Comédie · 1648 · 5 actes

L’intrigue des filous

de Claude l'Estoile

Représentation
≈ 1 h 45
Distribution
4 femmes, 6 hommes
Répliques
517
Écriture
En vers
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Beronte H 97 ≈ 29 min 6
Ragonde F 83 ≈ 18 min 7
Tersandre H 101 ≈ 15 min 6
Lucidor H 67 ≈ 9 min 5
Florinde F 45 ≈ 9 min 6
Olympe F 36 ≈ 6 min 4
Le Bras-de-Fer H 26 ≈ 6 min 5
Le Balafré H 21 ≈ 4 min 5
Clorise F 17 ≈ 4 min 2
Le Borgne H 24 ≈ 4 min 5
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle IIIIIIIVV
Beronte absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ragonde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Tersandre absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Lucidor absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Florinde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Olympe absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Bras-de-Fer absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Le Balafré absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Beronte, Le Balafré, Le Borgne, Le Bras-de-Fer

Il se cache.

Beronte

Bon courage, mes pieds, courons vite, volons, Ils sont au Roi de Bronze, ils sont à nos talons, Au Voleur, au Filou, mais Dieu je perds l'haleine ! Cachons-nous, autrement notre perte est certaine.

Le Balafré

Où donc ce malotru peut-il s'être fourré ? Dans sa Chambre à l'envi nous l'avons bien bourré, Et nous le poursuivions, pour l'achever de peindre.

Le Borgne

Il va comme la foudre, on a peine à l'atteindre.

Le Bras-de-Fer

Je l'atteindrai pourtant, et le rouerai de coups, Ainsi qu' à des valets ce faquin parle à nous, Et nous a détourné cette casaque bleue, Qui nous mit l'autre jour cent archers à la queue.

Le Borgne

La Foi n'habite point parmi les receleurs ; Ils sont fourbes, méchants, et volent les voleurs : Mais comme quoi sans eux ferions-nous nos affaires ? Ces marauds aux larrons sont des maux nécessaires.

Le Bras-de-Fer

Quoi ? Souffrir qu'un pendard qui devrait être sec, Nous fasse ainsi passer la plume par le bec ? Si de ce bras de fer une fois je l'attrape, Il sera bien subtil, et bien fort s'il échappe : Mais prenons-en quelqu'autre ; aussi bien on sait trop Qu'aux Petites-Maisons il va le grand galop.

Le Borgne

Depuis que le jetant contre un pilier de couche, Vous fîtes de sa tête un abreuvoir à mouche, Il a le cerveau creux, et sent une douleur, Qui le rend comme fou quand la vigne est en fleur : Il grimace parfois comme un enfant qu'on sèvre ; Tantôt rit, tantôt pleure, et pour rien prend la chèvre, Enfin il est bizarre, et paraît insensé, Mais ce mal n'est pas long, il est bientôt passé.

Ils rentrent.

Le Balafré

Non, non, il a toujours la cervelle en écharpe, Et sa main a déjà trop joué de la harpe ; Il nous gasconne tout, et dans le cabaret Il fait à nos dépens tirer blanc et clairet ; Mais quoi qu'il nous ait pris, il faut qu'il le rapporte, Sinon il se verra traiter d'étrange sorte. Courons donc le chercher suivons le jusqu'au bout, Et frottons-le à l'envi sur le ventre et partout.

Beronte heurte chez Ragonde.

Beronte

Aller frotter un âne, et non un honnête Homme, Mais silence, je crains que leur main ne m'assomme, Si dans ce petit coin ils m'eussent rencontré, Dieu sait de quelle sorte ils m'auraient accoutré ; Je tremblais d'une peur qui n'était pas petite, Et j'en aurais voulu pour un bras être quitte. Mais ils s'en sont allés ces cruels sans merci, Ma frayeur est passée, ils sont bien loin d'ici : Retirons-nous pourtant où Ragonde demeure.

Scène 2

Ragonde, Beronte

Ragonde

Qui va là ?

Beronte

Votre ami.

Ragonde

Vraiment il est belle heure ; Mais que vois-je ? La crainte a mon coeur tout transi.

Beronte

Je suis...

Ragonde méconnaît Beronte, et lui ferme la porte.

Ragonde

Quelque vaurien, retire-toi d'ici,

Beronte

Reconnaissez ma voix, et rouvrez-moi la porte.

Ragonde

Qui vous reconnaîtrait vêtu de cette sorte ? Le plaisant équipage, hé ! Dieu d'où venez-vous ?

Beronte

Je viens de me sauver de la main des Filous. Oui, grâce à ma lanterne, avec assez d'adresse, Je me suis finement échappé de la presse ; Mais voyez si j'étais étourdi du bateau ? J'ai pris un garde-robe au lieu de mon manteau ; Et n'ayant eu loisir de chausser qu'une botte, J'ai fait la culbute au milieu de la crotte.

Ragonde

En ces occasions on perd tout jugement.

Beronte

Il y paraît assez à mon habillement ; La méprise est plaisante, et certes me fait rire, Quand je crains de tomber d'un grand mal dans un pire. S'ils reviennent à moi, je serai maltraité, Et cul par dessus tête en l'eau précipité. Si bien qu'il dira vrai ce liseur de grimoire, Qui m'a prédit qu'un jour je mourrais de trop boire.

Ragonde

D'où vient donc leur colère ?

Beronte

Ils sont venus tantôt Revoir quelques habits qu'ils m'ont mis en dépôt, Et sans nulle raison me voulant faire accroire, Que j'avais engagé de leurs hardes pour boire, Ils m'ont poché d'abord un oeil au beurre noir, Et cassé sur le nez et bouteille et miroir, Ces batteurs de pavé, ces marauds sans ressource, Voulaient m'ôter la vie aussi bien que la bourse ; Qu'ils m'ont bien testonné ! Suis-je pas beau garçon? Je ne me suis point vu traiter de la façon, Ma tête en mille endroits est élevée en bosse, Et jamais receleur ne fut à telle noce : Me prenant pour cheval ils m'ont bien étrillé, Et chez-moi chacun d'eux joue au Roi dépouillé ; Par terre l'un assis sur son cul comme un singe, Amasse en un paquet le meilleur de mon linge, L'autre détend mon lit, et serre sous ses bras Les pantes, les rideaux ; la couverte et les draps, Enfin ils pillent tout ces plieurs de toilette, Et m'ont fait malgré moi déloger sans trompette : Quelques-uns m'ont suivi, mais ils ne m'ont pas vu Dans ce coin où j'étais, pied chaussé, l'autre nu.

Elle rentre.

Ragonde

Je vous retirerais, fut-ce en ma chambre même, Mais j'ai de ces escrocs une frayeur extrême ; S'ils savent que chez moi, je vous ai fait cacher À l'heure de minuit ils viendront vous chercher ; Ils me chanteront pouille, ils me feront désordre, Et jamais ces mâtins n'ont aboyé sans mordre ; Cherchez-donc gîte ailleurs.

Lucidor heurte chez Ragonde et une jeune fille qui le suit de loin entre apres lui.

Beronte trouve ici le portrait de Florinde que Clorise a laissé tomber en entrant chez Ragonde.

Beronte

Qui s'en serait douté ? Quelle réception ? Quelle civilité ? Me voilà bien camus : mais quel sujet la porte À refuser ainsi les hommes de ma sorte ? Elle est inexcusable, et fourbe de tout point, Ces filous qu'elle craint ne la connaissent point, Cependant, que ferai-je ? Où sera mon asile ? Au Diable le denier, je n'ai ni croix ni pile. Je suis léger d'un grain, et la nécessité S'en va me rendre sec, comme un pendu d'été. Mais d'où vient qu'au logis de cette fine mouche Qui chapelet en main fait la Sainte-Nitouche, Le nez dans son manteau, sans suite et sans clarté, Heurte ce gentilhomme ou ce vilain botté ? Irait-il si matin faire emplette chez elle ? Il y va bien plutôt attendre cette Belle, Habillée en j'en veux qui de loin suit ses pas Et qui de son mouchoir me cache ses appas ; Elle entre chez Ragonde, et non comme je pense, Pour lui communiquer un cas de conscience, Seule après un plumet : par un petit détour Chez une revendeuse entrer au point du jour, Et d'un mouchoir encor, prenant de tout ombrage, De peur d'être connue affubler son visage, Mon doute est éclairci, je connais la raison, Qui trop indignement m'a fermé sa maison : La matoise qu'elle est, a peur que je ne voie, Qu'elle y loge toujours quelque fille de joie. Elle en est soupçonnée, et c'est le commun bruit, Que sans avoir procès souvent elle produit. Il semble cependant à voir sa contenance, Qu'elle a de tout son coeur fait voeu de continence ; Et que de lui parler de toucher un téton Ce soit lui parler Grec, Arabe ou bas-Breton ; Mais elle fait l'amour, ou du moins le fait faire ; Et fut-ce aux Quinze-vingts, la preuve en serait claire. L'hypocrite à la fin se connaît tôt ou tard ; On cajole chez elle, aussi bien qu'autre part, Et corrompant l'honneur des meilleures familles, Peut-être qu'elle vend moins d'habits que de filles. Ma foi c'est un métier qui vaut mieux que le mien ; On y fait des amis, on y gagne du bien, On voit mille beautés, et s'il en prend envie, On se donne un plaisir le plus doux de la vie. Changeons donc d'exercice, et pour nous rendre heureux, Soyons ambassadeur du Roi des Amoureux. Mais que vois-je ? Est-ce pas le portrait de la Belle ? Que naguère Ragonde a fait entrer chez elle, Et que sans y penser elle aura laissé choir Lorsque pour se cacher elle a pris son mouchoir. Elle a passé soudain, je ne l'ai qu'entrevue, Mais si la reconnais-je, ou j'ai bien la berlue ; Oui voilà son visage, et j'y vois des appas, Qui me pourraient tenter, après un bon repas. Mais le flambeau d'amour s'allume à la cuisine, Et sur cette peinture on n'aurait pas chopine. Allons donc voir chez-moi, si rien ne m'est resté Sur quoi je puisse un peu trinquer à ma santé ; Aussi bien quelqu'un sort, et je crains non sans cause, Qu'on ne vienne m'ôter une si belle chose : Fuyons à tout hasard.

Scène 3

Lucidor, Clorise, Ragonde

Lucidor

Ô Comble de malheurs ! Puis-je chère Clorise assez verser de pleurs, Regrettant le portrait de celle que j'adore ? Mais comment as-tu pu le perdre ?

Clorise

Je l'ignore, De sa part chez Ragonde allant vous le porter, Je ne sais pas comment on a pu me l'ôter.

Lucidor

Ha que ton peu de soin est peu digne d'excuse !

Clorise

Aussi, loin d'en chercher, moi-même je m'accuse : Mais ne voulez-vous point modérer votre ennui ? C'est un portrait perdu.

Lucidor

Je le suis plus que lui. Ce bien m'était promis, et ta belle maîtresse Me l'envoyait aussi pour tenir sa promesse, Et consoler par là son malheureux amant De n'oser plus la voir qu'en secret seulement ; Mais je ne l'aurai point, ta négligence extrême M'a frustré pour jamais de cet autre elle-même, De ce charme des yeux, qui ravissant les miens, Eut flatté ma douleur en l'absence des siens.

Ragonde

Faut-il pester ainsi contre votre aventure, Pour un petit carton barbouillé de peinture, Où, peut-être Florinde est laide en cramoisi ?

Lucidor

Ha ! Ne ris point du mal dont mon coeur est saisi.

Clorise

Il faut se consoler.

Lucidor

Il faut perdre la vie.

Clorise

Je sais qu'à fondre en pleurs ce malheur vous convie. Mais tenez-le secret, ou bien préparez-vous À me voir de Florinde essuyer le courroux. Oui, si ma négligence arrive à ses oreilles, J'aurai beau réclamer ses bontés nonpareilles, Je serai souffletée, et sans plus de caquet, Il faudra me résoudre à faire mon paquet.

Lucidor

Lui pourrais-je cacher une si grande perte ?

Ragonde

Devez-vous l'avertir que vous l'ayez soufferte ? Au contraire en parlant avec elle aujourd'hui Mentez comme un beau Diable, et donnez-vous à lui, Si toujours ce portrait n'occupe votre vue.

Lucidor

Mentirais-je à qui voit mon âme toute nue ? Que puissai-je plutôt être privé du jour.

Ragonde

Que fait-on que mensonge en l'Empire d'Amour ? C'est-là qu'impunément à toute heure il s'en forge, Et vous avez menti cent pieds dans votre gorge ; Alors que tant de fois, sans rougir seulement, Vous m'avez assuré d'être mort en l'aimant. Vous parlez, vous marchez, qui doncques je vous prie Vous a ressuscité ?

