Comédie · 1693

L’Opéra de Village

de Dancourt

Représentation
≈ 35 min
Distribution
3 femmes, 5 hommes
Répliques
257
Écriture
En prose
Dans l’app
Voix prêtes

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Thibaut H 71 ≈ 12 min 10
La Flèche H 67 ≈ 9 min 13
Colin H 15 ≈ 4 min 3
Galoche H 34 ≈ 3 min 4
Louison F 32 ≈ 3 min 4
Martine F 21 ≈ 2 min 3
Pierrot H 7 ≈ 1 min 1
Claudine F 3 ≈ 1 min 1
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle Opéra de Village
Thibaut absentabsentabsentabsentabsentabsent
La Flèche absentabsentabsent
Colin absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Galoche absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Louison absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Martine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Pierrot absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Claudine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
PDF

Opéra de Village

Scène 1

Colin, Thibaut

Colin

Palsangoi, mon oncle, il n'en faut pas faire à deux fois. Notre nouveau Seigneur arrive aujourd'hui ; Hé morgué, que la petite réjouissance que je l'y voulons bailler, serve aux fiançailles de ma cousine Louison, avec ce grand Nicodème de Piarrot. M'est avis que son père, notre Bailli, se porte un tantinet mieux que de coutume ; et si vous l'y marmuriez queuque chose de ce mariage, je crois, Dieu me pardonne, que ce serait une affaire bientôt bâtie.

Thibaut

Il vient de m'envoyer prier de passer cheux lui, notre Bailli, et ce pourrait bian être pour ça. Oui, mon neveu Colin, ce grand Piarrot-là est bian assotté de notre fille Louison.

Colin

Morgué, mon oncle, à la bonne heure. Ne barguignez pas à vous en défaire. Ma cousine est diablement fringante, oui ; et quand les oisiaux sont drus une fois, tatigué ils sont bientôt dénichés, voyez-vous.

Thibaut

Louison est une fille sage, neveu : et si je précipite de la marier, ce n'est pas que j'aie appréhension.

Colin

Hé non, d'accord, il n'y a point d'appréhension à avoir : mais il est toujours bon de prendre garde. Il y a ici deux drôles qui n'y restont pas pour enfiler des parles : ils la lorgnons, et ils ne la lorgnons pas pour des preunes.

Thibaut

Je n'ai point remarqué qu'ils la lorgnifiaient, moi, et je ne vois pas.

Colin

Vous avez donc la barlue, mon oncle. Car je sais fort bian moi, que ce petit Monsieur Bouvillon qui fait tant le grand seigneur, avec son factotum, Monsieur Galoche, en voulont à queuque fille ; et comme ma cousine est la plus gentille du Bourg. Tenez, mon oncle, je me donne au diable, il ne faut point s'affier à ces gens-là.

Thibaut

Morgué que tu es défiant, Colin. Tu as peur de ton ombre.

Colin

Mais aussi, que faisont-ils ici ? Au lieu d'aller où ils ont affaire, ils demeuront dans notre Village à manger bian de l'argent au cabaret. La peste m'étouffe, il y a là-dessous queuque manigance.

Thibaut

Est-ce que tu ne sais pas qu'ils attendont une recrue de filles, pour établir ce buriau de musique qu'ils allont avoir à trois lieues d'ici ?

Colin

Et c'est justement ça qui me chagrine, ils enrôleront peut-être la cousine, et ils l'emmèneront peut-être avec la recrue.

Thibaut

Paix, tais-toi, voilà le factotum.

Scène 2

Galoche, Thibaut, Colin

Galoche

Serviteur à Monsieur Thibaut, et à Monsieur Colin.

Thibaut

Je vous baisons les mains de bien bon cour, Monsieur Galoche.

Colin

Morgué, je ne l'y baise rien, moi, mon oncle ; son menton pointu et sa face ambicoin m'affligent ; serviteur.

Galoche

Monsieur Colin me paraît de mauvaise humeur aujourd'hui.

Thibaut

C'est un petit mièvre qui fait le fantasque, comme vous voyez.

Galoche

Hé bien, Monsieur Thibaut, c'est donc aujourd'hui que votre Monsieur le Marquis vient prendre possession de sa nouvelle Seigneurie ?

Thibaut

On nous le fait espérer, Monsieur Galoche : et vous ne serez pas fâché de voir cette petite sarimonie-là.

Galoche

Non vraiment. C'est une des raisons qui nous ont fait demeurer ici, Monsieur Bouvillon et moi, et nous nous promettons beaucoup d'une petite espèce de fête qu'on dit que vous lui préparez.

