Comédie · 1775 · 2 actes

La colonie

de Nicolas-Étienne Framery

Représentation
≈ 41 min
Distribution
2 femmes, 2 hommes
Répliques
242
Écriture
En prose
Dans l’app
Importable

Distribution

Par ordre d’importance. Temps de parole estimé au débit d’une représentation.

RôleRépliquesTemps de paroleScènesPart du texte
Blaise H 71 ≈ 13 min 9
Marine F 73 ≈ 12 min 10
Fontalbe H 53 ≈ 9 min 8
Bélinde F 40 ≈ 7 min 8
Ensemble N 5 ≈ 1 min 4
Qui joue avec qui, scène par scène
Rôle III
Blaise absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Marine absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Fontalbe absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Bélinde absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
Ensemble absentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsentabsent
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Acte I

Scène 1

Fontalbe

AIR.

Fontalbe

Dès ce soir l'hymen m'engage, Tendre amour plus de rigueur ; Jeune objet, aimable et sage, Va me rendre le bonheur. Une ingrate, un infidèle Trop longtemps fit mon malheur ; J'ai fait choix d'une autre belle Qui partage mon ardeur. Oui ce soir. Que Bélinde était charmante ! Tant d'attraits ! Tant de noirceur ! Souvenir qui me tourmente ! Malgré moi cette inconstante Est encor chère à mon coeur. Oui, le fort en est jeté, j'épouse Marine. Qu'importe sa naissance ? Ce coeur simple que les moeurs de la ville n'ont point corrompu, peut seul me faire oublier la trahison de l'infidèle Bélinde. Mais voici ma jolie villageoise.

Scène 2

Marine, Fontalbe, Ensemble

Marine

Bonjour, Monsieur le Gouverneur.

Fontalbe

Bonjour, ma belle enfant. Hé bien c'est aujourd'hui que vous allez faire un heureux.

Marine

Est-ce qu'il y a déjà huit jours que je suis dans votre île.

Fontalbe

Oui le huitième jour expire. Il faut faire un choix ou partir.

Marine

Partir ! Qué'que-vous voulez que je devienne ? Se marier du moins on fait à quoi s'en tenir.

Fontalbe

Par quel hasard êtes-vous abordée ici ? Car il ne m'a pas encore été possible de vous le demander.

Marine

J'étais Jardinière en France. Notr' maître et notr' maîtresse avaient affaire en Martinique. Ils m'emmenèrent ; nous arrivons ; point du tout v'la qu'au retour comme on était devant vot'île, v'la un vent, une tempête, des éclairs, le tonnerre... V'la le vaisseau qui se fracasse contre les rochers, v'la que tout périt, et mon pauvre maître et ma pauvre maîtresse noyés au fond de la mer. Pour moi j'eus le bonheur de me sauver je ne fais comment, pleurant leux accident et surtout la mort de ce malheureux Blaise qui nous accompagnait.

Fontalbe

Quel était donc ce Blaise ?

Marine

Ah ! Blaise ? C'était le Jardinier mais il est mort.

Fontalbe

Enfin ?

Marine

Enfin après bien des peines, je suis parvenue à votre nouvelle ville. On m'a présentée à vous, parce qu'ous êtes le Gouverneur ; on m'a dit votre loi qui ordonne à toutes les jeunes filles qui arrivent de prendre un mari sous huitaine ou bien de s'en aller. Je voulais partir d'abord, mais à présent j'aime mieux rester.

Fontalbe

Qui peut donc suspendre si longtemps votre choix ? Est-ce le souvenir de Blaise ?

Marine

Non ; mais mon choix aurait qu'à ne pas plaire à celui qu'il regarde.

Fontalbe

Vous êtes trop aimable pour craindre ce danger. D'ailleurs la loi vous soumet tous les jeunes gens de cette île. Avec quel plaisir je me suis mis moi-même sur les rangs !

Marine

Vous, Monsieur Fontalbe !

Fontalbe

Oui, belle Marine, je vous aime et vous pouvez d'un mot me rendre heureux.

AIR.

Marine

Oui ma honte en est extrême, Mon virage est tout en feu, Ah détournez-vous un peu. Oui le seul objet que j'aime? S'il veut bien m'aimer de même. C'est vous, vous-même, J'en fais l'aveu. Hé bien, je vais donc vous dire... Ah ! Mais ne me regardez pas comme cela en face ; cela me rend toute confuse.

Fontalbe

Quelle grâce elle est extrême ! Quel bonheur Marine m'aime ; J'en reçois le tendre aveu.

Ensemble

Le Dieu d'Amour qui nous enchaîne, Est favorable à nos désirs, Sans nous faire sentir la peine, Il nous offre les doux plaisirs.

Marine

Mais c'est une drôle de loi que la vôtre car enfin si on ne voulait pas prendre de femme ou de mari... Ah ! Vous me direz on a toujours besoin de ça.

Fontalbe

Pour bien comprendre cette loi, il faut que vous sachiez l'histoire de notre arrivée dans l'île. J'aimais Bélinde et je m'en croyais aimé. Une succession l'appelait à la Martinique ; j'armai trois frégates, et le conduisais avec deux de ses parentes. Une nuit l'infidèle disparut avec un de nos vaisseaux que commandait Dorval mon ami. Une lettre m'apprit qu'elle était mariée. Le lendemain ce malheur fut suivi d'un autre. Nous échouâmes contre cette île que nous trouvâmes belle et fertile. Ne pouvant en sortir nous résolûmes de l'habiter. J'étais Commandant de la flotte, je fus Gouverneur de la Colonie. Comme il n'y avait presque point de femmes parmi nous il fut résolu que toutes celles qui aborderaient auraient huit jours pour se choisir un mari parmi nos jeunes gens, car il faut songer à l'essentiel.