Lucidor

Trêve de raillerie, Moi pour cacher un crime en commettre un si noir ?

Clorise

Si le mien se connaît, où sera mon espoir ? Par une menterie assurez ma fortune, J'en ai fait cent pour vous, pour moi faites en une.

Lucidor

Puis donc que tu le veux, si je n'y suis forcé, Je ne lui dirai rien de ce qui s'est passé, Je t'en donne parole, et le Ciel me confonde, Si j'en parle jamais à personne du monde. Mais au Temple aujourd'hui ne la pourrai-je voir ?

Clorise

Ragonde avec moi s'en vienne le savoir.

Il rentre.

Lucidor

Va, Ragonde, va donc, sa mère a mille doutes Qui la tiennent souvent tout un jour aux écoutes : Mais tes inventions, qu'on ne peut égaler, Trouvent bien toutefois moyen de lui parler. On n'en soupçonne rien, ton adresse est extrême, Et tu pourrais tromper la défiance même. Mais adieu, je t'amuse.

Ragonde

Ô quels transports d'Amour ! Mais Florinde paraît.

Scène 4

Florinde, Clorise, Ragonde

Florinde

J'attends votre retour ; L'avez-vous vu Clorise ? A-t-il ce qu'il demande ?

Clorise

Il s'est trouvé surpris d'une faveur si grande ; Cent fois il l'a baisée ; et même devant nous Il s'est pour l'adorer voulu mettre à genoux : Mais quoi que ce portrait lui donne tant de joie, Il dit qu'il faut qu'il meure, ou qu'enfin il vous voie.

Florinde

Au Temple ce matin je pourrai bien aller, Mais qu'il n'espère pas que j'ose lui parler ; Il n'est pas à savoir qu'on m'en a fait défense, Et que son entretien me tiendrait lieu d'offense.

Ragonde

Faut-il que vos parents contraignent vos désirs ? Voyez en liberté l'objet de vos plaisirs : Est-il pas gentilhomme ? Est-il pas Capitaine ? Si j'étais que de vous, ma foi ribon-ribaine Bon gré malgré leurs dents, je les ferais bouquer.

Florinde

Sans choquer mon devoir, pourrais-je les choquer ?

Ragonde

Quoi dependez-vous d'eux ? Vous n'avez plus de père, Et le bien vient de lui, non pas de votre mère, Qui se voyant encore en la fleur de ses ans, Se laisse cajoler à mille courtisans. Mais si quelque galant lui donne dans la vue, Vous imaginez-vous d'en être mieux pourvue ? Les biens que votre père a pour vous amassé, Seront pour un plumet follement dépensé, Et Dieu sait cependant comme iront ses affaires, Et combien au procès les amours sont contraires. Le miroir qu'elle prend, afin de s'ajuster, Est le seul avocat qu'elle ira consulter. Déjà son plus grand soin est de paraître belle, Elle invente à tous coups quelque mode nouvelle ; Et votre père est mort en sa jeune saison, Du regret de la voir ruiner sa maison, Et non pas, comme croit sottement le vulgaire, De quelque quiproquo de son apothicaire. Mais à vous convertir perdrai-je mon latin ?

Florinde

Taisons-nous, la voici.

Scène 5

Olympe, Florinde, Ragonde

Olympe

Vous sortez bien matin, Mais plus matin encor je me suis habillée, Pour savoir qui si tôt vous avait éveillée, Où courez-vous ?

Florinde

Au Temple.

Olympe

Et cette femme aussi ?

Florinde

Afin de vous parler, elle venait ici.

Ragonde

Madame, si j'en crois la nouvelle publique, Vous donnez un époux à votre fille unique ?

Olympe

Vous venez de bonne heure, afin de le savoir.

Ragonde

Madame excusez-moi, je ne viens que pour voir Si vous auriez besoin de quelques pierreries, De beaux linge de lits, ou de tapisseries

Olympe

Non pas pour le présent.

Ragonde

J'ai des meubles chez moi, Capables de servir dans la chambre du Roi. Mais pour les acheter je ne trouve personne, Le temps est misérable, on vend moins qu'on ne donne : À peine le Bourgeois me demande combien, Et chacun à la Cour veut avoir tout pour rien. On apprend la lésine, on a plus d'autre livre, Je suis de tous métiers, et si je ne puis vivre, Je perds sans rien gagner mes peines et mes pas.

Olympe

Hé que faites-vous donc ?

Ragonde

Mais que ne fais-je pas ? Madame je revends, je fais prêter sur gages, Je prédis l'avenir, et fais des mariages : Cherchez-vous un mari ? Je sais bien votre fait, C'est un homme de mine, et plus encor d'effet.

Olympe

Je le crois, mais l'hymen est un joug que j'abhorre.

Ragonde

Quoi vous tiendrez-vous veuve, étant si jeune encore, J'en vois remarier qui passent cinquante ans, Reprenez un mari, ménagez votre temps, Et ressouvenez-vous, qu'il n'est rien si semblable Que l'état d'une veuve, et d'une misérable. Souvent elle est réduite à vaincre ses désirs, Pour garder son honneur, elle perd ses plaisirs : Que si quelqu'un la voit, soudain on en caquette, Elle est au ROQUANTIN, on l'appelle coquette, Et ses propres enfants condamnant ses humeurs, Sont parfois les premiers à censurer ses moeurs : Tout veuvage est fâcheux, et j'en fais bien l'épreuve, Fut-on femme d'un sot, on est mieux qu'étant veuve.

Olympe

Je la suis toutefois, et la serai toujours, Adieu, n'en parlons plus, brisons là ce discours.

Ragonde

Vous refusez un bien que le Ciel vous présente.

Olympe

La charge d'un mari me semble trop pesante.

Elle rentre.

Ragonde

Vous pourriez toutesfois la porter aisément : Mais je parle Madame un peu trop librement, Et crains de vous avoir trop longtemps arrêtée.

Olympe

Ne serait-ce point là quelque femme apostée ? Peut-être Lucidor emprunte son secours, Pour vous faire tenir des lettres tous les jours ; Et peut-être à répondre encore il vous engage, À dessein seulement d'en tirer avantage : L'Amant dans la poursuite est un renard si fin, Que nous n'avons poulets qu'il n'attrape à la fin. Mais il devient lion aux caresses premières, Nous fait trembler de peur, nous retient prisonnières, Et dans la jouissance il se change en serpent, Dont le mortel venin contre nous se répand, Il nous siffle, il nous mord, et nous quitte avec joie, Pour chercher autre part quelque nouvelle proie.

Florinde

Mes yeux sont à savoir comment sa main écrit.

Olympe

Vous devez pour jamais, l'ôter de votre esprit : Mais qui croirait qu'Amour vous eut préoccupée D'un homme qui n'a rien que la cape et l'épée? Lucidor est gentil, généreux, obligeant, Mais toutes ses vertus ne sont pas de l'argent : Cependant il vous charme, et Tersandre au contraire, Avecque tous ses biens tâche en vain de vous plaire ; Mais en fuyant Tersandre, et suivant son rival, Vous fuyez votre bien ; et suivez votre mal : Tersandre est en effet plus riche qu'en paroles, Ne lui gardons-nous pas deux grands sacs de pistoles, Un coffret tout comblé de chaînes d'or massif, Et qui pour leur grosseur sont d'un prix excessif, Un diamant encore, en splendeur admirable, En grandeur monstrueux, en tout incomparable ?

Florinde

Oui, mais il est jaloux, jusques-là que parfois, À ma langue, à mes yeux, il veut donner des lois ; Je n'ose entretenir ni regarder personne, Sans aucune raison souvent il me soupçonne, Et si de moi s'approche, ou servante, ou valet, Il jure qu'en mes mains on a mis le poulet.

Olympe

Plus un homme est jaloux, plus son amour est forte, Et nulle ne s'égale à celle qu'il vous porte ; Il sera votre époux, c'est un point arrêté, Rentrons.

Florinde

Dieu ! Que ferai-je en cette extrémité ?

Acte II

Scène Premieère

Beronte

Beronte

Ha ! Je m'en doutais bien que je serais prophète ; Sans user de balais, ils ont fait maison nette ; Ces Filous qui juraient en chartier embourbés, Ont en moins d'une nuit tous mes biens dérobés ; Et ne me laissant pas, pour me pendre, une corde, À cette seule botte ont fait miséricorde ; La voyant vielle, sèche, et moisie à moitié, Tous barbares qu'ils sont, ils en ont eu pitié ; Mais il faut au besoin de tout bois faire flèche, Il n'importe de quoi l'on répare la brèche, Ni même à quel métier on gagne de l'argent, Quand de biens et d'amis on se trouve indigent ; Faisons profit de tout, cet objet plein de charmes, De la chasteté même arracherait les armes ; Et pour se réjouir une heure seulement Avec l'Original d'un portrait si charmant ; Il n'est point de boiteux qui ne prenne la course, Ni d'homme si vilain, qui ne m'ouvre sa bourse ; Donc nous promenant seul par ces lieux détournés, Voyons qui des passants aura le plus beau nez ; Et soudain pour tirer profit de sa rencontre, D'une telle peinture allons lui faire monstre. Je pourrais bien sans elle, après cet accident, Comme les espagnols, dîner d'un cure-dent.

Scène 2

Beronte, Tersandre

Beronte

Mais qui vois-je paraître ? Amour me favorise, Ce frisé semble avoir l'oeil à la friandise ; La pochette garnie, et le coeur généreux, Pour bien payer le droit d'un avis amoureux, Monsieur.

Tersandre

Que me veux-tu ?

Beronte

Que vaut-bien cet ouvrage ? Se peindra-t'il jamais un plus gentil visage ?

Tersandre

Ce portrait a vraiment un charme tout nouveau.

Beronte

Vous, et l'Original, en feriez un plus beau. Il est ici tout proche, et si je vous y mène, Vous me confesserez qu'elle en vaut bien la peine.

Tersandre

Ô Ciel ! Dans ce portrait vois-je pas éclater Tous les traits dont Florinde a su me surmonter? Que dis-tu malheureux ? Me veux-tu faire accroire Que ce corps si parfait ait une âme si noire ?

Beronte

C'est un jeune tendron, de l'âge de quinze ans : Mais qu'on ne peut gagner qu'à force de présents.

Tersandre

Ô Dieu quelle rencontre ! Ô Dieu quelle nouvelle ! Je me la figurais aussi chaste que belle, Mais je veux me venger, ou terminer mes jours.

Beronte

Il faut plutôt cueillir le fruit de vos amours ; De la faute d'autrui porterez-vous la peine ? Et mourrez-vous de soif, auprès d'une fontaine ? Où tant d'honnêtes gens se vont désaltérer ?

Tersandre

Ce mot suffit tout seul pour me désespérer ; Mais c'est trop discourir, accompli ta promesse, Ma curiosité se plaint de ta paresse : Marche, sers moi de guide, est-ce par ce détour ?

Beronte

Fait-on marcher pour rien un messager d'Amour ?

Tersandre

Je te tiens, tu viendras, tu ne t'en peux défendre.

Beronte

Vous avez la main dure, ou bien j'ai la peau tendre. Ô la chaude pratique ! Où me suis-je adressé ?

Tersandre

Je pense qu'il est ivre, ou plutôt insensé ; Mais donnons lui la pièce, afin qu'il nous y mène. Tersandre donne une pièce d'argent à Beronte. Tiens, voilà bien de quoi te payer de ta peine. Je ne veux rien pour rien ; mais dépêche, autrement Une rupture d'os sera ton châtiment.

Beronte

Dans ce petit logis lestement accoutrée, Avec un vert-galant, tantôt elle est rentrée ; Ils y seront encore.

Tersandre

Est-ce point mon rival ? Tirons-nous promptement d'un doute si fatal : Entrons, et là dedans le trouvant avec elle, Poignardons-le à l'instant au sein de l'infidèle. Heurte, redouble encore. Ha ! je meurs de regret.

Beronte

Beronte heurte chez Ragonde. Dans tous les lieux d'honneur il faut être discret.

Scène 3

Ragonde, Beronte, Tersandre

Ragonde

Que vous plaît-il Monsieur ? Voulez-vous dans ma chambre Voir quelques bracelets, ou de corail, ou d'ambre ? De beaux emmeublements, mille sortes d'habits, De nouveaux Points-coupés, des monstres de rubis ?

Beronte tire à part Ragonde, et lui parle.

Beronte

Il ne vient pas ici pour y faire rencontre D'habits, de bracelets, de dentelle, ou de monstre : Mais bien d'un petit coeur, dont l'éclat est si grand, Et que vous désirez de vendre au plus offrant.