Thibaut

Oh Dame, nos Opéra ne sont pas daignes des vôtres. À gens de villages, trompettes de bois, Monsieur Galoche, vous vous gobargerez de nous peut-être : mais qu'importe, aux champs, comme aux champs, je sommes à la campagne ; je chanterons, je danserons, avec votre parmission, da, Monsieur Galoche : je ferons tout ce que je pourrons. Enfin, n'an dit que notte Monsieur le Marquis aime la musique et la danse comme un enragé.

Galoche

Votre fille, l'aimable Louison, sera sans doute, une des Actrices du divertissement ?

Thibaut

Je le prétends bien comme ça. Depuis cinquante ans je sommes les Farmiers du Château, de père en fils : c'est à nous de faire les honneurs de la fête.

Galoche

Assurément. Vous avez donc disposé toutes choses ?

Thibaut

Écoutez, Monsieur Galoche, je ne sais comme cela ira franchement ; et si vous voulez fourrer un tantinet votre nez, vous qui êtes du métier, ça n'en serait peut-être pas plus mal, non.

Galoche

Qu'est-ce que votre divertissement ?

Thibaut

Morgué, je n'en sais rian ; car quoique je soyons tous gens d'esprit, c'est pourtant un jeune gars de Paris qui a manigancé la chose.

Galoche

Et qui est-il, ce jeune gars ?

Thibaut

C'est le factotum d'un Colonel qui passa dernièrement ici, comme vous êtes le factotum de Monsieur de Bouvillon, vous ; et il attend une recrue d'hommes, justement tout comme vous attendez une recrue de filles. Il entend morgué la danse et la musique à merveilles.

Galoche

C'est donc lui qui a réglé toutes vos affaires ?

Thibaut

Ma foi, chacun y a mis du sian, il n'a baillé que le sujet, notre Magister a fait des vars, notre Carillonneur de la musique, notre Ménestrier des ballets, et moi j'y chante ; ça ne sera pas drôle ?

Galoche

Assurément.

Thibaut

Tout ce qui m'en déplaît, c'est que le Carilloneus dit sue les vars ne sont pas bons, le Magister dit que la musique ne vaut pas le diable, et le Ménestrier dit qu'ils avons raison : à ce compte-là, Monsieur Galoche, le jeu ne vaudrait pas la chandelle. Hé, pargué tenez, tenez, vela le factotum du Colonel. Notte Bailli m'attend, je vais voir ce qu'il me veut : de factotum à factotum il n'y a que la main, je vous laisse ensemble.

Scène 3

Galoche, La Flèche, Thibaut

Galoche

Voilà un visage qui ne m'est pas inconnu.

La Flèche

Où allez-vous donc, Monsieur Thibaut ?

Thibaut

Je vais faire un tour, j'ai une petite affaire ; en attendant que je revienne, contez à ce Monsieur, pour vous divartir, toues les belles choses que j'allons faire.

Scène 4

La Flèche, Galoche

La Flèche

Je connais cet homme-là, si je ne me trompe.

Galoche

C'est lui-même.

La Flèche

Justement.

Galoche

Monsieur de la F.

La Flèche

Monsieur Ga.

Galoche

Flèche.

La Flèche

Loche.

Galoche

Hé ! Que faites-vous en ce pays, Monsieur de la Flèche ?

La Flèche

Palsambleu, qu'y faites-vous vous-même ? Un Prévôt d'opéra sur la route de Piémont ! Venez-vous voir une bataille, Monsieur Galoche ?

Galoche

Il n'y a, ma foi, rien qui ne se pût faire, Je n'en ai jamais vu, premièrement.

La Flèche

Et vous ferez bien de n'en jamais voir. Quelque coup de mousquet ou dans les reins, ou dans les jambes, gâterait furieusement votre fortune : dans la tête encore, ce ne serait qu'une bagatelle, et vous n'y perdriez pas grand'chose.

Galoche

Monsieur de la Flèche est toujours railleur.

La Flèche

Hé vous êtes fait à la raillerie, il y a longtemps que vous l'entendez ; c'est ce qui vous a le plus fait connaître.

Galoche

Mais sérieusement que faites-vous ici ?

La Flèche

J'attends l'équipage de mon maître. Il a pris les devants, le bagage vient derrière, et je suis par conséquent dans le milieu.

Galoche

Avouez-moi de bonne foi la chose, la petite fille de Monsieur Thibaut a bonne part au séjour que vous faites dans ce Village ? Votre maître y a passé, et je soupçonne.