Marine

Ah ! C'est naturel et bien pensé.

Fontalbe

Sinon, quelles s'en iraient dans une de nos petites barques ou il plairait aux vents et à la mer irritée de les conduire.

Marine

Hé bien je parie qu'elles se marient toutes.

Fontalbe

Cela n'a pas encor manqué. Jusqu'ici toujours occupé du souvenir de Bélinde je me suis excepté du choix des nouvelles arrivées mais on murmurait de mon célibat ; je songeais à y renoncer ; je vous vis paraître et vous me déterminâtes.

Marine

Vous êtes bien poli mais j'ai peur que c'te Mam'sel Bélinde...

Fontalbe

Je ne la verrai sans doute jamais, et tout entier à vous puis-je m'occuper d'une autre idée ?

Marine

Mais vous n'êtes pas encor tout entier à moi.

AIR.

Fontalbe

Dis-moi donc quand je te quitte, Quelle peine en moi s'excite ! Je ne fais ce qui m'agite ; Je soupire malgré moi. Ah je devine Chère Marine. C'est mon coeur que je te donne, C'est mon coeur qui m'abandonne Pour voler auprès de toi. Daigne l'entendre Ce coeur si tendre. Daigne le prendre En amitié. Ce coeur implore ta pitié. Nous zerons dès ce soir unis l'un à l'autre. Je voudrais ne te quitter jamais.

Scène 3

Marine, Blaise

Marine

JE vais donc me marier aujourd'hui... à un Gouverneur cela est-il croyable. Qui m'aurait dit il y a six semaines seulement dans six semaines tu feras grande Dame, tu feras Princesse, quasi Reine. ... Bah ! J'aurais cru qu'on se serait moqué de moi. Ce pauvre Blaise s'il était ici... Oh ! Celui-ci vaut mieux. D'abord parce que c'est un Monsieur... et puis il est ben gracieux ben poli. Mais aussi je n'oserai pas le gronder le tarabuster comme Blaise car nous avions des querelles !... Ah ! Je l'aimais bien... mais il est mort, il n'y faut plus songer.

Blaise

C'est une avenue... Voilà un pavillon... J'ons vu des maisons par là-bas. Allons faut espérer que je n'en mourrons pas et que je trouverons à qui parler. Mais v'la-t-il pas... Eh !... C'est.... c'est elle. C'est toi, ma chère Marine !

Marine

Ah ! Ciel ! Ah ! Tu m'a fait une peur ! Eh ! Mais c'est toi, Blaise ! Eh ! Tu n'es donc pas mort ?

Blaise

Moi mort ! Non pas que je sache. Je fis v'nu ici de rochers en rochers, et je ne me somm' pas sauvé tout seul, non. J'ons tiré avec moi eune malle toute pleine d'argent, de linge, d'habits galonnés, je vendrons tout ça dans le pays pis qu'il y a du monde, et s'il y fait bon, je nous y établirons... Mais dis moi donc, m'n'enfant, dis-moi comment t'es-tu sauvée ? Je t'ons bian crue au fin fond de la mer ; je t'ons bian pleurée. Mais que je t'embrasse ! Je sis si aise de te voir... et toi tu ne dis rien, est-ce la joie qui te rend muette ?

À part.

Marine

Sûrement... Je m'attendais si peu... Comment li conter tout ça.

Blaise

Ça se peut bian, ça me fait ç't'effet la queuquefois. Par exemple, quand j'ons vu que les poisions ne me vouliont pas dans leux compagnie, j'étions là sur le rivage, tout ébahis, comme ça, ah !

Marine

Tu feras ben plus ébahi quand tu sauras tout.

Blaise

Hé bien conte-moi donc vite conte, conte. Connais-tu déjà queuques-uns ici ?

Marine

Oui, je connais le Gouverneur, et d'un.

Blaise

C'est bon ça. Hé bien, faut li dire qu'il me fasse son jardinier et tu seras sa jardinière.

Marine

Sa jardinière dea ! Oh ! Je ferai mieux que ça.

Blaise

Hé ben, qu'il te fasse sa cuisinière, sa dame d'honneur qu'il te fasse tout ce qu'il voudra, pourvu qu'il nous marie.

Marine

Qu'il nous marie... mais... il se marie aussi, lui !

Blaise

Tant mieux. J'irons la noce, j'y danserons ensemble. Ne feras-tu pas ben aise d'y venir ?

Marine

Vraiment, il faudra bien que j'y aille. Mais c'est que tu ne fais pas qui il épouse.

Blaise

Ma foi non ; ça m'est égal tout comme à toi.

Avec impatience.

Marine

Ça t'est.. ça t'est égal... c'est que... C'est que tu es venu bien tard aussi.

Blaise

Comment ben tard ! Depis huit jours que j'ons fait naufrage, j'ons fait bien des pas. Ce sont des chemins de diable quand on ne connaît pas sa route. Je me sis pardu pus de cent fois ; mais je te trouve et je sis content queuque nous fait le reste ?

Marine

Ça fait c'est que... Il y a une loi ici que tu ne fais pas.

Blaise

C'est que, c'est que, hé ben queu loi? V'la un quart d heure que t'as l'air embarrassé, que tu ne sais que dire. Explique-toi donc.

Elle en indique une qui est sur le rivage.