Ragonde

Il est vrai qu'il est beau, mais ces traîneurs d'épée Sont Seigneurs d'argent-court, et souvent m'ont trompée ; J'aime bien mieux le vendre à quelque financier.

Tersandre

Contentez le désir de qui veut bien payer.

Ragonde

Ce que vous désirez de cent feux étincelle, Mais Monsieur, savez-vous comment cela s'appelle ? Ce joli petit coeur qui n'a rien de commun, Et cinquante écus d'or, en un mot c'est tout un.

Tersandre

Montrez-le promptement, votre longueur me tue.

Elle lui montre un coeur de diamant.

Ragonde

Vous ne donnerez rien pour en avoir la vue ; Le voilà, n'est-il pas plus brillant qu'un Soleil ? Ce Coeur de diamant n'eut jamais de pareil.

Tersandre

Ô rencontre bizarre ! Ô plaisante équivoque ! Qui malgré ma douleur à rire me provoque, Je ne cherche rien moins qu'un coeur de diamant.

Ragonde

Hé ! Que cherchez-vous donc ? Parlez plus clairement.

Beronte

Ce n'est pas avec moi qu'il faut faire la fine, Que ne lui montrez-vous cette jeune poupine ; Dont le teint est si frais, et l'oeil est si riant, Qu'on n'a jamais tâté d'un morceau plus friand ; On sait bien cependant que chacun en dispose, Et qu'on ne trouve point d'épine à cette rose.

Ragonde

Les filous de tantôt ne pardonnant à rien, T'auraient-ils emporté l'esprit avec le bien ?

Tersandre

Nous vous contenterons, n'usez plus de remise.

Elle rentre.

Ragonde

Je n'ai pour vous, Messieurs, aucune marchandise ; Fors une couverture, où l'on berne les fous.

Tersandre

Quoi ? Nous fermer la porte en se raillant de nous ? Faire l'honnête femme, et produire des filles ?

Il rentre.

Beronte

Troussons, de peur des coups, notre sac et nos quilles.

Tersandre

Il s'enfuit, et me laisse avecque des transports, Dont jamais ma raison ne vaincra les efforts, Mais plus que ce portrait, suis-je pas insensible, Si je ne me ressens d'un affront si visible ? J'oublierai toute chose, avant que l'oublier, Et moi-même par tout j'irai le publier ; Mais dois-je déclarer une faute si grande ? Mon honneur le défend, mon dépit le commande : Sans honte je ne puis découvrir mon malheur, Et ne le puis celer, sans mourir de douleur ; Au moins sa confidente en doit être avertie, Mais n'est-il pas trop vrai qu'elle est de la partie ? Qu'avecque sa maîtresse, elle passe son temps, Et peut-être la vend à beaux deniers comptants. La voici l'effrontée; où s'en va donc Clorise ?

Scène 4

Clorise, Tersandre

Clorise

Ici près.

Tersandre

Toute seule ? Et même si surprise ?

Clorise

À quoi tend ce propos ? Mais, ô Ciel ! Qu'avez-vous ? Dieu je vous vois rougir et pâlir à tous coups, Et de tant de couleurs se peint votre visage, Que jamais l'arc-en-Ciel n'en montra davantage.

Tersandre

Allez vous réjouir et saoulez vos désirs Des molles voluptés des amoureux plaisirs. Allez avec Florinde en des maisons de joie, Mais au moins gardez bien que quelqu'un ne vous voie, Car, si l'on vous y prend, quel excès de bonheur Vous pourra faire un jour recouvrer votre honneur ? Lorsque la renommée est une fois perdue, Quoi que l'on fasse après, elle n'est point rendue ; Il vaudrait mieux pécher, et que l'on n'en sut rien, Que faire penser mal à l'heure qu'on fait bien,

Clorise

Les ivrognes, les fous, et les enfants font rire, Et l'on a peu d'égard à ce qu'ils peuvent dire ; Mais on doit encor moins s'offenser d'un amant, À qui la jalousie ôte le jugement : C'est une passion qui jamais ne vous quitte, On rit des mouvements dont elle vous agite. Elle vous fait tenir d'extravagants propos, Vous fait parler tout seul, vous ôte le repos, Et fait que tous les jours quelque soupçon vous porte. À voir combien de fois on ouvre notre porte ; Ce monstre est défiant, et croit que la beauté Ne saurait compatir avec la chasteté, Il est toujours au guet, il est toujours en doute, Il a plus d'yeux qu'Argus, et pourtant ne voit goutte.

Tersandre

Je ne vois que trop bien, il n'est plus de couleur, Qui puisse déguiser un si honteux malheur ; Florinde est découverte, et je connais la flamme, De l'impudique feu qui brûle dans son âme.

Clorise

Ma foi, si votre esprit, que j'ai tant admiré, N'est perdu tout à fait, il est bien égaré : Qui prendrait garde à vous, vous voyant si peu sage, Pour apprendre à parler, vous ferait mettre en cage.

Tersandre

Ma foi, si votre honneur que j'ai tant protégé, N'est vendu tout à fait il est bien engagé. Qui prendrait garde à vous, pourrait bien vous déplaire, S'il ne voulait tout voir, tout ouir, et se taire.

Clorise

Hé ! Qu'avez-vous donc vu ? Qu'avez-vous donc ouï ? Quelles fausses clartés vous ont donc ébloui ? Florinde n'a jamais fait d'actions blâmables, Et plus que ses beautés, ses vertus sont aimables ; J'épouserais plutôt un tombeau qu'un jaloux, Quel Vertigo vous prend ? Et vous met hors de vous ? Quels discours ? Quels regards ? Quels transports de folie ? Si vous continuez je crains qu'on ne vous lie, Et que vous ne fassiez les cordes renchérir ;

Tersandre

Ha ! Ne m'en parlez plus, vous me faites mourir ; N'allez-vous pas ensemble en ces maisons infâmes Où souvent un seul corps a fait perdre mille âmes ?

Clorise rentre chez Florinde.

Clorise

Non, mais j'irai bientôt avec dévotion, Prier Saint-Mathurin à votre intention.

Tersandre

Et moi j'irai prier, découvrant qui vous êtes, Qu'on vous donne logis dans les Magdelonnettes.

Scène 5

Tersandre

Tersandre

Voyez quelle réponse, et de quelle fierté, Elle ose devant moi nier la vérité ; De tout ce que je dis, elle fait raillerie, Et je ne vis jamais pareille effronterie : J'accuse sa maîtresse, et loin de l'excuser, J'ai tort si je l'en crois, je me laisse abuser ; Elle me traite enfin de jaloux, de crédule, Et d'esprit qui va même au delà du scrupule : M'aurait-on bien déçu ? Crois-je point de léger ? Ai-je juste sujet de me tant affliger ? Cette accusation possible n'est pas vraie, Le bruit m'a renversé, la peur m'a fait la plaie ; Et c'est trop la blâmer sur le simple rapport D'un homme que le vice a choisi pour support. Il ne connut jamais pas une honnête fille, Et des pêchés du peuple il nourrit sa famille : Mais si tout ce qu'il dit n'est qu'un conte inventé, Et qu'elle soit si chaste avec tant de beauté, D'où lui vient ce portrait ? Et l'audace de dire Qu'on en peut obtenir tout ce qu'on en désire ? Ha ! Que je devais bien, imprudent que je suis, Tirer quelques clartés, pour dissiper mes nuits, Avant que de laisser échapper cet infâme, Par qui mille soupçons se glissent dans mon âme. Quand je pleure (peut-être) elle se réjouit, Et peut être à souhait Lucidor en jouit. Dans ce logis, dit-il, lestement accoutrée, Avec un Vert-galant tantôt elle est entrée. Est-ce un autre que lui ? Je n'en sais que juger, Mon esprit là-dessus se laisse partager : Mais cherchons ce rival sans tarder davantage, Montrons lui ce portrait, pour voir si son visage, Son geste, ou son discours, ne m'éclaircira point D'un doute qui vraiment me trouble au dernier point ; On tente tous moyens pour se tirer de peine, Mais je pense le voir, mon bonheur me l'amène.

Scène 6

Tersandre, Lucidor

Tersandre

Où donc, triste et rêveur allez-vous seul ainsi ? Vous est-il survenu quelque nouveau souci ?

Lucidor

On voit à tous moments quelque affaire importune Survenir à qui suit l'Amour ou la Fortune.

Tersandre

J'ai pourtant peu souffert, depuis l'aimable jour, Que j'ai suivi partout la Fortune et l'Amour.

Lucidor

La Fortune vous rit, et vous est favorable, Mais je crois que l'Amour vous rend fort misérable.

Tersandre

Quiconque peut avoir la fortune pour lui, A bien de quoy guérir de l'amoureux ennui.

Lucidor

La Fortune se plaît à nous être infidèle, Et quiconque la suit est aveugle comme elle.

Tersandre

Est-ce un aveuglement que de suivre en tous lieux Celle dont la richesse éblouit tous les yeux ? Mais posséder le coeur de la belle Florinde, Est plus que posséder tous les trésors de l'Inde.

Lucidor

Je l'avoue, il est vrai ; mais le possédez-vous Ce coeur qui semblait être insensible à vos coups ?

Tersandre

Je sais bien que naguère elle m'était cruelle, Et qu'au joug de vos lois vous reteniez la belle : Mais pour s'en dégager, elle a pris mes liens, Et semble avoir éteint tous vos feux dans les miens.

Lucidor

À flatter vos désirs, on l'invite, on la force ; Mais d'un arbre si beau vous n'aurez que l'écorce.

Tersandre

Si m'a-t'elle fait don.

Lucidor

De quoi ?

Tersandre

Je suis discret, Un amant doit mourir avecque son secret.

Lucidor

Sa main, par qui l'amour mit le feu dans mon âme, Vous a peut-être écrit au mépris de ma flamme.

Tersandre

Point du tout.

Lucidor

Ses cheveux semez de tant d'appas, Ainsi que votre coeur, ont-ils lié vos bras ?

Tersandre

Encor moins.

Lucidor

Qu'est-ce donc ? Cette belle farouche Vous fait-elle cueillir les roses de sa bouche ?

Tersandre

Vous l'avez deviné, je baise quand je veux Le corail de sa bouche, et l'or de ses cheveux.

Lucidor

Quelle foi vous croirait ?

Tersandre

Ce n'est point un mensonge.

Lucidor

Peut-être qu'en dormant vous la baisez en songe.

Tersandre

Non non, je ne dors point, et d'amour transporté, Je puis même à vos yeux baiser cette beauté.

Lucidor

À mes yeux !

Tersandre

À vos yeux, j'en ferai la gageure,

Lucidor

Hé ! Comment la baiser si ce n'est en peinture ?

Tersandre lui monstre le portrait.

Tersandre

Ha ! Je l'entends ainsi, la baiser autrement, N'appartient pas à nous.

Lucidor

C'est là mon sentiment; En ce cas je le quitte, et crois que tout à l'aise En ce petit carton votre bouche la baise : Mais encor, depuis quand avez-vous ce tableau ?

Tersandre

Depuis peu.

Lucidor

Mais de qui ?

Tersandre

D'elle-même.

Lucidor

Ha ! Tout beau.

Tersandre

Elle m'en a fait don au lever de l'aurore.

Lucidor

Voyez-vous si matin ce soleil qu'on adore.

Tersandre

Dans sa chambre parfois j'entre avecque le jour, Et vois lever du lit ce bel astre d'amour.

Lucidor

Ha ! Vous en dites trop, pour acquérir créance, Et ne pas en fureur tourner ma patience. Certes vos vanités passent jusqu'à l'excès.

Tersandre

On permet de crier à qui perd son procès.

Lucidor

Moi je perdrais le mien ? Mais Florinde s'avance, Et pourrait contre moi prendre votre défense. Dans une heure au plus tard je serai seul ici.

Tersandre

Et pour votre malheur j'y serai seul aussi.

Scène 7

Tersandre, Florinde

Tersandre

Adorable beauté, pour moi seul inhumaine, Dans les lieux où je suis, quel sujet vous amène ?

Florinde

J'y viens pour m'éclaircir d'un doute seulement ; On dit que vous avez perdu le jugement ? Et que dans vos discours, dont je suis si touchée, La plus fille de bien passe pour débauchée. Que votre médisance est seule égale à soi, Et que vous n'épargnez, ni Clorise, ni moi. Je sais bien qu'un excès d'aveugle jalousie, De tant de faux soupçons rend votre âme saisie, Que peut-être au rapport de vos sens abusez, Les filles que je vois sont garçons déguisés : Mais que votre folie à ce point fut venue, Que de parler de moi comme d'une perdue ; Qui me l'aurait prédit, fut-ce un esprit divin, Aurait passé chez moi pour un mauvais devin ; Et n'était que je suis plus sage que vous n'êtes, Tous mes proches sauraient l'affront que vous me faites Et pas un ne serait insensible à ce coup.