La Flèche

Palsambleu, je vous trouve admirable. S'il y avait à soupçonner quelque chose ? Vous vous mêlez de plus d'un métier, Monsieur Galoche. Enfin Monsieur Bouvillon est ici, à ce que j'ai ouï dire ; c'est un chercheur d'aventures, et vous ne lui êtes pas inutile.

Galoche

Vous m'offensez, Monsieur de la Flèche.

La Flèche

Nous savons un peu vos allures, vous êtes bon prince, Monsieur Galoche, et je veux bien vous l'avouer, puisque aussi bien vous vous en doutez : c'est à la petite fille en question que nous en voulons. S'il vous arrive de l'approcher, ni de dire un mot du secret que je vous confie, je ne vous menace point, Dieu m'en garde, je sais tout le respect que mérite Monsieur Galoche : mais voilà un justaucorps que mon maître vous donna l'année passée, je suis encore en droit de le nettoyer, prenez-y garde.

Galoche

Monsieur, Monsieur de la Flèche, il me fera raison de la manière.

La Flèche

Bon, parce qu'il vous fait souper avec lui quelquefois, vous croyez qu'il est de vos amis ; cous connaissez bien peu les gens de qualité, vous les réjouissez, ils vous souffrent dans leurs débauches ; ils vous noieraient le lendemain, pour satisfaire leur moindre caprice.

Galoche

S'il ne me veut pas faire justice, Monsieur Bouvillon n'est pas sans crédit.

La Flèche

Ah, morbleu ! Oui, le crédit de Monsieur Bouvillon ! Dites-lui que mon maître aime la petite fille, il ne la regardera qu'avec respect, sur ma parole. Il sait ce qu'il en coûte pour se mal adresser, et chat échaudé, craint l'eau froide.

Galoche

Cela suffit, Monsieur de la Flèche, faites de votre côté tous vos efforts, sûr que nous n'épargnerons rien du nôtre.

La Flèche

Vous n'avez qu'à faire la moindre démarche, je devine où cela aboutira.

Scène 5

La Flèche

La Flèche

Ce maroufle-là ne laisse pas de me chagriner, il est stylé à attraper des petites filles. Baste, mon maître vient d'arriver, toute la question est d'emmener la petite fille : mais pour le faire à moins de risque, il faut jeter sur nos rivaux les soupçons de l'enlèvement. Le neveu Colin est déjà prévenu contre eux, donnons au père la même défiance. Le voici de retour fort à propos.

Scène 6

Thibaut, La Flèche

Thibaut

Hé bien, qu'est-ce, Monsieur de la Flèche ? Qu'a-vous donc fait de ce Monsieur avec qui je vous ai embouché ?

La Flèche

Ah vraiment, ce que j'en ai fait ? Si vous saviez ce qu'il a voulu faire de moi, vous seriez dans une belle colère.

Thibaut

Hé, morgué, qu'aurait-il fait, dites ?

La Flèche

Il m'a voulu corrompre, et me mettre d'une partie qu'ils ont projetée.

Thibaut

Accoutez, le neveu Colin dit qu'il ne faut point trop s'affier à ces drôles-là.

La Flèche

Il a bien raison. Ils ont dessein, Monsieur Bouvillon et lui, d'enlever votre fille, et il me sollicitait de leur prêter main forte.

Thibaut

D'enlever ma fille ! Ce n'est que ça ! Par la morguoi je les en dépite.

La Flèche

Prenez-y garde, vous dis-je.

Thibaut

Je les en dépite, encore un coup, ma fille est mariée.

La Flèche

Votre fille est mariée ?

Thibaut

Parguene autant vaut, puisqu'elle est promise. Je vians de donner ma parole au Bailli pour son petit fils Piarrot, qui est grand comme une parche. Tatigué que c'est un beau brin d'homme.

La Flèche

Ne nous voilà pas mal, surcroît d'embarras ; le grand Pierrot.

Thibaut

Vela ma fille, ne lui parlez de rian. Je voulons que ce soit son prétendu qui ly dise les premières paroles.

La Flèche

Je suis discret, ne vous mettez pas en peine ?

Scène 7

Thibaut, Louison, La Flèche

Thibaut

Hé bien, Louison, comment te va ? Queu rêve as-tu fait cette nuit, mon enfant ?

Louison

Je ne m'en souviens pas tout à fait, mon père, je sais seulement que j'ai rêvé des choses qui m'ont fait beaucoup plaisir.

Thibaut

Cela est admirable : queu prévoyance ! On a beau dire, il y a toujours morgué du vrai dans les songes.

La Flèche

Assurément.

Thibaut

Lui dirai-je la chose ? La langue me démange. Non, palsanguenne, il faut la mordre, je sommes convenus du contraire.