Marine

Faut ben que j'm'explique, tu le saurais toujours. Les filles qui arriv'ici font obligées de prendre un mari... C'est pas ma faute... Je voulais putôt mourir, on ne l'a pas voulu ; je voulais m'en aller, on ne l'a pas voulu et puis dans une petite barque grande comme la main. Là-dessus le Gouverneur est venu, il m'a fait bien des politesses il m'a dit qu'il m'aimait m'a priée de le choisir...

Blaise

Hé bien, hé bien...

Marine

Dame, je t'ai cru mort, noyé, mangé des loups, je ne sais quoi, et...

Blaise

Et tu l'as choisi !

Marine

Oui tiens, il m'attend, je m'en vais le trouver.

Blaise

Attends, attends, scélérate, infidèle !

AIR.

Marine

Le Ciel fait que toujours j'ai dit non, Mais la loi le voulait tout de bon. Il fallait faire un choix sans façon Ou quitter à l'instant le canton. Par de noires d'affreuses baleines, Je t'ai cru dévoré sur ma foi, Aussitôt tout mon sang dans mes veines Et s'arrête et se glace d'effroi. Mais bientôt dans le fond de mon âme Cette glace devient une flamme. Un beau prince me prend pour fa femme Il m'attend, adieu donc, laisse-moi, Adieu, console-toi. Ah ! Blaise, ne te fâche pas ; ce n'est pas ma faute.

Scène 4

Blaise

S'arrêtant.

Faisant le geste de donner des coups de bâton.

AIR.

À Paris le fond du Théâtre est occupé par une montagne d'où descend Bélinde et Blaise dit : que j'aperçois là-haut.

Il s'éloigne.

Blaise

N'est-ce point une folie, Quand l'ingrate ainsi m'oublie, De gémir, de m'affliger ? Il est vrai mais la coquine, Si je vois encor sa mine Le pourrai-je sans enrager ? Pauvre Blaise, enrage, enrage. Mais n'est-il pas cent fois plus sage De montrer un plus grand courage ? Qu'un nouvel objet nous engage, A mon tour devenons volage Et brisons nos premiers noeuds. Vengeons-nous de ces nouveaux feux. Oui sans doute, ô bonne cervelle ! Punissons cette infidèle J'étais bête d'y songer, Je fais bien de m'en venger. Hé mais... Je n'en reviens pas !... La scélérate !... Oh je vas trouver le Gouverneur, je vas crier, je vas.... Oui pour qu'il me renvoie avec la petite çaramonie... Morgué !... Mais après tout, je sommes ben sot. Mais quelle est cette belle Dame que j'aperçois dans le bois ? Je crois la reconnaître... Oui je l'ons vue dans notre vaisseau... C'était elle qui était toujours si triste qui avait eune tante. Elle eSt morgué gentille. Pardi laissons-la venir, faut voir... Ah ! Si ce n'était pas eune si grande Dame !...

Scène 5

Blaise, Bélinde

AIR :

Blaise

Madame j'ons l'honneur.

Se rassurant.

Bélinde

Que voulez-vous ? Ah ! Je crois vous avoir vu... N'est-ce pas vous ?...

Blaise

Oui Madame, c'est Blaise qui a fait le passage avec vous, qui a eu l'honneur de vous rendre de petits services, et tout disposé à vous servir encore.

Bélinde

Blaise j'accepte vos offres avec bien de la joie. Dans un pays inconnu, sans guide, sans secours, que deviendrais-je si vous m'abandonniez ?

Blaise

N'ayez pas peur. Madame est toute fine seule apparemment ?

Bélinde

Hélas oui ; j'ai perdu dans le naufrage les deux parentes qui m'accompagnaient. Mais commencez par me dire où je suis quel est ce pays ? Quel est le peuple qui l'habite ?

Blaise

J'arrivons comme vous mais j'ons déjà eu le temps d'apprendre que ma maîtresse, eune coquine dont je voulions faire ma femme, va m'être enlevée par le Gouverneur.

Bélinde

Enlevée ! Est-ce que ces gens sont des pirates ?

Blaise

Ça Se pourrait bien. Tant y a qu'il l'épouse. Ah ! C'est qu'il y a eune loi ici.

Bélinde

Quelle est-elle ?

Blaise

Ah eune loi indigne. C'est... ( mais ça ne vous fera peut-être rien à vous. ) C'est que toutes les filles qui arrivent dans l'île sont obligées d'y prendre un mari sous huitaine ou de s'en aller.

Bélinde

Que m'importe !

Blaise

Oh je l'ai ben dit.

Bélinde

Je n'ai pas envie de rester plus de huit jours et je partirai.

Blaise

Ah ! C'est eune aut'affaire. Mais voyez-vous çte petite nacelle qu'est là sur le rivage ? C'est là-dedans qu'on s'en va. Ainsi à la première bourrasque votre serviteur.

Bélinde

Tout est contre moi !... Je partirai, je mourrai, que m'importe ?

Blaise

Mourir ! Ça ne sart de rien. Je songe à un moyen... T'nez ayez confiance en moi. Je somm' un bon vivant ; commencez par me dire le sujet de votre voyage.