Tersandre

J'ai peu dit à Clorise, elle en a dit beaucoup ; Mais vous arrêtez-vous à des contes frivoles ? Le vent, avec la poudre emporte ses paroles. Plaise au Ciel seulement qu'on ne vous blâme pas, De porter des liens honteux à vos appas.

Florinde

Puisqu'un indigne objet de liberté me prive, Cessez d'être en m'aimant captif d'une captive, D'espérer guérison de qui meurt en langueur, Et d'aimer tant un corps dont un autre a le coeur.

Tersandre

Doit-il le posséder ? Il est vain jusqu'à dire Que ce n'est que pour lui que votre coeur soupire, Et qu'enfin.

Florinde

Poursuivez.

Tersandre

Que selon son désir, Chez une revendeuse il vous voit à loisir. Ayant de votre amour tous les jours quelques gages.

Florinde

Lui faire ce mensonge !

Tersandre

Il fait bien d'avantage, Il montre vos faveurs, mais je n'ai pu souffrir, Que jusques à mes yeux il osât les offrir. Ma main a de la sienne avecque violence, Arrachant le portrait, puni son insolence :

Florinde

Où donc l'a-t'il trouvé ? De qui l'a-t'il reçu ? Il l'a fait quelque part tirer à mon déçu : Mais redonnez-le moi, de crainte qu'à ma honte Quelqu'un vous le voyant n'en fasse un mauvais conte.

Tersandre

Mes yeux l'admireront, mon coeur l'adorera, Mais sors moi seulement aucun ne le verra.

Florinde

Quoi vous me refusez ?

Tersandre

Dieu quelle est votre envie ! Demandez-moi plutôt jusqu'à ma propre vie.

Elle rentre.

Florinde

Gardez-bien le portrait, mais croyez désormais, Que pour l'Original vous ne l'aurez jamais.

Tersandre

Aucun ne l'aura donc, que devant cette épée Ne se voie en son sang jusqu'aux gardes trempée.

Acte III

Scène 1

Florinde

Florinde

Doncques de mes faveurs l'Insolent s'est vanté ! Ha ! Je ne puis souffrir ce trait de vanité ; Je veux être vengée, et montrer à ce traître Que mon amour est mort pour ne jamais renaître ; Pour ne jamais renaître ! Ha ! Je m'en vante à tort, Un amour si parfait renaît dès qu'il est mort : Dans mon coeur je le sens qui déjà ressuscite, Et pour l'en empêcher ma force est trop petite : Mais si notre raison n'a rien d'assez puissant, Pour étouffer en nous ce monstre renaissant ; En mourant dans ses fers au moins trouvons l'usage De porter la franchise et la joie au visage ; Dissimulons enfin notre honteux regret, Et ne soupirons plus, si ce n'est en secret, Moi soupirer pour lui ! Moi l'estimer encore ? Non non je me méprends, je le hais, je l'abhorre ; J'ai recouvré la vue, et changé tout soudain, Une si grande estime en un plus grand dédain, Mais Ragonde en ces lieux arrive en diligence.

Scène 2

Ragonde, Florinde

Ragonde lui apporte une lettre de Lucidor.

Ragonde

Un malade d'amour sans espoir d'allégeance, Lucidor, ce rêveur qui dort moins qu'un lutin, Vous attendant au Temple a passé le matin, Et dans ce mot d'écrit vous dépeint son martyre.

Florinde

Quoi, le Fourbe qu'il est, ose encore m'écrire ? Reportez-lui sa lettre, et lui faites savoir, Que jamais de sa part je n'en veux recevoir ; Il monstre mes faveurs, il en prend avantage, Et j'en ai de Tersandre un certain témoignage,

Ragonde

Ô le plaisant témoin qu'un rival si jaloux ! Il a des visions, il est au rang des fous. Vous le dites vous-même, et son extravagance Ne se peut comparer qu'à sa seule arrogance : Il se vante en Gascon, se marche en Espagnol, Et pense que le Ciel est trop bas pour son vol : Il enrage de voir son amour maltraitée, Son timbre en est fêlé, sa cervelle éventée, Et tantôt un caprice hors de comparaison L'a fait sans me connaître heurter à ma maison : Il m'a chanté goguette, et sans aucune cause Il lui semblait à voir que j'étais quelque chose ; Mais le reste à loisir se pourra mieux conter ; Madame cependant cessez de l'écouter, Il est fou, mais méchant, et menteur au possible.

Florinde

Que dit-il dont je n'aie une preuve visible ? Après avoir d'abord arraché de sa main, Mon portrait, dont ce traître osait faire le vain, Me l'a-t'il pas fait voir ? Pouvez-vous le défendre ?

Ragonde

Ne le condamnez pas, avant que de l'entendre ; Peut-être son malheur a perdu le portrait, Et l'autre le trouvant vous a joué d'un trait.

Florinde

Quoi qu'il en soit, Ragonde, il a fait une offense, Sinon de vanité, du moins de négligence ; Folle donc qui s'y fie, et qui ne connait bien, Que de tous les amants le meilleur ne vaut rien ; Je sais leurs vanités, je sais leurs médisances, Je prends pour trahison toutes leurs complaisances, Et c'est mon sentiment qu'il n'est rien de si doux, Que de n'avoir jamais ni d'amant ni d'époux.

Ragonde

Mais encor.

Florinde

Brisons là ; tout ce que je souhaite N'est que de me venger pour mourir satisfaite, Ne l'excusez donc point, et courez le trouver, Ce méchant, qui du ciel doit la foudre éprouver ; Il a de mes faveurs, allez, faites en sorte, De l'amener ce soir, et qu'il me les rapporte.

Ragonde

Madame.

Florinde

Je le veux.

Ragonde

J'y vais donc de ce pas.

Florinde

Mais dites lui qu'il vienne, et qu'il n'y manque pas,

Ragonde

C'est assez dit.

Florinde

Surtout vous lui ferez promettre, Qu'il me rapportera jusqu'à la moindre lettre, Je veux rompre avec lui pour ne plus renouer.

Ragonde

Votre colère est grande, il le faut avouer.

Florinde

Sa faute l'est bien plus, mais Dieu ! Voici ma mère, Resserrez cette lettre, évitez sa colère.

Ragonde

Je saurai dans le nid remettre ce poulet ; Et craignant son courroux filer doux comme lait.

Scène 3

Olympe, Ragonde

Olympe

Ainsi donc à toute heure il faut que je descende, Pour voir ce que chez moi cette femme demande : Quoi ? Deux fois en un jour, nous venir visiter ?

Ragonde

J'avais tantôt, Madame, oublié d'apporter Des perles que voici, blanches, rondes, polies, Et que par l'artifice on n'a point embellies.

Olympe

Est-ce le seul sujet qui vous conduit ici ?

Ragonde

J'ai bien quelques bijoux à vous montrer aussi.

Olympe

Et vous n'apportez point parmi ces bagatelles, De ces petits poulets qui cajolent les belles ?

Ragonde

Qu'entendez-vous par-là ? Pour qui me prenez-vous ? Moi donner des poulets en montrant des bijoux ! Qu'une femme de bien est souvent soupçonnée !

Olympe

Ne vous y jouez pas, vous seriez malmenée : Mais combien en un mot, vendrez-vous ces deux rangs ?

Ragonde

Pas une maille moins de seize mille francs.

Olympe

Je ne vous puis qu'offrir, cette somme est trop grande.

Ragonde

Je les ai refusés, ou jamais je n'en vende.

Olympe

Ne les pourrais-je point avoir pour la moitié ?

Ragonde

Bien moins pour ce prix là, que pour votre amitié, Il faudrait sur ma foi qu'on les eût dérobées,

Olympe

Comment entre les mains vous sont elles tombées ?

Ragonde

Pourquoi dire comment ? Cela m'est défendu, Il suffit que je livre, après que j'ai vendu.

Olympe

L'eau ne m'en déplaît pas.

Ragonde

Nulle autre n'en approche ; Voyez il ne faut point acheter chat en poche : Regardez-les partout, c'est un marché donné ; Mais quoi, je ne vends rien, je n'ai pas étrenné ; Et ne laisse à si peu, si belle marchandise, Que pour avoir l'honneur de votre chalandise : Madame, ce collier, foi de femme de bien, Vaut entre deux amis, vingt mille francs ; ou rien ; Je ne surfais jamais, hé bien ! Vous disent elles ? Si vous en achetez prenez-en d'aussi belles ; Qui choisit prend le pire, et qui barguigne tant, En a toujours plus cher.

Olympe

Je paye argent comptant.

Ragonde

On ne fait plus crédit de quoi que l'on achète, Sinon depuis la main jusques à la pochette, Qui prête maintenant n'est pas fin à demi, Et souvent d'un Intime, il fait un ennemi ; Maudit soit le premier qui prêta sur la mine, Vive l'argent comptant, il porte médecine, Chez-moi crédit est mort, et l'on n'ignore pas, Que de mauvais payeurs ont causé son trépas.

Olympe

Je vous veux bien payer, mais c'est chose certaine, Que ce collier n'est point tout ce qui vous amène, Vous ne le mettez pas à raisonnable prix, La peur en me parlant agite vos esprits, Votre teint a changé quand je me suis montrée, Et je vous tiens enfin, une femme attitrée; Vous subornez ma fille, et contre mon dessein, Lui soufflez par l'oreille un poison dans le sein.

Ragonde

Ô Dieu ! Qui vit jamais femme plus soupçonneuse ? Quoi ? Je passe chez-vous pour une suborneuse, Je suis femme d'honneur, j'en lèverais la main.

Elle rentre.

Olympe

Je devrais la lever, et vous punir soudain, Je ne sais qui me tient.

Ragonde

Je l'ai belle échappée, Mais je veux bien mourir si j'y suis rattrapée ; Je n'ai membre sur moi qui de peur n'ait tremblé, Et mon esprit encore en est comme troublé ; D'une telle frayeur tâchons à nous remettre, Courons chez Lucidor, redonnons-lui sa lettre. Mais, qui vois-je arriver ?

Scène 4

Beronte, Ragonde

Beronte

Je suis un vrai longis, D'être encore à courir jusqu'à votre logis ; Mais j'allais pour m'y rendre, afin d'obtenir grâce, Et puis avecque vous trinquer à pleine tasse.

Elle rentre.

Ragonde

N'y viens pas, si d'abord tu n'en veux à mon gré Compter à reculons jusqu'au dernier degré : Oses-tu bien encor, monstre de médisance, Après un tel affront paraître en ma présence ? Devant ce fanfaron, devant ce fier-à-bras, Qu'à peine je connais, qui ne me connaît pas : Me traiter de gaillarde ! Et conter des sornettes ; À te faire au derrière attacher des sonnettes, J'en crève en mes panneaux, oui cet indigne tour, Me fait enfler le sein aussi gros qu'un tambour : Mais je saurai te rendre injure pour injure, Adieu, garde ton dos de mauvaise aventure.

Beronte

Le feu de son courroux, tant soit il véhément, Dans un peu de piot s'éteint facilement : Aussi pour l'en coiffer je m'en irais la suivre, N'était que je ne sais si je ne suis point ivre : J'ai trinqué trop de fois d'un certain vin nouveau, Qui fait tinter l'oreille, et tourner le cerveau, Ce portrait merveilleux, et trouvé par merveille, Tout jusques au goulet a rempli ma bouteille. J'en ai tiré la pièce et peut-être sans lui, J'aurais couru danger de jeûner aujourd'hui. Mais sont-ce pas vraiment des esprits d'imposture, Qui disent que le vin conforte la Nature : Et que pour soutenir le corps un jour entier, Il suffit le matin d'un bon demi-setier : J'en ai bu plus de quarte ; et si, quoique je fasse, À peine sans broncher, je puis changer de place, Je chancelle, et je crois que celui n'est pas fin, Qui pour marcher plus ferme a fait jambes de vin. Cependant, ô malheur ! Si je ne prends courage, Ce grand coupe-jarret viendra me faire outrage. Fuyons, mais je ne puis faire un pas maintenant, Ce vin n'est guère fort, il n'est pas soutenant Je tombe, je suis pris.

Scène 5

Tersandre, Beronte

Tersandre

Enfin je te retrouve Et de ce bras vengeur tu vas faire l'épreuve ; Oui je te tiens, perfide, et tu m'éclairciras, Ou de cent coups d'épée à l'instant tu mourras, Parle, qui t'a donné ce portrait adorable ?

Beronte

Le hasard.

Tersandre

Le hasard ! Qui t'a donc, misérable, Fait feindre qu'elle même avait mis en tes mains, Un ouvrage à charmer tous les yeux des humains ?

Beronte

La faim.

Tersandre

Comment la faim ?