Louison

Que dites-vous, mon père ?

Thibaut

Rien, Louison, ce n'est qu'une bagatelle. Oh çà, Monsieur de la Flèche, comme vous entendez mieux ça qu'un autre, faites-ly un peu chanter ces petites drôleries. Alle est la parle du pays, voyez-vous, et je serai bien aise qu'alle fasse mieux que pas une.

La Flèche

Oh, pour cela, je vous en réponds : songez seulement à la répétition que vous devez faire.

Thibaut

Ça est tout songé. Je prierons ce Monsieur Galoche de s'y trouver, ça sera des marveilles.

La Flèche

Oui ; mais si vous m'en croyez, allez vous-même prendre un peu garde que la musique ne s'enivre : elle est sujette à cela ordinairement.

Thibaut

J'y aurai l'oil ; mais, je vous prie, faites chanter Louison, pour voir comme ça fera, seulement.

La Flèche

Cela est fort bien. J'ai quelque chose à vous dire.

Louison

Mon père.

La Flèche

J'ai à vous parler, vous dis-je.

Thibaut

Hé bien, quoi, mon père ?

Louison

Je ne saurais chanter devant vous, je suis toute honteuse.

Thibaut

Morgué, comment feras-tu donc devant les autres ? Il faut s'enhardir, mon enfant.

La Flèche

Laissez-moi la faire chanter en particulier, je l'enhardirai sur ma parole.

Thibaut

Morgué, je vous en prie, Monsieur de la Flèche. Si alle allait faire la sotte devant Monsieur le Marquis, cela ne vaudrait pas le diable.

La Flèche

Ne vous mettez pas en peine. Vous n'avez point encore acheté de petits rubans pour vos danseurs, comme je vous avais dit.

Thibaut

Je n'y avais pas songé.

La Flèche

Allez donc vite dévaliser tous vos petits Merciers ; c'est le bel air de la danse que les rubans : et tel que vous voyez Monsieur Galoche, il en dévalise tous les ans toutes les garde-robes de sa connaissance, aussi est-il bien aimé de tous les valets de chambre.

Thibaut

Hé bian donc, je m'en vais faite rafle dans toutes les boutiques ; mais au moins, ayez soin de ma fille, je vous la baille en garde.

La Flèche

Elle est en bonnes mains, je vous en réponds.

Scène 8

Louison, La Flèche

Louison

Hé bien, mon pauvre la Flèche, qu'as-tu à me dire ?

La Flèche

J'ai bien des nouvelles à vous apprendre.

Louison

Et quoi encore ?

La Flèche

Mon Maître est arrivé depuis une heure.

Louison

Il est arrivé ! Où est-ce qu'il est ?

La Flèche

Je n'ai pas voulu qu'il parût dans le Village. Je lui ai dit de demeurer au bout de a grande allée du Château, à côté du petit bois : voyez si vous voulez lui venir parler, et consentir qu'il vous emmène avec lui dans sa chaise de poste ?

Louison

Qu'il m'emmène ! Je ne consentirai point à cela, je crains trop la médisance. Dès qu'une fille s'en va avec un homme, on en dit d'abord mille sottises. Oh dame, il y a de méchantes langues dans notre Village, voyez-vous.

La Flèche

Cela est horrible ; mais cependant, si vous aimiez véritablement mon Maître.

Louison

Je l'aime bien, mais.

La Flèche

Quoi, mais ?

Louison

S'il m'enlevait, serait-ce pour m'épouser ?

La Flèche

Hé vraiment oui. Est-ce qu'on enlève pour autre chose ?

Louison

Et s'il m'épousait, serait-ce pour toujours, et ne se démarierait-il point.

La Flèche

Et quand il le voudrait, le pourrait-il ? C'est un garçon qui n'a ni père ni mère, et qui est en âge d'épouser vingt femmes.

Louison

Voici ma cousine, laisse-nous.

La Flèche

Mais quelle réponse faire à mon maître ? Si je ne la lui porte, il viendra la chercher lui-même.

Louison

Laisse-nous, te dis-je, et reviens ici dans un moment, j'aurai quelque chose à te dire.

Scène 9

Martine, Louison

Martine

Ah, ma cousine, je t'apporte une bonne nouvelle !

Louison

Qu'est-ce qu'il y a ?

Martine

Réjouis-toi, tu vas être mariée.

Louison

Il y a bien là de quoi se réjouir, vraiment.

Martine

Assurément, il y a de quoi se réjouir : que peut-on souhaiter de mieux à notre âge ! À qui en as-tu donc ? Te voilà bien rêveuse ?