Bélinde

Hélas ! Je n'ai pas d'intérêt à vous le cacher. L'année dernière j'allais en Amérique dans un vaisseau dont le Commandant était prêt de m'épouser. Nous fûmes séparés par, la trahison la plus atroce. Dorval son ami intime vint une nuit sous un faux prétexte et nous persuada de passer dans un autre vaisseau qu'il commandait. J'aperçus bientôt que j'étais trahie. Je fus vengée par le ciel. Dorval tomba dans la mer comme il était sur le tillac. Le vaisseau reprit alors la route de l'Amérique qu'il avait quittée, mais je n'y trouvai point Fontalbe. Sans doute il me croit infidèle. Peut-être a-t-il échoué comme moi dans cette île ; s'il est sauvé, c'est mon espoir, ses soupçons ne tiendront pas contre mes larmes.

Blaise

Oh ! Pardi quand eune femme pleure al'fait de nous ce qu'all'veut.

Bélinde

S'il est ici, sans doute il est connu du Gouverneur ; allez le prévenir de mon arrivée... Mais cette loi, comment l'éviter ?

Blaise

C'est à quoi j'en voulais venir. Faites semblant d'être mariée avec moi. La loi ne vous regardera plus et vous pourrez rester ici tant que vous voudrez.

Bélinde

Je compte sur votre honnêteté Blaise, et je me fie vous. Vous contentez donc à faire tout ce que je vous demanderai.

AIR :

À part.

Haut.

À part en sortant.

Blaise

Être aux ordres de Madame, Sera ma plus douce loi. Un mari près de Sa femme Serait moins humble que moi. D'être unis ayons la mine, Pour faire enrager Marine D'avoir méprisé ma foi. Un mari près de sa femme Serait moins soumis que moi. Elle enragera dans l'âme D'avoir méprisé ma foi. Tout comme si j'étions vot'mari véritable et pour qu'on le croie mieux, je vas mettre un bel habit qu'était dans eune valise que j'ons sauvée avec nous. Je nous requinquerons dans not'langage on le croira de reste, allez laissez faire. Je serions pas le premier benêt qui aurait épousé une si belle femme.

Scène 6

Bélinde, Fontalbe

Bélinde

Le ciel se lassera-t-il de me persécuter ? J'ai perdu mes parents, ma fortune, toute ressource. J'ai perdu mon amant qui m'aurait tenu lieu de tout. Mais que vois-je serait-il possible ! Mes yeux me trompent-ils ?.. Ah ! Non j'en crois mon coeur. C'est lui...

Fontalbe

Ciel ! Bélinde en ces lieux ! Elle ne m'y attendait pas l'infidèle ! Feignons de ne la pas connaître.

Haut.

À part.

Bélinde

Dieux quelle froideur ! Il m'a vue et n'a pas volé dans mes bras !... Monsieur, je suis. Je ne puis parler.

À part.

Haut.

Fontalbe

Quelle fausseté ! Madame que désirez-vous de moi ?

Bélinde

Daignez me venger d'un ingrat qui sur un simple soupçon sans daigner m'entendre m'abandonne, me méprise...

Fontalbe

Madame s'il est vrai qu'on vous outrage injustement, comme je fuis Gouverneur de cette île...

Bélinde

Vous êtes...

Fontalbe

Gouverneur de l'île.

Bélinde

Ciel ! Et vous vous mariez aujourd'hui. Ah Fontalbe, il est donc vrai que tu m'abandonnes.

Fontalbe

Qu'osez-vous dire infidèle ? Venez-vous ici me braver ? Venez-vous avec votre époux ?...

Bélinde

Mon époux ! Hélas ! Un seul homme au monde pouvait l'être, mais cet homme est un barbare...

Hésitant.

À part.

Haut.

Fontalbe

Vous n'êtes point mariée !... Cette lettre, sa fuite.... N'espérez pas me tromper. Vous êtes infidèle j'en ai des preuves certaines : je ne dois plus m'exposer à vous voir et je vais tout ordonner pour votre départ.

AIR :

Bélinde

Oui je pars au désespoir, Pour jamais ne te revoir... Mais écoute un mot encore ; Sache au moins que je t'adore ; Et suis moi, si tu m'abhorre, Je ne veux, n'attends plus rien. Peut-on être plus à plaindre ? Non jamais on n'eut à craindre Un supplice égal au mien. Tu me quittes... mais écoute... Ne me laisse pas ce doute. Ah cruel ! Encore ! Ajoute... Cruel ajoute à mon malheur. Ah ma peine est trop forte Le désespoir m'emporte ; Je cède à ma douleur.

Fontalbe

Bélinde ! Rassurez vos sens je vous écoute. Serait-il bien possible que tu ne fusses pas...

Bélinde

Mais qui t'a dit cette imposture ? Un autre que Fontalbe ! Peux-tu le penser ?

Scène 7

Blaise, Fontalbe, Bélinde

Blaise

Ma chère femme, je n'ons pas trouvé...

Fontalbe

Sa femme !

Elle lui fait des signes.

Bélinde

Ô ciel ! Dans quel moment !...

À part.

Haut.

Bas à Bélinde.

Blaise

C'est apparemment le Gouverneur, appuyons. Non, ma chère femme : et je te dirai, ma chère femme... Monsieur le Gouverneur, si c'est vous, je vous présentons ma femme. Oh ! J'entends bien vos signes.

Fontalbe

Malheureux !

Bélinde

Ne croyez pas... Un moment de grâce.

Il sort furieux.

Fontalbe

Infidèle puis-je encor vous entendre ?...

Bélinde

Fontalbe !

Il l'entraîne dans le pavillon.

Blaise

Heben, heben, v'la qu'a se trouve mal à présent. Qu'est-ce donc que tout ça vent dire ? Portons là dans ce pavillon. Aurez-vous ben la force d'aller jusque-là ?

Scène 8

Marine, Blaise

QUARTETTO.