Beronte

N'ayant plus de quoi frire, J'ai tâché d'en ravoir.

Tersandre

Qu'est-ce que tu veux dire ?

Beronte

J'ai trouvé son portrait, je ne la connais pas.

Tersandre

Mais chez la revendeuse elle a porté ses pas, Avec un vert-galant.

Beronte

C'est chose que j'ai vue,

Tersandre

Hé ! De quelle façon était-elle vêtue ?

Beronte

Ravi de ses appas, Monsieur, j'ai seulement, Contemplé le visage, et non l'habillement.

Tersandre

Qu'est ceci ?

Beronte

Toutefois cette jeune merveille, Avait, comme je crois, le bouquet sur l'oreille, Sans doute, elle est a vendre.

Tersandre

Elle n'en met jamais, Ne sais-tu rien de plus.

Beronte

Non, je vous le promets : Si ce n'est que mon nez, m'a dit entre autre chose, Qu'elle porte des gans qui sentent comme rose.

Tersandre

Tu la prends pour une autre, elle craint les senteurs, Et dès-là je te tiens le plus grand des menteurs ; Mais plus je te regarde, et plus je m'imagine, Qu'en toi, je vois paraître, et le port et la mine : D'un assez bon valet, qui par légèreté, Depuis déjà longtemps malgré moi m'a quitté ; Les transports où j'étais par ton faux témoignage, M'ont tantôt empêché d'observer ton visage : Je t'ai vu, sans te voir, mais tu m'ôtes d'erreur, Et chasses loin de moi cette aveugle fureur, Enfin je vois Beronte.

Beronte

Hé Dieu ! Vois-je Tersandre ? Quoi mon Maistre, est-ce vous ? On m'avait fait entendre, Que vous aviez en grève été roué tout vif.

Tersandre

Certes tu n'es pas moins crédule que naïf.

Beronte

On a donc pris pour vous quelqu'un qui vous ressemble ; Cependant est-il vrai que le sort nous rassemble. La voix vous a grossi, le poil vous est venu, Si bien qu'en vous voyant, je vous ai méconnu.

Tersandre

La barbe comme à moi t'étant aussi venue, Et ton grotesque habit ont fasciné ma vue : Mais voici les jours gras, et possible allais-tu Porter quelque Momon, étant ainsi vêtu.

Beronte

Je suis un peu plus leste à mon accoutumée, Et j'avais vaillamment fait fortune à l'armée ; Oui, j'en étais venu vêtu comme un oignon : Mais de certains filous, qui me portent guignon, Ont crocheté ma chambre, et pris tout mon bagage.

Tersandre

Je te plains, mais où donc a paru ton courage ?

Beronte

L'Allemagne est témoin si je crains le danger ; Quand la trompette sonne, et qu'il en faut manger, J'y cours tout des premiers, et porte tout par terre ; Aussi Frappe-d'abord était mon nom de Guerre. Dans la mêlée un jour trouvant le Pappenheim, Je parus un géant, qui combattait un nain, Et mon front fut dès lors à l'honneur de la France, Plus couvert de lauriers qu'un jambon de Mayence. Que vous dirai-je plus ? J'étais dans le festin, Où se fit le complot de tuer le Wallenstein ; Et dès que ce grand traître eut perdu la lumière, On me lui vit donner mille coups par derrière.

Tersandre

Donc après qu'il fut mort tu lui fis bien du mal ?

Beronte

Aux trigauds comme lui mon courage est fatal.

Tersandre

Tes discours autrefois marquaient quelque prudence : Mais tu ne parles plus qu'avec extravagance.

Beronte

Ces filous en sont cause, ils m'ont écervelé, Et tout mon pauvre esprit s'en est tantôt allé, Par trois ou quatre trous qu'ils m'ont faits à la tête.

Tersandre

Je les quitterais là.

Beronte

C'est à quoi je m'apprête, Je n'ai que trop servi ces trois Diables d'Enfer, Le Balafré, le Borgne, avec le Bras-de-fer : Mais qui vous rend chagrin ? Si mon oeil ne voit trouble, Je suis plus gai que vous, moi qui n'ai pas le double.

Tersandre

Je n'ai jamais de rien fait secret avec toi, Je suis dans un malheur seul comparable à soi. J'aime.

Beronte

Hé bien ! Vous aimez, c'est chose assez commune.

Tersandre

Mais on ne m'aime point, un rival m'importune, Et nul effort secret de mes inventions, Ne le peut détourner de ses prétentions. Nous avons eu parole, et quoi qu'il m'en advienne, Je m'en vais mesurer mon épée à la sienne.

Beronte

Pourvu que grand de coeur, et souple de jarret, Vous fassiez à l'épée aussi bien qu'au fleuret, Quel qu'adroit qu'il puisse être il en aura dans l'aile : Mais de vos différents au moins la cause est belle ?

Tersandre

Belle, à n'avoir rien vu de si beau sous les cieux.

Beronte

La beauté vaut beaucoup, mais l'argent vaut bien mieux, En a-t-elle ?

Tersandre

Son père était un homme chiche, Et qui, dans les partis, comme un Juif, s'est fait riche.

Beronte

Comment l'appelez-vous ?

Tersandre

Almir.

Beronte

Quoi, ce maraud, Qui seul a fait monter le vin à prix si haut ? Quoi ce monopoleur, dont l'art diabolique A retranché le quart de la liqueur Bachique ? Un jour, si des talons il n'eut été dispos, L'appelant maltôtier, voleur, rogneur de pots, Cent buveurs l'allaient pendre avec une bouteille, Pour avoir mis impôt sur le jus de la treille.

Tersandre

Tais toi.

Beronte

C'est un secret que je ne puis celer, Une juste douleur me force de parler. Je ne bois presque plus que vinaigre et qu'absinthe, De simple ripopée vaut cinq et six sous pinte. Enfin il est si cher, que qui n'a bien de quoi, Souvent avec sa soif se couche comme moi.

Tersandre

C'est trop.

Beronte

Vstre Rival, est-il plus honnête homme ? Apprenons ce qu'il est, et comment il se nomme.

Tersandre

Son nom est Lucidor.

Beronte

Quoi lui votre rival ? Je crains, non sans raison, qu'il ne vous traite mal : Je connais sa valeur, c'était mon capitaine, Quand sur les bords du Rhin, j'ai souffert tant de peine : Mais enfin avec lui, je m'y suis signalé, Nous avons vu Galas, et l'avons bien galé.

Tersandre

Est-il donc si vaillant ?

Beronte

Mes yeux l'ont vu combattre, Et contre l'ennemi faire le diable à quatre : J'estime ce guerrier, mais je ne l'aime pas ; Et je voudrais déjà qu'il eut passé le pas, Il m'a traité cent fois avec ignominie, Et mis honteusement hors de sa compagnie.

Tersandre

Hé ! La raison ?

Beronte

Un jour il crut prendre sans vert Ce brûleur de Maisons, ce fameux Jean de Vert : Mais nous perdîmes temps, et peine à le poursuivre, Il s'échappa de nous, encore qu'il fût ivre.

Tersandre

Hé ! Comment fit-il donc ?

Beronte

Disons tout aujourd'hui, C'est que mes compagnons étaient plus saouls que lui, Et qu'étant étourdis d'avoir trop fait débauche, Ils le suivaient à droit, lorsqu'il fuyait à gauche. Lucidor, que sa fuite avait mis hors de soi, Me trouvant, déchargea sa colère sur moi ; Me traita d'éventé, de poltron, et d'ivrogne, Et me chassa d'abord, me donnant sur la trogne, Je veux donc contre lui vous servir au besoin, Battez-vous hardiment, je serai dans un coin ; Et si tôt que de là je verrai son courage, Être prêt d'emporter sur le vôtre avantage ; Je viendrai finement d'un coup d'estramaçon : Pour fendre jusqu'aux dents un si mauvais garçon.

Tersandre

Ainsi tu vengera ta querelle et la mienne, Je viens l'attendre ici.

Beronte

J'enrage qu'il n'y vienne, Son trépas est certain ; nous avons bien tous deux, Fait ensemble autrefois des coups plus hasardeux, Combien ayant pour vous ma valeur occupée, Ai-je usé de mouchoirs essuyant mon épée ? Il apprendra dans peu ce Fendeur de naseaux, Si je sais dégainer et jouer des couteaux,

Beronte se cache.

Tersandre

Le voici, cache toi, mais retiens ta colère, Et ne te montre point, qu'il ne soit nécessaire.

Scène 6

Tersandre, Lucidor, Beronte

Tersandre

Enfin vous le voulez, le sort en est jeté ; Mais n'est-ce pas folie ou plutôt lâcheté ? Que de se battre ainsi pour une âme inconstante ? Et qui honteusement a trahi votre attente ? Reprenez vos esprits, n'aimez plus qui vous hait, Et laissez-moi jouir du bien qu'elle m'a fait.

Lucidor

Quoi, Florinde, en vos mains a remis sa peinture ? Il ne se dit jamais de pareille imposture. Tirez, tirez l'épée, et sans plus discourir, Songez à vous défendre, ou plutôt à mourir, Si vous ne me rendez une chose si belle.

Tersandre se déboutonne, et fait voir à Lucidor le portrait de Florinde sur sa chemise.

Tersandre

Pour la dernière fois jette les yeux sur elle, La voilà.

Lucidor

Je serai bientôt victorieux. Quoi que vous m'ayez mis le soleil dans les yeux.

Tersandre

Qui vous !

Lucidor

N'en doutez point, oui selon mon envie, Vous rendrez le portrait, ou vous mourrez.

Tersandre

La vie.

Lucidor l'ayant terrassé lui arrache le portraict, et s'en va.

Il rentre.

Lucidor

Hé bien, je vous la laisse, et votre épée encor, Il suffit que j'emporte un si rare trésor.

Tersandre

Toi qui les bras croisés nous as regardé faire, Homme le plus poltron que le soleil éclaire ; Pourquoi, lâche, pourquoi quand il m'a terrassé, N'as-tu pas dans ses reins un poignard enfoncé ? Réponds : mais dans ce coin il dort ou je m'abuse. Holà-ho ?

Beronte s'étant endormi dans un coin se réveille en sursaut.

Beronte

Qui-va-là ? J'y suis ; mon arquebuse ? Où sont les ennemis ? Courons faut-il donner ? Vous verrez si jamais on peut mieux assener.

Tersandre

Est-ce ainsi sac à vin que l'on tient sa promesse.

Beronte

Ha ! Pardon, je rêvais, j'ai tort, je le confesse ; Mais vos dons en sont cause, oui votre quart-d'écu A fait que j'ai tantôt mis bouteille sur cul ; Ce n'était que ginguet, et pourtant ses fumées, Ont insensiblement mes paupières fermées.

Tersandre

Cependant malheureux, il m'a tout emporté.

Beronte

Vous auriez eu besoin de ce bras indompté, Je vous l'avais bien dit qu'il allait à la charge, Et vous en donnerait et du long, et du large; Que ne m'éveilliez-vous ? Je veux être berné, Si ce ne serait fait de ce Diable incarné.

Tersandre

Suis-moi, traître, suis-moi.

Beronte

Dieu ! Prenez ma défense.

Comme Tersandre et Beronte rentrent, les Filous les aperçoivent.

Tersandre

Mille coups de baston puniront ton offense.

Scène 7

Le Balafré, Le Bras-de-Fer, Le Borgne

Le Balafré

Courons après ces gens, il est nuit, autant vaut.

Le Bras-de-Fer

Que profiterons-nous à les prendre d'assaut ? Au Diable soit donné le lange qui les couvre, Puis ils heurtent là bas, et voilà qu'on leur ouvre.

Le Borgne

Ils rodent en pourpoint sans lumière et sans train.

Le Balafré

Les manteaux en hiver craignent fort le serein, Et leurs maîtres le soir les laissant dans la chambre, Comme au chaud de Juillet vont au froid de Décembre, Mais l'un de ces deux-là, si mon oeil n'est trompé, Est notre receleur de nos mains échappé, Attendons-le au retour, pour lui donner atteinte.

Le Borgne

Mais s'il nous aperçoit, il frémira de crainte, Et fut-il cul-de-jatte, en ce même moment, Il trouvera des pieds, et fuira promptement.

Le Bras-de-Fer

Cachons-nous donc tous trois, et s'il sort sans escorte, Battons-le jusqu'à tant que le Diable l'emporte.

Acte IV

Scène 1

Ragonde

Les Filous paraissent.

Elle heurte chez Lucidor d'où elle vient de sortir.

Ragonde

Dieu, qu'est-ce que je vois ? N'allons pas plus avant, De peur de ce Filou, tapi sous cet auvent ; Mais un autre plus loin s'offre encore à ma vue. Ils sont deux, ils sont trois, c'est fait, je suis perdue, Où fuirai-je ? Le coeur me bat comme un claquet, Et s'ils m'apercevaient, je serais bien du guet. Heurtons vite, rentrons.