Louison

J'ai quelque chose dans la tête, qui m'embarrasse, ma cousine.

Martine

Ne serais-tu pas amoureuse de quelque Monsieur ? Hem ? Tu ne dis mot : j'ai deviné, n'est-ce pas ?

Louison

Puisque tu t'en doutes, je veux bien te le dire ; mais, n'en parle à personne, ma cousine.

Martine

Et qui est-ce encore ?

Louison

Ce jeune Comte qui passa il y a huit jours par ici.

Martine

Qui logeait chez nous quand tu y vins.

Louison

Oui.

Martine

Qui fut si ravi de te voir ?

Louison

Lui-même.

Martine

Et dont le valet de chambre est encore chez nous à attendre son équipage ?

Louison

Justement.

Martine

Ce Monsieur le Comte ne t'épousera point, ma cousine, il est de qualité.

Louison

Qu'est-ce que la qualité fait, quand on aime bien ? Il est ici depuis une heure, et il veut m'emmener avec lui ; conseille-moi, que faut-il que je fasse ?

Martine

Garde-toi bien d'y consentir.

Louison

J'aurais pourtant bien du penchant pour cela, ma cousine.

Martine

Je ne te conseille pas de le faire.

Louison

Tant pis, c'est que tu ne m'aimes pas autant que je t'aime ; et si tu étais à ma place, ma cousine, je te conseillerais, tout au moins, d'aller lui parler au bout de la grande allée, où il m'attend.

Martine

Il t'emmènerait.

Louison

Hé bien, ce ne sera pas ma faute ; car, je n'irais, moi, que pour lui parler ; et s'il me faisait quelque violence, on n'est pas responsable de cela, ma cousine.

Martine

Voilà son valet de chambre.

Scène 10

La Flèche, Louison, Martine

La Flèche

Hé bien, avez-vous pris vos décisions ?

Louison

Mon pauvre la Flèche, je suis bien embarrassée !

La Flèche

Est-ce la cousine qui vous gêne ? Je vais vous en défaire, vous n'avez qu'à dire.

Louison

Non, non, je n'ai rien de caché pour elle, et je lui ai tout dit.

La Flèche

Et vous avez tout gâté. Mais enfin, viendrez-vous parler à mon Maître ?

Martine

Garde-t-en bien, ma cousine.

Louison

Et pourquoi ?

Martine

S'il va t'enlever ?

Louison

Viens avec moi, il ne nous enlèvera pas toutes deux ensemble.

Martine

Que fait-on. Ce sont de terribles gens que ces jeunes Officiers, il ne faut s'y fier que de la bonne sorte.

La Flèche

Hé bien, en cas qu'il vous enlève, je consens à vous épouser, moi.

Martine

Je ne veux point épouser un valet de chambre.

La Flèche

Qu'est-ce à dire un valet de chambre ? Vous épouserez le cousin de mon maître.

Martine

Comment donc, le cousin de votre maître ?

La Flèche

Hé, vraiment oui, si Clitandre épouse votre cousine, vous deviendrez la cousine de Clitandre.

Martine

Hé bien ?

La Flèche

Et si je vous épouse, ne serai-je pas aussi leur cousin, moi ? Il n'y a rien de plus clair, nous serons tous cousins et cousines.

Louison

Il a raison, viens seulement.

Martine

Mais mon frère Colin est allé au-devant de Monsieur le Marquis, s'il nous trouve en chemin.

La Flèche

Il ne vous trouvera point, ne craignez rien, les Acteurs du divertissement vont venir répéter ici.

Louison

Il faut donc que nous demeurions, car nous en sommes.

La Flèche

On vous fera répéter en particulier, ne vous mettez pas en peine. Je crois que voici votre père, je vais l'amuser un moment, et j'irai tout aussitôt vous rejoindre.

Louison

Au moins venez le plus tôt que vous pourrez, mon cousin.

La Flèche

Je suis à vous dans un moment, ma cousine, allez vite.

Scène 11

La Flèche

La Flèche

Parbleu ne me voilà pas mal en cousine et en femme ; ne nous hâtons pourtant pas pour le mariage, et allons doucement pour l'enlèvement. Ces sortes d'affaires sont un peu trop délicates pour nous autres ; et pendant qu'on fait le procès du maître, le valet de chambre est pendu par provision. Ne nous embarquons point mal à propos ; attendons sans faire semblant de rien, le dénouement de l'aventure.