Marine

Tout succède à ma tendresse, Tout m'invite à l'allégresse ; Pourquoi donc cette tristesse Dont je ne fuis pas maîtresse Trouble-t-elle ainsi mon coeur, Quand je suis près du bonheur ? Monsieur Fontalbe ! Monsieur le Gouverneur ! Où est-il donc ? Je le cherche partout. Un jour de noce ! Qu'il ne devrait pas me quitter... Je ne sais pas, mais je commence à craindre.

Blaise

La voilà cette volage ? Je veux l'accabler d'outrage Et lui bien dire son fait. Tu n'es qu'une péronnelle ; J'ai fait choix d'une autre belle, Je te quitte tout-à-fait.

Marine

Mais écoute ; point de colère. Dis-moi, Blaise, qu'ai-je pu faire ? À ma place, qu'aurais-tu Fait ?

Il entend du bruit.

Il s'éloigne.

Blaise

Ton audace, volage, Accroît ma rage. Si j'écoute mon courage Je veux faire ici tapage. Tiens tu vois. De la prudence. Monseigneur ici s'avance ; Décampons en d[i]ligence ; Il n'y fait pas bon pour moi.

Marine

Ah ! Le brave personnage Tu me quittes, bon voyage. N'est-ce pas un grand dommage ? Grand dommage ah ! Par ma foi.

Scène 9

Fontalbe, Marine, Ensemble, Bélinde

Fontalbe

L'Amour enfin me ramène.

Marine

Il vient finir ma peine.

Ensemble

Mon âme de sa chaîne Attend tout son bonheur.

Fontalbe

C'est lui qui nous couronne.

Marine

À vous je m'abandonne.

Ensemble

Le même instant vous donne Et ma main et mon coeur.

Bélinde

Arrête coeur infidèle ! Du ciel crains le courroux.

Marine

Que veut Mademoiselle ?

Fontalbe

Pourquoi s'occuper d'elle ?

Fontalbe

Mais, mais rassurez -vous. Mais mais expliquez-vous.

Bélinde

Malheureuse, mais innocente, Trop facile et trop faible amante, Si ma flamme fut confiante, En voilà donc le retour ! La tempête ici me jette. Sans parents et sans retraite. C'est toi seul que je regrette... Tu méprises mon amour... Hé bien, cruel quitte-moi si tu l'oses. Mais songe bien aux maux que tu me causes. Et si ton âme peut s'y résoudre Du ciel la foudre Me vengera.

Scène 10

Blaise, Marine, Bélinde, Fontalbe

[ENSEMBLE]

Blaise

Trop facile et trop fidèle J'eus le diable au corps pour elle. Mais c'est une péronnelle Et je veux la laisser là.

Marine

Imbéciles que vous êtes ! Trouble-t-on comme vous faites, Trouble-t-on des gens honnêtes ? Loin d'ici, partez tous deux.

Bélinde

Loin d'accabler une amante, Croyez- moi, soyez prudente. Loin d'accabler une amante, Reprenez vos premiers noeuds.

À Bélinde lui montrant Blaise.

Fontalbe

Terminons et point d'injure. Oui, Marine est ma future. Vous, suivez-le sans murmure Puisqu'il est votre mari. Infidèle ! Coeur parjure ! Qui veux m'abuser ainsi, Tous les deux sortez d'ici.

Marine

Qu'est-ce traître ? C'est donc ta femme.

Blaise

Pourquoi pas ?

Marine

Comment infâme !

Bélinde

Écoutez...

Fontalbe

Sortez Madame.

Bélinde

Vous voulez m'arracher l'âme Mais écoutez moi d'abord.

Blaise

Je me ris de ma disgrâce, De t'aimer j'avais De grand tort.

Bélinde

Il n'est plus à ma disgrâce De remède que la mort.

Fontalbe

Mais comment avez-vous l'audace. Mais comment as-tu l'audace De dire un mot encore.

Acte II

Scène 1

Fontalbe, Marine

Le Pavillon du fond est ouvert, et parait destiné à célébrer les noces de Fontalbe. On y voit en étalage une grande parure pour Marine.

Fontalbe

Quoi, cet homme dont l'air est grossier, quoiqu'il soit assez richement mis c'est Blaise, ce jardinier que vous aviez pour amant !

Marine

Lui-même. Mais qu'est-ce que ça nous fait ? Nous parlions de notre mariage.

Fontalbe

J'y songe ; mais il appelle Bélinde sa femme.

Marine

Je n'y conçois rien. Mais encore une fois qu'est-ce que ça nous fait ? Êtes-vous jaloux de lui ? Tenez m'est avis que vous ne m'aimez plus du tout.

Fontalbe

C'est m'outrager, chère Marine.

Marine

Non cette Demoiselle qui est venue là, que vous aimiez avant moi, malgré son infidélité, vous trotte toujours par la tête.

Fontalbe

Rassure-toi chère Marine ; je n'y songe plus. Je ne veux aimer que toi. Quelles preuves en veux-tu ?

Marine

Mais... les plus fortes.

AIR :

Pendant cet air Marine examine les étoffes.

Elle essaye les diamants.

Fontalbe

À tes charmes cette parure Va donner un nouvel essor : L'art seconde la nature, Et la rend plus belle encor. Mais quelle flamme ! Quelle lumière ! Je crois être dans les cieux. Le soleil qui nous éclaire Brille moins que tes beaux yeux. Conserve un trait de cette flamme ; Ne lance pas tout dans mon coeur. Qu'elle embrase aussi ton âme Et partage mon ardeur. Tu vois que je songe aux préparatifs de notre hyménée. Voilà déjà tes habits de noce en attendant le reste.