Scène 2

Lucidor, Ragonde

Lucidor

Qu'est-ce qui te ramène ?

Ragonde

Je tremble.

Lucidor

Qu'as-tu donc ?

Ragonde

Trois grands tireurs-de-laine Sont au guet à cette heure, et jette dans ces lieux, La main sur les passants aussitôt que les yeux ; Je les viens d'entrevoir, et prenant l'épouvante, Aussitôt j'ai heurté plus morte que vivante ; Mais ils sont disparus, et je cours à l'instant, Trouver à petit bruit Florinde qui m'attend, Pour ravoir ses faveurs, qu'elle vous redemande.

Lucidor

S'est-il jamais commis d'injustice plus grande ? Qu'ai-je dit ? Qu'ai-je fait ? Ha ! Malgré son désir, Je les conserverai jusqu'au dernier soupir, Et quand même la mort aura fini mon terme, Sous la tombe avec moi je veux qu'on les enferme,

Ragonde

C'est là qu'elles seront en lieu de sûreté,

Lucidor

Vouloir m'ôter ainsi ce qui m'a tant coûté ! Non, non Ragonde non, retourne-t'en lui dire, Qu'elle n'obtiendra rien de ce qu'elle désire.

Ragonde

Je crains que ce refus n'irrite son courroux,

Lucidor

S'il m'était plus cruel, il me serait plus doux, Qu'il m'arrache la vie, et je lui rendrai grâce,

Ragonde

Est-il transport d'amour qui le vôtre surpasse ? Mais c'est trop m'amuser.

Lucidor

Que dira-t'elle, hélas ? Reviens.

Ragonde

Que voulez-vous ?

Lucidor

Rien, rien, poursuis tes pas.

Ragonde

Adieu donc.

Lucidor

Toutefois, encore une parole. À quoi me résoudrai-je ?

Ragonde

Ô demande frivole ! Il lui faut obéir.

Lucidor

Ô trop injuste sort. Faut-il que ce portrait soit cause de ma mort ? Clorise l'a perdue par trop de négligence, Et cependant moi seul j'en fais la pénitence, Sa faute, et mon malheur ne peuvent s'égaler.

Ragonde

Votre bouche a promis de jamais n'en parler, Mais vous êtes Norman, vous pouvez vous dédire.

Lucidor

Ha ! Ne te raille point, il n'est pas temps de rire.

Ragonde

Que vous êtes niais de vous taire aujourd'hui, Quand on punit en vous la sottise d'autrui, Que dira le pays où vous prîtes naissance ? Lui qui se fait nommer pays de sapience ? Jamais à son dommage on n'y garde sa foi, Et c'est être peu fin que d'agir contre soi.

Lucidor

Tu me donnais tantôt des conseils bien contraires.

Ragonde

Il faut nouveaux conseils à nouvelles affaires, Je ne devinais pas ce qui vient d'arriver, Mais Florinde paraît, allons tôt la trouver.

Scène 3

Lucidor, Florinde, Clorise, Ragonde

Lucidor

Puis-je bien me résoudre à cette perfidie ? Amour inspire moi ce qu'il faut que je die, Je viens pour obéir à vos commandements, Vous rendre ce qui fait tous mes contentements : Mais du moins, ô merveille ! À mes yeux adorables ; Apprenez moi, de grâce, en quoi je suis coupable.

Florinde

Quoi votre vanité, téméraire, indiscret, N'a pas dit que souvent je vous parle en secret, Et n'a jamais montré mon portrait à personne?

Lucidor

Non, ou que pour jamais Florinde m'abandonne.

Florinde

Tersandre ne l'a pas arraché de vos mains ?

Lucidor

Tersandre peut-il seul plus que tous les humains ?

Florinde

Il a su toutefois vous contraindre à le rendre.

Lucidor

Ce que je n'avais pas, pouvait-il me le prendre ? Hélas !

Florinde

Expliquez-vous, sans faire l'étonné. De ma part ce matin vous l'a-t'on pas donné ? Quoi vous ne l'aviez pas ? Qu'en dites-vous Clorise ? Vous changez de visage, et paraissez surprise ; D'où vient ce changement ? Parlez.

Clorise

Madame.

Florinde

Hé bien, Vous en demeurez-là ! Vous ne dites plus rien.

Ragonde

Qui ne prendrait ceci pour une comédie ?

Clorise

Dieu comme on me trahit ! Dieu quelle perfidie !

Ragonde

La mèche est découverte, implorez sa merci.

Florinde

Je ne la veux plus voir, qu'elle sorte d'ici, Ou que de mon portrait elle me rende compte.

Clorise

Ce compte peut-il bien se rendre qu'à ma honte ? Il est vrai, Lucidor ne l'a jamais tenu : Mais je vous ai caché le malheur advenu ; Je l'ai perdu, Madame, et n'osant vous le dire, Mon silence a causé votre commun martyre.

Florinde

Dieu ! Que me dites-vous ?

Clorise

Je vous parle sans fard.

Florinde

Tersandre l'avait donc rencontré par hasard ?

Lucidor

Il est ainsi, Madame, et j'ai su par les armes Arracher de sa main ce miracle de charmes : Plus que sa propre vie il feignait le chérir, Mais il a mieux aimé le rendre que mourir.

Florinde

De quelle encre assez noire est digne d'être écrite La malice qui règne en cette âme hypocrite ? Il est également, et méchant, et jaloux.

Lucidor

Cependant on vous force à l'avoir pour époux : Mais à la violence opposons la finesse, Ne peut-on surmonter la force par l'adresse ? Si vous m'aimez.

Florinde

Quel si ! Pouvez-vous en douter ?

Lucidor

À la faveur de l'ombre il nous faut absenter, L'Amour garde partout ceux qui lui sont fidèles, Et pour nous enfuir il nous offre ses aîles ;

Florinde

Cette offre avec honneur se peut-elle accepter ?

Lucidor

En ce pressant besoin doit-on la rejeter ? Sauvez-vous, sauvez-moi.

Florinde

Sauvez ma renommée, Voulez-vous pour jamais me rendre diffamée ? Ha ! Vous ne m'aimez point.

Lucidor

Ha ! Si vous pouviez voir, Ces esprits qui me font et parler et mouvoir, Vous verriez votre image au plus beau de mon âme, Et seriez éblouie, à l'éclat de ma flamme.

Florinde

La mienne n'est pas moindre, et mon contentement Serait d'être avec vous jusqu'au dernier moment, Mais vous suivre en cent lieux comme une vagabonde ! Que dirait-on de moi ?

Lucidor

Laissez parler le monde, Et rendez-vous heureuse en me rendant heureux.

Florinde

Mon devoir me défend de complaire à vos voeux.

Ragonde

Enfin que dira-t'il ? Enfin que dira-t'elle ? Vous empêche d'aller où l'Amour vous appelle Ou quelque bon frater, étant peu scrupuleux, Puisse en catimini, vous épouser tous deux.

Florinde

Ferais-je cet affront à ceux dont je suis née ? Ils sauraient s'en venger, rompraient mon hyménée, Pesteraient contre moi, retiendrait tout mon bien ; Et jamais nul malheur ne fut égal au mien.

Ragonde

Je crois bien que d'abord quelque Diable en soutane, Lancera sur vous deux mille traits de chicane ; Mais contre la justice ayant bien regimbé, Il faudra qu' à la fin ils viennent à jubé ; Jusqu'au dernier teston ils rendront la richesse, Qu'autrefois votre père acquit par son adresse, A-t'on vu partisan faire mieux son magot ? Il pondait sur ses oeufs et vivait à gogo, Vous êtes belle au coffre aussi bien qu'au visage, Et vingt mille écus d'or sont votre mariage. Mais quoi ? Si votre mère un jour y met la main ? Ces vingt mille soleils s'éclipseront soudain, Et n'ayant plus l'éclat dont ils vous font paraître, Chacun fera semblant de ne vous plus connaître ; Quoi que vous soyez belle on vous méprisera, Et nul pour vos beaux yeux ne vous épousera ; Toutefois je me trompe, et quand votre richesse, Consisterait sans plus en l'or de votre tresse, Lucidor est fidèle, et si coiffé de vous, Qu'il ferait vanité de se voir votre époux.

Lucidor

Votre seule personne a mon âme ravie, L'éclat de vos grands biens tente peu mon envie ; Et si quelque malheur vous les avait ôtés, Je n'en serais pas moins captif de vos beautés : Mais il faut l'un ou l'autre ; ou que je vous enlève, Ou que de mon rival l'entreprise s'achève, Et qu'on voie à ma honte, et malgré vos efforts, Cet orgueilleux démon posséder ce beau corps.

Florinde

Quoi lui me posséder ! Puisse plutôt la foudre Me frapper à vos yeux et me réduire en poudre. Il n'a bien ni vertu qui me puissent tenter, Et ses soumissions ne font que m'irriter. Moi sous ses volontés me voir assujettie ! Moi souffrir qu'on m'attache à mon antipathie ! Non, non, ne craignez rien, je vous tiendrai la foi, Et la mort avant lui triomphera de moi.

Lucidor

Donc la peur de vous voir à son joug asservie Arrêterait le cours d'une si belle vie ! Je romprai par sa perte un si sanglant dessein, Oui cent coups de poignard lui perceront le sein ; Et si mon action attire votre blâme, De ce même poignard je couperai ma trame.

Florinde

Quelle aveugle fureur vous agite aujourd'hui Jusqu'à le vouloir perdre, et vous perdre après lui ? Chassez loin le désir de ce double homicide.

Lucidor

Chassez donc loin aussi cette vertu timide Qui s'effrayant de tout vous retient d'éviter L'orage qui sur vous est tout prêt d'éclater.

Florinde

À la fin vos raisons ébranlent ma constance, Et ce n'est plus qu'en vain qu'elle y fait résistance : Donc à ce qu'il vous plaît je veux bien consentir, Et même avant le jour me résoudre à partir ; Mais lorsque de vous seul étant accompagnée Je serai pour jamais de ces lieux éloignée, Ne me demandez rien contre ce que je dois, Montrez que vous m'aimez moins pour vous que pour moi ; Et sans jamais brûler d'une illicite flamme, Gardez bien que le corps ne triomphe de l'âme, Quoi que je vous estime, et vous préfère à tous, J'aime encor toutefois mon honneur mieux que vous Et si vous l'offensez, je m'ôterai la vie.

Lucidor

Quel démon peut jamais m'en inspirer l'envie ? Vos seules volontés régleront mes désirs, Et le bien de vous voir fera tous mes plaisirs.

Elle rentre.

Florinde

Doncques sur le minuit sans qu'on vous puisse entendre À la porte secrète ayez soin de vous rendre ; Mais adieu, quelqu'un vient.

Ragonde

Dieu ! Ce sont ces filous.

Lucidor

Ne crains rien.

Ragonde

Hé ! Tout beau, rengainez, sauvons-nous.

Scène 4

Le Balafré, Le Borgne, Le Bras-de-Fer

Le Balafré

Quel bruit chers compagnons a frappé nos oreilles ? Tandis qu'ainsi tous trois nous bayons aux corneilles, Ce maudit receleur pourrait bien battre aux champs.

Le Borgne

Ce coquin a bon nez, il prendra mieux son temps ; Et peut-être déjà sentant notre partie, Il a fait en secret un branle de sortie.

Le Bras-de-Fer

Soit ici, soit ailleurs, je l'attraperai bien, Et cent coups de bâton ne lui coûterons rien : Mais ferons-nous encor longtemps le pied de grue, Attendant chape-chute, au coin de cette rue ? Filer ici la laine est un pauvre métier, Il ne passe personne en ce maudit quartier ; Mais si quelqu'un y vient, il faut qu'on le détrousse, Et s'il a bien de quoi nous en ferons carrousse.

Le Balafré

Je ne trouve rien tel que nager en grand'eau Volons une maison, et non pas un manteau, Changeons la bière en vin, et la menestre en bisque.

Le Borgne

Mais garde le Prévôt.

Le Bras-de-Fer

Nous courons peu de risque, Cet homme environné de chevaliers errants, Prend les petits voleurs, et laisse aller les grands, Mais quand il me prendrait ? Si ma faute est punie, Je mourrai pour le moins en bonne compagnie.

Scène 5

Le Borgne, Le Balafré, Le Bras-de-Fer, Beronte

Le Borgne

Silence, Compagnons, quelqu'un marche là bas.

Le Balafré

Suivons-le.

Le Borgne

Ne bougez, il dresse ici ses pas.

Le Bras-de-Fer

Il nous voit, il s'enfuit, attrapons-le à la course.