Scène 12

Thibaut, La Flèche

Thibaut

Vela tout notre monde, ou peu s'en faut, qui venont sur mes talons. Allons, Monsieur de la Flèche, c'est à ce coup qu'il en faut découdre ; notte Monsieur le Marquis va arriver, j'avons déjà député le neveu Colin au-devant de ly, je voulons, morgué, drès qu'il sera venu, l'y aller faire la révérence en musique.

La Flèche

Ce sera fort bien fait, vous avez raison.

Thibaut

Nos garçons et nos filles avons tretous mis leurs habits des Dimanches : çà essayons un peu nos petites drôleries tout comme si c'était tout de bon. Mais, à propos, morgué, qu'avez-vous fait de ma fille, Monsieur de la Flèche, m'est avis que je vous l'avais baillé en garde ?

La Flèche

Oui, je la faisais chanter comme vous m'en avez prié ; mais sa cousine Martine est venue qui l'a emmenée : elles sont allées quelque part ensemble, apparemment.

Thibaut

Ces filles avont toujours queuque chose à se dire ; c'est une sotte engeance, on est bienheureux d'en être défait.

La Flèche

Oh, assurément ! Et on ne peut trop récompenser ceux qui nous aident à nous en défaire même.

Thibaut

Oh ! C'est morgué bian dit : mais pourtant comment ferons-je ? Car j'avons affaire d'elles.

La Flèche

Quelques chanteuses subalternes feront leurs rôles. Les chanteuses d'importance ne se trouvent pas aux répétitions, si régulièrement que les autres.

Thibaut

Hé bian soit, je commencerons toujours, vela déjà les entrepreneux du divertissement.

Scène 13

Thibaut, Le Magister, La Flèche, Le Carillonneur, Le Menestrier

Thibaut

Oh, çà, Monsieur notre Magister, par où faut-il que je commencions, s'il vous plaît ?

Le Magister

Faut commencer par le commencement, Monsieur Thibaut, et nous finirons par la fin. Je réglerai cela, laissez-nous faire.

La Flèche

Monsieur le Magister se porte bien.

Le Carillonneur

Vous réglerez ça ! De quel droit, s'il vous plaît ? C'est à moi de régler ; car j'ai fait la musique, moi, et la musique.

Le Menestrier

Monsieur le Carillonneur, je ne serai donc qu'un sot, moi qui ai fait la danse ? Est-ce que la danse est une carogne, à votre avis ?

La Flèche

Tout votre Opéra est ivre, Monsieur Thibaut, je vous avais bien dit d'y prendre garde.

Thibaut

Morgué c'est ce qu'il me semble : mais tatigué, qu'est-ce que tout ça veut dire ? Est-ce que je suis un chien, moi, qui vous mets en besogne ?

La Flèche

Monsieur Thibaut a raison, Messieurs ; c'est lui au nom de qui tout se fait, et c'est à ses ordres que vous devez vous soumettre. Allons, voyez, Monsieur Thibaut, à mettre les choses par ordre : vous n'avez qu'à parler, vous êtes le maître.

Thibaut

Moi, morgué, qu'ils en fassent à leur tête : je sis le maître, vela qui est bien ; mais qu'est-ce que ça fait ? Je ne sais pas par quel bout m'y prendre.

La Flèche

Tant pis, vraiment : s'il est ainsi, votre divertissement ira à tous les diables.

Thibaut

Oh, point, point, vela à propos Monsieur Galoche à qui je vas donner cette commission-là, à moins que vous ne vouliez la prendre.

La Flèche

Moi ? Non. Je vous ai donné le sujet, cela suffit. Je n'entends rien au reste.

Scène 14

Thibaut, Galoche, La Flèche, Le Carillonneur, La Nymphe du Château

Thibaut

Soyez le bian venu. J'avons besoin de vous, Monsieur Galoche, et vous m'avez promis de mettre un tantinet le nez dans nos affaires : morgué, taillez, rognez comme il vous plaira, je ne sommes pas difficiles ; je trouverons tout bian, faites seulement.

Galoche

Volontiers. Mais Monsieur de la Flèche s'acquitterait bien mieux que moi.

La Flèche

C'est votre métier, Monsieur Galoche.

Le Carillonneur

Qu'il ne se mêle que de celui-là, personne n'aura rien à ly dire.

Thibaut

Mais à propos, il faudrait que queuqu'un se boutît à la place de Monsieur le Marquis ; car c'est pour ly que la fête se fait.

La Flèche

Hé bien : Monsieur le Marquis, ce sera l'assemblée.

Thibaut

Hé bien : que l'assemblée accoute donc mieux qu'il n'accoutera ly même. Allons, enfant, baillez-nous du meilleur, et que les Ménestriers brimballiont un peu l'ouverture.