Marine

Si vous pensez tout ce que vous dites ça me rassure un petit brin. Mais je ne serai bien tranquille, que quand nous serons mariés tout-à-fait, tout-à-fait.

Fontalbe

J'en vais hâter le moment : je te rejoins pour ne te plus quitter.

Scène 2

Marine, Blaise

Elle se retire au fond pour examiner ses parures.

Marine

Oh ! Il m'aime ! Il m'épousera. J'en ferai charmée quand ce ne serait que pour faire enrager ce brutal de Blaise qui n'a tant seulement pas pleuré ma perte. Oh ! Je ne lui pardonnerai jamais ça. Le voici comme je vais le traiter !

À part.

Blaise

Ouf ! Je ne la voyons jamais sans un certain je ne sais quoi, tout comme du temps que je nous aimions. Oh ! Ça se passera.

Marine

C'est assez drôle... Et puis des diamants ! Oui ça m'ira fort bien.

Blaise

Diable voilà qu'est beau. Ce font les présents de noce ?

Marine

Ah ! Bonjour, mon ami. Vous trouver ça beau ?

Blaise

Mon ami ! Ça prend déjà des tons.

Marine

Ah ! À propos, dites-moi donc, depuis quand est-ce que vous êtes mariés ?

Blaise

Queuque ça vous fait ?

Marine

Ah ! Rien du tout... Votre femme n'est pas trop jolie mais c'est encor trop bon.

Blaise

Elle est ma foi charmante, jusque dans son impertinence.

Marine

Hein ! Que dites-vous là ?

Blaise

Je dis que je partons ce soir, et que je vians vous dire adieu.

Marine

Vous partez ! C'est fort bien fait. Adieu, mon ami ! Je suis ben aise de vous avoir vu. Mais vous ne partez que ce soir, c'est bon. Je vous enverrai par mes gens un petit cadeau, pour que vous vous souveniez de moi.

Blaise

Un petit cadeau !... Tien[s]... Madame point de ces tons-là ; vous vous valiez mieux... Quand tu n'étais qu'une petite paysanne. Ton mariage n'est pas si sûr que tu crois. Si nos deux amants brouillés veniont à le raccommoder...

AIR :

Marine

Qu'est-ce donc qui vous arrête ? Allez Blaise vous pourvoir. Ce propos me rompt la tête, Renoncez à tour espoir. Hein ? Mais vous faites la mine ! Non je ne suis plus Marine. Je ne dois jamais vous voir. Dès ce soir j'épouse un Prince, Et bientôt cette province Sera toute en mon pouvoir. Mais vous vous oubliez, je pense ! Vous m'avez dit adieu, partez ; partez vous dis-je.

Scène 3

Bélinde, Marine

Bélinde

Blaise, j'ai un mot à vous dire.

Marine

Blaise, votre chère femme vous appelle, je vous laisse ensemble.

AIR :

Marine lui fait une grande révérence et sort.

Bélinde

Quel sort t'amène Âme inhumaine ? Pour toi ma peine A des appas. Ô fort funeste Que je déteste Il ne me reste Que le trépas.

Scène 4

Blaise, Bélinde

Blaise

Bon. Laissez-là dire espérez toujours. Ils ne sont pas encore mariés.

Bélinde

Non, Blaise je n'espère plus. J'ai vu tous les préparatifs de cette union ; dans une heure... Mais je ne l'attendrai pas. Écoute. C'est toi qui m'as perdue. Mais ce n'est pas ta faute. Depuis ce moment le cruel ne veut plus m'entendre mais je ne mourrai point sans être justifiée.

Blaise

Comment, comment ! Il ne faut pas mourir.

Bélinde

Prends ce billet...

Blaise

Ah ! Madame, je ne souffrirons pas.

Bélinde

Écoute-moi, te dis-je, sans m'interrompre. Tu vois cette petite barque sur le rivage ; je vais m'y confier au gré des flots. Ils ne seront peut être pas plus cruels que mon amant. Prends ce billet porte-le à Fontalbe. Il y verra mon innocence. Je ne pourrai plus être à lui, mais il l'aura du moins que je méritais son coeur.

Blaise

Non, tenez ; si vous voulez partir absolument. Attendez-moi ici ; je nous embarquerons ensemble.

Bélinde

Non Blaise ; j'en ai plus besoin de tes services. Je puis risquer ma vie qui m'est odieuse ; je ne dois pas souffrir que tu exposes la tienne. Laisse-moi ; va promptement ; c'est le dernier service que tu pourra me rendre.

Blaise

Oh ! Il faut empêcher... Il ne faut pas qu'alle meure.

Scène 5

Bélinde

Elle fort.

Bélinde

Si le ciel est inexorable, À la peine dont il m'accable ; Que la mort plus favorable, Me délivre enfin du jour. Ah ! Cette heure ma dernière ; Le jour fuit de ma paupière. Mes yeux perdent la lumière, Mais il me reste encor l'amour. J'entends du bruit évitons tous les regards.

Scène 6

Fontalbe, Marine

Fontalbe

Cet homme qui se dit le mari de Bélinde est Blaise un jardinier ! Il est clair que ce mariage n'est qu'une feinte. Oui je l'ai traitée avec trop de rigueur ; je devais au moins l'entendre.

Marine

Me voila, hé bien tout est-il prêt ? Ne me ferez-vous plus attendre ?