Le Balafré

Je le tiens, peu s'en faut, rends la vie, ou la bourse.

Beronte

Là voilà.

Le Balafré

Quelle est plate ! Elle est vide, es-tu fou ? Tu portes une bourse, et n'y mets pas un sou, Ça le manteau.

Beronte

Prenez-le.

Le Balafré

Il ne vaut pas le prendre, Porter du camelot ! Il gèle à pierre fendre ; Voilà bien se moquer de l'hiver et de nous.

Beronte

Mon maître contre moi s'étant mis en courroux, J'ai happé le taillis, et courant en chat maigre J'ai pris sans y penser ce manteau de vinaigre.

Il prend la lanterne et regardant Beronte au visage il le reconnaît.

Le Bras-de-Fer

Vraiment la prise est belle,on la doit bien garder, Mais encore au minois il faut le regarder, Sa parole me trompe ou me le fait connaître, Ça la lanterne, hé bien, le voilà pas le traître, Qui comme un honnête homme a fait courre après lui, Ha ! Que nous te ferons bonne chère aujourd'hui, Tu nous as fait cent vols, tu nous as fait cent niches.

Beronte

Faites-moi quelque grâce, et je vous ferai riches.

Le Borgne

Aurais-tu quelque part un peu d'argent caché ?

Beronte

Ai-je gousset ni poche où vous n'ayez cherché ? Non, je n'ai pas un sou, mais sachant votre adresse, Je veux vous enseigner un monde de richesse, Voyez-vous ce logis.

Le Balafré

N'avons-nous pas des yeux ?

Beronte

Il ne s'y trouve rien qui ne soit précieux, Personne de défense à présent n'y demeure, Et faire un si beau vol est l'ouvrage d'une heure, Une femme s'y tient veuve d'un partisan, Qui volait en un jour plus que vous en un an, Et qui par un impôt qu'il mit sur la vendange, A fait de son logis un second Pont-au-Change : Y peut-on plus de biens l'un sur l'autre entasser, Tout s'y trouve d'argent, jusqu'aux pots à pisser.

Le Borgne

Pour t'échapper de nous dis-tu point une fable ?

Beronte

Ce ne sont que trésors, ou je me donne au Diable.

Le Borgne

Et ce riche logis est de facile accès ?

Beronte

Nous y pourrons entrer et remplir nos goussets ; Il regorge de biens cette veuve fertile, Pour se remarier, de marier sa fille, Ce mariage est prêt, et c'est argent comptant.

Le Balafré

Hé ! De qui tiens-tu donc, cet avis important ?

Beronte

Je le tiens d'une femme avec qui j'ai commerce, Le métier de revendre est celui qu'elle exerce, Au déçu de la veuve, elle y va tous les jours, Et connaît de ce lieu les biens et les détours : Quelquefois sur la brune avec elle en cachette, Elle m'y fait entrer par la porte secrète, Y reçoit d'une fille habits, nappes et draps, Et j'en reviens chargé comme un cheval de bât ; Or si j'en crois mes yeux, cette porte est mal sûre, Ses verrous sont mauvais, mauvaise est sa serrure, Et de l'ouvrir enfin vous viendrez bien à bout.

Le Bras-de-Fer

Avecque nos engins nous entrerons partout.

Beronte

Mais elle a pour défense un effroyable dogue.

Le Balafré

Je sais pour l'assoupir une admirable drogue ; Et dont en un moment il sentira l'effet.

Le Borgne

Puisse mon luminaire être éteint tout à fait, Si pour y voler tout je ne fais l'impossible, Y dussai-je être pris, et percé comme un crible.

Le Bras-de-Fer

Et pour ce Bras-de-fer, puissai-je en avoir deux, Si je ne suis encor plus que vous hasardeux.

Le Balafré

Je me résous aussi de tenter la fortune, Dussai-je en rapporter cent balafres pour une : Mais il s'agît de faire, et non de discourir. Et dépenser plutôt à vivre qu'à mourir : Que Beronte avec moi vienne donc tout à l'heure, Pour prendre ce qu'il faut jusques à sa demeure : Nous y courons ensemble, et dans peu de moments, Nous reviendrons chargés de divers instruments, Nous en apporterons pour limer les ferrures, Et nous servir de clefs à toutes les serrures,

Le Bras-de-Fer

Allez, et cependant nous boirons près d'ici.

Beronte

Avant notre retour, nous trinquerons aussi, Le vin me rend hardi, quand j'ai bu je fais rage.

Le Borgne

Nous trousserons la pinte et non pas davantage, Et puis à pas de loup nous reviendrons daguet, Pour voir qui va qui vient tous deux faire le guet.

Acte V

Scène 1

Le Bras-de-Fer, Le Borgne

Le Bras-de-Fer

Viennent-ils ?

Le borgne regarde si ses compagnons ne reviennent point.

Le Borgne

Nullement.

Le Bras-de-Fer

Qu'est-ce qui les arrête ?

Le Borgne

Ils s'amusent peut-être à trinquer tête à tête, Ces engoule-bouteille, au gosier tout de feu, Ne sont pas des mignons qui boivent pour un peu, Et n'osent de rubis enluminer leurs trognes.

Le Bras-de-Fer

Mais ne craignez vous point que ces maîtres ivrognes Laissent le jugement au fonds du gobelet, Et qu'ici jusqu'au jour nous gardions le mulet ?

Le Borgne

Souvent le receleur est rond comme une boule, Mais pour le balafré rarement il se saoule : Il boit, mais sans jamais se barbouiller l'armet, Et son ventre est petit pour tout ce qu'il y met ; Ses débauches de vin sont en tout monstrueuses, Et je n'assure pas qu'il n'ait les cuisses creuses.

Le Bras-de-Fer

À ce compte il aurait trois ventres au lieu d'un.

Le Borgne

Au moins il boit et mange au delà du commun, N'aime rien que la table, et n'en sort qu'avec peine,

Le Bras-de-Fer

De leur retardement c'est la cause certaine, Mais on a cent décrets contre ce Balafré, Et les archers du guet l'ont peut-être coffré.

Le Borgne

S'il est pris je le plains il faudra qu'il en meure.

Le Bras-de-Fer

C'est à faire à passer quelque mauvais quart-d'heure.

Le Borgne

Quand nous en venons là nous sommes bien surpris, Le bourreau fait trembler les plus fermes esprits ; Et la corde à la main dans les lieux où nous sommes, Quand cet homme gagé pour massacrer les hommes ; Entre, et de par le roi, s'en vient nous saluer, Ce funeste salut suffit pour nous tuer ; Il nous rompt au milieu d'une publique place, Et le coup de la mort nous est un coup de grâce, Ce coup est-il reçu ? Nos membres tous brisés, Sur quelque grand chemin demeurent exposés, Sont l'horreur des passants, la butte des tempêtes, Servent d'exemple au peuple, et de pâture aux bêtes.

Le Bras-de-Fer

Vous qui n'étant pas moins savant qu'irrésolu, Êtes devenu borgne, à force d'avoir lu, N'avez-vous point appris que ces vaines images, Ne donnent de l'effroi qu'à de faibles courages ? Après que la Justice a nos ans limités, Que nous importe-t'il où nos corps soient jetés ? Qu'ils soient sous des cailloux, ou sous des pierreries, Au milieu des parfums, ou parmi des voiries ; Posez sur des gibets, ou mis en des tombeaux, Et soient mangez des vers, ou mangez des corbeaux ; Tout est indifférent, ni louange ni blâme, Ne touchent un mortel quand il a rendu l'âme, Et quiconque a du coeur, au lieu de s'étonner, Regarde d'un oeil sec son destin terminer.

Le Borgne

C'est votre opinion.

Le Bras-de-Fer

Que votre âme est craintive ! La mort est toujours mort, quelque part qu'elle arrive ; Et qui finit ses jours couché bien mollement, Entre les draps d'un lit paré superbement ; Ne revit pas plutôt que qui meurt sur la roue, Et mort on est pas mieux dans l'or que dans la boue.

Le Borgne

On siffle, les voici.

Scène 2

Le Bras-de-Fer, Beronte, Le Borgne, Le Balafré

Le Bras-de-Fer

Doublez doublez le pas, Fallait-il si longtemps être à friper les plats ? Dix heures ont frappé.

Beronte

Je crois qu'il en est onze, Mais à peine étions-nous prés du cheval de bronze, Que le Guet a passé tenant deux grands filous, Que nos yeux effrayé ont d'abord pris pour vous ; Tant ils vous ressemblaient d'habit et de visage,

Le Bras-de-Fer

La rencontre est fâcheuse et de mauvais présage. Mais il est déjà tard.

Le Borgne

Ne parlez pas si haut.

Le Bras-de-Fer

Nos engins sont-ils prêts ?

Beronte

Voici tout ce qu'il faut, Crochets, passe-par tout, lime sourde, tenaille, Et tant d'autres outils dont notre main travaille.

Le Bras-de-Fer

Le morceau, pour jeter en la gueule du chien, L'avez-vous apporté ? Ne nous manque-t'il rien ?

Le Balafré

Tout est prêt.

Le Bras-de-Fer

C'est assez, allons, la nuit s'avance.

Beronte

J'ai dans la gibecière un outil d'importance, C'est la main d'un pendu dont je vous ferai voir, En cette occasion l'admirable pouvoir ; Mettant à chaque doigt une chandelle noire, Et prononçant dessus quelques mots du grimoire ; J'ose bien assurer que ceux qui dormiront, Ne s'éveilleront pas tant qu'elles brûleront.

Le Borgne

Hé ! S'ils sont éveillés ?

Beronte

Ils nous verrons tout prendre, Sans pourvoir ni parler, ni même se défendre.

Le Bras-de-Fer

Quel esprit eut jamais plus de crédulité ? C'est un compte de vieille à plaisir inventé, Défions-nous toujours de la force des charmes, Et ne nous assurons qu'en celle de nos armes.

Beronte

Mais si par un malheur nous sommes aperçus, Que faire ?

Le Balafré

On ne doit point consulter là-dessus, Il faut que notre main au carnage occupée, Passe indifféremment tout au fil de l'épée.

Beronte

Je ne tuerai jamais, si je n'y suis forcé.

Le Bras-de-Fer

La pitié du barbier est cruelle au blessé, Et celle du voleur est cruelle à lui-même, Et le plonge souvent dans un malheur extrême, De nos crimes jamais ne laissons de témoins, On nous recherche après avecque trop de soins, Un prévôt nous attrape, et puis une potence Est de notre pitié la juste récompense ; Mais devais-tu toi-même à ce vol nous porter ? Pour t'efforcer après de nous en dégoûter ? As-tu cuvé ton vin ? N'es-tu point ivre encore ?

Beronte

Le meurtre me déplaît, c'est chose que j'abhorre, Dérobons plus de bien, et versons moins de sang.

Le Balafré

Quoi, déjà de frayeur vous devenez tout blanc ?

Beronte

Plaise au Ciel que ce vol ne nous soit pas funeste.

Le Balafré

Funeste, ou bien heureux, j'y couche de mon reste, Et quiconque viendra me saisir au collet, Se verra saluer d'un coup de pistolet. Mais puis que vous tremblez d'une frayeur si forte, Au moins faites le guet au près de cette porte, Cependant sans tarder nous entrerons tous trois, Par celle où sur le soir vous entrez quelquefois, Nous l'ouvrirons sans bruit, mais non pas sans lumière Donnez-nous la lanterne avec la gibecière, De clartés et d'outils notre adresse a besoin.

Beronte

Serai-je ici tout seul !

Le Balafré

Nous n'en serons pas loin, Prêtez l'oreille au bruit, faites la sentinelle, Et si l'on vous découvre enfilé la venelle.

Beronte

S'il tombe sur mon dos une grêle de coups.

Le Balafré

Vous n'avez qu'à siffler, et nous viendrons à vous.

Beronte

Tandis que vous viendrez, s'il advient qu'on me tue.

Ils s'en vont.

Le Balafré

Que de vaines frayeurs votre âme est combattue ; Nous serons plus heureux, ce mal n'adviendra point, Adieu, conservez bien le moule du pourpoint.

Ce bruit est causé par les voleurs, qui étant découverts tâchent à se sauver.

Il se cache.