La Flèche

Et je vais cependant changer d'habit, moi, pour notre entrée.

Galoche

Voyons d'abord votre Prologue.

Thibaut

Qu'est-ce que c'est que le Prologue ? M'est avis que je n'avons point de ça, Monsieur le Magister ?

Galoche

Vous n'avez point de Prologue ?

Thibaut

Non, palsangué, et qu'est-ce qu'un prologue ?

Galoche

C'est l'essentiel d'un divertissement, qui suit immédiatement l'ouverture, et qui sert de base à plusieurs actes qui sont mêlés d'intermèdes, ou d'espèces de fêtes qui conviennent au sujet.

On joue l'Ouverture.

Thibaut

Vela morgué bian des affaires que j'avons oubliées, Monsieur le Magister. Je vous le disais bian tantôt, Monsieur Galoche, Je n'y charchons point tant de façons, ablativo tout en un tas, j'avons tout mis ensemble. Allons donc, morgué cette ouverture.

Thibaut

Que veut celle-ci, par exemple ?

La Nymphe du Château

Je sis la Nymphe du Châtiau. D'un vieux Seigneur l'himeur trop minagère, Faisait argent de tout ce que j'ons de plus biau, Aussi me vela faite en Nymphe potagère ; Mais le nouviau venu ne veut vignes ni bleds. Il fera de biaux jardinages De tous nos meilleurs pâturages En parterre, il boutra nos prés, Choux et poiriaux seront sablés.

Thibaut

Qu'en dites-vous ?

Galoche

Il faudrait là un choeur qui répétât les quatre derniers vers, cela ferait des merveilles.

Thibaut

Oh, cela serait trop biau, Monsieur Galoche, vous en seriez jaloux, peut-être.

Galoche

Mais, il nous faut quelque entrée après ce récit.

Thibaut

Hé, morgué, il y en aura aussi, baillez-vous de l'air, vous n'étoufferai pas, Monsieur Galoche.

Galoche

Hé bien, quelle danse avez-vous ? Voyons.

Thibaut

Quelle danse ? Palsangoi je fons danser tous les États du Village. Notte Carilloneux danse pour la Justice, notte Ménestrier pour les Dîmes, Monsieur de la Flèche pour la Noblesse, le neveu Colin pour les Bourgeois, ly ; stanpandant ils sont quatre, ça ne fait-il pas le compte, Monsieur Galoche ?

Galoche

Cela doit être fort joli, voyons.

Il chante.

Marche des Paysans et des Paysannes.

Thibaut

Monseigneur, tout de même Que le Lait ne vaut pas tant que la crème, Tout de même, il nous est avis Que vous êtes la crème des Marquis. Tout le Village, tout le Village Venons vous rendre leur hommage ; Votre présence, Monseigneur, Nous boute à tous la joie au cour. Oh ! Il faut que je chante auparavant, s'il vous plaît ; car c'est moi qui fais la harangue. Allons, à vous, Messieurs le jarret souple.

Thibaut

Vela du plus fin, Monsieur Galoche ; qu'en dites-vous ?

Galoche

Assurément, voilà du plus fin, et nous avons intérêt qu'on ne fasse point de jolies choses si proche d'une Ville où nous avons dessein de nous établir. Je vais rendre compte à mon associé de ce que j'ai vu.

Thibaut

Oh palsanguenne ; allez, si cela ne vous accommode pas, on s'en gobarge.

Galoche

Vous avez là encore une symphonie des plus complète ; et à moins que vous ne nous envoyiez votre petite fille Louison nous faire quelques civilités là-dessus, je ne prévois pas que nous laissions passer votre divertissement.

Thibaut

Vous envoyer ma fille ! Oh palsangoi, si vous attendez après cela, vous attendrez longtemps, Monsieur Galoche.

Galoche

Je vais donc avertir mon associé.

Thibaut

Au diable, Monsieur Galoche, au diable. Çà, Claudine.

Scène 15

Colin, Thibaut, La Flèche

Colin

Oh ! Palsangoi, vous chantez-là bian à votre aise ; mais voici d'autres chansons, mon oncle.

Thibaut

Qu'est-ce qu'il y a ?

Colin

Tatigué, vous avez fait de belles affaires.

La Flèche

Nous approchons du dénouement.

Thibaut

Hé parle donc, neveu, qu'est-ce que tu veux dire ?

Colin

N'étais-je pas assez bon pour aller tout seul au-devant de notte Monsieur le Marquis ? Pourquoi y envoyer ma soeur Martine et la cousine Louison.

La Flèche

C'est justement l'affaire, tenons ferme.