Fontalbe

Non, Marine tout est prêt... Mais je voudrais avoir ou est Bélinde.

Marine

Comment Bélinde, et que vous importe ?

Fontalbe

C'est que je vois que sa présence vous inquiète, et je voudrais la faire partir sur le champ.

À Blaise qui arrive.

Marine

À la bonne heure. Tenez voici quelqu'un qui vous en dira des nouvelles. Où avez vous donc laissé cette belle Dame ?

Scène 7

Blaise, Fontalbe, Marine

Blaise

Qui ? Bélinde ? Ah ! Je la crois bien loin à présent.

Fontalbe

Comment, bien loin ! Où donc ?

Blaise

Où ? Parguenne, au fond de la mer, peut-être.

Fontalbe

Au fond de la mer ! Elle s'est jetée ?

Blaise

Non ; v'la comment ça s'est fait. All'a dit qu'all'vous aimait trop pour vous voir à eune autre, et qu'alle aimait mieux s'en aller. Pour ça, elle avait arrêté eune de vos petites barques. J'ons voulu à toutes forces, l'en empêcher ; al'ne m'a pas écouté. J'ons couru à la ville pour vous le dire vous n'y étiais pas. Pendant ce temps-là, il a fait un coup de vent terrible ; et en revenant, j'ons regardé de dessus ce rocher, et j'ons vu la petite nacelle sens dessus dessous, au milieu de la mer.

Fontalbe

Mais il fallait du moins... Ô Dieux !

Blaise

Au reste, all' s'y attendait. Al'm'avait chargé de vous dire qu'alle était toujours fidèle et pour preuve, al'vous envoyait ce papier.

Il lit.

vers Blaise.

Fontalbe

Dorval ! Mon ami c'est en effet son écriture. Voyons. « Je n'ose m'expliquer moi-même charmante Bélinde, et je vous écris. Pardonnez à mon amour, une trahison qu'il m'a suggérée. C'était renoncer à mon bonheur que de vous laisser au pouvoir de Fontalbe. Il vous croit infidèle et vous êtes à moi voilà mon crime. La passion la plus violente en fera-t-elle l'excuse ! De quel oeil verrez-vous le malheureux Dorval ? » Le monstre ! Bélinde est innocente, ô ciel ! Et j'ai causé sa mort !... Gardes, Matelots, Habitants ! Que tout se rassemble à ma voix. Courez, cherchez Bélinde, je ne puis vivre sans elle. Si je ne la retrouve, je m'en prends à toute la nature, à toi traître.

Blaise

Moi, Monseigneur !

Il sort.

Fontalbe

Oui tu es la cause de mon malheur. Si Bélinde m'est ravie si Fontalbe ne peut réparer son injustice, n'attends ici que la mort la plus affreuse.

Blaise

Mais Monseigneur est-ce ma faute ? Marine, prie pour moi.

Marine

Mais,Monseigneur notre mariage ?...

Scène 8

Blaise

RÉCITATIF OBLIGÉ.

Blaise

Demain peut-être hélas, on va me pendre, Mais le destin me poursuit donc toujours ! Malheureux Blaise ! Ah ! Devais tu t'attendre Dans cette île maudite, à terminer tes jours ? Décampons... Sauvons-nous... Où trouver de secours ? Mon coeur palpite et la mort m'est présente. La mort effrayante Terrible menaçante. Suis-je dans les prisons ? L'ombre m'épouvante. Fuyons. Ô ciel ! Qu'entends-je ? De verrous et de fers Un bruit étrange. C'en est fait, pauvre Blaise, adieu tout l'univers. La colère sur la face C'est le juge qui vient là. De son doigt il me menace ; Écoutons ce qu'il dira. « Téméraire quelle audace Qui t'amène en ces climats ? » La tempête ici me chasse ; Mais je vous demande grâce, Paix-là, paix-là, je m'en vas. Loin d'entendre rien ne l'arrête, Il crie, il jure, tempête, La vengeance suit ses pas. Tu vois bien que l'on apprête, Pauvre Blaise, ton trépas. Me voilà bien chanceux ! Mais on vient, c'est le Gouverneur, décampons... Que vois-je ? Il a retrouve Bélinde, oh ! J'en ferons donc quitte pour la peur.

Scène 9

Fontalbe, Bélinde, Blaise

Fontalbe

C'est toi !... C'est toi que je presse. Rends-moi toute ta tendresse ; Et je veux garder sans cesse, Mes serments et nos amours.

Bélinde

Si ton coeur reprend sa chaîne, Si l'amour vers moi t'amène, Je n'ai plus souffert de peine ; Je ne songe qu'à nos amours.

Fontalbe

Je fus cruel.

ENSEMBLE.

Bélinde

Ah ! Je t'adore. Je suis trop heureuse encore, Si tu veux m'aimer toujours. Que ta main qu'ici je presse, Soit garant de ta tendresse. Défendons à la tristesse De troubler d'aussi beaux jours.

Bélinde

Ah ! J'ai peine à soutenir l'excès de ma joie.

Fontalbe

Viens te reposer dans ce pavillon... Ce jour est le plus beau de ma vie.

Blaise

Bon !... V'la qu'est donc raccommodé ! Ah ! Ma pauvre Marine, je te tenons ! Je te ferons enrager à mon tour. La voici gardons not'fier, jusqu'à ce que je n'y puissions plus tenir.

Scène 10

Marine, Blaise

Marine

Il l'a donc retrouvée !... Et v'la mon règne fini... Revenir à Blaise, et surtout revenir la première c'est dur.