Beronte

Conservez bien le vôtre, et si l'on vous attrape, Et que de ce danger par miracle j'échape ; A quelque question que vous soyez soumis, Ayez toujours bon bec, buvez à vos amis, Allez, et que le Ciel rende vaine la crainte, Qui m'attaque et me porte une si vive atteinte : Il me semble déjà que tout ce que je vois Se transforme en sergent, se vient saisir de moi, Et m'enferme à cent clefs, où déjà d'aventure, J'ai sans dévotion trop couché sur la dure : Mais où va ce fendant que j'entrevois de loin, Lucidor passe pour aller enlever Florinde. Le manteau sur le nez, marcher l'épée au poing ? Sifflerai-je, ou plutôt quitterai-je la place ? Il passe outre, et mon sang est encor tout de glace, La crainte qui souvent fait voir ce qui n'est pas, Vient de me figurer l'image du trépas, J'ai presque pris la fuite, et j'ai vu ce me semble En cet homme tout seul cinquante archers ensemble ; Je n'avais pas quinze ans, que le vol d'un manteau, Fit que l'on m'attacha le dos contre un poteau, Où le cou dans le fer, et les pieds dans la boue, Aux passants malgré moi je fis longtemps la moue : Je fus marqué depuis à la marque du Roi, Et si l'on me reprend n'est-ce pas fait de moi ? Il n'est point de présent, d'ami, ni d'artifice, Qui puissent m'exempter d'un infâme supplice ; Il faudra qu'en charrette, et suivi du bourgeois, J'aille sans violons danser au bout d'un bois. Mais qui cause les bruits qui maintenant s'entendent ? Et fait que tant de gens et montent et descendent ; Sifflons, sifflons encor ; Ha ! Dieu pas un ne vient, S'ils ne sont déjà pris, qu'est-ce qui les retient ? Quel battement de pied ! Quel cliquetis d'épées ! Quel murmure confus de voix entrecoupées ? Fuyons, mais où fuirai-je ! Hélas de tous côtés, Ce ne sont que voisins, ce ne sont que clartés : Ils ont pris ces filous, ils me cherchent peut-être, Et j'en tiens pour longtemps, s'il m'advient de paraître : Laissons-les donc rentrer, avant que de partir, Cependant cachons-nous, j'entends quelqu'un sortir,

Scène 3

Olympe, Ragonde

Olympe

Au voleur, au voleur, accourez à mon aide.

Ragonde

Est-ce donc de chez vous que ce grand bruit procède ? Madame, avec frayeur je me viens d'éveiller, Et pour vous secourir, je sors sans habiller.

Olympe

Des larrons sont entrés par la petite porte, Et nul que Lucidor ne me prête main forte : Ma maison est perdue.

Ragonde

Il se bat comme il faut, Et seul à ces coquins fera gagner le haut, Mais le voici.

Scène 4

Lucidor, Beronte, Olympe, Ragonde

Lucidor

Madame, ils ont tous fait retraite, Après s'être sauvés par la porte secrète ; Mais qui vois-je à ce coin ?

Beronte

Dieu ! Je tremble d'effroi, Fends-toi par la moitié, muraille cache-moi.

Olympe

C'est un voleur, prenez-le, il faut qu'il rende l'âme, Entre mille tourments.

Beronte

Grace, grâce, Madame Et je vous sauverai l'honneur avec le bien.

Olympe

Tu fais une promesse où je ne comprends rien : Mon bien et mon honneur sont-ils prés du naufrage ? Parle plus clairement, éclairci ce langage ; Et si tu m'avertis de quelque trahison, Je t'exempte de tout, même de la prison.

Beronte

Donc sur votre parole écouter une histoire, Que d'abord votre esprit refusera de croire. Tersandre, qui chez vous se voit combler d'honneur, Qui fait du magnifique, et tranche du Seigneur, N'est rien assurément de tout ce qui vous semble.

Olympe

N'est-il pas honnête-homme, et riche tout ensemble ? Ses mérites partout aujourd'hui sont prisez, Et ses biens trop connus l'ont fait mettre aux aisés !

Beronte

Qu'en espions le Roi dépend mal d'ordinaire.

Olympe

Qui ne s'explique mieux gagne autant à se taire.

Beronte

Que diriez-vous de lui, si par subtilité, Ce Matois abusant votre crédulité, Était le plus grand gueux que le Soleil regarde ?

Olympe

Où donc aurait-il pris tout ce que je lui garde ? Ces chaînes d'or massif ? Et ce gros diamant ?

Beronte

Ce sont chaînes qu'il fait de cuivre seulement.

Olympe

Quoi ce n'est pas bon or ? Ô grand Dieu quelle bourde! Et ce gros diamant.

Beronte

C'est une happelourde, Je l'ai vu travailler, je l'ai servi vingt mois, Et je sais les bons tours qu'il a faits mille fois.

Olympe

Ô malheur ! Mais je veux que ces biens soient frivoles, Ne lui gardons-nous pas deux grands sacs de pistoles.

Beronte

Je crois qu'au Roi d'Espagne elles ont coûté peu, À faire fabriquer.

Olympe

Dénoue, ou romps ce noeud, Est-il faux-monnayeur ?

Beronte

Il n'a point de semblable, Pour fondre les métaux, ni pour jeter en sable.

Olympe

O le plus scélérat du reste des humains ? Mais pourquoi mettre ainsi ces biens faux en mes mains ?

Beronte

Pour éblouir vos yeux, et ceux de sa maîtresse, Par les trompeurs appas d'une feinte richesse.

Ragonde

Dieu quel Maître Gonin !

Beronte

Il fait bien d'autres coups, Mais je croirais plutôt qu'il les cacha chez vous, De crainte que le temps découvrant toutes choses, Ne vint à découvrir chez-lui le pot aux roses ; Et que quelque grippeur de mauvais garnements, Ne le fît malgré lui changer de logement.

Lucidor

Il s'en faut éclaircir.

Elle rentre.

Olympe

Je n'ai point d'autre envie, Si ton rapport est vrai, je te donne la vie ; Mais s'il est faux aussi tu sera maltraité, Entrons visitons tout.

Lucidor reconnaît Beronte.

Lucidor

Dis-tu la vérité Mais ne t'ai-je pas vu sous moi porter les armes ? Oui c'est toi qui tremblais aux premières alarmes, Et dont l'ivrognerie osa tant m'offenser, Que de ma compagnie il te fallut chasser. Tu vivais en pourceau, toujours la panse pleine : Mais tu veux t'échapper, maraud.

Beronte

Mon Capitaine, Me tiendra-t'on promesse ?

Lucidor

Oui, si tu ne mens point.

Beronte

Que puissent vos goujats m'ôter grègue et pourpoint, Et m'en donner par tout, si c'est une imposture.

Ils rentrent.

Lucidor

Entre donc, et sans peur viens finir l'aventure.

Ragonde

Que d'un tour si subtil j'ai l'esprit étonné ! Fut-ce Nostradamus l'aurait-il deviné ? Quoi, ce n'est qu'un Trompeur, qu'un donneur de bricoles ? Qu'un attrape minon, qu'un rogneur de pistoles, Qu'un gueux pour tout potage, encor que tous les jours Monté comme un Saint-Georgeil fasse mille tours ! Il n'est rien si trompeur qu'une belle apparence, Comment donc là dessus fonder quelque assurance ? Aucun sur ce qu'il voit ne peut prendre parti, Et doit dire à ses yeux, vous en avez menti : Mais voici ce mangeur de charrette ferrée, Qui m'est venu tantôt faire une échauffourée, Les rayons de la lune à mes yeux le font voir.

Scène 5

Tersandre, Ragonde

Tersandre

Quels cris ai-je entendus ? Ne le puis-je savoir ?

Ragonde

Ce sont voleurs, Monsieur, qu'on cherche par la ville, Vous sont-ils point connus ?

Tersandre

La demande est civile, À qui crois-tu parler ?

Ragonde

À qui je ne dois rien. À qui me connaît mal, et que je connais bien. À qui doit s'en aller vendre ailleurs ses coquilles, À qui croit que je sois revendeuse de filles. Et pour me faire affront m'a tenu des propos, À se faire casser cent bastons sur le dos.

Tersandre

Ha ! Je te reconnais, mais à cette heure indue, Que fais-tu toute seule au milieu de la rue ? Ayant trop bu d'un coup, tu cherches ton chemin.

Ragonde

Je prédis presque tout, quand j'ai bu de bon vin, Et sans aucun aspect d'étoile, ni de lune, Je vous dirais bientôt votre bonne-fortune.

Tersandre

Connais-tu l'avenir ?

Ragonde

Oui, mieux que le passé, D'un bizarre trépas vous êtes menacé, Et vous mourrez en l'air faisant la capriole.

Tersandre

Et plus que ton savoir, si le mien n'est frivole, Avec quelque commère ayant le verre en main, Tu mourras en chantant buvons jusqu'à demain : J'excuse ton ivresse à nulle autre pareille, Et je pardonne au vin, mais garde la bouteille.

Ragonde

Gardez-vous bien vous-même, autrement doutez-vous Que l'on ne vous enferme en la boite aux cailloux ? Ne vous déguisez plus, il faut lever le masque, Songer à la retraite, et courir comme un basque ; On vous cherche par tout, et je vous donne avis De chausser des souliers qui soient sans pont-levis.

Tersandre

Qui dit cette insensée ?

Ragonde

On sait de vos affaires, Les feintes maintenant vous sont peu nécessaires.

Tersandre

Moi feindre ! Moi fuir ! As-tu perdu le sens ?

Ragonde

N'appréhendez-vous point d'être vu des passants ? Que de tous vos bons tours on ne sache le nombre, Et que de peur du hâle on ne vous mette à l'ombre ? Bandez vite la caisse, ôtez tout de ce lieu, N'oubliez rien enfin sinon à dire adieu.

Tersandre

Moi ?

Ragonde

Vous-même.

Tersandre

Hé ! Qui donc t'a conté cette fable ?

Ragonde

Celui même qui vient.

Scène 6

Tersandre, Beronte, Ragonde

Tersandre

Qu'as-tu dis misérable ?

Beronte

Mais vous qu'avez vous fait, m'ayant si maltraité ? Pour avoir fait faillite à votre lâcheté ? Ferais-je le lion, quand vous faites la cane ? Vous avez pris de quoi me sangler comme un âne ; Et si ma fuite alors n'eut trompé votre main, J'aurais demeuré tard à me lever demain : Mais naguère étant prêt, pour un vol d'importance, D'aller danser sur rien au bout d'une potence ; J'ai, pour m'en exempter, et me venger aussi, Fait de vos actions un portrait raccourci : Oui, Florinde et sa mère ont vu de quelle adresse Vous savez des plus fins abuser la finesse : Ce qu'elles vous gardaient elles l'ont visité, Je leur en ai fait voir toute la fausseté ; Et par ce seul moyen j'ai racheté ma vie, Qu'un collier trop étroit eut sans doute ravie.

Tersandre

Ha perfide !

Ragonde

Tout beau, soyez moins furibond, Étant seul contre deux vous n'auriez pas du bon.

Tersandre

Il mourra ; l'imposteur,

Beronte

Rengainez je vous prie, Ou je me jetterai sur votre friperie, Vous ferai sous ma main passer et repasser, Et jamais violon ne vous fit mieux danser.

Tersandre

Hé ! Je puis d'un valet endurer cet outrage ?

Ragonde

Adieu Monsieur l'escroc.

Beronte

Adieu, devenez sage.

Tersandre donne un coup de pied à Beronte, et un coup de poing à Ragonde, et s'enfuit.

Tersandre

Je deviendrai bourreau, pour te rompre le cou.

Beronte

Ha Dieu quel coup de pied m'a lancé ce filou !

Ragonde

Ha Dieu quel coup de poing ! Je vois mille chandelles. Au voleur.

Beronte

Au secours.

Il s'enfuit.

Tersandre

Fuyons.

Beronte

Il a des ailes.

Scène Dernière

Lucidor, Ragonde, Olympe, Florinde

Lucidor

Qui donc crie au voleur ? D'où provient ce grand bruit ?

Ragonde et Beronte rentrent pour courir après Tersandre.

Ragonde

Des coups que m'a donnés ce fourbe qui s'enfuit.

Lucidor veut courir après Tersandre, mais Olympe et sa fille l'en empêchent.

Lucidor

Madame, laissez-moi, je saurai le poursuivre.

Olympe

Pour sa punition il le faut laisser vivre, Cependant mon honneur est blessé vivement, Par le honteux dessein de cet enlèvement : Mais il a fait tout seul l'heureuse découverte, De ces voleurs de nuit qui conspiraient ma perte ; Et sans qui toutefois mon esprit abusé, M'aurait donné pour gendre un filou déguisé. Puis donc que votre épée à ce point m'a servie, Qu'elle a sauvé mon bien, mon honneur, et ma vie, Je vous pardonne tout, et vous promets encor, Que Florinde jamais n'aura que Lucidor.

Lucidor

Ô charmante promesse !

Florinde

Ô faveur non commune !

Olympe

Allez vous reposer, bénissez la Fortune Qui fait que dés demain pour finir vos langueurs, L'hymen joindra vos corps, comme amour joint vos coeurs.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

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