Thibaut

Ma fille et ma nièce ?

Colin

Hé, morgué oui, votre fille et votre nièce. Oh palsanguenne, allez, alles sont cause d'un biau grabuge.

Thibaut

Explique-toi donc ?

Colin

Patience.

La Flèche

Comment cela aura-t-il fini ?

Colin

Je m'en allais tout bellement au-devant de notte Monsieur le Marquis sur notte grand jument qui est pleine : j'ai trouvé envars ici à l'autre bout de la grande allée un jeune Monsieur que je connais de visage, qui enfarmait Martine et Louison dans une petite charrette de cuir, comme dans un coffre.

Thibaut

Que veut dire ceci ?

Colin

Je leur ai demandé où alles allions : au-devant de Monsieur le Marquis, m'ont-elles fait. C'est moi qui sis le dépité du Village, ç'ai-je fait ; je sommes les dépitées des filles, m'ont-elles fait. J'alliemes comme ça tout en disputant ensemble : mais ce Monsieur n'aime pas la compagnie ; car il m'a sanglé cinq ou six coups de fouet sur les épaules, et il m'a prié brusquement de me retirer. Je n'en ai voulu rian faire ; bref, tantia que pour le faite court, je sommes arrivés au détour, où j'avons trouvé nez à nez le carrosse de Monsieur le Marquis. Son premier laquais le cousin la Brie, est venu à mon secours avec ses camarades, le Monsieur a tiré l'épée, Monsieur le Marquis est descendu et moi, je les ai laissés tous là, qui se battont comme des enragés. Ne voulez-vous pas les venir séparer ?

Thibaut

Si je le voulons ? Ma hallebarde ?

La Flèche

Je n'ai point trop mal fait de demeurer.

Colin

Attendez. Vela ma soeur Martine.

Scène 16

Martine, Thibaut, Pierrot, Tous Deux, Claudine, Ensemble, La Flèche

ENTRÉE.

Martine

Ne vous alarmez point, mon oncle, ce Monsieur qui enlevait ma cousine, ne l'enlevait que pour l'épouser : c'est un des meilleurs amis de notte Monsieur le Marquis, et son neveu, je pense. Ils viennent tous d'entrer au Château, où ils disent que vous alliez les trouver, pour leur donner ce petit divertissement que vous avez préparé.

CHANSON DE CLAUDINE.

ENTRÉE.

Chanson de Thibaut et de Pierrot.

Thibaut

Je vivons sans inquiétude, Je prenons le temps comme il vient, Je ne sons coquettes, ni prudes, Mais, j'aimons bien quand l'amour nous tient. Je nous font une habitude D'être joyeux soir et matin ; Rire et chanter, c'est toute notre étude, Et si j'ons peu d'esprit ; du moins, j'ons bon instinct. Hé, morgué, je n'ons pas encore répété. Ils venont trop tôt, qu'ils se donnions patience, j'allions voir comment ça ira. Allons Claudine, courage, et trémoussons-nous bien tretous d'importance.

Pierrot

La bonne chose que le vin ! Morgué, se peut-il qu'on s'en lasse ? Avec un verre à la main On a toujours bonne grâce. La bonne chose que le vin ! Morgué, se peut-il qu'on s'en lasse ?

Thibaut

Qui s'en lasse est un vilain, Je bois toujours à pleine tasse, Et je n'en répands jamais brin. La bonne chose que le vin ! Morgué, se peut-il qu'on s'en lasse ?

Pierrot

À la santé de Catin, Elle en deviendra plus grasse.

Thibaut

Volontiers.

Pierrot

Allons.

Thibaut

Tope.

Pierrot

Masse.

ENTRÉE.

Chanson de Pierrot et de Claudine.

Tous Deux

La bonne chose que le vin ! Morgué, se peut-il qu'on s'en lasse ?

Pierrot

Tant que l'y aura des vignes et des vignerons, L'y aura de la vandange et des biberons.

Claudine

Tant que l'y aura des filles, l'y aura des garçons.

Pierrot

Morgué, vive les vignes et les vignerons,

Claudine

Vive aussi les filles, vive aussi les garçons.

Ensemble

Les uns pour les autres, tretous je vivons, Et jamais par faute je ne chômerons.

Pierrot

Morgué, vive les vignes et les vignerons,

Claudine

Vive aussi les filles, vive les garçons.

La Flèche

Ma foi, vivat, monsieur Thibaut.

Thibaut

Ça n'est peut-être pas trop biau, mais c'est à ce factotum de Monsieur Galoche qu'il faut s'en prendre.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Du même auteur

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique avec leurs voix, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.