Blaise

Al'se consulte.

Marine

Ah ! Blaise, te voilà !

Blaise

Oui, Madame, prêt à recevoir vos ordres.

Marine

Il se moque de moi, il me rend le change.

Blaise

Qu'est-ce que Madame désire ? M'apporte-t-elle le petit cadeau qu'elle m'avait promis.

Marine

Non.

Blaise

Madame veut-elle que j'aille avertir Monseigneur Fontalbe, son futur époux ?

Marine

Fontalbe ! Je ne me soucie guère de lui. Je l'épousais parce qu'il m'y forçait, par la circonstance, la loi ; mais je ne l'aimais pas.

Blaise

Cependant, Madame l'avait choisi sur tous les autres.

Marine

Vraiment oui. Il est Monsieur le Gouverneur, on est ben aise d'être Madame la Gouverneuse... Mais le coeur... Ah ! Quand le coeur s'est donné une fois.

Blaise

He ben, le coeur, qu'est-ce qu'il deviant ?

Marine

La vanité ne vaut pas l'amour ; il en revient toujours à son premier choix.

Blaise

La bonne friponne !

Marine

Je crois que ça le touche.

Blaise

Mais oui, ça se voit queuquefois. Par exemple, Fontalbe et Bélinde s'aimant mieux que jamais à présent.

Marine

Ah !... Et comment l'a-t-il donc retrouvée ? Ce coup de vent.

Blaise

C'est jugement ça qui nous l'a rendue. Ce coup de vent a détaché la nacelle au moment qu'alle allait s'y mettre, et Bélinde est restée sur le rivage où on l'a trouvée.

Sans le regarder.

DUETTO.

Marine

Je n'ai pas une âme méchante ; Que l'on m'aime, qu'on se repente Je suis bonne je suis confiante; Toi tu n'es qu'un amant trompeur. Je fuis fort aise qu'ils se raccommodent... C'est un grand plaisir de se raccommoder !

Blaise

Est-ce moi ?

Marine

Vous ! Non je vous jure, Non, je parle d'une autre injure : Vous ne méritez pas mon coeur.

Blaise

Si tu n'es plus inconstante, Si tu veux qu'on se repense, Sois encore mon Amante ; Viens, approche, reprends mon coeur.

Marine

Est-ce moi ?

Blaise

Vous ! Non Madame. Non je parle d'une autre flamme. Vous aimer est trop d'honneur.

Marine

Voyez l'imbécile Qui fait l'homme habile !

Blaise

Que Madame excuse. C'est que je m'amuse De votre souci.

Ensemble.

Marine

Perfide, volage, Va-t-en loin d'ici ; As-tu le courage De railler ainsi ?

Marine

J'étouffe de rage. En vain les amants Promettent l'empire ; Ils ne font que rire De tant de serments. Ton coeur me rejette ! J'ai fait mon malheur. Fillette jeunette Veut être coquette; Bientôt la pauvrette Connaît son erreur.

Blaise

J'étouffe de rire. Faisons quelque temps Durer son martyre. Qu'elle apprenne a rire Mais à ses dépends. La noce s'apprête Je vais à la fête ; Danser de bon coeur.

Scène 11

Marine

Vivement.

QUARTETTO FINALE.

Marine

D'une chimère vaine, J'ai perdu tout espoir. Quels maux l'amour l'entraîne ! Vers Blaise il me ramène, Encor trop incertaine S'il veut me recevoir. Fort ben ! V'la deux amants de perdus en un jour !... Avec tout ça je ne veux pourtant pas rester fille.

Scène 12

Fontalbe, Bélinde, Ensemble

Fontalbe

D'Amour goûtons les charmes, Sans crainte et sans alarmes. L'ivresse après les larmes, En a plus de douceur.

Fontalbe

C'est toi !

Bélinde

J'en doute encore.

Fontalbe

Je t'aime.

Bélinde

Ah ! Je t'adore.

Ensemble

De la plus douce aurore L'éclat luit à mon coeur. Il annonce le bonheur.

Scène 13

Blaise, Fontalbe, Marine, Ensemble

Blaise

J'vous fais ma révérence ; Qu'avez-vous à m'ordonner ? Au pays de ma naissance Je suis prêt de retourner.

Fontalbe

Adieu donc, mais que ta femme De ces lieux parte avec toi.

Blaise

Qui ? Marine ? Non, sur mon âme Ne m'en faites pas la loi. Elle veut être Madame, Tout est dit entre elle et moi.

Marine

Ah ! Blaise daigne m'entendra. Si tu veux encor me reprendre, Je ferai fidèle et tendre ; Mais si tu me tiens rigueur, Je mourrai de ma douleur.

Marine

Quand je reviens Elle revient Ton âme est aussi trop fière. Que l'amour triomphe enfin.

Blaise

Il faudrait avoir l'âme de pierre, Pour ne pas terminer son chagrin. Tien[s], la paix, je te donne ma main.

Ensemble

Règne, règne à jamais la confiance Qui nous donne les jours les plus beaux. L'amour peut tourmenter l'innocence, Mais il met toujours fin à ses maux, Règne, règne à jamais la constance, Qui nous donne les jours les plus beaux.

Texte : Théâtre classique, édition de Paul Fièvre, licence CC BY-NC-ND 4.0. Reproduit sans modification ; distribution et mise en page : Réplique.

Apprendre ce rôle pour de vrai ? Dans l’app Réplique, les autres personnages te donnent la réplique, et l’app te fait retrouver ton texte jusqu’à ce que tu le saches.