justice Et vos bontés et son bonheur.
Monsieur de Borchamp
Son bonheur !... Tourmenté d'un pareil caractère, Osez-vous vous flatter de rendre un être heureux ?
Damon
Oui, Monsieur, animé du désir de lui plaire, J'irai, je volerai au devant de ses voeux.
Julie
Je réponds de son coeur, du zèle qui le presse : Sensible à l'amitié, plein de respect pour vous, Il fera, croyez-moi, son bonheur le plus doux De mériter votre tendresse, De consoler vos jours, d'aider votre vieillesse.
Monsieur de Borchamp
Tu le veux ?
Damon
Oui, Monsieur.
Monsieur de Borchamp
Épouse, j'y consens.
Au Notaire.
Damon
Ah, Julie ! ah, Monsieur, les plus vifs sentiments.... Signons-nous le contrat ? On souffre dans l'attente.
Le Notaire
Il faudrait qu'il fût fait.
Damon
Qu'attendez-vous ?
Le Notaire
J'attends.... La question est plaisante ! Pour dresser un contrat, Monsieur, il faut du temps.
Monsieur de Borchamp
Entrons chez moi ; je veux le satisfaire.
Damon
Quand pourra-t-on, morbleu ! S'épouser sans notaire ?